ON NOUS ENDORT, PRENONS-Y GARDE
( In-8" de 12 pages. )
Après avoir donné la substance du discours artificieux du procureur du roi au Châtelet, Marat ajoute : « Que de ressorts les ministériels ne font-ils pas jouer contre le peuple; que d'artifices n'emploient-ils pas pour l'endormir, le tromper, le séduire et le perdre!... L'histoire de l'établissement du despotisme n'est que l'affreux tissu de leurs perfidies, de leurs trames, de leurs complots. Mais quand tous les monuments historiques nous manqueraient, le simple exposé des événements qui se sont passés sous nos yeux, depuis l'instant où l'on fit avancer des troupes sanguinaires pour réduire la capitale en cendres , après en avoir égorgé
les habitants, suffirait pour nous offrir la chaîne des moyens qu'emploie la politique pour mettre les peuples aux fers.
« Sous prétexte de tarir la source des maux qui désolaient la France, mais à dessein d'engager les représentants de la nation à se charger de la dette du Gouvernement , et à sanctionner le privilège qu'il s'arrogeait, de soutirer des peuples leur dernière obole, le ministère avait convoqué les États-généraux. Lassé des divisions des trois ordres , ou plutôt soufflant dans le cœur des privilégiés les feux de la dissension , afin d'avoir un prétexte de dissoudre les États et de fouiller dans nos poches sans leur permission , il avait fait bloquer la capitale*, une nombreuse armée menaçait les parisiens, prête à les écraser s'ils faisaient résistance. Leur insurrection soudaine déconcerta ces barbares projets, en rompant les fers de la nation. Bientôt la ruse succéda à la violence; et pour la première fois depuis deux siècles, le langage soumis de la crainte vint se placer sur les lèvres du despote. Au ton menaçant de la séance royale du 23 juin succéda l'humble supplique de la scène d'abandon du 16 juillet 1789; l'effroi glaçait encore les ennemis de l'État, les trois Ordres se réunirent sans distinction , la noblesse et le clergé semblaient aller au devant des vœux du peuple, et le monarque tremblant consentit à tout. Cependant les ministres perfides tramaient de nouveaux complots.
« On allait enfin travailler au grand œuvre de la Constitution. La déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen devait en faire la base. Revenus de leurs transes , les ordres privilégiés , poussés par le Cabinet, s'efforçaient de tirer en longueur *, tandis que pour distraire le peuple, le Cabinet lui-même ne l'occu-
pait que de la crainte de périr de faim. L'accaparement général des grains, qui avait rendu le ministre adoré maître de l'estomac de tous les Français, lui fournissait encore un moyen de remplir journellement le trésor public, de soulever le peuple à force de vexations, et de faire rendre au prince le commandement des troupes, sous prétexte d'apaiser les mouvements populaires. Depuis le premier jour il s'était fait un appui des courtisans , il cherchait à corrompre les fidèles représentants de la nation, et il s'était assuré des mandataires de là Commune parisienne. Déjà il avait gagné les administrateurs municipaux et leur chef , qui n'étaient plus occupés qu'à conniver avec lui , à seconder ses agents, à les mettre à couvert de la fureur du peuple , à leur assurer l'impunité , et à punir les bons citoyens qui travaillaient â dévoiler ces mystères d'iniquité, ou qui s'opposaient à ces vexations. Déjà il avait capté le commandant et -l'état -major de la milice bourgeoise, qui s'appliquaient à favoriser leurs projets et qui s'occupaient à organiser l'armée parisienne , de manière à faire abandonner la patrie aux soldats citoyens , pour les rendre des instruments d'oppression dans les mains de leurs chefs. Déjà il disposait du Ghâtelet , chargé d'absoudre les ministériels traîtres et conspirateurs , et de faire périr les patriotes zélés qui s'opposaient à leurs attentats.
« Tandis que le maire de Paris et le général disposaient de toutes les forces de la capitale et des provinces à cinquante lieues à la ronde , les ministres paralysaient celles de la nation entière par une loi martiale , proclamée pour protéger tous les traîtres à la patrie qu'ils feraient entrer dans leurs complots. Ils venaient de tramer une nouvelle conspiration , ils y
3f$ JEAN-PAUL MARAT.
firent entrer les principaux chefs de l'armée, ils garnirent la Lorraine , la Flandre , l'Alsace , de troupes allemandes, de tout temps dévouées à la cour; le roi devait aller les joindre pour fondre à leur tête sur la capitale , tandis qu'un régiment réfractaire , aux ordres de l'Assemblée , attiré à Versailles , sous prétexte de maintenir le calme, devait se" joindre aux gardes-ducorps pour protéger la fuite de la famille royale. Tout était disposé pour sa fugue à Metz. Il s'agissait de justifier cette fuite aux yeux de la nation; les mesures étaient prises : une bande de chenapans soudoyés devait pénétrer dans le château , blesser quelques gardes-ducorps, faire croire que le roi et le dauphin avaient échappé à des meurtriers , attirer le soupçon sur nos fidèles représentants et sur les Parisiens , révolter contre eux l'armée et les royalistes , les engager à fondre sur la capitale, dissoudre le Corps législatif et massacrer nos plus fidèles défenseurs.
« Deux orgies, célébrées par les satellites royaux, dans lesquelles on avait foulé aux pieds la patrie , au milieu d'horribles exécrations contre les décrets de l'Assemblée nationale, ne laissaient aucun doute sur les noirs desseins du Cabinet. Elles avaient répandu l'alarme dans Paris, quelques feuilles énergiques firent courir aux armes ; soixante mille citoyens marchèrent à Versailles, malgré les efforts des municipaux, du général et de l'état-major. Tout fléchit devant le saint amour de la liberté; les complots désastreux des mi- .nistres perfides avortèrent , quelques satellites royaux expièrent leurs forfaits dans leur sang ; on s'empara de toutes les avenues. Cependant les assassins ministériels, cachés dans les jardins , viennent à la faveur des ténèbres se présenter aux portes du château , ils dé-
ÉCOLE DU CITOYEN. 35y
couvrent les dangers qui les menacent et ils prennent la fuite.
« Revenu de ses transes, le ministère ne songea plus qu'à tirer parti de sa défaite, en tournant contre la patrie les armes de ses propres défenseurs -, il jeta avec art le voile du ridicule sur les machinations des conjurés et oublia la conspiration trop réelle formée contre la nation, par l'annonce d'un complot imaginaire formé contre la famille royale; il travailla à faire passer pour traîtres à la patrie ses propres défenseurs , auxquels il prêta ses projets d'assassinat. Il répandit l'or à pleines mains , fit accuser par des espions soudoyés les d'Aiguillon , les Duport , les Lameth , de s'être déguisés en femmes pour assaillir l'appartement du roi , il engagea les comités national et municipal des recherches à faire des enquêtes contre les braves Parisiens qui avaient puni les satellites royaux le 5 octobre, il acheta le Châtelet, et le chargea d'instruire leur procès , dans lequel il compromit quelques-uns de nos fidèles représentants , en faisant déposer contre eux les ennemis de la patrie, à la fois traîtres et parjures.
« C'est avec ce ridicule fantôme que les ennemis de la révolution réussirent toujours à distraire le public et à lui donner le change, toutes les fois que quelqu'une de leurs conspirations est venue à être découverte , et que les traîtres à la patrie allaient être démasqués aux yeux de la nation.
« Un affreux projet de contre-révolution, tramé par un officier général des armées de France, le traître Maillebois , et conduit par un ministre du roi, le traître Guignard , est présenté à Capet, dit d'Artois, et mis à exécution par Capet, dit Condé. Une correspondance secrète s'établit entre les Cabinets de Paris et de Turin \
un de leurs agents principaux, le traître Savardin, porteur de lettres hiérogliphiques , cachées dans un nécessaire , est arrêté à Pont-Beauvoisin , et transféré dans une prison de la capitale. Un autre agent principal, le traître Riolles, confident du ministre favori, et porteur de. lettres hiérogliphiques, cousues dans la ceinture de sa culotte, est arrêté à Bourgoin et transféré à Pierre-en-Cise. Un troisième agent principal , le sieur Gouvelot , porteur de lettres hiérogliphiques , cousues dans la coëffe de son chapeau, est aussi arrêté à Bourgoin et conduit à Pierre-en-Cise. Quel corps de preuves !
« A la nouvelle de ces captures, l'épouvante est jetée parmi les conspirateurs ; cependant l'Assemblée nationale ne prend aucune mesure , et le Ghâtelet ne fait aucune poursuite pour amener les prisonniers en jugement. Le seul comité municipal, forcé de prendre connaissance du conspirateur Savardin , publie enfin son rapport -, depuis plusieurs jours il faisait la matière des conversations. Des agents du pouvoir exécutif enlevèrent ce conspirateur de sa prison , et ni le procureur-syndic de la Commune , ni le procureur du Châtelet, ne font la moindre démarche*, ce n'est que lorsque leur silence criminel est dénoncé à l'Assemblée nationale , qu'ils se déterminent enfin à le rompre. Dans ces entrefaites , Savardin , que faisaient évader deux membres de l'Assemblée nationale , est repris.
« Et c'est au moment où le public n'est plus occupé que de ces conspirations infernales contre la patrie , et où le voile est rirêt à être déchiré , que le Châtelet , digne suppôt des conspirateurs , accourt pour renouveler avec fracas sa dénonciation du complot simulé contre la famille royale , en affichant
ÉCOLE DU CITOYEN. 35o,
avec art un air de désolation , et avec audace un air de triomphe.
« O Français ! souffrirez-vous toujours que vos implacables ennemis vous traitent en sots et vous en imposent comme à des enfants »
Voilà pour un fait ; passons" maintenant à un autre dont les républicains s'attribuent l'initiative , mais que Marat, encore monarchiste constitutionnel, a préconisé bien avant eux. Il s'agit de M impôt proportionnel.
J'ai observé, à plusieurs reprises, que Necker disposait à son gré de la majorité vénale de l'Assemblée, qui lui abandonne sans pudeur le trésor public. Ces pères de la patrie lui sont si dévoués , qu'ils n'attendent que ses ordres pour se prostituer à ses volontés ; et à l'audace avec laquelle ils lui sacrifient la fortune et la liberté publiques , on dirait qu'ils n'ont pour but que de faire sentir au peuple sa misère et de lui faire regretter sa servitude.
Après divers emprunts , l'Assemblée nationale , sur la proposition de Necker, avait décrété, le 6 octobre 1789, une contribution dite patriotique, fixée au quart du revenu de toutes les propriétés , traitements , etc.
Dix mois plus tard , le 7 août 1 790 , un sieur Nourissart , âme damnée de Necker , présente à l'Assemblée nationale un projet de décret sur les moyens coactifs qui doivent être mis entre les mains des municipalités, pour procurer les déclarations exactes et l'acquittement régulier de la contribution patriotique , et sur ceux qui doivent être indiqués aux directoires de districts et de département , pour obliger les municipalités à remplir
cette partie de leurs fonctions avec toute la diligence que l'intérêt public exige.
Voici les principales dispositions de ce décret , qui a été adopté :
Art. I. Les officiers municipaux et le Conseil général de la Commune vérifieront toutes les déclarations qui auront été faites , afin d'approuver celles qu'ils croiront à peu près justes , et rectifier celles qui seront notoirement infidèles , à la charge par eux de motiver les augmentations; ceux qui auraient négligé de faire leur déclaration seront taxés d'office par les officiers municipaux , qui agiront en leur âme et conscience. Les directoires de districts pourront vérifier les opérations de la Communauté entière.
II. Le corps municipal fera notifier la nouvelle taxation aux parties dans le plus court délai.
III. Tout citoyen qui, après l'avertissement donné, ne se sera pas présenté pour donner ses défenses, sera censé avoir accepté cette nouvelle sollicitation , qui sera mise en recouvrement par les officiers municipaux.
IV. Les officiers municipaux autorisés par les décrets à imposer ceux qui , domiciliés ou absents , et possédant plus de 400 livres de rente , n'auraient pas fait leurs déclarations , seront tenus d'y procéder de suite, et de terminer leurs opérations dans le délai d'un mois, faute de quoi ils seront responsables du défaut de recouvrement; à cet effet, les directoires de districts nommeront deux commissaires pour prendre connaissance des officiers municipaux qui seraient en retard.
« N'oublions pas que la contribution patriotique a été proposée par Necker , comme une contribution volontaire , un acte de bienfaisance envers la patrie ,
et aujourd'hui on l'exige la baïonnette au bout du fusil.
« Non, jamais sous le règne des plus affreux tyrans, on ne fouilla dans nos poches avec autant d'effronterie et autant d'impudence.
« O citoyens ? sous quel empire vivons-nous ? Allons chercher en Turquie le remède à nos maux. Fuyons dans les déserts cacher notre infortune, notre lâcheté , notre honte, puisque nous n'avons pas le courage d'être libres. »
La mesure étant adoptée , c'est moins , écrit Marat, pour montrer les suites alarmantes de l'emploi qu'on se propose de faire du produit de cet impôt vexatoire, que pour indiquer les moyens d'en prévenir l'abus.
« A caver au plus bas, la contribution patriotique du quart des revenus doit produire quatre milliards, huit cent soixante millions ; et peut-être produiraitelle le double. Une somme aussi exorbitante , versée dans le trésor public, dont le Ministre aurait la clé , suffirait à la solde de cinq cent mille hommes de troupes étrangères pendant dix ans ; quoiqu'il ne reçût d'ailleurs pas un denier d'impôt. Avec de pareils moyens que deviendrait la liberté publique , que deviendrait la patrie , pour peu que le Ministre eût d'adresse et d'audace ? Or, n'en doutez pas, le Ministre des finances a calculé ces moyens \ aussi , le seul objet de ses vœux est d'avoir à sa disposition le produit de la contribution patriotique , ce point obtenu , il regarde l'asservissement de la nation comme chose faite. Il est donc indispensable que la contribution soit payée entre les mains des trésoriers municipaux; et non entre -celles des trésoriers ministériels , sous quelque prétexte que ce puisse être. Il n'est pas moins
indispensable qu'elle soit versée dans quatre-vingttrois caisses nationales , chaque département ayant la sienne. Il est indispensable encore que chacune de ces caisses verse annuellement une somme déterminée dans le trésor public , qui doit être dans la capitale , et fermé à deux clés, dont trois députés de l'Assemblée nationale, élus chaque six mois, auront l'une •, et trois députés de la municipalité parisienne, élus chaque six mois, auront l'autre.
« Enfin , il est indispensable qu'aucune somme ne sorte du trésor sans un arrêté exprès de l'Assemblée nationale. Par les caisses de départements, seront acquittés les paiements nationaux à faire sur les lieux, tels que la solde des troupes , les frais de régie des biens et revenus publics; ordre d'administration qui aura le double avantage de joindre la célérité des opérations à l'épargne des frais de transport de l'argent des provinces dans la capitale, et de la capitale dans les provinces. Voilà des objets de la dernière importance que j'offre à l'examen réfléchi de nos fidèles représentants; ils sont dignes de toute leur sollicitude. De leur sage ordonnation dépend le salut public.
« Ici se présentent d'autres considérations essentielles : l'accumulation de quatre milliards, huit cent soixante millions , . est non-seulement inutile aux besoins de l'État, mais elle devient dangereuse par les violentes tentations de s'en emparer qu'elle ne manquerait pas d'inspirer à des ministres entreprenants. Disons mieux, la stagnation d'un capital aussi énorme serait un très-grand malheur jpour le public, et par l'épuisement d'espèces où il jetterait le commerce , et par la perte du produit de ces fonds morts. Il est donc important que l'Assemblée nationale revienne sur
son décret-, la justice et l'humanité lui en font également un devoir.
« Comment a-t-elle pu adopter le plan de la contribution patriotique, tel que l'a proposé le Ministre des finances ?
« Cette contribution du quart des revenus , le plus accablant de tous les impôts , est une exaction atroce envers les citoyens qui ont moins de cent pistoles de rente , puisqu'elle les réduit à périr de faim ; une exaction barbare envers les citoyens qui n'ont que quinze cents livres de rente, et une exaction inique envers les pères de famille qui ont moins de mille écus, cette somme ne pouvant leur procurer que le simple nécessaire.
« Le pauvre peuple sera-t-il donc éternellement le seul mal partagé dans l'État -, et est-ce trop peu qu'il soit privé de tous les avantages de la société, sans qu'il en porte encore toutes les charges ?
« Dans l'exacte justice, il est de nécessité absolue de laisser à chaque citoyen de quoi vivre , et il serait révoltant de lever sur les indigents de quoi fournir à l'État les moyens de s'acquitter envers des créanciers opulents , dont les créances sont souvent illégitimes. Aussi , tout citoyen isolé , n'ayant que cent pistoles de revenu, ne paiera rien à l'État; et tout citoyen ayant charge de famille , mais n'ayant que cent louis dé revenu , ne paiera de même rien à l'État. Il est donc nécessaire de faire d'abord deux tables de tarif; l'une pour les personnes célibataires , l'autre pour les personnes chargées de famille. D'après les lois de la simple équité, il conviendrait encore d'en faire une troisième, relative aux parties de l'État où la vie est plus ou moins dispendieuse , si l'on ne craignait d'introduire
trop d'arbitraire et de trop compliquer les opérations. Enfin, la raison et la justice exigent également que la contribution patriotique suive une progression croissante avec la fortune des citoyens , et croissante en plus grande raison à l'égard des citoyens isolés qu'à l'égard des citoyens chargés de famille.
« Voici , pour les uns et pour les autres, un aperçu de cette progression.
« Les citoyens isolés , ayant un revenu net de :
livres ,
payeront
pour cent.
i,5oo.
5,ooo.
« Les citoyens chargés de famille , ayant un revenu net de :
2,400. livres, payeront 2
3,ooo. 4
5,ooo. C
pour cent.
« Ainsi , ce ne serait que les citoyens isolés , ayant 1 ,5oo livres de revenu net , et les citoyens chargés de
famille ayant 2,5oo livres de revenu net, qui commenceraient à payer la contribution du quart. Passé ce point, la progression ne croîtrait , à l'égard des premiers, que d'un tiers pour cent jusqu'à 3o,ooo livres-, et d'un quart pour cent jusqu'à 5o,ooo livres à l'égard des derniers ; de sorte que ceux-ci jouissant de 5o,ooo livres de revenu net, payeraient à l'État 3i et un quart pour cent, c'est-à-dire 1 5,626 livres*, tandis que ceux-là lui payeraient 3o pour cent , c'està-dire 9,000 livres.
a De 3o à 45 mille livres , la progression ne croîtrait pour les uns que d'un sixième ; et de 5o mille à 75 mille, que d'un huitième pour les autres*, ainsi de suite.
« A l'aide de cette progression , la grandeur de la contribution patriotique suivrait la grandeur des fortunes. Elle serait presque toute supportée- par ceux qui regorgent du superflu , au lieu de l'être presque toute par ceux qui manquent du nécessaire (i)*, et elle serait énorme sans être vexatoire. Non-seulement son produit serait suffisant pour éteindre toutes les dettes de l'État, mais pour former une foule d'établissements utiles; elle mettrait le législateur en état de réduire immédiatement la masse des impôts , et de faire éprouver au peuple cette aisance toujours promise , jamais réalisée, dont il a si fort besoin, et après laquelle il soupire » (Ami du peuple, n°s 187 et 189).
Trois mois environ après cet exposé, l'Assemblée nationale eut à se prononcer sur la base à donner aux
(i) Le seul plan de la contribution patriotique, donné par le sieur Neckcr, aurait dû ouvrir les yeux du peuple, et lui faire apprécier son ancien et son meilleur ami, comme il a l'impudence de se qualifier.
impôts directs et indirects ; question qui n'intéresse pas moins la force de l'État que le bien-être des citoyens, et sur laquelle, pour compléter les vues précédentes, nous allons produire de nouvelles observations de l'ami du peuple.
« Ce qui me confond , disait Marat , c'est que les législateurs aient commencé à statuer sur les impôts , sans s'être fait donner l'état exact des dettes publiques, l'état des charges et des besoins du gouvernement , qui devaient former les bases de leur travail. Cette insouciance, qui pourrait passer pour ineptie, plus encore pour corruption , est du plus scandaleux exemple. Que voulez-vous que l'on pense de la fidélité des pères de la patrie, quand on les voit refuser de forcer les administrateurs des deniers publics à rendre rigoureusement leurs comptes ? Que voulez-vous que l'on pense de la profondeur des plaies de l'État, quand on voit le Sénat national , appelé à les sonder et à les guérir , détourner la vue et s'opiniâtrer à les cacher? Ah, cher lecteur, n'en soyez pas surpris , ces hommes corrompus et perfides opèrent sur l'article dès finances comme ils ont opéré sur tous les autres ; peu leur importe de la justice, de l'humanité, de la liberté-, leur grand point est d'aller à leur but.
« Prouvons qu'en fixant les impôts, ils ne veulent que fouler les pauvres, remplir le trésor, exclure de la classe des citoyens actifs les dix-neuf vingtièmes des Français , et livrer l'empire aux partisans de l'ancien régime, toujours prêts à le remettre entre les mains du prince.
« Bornons-nous ici aux articles décrétés de la contribution personnelle. »
Titre Ier.
Article I. Il sera établi, à compter du premier janvier 1791 , une contribution personnelle dont la somme sera déterminée chaque année.
II. Une partie de cette contribution sera commune à tous les habitants du royaume , de quelque nature que soient leurs revenus. L'autre partie sera levée à raison des salaires publics et privés, et des revenus d'industrie et de fonds mobiliers.
III. La partie de cette contribution commune à tous les habitants aura pour base de répartition les facultés qui peuvent donner la qualité de citoyen actif, la valeur annuelle de l'habitation , fixée suivant le prix du bail ou l'estimation qui sera faite , les domestiques mâles , les chevaux de selle dans les villes , et de carrosses ou de cabriolets , tant dans les villes que dans les campagnes.
IV. La partie qui portera uniquement sur les salaires publics ou privés , les revenus d'industrie et de fonds mobiliers , aura pour base ces revenus , évalués d'après la cote des loyers d'habitation.
V. La législature déterminera chaque année la somme de la contribution personnelle d'après les besoins de l'État, et en la décrétant en arrêtera le tarif.
« Quoiqu'il soit impossible de trouver une base unique pour asseoir convenablement la contribution personnelle , il était difficile d'en déterminer une moins équitable que la cote du loyer. Il est vrai que la plupart des hommes, jaloux de se procurer les commodités de la vie et d'étaler leurs richesses , se logent
d'une manière relative à leur fortune ; mais il ne l'est pas moins que le logement n'est qu'un article de leur dépense qui comprend l'habillement , la table , les équipages, les amusements, le jeu, les plaisirs. Or, il n'y a aucune proportion entre ces objets de dépense dans les différentes classes de la société. Tel richard, qui a 800,000 livres de revenus, a rarement plus de 24,000 livres de loyer ; tel manufacturier , qui ne gagne pas annuellement 10,000 livres net, a souvent pour 1 5,ooo livres de loyer -, et tel marchand, qui gagne à peine de quoi ne pas mourir de faim , a souvent pour 2,000 livres de loyer.
« Le tarif de la cote adoptée du loyer doit être absolument différente de celle qui a été ventillée à l'Assemblée , et suivre le rapport des divers objets de dépense de chaque classe de la société , en excluant tous les citoyens qui n'ont exactement que le nécessaire, en commençant par ceux qui ont peu d'aisance, et en suivant une progression proportionnelle aux fortunes. C'est principalement sur les objets de luxe qu'il importe de faire tomber les impôts ; et c'est sur eux que l'on peut suivre une progression moins exacte. Ainsi , au lieu de 3 livres pour un seul domestique mâle , de 6 livres pour un second , et de 12 livres pour chacun des autres au-dessus de ce nombre ; il fallait établir cette progression : 6 livres pour le premier, 24 livres pour le second, 48 livres pour le troisième, 96 livres pour le quatrième , et ainsi de suite.
« La même progression devait être suivie pour les chevaux de selle et de voiture : au lieu de 12 livres pour chacun de ceux-ci, et de 3 livres pour chacun de ceux-là.
<c On voit que ces articles du décret sont tous en
faveur des riches ; et cela n'est point étrange ; ce sont eux qui l'ont fait.
« Le rapporteur a paru craindre de faire trop imposer le luxe dans les circonstances actuelles, où le commerce et les travaux sont dans une espèce de stagnation; il fallait donc que le décret ne fût que provisoire , jusqu'à l'époque où les choses reprendront leur cours; car c'est une erreur de penser que la lourdeur des impôts dégoûtera du luxe. Elle produirait plutôt un effet contraire, suite de la manie de briller , . qui est si fort dans le caractère de la nation , et de l'envie de se distinguer, qui est un véritable besoin pour les riches.
« Je vois avec scandale que le même esprit de partialité a dicté tous les articles du décret , lequel assujettit à l'impôt et l'indigent qui manque du nécessaire, et le riche qui regorge du superflu.
« L'impôt étant l'une des principales charges de la société ne doit être supporté que par ceux qui jouissent de ses avantages , par ceux qui sont appelés aux places et aux emplois lucratifs ou honorifiques. Or, celui dont le travail suffit à peine pour vivre , ne doit rien à l'État , dont il ne retire aucun profit.
« Qui croirait qu'en assujettissant les infortunés à l'impôt indirect des entrées , et en exigeant d'eux un impôt direct sur leurs loyers, le législateur, non content de les exclure de tous les emplois , leur refuse encore le titre de citoyens actifs, comme si quelque autre chose que l'infidélité à la patrie et la violation des lois pouvait former un titre d'exclusion.
« C'est un plaisant sophisme que celui de ces harangueurs qui prétendent que l'indigent ayant besoin du salaire de sa journée pour subsister, et n'ayant point
de temps à donner à la chose publique, n'a pas dr^oit de s'en occuper.
« Voilà précisément les abus criants dont les indigents ont à se plaindre , et dont le législateur leur doit le redressement ; car la Révolution ne doit pas s'opérer en faveur de quelques classes particulières de la société, mais en faveur de toutes. Quoi donc ! sera-t-il vrai que les citoyens aisés, les riches , les opulents, recueilleront seuls tous les fruits du nouvel ordre de choses; tandis que les indigents , toujours condamnés à passer leur vie entre le travail et la faim , n'auront en partage que les privations, la peine et la misère; se morfondront de fatigues pour nourrir des fainéants qui les dédaignent , et périront d'inanition pour engraisser des insolents qui les oppriment.
a Les infortunés forment les dix-neuf vingtièmes de la nation ; ils seront les maîtres de l'État dès qu'ils connaîtront leurs droits et sentiront leurs forces ; pour le dissoudre , il leur suffirait même de ne vouloir plus travailler. Il était donc de la sagesse de l'Assemblée de ne pas les réduire par un traitement indigne à ouvrir les yeux et à se faire justice. Or, voici leurs titres sacrés qu'un législateur éclairé, juste et prudent, ne contestera jamais :
« Les hommes n'ont pu s'engager à renoncer à la plénitude de leurs droits naturels , et à respecter l'ordre social, qu'autant que la société leur ferait un sort préférable à celui que leur offrait la nature (1). La société peut donc les forcer au travail , puisque la nature les y condamne ; mais lorsqu'ils ne s'y refusent
(1) Voyez le développement de ce grand principe, et dans mon Plan de Constitution, et dans mon Plan de Législation criminelle.
pas, et lorsque leur travail ne suffit pas à leur entretien, elle leur doit une nourriture salubre, un logement sain , un vêtement convenable , de quoi élever leurs enfants, des soins dans leurs maladies et dans leurs infirmités; enfin, une existence assez supportable pour qu'ils ne soient pas réduits à s'excéder de fatigue. Or, voilà où seront forcés d'en venir nos représentants , s'ils ne veulent pas voir un jour les trois quarts de la nation demander le partage des terres; jour m»ins éloigné qu'on ne pense, et que doit nécessairement amener le progrès des lumières » ( Ami du peuple, n° 263). Ce n'était pas sans dessein que l'ami du peuple agitait devant le législateur et les heureux du siècle le fantôme social de la loi agraire , lui qui avait dit dans son Plan de Constitution : « Dans une société sagement ordonnée, les membres de l'Etat doivent, à raison des mêmes droits qu'ils tiennent de la nature , jouir à peu près des mêmes avantages. Je dis à peu près , car il ne faut point prétendre à une égalité rigoureuse qui ne saurait exister dans la société , et qui n'est pas même dans la nature. » Mais nous l'avons déjà démontré , ce que Marat ne pouvait espérer du législateur par la raison , souvent il l'obtenait par une terreur salutaire ; c'est à cette pratique , dont il possédait seul l'art et le secret , que la Révolution est redevable du progrès qui fait sa gloire et sa grandeur.
Une fois de plus , nous venons de prouver par des témoignages irrécusables que Marat, devançant nonseulement les événements, mais son siècle, était bien réellement le génie du progrès et le flambeau de la Révolution. Cette assertion est si vraie , que la monarchie , reconnue désormais incompatible avec le bonheur
3y2 JEAN-PAUL MARAT.
du peuple , peut disparaître pour faire place à la République ,. Marat n'aura rien à modifier à sa politique , et ses principes formeront encore la base la plus sûre de la meilleure déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen.
Cependant , les royalistes poursuivaient leurs funestes projets ave« un succès alarmant pour l'ami du peuple ; car, il faut bien le reconnaître, si ses écrits étaient recherchés et lus avec intérêt par les amis de la patrie, il s'en fallait de beaucoup que les hommes indifférents , les tarés , les déshérités , les fonctionnaires ambitieux , vénaux ou traîtres , les stipendiés et toute la tourbe contre - révolutionnaire , l'acceptassent et lui laissassent quelque repos. Depuis qu'il a consacré sa plume au service de la patrie , il n'a cessé de dénoncer les atteintes multipliées du législateur contre les droits de la nation et des citoyens , les complots éternels des ennemis de la Révolution contre la patrie , les attentats sans nombre des tribunaux , des mandataires du peuple et des agents du pouvoir contre la liberté et la vie des citoyens. Le premier, il a dévoilé les horribles malversations de l'administration des finances, les perfidies du chef de la municipalité , les pièges redoutables du commandant général , les honteux projets du comité de constitution , et les décrets funestes du législateur. Une partie des vues utiles qu'il a proposées dans ses divers écrits a été adoptée. En sonnant l'alarme contre les assassinats clandestins que préméditait la Cour des aides à l'égard des particuliers accusés de l'incendie des barrières pendant les journées mémorables de juillet 1789, il a arraché à ce tribunal
de sang une foule immense de victimes qu'il allait égorger. En arrêtant la marche triomphale d'un détachement de cavalerie qui était venu reconnaître Paris le 14 juillet, il a empêché la capitale d'être surprise par les régiments de cavalerie allemande qu'on devait y faire entrer pendant la nuit. En sonnant le tocsin , il a déterminé le peuple à marcher à Versailles , le 6 octobre, etc., etc.
Pour prix de son zèle, de ses longs et fidèles services , quelle a été sa récompense ? Un décret de l'Assemblée nationale l'a mis sous le couteau des assassins du Châtelet ; et , à quelques patriotes près , il n'a recueilli du peuple qu'indifférence ou ingratitude.
Qui s'étonnera après cela que , voyant l'inutilité de ses efforts, il tombât par moments dans un affreux désespoir. Ce n'est rien de boire la ciguë pour le triomphe d'une idée dont on a pénétré ses contemporains et qui compte déjà de sublimes disciples -, mais mourir de pourriture dans un souterrain, pour un principe incompris , mourir maudit du peuple pour lequel on a travaillé à rompre les fers , voilà le vrai martyre.
« O désespoir ! de quelle douleur mortelle mon âme est déchirée ! n'y aura-t-il donc jamais de terme à nos maux ! n'y a-t-il plus de liberté , de repos , de bonheur à espérer pour nous ! Insensés Parisiens , vous fermez l'oreille à la voix du seul homme qui pouvait anéantir la tyrannie ; vous déplorerez votre funeste aveuglement lorsqu'elle viendra enfin à se déployer sur vous avec toutes ses horreurs.
« Lorsqu'un peuple n'est composé que de bavards incapables de prendre une résolution convenable , c'est folie de se buter à vouloir lui faire entendre raison.
Prêcher toujours inutilement la même chose est un rôle ridicule, et je commence à en être las. »
Mais le génie tutélaire de la patrie veillait sur cet apôtre de la liberté.
— Courage , l'ami du peuple. Quelque peu éclairés que nous soyons encore , et quelque corrompus que nous ayions toujours été , la raison parvient pourtant quelquefois à se faire entendre parmi nous.
A force de vous élever contre le décret de l'Assemblée nationale , qui remettait entre les mains du militaire la nomination aux places municipales , et qui aurait fini par faire de nos milices bourgeoises des
gardes prétoriennes, ce funeste décret a été suspendu
et on vient d'adopter en partie le mode d'élection que
vous avez proposé dans votre numéro du 7 août
C'est ainsi que, prêt à poser la plume , l'ami du peuple retrouvait dans les affectueux témoignages de ses correspondants de nouveaux motifs de la reprendre. D'ailleurs , il se sentait enchaîné à la cause du peuple -, et plus il avait sacrifié , plus il se sentait lié par ses sacrifices mêmes -, saisi par l'irrésistible engrenage du dévouement, marqué pour le martyre, il fallait qu'il y laissât la vie.
Tour à tour , dans cette étude , on a rappelé les dénonciations principales de l'ami du peuple contre les personnages qui, par leur influence anti-patriotique, s'étaient fait le plus remarquer dans la Révolution ; parmi ces dangereux ennemis du peuple figuraient en première ligne les Bailly, les Lafayette, les Nccker, les Riquetti, comte de Mirabeau. Ce dernier, jugé à
bon droit par Marat comme le plus redoutable de tous , à cause de sa duplicité , de sa fourberie , de son audace , de ses talents , autant que par l'ascendant prodigieux de son éloquence , va fixer pour quelques instants notre attention.
Pour juger d'ensemble cette monstrueuse image de la vénalité personnifiée, il est bon de rappeler que la contre-révolution et la royauté lui sont redevables des décrets anti-patriotiques du Veto suspensif, de la loi Martiale, du Marc d'argent, de V Indépendance absolue des Députés, de Y Initiative et du droit de paix et de guerre , conférés au monarque ; et de tant d'autres décrets funestes.
Suivons-le dans la voie où son insatiable besoin de richesse l'a précipité.
Profitant des dispositions hostiles de l'Assemblée nationale relativement aux réclamations des soldats de différents régiments soulevés contre leurs officiers •, et prévoyant que la royauté n'avait rien à espérer d'une armée qui tendait chaque jour à se régénérer, Mirabeau, dans la séance du 20 août 1790, propose « de licencier l'armée le 10 du mois suivant , et de la recomposer surle-champ, en ne recevant, soit pour soldats, soit pour chefs, que les citoyens qui prêteront le serment de remplir les devoirs attachés à leur état, tels qu'ils auront été statues par l'Assemblée nationale. »
L'Assemblée nationale , reprend Marat , n'étant presque plus composée que de traîtres à la nation , on sent trop qu'ils ne peuvent prêcher aux soldats qu'une aveugle soumission à leurs chefs ; et l'on sent encore mieux que ces chefs ne peuvent être que des créatures de la cour. L'armée ne serait donc plus composée que de satellites royaux, prêts
à devenir à chaque instant des instruments aveugles de tyrannie.
« Eh ! dans quelles circonstances entreprend-t-on de licencier l'armée ? Dans un moment où l'ennemi est à nos portes , et menace nos frontières. Dans un moment où une foule de mécontents ont été prendre parti chez l'ennemi. Dans un moment où de nombreuses légions de soldats licenciés et réduits à la misère ont été augmenter le nombre des transfuges. Où en serions-nous, bon Dieu ! si le projet insensé et traîtreux que Mirabeau propose était adopté. Nos frontières étant partout ouvertes à l'ennemi , il pénétrerait sans résistance jusqu'à la capitale.
« Mais quand l'armée serait assez promptement recomposée pour que l'État n'eût à craindre aucune surprise de l'ennemi , les citoyens ne devraient pas moins s'opposer de toutes leurs forces à sa dissolution ; parce que le roi , chargé comme chef de la recomposer, commencerait par conserver tous les officiers dévoués à la Cour, et tous les soldats dévoués à ces officiers; parce qu'il en exclurait, à coup sûr, le petit nombre d'officiers qui ont montré quelque civisme, et tous les soldats qui se sont dévoués à la patrie, qui aiment leurs concitoyens comme leurs frères , et qui refusent de se prêter aux mouvements funestes qu'on veut leur donner; parce qu'il les remplacerait infailliblement par un ramassis de gens sans aveu , par des déserteurs étrangers, par des esclaves allemands, et, qui pis est, par des satellites de l'ancien régime , surtout par les fils des mécontents , prêts à suivre en aveugles, non-seulement tous les mouvements funestes qu'on veut leur donner pour la cause du maître ; mais à se porter à tous les forfaits imaginables pour assouvir leur propre fureur.
« Ainsi , par l'exécution de cet exécrable projet, l'infernal Mirabeau formerait tout à coup, et comme par enchantement, une armée redoutable de cent cinquantequatre mille assassins , tous ennemis mortels de la Révolution , tous ennemis mortels de la liberté , tous ennemis mortels de la patrie et de ses enfants ; et dans les mains de ces ennemis inplacables se trouveraient toutes les places fortes, tous les vaisseaux , toute l'artillerie, toutes les munitions de guerre, et tout l'or de la France que Necker n'a cessé depuis trois années de soutirer à ses enfants, sous prétexte d'offrandes à la patrie, aux risques même de les faire périr de faim.
« Ici je vois la nation entière se soulever contre cet infernal projet, j'entends vingt-cinq millions de voix s'écrier à l'unisson : Si les noirs et les ministériels gangrenés et archi -gangrenés sont asse\ téméraires pour le faire passer , citoyens, dresse^ huit cents potences dans le jardin des Tuileries , et accrochez-y tous ces traîtres à la patrie, l'infâme Riquetii , comte de Mirabeau, à leur tête; en même temps que vous fere\ au milieu d'un bassin un vaste bûcher , pour y rôtir les ministres et leurs suppôts (i).
« Espérons qu'ils mettront de l'eau dans leur vin , et qu'ils ne nous réduiront pas à la triste nécessité de les immoler au salut de la patrie
« Oui , sans doute , l'armée doit être régénérée ; mais c'est en la purgeant des mauvais citoyens , par l'expulsion de ses chefs vendus à la cour , de ses officiers fripons et de ses subalternes séduits , seuls auteurs de tous les désordres qui y régnent ; c'est en conférant
(1) Ce n'est qu'après le procès de Louis XVI que Marat fait connaître le motif secret de ces mesures extra-légales. Que le lecteur veuille bien ne pas oublier cette observation (Note du bibliographe J.
aux soldats le droit de choisir pour chefs des amis de la Révolution , qui ne les pilleront point , et auxquels ils obéiront avec empressement. Et puis, quels soldats méritent mieux de servir l'État que ceux qui composent actuellement l'armée; exercés aux armes, devenus patriotes et unis de cœur à leurs concitoyens, tous enfants de la patrie , tous brûlant de la servir , tous déterminés à périr pour elle ! Pour régénérer l'armée, reste donc à la rendre nationale , en chassant les ennemis de la nation , qui la souillent , en rendant les soldats citoyens par la liberté de choisir leurs officiers, et en les affermissant dans l'exercice de leurs devoirs, dans le respect qu'ils doivent avoir pour les droits de la nation, dans l'attachement qu'ils doivent à leurs concitoyens.
« Que Malouet et Martineau , les dénonciateurs de mes écrits , prennent en main cette feuille et courent à l'Assemblée crier au meurtre ; qu'ils me dénoncent de nouveau comme un assassin qui veut faire égorger tous les officiers de l'armée , et pendre huit cents inviolables ; qu'ils fassent venir le procureur du Châtelet, qu'ils lui ordonnent de joindre un nouveau procès à celui qu'il a déjà fait instruire ; ils savent combien peu je redoute les foudres de l'Assemblée des traîtres à la nation et les poignards du Tribunal des assassins juridiques. Ma grande, mon unique affaire, est de faire échouer les funestes complots des conspirateurs contre la patrie , en criant haro sur les scélérats qui voudraient immoler ses enfants » (Ami du peuple, n° 198).
A la séance du 22 août , Malouet , en effet , ne manqua pas de dénoncer ce numéro de Y Ami du peuple, et de requérir l'arrestation de l'auteur, de
l'imprimeur, des colporteurs; emporté par son zèle, le saint homme aurait , je crois , demandé l'arrestation des lecteurs. t
« Entre nous, M. Malouet, réplique Marat, convenez que le passage contre lequel vous jetez feu et flamme n'est pas ce qui vous blesse dans l'écrit que vous dénoncez; il n'est pas besoin de votre pénétration pour sentir que ces 800 potences , et ce vaste bûcher , ne sont qu'un petit tour d'adresse de l'auteur, pour s'attirer un décret , fixer l'attention de ses compatriotes sur les suites cruelles d'un projet alarmant , les livrer à leurs réflexions, faire éclater d'une manière effrayante leur juste indignation , et prévenir de la sorte les malheurs terribles qui fondraient bientôt sur nos concitoyens s'ils se laissaient leurrer par leurs représentants » (Ami du peuple , 200).
Ce qui précède vient prouver ce que nous avons déjà dit: à savoir, que les cris de vengeance proférés par l'ami du peuple pour terrifier les ennemis publics n'étaient que ruse de guerre , bien convaincu qu'il était que le peuple , manquant de lumières et d'énergie, en rabattrait toujours les quatre-vingt-dix-neuf centièmes , ou même , le plus souvent , n'en tiendrait aucun compte.
Puisque, pour présenter 1' Esprit politique de Marat, la nécessité nous oblige à réduire en un seul les dix-huit volumes qui composent cette partie de ses œuvres, résumons , condensons les observations de l'ami du peuple, de façon à en publier le plus grand nombre sans négliger les indispensables.
380 JEAN-PAUL Ivi.u<AT.
Le 26 août 1 790 , après la distribution ordinaire du numéro de Y Ami du peuple, parut une feuille supplémentaire ayant pour titre :