RELATION AUTHENTIQUE
de ce qui s'est passé à Nancy, adressée aux députés du régiment
du roi , à l'Assemblée nationale par leurs camarades.
Observations de l'Ami du peuple.
( In-8* de 14 pages. )
Cette fois, la relation est bien authentique et contient
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l'exposé de tous les motifs qui ont provoqué la résistance désespérée des soldats de la garnison de Nancy ; elle relate aussi les dispositions infernales du héros de cette nouvelle Saint-Barthélémy de patriotes. En résumé, « l'infernal Bouille, qui se préparait à faire une affreuse boucherie de la garnison et des patriotes de Nancy, avait rassemblé une armée d'Allemands, avec l'écume de quelques régiments français et des milices
bourgeoises du département de la Meurthe 11
conduit dix mille assassins devant la pîace , après leur avoir représenté la garnison comme une horde de brigands , qui pillaient les citoyens , violaient les femmes , emprisonnaient leurs officiers. Des députés arrivent devant le camp, il leur impose silence , les traite de gueux ; et tandis que ses émissaires poussent l'armée à menacer de la corde ces infortunés , il flatte ses assassins , il leur demande si c'est là le vœu de ses braves guerriers , et il abandonne traîtreusement à leurs violences des hommes dont l'honneur seul devait lui faire protéger les jours. Il avait imposé des conditions : elles sont remplies ; le régiment du roi lui ramène intacts deux officiers qu'il aurait dû faire périr par le fer; et ce régiment , dont la soumission était entière , et qui reposait dans la plus profonde sécurité , se voit lâchement exposé au feu d'une armée de meurtriers. A peine est-il rentré dans la place, que cette armée le foudroie, égorge et renverse tout ce qui se présente. Las de faire couler le sang , le soldat stupide , qui était encouragé au meurtre par la voix de ses officiers féroces , tombe de lassitude. Il s'endort. A son réveil , il est saisi d'horreur à la vue des forfaits dont il s'est souillé ; le général seul poursuit froidement par les supplices les soldats qui ont échappé au fer.
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« Telle est cette terrible et honteuse expédition , où l'infernal Bouille viola à la fois toutes les lois et foula aux pieds la vérité, la justice, l'humanité, l'honneur, pour sacrifier à sa rage de malheureux soldats qu'il avait calomniés, et dont tout le crime était de n'avoir pas osé punir leurs oppresseurs. Et c'est ce monstre que le monarque et l'Assemblée nationale ont comblé d'éloges , et ce sont ces forfaits qu'ils ont célébrés.
« Le récit de ces horreurs souille les premières pages de l'histoire de' la Révolution. Le lecteur honnête et sensible n'y jettera jamais les yeux sans frissonner d'horreur -, et tant que la terre nourrira des amis de la liberté, les noms de La Tour-du-Pin , de Malseigne, de Bouille , seront en exécration ; comme ceux de Riquetti (Mirabeau aîné), de Dandré , de Foucault, de Montlausier , de Dupont , de Desmeuniers , de Maury, de Malouet, de d'Espréménil , d'Emery, de Régnier , de Regnault , de Prugnon et de tous les autres qui ont fulminé le barbare décret »
Le forfait était si monstreux , l'atrocité si inouïe , que trois mois s'étaient à peine écoulés que « l'Assemblée nationale , bien convaincue de cette triste vérité , que dis-je, affligée même d'y avoir eu part, cherchait à réparer ses torts envers les soldats patriotes qu'elle a laissé massacrer, en accordant quelques douceurs à ceux qui ont échappé. Et crainte que les malheureux restes de la garnison ne lui rappellent ses crimes, elle ordonne aujourd'hui qu'ils soient licenciés et qu'ils changent de nom. Honteuse de ces scènes d'horreur , elle y jette un sombre voile et s'efforce d'en effacer jusqu'à la moindre trace. Elles resteront néanmoins consignées dans les fastes de la Révolution, députés indignes; elles resteront néanmoins gravées dans l'es-
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prit des citoyens , pour servir en témoignage contre vous. Elles resteront pour déposer de votre lâche condescendance , de votre dévouement , de votre vénalité à l'ambition criminelle du prince. Elles resteront pour témoignage de votre injustice, de votre cruauté, de votre barbarie. Oui , vous êtes de lâches assassins des infortunés patriotes de Nancy, ce sont vos mains coupables qui ont signé l'arrêt de mort de tant d'innocentes victimes ; c'est à vous que leurs familles éplorées doivent redemander un frère , un père , un époux. Pour expier ces crimes , ayez soin des veuves et des orphelins ; prenez le sac et la cendre ; allez en procession , pieds nus et la corde au cou , promenez votre repentir dans toutes les places de la capitale, en faisant vœu de suivre désormais les sentiers de la justice et de l'honneur. Et toi , monarque indigne du trône , perfide conspirateur contre la patrie , lâche bourreau de tes concitoyens , marche à leur tête dans le même appareil , demande pardon au ciel et à la terre ; efface par tes larmes les crimes dont tu t'es couvert. Que la voix du sang innocent que tu as versé te poursuive tout le jour, que les mânes plaintives de ces tristes victimes viennent chaque nuit troubler ton sommeil , que les remords rongeurs veillent sans cesse au fond de ton cœur et le garantissent à jamais de nouveaux forfaits » [Ami du peuple, 1 3 décembre 1790). Pendant ce feu croisé de récits et d'informations opposés sur les affaires de Nancy , des incidents politiques d'un autre ordre s'accomplissaient en dépit des efforts et de la résistance désespérée des agents du pouvoir. Cependant, Necker quittait le ministère. D'autre part , l'Assemblée décrétait la suppression des : Cour des aides , Chambre des comptes , Châtelet,
et tous les autres tribunaux sous toute autre dénomination quelconque , contre lesquels l'ami du peuple s'était tant de fois élevé, et où tant d'innocentes victimes furent égorgées au nom du prince avec le glaive des lois.
Cette marée montante du patriotisme était due à l'indignation qu'avait soulevée à Paris l'horrible massacre des soldats et citoyens patriotes de Nancy. A la nouvelle du combat , convaincue que le contre-révolutionnaire Bouille avait égorgé les patriotes de la garnison et de la ville, une foule immense de citoyens s'était portée autour de l'Assemblée nationale , demandant l'arrestation immédiate des ministres , la saisie de leur porte-feuilles , le renvoi des états-majors de tous les corps militaires , et la nomination des officiers par les soldats. L'épouvante fut si grande , dans l'Assemblée, parmi les fauteurs de l'épouvantable catastrophe de Nancy, que les uns cherchèrent leur salut au milieu des députés patriotes, les autres dans la fuite. Le sieur La Tour-du-Pin lui-même, glacé d'effroi, chercha un refuge à Saint-Gloud.
Necker , avons-nous dit , avait quitté le ministère ; pour justifier cette détermination subite , il avait prétexté le besoin de rétablir sa santé ; celui de satisfaire au vœu de sa compagne , qui le pressait d'aller retrouver en Suisse, l'asile bienheureux d'où l'Assemblée nationale l'avait tiré. Il accusait bien aussi le destin des inimitiés et des injustices qui l'avaient accompagné dans l'administration des finances. « Eh 1 qu'y a-t-il donc de si étrange , lui répond Marat ; depuis dix ans vous receviez nos adorations en vous moquant de notre simplicité, et vous nous accabliez d'emprunts... Vous nous avez donné mille raisons puissantes de vous
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regarder comme le chef des accapareurs du grain et du numéraire , le père du projet de famine qui a fait notre désespoir une année entière ; vous nous avez épuisés par un impôt vexatoire , vous avez opprimé les pauvres dont vous vous disiez le père , vous vous êtes opposé au plan de la liquidation des dettes de l'Etat , vous fuyez au moment où l'on vous en demande un meilleur, et vous vous plaignez de l'injustice du sort , vous accusez le destin de la singularité des événements de votre vie. Que serait-ce si , comme l'ami du peuple , vous étiez le jouet des hommes et la victime de votre patriotisme •, si , en proie à une maladie mortelle, vous aviez, comme lui, renoncé à la conservation de vos jours pour éclairer le peuple sur ses droits et sur les moyens de les recouvrer ; si , dès l'instant de votre guérison , vous lui aviez consacré votre repos, vos veilles, votre liberté; si vous vous étiez réduit au pain et à l'eau pour consacrer à la chose publique tout ce que vous possédiez ; si , pour défendre le peuple , vous aviez fait la guerre à tous ses ennemis -, si , pour sauver la classe des infortunés, vous vous étiez brouillé avec tout l'univers sans vous ménager un seul asile sous le soleil; si, accusé tour à tour d'être vendu aux ministres que vous démasquiez, au despote que vous combattiez," aux grands que vous accabliez, aux sangsues de l'État auxquelles vous vouliez faire rendre gorge ; si , décrété tour à tour par les jugeurs iniques dont vous auriez dénoncé les prévarications , par le législateur dont vous démasqueriez les erreurs , les iniquités , les desseins désastreux , les complots , la trahison ; si , poursuivi par une foule d'assassins armés contre vos jours ; si , courant d'asile en asile vous vous étiez déterminé à
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vivre dans un souterrain pour sauver un peuple insensible , aveugle , ingrat. Sans cesse menacé d'être tôt ou tard la victime des hommes puissants auxquels j'ai fait la guerre, des ambitieux que j'ai traversés, des fripons que j'ai démasqués -, ignorant le sort qui m'attend , et destiné peut-être à périr de misère dans un hôpital ; m'est-il arrivé comme à vous . de me plaindre ? Il faudrait être bien peu philosophe pour ne pas sentir que c'est le cours ordinaire des choses de la vie •, et il faudrait avoir bien peu d'élévation dans l'âme pour ne pas se consoler par l'espoir d'arracher , à ce prix , vingt-cinq millions d'hommes à la tyrannie , à l'oppression , aux vexations , à la misère, et de les faire enfin arriver au moment d'être heureux
« Quant à vous, Monsieur, votre destinée est un peu différente. Vous avez sacrifié les adorations d'un peuple idolâtre aux sourires d'une cour perfide, dont peut-être vous avez encore perdu la faveur ; mais il vous reste des trésors. Vous ne passez plus pour Aristide , mais vous êtes encore Lucule ; est-il un seul monarque qui ne s'empresse de vous offrir une retraite honorable, est-il un seul plaisir dans la vie que ne puisse donner la fortune et qui vous soit refusé ? Vous pouvez disposer de tout , excepté de l'estime du cœur droit et des âmes élevées, ou de la gloire, qui n'est pas non plus le prix de l'argent.
« Quoi qu'il en soit, Monsieur, si votre retraite n'est pas jouée, dès aujourd'hui je m'impose à votre égard un éternel silence; j'ai travaillé à votre chute avec un zèle peu commun ; mais à l'instant où vous n'êtes plus un homme public dangereux , vous redevenez pour moi un particulier sans conséquence. »
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Si le thermomètre politique constatait la marche ascendante de l'esprit révolutionnaire , par contre , il fallait bien se rendre à l'évidence et constater aussi la décroissance des réputations usurpées que l'ami du peuple n'avait cessé d'attaquer avec les principes mêmes de la déclaration des droits qui figurait au frontispice de la Constitution française. Necker , dépouillé du prestige dont l'enveloppaient les plumes vénales, ne laissait apparaître que le ministre cupide, l'affreux suppôt de tyrannie qui avait relevé les autels du despotisme et affamé le peuple. Mottié, marquis de Lafayette , que ses courbettes de courtisan et ses faux airs de patriote avaient rendu si populaire ; Mottié, qui venait d'applaudir au massacre de Nancy et voter des éloges à l'infâme Bouille , voyait chaque jour diminuer le nombre de ses crédules admirateurs, ou sa réputation équivoque passer à l'étamine de la discussion. « Perfide! lui écrivait l'ami du peuple, quittez vos lâches machinations , si vous n'êtes pas
entièrement mort à l'honneur Vous pourrez bien
séduire pour quelque temps encore de pauvres bourgeois sans lumières ; mais enfin l'affreuse vérité percera et vous paraîtrez dans toute votre turpitude aux yeux du public, comme vous paraissez depuis longtemps à ceux des hommes clairvoyants. Et déjà vous voilà réduit à vous ravaler à de honteuses menées pour échappera la censure, vous dont l'ivresse d'un peuple idolâtre avait fait un dieu. En vain vous bercez-vous d'un fol espoir -, votre chute est certaine : elle sera
prochaine, elle sera honteuse, elle sera terrible
Encore un peu de patience , et vous ne serez plus
qu'un objet de mépris ; si, pour en précipiter l'instant, il ne faut que redoubler d'efforts , comptez sur l'ami du peuple. C'est lui qui le premier osa ébranler les autels du divin Necker , et dans un temps où il était le seul qui eût découvert un adroit fripon sous le masque d'un dieu. Souvenez-vous que c'est l'ami du peuple aussi qui, le premier, a sapé vos autels, et soyez sûr qu'il ne lâchera prise que lorsqu'ils seront renversés » (Ami du peuple , n° 222).
La persévérance et l'énergie avec lesquelles l'ami du peuple avait défendu la cause des vaincus de Nancy ; l'insistance qu'il y mit, la vérité qu'il fit triompher en dépit des mensonges officiels, l'incontestable supériorité de ses vues , de ses moyens , de sa politique aussi transcendante qu'elle était équitable et conforme aux intérêts du peuple , grandirent prodigieusement son influence. Les timides, les incertains, les pusillanimes , comme les plus braves patriotes , comprirent que sous un tel guide et avec quelque courage , le peuple pouvait reconquérir tous ses droits usurpés par les dépositaires de l'autorité et sanctionnés par l'assemblée nationale.
De leur côté , les ennemis du peuple comprenaient que tout serait bientôt perdu pour eux , si , par un nouveau coup d'autorité , ils ne parvenaient pas à enchaîner la plume de leur plus redoutable ennemi , le fidèle ami du peuple. Conséquemment, « le 14 septembre, à neuf heures du soir, l'un des cinq mille espions à qui le divin Bailly sert de père, informa le général (Lafayette) de l'armée parisienne que l'ami du peuple avait sous presse un numéro où il était peint avec des couleurs assez sombres , et où l'écrivain incendiaire rapportait un trait de l'illustre commandant, qui avait
tout l'air d'une trahison. A l'instant , le digne émule de Washington , le héros américain , le grand général , l'immortel restaurateur de la liberté française , fait endosser l'habit national à trois cents pousse-culs, infanterie et cavalerie ; il met à leur tête un sieur Grandin , commissaire au Ghâtelet, c'est-à-dire inquisiteur public, et membre du comité municipal des recherches ; puis il les charge de l'expédition patriotique de violer l'asile de deux citoyens , de dévaliser l'imprimerie du sieur André , et l'hôtel de la dame Meugnier, distributrice du journal Y Ami du peuple. Voici un léger croquis de cette expédition : « Le i5, à une heure du matin, les trois cents souteneurs du patriotisme de Mottié s'emparent de la rue St-Germain-des-Prés et des défilés -, un mouchard stylé s'avance doucement jusqu'à la porte de l'imprimerie , et frappe trois coups \ on descend , qui vive ? Ami, ami. Séduit par la voix pateline, on ouvre. A peine la porte est entr'ouverte , que les espions en uniforme se précipitent dans l'allée d'un air triomphant ; en un clin-d'œil la maison en est pleine , et la joyeuse bande escalade l'escalier ; elle trouve les ouvriers à tirer le redoutable numéro. Elle se saisit de tous les exemplaires et des formes *, elle furète dans l'imprimerie, passe dans l'appartement du sieur André, le force de se lever la baïonnette sur la poitrine, fouille dans tous les coins , se met à verbaliser, et commence à démonter les presses à grands coups de haches dont elle était pourvue. Le sieur André accourt et demande l'exhibition de l'ordre de dévaliser son imprimerie. Sept à huit satellites répondent qu'ils ont le droit d'enlever et les presses et l'imprimeur. Il insiste; alors, le nommé Grandin tire de sa poche un papier : c'est
un ordre du Comité des recherches , signé Bailly et Lafayette, qui lui enjoint de se transporter avec mainforte chez le sieur André, d'y faire la perquisition la plus exacte du journal intitulé Y Ami du peuple , de briser les portes à la moindre résistance , et de traîner l'imprimeur en prison , sur le simple refus d'indiquer la demeure de l'auteur, etc. Le sieur André répond qu'on ne peut , ni le forcer d'être sorcier, ni le punir de ne l'être pas ; et qu'il ne les croit pas assez forcenés pour le jeter dans un cachot , parce qu'il ignore l'asile de M. Marat. Il leur observe de plus qu'il est en règle , que le journal Y Ami du peuple est signé par l'auteur, et qu'ils n'ont aucun droit d'enlever l'impression , moins encore les formes. Ils le laissent dire , partent avec l'édition , et courent chez la dame Meugnier , forcent bureaux et armoires , furètent dans tous les coins, fouillent la paillasse du lit avec des baïonnettes, vident les poches de l'hôtesse, lui enlèvent une charretée de collections et partent à la pointe du jour, comme des voleurs qu'ils sont » [Ami du peuple , n° 224).
A cet abus de pouvoir signé des indignes Bailly et Lafayette , ajoutons que le jeudi 1 décembre, au soir, le bataillon de St-Roch fut commandé pour enlever Marat dans la nuit; mais, soit inquiétudes ou mesures mal prises , le bataillon resta presque toute la nuit sous les armes sans tenter l'expédition.
Le 14 du même mois, nouvelle levée de boucliers; les bataillons de St-Roch, des Filles-St-Thomas et de Henri IV, commandés pour se porter, au milieu de la nuit, dans le faubourg St-Germain , au domicile présumé de l'ami du peuple , refusèrent de marcher.
Tenter de capturer l'ami du peuple, qui errait de souterrain en .souterrain , n'ayant pour plus de sécu-
rite aucune retraite fixe , était , de la part du maire et du commandant-général , un projet insensé , dont ils n'avaient que trop souvent fait la preuve, à leur plus grande confusion; penser seulement à l'intimider, était aveuglement ou présomption ridicule ; mais espérer lui imposer silence, soit en brisant ses presses, ou celles qui lui prêtaient leur concours, était un de ces moyens odieux qui , loin de paralyser son active surveillance et d'étouffer ses cris d'alarmes , redoublaient son zèle et centuplaient ses dénonciations. Conséquemment, chaque numéro qui parut après cet acte de vandalisme était un nouveau stigmate pour ces indignes dépositaires de l'autorité , et on entendait chaque jour les colporteurs crier à pleins poumons , par les rues de Paris : Le tour de passe du divin Mottier ( Lafayette). Les mouchards du divin Mottier. Nouveaux mouchards à la solde des contre-révolutionnaires Bailly et Mottier. Menées du divin Mottier. Tyrannie exercée contre les patriotes par le divin Mottier. Piège exécrable du tartuffe Mottier, etc., etc. Le 26 décembre , après la distribution du numéro du jour, parut cette fois un supplément extraordinaire de Y Ami du peuple, intitulé :
LE GÉNÉRAL MOTIER VENDU PAR SES MOUCHARDS. (In-8« de 16 pages. )
Cet écrit contient une copie du procès-verbal de la séance tenue le 19 décembre par les Amis de la Constitution, vainqueurs de la Bastille, adressée à l'ami du peuple , qui le publia comme supplément extraordinaire au numéro 221.
L'assemblée avait été convoquée à l'effet d'entendre ceux de ses membres accusés par la voie publique
d'être des mouchards, et afin d'exclure de leur sein des gens indignes de la confraternité de leurs camarades.
En conséquence , après interrogatoire et débats , l'assemblée déclare les nommés Soudain , Etienne , Dubois, Pierre Kaber dit Louvain, exclus de leur sein.
Reconnaît les nommés Maillard et Ride comme bons patriotes. Et ajourne sa délibération sur d'autres accusés.
Ce procès-verbal , qui ne contient pas moins de huit pages, est accompagné d'une lettre d'envoi des vainqueurs de la Bastille , adressée à l'ami du peuple , dans laquelle ils lui font part que tous les indignes particuliers dénoncés comme mouchards ont été conduits le 20 à la Force.
Cette feuille supplémentaire est terminée par une série d'observations de l'ami du peuple, adressée à tous les bons Français ; observations qui ne sont pas toujours en harmonie avec la décision prise par l'assemblée, surtout à Hégard du nommé Maillard , justifié et reconnu bon patriote.
Pour le moment , nous bornons à l'analyse de cet écrit les attaques nombreuses de l'ami du peuple contre le commandant général ; si même nous nous sommes autant étendu sur les faits qui concernent ce patriote de contrebande , c'est que , pour le mieux faire connaître, il était nécessaire de le présenter, autant que possible, sous tous ses aspects , afin qu'à un moment donné on puisse, par son indignité, juger de l'énormité de son forfait.
Faisons trêve un moment avec les faits accomplis , et abordons un point de la politique de Marat que , plusieurs fois déjà, nous avons intentionnellement passé
sous silence , afin de le présenter plus complet. Il s'agit de la dictature , non comme forme de gouvernement , ainsi que le rabâchent ses perfides détracteurs , mais comme mesure provisoire extra-révolutionnaire.
Qu'il nous soit permis, comme exorde, de rappeler certains faits qui démontreront une fois de plus combien Marat attachait d'importance aux démonstrations populaires ; nécessité dont il parvint , non sans peine , à convaincre ses concitoyens et qui, si le lecteur en conserve la mémoire , apparaîtra comme cause première dans le succès pacifique de la révolution du 3i mai 1793.
Voyons les faits.
La nouvelle du renvoi des ministres, annoncée dans le numéro premier de Y Orateur du peuple , comblait de joie son auteur. — Entendons-nous , mon cher confrère , lui répond Y Ami du peuple. Si les ministres doivent quitter leur place pour être traînés en prison , puis sur un échafaud, je le veux bien ; rien au monde ne pourrait nous arriver de plus heureux que le châtiment exemplaire de ces audacieux scélérats , qui , sous la protection du trône, passent leur vie à machiner contre la nation \ mais s'ils ne doivent être renvoyés que pour en prendre d'autres à leur place , je m'y oppose de tout mon pouvoir, parce que ceux qui les remplaceraient ne vaudraient certainement pas mieux.
A quelques jours de là (fin octobre 1790), l'assemblée générale de la section de Mauconseil , indignée des coups multipliés d'autorité du sieur La Tour-du-Pin, ministre de la guerre , de même que des retards volontaires apportés à l'envoi des décrets par le sieur Champion , garde des sceaux, prit un arrêté à l'effet de demander à l'assemblée nationale d'ériger un tribunal
d'État et d'instruire le procès à ces deux insignes criminels de lèse-nation : arrêté auquel plusieurs sections de Paris adhérèrent aussitôt.
Il est donc vrai, écrit l'ami du peuple (9 novembre), que les sections de la capitale ont adhéré à la fameuse motion de Mauconseil sur le jugement des ministres. Quelque juste que soit le vœu des sections , la commune de Paris doit sentir qu'elle manquerait le but si elle se présentait au législateur en suppliante. Qu'elle s'adresse donc à lui , avec cette noble assurance qui
naît de l'intime conviction de ses droits Mais surtout
que les Parisiens , qui ont sauvé la France , ne négligent pas d'accompagner la députation à l'Assemblée nationale ; que ce jour-là , cent mille citoyens environnent la salle et appuient le vœu de leurs mandataires
Le vœu des sections fut porté à l'Assemblée nationale -, mais soit influence contre-révolutionnaire, soit que les députés des sections présumassent mal d'un aussi grand soulèvement pour appuyer leur pétition , la députation s'y rendit seule et fut éconduite adroitement par le président , qui répondit que l'Assemblée pèserait dans sa sagesse leur pétition.
« Ce qui vous est arrivé, Messieurs, votre Ami le prévoyait quand il invitait cent mille citoyens à vous servir de cortège. Il vous aurait conseillé d'inviter l'armée à vous accompagner , s'il n'avait craint de faire rougir la patrie à la vue de la lâcheté de ses enfants. Non-seulement vous avez négligé toutes les précautions que dictait la sagesse, d'après la connaissance des ressorts secrets de la politique -, mais la vanité est venue assurer le succès de vos ennemis ; au lieu de chercher à être entraînant , votre orateur a
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voulu briller ; perdu dans des hors-d'eeuvre déplacés, il a oublié d'aller au fait »
Le lendemain de cette petite mercuriale , l'ami du peuple ajoutait : « Quoi qu'il en soit , mes chers concitoyens, l'amour de la patrie, le devoir et l'honneur vous pressent également de reprendre cette affaire et de mieux concerter toutes les mesures propres à en assurer le succès.
« Je vous dois ici quelques observations. Commencez par vous interdire tout ce qui pourrait vous éloigner du but ; évitez avec soin les écueils de la mauvaise foi et de la vanité. Ainsi , pour porter la parole , ne prenez pas un orateur envieux de briller : il sacrifierait sottement la chose publique à quelques instants de gloriole -, prenez un beau lecteur , et qu'il ne s'écarte pas d'un mot de l'écrit que vous aurez approuvé.
« Interdissez-vous toute espèce d'ornements dans votre pétition*, clarté, précision, énergie, voilà les seules beautés auxquelles vous devez vous attacher. Mais elles ne suffisent pas; c'est de la force de vos raisons que dépend en partie votre réussite. Ainsi , dans le tableau des accusations que vous ferez, attachez-vous aux attentats ministériels bien constatés ; placez à la suite de chacun le décret dont la violation caractérise le crime... Ce n'est pas tout. Qu'il n'y ait pas un mot de compliment, moins encore de flagornerie pour l'Assemblée nationale. Si vous songez à sa composition , à l'appui qu'elle prête aux coupables agents du prince , certes, vous serez peu tentés de prendre le ton louangeur. Deux mots d'introduction , et dits de ce ton qu'inspire le sentiment de la dignité de votre ministère ; souvenez-vous que c'est au nom de la nation que vous
dénoncez les crimes ministériels , et que vous demandez le châtiment de leurs auteurs...
« Ce n'est pas là ce qui importe le plus-, sans doute, il ne faut jamais demander que des choses justes, et il faut toujours être fondé à les demander; mais, pour les obtenir , l'essentiel est qu'on ne puisse pas être tenté de vous les refuser. J'ai invité tous les bons citoyens, tous ceux qui aiment la patrie, tous ceux qui désirent d'être libres et heureux , à vous servir de cortège , le jour où vous irez présenter votre nouvelle pétition; mais l'invitation doit venir de vous; et afin que la démonstration du vœu public ne soit pas une vaine parade, il importe que votre cortège demande que l'Assemblée prononce' sans désemparer...
« Je connais bien, dit en terminant l'ami du peuple, je connais bien un moyen plus court d'obtenir justice; mais je ne vous en parlerai pas, il n'est plus fait pour vous. «
Si l'ami du peuple avait alors ses motifs pour taire le moyen le plus court d'obtenir justice, nous avons aussi les nôtres pour le faire connaître à nos lecteurs ; mais avant, il est bon d'observer que l'expulsion des ministres n'a été ici qu'un texte servant à montrer une fois de plus combien Marat attachait d'importance à l'action populaire.
Le moyen que Marat considérait comme le plus court et le plus sûr, pour faire triompher le peuple de ses implacables ennemis, c'était la dictature.
c Ce ne serait rien faire que de se borner à dénoncer le! mandataires infidèles , les malversateurs , les prévaricateurs , si la nation ne se ménage pas un moyen également prompt et infaillible de les réprimer et de les punir. Le soin de sa vengeance ne peut donc être
remis qu'entre les mains de patriotes qui ont fait leurs preuves , de dépositaires aussi sages que fermes et incorruptibles. Eux seuls doivent composer un tribunal d'État , et c'est devant ce tribunal que les censeurs publics traduiront les agents du peuple qui ont abusé de l'autorité. Enfin , lorsque la corruption a gagné tous les départements de l'administration , le seul moyen de rétablir les choses dans l'ordre est de nommer pour un temps court un dictateur suprême, de l'armer de la force publique et de lui commettre le châtiment des coupables. Quelques têtes abattues à propos arrêtent pour longtemps les ennemis publics et soustraient pour des siècles entiers une grande nation aux malheurs de la misère, aux horreurs des guerres civiles : maximes bien éloignées de nos préjugés destructeurs » [Appel à la nation, p. 53).
Las de prêcher inutilement au peuple la nécessité de faire justice des traîtres qui regorgeaient en détail ou ne cessaient de conjurer sa ruine, et craignant qu'un jour, dans sa colère ou dans ses vengeances , il se méprenne sur le choix des victimes, l'ami du peuple ajoutait : <r Pour faire couler le sang de vos implacables ennemis , le grand point est de vous choisir un homme courageux, digne de votre confiance » {Ami du peuple, n° 258).
Une autre fois , à propos des affreuses trames ministérielles et des dangers imminents de la patrie ,
Marat s'écrie : « Aux armes, aux armes! avant
qu'elles soient plongées dans vos entrailles Laissez-là
vos ridicules assemblées de sections... ; ne vous rassemblez que sur les places publiques et que ce soit pour vous nommer un dictateur ; armez-le de la force publique , pour trois jours seulement ; marchez sous
ses ordres , et qu'il abatte sans pitié les têtes criminelles qui , depuis quinze mois , compromettent vos jours » (Ami du peuple , n° 268).
Mesure terrible , mais mesure nécessaire , indispensable même à un peuple qui vient de rompre ses fers et lutte encore pour sa liberté ; mesure que ses ennemis s'empresseront d'employer contre lui, s'il ne se hâte de l'employer contre eux.
« O pères conscrits ! disait encore Marat, si le peuple avait un tribun qui eût l'âme de son ami, comme il vous apprendrait à respecter vos devoirs » (Ami du peuple, n° 275 ).
Nier ou contester l'opportunité de cette mesure, faire à Marat un crime d'avoir insisté sur la dictature, c'est implicitement déclarer que l'on a oublié dans quels temps et en quelles circonstances elle fut proposée ; c'est sciemment méconnaître les agissements du pouvoir pour replonger le peuple dans l'esclavage et la misère ; c'est nier le plus noir, le plus atroce des
forfaits, le massacre de Nancy Mais cette mesure
exceptionnelle , qui eût évité à la nation française les flots de sang dont elle inondera Paris , les provinces et les champs de bataille, combien étaient dignes, combien étaient capables de la remplir avec énergie et dignité ; quelle âme assez grande, quel cœur assez dévoué pour sauver le peuple en assumant volontairement la réprobation de ses ingrats concitoyens et celle de la postérité ; quel homme assez fortement trempé pourrait tenir en main le glaive de la justice populaire, sans devenir à l'instant un maître ou un tyran ? Camille Desmoulins, bon patriote, est trop l'image du caractère frivole des Français ; Danton , le grand Danton , a parfois trop de condescendance pour les ennemis pu-
blics ; Maximilien Robespierre pas assez de courage et trop d'ambition (i).
Pour reposer l'esprit , c'est ici le lieu de revenir sur les vices capitaux de cette belle Constitution , devant laquelle la nation est" en extase. Les ennemis de la Révolution seront d'abord enchantés de voir l'ami du peuple , le vrai , l'incorruptible défenseur de ses droits , attaquer la Constitution. Qu'ils répriment leur joie criminelle ; ils ne la maudissent que parce qu'elle porte atteinte au despotisme, lui ne la censure que parce qu'elle ne l'a pas entièrement anéanti.
Par son décret, en date du 28 juillet dernier, l'Assemblée nationale avait décidé d'aviser le plus promptement possible à ce que tous les citoyens des villes et des campagnes fussent pourvus d'un fusil et de sa baïonnette.
On était déjà au 3 1 octobre , et le pouvoir exécutif n'avait encore rien fait à cet égard. Sur une proposition de Dubois-Crancé, le pouvoir exécutif est sommé de produire les motifs de son inexécution.
« Charger le pouvoir exécutif du soin d'armer les citoyens , c'est charger des héritiers avides du soin de conserver les jours du testateur ; c'est charger des fripons du soin de ménager la fortune de leurs maîtres;
(1) Auprès des éloges prodigués par Marat à Robespierre, cette opinion peut paraître étrange. En voici le secret : « Il est dans mes principes de jeter un voile officieux sur les fautes des patriotes, n ( Publiciste , n° 233.) Or, tel qu'était Robespierre, du vivant de Marat, c'était, en dépit des secrètes passions qu'il tenait captives, un des défenseurs de la Liberté.
c'est charger des brigands du soin de protéger les voyageurs ; c'est charger un tyran du soin d'affranchir ses esclaves. Voilà un échantillon de l'art sublime avec lequel nos législateurs ont su fixer les limites des différents pouvoirs du corps politique, et dont ils n'ont pas honte de se vanter. Admirez leur profonde sagesse : ils prétendent détruire le despotisme , et ils déclarent le despote irrécherchable ! Ils entreprennent de lui enlever ses usurpations, et ils le chargent d'exécuter leurs décrets -, ils ne peuvent regarder ses ministres que comme les ennemis implacables de la patrie, et ils s'adressent à lui pour punir ces complices de ses attentats ! Ils déclarent ses suppôts criminels de lèsenation , et ils lui remettent la nomination du tribunal qui doit les juger ; ils déclarent coupables de trahison ses satellites qui travaillaient à lui rendre le pouvoir absolu , et ils le chargent de les faire arrêter !
« A la vue des mesures stupides prises pour assurer la liberté publique , la raison pâlit , le bon-sens se révolte, et l'homme instruit se demande avec une surprise mêlée d'effroi : Est-ce donc là cette auguste Assemblée , devant laquelle toute la France est à genoux ! Mais quoi , les pères de la patrie qui la régentent ne seraient tous que d'adroits fripons , ou d'ignares présomptueux ! Et cette nation , qui ose se vanter d'être la première du monde, n'est donc composée que d'imbéciles ?
« Pères conscrits ! de pareils arguments seraient pardonnables , s'il avait fallu capituler avec le monarque : mais lorsque le monarque est à la merci de la nation, comment les concevoir ? Ah ! comme tous ces pouvoirs qui ressortent du pouvoir exécutif comme de leur source , qui viennent y aboutir comme à leur
centre, qui vont s'y briser comme contre un écueil, ou s'y perdre comme dans un gouffre, décèlent une suite de combinaisons captieuses, faites pour leurrer la nation par une fausse image de la liberté, comme elles annoncent le dessein perfide de lui tenir un bandeau sur les yeux pour la livrer sans défense au despote. Peuple, voilà tes législateurs. A leur aspect, que la sagesse rougisse d'indignation, que la vertu frissonne d'horreur !
« Pour organiser la machine politique de manière à faire triompher la justice et la liberté, il fallait mettre le pouvoir législatif dans la dépendance éternelle de la nation, et l'isoler parfaitement du pouvoir exécutif. Il fallait borner le pouvoir exécutif aux seules relations pacifiques de l'État avec les puissances étrangères , à l'entretien des forces réglées de terre et de mer, et au commandement de ces forces. Il fallait en isoler totalement les pouvoirs judiciaire et municipal, en les faisant dépendre l'un et l'autre des lois seules , et en les mettant tous deux sous la surveillance du Corps législatif. Il fallait que le Corps législatif réunît au pouvoir de faire les lois le pouvoir d'assurer leur exécution, et qu'il fût alternativement législateur et tribunal de cassation de tous les actes illégaux émanés des autres corps. Il fallait que, tout entier sous la main de la nation , seule faite pour le réprimer , il n'eût lui-même d'autre autorité sur ses membres, que celle qu'exige la police du Corps ; mais que chacun fût comptable de ses actions aux lois comme tous les autres citoyens. Les fonctions de chaque membre du Corps politique ayant été fixées par le Législateur, il fallait que la machine de l'État reçût son mouvement de l'intérêt que tous les citoyens trouveraient au maintien de la
Constitution , du bonheur que leur promettrait l'observation des lois, et du malheur dont les menacerait leur infraction. Ainsi, les tribunaux sont la clef de voûte qui doit lier toutes les parties de l'édifice et en assurer la stabilité; ce qui fait assez sentir que les lumières et l'intégrité sont des qualités indispensables aux juges , dont le choix ne peut appartenir qu'au peuple, seul véritablement intéressé au maintien de leur vertu.
« Il ne suffit pas que la machine soit organisée de manière à toujours aller au grand but qu'a dû se proposer le législateur ( la félicité publique ) -, il faut encore que le législateur assure un moyen constitutionnel de le garantir des atteintes des hommes puissants, intéressés à le détruire, et qui seraient parvenus à prévenir ou à enchaîner la force publique , en avouant comme libérateurs de la patrie les citoyens qui donneraient la mort à un tyran -, car lorsque le salut public paraît désespéré , un coup de fusil par une croisée peut souvent sauver l'État.
« Enfin, la Constitution une fois achevée, et les lois fondamentales sanctionnées par le peuple seul, il fallait que tous les dépositaires des différents pouvoirs fussent sans cesse surveillés par les citoyens, et contenus par le peuple; ce qui nécessitait, comme base de la Constitution, l'exercice du droit qu'a le peuple de s'assembler à volonté, et l'établissement d'un mode de communication entre tous les membres de l'empire , pour s'éclairer mutuellement et prendre des résolutions unanimes, propres à réprimer leurs mandataires, à les faire rentrer dans le devoir, ou à les destituer.
« Une Constitution fondée sur ces principes éternels de la justice et de la raison suppose autant de vertu que de lumières dans le législateur; mais ce n'est
malheureusement pas le cas de celui qui veut nous donner des lois. O Français , il y a onze mois que je vous crie sans cesse de balayer du Sénat de la nation les représentants des ordres privilégiés qui n'ont aucun droit d'y siéger. Vous avez été sourds à ma voix ; vous leur avez laissé prendre des forces, se former des partis redoutables , se liguer avec tous les ennemis de la Révolution du dedans et du dehors. Aujourd'hui, il serait trop tard de vouloir employer ce moyen. Le seul parti qui nous reste est d'exterminer jusqu'au dernier tous vos sénateurs qui ont fait preuve d'antipatriotisme. Si vous tardez encore à le prendre, votre perte est inévitable.
« Lâches citoyens, faut-il donc que des femmes vous donnent l'exemple ! C'est à vous que s'adresse l'ami du peuple , héroïnes des halles qui nous délivrâtes des conspirateurs les 5 et 6 octobre; que les feux sacrés de la patrie embrasent vos âmes; volez à Saint-Cloud, faites honte à vos maris , forcez- les de vous suivre , qu'ils entraînent la garde nationale; ramenez le roi dans nos murs, chargez de chaînes ses Ministres atroces , et attachez-les à vos chars de triomphe » (Ami du peuple, n° 269).
Si quelque chose semble fait pour glacer d'épouvante les citoyens timides, pour terrifier les hommes pusillanimes , peu au fait de la politique et des péripéties de notre grande Révolution, ce sont assurément les appels incessants de Marat contre les infidèles dépositaires de l'autorité , ce sont ces exhortations aux soulèvements et à la vengeance, ces déclamations furibondes contre les citoyens assez lâches pour se laisser enchaîner, décimer, massacrer. Mais aussi, c'est qu'en l'ami du peuple , comme en un cratère embrasé, bouil-
lonnaient les passions les plus vives, les plus ardentes du patriotisme et de la liberté ; c'est qu'il aurait voulu que la nation entière fût comme lui pénétrée de ses droits naturels et sociaux, et que justice lui fût rendue sans qu'il en coûtât une goutte de sang à ses enfants. Pour le malheur du peuple , son ami prêcha souvent en vain ; c'est cette apathie qui le mettait aux abois , et qui lui imposait le devoir de s'exalter sans cesse. Lui en fasse un reproche qui voudra, il est justifié à nos yeux par les circonstances ; le but désintéressé qu'il poursuivait l'absoudra toujours auprès de ceux qui comprendront tout le sacrifice personnel d'un rôle où il n'y avait que périls dans le présent, et réprobation dans l'avenir.
Le lecteur judicieux qui a tenu compte de tous les faits antérieurs a dû remarquer que si répétés qu'aient été les cris d'alarme de l'ami du peuple , jamais ils n'eurent lieu sans un motif grave , et pour être plus ou moins retentissants , les attentats contre lesquels il s'élevait n'en étaient ni moins atroces, ni moins dignes d'être signalés pour en prévenir les funestes conséquences. La soldatesque soulevée à Belfort, au nom du roi, contre la nation, et que Bouille, l'infâme assassin des patriotes de Nancy, couvrait de sa protection , en est un nouvel exemple.
Voici les faits , d'après une relation que la municipalité de cette ville a fait passer à l'Assemblée nationale.
Le 2 1 de ce mois (octobre) , les officiers de Royal- Liégeois donnèrent un repas de corps , à la suite duquel le major de ce régiment sortit à la tête des officiers, les armes à la main, en leur disant : Messieurs, nous sommes les plus forts, nous avons des sabres, il
faut hacher les bourgeois. Ce propos fut répété plusieurs fois et applaudi ; les officiers se rendent avec les tambours et la musique chez le colonel du régiment de Lauzun, pour l'engager à se réunir à eux ; pendant la route, ils crient: vive le roi, vivent les aristocrates, au diable la nation ; les mouchoirs blancs
sont placés au bout des sabres nus ; les officiers * rendent aux casernes, y répandent de l'argent , séduisent les soldats par des promesses , les font enivrer, les prennent ensuite sous le bras , courent les rues , insultent les gardes nationaux, et forcent par des menaces les bourgeois qu'ils rencontrent à crier comme eux : vive le roi, etc. En vain on appelle la garde*, un des sergents du poste crie : Si ce sont des bourgeois, il faut les assommer ; si ce sont des soldats, faites-les évader; enfin les portes de la maison commune sont forcées, les officiers municipaux et ceux de l'administration du district sont injuriés , et même maltraités. Le calme n'est rétabli que le lendemain par les soins de M. Die, major de la place, par le courage des officiers municipaux et l'arrivée de M. Bouille, qui ordonne les arrêts aux officiers , et fait partir sur-lechamp Royal- Liégeois (i).
« Avant que cette relation eût été publiée par les comités chargés du rapport , les écrivains soudoyés avaient présenté l'affaire comme une orgie militaire; mais , de quelque manière qu'on la colore , il est impossible de ne pas la regarder comme une tentative de contre-révolution. N'osant la justifier , ils s'étaient efforcés de la faire tourner à la gloire de l'anti-révo-
(1) Voir Y Ami du peuple, rv> 271; et le Moniteur, n° 304, du 3i octobre 1790 ; séance du 29.
lutionnaire Bouille, en annonçant qu'il avait fait mettre
aux fers les chefs de ces régiments Le fait est que
l'alarme s'étant répandue dans les environs de Belfort, et dix mille gardes nationaux marchant au secours de leurs concitoyens , Bouille est accouru •, or , voyant le coup manqué , et faisant de nécessité vertu , fait passer Royal-Liégeois à Sarrebourg, donne les arrêts à quelques officiers qu'il cherche néanmoins à disculper, informe le Ministre des événements et lui demande des ordres. Voilà où se borne l'explosion du brûlant patriotisme de cet affreux satrape.
« Quant à La Tour-du-Pin, qui s'était toujours si fort empressé de répandre l'alarme dans l'Assemblée à la moindre résistance des soldats patriotes , et qui avait eu recours à tant d'impostures pour se faire autoriser à les opprimer , il gardait depuis trois jours le plus profond silence sur les attentats des satellites royaux , attentats qui pouvaient allumer la guerre civile -, et il l'aurait gardé éternellement , si le Comité des rapports ne l'avait forcé à le rompre. Enfin, lorsqu'il voit qu'il n'y a plus moyen de reculer, il adresse au président une lettre à laquelle il joint copie d'une lettre de Bouille, relative aux excès commis à Belfort. Le Ministre apprend à l'Assemblée que le roi a ordonné que les officiers et major de Royal-Liégeois tiendront prison pendant six semaines, et le colonel pendant deux mois. Bouille annonce qu'il avait déjà ordonné les arrêts à ces officiers; qu'il a fait partir Royal-Liégeois, et qu'incessamment il fera partir les hussards de Lauzun; il ajoute que les officiers et soldats de ces deux régiments se sont plaints d'avoir été provoqués par les habitants, qui leur ont reproche l'expédition de Nancy...
« Lecteurs judicieux, comparez ici la conduite de l'indulgent Bouille à l'égard des officiers de deux régiments , qui provoquaient leurs satellites au carnage contre de paisibles citoyens, qui allumaient le flambeau de la guerre civile \ avec la conduite du féroce Bouille contre des soldats patriotes qui réclamaient justice, et qui ne voulaient pas se soumettre en esclaves à leurs chefs -, comparez la conduite du Ministre , ou plutôt du monarque dans ces deux cas. Quoi ! pour quelques prétendus actes d'indiscipline , vous faites massacrer des légions de braves soldats -, ensuite , pour contenir leurs camarades par la terreur , vous décimez ceux qui restent ; vous les faites périr dans les supplices, et vous égorgez des milliers d'honnêtes citoyens, qui ont épousé leur cause ! Tandis que vous vous contentez de donner les arrêts aux trois principaux chefs qui ont levé l'étendard de la révolte contre les fidèles représentants de la nation , qui foulaient aux pieds leurs sages décrets, qui animaient leurs soldats à massacrer les citoyens ! Et vous prenez le titre de restaurateur de la liberté! Et vous prétendez être le défenseur de la Révolution ! Et vous portez les noms de ministre des lois, de dispensateur de la justice, de père du peuple !
« Cessez de vous parer du titre glorieux de roi; vous ne connûtes jamais les devoirs sacrés qu'il impose. Dans les jours de votre exaltation , toujours vous abandonnâtes à des ministres ineptes les rênes de l'État pour oublier dans les halliers, à la table et sur le duvet , les soins augustes de l'empire. Aujourd'hui vous abandonnez le timon des affaires à des ministres atroces qui ne songent qu'à machiner contre la patrie, et qui finiront par vous perdre. Non, la nature ne
vous fit point pour régner ; vous-même vous êtes mis à votre place. Ah ! si la nation , plus éclairée , avait assez d'énergie pour réparer les torts de la fortune , de quelle foule de maux accablants elle s'épargnerait le poids.
« Les temps sont passés où les citoyens auraient pris les armes pour le choix d'un maître. Grâce à la philosophie, l'Assemblée nationale pourrait renvoyer le monarque et anéantir la couronne sans causer la plus légère commotion dans l'État ; les frères du monarque pourraient même porter leur tête sur l'échafaud sans que le peuple se mît à sourciller. Les valets de la cour jetteraient sans doute les hauts cris ; mais s'ils prenaient de l'humeur, ils seraient réduits à lamenter tout bas , et peut-être à se taire.
« C'est une erreur grossière de croire que le Gouvernement français ne puisse plus être que monarchique, qu'il eût même besoin de l'être aujourd'hui. Au nom du sens commun , à quoi sert un monarque incapable de tenir les rênes de l'État ? un monarque se condamnant lui-même à végéter toute la vie ? Le Gouvernement , abandonné à ses ministres , ne devient-il pas oligarchique ? Eh , qu'est-ce qu'un gouvernement partagé entre six ou sept petits despotes , dont les opérations ne sont ni concertées , ni réfléchies , ni soumises au moindre examen ; mais quand elles seraient bien combinées chacune séparément , isolées de la sorte , comment iraient-elles au plus grand bien
des peuples Le bonheur public exige donc que le
cabinet , composé de six ou sept ministres souverains chacun dans leur département, mais ne travaillant tous qu'à piller ou à opprimer le peuple et à rendre leur maître absolu , pour mieux abuser de sa puissance ,
soit remplacé par un Conseil général , composé d'hommes instruits , sages et intègres , se partageant toutes les affaires pour les préparer et les exécuter après les avoir examinées en commun , ne restant en place qu'un certain nombre d'années , astreins à rendre compte publiquement de leur gestion , n'ayant d'autre titre à leur avancement que le mérite , n'étant protégés que par leurs vertus , ne pouvant jamais travailler pour leur compte , et sans cesse sous la main du Législateur , forcé lui-même de ne consulter à leur égard que la voix publique. Une pareille administration ferait le bonheur de .la nation ; puisse le ciel , dans ses miséricordes , l'en faire bientôt jouir. Mais revenons à notre sujet.
« En se bornant à donner les arrêts à des officiers traîtres à la patrie, Louis XVI a manqué aux devoirs du défenseur de la Constitution , qu'ils voulaient renverser ; il a violé ses serments. Les plus fougueux de ses suppôts à l'Assemblée nationale s'efforçaient de traiter l'affaire de bagatelle. Grâce à la fermentation des esprits, elle a été envisagée comme un vrai crime d'État par les Comités chargés du rapport, leur projet de décret a été adopté , et il a été le même jour présenté à la sanction du roi , pour être sur-lechamp exécuté.
% Charger le roi de l'exécution de ce décret ! Y songez-vous , Messieurs ? Pouvez-vous douter que le prince et toute sa cour n'aient vu de très-bon œil les attentats des officiers du Royal-Liégeois et des hussards de Lauzun contre la Constitution ? Pouvez-vous douter que le prince et toute sa cour ne soient affligés que ces attentats n'aient pas eu de suites plus alarmantes, que la levée de l'étendard de la révolte n'ait pas allumé la guerre
civile, opéré une contre-révolution , anéanti la liberté, et noyé la patrie dans le sang de ses enfants ? Et c'est au prince que vous vous adressez pour faire arrêter des hommes qui ont, à ses yeux, le mérite d'avoir voulu lui rendre toute la plénitude de son pouvoir ! et c'est lui que vous chargez de les livrer au tribunal qui doit les faire périr sur l'échafaud !
« Qu'arrivera-t-il ? Que ne pouvant plus les couvrir de sa protection , le roi les fera évader avant d'envoyer l'ordre de leur arrestation ; qu'il leur procurera des protections chez les puissances étrangères , et qu'il les comblera de dons comme de fidèles serviteurs. Mais si par hasard la crainte de perdre sa couronne le force à les livrer , il emploiera tout pour faire organiser la Haute-Cour nationale de manière à les sauver » (Ami du peuple, n°27i).
Les observations qui précèdent datent du jeudi 4 novembre 1790. Eh bien, le croira-t-on ; le vendredi 12 du même mois, c'est-à-dire huit jours après, le président de l'Assemblée nationale recevait une lettre de Bouille , annonçant que les officiers de Royal- Liégeois , criminels de lèse-nation , se sont évadés au moment où la maréchaussée qu'il avait envoyée pour les arrêter arrivait à Belfort.
« Il est donc faux que Bouille ait mis les officiers aux arrêts , et s'il ne les eût pas fait avertir de se sauver , comment auraient-ils su que la maréchaussée venait les arrêter ?
« Je n'opposerai pas ici la négligence de ce scélérat à s'assurer de ces misérables , à l'empressement qu'il a eu de marcher contre Nancy avant l'arrivée des commissaires , et aux précautions infinies qu'il a eues de ne laisser à la garnison aucun moyen d'échapper
au massacre; mais je dirai qu'il est impossible de se moquer plus impudemment de la nation, que ne l'ont fait à Belfort Bouille, le roi, ses ministres et l'Assemblée nationale.
oc Voilà, citoyens, la manière admirable dont les pères conscrits ont distribué les pouvoirs du Corps politique. Je vous le répète pour la centième fois , la Constitution est manquée complètement", et comme il n'y a rien à attendre de bon de l'Assemblée nationale (i), vendue au roi pour organiser le Gouvernement de manière à remettre toute l'autorité entre ses mains , le plus court parti , et le seul sage à prendre à la prochaine législature , est de restreindre l'autorité du monarque au soin d'entretenir avec les puissances étrangères les relations que nous croirons devoir conserver, et au soin de commander les troupes de ligne sur les frontières , pour repousser l'ennemi ; ou , ce qui serait infiniment mieux encore , d'organiser le Gouvernement de manière que la Couronne, dont nous aurons à redouter des complots éternels, soit proscrite. Ces vues commencent à prendre ; mais soit timidité , soit irréflexion, partout elles sont saisies sous un faux point de vue » [A mi du peuple, n° 278).
Pour que Marat, disciple de Montesquieu sous le point de vue de la monarchie constitutionnelle, en arrivât à prendre cette décision , il fallut qu'il jugeât par lui-même de ce nouveau mode de gouvernement ; qu'il se rendît compte de ce que peut la vénalité chez la plupart des hommes placés autour du prince , tour à
(1) Faut-il le redire sans cesse? Lorsque je parle de l'Assemblée nationale, je n'entends point confondre la minorité honnête, mais impuissante , avec la majorité corrompue qui fabrique les décrets.
tour inhabile ou dévoré d'ambition lui-même; qu'il pût constater enfin ce que l'expérience a démontré tant de fois depuis , à savoir que tout gouvernement régulier , définitif, qui porte en soi et sous quelque nom qu'on lui donne un maître , un chef suprême , un fétiche quelconque, même électif, centre de toutes ambitions et point unique de ralliement de tous les suppôts de despotisme, est un gouvernement fatalement condamné à être tôt ou tard absolu , tyran nique , et la nation qui le tolère destinée à être replongée dans l'esclavage politique , dans l'anarchie et la misère.
Au début de la Révolution, Marat avait tout espéré des qualités privées de Louis XVI ; mais en le voyant flotter indécis entre son devoir et les suggestions de sa famille et de ses courtisans ; en le voyant sans caractère, sans but, incapable d'aucune résolution ferme et généreuse à l'égard de la nation , l'ami du peuple dût renoncer à lui , comme à la forme du gouvernement constitutionnel , mirage trompeur de tous les hommes politiques du XVIIIe siècle.
« Ici j'entends mille voix s'écrier, pourquoi affliger de la sorte le cœur d'un bon roi ? Lecteurs irréfléchis, m'en croyez-vous capable ? Pensez-vous que je méconnaisse le prix d'un prince sage et juste, d'un prince pénétré de ses devoirs, d'un prince consacrant ses jours à les remplir dignement ? Je vous l'ai dit plus d'une fois , la vertu sur le trône est le plus noble des ouvrages du Créateur ; et après l'auteur immortel de la nature, c'est à mes yeux le plus digne de vénération-, et plût au Ciel que Louis XVI méritât des autels. Mais sans exiger de lui les vertus d'un Marc-Aurèle, d'un Trajan , si du moins il voulait le bien général !... — En peut-on douter , disent ses flagorneurs ? — Ah !
s'il voulait le repos , la paix et le bonheur de ses concitoyens, serait-il entouré de pareils ministres ? Les aurait-il soufferts un instant ? Les retiendrait-il contre le vœu des peuples ? Cessez de me faire un crime de ma franchise. Hommes superficiels, vos faibles yeux ne sauraient soutenir l'éclat de la vérité toute nue ; vous êtes loin encore d'être mûrs pour la liberté » (Ami du peuple, n° 271 ).
Donc , si la monarchie se montrait chaque jour davantage incompatible avec les intérêts de la nation ; si la Constitution , en désaccord flagrant avec la déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen , était faussée dans son but , dans son principe par une distribution anormale des pouvoirs publics qui constituait un absolutisme constitutionnel cent fois plus redoutable que la royauté absolue ; si les ministres étaient autant de despotes , ou de suppôts à un monarque insignifiant, inutile et embarrassant dans la machine politique; que restait- il à faire à l'ami du peuple, sinon de travailler à former l'esprit public, à stimuler le zèle des écrivains patriotes , à prêcher une nouvelle doctrine en démontrant la parfaite inutilité du pouvoir exécutif suprême dans l'administration intérieure du royaume ; moyen qui aura pour but de simplifier le rouage administratif, mais pour lequel les éternels vrais principes de la politique inscrits dans la déclaration des droits et prêches par Marat n'auront nullement à être modifiés, tant l'intérêt de la nation prime celui de ses mandataires. « Oui , disait un jour l'ami du peuple , je le soutiens à la face des cieux et de la terre , si les provinces de France voulaient s'ériger en républiques, il n'est aucune puissance sous le soleil qui ait droit de s'y opposer » (Ami du peuple, n° 207).
(( Il est un principe fondamental dont tout défenseur de la patrie doit partir , et qui doit l'empêcher de jamais désespérer de la chose publique , c'est que le peuple en corps ne se vend jamais, quelque corrompue que soit la nation; car qui pourrait l'acheter ou même l'entreprendre ? puisque ce n'est que pour le dépouiller et s'en servir de jouet qu'on s'efforce de le mettre à la chaîne. C'est sur ce principe inébranlable que s'est appuyé l'ami du peuple depuis le commencement de la Révolution , et c'est ce principe d'éternelle vérité qui l'a empêché de perdre courage à la vue des obstacles invincibles qui paraissaient s'opposer à l'établissement du règne de la justice et de la liberté ; à la vue des vices nombreux d'une nation échappée de ses fers ; à la vue de son respect stupide pour ses anciens maîtres ; de cette fureur pour les distinctions qui l'entraîne loin de l'heureuse égalité, base de tout gouvernement libre ; de cette crasse ignorance , qui ne lui permet pas de découvrir les pièges les plus grossiers qu'on lui tend •, à la vues de ces essains d'esclaves de la Cour, de ces légions nombreuses de satellites royaux, de ces bandes de fripons intéressés au maintien des abus dont ils subsistent, de ces nuées de citoyens timides qui repoussent la liberté, crainte que les secousses qu'exige son triomphe n'altèrent leur bien-être; partie du peuple relativement minime qu'il entraîne dès qu'il s'ébranle, ou qu'il pousse devant lui comme un torrent impétueux.
t Pour que le peuple veuille jouir de ses droits, il faut donc qu'il les connaisse*, il s'agit donc de
l'instruire. Pour qu'il ne soit pas pris aux pièges qu'on lui tend , il faut qu'il les aperçoive ; il s'agit donc de l'éclairer. Il suit de là que le plus grand malheur qui puisse lui arriver est de s'abandonner aveuglément à ses chefs et de s'endormir dans les bras de ses ennemis, qui cherchent à l'entraîner dans l'abîme. Le tenir sans cesse en agitation , faire fermenter toutes les têtes jusqu'à ce que le Gouvernement soit fondé sur des lois vraiment justes, est donc le grand but que doivent se proposer ses défenseurs. Ainsi , la liberté de la presse est le grand ressort , l'unique boulevard de la liberté civile et politique. C'est aux lumières de la philosophie que nous devons la Révolution , c'est aux lumières des écrivains patriotes que nous devons son triomphe. Tant que la liberté de la presse existera , nous sommes sûrs de vaincre. Vouloir nous l'enlever serait le plus criminel des attentats. Si donc l'Assemblée nationale s'oubliait jusqu'à essayer d'y porter atteinte , il ne faudrait pas balancer un instant à se soulever contre elle, et la punir de sa trahison
« Lorsqu'un peuple vient de rompre ses fers, il n'est pas libre pour cela ; le despotisme est bien écrasé, mais le despote existe encore ; or , il est fort rare pour ne pas dire inouï qu'il ne reste pas à la tête de l'État, et que ses suppôts ne conservent pas de très-grands avantages. C'est donc presque uniquement des membres de l'ancien régime que se forme le nouveau. Que si le Gouvernement essaie une refonte générale , et que le peuple ait des mandataires , le prince qui ne songe qu'à recouvrer le pouvoir absolu, travaille bientôt à les corrompre, et il n'y réussit que trop souvent.
« Le peuple est mauvais appréciateur des choses ; il les voit rarement telles qu'elles sont , plus rarement
encore il en embrasse la totalité , et presque jamais il ne calcule les suites des événements ; c'est l'effet de son manque de lumières. Obtient-il quelque avantage, remporte-t-il quelque victoire, il présume de ses forces, ne voit plus les obstacles , il chante son triomphe , se berce d'illusions trompeuses; et cela ne peut pas être autrement, car la présomption est enfant de l'amourpropre et de l'ignorance. Pour que le peuple ne soit pas remis sous le joug , il est nécessaire qu'il soit toujours en garde contre ses chefs et toujours en état de les apprécier à leurs œuvres. Mais la liberté n'est pleinement assurée que lorsque l'esprit public est formé ; c'est-à-dire lorsque le peuple connaît ses droits et ses devoirs , qu'il a une idée des hommes , des passions qui les font mouvoir, qu'il a l'opinion qu'il doit avoir, des agents de l'autorité , qu'il pénètre leurs desseins et qu'il s'aperçoit des pièges qu'ils lui tendent; c'est le point où les écrivains doivent s'efforcer d'amener la
nation Ainsi, tout ministre qui reste deux fois
vingt-quatre heures en place , lorsque le cabinet n'est pas dans l'impossibilité de machiner contre la patrie , est suspect ; et tout ministre qui est accueilli à la cour et loué par les courtisans , est nécessairement un fripon. C'est ce que l'événement a complètement justifié à
l'égard du divin Necker cet intrigant, l'objet des
adorations de l'aveugle multitude, est devenu l'objet de ses exécrations; il avait pris en main le timon des affaires au bruit des acclamations publiques , il en est sorti au bruit des huées.
« Peu à peu ont percé ces grandes vérités. Quelques philosophes vertueux , appelés à régner , ont mis leur gloire à être les bienfaiteurs du genre humain; mais tout prince né sur le trône est le lâche ennemi des
peuples , et ses ministres ne peuvent être que des coquins.
« Le peuple ne s'instruit que par ses malheurs, et toujours il se jette dans les extrêmes. S'il se défie des ministres, c'est pour s'abandonner à ses représentants, qu'il porte aux nues comme des dieux ; or , c'est cet abandon servile qui est la source féconde de leurs attentats; ils trembleraient s'il les surveillait d'un œil inquiet -, ils osent tout contre lui , lorsqu'ils le voient
les encenser stupidement Il importe donc de lui
graver dans l'esprit ces grandes vérités. Les seuls mandataires du peuple , qui mettent leur gloire à faire son bonheur , sont en très-petit nombre ; quant aux autres , ils trafiquent de ses droits et de ses intérêts dès qu'ils le peuvent impunément ; il suit de là qu'il doit avoir éternellement les yeux ouverts sur eux comme sur des fripons , ne jamais les flagorner , et attendre qu'ils soient au bout de leur mission pour les juger et leur payer le juste tribut d'estime ou de mépris qu'ils auront mérité.
« Lorsque l'esprit public sera formé, le peuple sentira que son bonheur dépend du choix de ses mandataires , et il repoussera avec horreur des élections tous les suppôts de l'ancien régime , pour ne faire tomber son choix que sur des citoyens éclairés et intègres; il révoquera les lois vicieuses qui menacent la liberté, pour les remplacer par de sages lois qui la mettent hors des atteintes des agents du pouvoir, et il se ménagera des moyens constitutionnels de réprimer ceux qui ne rempliraient pas loyalement leurs devoirs, et de punir ceux qui auraient prévariqué.
« Ce n'est qu'à force de malversations que les agents du pouvoir parviennent à révolter le peuple, à lui faire
sentir la nécessité de les mettre hors d'état de lui nuire. Grâces à l'esprit de vertige qui règne dans le Cabinet, le despotisme tire à sa fin. On dirait que les ministres ont formé le projet de renverser eux-mêmes le trône ; ils font faire de mauvais décrets , ils s'opposent aux bons ou ils en retardent la promulgation ; ils dissipent les deniers publics r, ils continuent d'accaparer les grains et le numéraire , de lancer des lettres de cachet , de soulever les provinces , de porter les troupes à l'insurrection , de pousser la multitude opprimée à la révolte*, ils éludent les lois, se jouent de la Constitution, et semblent braver la nation elle-même. Tant mieux, ils achèvent de mettre le comble à leurs forfaits -, bientôt la nation ouvrira les yeux, et, convaincue qu'il est impossible de les corriger, elle prendra enfin le sage parti de les anéantir. Eh ! de quoi sert aujourd'hui le prince dans l'État , qu'à s'opposer à la régénération de l'empire, au bonheur de ses habitants ? Pour l'homme sans préjugé, le roi des Français est moins qu'une cinquième roue à un char, puisqu'il ne peut que déranger le jeu de la machine politique » (Ami du peuple, n° 274).
Ces vues commencent à prendre , a déjà dit Marat , mais partout elles sont saisies sous de faux points de vue. C'est ainsi que le patriote Audouin , dans son Journal universel, recommande comme un vrai moyen d'aplanir tous les obstacles que met le Cabinet ministériel à l'achèvement de la Constitution, celui de suspendre le pouvoir exécutif pour être rétabli lorsque tout serait fait.
« Je n'entends pas cela, réplique Marat. Qu'est-ce qu'un pouvoir dont l'État peut se passer pendant quelques années, sinon une pièce parfaitement inutile
à l'organisation politique ? Mais est-il bien vrai qu'on puisse jamais suspendre le pouvoir exécutif, sans jeter l'État dans une anarchie complète ; car, de quoi servent les lois qu'on ne fait pas exécuter ? Ce moyen tant vanté n'aurait donc point d'autre effet que d'opérer la dissolution de la Société.
« Pour remédier à tous les désordres, il ne s'agit pas de suspendre le pouvoir exécutif, mais de le renfermer dans ses vraies limites, après l'avoir sagement réparti aux différents corps de la machine politique , puisque chacun de ces corps doit en avoir une branche pour faire exécuter ses déterminations : le Corps législatif , ses décrets ; le Corps administratif , ses ordonnances ; le Corps judiciaire , ses jugements ; le Corps militaire, ses règlements; sans cela, la machine politique serait paralysée. Le grand point était donc de séparer tellement ces différents pouvoirs que , conservant chacun toute leur activité, il ne pussent jamais empiéter l'un sur l'autre. Or, l'Assemblée nationale a fait la sottise , ou plutôt elle a eu l'infamie de les tous réunir dans les mains du prince , en l'y associant. Voilà le vice radical de la Constitution française; et il est tel qu'il est impossible d'y remédier qu'en passant l'éponge sur les décrets qui laissent au roi la moindre influence sur le législateur , les tribunaux , les départements , les districts , les municipalités qui doivent en être parfaitement indépendants » (Ami du peuple, n° 278).
De tout ce qui a été dit relativement aux attaques à la Constitution et à la Monarchie surtout, faudra-t-il conclure, avec l'historien Michelet, que Marat n'avait, en politique, qu'un éclectisme flottant, parce que, de la monarchie constitutionnelle qu'il avait préconisée,
43o JEAN-PAUL MARAT.
il inclinait à la République ? En vérité , pour soutenir ou partager une pareille opinion, il faut, comme l'historien Michelet , n'avoir ni étudié le Projet de déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen , suivi du plan de Constitution de Marat, ni avoir lu ses nombreuses observations publiées dans VAmi du peuple, où il s'élève avec autant de force que de raison contre ce chef-d'œuvre d'astuce, de perfidie et d'atrocité ; où le despotisme , pour être constitutionnel n'en est pas moins redoutable; où les prérogatives de la Couronne sont l'unique but du législateur; où les droits de l'Homme et du Citoyen sont à chaque instant méconnus ou violés. Et c'est après les funestes décrets du veto, de la loi martiale, du droit de paix et de guerre, du pacte de famille, de l'armement de Brest , de l'indépendance des députés , de l'influence redoutable laissée au roi sur toutes les branches du pouvoir exécutif, et de tant d'autres décrets funestes qui déshonorent la Constitution française et mettent sans cesse en péril la sûreté publique , qu'on ferait à Marat un reproche de son rêve généreux pour la monarchie constitutionnelle ! Une telle imputation à cet égard aurait à peine sa raison d'être si l'on eût appliqué ses principes sans succès; mais qu'y a-t-il de commun entre la Constitution française de la Constituante, et le plan de Constitution de Marat, sinon un chef ou roi , fonction pour laquelle Marat , comme Montesquieu et tous les hommes du XVIIIe siècle croyaient qu'il se trouverait un homme qui serait plus qu'un homme par ses qualités privées et ses vertus politiques. Voilà son rêve , rêve généreux auquel la triste réalité lui faisait un devoir de renoncer.
« Admire qui voudra la Constitution de 1 790 , que
les sots et les ennemis de la patrie élèvent jusqu'aux nues , et devant laquelle ses indignes faiseurs s'efforcent de nous tenir à genoux; elle est manquée, complètement manquée. Une Constitution juste , libre et sage , ne peut reposer que sur l'égalité des droits de tous les citoyens , et ne doit admettre d'autres titres aux emplois et aux charges de l'État, que les talents et les vertus -, d'autre privilège de servir la patrie , que le zèle civique; ces bases sacrées, qui avaient été posées dans des moments de crise où il eût été dangereux et honteux de compter le peuple pour rien , ont été traîtreusement renversées par des décrets subséquents , à la faveur de ce calme perfide maintenu à main armée pour asservir la nation. Ainsi , la Constitution française telle qu'elle est forme un gouvernement monarchique absolu , sous le voile d'une législation populaire ; monument honteux d'ignorance, d'astuce, de perfidie, d'anarchie et de tyrannie ; gouvernement cent fois pire que celui qu'il a remplacé.
« Avant la Révolution, le monarque était reconnu despote ; mais ce despote trouvait souvent des barrières : une noblesse qui se révoltait, au milieu même de son avilissement , contre tout ce qu'elle appelait déshonneur; un clergé récalcitrant, qui opposait les volontés du ciel au pouvoir absolu ; des Parlements qui prétextaient le bien des peuples pour mettre des limites aux ordres tyranniques. Aujourd'hui , toutes ces barrières sont abattues.
« Avant la Révolution, le roi exerçait le pouvoir législatif qu'il avait usurpé; ses volontés servaient de loi à ses sujets ; mais ces lois n'étaient obligatoires qu'après l'enregistrement; et cette simple formalité, toujours difficile à obtenir, et souvent accompagnée
d'orages, mettait une espèce de frein aux caprices du monarque et le forçait quelquefois de reculer.
« Aujourd'hui l'Assemblée nationale exerce le pouvoir législatif au nom du peuple , son légitime souverain ; mais, sous le masque de cette Assemblée , presque toute composée de bas valets de la cour, ou de fripons vendus aux ministres , le monarque exerce le pouvoir législatif sans contrôle, grâce au respect superstitieux que le peuple a pour ses représentants.
« Avant la Révolution, le pouvoir judiciaire était exercé par des cours de judicature, qui opprimaient souvent le faible pour favoriser le fort, mais qui se prostituaient assez rarement aux volontés du monarque, et toujours d'autant moins qu'elles étaient plus élevées; un certain esprit de corps les garantissaient souvent aussi de l'avilissement.
« Aujourd'hui , un nombre infini de petits tribunaux , composés de gens du roi, de juristes ignares, de robins subalternes, habitués à se prostituer aux volontés de la cour, comme de simples commissaires royaux, forment seuls le temple de la justice ; de sorte que le monarque sera maître absolu de tous les jugements.
<i Avant la Révolution , les agents royaux partageaient avec des cours particulières l'administration des revenus publics , des biens nationaux ; et ce régime était sujet aux plus affreux abus; aujourd'hui , presque tous les corps administratifs sont remplis d'agents subalternes de l'ancien régime, de juges seigneuriaux, de procureurs fiscaux, de secrétaires, d'intendants; au lieu des maîtres, ce sont les valets. Que gagnera le peuple au changement ? un surcroît de maux ; car les écharpes municipales qui devraient être les enseignes du civisme et de la liberté , deviennent dans les mains
de ces valets des instruments de la cupidité, de la haine, de la vengeance, de l'oppression, du despotisme le plus ridicule et le plus odieux.
« Avant la Révolution , l'armée , les maréchaussées et quelques milices bourgeoises formaient la masse des forces publiques à la disposition du monarque •, mais le corps de la nation faisait un contrepoids , toujours utile et quelquefois efficace. Aujourd'hui, outre ces forces, le roi peut disposer de 3,6oo,ooo gardes nationaux , dont le législateur aurait même envie de faire des stipendiés , destinés à faire ployer sous ses ordres la nation entière , à l'aide d'un décret acheté de ses représentants. Or, ces gardes nationaux, qui ne devraient servir qu'à réprimer les écarts de l'autorité et les excès de la puissance , sont destinés à forcer l'exécution des décrets bons et mauvais. Voilà donc le Gouvernement français changé en gouvernement militaire, comme celui des Prussiens et des Orientaux.
a Avant la Révolution, les conflits de juridiction et le renvoi des enquêtes étaient le fait d'un tribunal à un autre. Aujourd'hui, toutes les recherches sont commises à des commissaires royaux *, ainsi les agents du prince deviennent les arbitres suprêmes de tous les différends, les arbitres suprêmes du sort des parties ; forme de gouvernement si vicieuse qu'elle remet en dernière analyse toute l'autorité dans les mains du monarque , pour en faire un despote absolu , un redoutable tyran (i) ; forme de gouvernement si odieuse,
(i) Faut-il rechercher les causes de la résistance aux lois et des troubles de quelque partie du royaume ? L'Assemblée supplie le roi d'y envoyer des commissaires. Faut-il concilier des différends entre plusieurs corps militaires, entre les chefs et les soldats, entre des militaires et les municipaux .' L'Assemblée supplie le prince de nommer
qu'elle était proscrite même sous l'ancien régime. Mais telle est l'effronterie avec laquelle la cour affiche la prostitution de ces agents vénaux, qu'elle s'empresse à leur retour de les combler de faveurs ; comme si elle prenait plaisir à faire sentir au peuple qu'elle dispose à son gré de leur sort.
« Grâces à l'Assemblée nationale, le roi est devenu constitutionnellement l'arbitre suprême, le maître absolu de la nation , dont il n'est que le mandataire ; pour la soumettre à ses volontés , il peut toujours employer la force , sans jamais se compromettre ou répondre des événements -, que dis-je, en faisant parler un décret, il peut tyranniser la nation au nom de la nation elle-même.
« Le sophisme perpétuel de tous les écrivains amis ou ennemis de la Constitution est de la considérer d'une manière absolue, de la supposer parfaite , de la regarder comme le chef-d'œuvre de l'esprit humain , et de demander pour elle un respect sans bornes, une entière soumission. Les insensés ne veulent pas réfléchir que nous sommes dans un état d'anarchie alarmant; que, par une maladresse inconcevable, ou plutôt par une vénalité sans exemple , les infidèles représentants du peuple ont remis tous les ressorts de la machine politique dans les mains du monarque , si intéressé à en arrêter, à en déranger le jeu ; que l'inaction , les troubles , les désordres sont les résultats nécessaires de cette criminelle dispensation des pouvoirs ; et que la misère , la ruine , l'injustice , l'oppression ,
des commissaires. Faut-il constater la vérité de certains faits de gestion ou d'administration? L'Assemblée supplie le roi de nommer des commissaires.
ÉCOLE du 'citoyen. 435
la tyrannie et la dissolution complète de l'État doivent en être les suites infaillibles.
« Pour prévenir ces malheurs épouvantables, il n'est qu'un moyen , c'est de rechercher soigneusement tous les vices de la Constitution, de les développer avec soin, de les dévoiler avec liberté aux yeux de la nation, de lui en faire redouter les cruels effets , de l'alarmer continuellement sur les dangers d'être précipitée dans l'abîme creusé sous ses pas, de la soulever contre ses indignes mandataires , jusqu'à ce qu'elle ait proscrit leurs travaux, qu'elle ait fait remplacer leurs funestes décrets par des lois justes et sages , qui ne seront consacrées que lorsqu'elle les aura librement sanctionnées. Alors seulement elles pourront commander le respect; et l'ami du peuple sera le premier à prêcher la soumission et l'obéissance » (Ami du peuple , p. 3 12).
Après cet exposé comparatif, que la réaction en délire brise un jour les bustes de Marat , ou arrache du Panthéon sa dépouille mortelle pour la traîner
aux Gémonies, en hurlant : c'était un royaliste!
Qu'importe , les citoyens instruits sauront à quoi s'en tenir.
Pour reposer de tant de sujets déjà traités, où l'intérêt politique peut seul retenir l'esprit disposé à ce genre d'étude , il faut , cher lecteur , que je vous entretienne quelques moments d'une certaine expédition populaire qui démontre , une fois de plus , comment , sous l'influence de Marat , le peuple avait appris à venger lui-même ses propres défenseurs.
Le jeudi 1 1 novembre, Charles Lameth , député , encore patriote , est provoqué en duel par un sieur Blot de Chauvigny ; Lameth refuse. Le lendemain ,
M. de Castries le provoque à son tour, et Lameth , cette fois, accepte le combat dans lequel il reçut au bras une blessure profonde.
Ces deux provocations , faites en si peu de temps à un défenseur connu de la cause du peuple , par deux hommes connus pour contre-révolutionnaires, ont paru l'effet d'un projet combiné. Cette idée a fermenté, et le i3 du courant, le peuple s'est porté rue de Varennes, à la demeure du sieur de Castries où tout fut brisé et jeté par les fenêtres (Voir le Moniteur du i5 novembre 1790).
« Je ne retracerai point ici les effets de la juste fureur des citoyens, dans cette fameuse journée , si digne à tant d'égards d'être inscrite dans les fastes de la liberté, comme celles des 12 et 14 juillet, des 5 et 6 octobre. Mais j'observerai que la machine politique est si mal organisée , que toutes les places sont accaparées par des citoyens si fort corrompus , que l'Assemblée nationale est remplie de tant de traîtres à la patrie, que les attentats des agents de l'autorité sont si atroces, si multipliés, que l'insolence des ennemis de la Révolution est poussée à un si haut point , qu'il est impossible que le peuple le plus endurant ne se mette en fureur et ne se fasse enfin justice à luimême. Quel est l'homme assez stupide ou assez vil pour faire de ces actes de désespoir un crime aux opprimés ? Et quel est le politique assez peu instruit pour ne pas les regarder comme le seul remède à nos maux
« Oui, je le répète, le soulèvement du peuple est l'unique moyen qui lui reste pour faire rentrer les choses dans l'ordre , quand les excès de la puissance sont portés aux derniers termes. Aussi , n'ai-je pas
cessé depuis treize mois de prêcher l'insurrection, après avoir rompu le talisman d'un faux respect pour des chefs dégradés. Rappelez-vous mes vives réclamations contre la loi martiale , contre l'obéissance passive des soldats de la patrie, contre la lâcheté ou plutôt contre l'aveuglement des citoyens. Hé ! que serions-nous devenus , grands dieux ! si de temps en temps le peuple n'eût passé par dessus toute raison de retenue, et- si
l'armée nationale n'eût elle-même ouvert les yeux
« J'ai rendu justice au zèle, à l'énergie, à la pureté des vues des braves citoyens qui ont puni les attentats de l'anti-patriote dit de Castries , j'ai applaudi à cette explosion salutaire de civisme ; mais je suis loin de croire à la sévérité du châtiment, et je 'n'irai pas calculer puérilement la grandeur des dommages. Au premier bruit de l'expédition, n'a-t-on pas proposé dans l'Assemblée nationale de les faire supporter par la municipalité ? Ils seront payés , et amplement , par le trésor public , n'en doutez pas ; car, en dépit de tous les efforts des patriotes de l'Assemblée, le trésor public est toujours à la discrétion du monarque. Ainsi, c'est sur le pauvre peuple, c'est sur vous que retombera la
peine Que vos vengeances soient donc raisonnées.
La mort , la mort ; voilà quelle doit être la punition des traîtres acharnés à vous perdre , c'est la seule qui les glace d'effroi ; car le despote , avec toute sa puissance, ne ressuscite pas les trépassés. Imitez donc l'exemple de vos implacables ennemis , n'allez jamais sans armes, et afin qu'ils ne vous échappent pas par la longueur des apprêts du supplice , poignardez-les à l'instant, ou brûlez-leur la cervelle. Mettez aussi de la suite dans vos démarches , et ne vous en tenez pas à un premier coup de collier. Voici plus que jamais le
temps d'exercer votre juste vindicte. Il est notoire que vos fidèles représentants ont été insultés dans tous les lieux publics ; mais ce n'est là encore que le prélude des scènes de carnage qui se préparent. Apprenez donc, citoyens , que déjà 35 spadassins fameux ont été rassemblés à grands frais, de tous les coins du royaume, pour égorger vos intrépides défenseurs ; apprenez qu'ils n'attendent que le moment d'être mis en jeu par les officiers de plusieurs régiments ; apprenez enfin que 3oo chevaliers sont dans le complot » (Ami du peuple, no 283).
« Le tartufe Bailly, qui était si doux, si poli, si rampant en présence du peuple , le jour de l'expédition de la rue de Varennes, a fait l'insolent dès qu'il s'est cru en sûreté ; à peine rentré à la mairie , il a placardé une affiche gourmandant les citoyens de s'être fait justice , et les menaçant du drapeau rouge à la première récidive.
« Quoi donc ! les ennemis de la Révolution , les pairs, les ministériels et tous les coquins qui leur ressemblent, auront droit de machiner notre ruine, de nous faire éternellement une guerre sourde, et nous n'aurons pas quelquefois le droit de leur faire une guerre ouverte ; ces affreux conspirateurs nous prêcheront éternellement la paix, qu'ils ne cessent de troubler; ces perfides endormeurs nous feront toujours un devoir de la soumission, dont ils profitent pour nous lier et nous précipiter dans l'abîme. Ah ! il faudrait être bien stupide pour leur ouvrir l'oreille. Citoyens, connaissez vos droits ; en les massacrant , vous ne faites qu'user de ceux d'une juste défense ; n'allez jamais sans armes, je vous le répète, et à la première provocation criminelle, au premier attentat de vos implacables
ÉCOLE DU CITOYEN. 43g
ennemis , tombez sur eux sans pitié; et afin que l'envie ne prenne plus au tartufe Bailly de vous menacer, commencez, à la première insurrection, par vous défaire de lui. Nous voulons être libres, dussions-nous être réduits à massacrer tous les suppôts du despotisme. Qu'ils se pénètrent bien de cette terrible vérité » (Ami du peuple, 286).
« Les périls dont l'atroce Mottier, ex-marquis de Lafayette , a environné tous les bons citoyens sont extrêmes, les outrages qu'il leur fait chaque jour sont plus révoltants cent fois que celui du sieur de Gastries ; si vous ne vous montrez enfin aussi braves que le 14 juillet, c'en est fait de la liberté pour toujours.
a Le traître , de concert avec les ennemis de la Révolution et le Comité vénal de Constitution , a fait faire un plan d'organisation des gardes nationales bien propre à assurer le succès de ses abominables projets. Si l'indigne rapporteur avait le front de le présenter , députés de la nation , c'est vous que je somme d'en demander l'impression et d'en ajourner la discussion à quinzaine, sous peine d'être traités vous-mêmes comme des traîtres à la patrie.
« Braves camarades des faubourgs St-Laurent , St- Honoré, St-Germain, St-Marcel, St- Victor, St-Antoine, St-Martin , St-Denis , donnez-vous la main avec vos braves camarades du Gros-Caillou , de la Courtille et des Porcherons -, ayez parmi vous un coureur qui porte l'ordre de se rallier aux Tuileries les jours où il y aura de grands décrets à faire passer. Sentez que , pour que les fidèles représentants du peuple aient le courage et
la force de défendre vos droits , il faut que vous les souteniez contre les pairs et les ministériels qui ont l'audace de les menacer. Sachez qu'il n'y a d'inviolables dans l'Assemblée que ceux qui sont les amis de la patrie ; quant aux traîtres , loin de les protéger , vous devez les écraser, pour les empêcher de consommer votre ruine. Mes chers camarades, comprenez aussi que, pour aider les fidèles représentants du peuple à travailler à votre bonheur, il faut que vous soyez toujours prêts à combattre pour eux, toujours prêts à courir en foule aux portes de l'Assemblée , toutes les fois que Marat, votre incorruptible ami, vous en donnera le conseil. Et afin que les coquins de journalistes ne vous trompent pas sous son nom, n'oubliez jamais que vous ne devez vous déclarer que pour le parti des patriotes : Barnave , Lameth , Duport , Pétion , Goupil , d'Aiguillon, Dubois-Crancé, Menon, et surtout Robespierre, le plus franc des défenseurs de la liberté » {Ami du peuple, n° 290).
Nous venons de dire que Mottier, ci-devant de Lafayètte, de concert avec les ennemis de la Révolution, avait forgé un plan d'organisation pour les gardes nationales, dans le but d'enchaîner la nation par les propres mains de ses défenseurs. Bien que cette question ait déjà été examinée sous le rapport organique , il est nécessaire de l'examiner sous toutes ses faces , tant elle est liée avec la liberté publique qu'elle peut sauvegarder.
« Pour en faire sentir tout l'avantage ou tout le danger, rappelons ce principe incontestable. Les gardes nationaux, étant les soldats de la patrie , doivent toujours être prêts à la défendre contre ses
ennemis et du dedans et du dehors ; toujours prêts à voler au secours de leurs concitoyens opprimés , de quelque titre que soient parés leurs oppresseurs. C'est surtout contre les satellites royaux qu'ils doivent être prêts à marcher toutes les fois qu'ils menacent la liberté publique. Citoyens, rappelez-vous les expéditions du 14 juillet et du 5 octobre; elles vous tracent vos devoirs en caractères de feu. Il suit de là que les gardes nationaux ne doivent tenir à personne sous le soleil qu'à la patrie; que la défense de leurs droits doit être leur grand objet, et le salut public leur loi suprême. S'il convient qu'ils obéissent à leurs officiers, ce ne doit être qu'en ce qui concerne les évolutions militaires ; dans tout le reste , non-seulement ils ne doivent jamais s'abandonner à eux, mais ils doivent les surveiller sans cesse et les ramener au devoir (i), à l'instant où ils s'en écartent.
« La liberté du soldat citoyen fait sa gloire et sa
(i) Il est indispensable d'établir parmi les gardes nationales de France, la loi que les Anglais ont établie sur leurs flottes pour empêcher les chefs de trahir l'État; c'est qu'à l'instant où un officier supérieur se conduit d'une manière suspecte , ses inférieurs sont tenus, sous peine de mort, de s'assurer de lui, de quelque manière que ce soit. Ainsi, le lieutenant, sous-lieutenant, maître, contre-maître, doivent mettre aux fers le capitaine, s'il refusait de se battre, ou s'il voulait amener pavillon, lorsque le vaisseau peut encore se défendre ; le lieutenant est même autorisé à lui brûler la cervelle s'il le faut , pour prendre le commandement. Ce que peut un lieutenant à l'égard de son capitaine, tout subalterne le peut à l'égard de son supérieur, depuis le mousse jusqu'à l'amiral.
« D'après ce principe conservateur, les sieurs Mottier, Gouvion , Dumas, d'Estaing, Ghoisinet, Berthier,en un mot tout l'état-major Parisien et Versaillais, aurait dû être aux fers lorsqu'ils refusèrent de marcher, et s'ils avaient fait la moindre résistance, ils auraient été massacrés; mais l'esprit public n'est point encore formé parmi nous, nous ne sommes que des enfants à côté des Anglais. »
force; son désintéressement fait la sûreté publique. Tout serait perdu s'il s'abaissait un moment à vendre tous les services qu'il rend à ses frères, qu'il se rend à lui-même ; car tout stipendié est tôt ou tard à celui qui le paie.
« Voyez un peu l'alarmante métamorphose que cette seule disposition produirait dans l'armée des gardes nationaux. A l'instant où ils seront soldés , ceux qui en auront le commandement se croiront en droit de les faire valater , de les excéder sous différents prétextes; dès lors, les citoyens riches et aisés, les citoyens même sans fortune, mais qui ont un métier qui les fait vivre commodément, se retireraient, et elle ne sera plus composée que d'un ramassis d'indigents , sans talents , sans état , sans ressources , que d'un ramassis de vagabonds et de gens sans aveu , prêts à tout entreprendre pour de l'argent , et pour plaire à leurs chefs. Le plan de ces faiseurs ministériels n'a donc pour but que de repousser à force de dégoûts et d'humiliations les citoyens aisés de la garde citoyenne, et de convertir les volontaires nationaux en vils mercenaires , vendus à leurs officiers eux-mêmes , presque tous vendus à la Cour.
« Peut-être m'objecterez-vous l'exemple de l'armée qui bloquait Paris. Je vous répondrai* que cet exemple est contre vous ; car ce ne sont que les mauvais traitements, la gêne, la faim, qui ont d'abord amené tant de soldats sous les drapeaux de la patrie; et c'est le désir de toucher une plus forte paie qui les a fait ensuite arriver par milliers. Vous allez me parler de l'enthousiasme de la liberté. Je sais que les Français en sont susceptibles ; mais cette énergie , qu'ils déploient contre leurs tyrans , n'est malheureusement
qu'un feu de paille. Après quelques flambées , ils se livrent à la dissipation ou à l'apathie. Et puis, ils sont trop peu instruits pour se tenir continuellement en garde contre les fripons qui travaillent à les enlacer. Voyez la garde soldée parisienne, elle renferme dans son sein les premiers restaurateurs de la liberté. Mais qu'est devenu le beau zèle qui les animait ? Quel effet leur exemple a-t-il produit sur leurs camarades ? Quels cas font-ils eux-mêmes de leurs serments à la patrie ? Et qu' est-elle aujourd'hui, presque tout entière, qu'une troupe de vils prétoriens ? J'en rougis pour eux ; car c'est de leurs mains dont se sert leur perfide général pour écraser les amis de la liberté.
« On a beau vous dire, pour dissiper vos craintes, que cette armée ne sera jamais qu'aux ordres des départements , des districts , des municipalités. Quand elle ne serait qu'aux ordres de l'Assemblée nationale elle-même, en serez-vous plus en sûreté ? A l'aide d'un barbare décret , lancé à la demande du roi , en servirait-elle moins d'instrument à la tyrannie , en deviendrait-elle moins une armée d'assassins et de bourreaux. Souvenez-vous des infortunés soldats et citoyens patriotes de Nancy.
« Citoyens , le service des soldats de la patrie est trop noble pour le déshonorer par un vil salaire. Si un motif aussi sublime ne vous touche pas , songez du moins à vos intérêts les plus chers *, songez à vos amis, à vos parents , à vos femmes , à vos enfants. Oui , c'en est fait d'eux, c'en est fait de vous, si vous n'arrêtez pas comme point fondamental , que le service de garde national sera personnel , qu'il sera gratuit en tout temps, qu'il sera défendu sous peine d'infamie, de recevoir aucune solde de qui que ce soit, qu'il sera
défendu de recevoir aucune marque distinctive de la part du roi , que ceux qui ne se contenteront pas de la gloire d'avoir servi la patrie ne pourront recevoir aucune marque d'honneur des municipalités. Et, afin que le monarque ne soit jamais tenté de corrompre les soldats de la patrie , arrêtez comme premier point, que tout citoyen domicilié, en état déporter les armes, dont les principes ne sont pas anti-patriotiques , en aura pour la défense de la liberté commune.
« J'ai développé les pièges redoutables cachés sous ce plan. On ne manquera pas de les couvrir de mille avantages illusoires, tel que celui d'offrir une ressource à une foule de citoyens indigents. Mais de quelques motifs qu'on le colore, n'oubliez jamais qu'il n'est aucune raison plus pressante que le salut de la patrie. Or , je me flatte en avoir assez dit pour condamner ce plan funeste à mourir dans les mains de ses lâches auteurs , et à ne jamais se montrer au grand jour » (Ami du peuple, n° 281).
Il n'en fut rien pourtant, et le Comité, poursuivant son œuvre liberticide, se présenta le 20 novembre 1790 à l'Assemblée avec le rapport de son projet d'organisation. Une question aussi importante commande de nouvelles observations.
— « Qu'est-ce que la force publique , demande le rapporteur ? La réunion des volontés et des forces individuelles. — A qui appartient cette force ? A ceux mêmes qui la constituent. — A quoi doit-elle tendre ? A la paix commune. — Quel est l'objet de la force extérieure ? Sûreté pour l'intérieur. — Quel est le but de la force extérieure ? La liberté publique. — »
« En examinant quelle est la masse des forces intérieures du royaume, le Comité estime que le nombre
des citoyens en état de porter les armes peut être le septième de la population , ce qui donne un résultat de 3,6oo,ooo hommes. En divisant cette masse de forces par compagnies de 54 hommes , on aurait plus de 66,000 compagnies. Et si on incorpore dans chaque compagnie deux soldats de troupes auxiliaires , la France pourrait lever dans son sein près de 1 5o,ooo hommes de troupes auxiliaires prêts à chaque instant à se joindre aux troupes de ligne , dont on pourrait ne pas solder un si grand nombre.
« Suivant le plan du Comité, tous citoyens actifs et leurs fils âgés de dix-huit ans , seront inscrits sur les registres de la garde nationale de la municipalité, pour remplir, au besoin, les fonctions sacrées de défenseurs de la patrie. Rien ne pourra dispenser de ce devoir. Les citoyens non actifs et ceux qui remplissent des fonctions incompatibles avec la profession des armes , en seront cependant exceptés.
« Il n'y aura qu'une seule garde nationale dans le royaume; elle portera le même uniforme. Elle se divisera par districts et par cantons ; chaque district formera une légion , qui sera divisée en bataillons subdivisés chacun en dix compagnies; chaque compagnie sera de 54 hommes , les officiers compris. Les officiers seront élus en partie par le peuple, et en partie par les administrateurs. Ils seront en pied pendant quatre ans. Les gardes nationales des frontières pourront se joindre à l'armée et aux troupes auxiliaires dans le cas où il faudrait repousser l'ennemi. Là , elles signaleront cette impétuosité qui nous distingue dans les combats , et qui , en abrégeant le péril , arrache la victoire. » —
Ainsi , le Comité de Constitution ne parle que de
ses attentions à maintenir la sûreté et la liberté publiques par l'organisation des gardes nationaux, dans le temps même où il ne cherche qu'à en faire un corps de satellites dévoués aux ordres d'officiers presque tous au choix des créatures de la cour. Mais comme si ce n'était pas assez de méconnaître le vrai but de l'institution des soldats de la patrie , au lieu de les pénétrer de la dignité de leurs fonctions , il cherche à piquer leur vanité, en les entretenant des prouesses de la valeur gallique , de la figure imposante qu'ils feront au dehors.
« Entrons ici dans quelques détails.
« N'oublions jamais, citoyens, que les gardes nationales ne sont que des gardes bourgeoises , qui ont pris les armes pour défendre mutuellement leurs personnes , leurs foyers , leur liberté , leurs droits et leurs propriétés, contre les satellites royaux. Il suit de là, que loin de se mettre jamais elles-mêmes sous la main du roi ou de ses créatures , elles doivent avoir le plus grand soin d'en être éternellement indépendantes, et de ne lui laisser aucune influence , ni sur le choix de leurs officiers , ni sur l'organisation de leur corps ; que loin de lui obéir en aucune manière , elles doivent le regarder comme l'éternel ennemi de la nation , et se tenir toujours prêts à marcher contre les troupes de ligne laissées sous son commandement, si jamais il venait à leur faire oublier la patrie.
« Français, sou venez- vous des i3 et 14 juillet, des 5 et 6 octobre •, ces journées glorieuses vous rappelleront éternellement vos devoirs , lorsque les sophistes de la cour et vos députés vendus aux ministres chercheront à vous tromper. D'après ce principe , il est évident que c'était contre l'assassin Bouille et ses bour-
reaux, non contre les patriotes de Nancy, qu'il fallait marcher.
« Les gardes bourgeoises ayant pour but la défense réciproque de leurs personnes , de leurs propriétés , de leur liberté et de leurs droits , tout citoyen qui n'a pas mérité d'être proscrit de la société , par ses principes et sa conduite, a droit d'en faire partie
« Défendre mutuellement les personnes, les propriétés et les droits des citoyens , c'est secourir la patrie, c'est défendre la liberté et la sûreté publique, c'est maintenir les lois de l'État sanctionnées par la nation , les seules que l'on puisse regarder comme justes (i).
« Il suit de là que les soldats de la patrie doivent toujours être prêts à marcher pour le maintien des lois. Mais , crainte que les ordres qu'on leur donnerait ne fussent contraires aux lois, dussent-ils être émanés du général, du roi, de l'Assemblée nationale elle-même, tout aussi capable de s'ériger en tyran que le prince ; ils doivent constamment raisonner ces ordres , pour s'assurer par eux-mêmes s'ils ne blessent ni les droits des citoyens, ni la liberté publique; car, dès le moment où ils s'en rapportent aux autres sur ces objets intéressants, ils cessent d'être des hommes libres, ils ne sont plus que des esclaves. L'obéissance passive à leurs chefs doit donc être défendue par les lois.
« Il n'y aura, dit le comité, qu'une seule garde
(1) Sans cette condition expresse, nous ne serions pas moins esclaves sous le nouveau régime que sous l'ancien ; car tant que la nation en corps n'aura pas sanctionné les lois, elle sera soumise aux volontés des autres; et peu lui importe que ce soit à celle d'un prince, ou à celle de ses représentants. Souvenez-vous du décret de Nancy, émané de l'Assemblée nationale, il n'est pas moins tyrannique que s'il était émané de Louis XI, de Louis XIV ou de Néron.
nationale dans le royaume, et elle portera le même uniforme. Ce principe a pour objet d'entretenir l'harmonie qui doit régner entre les citoyens des divers départements, et cela est très-essentiel. Mais, ce qui n'est pas moins important , c'est de maintenir l'union et la paix entre les citoyens du même département, du même district , ou plutôt du même corps. Il est donc indispensable de proscrire toute distinction particulière entre les soldats de la même légion, du même bataillon, de la même compagnie. Ainsi, point de grenadiers, point de chasseurs dans les gardes citoyennes ; distinctions funestes qui piquent ou révoltent l'amour-propre, qui inspirent la vanité, le dédain, qui excitent des jalousies, des haines, qui pourraient allumer la guerre civile, et qui n'ont été imaginées par le sieur Mottier ( Lafayette ) qu'à dessein de diviser les citoyens , de détruire entre eux cette union si nécessaire au succès de la Révolution , de porter le trouble et le désordre dans les bataillons , de les tourner les uns contre les autres, et d'asservir la patrie par les mains de ses enfants. Il est donc de la dernière importance que l'Assemblée décrète qu'il n'y aura que de simples fusiliers dans les gardes nationales -, refuser ce décret , serait vouloir renverser la Constitution. Ici, je somme toutes les sections de se réunir pour demander ce point capital , et tous les braves patriotes d'assaillir la salle si l'Assemblée osait broncher.
« S'il importe que les soldats de la patrie surveillent constamment leurs chefs, il n'importe pas moins qu'eux seuls conjointement aux autres citoyens en aient la nomination, et qu'ils soient toujours nommés à la pluralité absolue des suffrages-, c'est donc un point inconstitutionnel, ou plutôt une perfidie et une trahison
d'attribuer la nomination en partie au peuple , et en partie aux administrateurs presque tous vendus au roi; par ce moyen, le roi, cet implacable ennemi de la liberté, serait bientôt maître de la nomination de tous les officiers, conséquemment de l'armée entière. Mais cette nomination doit être parfaitement libre r et les citoyens ne doivent se décider, pour les commander, que sur le mérite seul , puisque tous les citoyens honnêtes doivent concourir à la nomination de leurs officiers. Il suit de là, que les divisions des corps militaires doivent être les mêmes que celles des communes ; ainsi , l'armée parisienne doit être formée de 48 bataillons, comme la commune de Paris est formée de 48 sections. Sans cela , le militaire sera perpétuellement séparé du civil, et l'État sera déchiré par des factions.
« Tous les dangers qui menacent la liberté dans une armée de citoyens viennent du corps des officiers ; il est donc de la plus grande importance d'en diminuer le nombre le plus possible. Ainsi , c'est une autre perfidie du comité de n'avoir composé les compagnies que de 54 hommes. Il faut les porter au moins à ioo hommes, sans augmenter le nombre des officiers ; ce sera diminuer les périls de moitié/
« Par la même raison , c'est exposer la liberté publique et éteindre l'émulation que de nommer les officiers pour quatre années consécutives ; les laisser en place une seule année est un terme plus que suffisant. Mais le grand point est que l'état-major soit le moins nombreux possible, et que les commandants de bataillons deviennent , chacun à leur tour, commandants généraux de département. Enfin , c'est une perfidie du comité d'incorporer dans chaque compagnie deux
soldats de troupes auxiliaires, qui feraient, sur la totalité des gardes nationales , cent cinquante mille hommes. Ces soldats auraient bientôt des chefs nommés par le roi ; ainsi , il aurait à ses ordres une armée de i5o,ooo auxiliaires, lesquels joints aux 240,000 hommes de troupes réglées , feraient une armée de près de 400,000 combattants. Avec de pareilles forces , quels risques ne courrait pas la liberté » (Ami du peuple, n° 2g3).
<( Aveugles citoyens , c'est sans avoir pris le vœu des sections, que le maire se présentera à l'Assemblée pour précipiter le fatal décret -, c'est sans consulter les bataillons que l'état-major parisien, poussé par le général , vous enrôlera et vous forcera de marcher contre un ennemi que la cour, qui maudit la Révolution , vous attire sur les bras , et auquel il vous livrera s'il ne peut se servir de vos mains pour enchaîner la nation ! Mais quoi , on ne daigne pas même vous consulter, et vous êtes comptés pour rien! Que dis-je ? traités comme de vils troupeaux par les traîtres auxquels vous avez stupidement remis vos pouvoirs et confié vos plus chers intérêts, ils vont vous immoler au despote , pour prix de votre aveugle confiance. C'est la main même de ce chef atroce qui est à la tête de vos légions qui doit consommer votre perte. Apprenez donc enfin de quelle manière elle va vous entraîner dans l'abîme. Au moyen d'un décret que le perfide général a dicté à vos représentants , il fera choisir dans chaque bataillon les volontaires opulents , connus pour ennemis de la Révolution, et dans chaque compagnie du centre les coupe-jarrets qui y servent de mouchards ; tous les officiers vendus à la cour qui s'offriront de marcher seront acceptés. Le même choix sera fait dans tous les
départements où les émissaires de Mottier entretiennent des intelligences criminelles depuis quinze mois. A peine ces légions seront-elles arrivées au lieu de leur destination , que le général contre-révolutionnaire , disparaissant une belle nuit avec la famille royale, ira se mettre à leur tête. L'armée de Léopold, appelée au secours du roi , se joindra aux régiments étrangers qui occupent les frontières et à l'armée nationale, toute composée de traîtres à la patrie. Alors le roi publiera un manifeste pour annuler la Constitution et remettre les choses sur l'ancien pied , excepté le clergé et les Parlements ; il rétablira la noblesse dans ses privilèges •, il prorrîettra la réforme des abus, une exacte administration de la justice et la diminution des impôts ; il ouvrira ses trésors et restituera au peuple une partie du numéraire qu'il lui a enlevé*, il publiera une amnistie générale , en faveur des prétendus sujets qui se soumettront à leur souverain, et il lancera des proscriptions contre ceux qui feront résistance. Ensuite, il assemblera les chefs , divisera leurs armées en différents corps qu'il enverra dans les provinces pour en désarmer les habitants , puis vers la capitale pour la désarmer à son tour. Dès que les citoyens seront désarmés , il fera rechercher et enlever par les sbires de la maréchaussée et de la robe-courte tous les officiers, sous-officiers et soldats volontaires qui ont montré du patriotisme , tous les ci-devant gardes françaises , et tous les autres militaires qui se sont enrôlés sous les drapeaux, lors de la prise de la Bastille, tous les membres des districts qui ont fait éclater leur civisme-, il les fera périr dans les cachots , tandis qu'il fera expirer dans les tourments les auteurs patriotes, après les avoir donnés en spectacle au peuple. Mais s'il trouve de la résistance , tous les
citoyens pris les armes à la main seront passés au fil de l'épée sans pitié, leurs maisons livrées au pillage, leurs femmes et leurs filles abandonnées à la brutalité des soldats ; et les chefs des patriotes traînés sur l'échafaud -, on ne verra qu'affreux supplices , et la France sera
inondée de sang » [Ami du peuple , n° 35o).
Quand , les documents historiques en mains , on examine les faits accomplis, force est bien de reconnaître la sagacité politique extraordinaire de l'ami du peuple -, quand on voit avec quelle sollicitude constante il mettait ses concitoyens en garde contre l'astuce des forgeurs de décrets , la duplicité des ministres , l'arbitraire des agents du pouvoir ; quand on considère avec quelle énergie, avec quel courage il restait sans relâche sur la brèche toujours battue par les ennemis publics ; quand on voit, une à une, passer les judicieuses et patriotiques observations qui intéressent à un si haut point la félicité publique, force est bien de reconnaître que sans guides expérimentés , sans règle , sans principe , toute agitation populaire dégénère en cohue au profit de quelques ambitieux (i).
Si l'année 1 790 fut féconde en enseignements politiques, l'année 1791 qui commence ne le sera pas moins *, car de grands événements vont s'accomplir , qui nécessiteront, de la part de l'infatigable défenseur, un redoublement de vigilance. Pour connaître au
(1) Mais à quels signes certains reconnaître ces guides expérimentée ? — A leur courage* civique, d'abord; à leur désintéressement, ensuite; et toujours à la concordance de leur conduite politique avec les principes des droits de l'Homme et du Citoyen. (Note du bibliographe. )
juste le degré de persévérance, de zèle, d'abnégation , de dévouement qui animait l'ami du peuple dans sa noble carrière de censeur patriote, rien ne saurait suppléer la lecture de ses écrits politiques*, mais c'est surtout dans son journal, dont parfois sans égard pour ses propres intérêts, il fait décomposer la feuille et recomposer aussitôt pour répandre l'alarme sans retard sur quelque projet désastreux-, c'est dans cette feuille unique, véritables archives de la Révolution, qu'il faut le suivre jour par jour instruisant sans cesse le peuple de ses droits : ici rappelant à leur devoir des mandataires infidèles ; ailleurs , éventant un complot ourdi dans l'antre ténébreux de la diplomatie -, plus loin , suivant avec sollicitude les travaux de l'Assemblée nationale , ceux des sociétés populaires , les projets des ministres , les trames contre-révolutionnaires -, ailleurs encore, arrachant le masque aux fripons qu'il dénonce nommément, signalant les fonctionnaires ineptes , stigmatisant les prévaricateurs et les lâches , partout et toujours, rappelant aux vrais principes ceux qui s'en écartent par ignorance ou trahison , ramenant sans relâche à l'exercice de ses droits un peuple inconstant et frivole qui méconnaît à chaque instant la voix de son défenseur incorruptible. Lutte incessante , lutte périlleuse qui le forçait à vivre dans les entrailles de la terre, séparé de ses concitoyens, privé des douces consolations de l'amitié et d'un rayon de soleil. Aussi, disait-il, je mène la vie d'un forçat. C'est qu'aussi un bataillon de Paris, celui de Notre-Dame, venait de s'engager par serment à assassiner l'ami du peuple partout où il le trouverait.
Si ces menaces de cannibales l'obligeait à rendre sa retraite plus douloureuse encore , elles étaient vaines
sur son zèle comme sans effet sur sa résolution de servir la patrie. On peut en juger d'après les faits que nous allons remettre en lumière.
A la séance du 27 janvier, au soir, le président de l'Assemblée nationale donne lecture d'une lettre de Bailly, maire de Paris, où celui-ci informe les représentants qu'un homme dénoncé par les feuilles de Y Ami du peuple a été cruellement maltraité au faubourg St-Antoine , et qu'il y a tout lieu de craindre qu'il ne meure; de ses blessures. Rien de plus vrai; mais Bailly, qui espérait arracher au législateur un décret répressif ne dit pas que cet homme est le sieur Louvain, un des mouchards soudoyés pour noter les bons patriotes et les faire assassiner; que conduit à la Force, par les vainqueurs de la Bastille , après l'avoir convaincu d'espionnage et chassé de leur corps, a été remis en liberté par les municipaux ; que ce mouchard n'a été assommé qu'après avoir tiré le sabre sur des bons citoyens , et insulté les membres du Comité de la section des Enfants-Trouvés.
Enfin , pour faire comprendre à quel point ce remqde in extremis importait à la sûreté publique après l'assassinat de Rotondo et de plusieurs patriotes trouvés égorgés; après les scènes sanglantes de la Râpée, et le massacre des citoyens à La Chapelle St-Denis, il est bon de savoir qu'une légion de mouchards et de coupe-jarrets, répandus dans les cafés, les cercles et les promenades pour tromper l'opinion publique sur Mottier, le général conspirateur; forcer les citoyens de se taire et maltraiter ceux qui avaient le courage de manifester leurs sentiments, avaient répandu l'effroi à force de menaces , de violences et d'attentats; qu'un morne silence régnait dans tous les en-
droits publics, qu'à peine les citoyens osaient-ils parler au sein de leurs familles des machinations et des conspirations éternelles de ces scélérats. Ce nouvel ordre de choses , qui menaçait la patrie d'une ruine prochaine , enchantait Bailly ; mais Paris offrait alors l'image de Rome, sous les Tibère et les Néron. Cependant, les dangers que courait la liberté publique alarmaient tous les bons citoyens. Mille dénonciations arrivaient de toutes parts au Comité des recherches , et j'en adressai moi-même, écrit Marat. Étonné de son silence, indigné de tant d'apathie, de tant de lâcheté; frémissant des dangers toujours croissants qui menaçaient la chose publique , et sans être retenu par la crainte de diriger sur son sein les poignards de dix mille assassins (i), Marat dénonce nominativement au public les nuées d'espions que le maire et le général soudoyent des deniers publics pour détruire la liberté. « Que la loi se charge du supplice des espions et des conspirateurs, disait l'ami du peuple, j'en bénirai le Ciel, et je m'interdis à l'instant tout cri de haro sur eux, pourvu que justice soit faite. Mais si les lois sont plus longtemps impuissantes à leur égard, et si les tribunaux continuent à garder un perfide silence ; citoyens , c'est à vous à pourvoir à votre sûreté de quelque manière que ce soit, et à les mettre hors d'état de conspirer désormais contre vous , fallût-il pour assurer votre repos, votre liberté, votre vie, être réduits à la cruelle nécessité de les massacrer tous. Telle est la voix de la raison , de la justice , de la nature ; et telle est ma morale relativement aux contre-révolutionnaires , nos
(i) Sous le n« 5, documents justificatifs; voyez le rapport d'un mouchard à l'administration de police.
implacables ennemis. Pour obéir aux cris impérieux de ma conscience , je la prêche dans tous mes écrits, et s'il le faut je la prêcherai sur les toits. Rien au monde ne pourra me faire changer de langage, tant que les conspirateurs machineront notre ruine ; je le tiendrai dans les assemblées du peuple , devant les tribunaux, au sein de l'Assemblée nationale elle-même. Oui, j'en fais le serment, je ne cesserai, jusqu'à mon dernier soupir, d'appeler la hache vengeresse sur leurs têtes coupables. Qu'ils renoncent donc de bonne foi à toute conspiration , à toute oppression , à toute machination , et nous nous empresserons de leur donner la main de paix. Pour leur prouver que nous ne voulons qu'assurer nos droits , nous consentons qu'ils nous couvrent d'opprobre , si , oubliant nous-mêmes les lois de la justice, nous songeons jamais à porter la moindre atteinte à leurs droits ; qu'ils nous traitent à leur tour en brigands, si nous attentons à leur sûreté et à leur liberté. Nous prenons aujourd'hui l'engagement sacré de nous interdire toute voie de fait , de nous interdire toute défense , de nous interdire toute plainte. Mais, jusqu'à ce qu'ils nous aient donné sujet de nous fier à leur parole , à leurs serments , nous ne cesserons de les surveiller avec anxiété comme des ennemis dangereux, de dévoiler leurs complots, de les traiter comme des traîtres ; dussions-nous exterminer la race entière de ces montres » (Ami dupeuple,n° 372). Ce sont pourtant les dénonciations dont nous venons de parler que les détracteurs de Marat ont l'impudence de comparer aux proscriptions de Sylla ; comme si Marat , simple publiciste politique , privé lui-même de sa liberté, sans autre influence que celle qui résulte de la confiance publique, avait eu l'autorité et la puis-
sance du dictateur romain. Ce sont ces dénonciations aussi , qui , en rendant de plus en plus nécessaire la vie recluse de l'ami du peuple , firent bourdonner jusqu'à ses oreilles l'épithète de lâche. « Je ne doute pas de leur héroïsme , répondit Marat , mais je les invite à se montrer comme moi dans les grandes occasions , où le sacrifice de la vie n'est pas en pure perte. Lorsque ma mort pourra cimenter la liberté et assurer le bonheur du peuple , je leur permets d'insulter à mon courage s'ils me voient pâlir. Mais lorsqu'elle n'aura fait qu'assurer le triomphe des ennemis publics, quel homme sensé osera me faire un reproche de conserver des jours qui peuvent encore être utiles à la patrie ? »
En vérité, la feuille de l'ami du peuple était bien propre à lui susciter chaque jour de nouveaux ennemis, mais chaque jour aussi voyait naître de nombreuses sympathies parmi le peuple, dans ceux-là mêmes dont les Bailly et Lafayette se croyaient sûrs. Dans la dernière expédition, par exemple, celle du 14 décembre, plusieurs officiers des bataillons commandés avaient fait passer à l'ami du peuple l'avis de se mettre en sûreté; il avait reçu en même temps dix-sept lettres d'avertissements officieux. Ces témoignages bienveillants soutenaient son courage et lui rendaient quelque espoir. « Parisiens , s'écriait-il alors , avec de pareils hommes ne désespérez pas du salut public. Du courage, du courage, mes chers concitoyens Si vous êtes continuellement sur vos gardes , et si vous ne manquez pas de cœur, la Révolution ne vous coûtera que quelques années d'agitations : elle a coûté aux Anglais vingt-cinq batailles rangées, cinq cent mille hommes étendus sur le champ de bataille , soixante ans de misères et de
désastres, et ils ne croient pas l'avoir acheté trop cher. » En un mot, Marat était la terreur des scélérats au timon des affaires ; l'épouvantail de la cour , des ministres, des municipaux, de l'état-major, du Corps législatif, des sangsues publiques, des malversateurs , des traîtres , des conspirateurs ; aussi n'est-il pas de moyens qui n'aient été imaginés pour le perdre dans l'opinion publique -, ne pouvant , quoi qu'on fasse, l'appréhender au corps, on répandit à profusion des pamphlets qu'on donnait gratis aux colporteurs; tels sont entre autres : Sur les Autrichiens et Marat, qui ne coûta pas moins de 2,3o,o livres au trésor public, non compris les frais d'auteur ; Le contre-poison ; de faux Amis du peuple.
En février 1 79 1 , on essaya même de faire suspecter son patriotisme, prétextant qu'il n'avait pas prêté son serment civique. Les niais, les patriotes formalistes s'étaient émus de cette apparente omission , aussi le pressèrent-ils de se prononcer. Sachons gré à ces pauvres politiques de leurs scrupules, car nous leur sommes redevables d'un vrai modèle du genre. Écoutons.
« Messieurs, vous n'y songez pas, leur répond Marat , mon serment civique est gravé en traits de flamme dans les feuilles de Y Ami du peuple; demandez aux ennemis de la patrie : dix-huit mois de persécutions atroces de leur part ne suffisent donc pas pour vous en attester la sincérité ?
« On vous a fait jurer Jidélité à la nation, à la loi et au roi; et de maintenir de tout votre pouvoir la Constitution.
« Je me suis trop souvent élevé contre cette formule sacramentale qui métamorphose les Français en serviles adorateurs des décrets bons ou mauvais de nos
1ÎC0LE DU citoyen. 45g
pères conscrits , et qui ne peut convenir qu'à des esclaves, pour que je veuille l'adopter; quelque prévenus que vous puissiez être, vous allez convenir de la force irrésistible de mes raisons.
« Un citoyen éclairé ne peut être fidèle qu'à la Nation , et il ne doit lui être fidèle que parce qu'il en fait partie ; c'est-à-dire parce qu'il trouve son bien particulier dans le bien général.
« Un citoyen honnête doit obéissance aux lois ; mais il ne leur doit obéissance qu'autant qu'elles sont justes et sages. S'il obéissait à des lois insensées , il agirait en fou. S'il obéissait à des lois injustes , il agirait en méchant. S'il obéissait à des lois oppressives, il obéirait en esclave.
« Un citoyen libre et judicieux sent qu'il doit au roi les égards de la décence, comme à tout autre homme *% et les égards de la considération , lorsqu'il remplit fidèlement les devoirs de sa place •, mais il sent qu'il ne lui doit que des égards, car le roi n'étant à ses yeux que le premier agent du pouvoir exécutif, un vrai fonctionnaire public, un simple citoyen, comment lui devrait-il Jidélité, qui suppose toujours, empire d'une part, et de l'autre part soumission. Ces principes posés, je passe à mon serment.
« Je jure sur les autels de la vérité, que la justice et la liberté seront toujours mes déesses favorites , comme elles le furent toujours.
« Je jure de toujours regarder la patrie comme ma mère , d'avoir pour elle toute la tendresse d'un fils , de consacrer à son service toutes les facultés de mon corps et de mon âme , de la défendre au péril de ma vie , et s'il le faut , de m'immoler à son salut.
« Je jure de respecter jusqu'à mon dernier soupir
les seuls décrets de l'Assemblée nationale , qui sont conformes à la déclaration des droits , seul fondement légitime de la Constitution; de maintenir ceux qui n'y portent point atteinte , de fouler aux pieds ceux qui la renversent, et de ne prendre aucun repos qu'ils ne soient révoqués.
a Je jure d'avoir pour le roi tous les sentiments que dictent la raison et l'humanité -, de le plaindre comme un bonhomme , lorsqu'il se laissera obséder par sa femme , ses parents , ses favoris ou ses valets *, de l'estimer comme un honnête homme lorsqu'il se montrera bien déterminé à remplir ses devoirs , et de le respecter plus qu'un sage , lorsqu'on le verra repoussant de bonne foi les méchants qui lui conseillent de remettre la nation aux fers ; lorsqu'on le verra chassant de sa présence et accablant du poids de son indignation ceux qui ont l'audace de se servir de son nom pour conspirer contre la liberté.
« Je jure de dénoncer au peuple tout fonctionnaire négligeant ses devoirs, infidèle ou malversateur , et de dévoiler au grand jour toutes les turpitudes de sa vie jusqu'à ce qu'il soit expulsé ou puni.
« Je jure de révéler publiquement tout projet de machination contre le bien public, d'invoquer la rigueur des lois contre ses coupables auteurs, fussent-ils mes parents les plus chers ou mes meilleurs amis.
« Je jure de ne jamais sacrifier les droits du peuple aux dépositaires de l'autorité , et de mourir plutôt de faim que de leur vendre ses intérêts.
« Enfin , je jure de mettre ma gloire à instruire le peuple de ses droits , à lui souffler l'audace de les défendre, et à le fouailler chaque jour jusqu'à ce qu'il les ait recouvrés.
« Tel est mon serment civique. Jamais homme de bien n'en prêta de plus sincère , et je me flatte qu'il aura l'approbation des vrais patriotes. Si les fonctionnaires publics osent le critiquer , je les invite à en prêter un plus beau » (Ami du peuple, n° 374).
A l'ouïe de ce serment, devant lequel pâlirait le patriotisme du plus illustre défenseur de la liberté , on ne sait trop ce qu'on doit le plus admirer de la sincérité de celui qui l'a prêté à la face des cieux et de la terre , ou de la sublimité des vertus de celui qui un jour tombera victime de son dévouement et martyr de la liberté.
Après avoir posé les bases d'une Constitution libre et développé une suite de principes politiques que des défaillants peuvent contester , mais que le patriotisme avoue ; après avoir prescrit en toute occasion les mesures propres à assurer les droits du peuple contre ses oppresseurs, Marat dut revenir et reviendra souvent encore sur les mêmes objets pour en pénétrer ses aveugles concitoyens. Aussi, laisserons-nous reposer pour quelques instants la doctrine révolutionnaire de l'ami du peuple ; le récit de ses luttes incessantes avec l'Assemblée nationale , et ses dénonciations contre les nouveaux ministres, tout aussi ennemis du peuple que leurs devanciers ; ses dénonciations contre Bailly et Lafayette , qui sentent le joug se briser dans leurs mains et qui entrevoient déjà le sort qui les attend -, ses dénonciations enfin contre les mouchards et coupejarrets du maire et du général ; pour saluer au passage la dépouille mortelle d'Honoré-Gabriel Riquetti , comte de Mirabeau.
« Peuple , rend grâce aux dieux -, ton plus redoutable ennemi vient dé tomber sous la faux de la Parque, Riquetti n'est plus ; il meurt victime de ses nombreuses trahisons , victime de ses trop tardifs scrupules, 'victime de la barbare prévoyance de ses complices atroces, alarmés d'avoir vu flottant le dépositaire de leurs affreux secrets.
« Frémis de leurs fureurs et bénis la justice céleste. Mais que vois-je ? Des fourbes adroits dispersés dans tes groupes ont cherché à surprendre ta pitié , et déjà dupe de leurs faux discours , tu regrettes ce perfide comme le plus zélé de tes défenseurs ; ils t'ont représenté sa mort comme une calamité publique , et tu le pleures comme un héros qui s'est immolé pour toi , comme le sauveur de la patrie. Seras-tu donc toujours sourd à la voix de la raison , et perdras-tu toujours la chose publique par ton aveuglement ? La vie de Riquetti fut souillée de mille forfaits; qu'un sombre voile en couvre désormais le honteux tissu , puisqu'il ne peut plus te nuire et que leur récit ne scandalise plus les vivants. Mais gardes-toi de prostituer ton encens, gardes tes larmes pour tes défenseurs intègres ; souvienstoi qu'il était l'un des valets nés du despote, qu'il ne fronda la cour que pour capter tes suffrages , qu'à peine nommé aux États pour défendre tes intérêts , il lui vendit les droits les plus sacrés; qu'après la chute de la Bastille il se montra le plus ardent suppôt du monarchisme; qu'il abusa cent fois de ses talents pour replacer dans les mains du monarque tous les ressorts de l'autorité ; que c'est à lui que tu dois tous les funestes décrets qui t'ont remis sous le joug et qui ont rivé tes fers : celui de la loi martiale, celui du veto suspensif, celui de l'initiative de la guerre, celui du marc d'ar-
gent, celui du pouvoir exécutif suprême , celui de la fêlicitation des assassins de Nancy, celui de l'accaparement du numéraire par de petits assignats , celui de la permission d'émigrer , accordée aux conspirateurs, etc. Jamais il n'éleva la voix en faveur du peuple que dans les cas de nulle importance. Après l'avoir trahie mille fois consécutives, un seul jour depuis la journée des poignards*, il refusa de tremper dans une nouvelle conspiration , et ce refus devint pour lui l'arrêt de sa mort » [Ami du peuple, n° 419).
A la douleur stupide d'une multitude ignare et insensée , les constituants , collègues et complices de Mirabeau ajoutent par un décret, qu'il a mérité les honneurs qui seront décernés par la nation aux grands hommes qui ont bien servi la patrie; rien de plus conséquent , étant dignes l'un de l'autre. Mais un jour viendra où l'armoire de fer , révélant par preuves authentiques la vénalité, la corruption et les trahisons du grand homme; il sera décrété aussi que : « Considérant qu'il n'est point de grand homme sans vertu, le corps d'Honoré-Gabriel Riquetti , comte de Mirabeau , sera retiré du Panthéon français le même jour que celui de Marat, l'ami du peuple, y sera transféré. »
Mirabeau mort, toute prudence, toute retenue, toute dissimulation disparaît -, les conjurés , impatients de ressaisir l'autorité absolue, ne gardent plus de mesure, et Louis XVI, foulant aux pieds ses serments civiques, jette enfin le masque pour se montrer tel qu'il est. « Une course à Saint-Cloud est le prétexte de sa fuite, que devait favoriser le traître Berthier, au moyen
des dispositions qu'il avait faites auprès du Département , pour que la troupe de Versailles eût la garde du roi. Des préparatifs immenses faits pour une promenade de deux lieues étaient plus que suspects ; ils augmentent les inquiétudes qu'avait fait naître la protection ouverte accordée par le monarque aux prêtres rebelles à la loi, le moment qu'il choisissait pour s'absenter de la capitale où il est d'étiquette de passer la semaine sainte , le soin qu'il avait eu de faire ses pâques entre les mains d'un aumônier réfractaire , et les mouvements que les Autrichiens faisaient contre nos frontières. Il en aurait fallu beaucoup moins pour répandre l'alarme. Elle avait commencé à se manifester dès la veille. Le 18 avril, au lever du soleil, des citoyens vigilants se rendent aux portiques de la révolution, et bientôt on entend partout crier : aux Tuileries ! La foule s'y porte , le château est environné d'une foule immense. Bailly se présente, il pérore la multitude , il veut lui persuader que personne n'a le droit de s'opposer au départ du roi. On le siffle , on le hue, et il quitte la place en promettant d'aller prier Louis de renoncer à son départ.
« La voiture du roi était dans la cour des princes , où le traître Mottier avait fait venir une compagnie de chasseurs ou plutôt de brigands des barrières, qui la gardaient dès le matin, la baïonnette au bout du fusil. Sur les dix heures , arrive presque tout l'étatmajor; il forme un peloton à la tête de la voiture. De nombreux détachements de la garde nationale accouraient de toutes parts , et déjà ils remplissaient les cours; les aides-de-camp leur ordonnent de former une double haie, et de fermer le passage à tout le monde. Louis arrive avec Mottier; mille voix s'écrient
qu'il faut s'opposer à son départ; aussitôt la garde citoyenne fait volte face et ferme le passage au roi. Le général reste interdit ; revenu à lui-même , il se récrie, il s'emporte, il tonne, il menace; on saute à la bride de son cheval, le traître perd contenance, il pâlit, il rougit tour à tour, il écume de rage; puis se radoucit tout à coup et se met à faire son éloge : Songez-vous que je suis votre chef, et de plus un excellent patriote; c'est moi qui ai fait la révolution, c'est moi qui vous ai fait connaître la liberté , c'est moi qui ai défendu les droits de l'Homme, c'est moi... Puis il prétend que personne n'a le droit de s'opposer au départ du roi; que le roi est libre; il s'appuie du décret qui l'autorise à résider à vingt lieues de la capitale; il prêche la soumission à l'Assemblée nationale, le respect dû au lois; il veut prouver aux soldats de la patrie qu'ils ne sont que des automates faits pour obéir aveuglément à leurs officiers , d'après le décret de la force publique essentiellement obéissante ; et il déclare qu'il entend qu'on exécute ses ordres. De violents murmures lui apprennent qu'il commande à des volontaires , à des hommes libres , à des êtres pensants qui sentent qu'ils sont citoyens , qui savent qu'ils sont les soldats de la patrie et non de leurs chefs ; qu'ils veulent être les défenseurs de la liberté et non ses oppresseurs...
« Confus, le général rejoint le roi, et lui annonce que le peuple s'oppose à son départ, sans vouloir entendre raison... Irrité de tant de résistance et brûlant de laver dans le sang des citoyens l'humiliation qu'il est forcé de dévorer , il demande des ordres à Bailly pour faire partir le roi. Le valet municipal veut aller endosser son écharpe; pendant ce temps, Mottier
se rend au Département requérir la proclamation de la loi martiale.
« Inutilement le général perfide s'est-il agité pour forcer la résistance : intervention du maire, du district, du Département , de l'Assemblée nationale , tout a été vain ; les gardes nationaux , comme les autres patriotes , ont senti qu'ils sont les premiers juges de leur salut , et qu'il n'y a point d'autorité sous le soleil en droit de leur ordonner d'en abandonner le soin » (Ami du peuple , n° 435).
Il n'était pas besoin d'une pénétration extraordinaire pour deviner les vues secrètes de la cour et s'attendre à voir renouer bientôt les fils de cette trame odieuse; cependant, à part quelques citoyens judicieux et clairvoyants , la masse du peuple semblait aveugle à l'évidence et sourde aux cris d'alarmes de l'ami du peuple : « La famille royale n'attend pour prendre la fuite que de voir le peuple endormi, répétait pour la vingtième fois Marat depuis l'équipée du 18 avril. Amis de la patrie, ajoutait-il, souvenez-vous que vous êtes dévoués au carnage comme des moutons à la boucherie ; souvenez-vous qu'ayant affaire à des ennemis implacables, le comble de la démence serait de ne pas les prévenir. Si le roi vous échappe , dès l'instant de sa fuite, mainbasse indistinctement sur tous les suppôts connus du despotisme , à commencer par les traîtres de l'Assemblée nationale, de l'état-major, de la municipalité, du département , du club monarchique , des sections , jusqu'aux mouchards de l'ancienne police ; ils sont tous connus , que la race en soit anéantie à jamais. Le seul principe qui doit alors régler votre conduite, c'est qu'il n'y a rien de sacré sous le soleil que le salut du peuple. »
C'était le 21 juin au matin que l'ami du peuple
donnait encore ce nouvel et salutaire avis ; et à une heure de la nuit , Louis XVI , avec la reine et ses deux enfants , quittaient furtivement le palais des Tuileries, cheminant en toute hâte pour gagner Metz , où l'attendait Bouille d'odieuse mémoire , Bouille , l'assassin des patriotes de Nancy. De son côté , Monsieur, frère du roi , qui, le 22 février précédent, avait protesté devant le peuple de la droiture de ses sentiments patriotiques, Monsieur, au même moment , quittait aussi la France pour se joindre au comte d'Artois, aux émigrés et aux despotes européens en armes contre la nation.
« Citoyens amis de la patrie, s'écrie Marat, le 22 juin , vous touchez au moment de votre ruine. Je ne perdrai pas le temps à vous accabler de vains reproches sur les malheurs que vous avez attirés sur vos têtes par votre aveugle confiance , votre fatale sécurité •, ne songeons qu'à votre salut.
« Un seul moyen vous reste pour vous retirer du précipice où vos indignes chefs vous ont entraînés , c'est de nommer à l'instant un tribun militaire , un dictateur suprême, pour faire main-basse sur les principaux traîtres connus. Vous êtes perdus sans ressource si vous prêtez l'oreille à vos chefs actuels, qui ne cesseront de vous cajoler et de vous endormir jusqu'à l'arrivée des ennemis devant vos murs. Que dans la journée le tribun soit nommé; faites tomber votre choix sur le citoyen qui vous a montré jusqu'à ce jour le plus de lumières, de zèle et de fidélité; jurez-lui un dévouement inviolable et obéissez- lui religieusement dans tout ce qu'il vous ordonnera pour vous défaire de vos mortels ennemis.
« Voici le moment de faire tomber la tête des ministres et de leurs subalternes ; de Mottier ; de tous
les scélérats de l'état-major et de tous les commandants de bataillons anti-patriotes; de Bailly; de tous les municipaux contre-révolutionnaires; de tous les traîtres de l'Assemblée nationale. Commencez donc par vous assurer de leurs personnes, s'il en est temps encore. Saisissez ce moment pour détruire l'organisation de votre garde nationale qui a perdu la liberté; dans ces moments de crise et d'alarmes , vous voilà abandonnés par tous vos officiers; qu'avez -vous besoin de ces lâches qui se cachent dans les moments de danger, et qui ne se montrent dans les temps de calme que pour insulter et maltraiter les soldats patriotes, que pour trahir la patrie. Faites partir à l'instant des courriers pour demander main-forte aux départements; appelez les Bretons à votre secours ; emparez-vous de l'arsenal; désarmez les alguazils à cheval, les gardes des ports, les chasseurs des barrières ; préparez-vous à venger vos droits, à défendre votre liberté, et à exterminer vos implacables ennemis.
« Un tribun , un tribun militaire , où vous êtes perdus sans ressource. Jusqu'à présent j'ai fait pour vous sauver tout ce qui était au pouvoir humain , si vous négligez ce conseil salutaire , le seul qui me reste à vous donner, je n'ai plus rien à vous dire, et je prends congé de vous pour toujours. Dans quelques jours Louis XVI reprenant le ton d'un despote, dans un manifeste insolent, vous traitera en rebelles, si vous n'allez vous-mêmes au-devant du joug. Il s'avancera vers vos murs, à la tête de tous les fugitifs , de tous les mécontents et des légions autrichiennes, vous bloquera. Cent bouches à feu menaceront de battre votre ville à boulets rouges , si vous faites la moindre résistance ; tandis que Motticr, à la tête des hussards allemands,
et peut-être des alguazils de l'armée parisienne, viendra vous désarmer ; tout ce qu'il y a parmi vous de chauds patriotes seront arrêtés ; les écrivains populaires seront traînés dans les cachots ; et l'ami du peuple dont le dernier soupir sera pour la patrie, et dont la voix fidèle vous rappelle encore à la liberté , aura pour tombeau un four ardent. Encore quelques jours d'indécision et il ne sera plus temps de sortir de votre léthargie, la mort vous surprendra dans les bras du sommeil. »
Cet appel suprême date du 22 juin au matin -, et rien dans la journée n'indiquait que le peuple voulût prendre cette mesure énergique. Aussi, le numéro du lendemain 2 3 commençait ainsi: « Citoyens, je ne reviens pas sur ma parole; si aujourd'hui vous n'avez pas nommé un tribun militaire, non un hypocrite de la Cour ou un suppôt masqué de l'ancien régime, mais l'homme du peuple qui s'est le plus distingué par ses lumières , sa prévoyance , son dévouement à la patrie , sa fermeté dans les temps de crise ; et si vous le nommez pour autre chose que pour marcher à votre tête et vous marquer les traîtres à abattre , votre perte est assurée , et je n'ai plus rien à vous dire »
Aujourd'hui , pour le tranquille lecteur , la fuite du roi n'est qu'une scène plus ou moins émouvante d'un grand drame qui compte près d'un siècle ; mais que par l'imagination on se reporte , s'il est possible , à cette époque néfaste où dans Paris seulement, le maire, le commandant-général , les ministres , l'Assemblée nationale travaillaient de concert pour rétablir le despotisme royal, et dans leurs privilèges la noblesse et le clergé; qu'on se représente Paris envahi secrètement par des conspirateurs féroces, et des milliers de satel-
lites du despote , prêts au premier signal à égorger les patriotes-, qu'on se représente la tourbe innombrable des administrateurs et de leurs agents, prête à lacérer la déclaration des Droits , et dressant la liste des victimes à immoler ; les jugeurs royaux préparant des réquisitoires , ouvrant les cachots ou aiguisant le glaive de la vengeance. Puis , sur nos frontières de l'est et du sud , l'Autrichien , le Piémontais , le Napolitain , l'Espagnol, les émigrés français, en armes contre la France , et n'attendant que l'arrivée de Louis XVI pour commencer la guerre et le carnage. Et pour comble à tant de maux, les factions à l'intérieur -, dans les clubs , des bavards insipides incapables d'aucune mesure efficace; partout des citoyens pusillanimes insouciants du péril ou terrifiés par la crainte; une nation apathique et des patriotes qui semblent sourds à la voix de son plus fidèle défenseur.
On comprend que les ennemis de Marat lui aient fait de cette mesure politique la plus grave de toutes les accusations ; c'est que non-seulement ils avaient , comme ennemis publics , à en redouter l'institution un jour de triomphe populaire ; mais ce qu'ils redoutaient plus encore, c'est que cette fonction ne fût, à un moment, dévolue à l'inflexible ami du peuple. Aussi, que n'ont-ils pas dit pour chercher à établir que Marat était un ambitieux ; que ne diront-ils pas pour le traîner devant un tribunal , espérant le faire égorger avec le glaive de la justice.
Mais attendons les faits, et n'oublions pas que la dictature ne fut jamais proposée que dans des périls extrêmes, ce qui justifie la mesure comme essentiellement provisoire et réduit à néant cette sotte inculpation d'ambition personnelle attribuée à Marat. Nous l'avons
ailleurs établi par vingt citations : cette dictature devait être limitée à quelques jours , et pour rien autre chose que pour marquer les traîtres à abattre. Pour mieux en assurer la garantie et les limites, Marat demandait que ce dictateur fût enchaîné par le pied à un boulet , afin qu'il fût lui-même à chaque instant sous la main du peuple, au cas qu'il vînt à oublier ses devoirs. Mais nous avons mieux encore que des figures de rhétorique pour retracer les devoirs de cette fonction, et même la conduite que Marat eût tenue :
« Si j'avais été tribun du peuple , j'aurais débuté par faire accrocher tous les juges du Châtelet qui avaient opiné pour le renvoi honorable de Bezenval et d'Augeard. Si j'avais été tribun du peuple, j'aurais expulsé du Sénat, après le 14 juillet, tous les calotins, tous les nobles. Si j'avais été tribun du peuple , j'aurais décimé l'Assemblée nationale après les funestes décrets de là loi martiale , du veto suspensif, de l'initiative du droit de. guerre. Mais que dis- je ? si j'avais été tribun du peuple, après une première expédition , je n'aurais plus rien eu à faire. A l'ouïe de mon nom , les ennemis publics se seraient enterrés vivants, et on n'aurait pas trouvé dans le royaume entier un coquin qui n'eût frémi de broncher. Les scélérats , sans cesse occupés à enrayer les rouages , me sont tous connus , ce serait l'affaire de trois fois vingt-quatre heures pour les mettre dans l'impuissance de jamais rejouer à ce jeu-là et ôter à leurs pareils toute envie d'imiter leur exemple. Enfin, si j'étais tribun du peuple je ferais appliquer aux pères conscrits qui ont garotté la nation un certificat de leur bonne conduite sur l'épaule ; je renverrais les opineurs de la culotte avec injonction de ne plus jamais se remettre sur les rangs, et je
donnerais à Pétion, surtout à Robespierre , la couronne civique. »
Comme mesure politique , ou comme motif à accusation contre Marat , nous reviendrons encore sur ce sujet ; mais fermons ici cette digression et hâtons-nous de reprendre le fil des événements.
L'Assemblée nationale, informée officieusement par Bailly que le roi et la famille royale ont été enlevés dans la nuit du 2 1 par les ennemis de la chose publique , ordonne que le ministre de l'intérieur expédiera à l'instant des courriers dans tous les départements , avec ordre d'arrêter toute personne quelconque sortant du royaume.
• « Je ne relèverai pas ici l'absurdité de charger les ministres , complices du monarque , ces éternels ennemis du peuple, des soins de pourvoir à la sûreté publique ; mais j'observerai que cette mesure tardive , lorsque les légions nombreuses des ennemis de la Révolution décidées au carnage sont rassemblées sur nos frontières et que le monarque s'est évadé, ne peut avoir d'autre but que d'empêcher qu'on ne se mît à sa poursuite et que de zélés patriotes ne se rendissent sur les lieux pour suivre les mouvements des ennemis.
« A peine cette proposition est décrétée, que Camus demande que tous les ministres soient mandés à là barre, pour recevoir et donner des instructions sur le parti qu'il convient de prendre dans la circonstance. Proposition absurde et indécente dans la bouche d'un conseiller de la nation. Eh quoi ! vous ignorez donc ce qu'il convient de faire , ô profonds législateurs ; et
c'est aux agents du despote que vous demandez de quelle manière il faut s'y prendre pour déjouer leurs complots; c'est à des ouvriers d'iniquité acharnés à la perte de la patrie que vous demandez des conseils pour la sauver !
« Après Camus, Folleville, l'âme damnée du comité autrichien, a demandé que la municipalité fasse publier à son de trompe dans les divers quartiers, que l'Assemblée allait, sans interruption de séance, s'occuper des mesures nécessaires pour que la chose publique ne fût pas compromise par la fuite du roi , et d'inviter le peuple à la paix. Les traîtres ne redoutent rien tant au monde que les vengeances du peuple ; ils s'efforcent de l'endormir jusqu'à ce qu'il soit livré au glaive des ennemis qui s'avancent pour l'égorger.
« Rewbell , à la tribune , allait dénoncer une consigne criminelle donnée à la garde du roi , quand Barnave, l'infidèle Barnave vendu à la cour, lui a fermé la bouche pour défendre Mottier , le général perfide... Quoi, c'est un député du peuple, c'est Barnave, un prétendu patriote qui a l'impudence de faire l'éloge d'un scélérat qui n'est jamais monté à la tribune que pour demander la loi martiale, qui a perdu la liberté; le veto suspensif; le droit de l'initiative de la guerre, afin d'attribuer au roi le pouvoir exécutif suprême ; qui a appuyé l'inviolabilité absolue des mandataires du peuple, contre le peuple lui-même; qui a voté pour la motion du marc d'argent; qui s'est offert pour réprimer les Marseillais soulevés contre leurs oppresseurs; qui a voté pour le barbare décret contre la garnison de Nancy ; qui s'est déclaré royaliste et suppôt du despote dans la conjuration du 5 octobre 1 789; pour le patron et le complice des chevaliers du poi-
grtard, le 28 février 1791 ; en un mot, pour le chef des conspirateurs dans tous les complots qui ont éclaté depuis la Révolution.
« Après cet acte de trahison sont arrivés les ministres. Celui de la justice a déclaré* que le nommé Laporte , intendant des maisons royales , lui avait remis un mémoire apostille du roi, avec défense expresse d'apposer le sceau de l'État à aucun acte du Corps législatif; ce mémoire est une déclaration aux Français, une protestation contre la Constitution faite par le monarque patriote, par ce Louis XVI qui s'en est déclaré le soutien, et qui a juré sur l'autel de la patrie d'en être le défenseur.
« Puis a paru Mottier pour informer l'Assemblée que la garde nationale lui avait témoigné une grande confiance, nouvelle rassurante pour les infidèles mandataires qui redoutaient l'indignation du peuple.
« Puis est arrivé Bailly , qui a fait l'étonné , et qui a dit qu'il ne concevait pas comment on avait pu enlever le roi , qu'au demeurant, cet enlèvement était la chose du monde la plus heureuse , parce qu'elle ferait peut-être plus pour la liberté que le despotisme.
« Non jamais on ne se joua plus impudemment d'une grande nation, que ne l'ont fait dans cette circonstance les pères conscrits , le général et le maire. Pauvre peuple , l'Assemblée nationale , l'état-major, la municipalité, les ministres te trahissent à l'envi ; et tu dors avec sécurité dans les bras de ces traîtres, comme si tu avais fait vœu de ne sortir de la léthargie que lorsqu'ils te feraient égorger. Citoyens insensés, avez-vous seulement songé à demander quelles mesures Mottier a prises pour mettre la capitale en état de défense et
assurer le salut de la patrie ? Des mesures , hélas ! il
n'en prend que pour écraser le parti de la liberté
Ah ! sortez de votre léthargie , citoyens lâches et insensés, courez aux armes, que tout homme en état de les porter en arrache aux municipaux , de gré ou de force. Courez vous emparer de tous les postes avantageux, à cinq, à six lieues autour de la capitale, pour arrêter l'ennemi ; n'attendez pas qu'il puisse approcher de vos murs , qu'il s'empare des hauteurs qui dominent la ville, et qu'il y dresse des batteries, pour foudroyer vos maisons et vous ensevelir sous vos toits embrasés, si vous refusez de vous rendre à discrétion » (Ami du peuple , n° 498).
Pendant que Marat épuise tous les moyens pour soulever le peuple et le préparer à tout événement , l'Assemblée nationale consume le temps en vaines et ridicules mesures , mais propres à calmer l'indignation qui commence sérieusement à se manifester : Romeuf , aide-de-camp du général -, Clermont- Tonnerre et Cazalès , députés ; Montmorin , ministre des affaires étrangères , sont arrêtés dans Paris par les patriotes.
Tout à coup la scène change; le 22 juin, à dix heures du soir , on apprend officiellement que les fugitifs ont été arrêtés à Varennes-en-Argonne. Aussitôt l'Assemblée vénale de décréter que les mesures les plus puissantes et les plus actives seront prises pour protéger la sûreté de la personne du roi, de l'héritier de la couronne et des autres personnes de la famille royale dont le roi est accompagné, etc., etc.
« De quoi s'en est-il fallu que la France n'ait été livrée à toutes les horreurs de la guerre civile et plongée dans le deuil et les larmes par la déloyauté d'un monarque parjure et féroce, les suggestions de sa famille
odieuse , et les noires machinations des ennemis implacables de la liberté. Il est donc vrai que le ciel veille pour nous , et que toujours quelque événement imprévu nous arrête au bord de l'abîme où nous allons être précipités. Depuis deux jours , en proie aux plus vives alarmes, on nous avait jeté la nouvelle de la fuite du roi , nous attendions en tremblant celle de son arrivée en terre étrangère -, déjà nous croyions voir allumer le fatal flambeau , appeler à grands cris autour de lui les noires bandes des fugitifs et des mécontents, fondre sur nous à la tête d'une nuée d'ennemis barbares, accourir de tous côtés pour nous remettre aux fers , ou porter dans nos demeures la désolation , le carnage et la mort. Nos transes mortelles viennent d'être changées en chants d'allégresse. Un événement aussi heureux, aussi inattendu est fait sans doute pour transporter le peuple de joie -, qu'il s'y livre quelques moments , qu'il sente toute l'étendue de son bonheur , après avoir senti toute l'étendue de ses maux ; mais qu'il tremble de s'abandonner à la sécurité. Les dangers ne sont point passés, nos plus redoutables ennemis sont encore dans nos murs , ils se sont humiliés un instant pour regagner la faveur par une feinte popularité ; tant qu'ils ne seront pas exterminés, nous aurons à redouter leurs affreuses machinations.
« Tout doit faire craindre qu'officiers et soldats de garde aux Tuileries la nuit du 21 juin , ont été gagnés. Tout démontre pareillement la trahison des représentants du peuple. Le général a répondu sur sa tête de la personne du roi ; le premier soin de l'Assemblée nationale devait donc être de le destituer comme inepte ou de le faire arrêter comme criminel; or, les éloges qu'ils ont prodigués à ce traître, dont la perfidie a
exposé la nation à toutes les horreurs de la guerre civile , ne prouve que trop qu'ils en sont les infâmes
complices Je ne rappellerai pas ici le soin avec
lequel ils ont mis en montre leur ineptie, en consultant les ministres, ces premiers agents de toute machination, sur ce qu'il convenait de faire dans une circonstance aussi critique ; mais qui ne voit que le roi , n'ayant pas seulement pris la fuite , mais protesté contre la constitution , et qui pis est , contre la nation , dont il refuse de reconnaître la souveraineté, dont il ne veut pas s'avouer le simple délégué , et dont il prétend être le maître , est déchu par cet acte de rébellion de tout droit à la couronne. Si l'Assemblée nationale n'était pas complice des trahisons de Louis XVI , elle l'aurait donc déclaré déchu du trône , et elle aurait expédié à l'instant cette déclaration à tous les corps administratifs du royaume , pour être publiée solennellement. Mais elle a évité avec soin de s'expliquer sur ce sujet ; elle a fait insinuer dans le public que le monarque a été enlevé par les ennemis de la patrie , comme si après la prestation du serment du monarque, on pouvait douter encore qu'il ne se soit révolté contre la nation , et elle ne songe plus qu'à endormir le peuple en lui annonçant qu'elle ne va plus s'occuper que des moyens de pourvoir à la sûreté de l'État. Vous auriez cru qu'elle allait commencer par retirer la confiance de la nation à d'indignes ministres qui ne surent qu'en abuser et qu'on peut regarder comme les premiers auteurs de toutes machinations. Cette précaution était dictée par la prudence , et le soin du salut de la patrie lui en faisait une loi indispensable. Rien moins que cela , elle les confirme chacun dans leur place ; et c'est avec ces ennemis du peuple qu'elle prétend se
concerter sur toutes les mesures à prendre pour assurer la liberté ; elle leur en abandonne même aveuglément l'exécution. Puis elle a recours au renouvellement d'un serment tant de fois violé , et violé avec tant d'audace ; elle l'impose à tous les chefs , à tous les officiers des troupes de ligne et des milices nationales. Vain serment, dont les traîtres à la patrie se font un jeu , qu'ils fouleront aux pieds à la première occasion , et qu'ils y fouleraient cent fois par jour plutôt que d'hésiter un instant à consommer leurs crimes. Tandis qu'elle travaille à plonger les citoyens dans une fatale sécurité, en les exhortant au calme et à la confiance, son plus grand soin est de disculper le monarque infâme , à prendre des précautions pour le mettre à couvert de l'indignation publique, à lui assurer l'impunité , à le manifester dans ses dignités , et qui pis est , à forcer pour lui le respect du peuple.
« Jamais on ne vit mieux que dans la crise actuelle toute la perfidie des pères conscrits , que j'ai dénoncés tant de fois , comme de vils scélérats prostitués à la cour pour rétablir le despotisme. Qui doute aujourd'hui que l'Assemblée nationale , à l'exception de quelques-uns de ses membres , ne soit toute composée de contre-révolutionnaires ? Quelque gangrenés qu'ils soient , espérons encore qu'ils redouteront tous les fureurs du peuple, s'ils se jouent de l'opinion publique ; et osons leur tracer leurs devoirs, leur indiquer les décrets que la nation attend d'eux.
« Louis XVI s'est montré trop indigne du trône , pour n'être pas destitué. Après la séance royale du 23 juin 1789; son abandon à la miséricorde du peuple, le i5 juillet suivant, et ses fausses démonstrations de patriotisme le 1 7; après son refus d'accepter
la Déclaration des Droits le 20 septembre; ses préparatifs d'évasion, et son projet d'égorger le peuple le 4 octobre, même année ; son amende honorable et ses nouvelles protestations de loyauté le 6 ; après son serment solennel de fidélité, d'obéissance à la loi, le jour de la fédération, et ses manœuvres éternelles pour corrompre le législateur ; après son complot de fuite et de massacre du 28 février 1 791 ; après son complot de fuite du 18 avril et ses plaintes amères aux pères conscrits de ne l'avoir pas exécuté ; après ses rétractations publiques du 23 avril, ses plaintes hypocrites contre les bruits trop fondés de ses desseins pernicieux, les fausses protestations d'amour pour ses concitoyens, ses démonstrations jésuitiques du plaisir qu'il avait d'être avec eux -, après la déclaration solennelle qu'il a chargé ses ministres de faire aux cours étrangères, de sa ferme résolution de maintenir la Constitution, dont il s'honorait d'être le défenseur ; après son manifeste audacieux contre la souveraineté de la nation , contre l'exercice du pouvoir législatif des députés du peuple , contre les droits des citoyens -, après sa fuite clandestine vers les conspirateurs fugitifs et les ennemis de l'État ; après son projet barbare de remettre la nation sous le joug , ou de porter partout le royaume la désolation et la mort ; quel homme assez effronté oserait encore essayer de le justifier ? Tant d'actes réfléchis d'hypocrisie , de fourberie, de cruautés, de perfidies, de scélératesse; tant de trames odieuses , de noirs complots , de lâches trahisons , de conspirations atroces , ont placé Louis XVI dans la classe des plus affreux tyrans. Quelle confiance la nation pourrait-elle avoir encore dans un imbécile toujours prêt à devenir l'horrible instrument des forfaits des monstres qui l'entourent ,
ou dans un vil scélérat, cent fois parjure et assassin, qui se fait un jeu de fouler aux pieds ses engagements les plus sacrés , qui ne respire qu'exactions , meurtre , carnage ; qui soupire nuit et jour après le moment de se baigner dans le sang du peuple , son légitime souverain... Sous ces points de vue, Louis XVI est indigne de remonter sur le trône ; au premier égard , c'est un idiot dangereux qu'il importe de destituer; au dernier égard , c'est un monstre redoutable qu'il importe d'étouffer si l'on veut assurer la liberté publique et !e salut du peuple. La nation indignée retire sa confiance à Louis XVI , et le déclare indigne de régner ; les pères conscrits, ses esclaves et ses complices s'exposeraient eux-mêmes aux suites cruelles de l'indignation publique, s'ils ne nommaient pas un régent. La femme de l'ex-monarque , instigatrice de tous les forfaits de la cour, doit être rasée et renfermée dans une maison de force ; les frères fugitifs , tous deux conspirateurs , doivent être déclarés déchus de tous droits à la couronne , et privés du traitement qu'ils reçoivent de l'État; les scélérats Mottier et Bailly doivent être destitués comme d'ineptes imbéciles, ou punis comme d'infâmes criminels de lèse-nation ; les ministres , tous infâmes prévaricateurs, doivent être expulsés avec ignominie pour avoir laissé ignorer au public le projet de la famille royale ; celui des affaires étrangères , fourbe consommé, doit être supplicié comme un traître, pour avoir abusé la nation en assurant que le roi ne s'évaderait pas; Bouille (1) doit être supplicié comme
(1) Pour donner une idée exacte de l'atroce perfidie de ce suppôt de despotisme, nous extrayons de sa lettre, adressée à l'Assemblée nationale, après la fuite du roi, ce qui suit :
« Je connais vos moyens de défense ; ils sont nuls , et votre
traître et conspirateur. Mais rien de tout cela ne sera décrété par les pères conscrits , vils esclaves du prince, et suppôts soudoyés pour rétablir le despotisme. Bouille , instruit par son complice Mottier , a sans doute déjà pris la fuite*, le maire, le général, les ministres , ne seront ni destitués , ni punis , ni jugés , Louis XVI , école par les Barnave et Latour-Maubourg , ne dénoncera ni Mottier, ni Bailly, ni d'André, ni Cazalès , ni Clermont-Tonnerre , ni ses ministres ; les pères conscrits ne nommeront point de commissaires pour recevoir ses dénonciations -, on fera disparaître Laporte, le roi niera lui avoir remis un manifeste ; il prétendra que cette protestation est un tour de ses ennemis , mille plumes vénales chercheront à accréditer cette imposture; la fuite du roi ne sera plus qu'une visite qu'il allait faire à son frère , le comte d'Artois ; tous les scélérats restés dans leurs places, recommenceront à machiner *, l'assemblée traîtresse passera l'éponge sur tout ce qui est arrivé , et le plus atroce des crimes sera oublié par des bouquets et des chansons, a Parisiens, voilà la tournure que votre lâcheté et votre insouciance laisseront prendre. Avec un peuple de votre caractère , comment ne seriez-vous pas éternellement les dupes et les victimes des coquins que vous placez à votre tête, et auxquels vous abandonnez aveu-
châtiment servira d'exemple aux autres peuples. Voilà ce que doit vous dire un homme qui n'a pour vous et pour votre peuple qu'indignation et qu'horreur. Je connais les chemins, je guiderai les armées étrangères qui vous attaqueront. J'ai voulu sauver mon roi ; je n'ai pu y réussir ; il est resté entre vos mains; mais si on lui ôte un seul cheveu de sa tête, il ne restera pas pierre sur pierre à Paris.
« Signé : Bouille.
« De Luxembourg , le 26 juin 1791. »
glément les rênes de l'État. Attendez-vous donc à être éternellement travaillés par la plus affreuse anarchie, jusqu'à ce que quelque scélérat audacieux vous captive et vous remette sous le joug » (Ami du peuple , nos 5oo et 5oi ).
Marat, tel qu'il apparaît au milieu des événements, ne se révèle pas seulement comme l'ami , le conseiller, le défenseur du peuple ; il est aussi , grâce à sa prodigieuse pénétration et à sa parfaite connaissance du cœur humain, comme le prophète de la Révolution française. « Combien de fois n'avez-vous pas déjoué les noirs complots de nos ennemis , écrivait à Marat un de ses correspondants ; on ferait dix traités de vos sages conseils, et on ferait un volume de vos prophéties dont l'événement a justifié la vérité. »
Marat n'avait , comme toujours, prédit malheureusement que trop juste. Jamais, en effet, la patrie ne fut plus en danger, jamais la liberté ne fut plus près de sa ruine. Louis XVI , couvert d'opprobre aux yeux de l'univers, devenait par cela seul inhabile aux fonctions de la royauté. La sorte d'arrestation qu'il subissait depuis son retour constituait entre les partis un état violent qui ne pouvait durer. Réhabiliter le monarque parjure, pris en flagrant délit de conspiration contre la nation , était bien le vœu des pères conscrits ; mais il fallait affronter audacieusement l'opinion de toute la France et tenter de nouveaux forfaits. C'est pourtant le moyen que vont employer les indignes députés du peuple -, ils essaieront tour à tour de l'audace , de la fourbe, de la ruse, de la force s'il le faut; mais à tout prix il leur faut vaincre le peuple et le remettre dans les fers , dussent-ils , pour reconquérir
l'autorité absolue, livrer Paris à tous les fléaux de la guerre civile , à une subversion totale , et régner sur des monceaux de cadavres.
Tel est le plan des conjurés, tel est celui de tous les suppôts de tyrannie que Paris renferme dans son sein ; on n'en saurait douter, car tout s'apprête dans l'ombre et le mystère pour la fatale explosion. Mais pour justifier les mesures arbitraires et recourir ensuite à l'emploi de la force , on voulait un décret qui , sous le voile spécieux de la légalité , soulevât le peuple contre ses mandataires ; c'est alors que l'Assemblée nationale, remise un peu des transes que lui avaient causé l'indignation publique , lors de la fuite du roi , et se croyant assez en sûreté derrière le rempart de la loi martiale , profitant adroitement du TeDeum, le i3 juillet, veille anniversaire de la fédération , se fait présenter le rapport des sept comités sur l'évasion de Louis Gapet et le parti à prendre à son égard.
La discussion , commencée le 1 3 , se termina le 1 5 juillet par une sorte d'alibi, tant sur le but que sur le motif du voyage royal : sanglante ironie, qui aurait mérité que le peuple pendît haut et court les infâmes mandataires qui avaient voté le honteux décret, afin d'apprendre à leurs successeurs le juste châtiment réservé aux traîtres et aux oppresseurs.
« Si la séance du vendredi i5 a été funeste à la liberté publique, celle du lendemain a été fatale à la liberté individuelle. D'André, Fréteau , Emery, Barnave, Chapelier, Regnault-d'Angely , et autres vils scélérats qui mènent la bande noire des pères conscrits contre-révolutionnaires, ont profité de leur victoire de la veille pour commettre de nouveaux attentats, et achever d'écraser la patrie.
« Cinquante mille citoyens s'étaient rassemblés paisiblement au Champ -de -Mars, pour présenter une pétition à l'Assemblée , à l'effet de suspendre son décret sur Louis Capet, jusqu'à ce que les quatre-vingt-trois départements eussent émis leur vœu. A l'instant ces citoyens sont métamorphosés en factieux par d'André et Emery, le's deux plus infâmes conspirateurs de ceux qui trahissent le peuple depuis la prise de la Bastille, qui requièrent des mesures de rigueur contre les citoyens réunis au Champ-de-Mars.
« Qu'ils apprennent donc enfin , ces vils contrerévolutionnaires , que la nation a ouvert les yeux sur leur compte. Elle sait qu'ils ont traîtreusement vendu ses droits et ses intérêts ; elle sait qu'ils s'agitent pour rétablir le despotisme et maintenir leurs funestes décrets. »
Et s'adressant au peuple :
« Ineptes et lâches citoyens , quelle digue avez-vous opposée au torrent débordé du despotisme législatif et municipal ? Quelles mesures avez-vous prises pour le faire rentrer dans son lit ? Quel parti allez-vous prendre pour punir enfin ces lâches prévaricateurs ? Des pétitions ? Que leur font vos plaintes , vos griefs , vos représentations, qu'ils sont en position de dédaigner, qu'ils lisent quelquefois pour la forme , et qu'ils mettent aussitôt au rebut. Ce sont des coups et non des paroles qu'il leur faut pour les rappeler au devoir... Fais des motions, rédige des pétitions, épuise-toi en vains discours, peuple babillard et stupide; fais retentir les airs de tes plaintes, de tes gémissements, de tes sots projets...; ce n'est pas avec des mots que tu réduiras les hordes de scélérats conjurés contre notre bonheur; des scélérats acharnés à notre perte. S'ils étaient les
plus forts , ils nous égorgeraient sans pitié : c'est donc de les poignarder sans miséricorde. Que Chapelier, Rabaut, Emery, Duport, Bureau-de-Pusy, Thouret, Target , Fréteau , Prugnon , Regnault , Syéyès , Dupont, d'André, Montlausier, Bailly, Mottier , ne sont-ils vos premières victimes ! » (Ami du peuple, n° 522).
Nous voici arrivé au 17 juillet i79i.*La fameuse pétition portée sur l'autel de la patrie était à peine couverte de quelques centaines de signatures , que , « brûlant d'impatience de commencer la contre-révolution , Mottier saisit avec ardeur l'occasion du rassemblement des amis de la liberté qui s'étaient rendus au Champ-de-Mars pour protester contre le décret qui réhabilite Louis le conspirateur. Il suborne deux officiers invalides pour provoquer l'alarme parmi les patriotes*, ils sont arrêtés et le peuple veut en faire justice immédiate. Mottier, qui était aux aguets, vole à leur secours à la tête des alguazils à cheval \ on lui résiste -, il court à la Ville se plaindre que les factieux ont voulu l'assassiner. A l'instant, tous ses aides-de-camp volent de tous côtés répandre le bruit que le général avait été assassiné au Champ-de-Mars par les clubistes. Son dessein était de transporter de fureur ses aveugles satellites , et de faire égorger les citoyens rassemblés pour signer la pétition contre l'infâme décret. Cet affreux stratagème ne réussit pas. On bat la générale, et tous les bataillons se rendent à la Ville. » La loi martiale est proclamée, et Bailly, Bailly d'odieuse mémoire, se rend au Champ-de-Mars, précédé du drapeau rouge, des satellites dévoués à Lafayette , et suivi de cette multitude de soldats bourgeois qui ne savent qu'obéir sans jamais écouter ni la voix de la raison , ni celle de la justice , ni celle de l'humanité.
« Non , jamais pareil tissu d'infamies , de scélératesse et d'horreur ne fut mis en œuvre par les tyrans pour étouffer la liberté et perdre ses défenseurs. Et ce sont nos propres mandataires , des hommes que nous avons honorés de notre choix , des hommes auxquels nous avions accordé une confiance sans bornes , des hommes que nous avions investis de nos pouvoirs pour défendre nos droits et nos intérêts, pour assurer notre liberté et notre bonheur, qui nous trahissent avec tant de perfidie ; qui se sont couverts du masque de l'hypocrisie pour nous en imposer ; qui s'enveloppent de sophismes, de subtilités , d'artifices , de pièges , de mensonges , d'impostures , pour annuler la Déclaration des Droits, base sacrée de la Constitution ; qui fomentent partout des troubles et répandent continuellement de fausses alarmes pour remettre dans les mains du prince qui les soudoie tous les ressorts de l'autorité et la disposition arbitraire de toutes les forces nationales , sous prétexte de faire exécuter les lois et de défendre l'État ; qui ont dépouillé les pauvres de leur patrimoine pour gager les sangsues de la cour, les concussionnaires publics, les agents royaux et les dépositaires des secrets honteux du cabinet ministériel \ qui ont remis au prince les clefs du trésor public et l'administration des biens nationaux ; qui lui ont vendu à deniers comptants la souveraineté du peuple et les droits des citoyens *, qui soustraient les pièces de conviction contre les complices des complots de la cour, qui forgent mille faux pour tromper le public , qui mettent tous leurs soins à arracher au glaive de la justice' les suppôts du despote traîtres à la patrie, qui ont blanchi le monarque luimême , cent fois criminel de lèse-nation , qui l'ont rétabli dans les fonctions de la royauté contre le vœu
de la nation, qui sévissent avec fureur contre les citoyens clairvoyants qui résistent à l'oppression et qui , pour ne régner que sur des esclaves , ordonnent de sang-froid le massacre des amis de la liberté , dont ils ont l'effronterie de se dire les restaurateurs. Par leurs honteux artifices , par leurs ordres barbares , le sang des meilleurs citoyens a coulé à grands flots dans toutes les parties de l'empire, il a souillé le sol de Vernon, de Poitiers , du Mans , de Saint-Jean-d'Angeiy , de Toulouse, de Montauban, de Nîmes, de Gavaillon , d'Avignon , de Toulouse , d'Aix , de Marseille , de Nancy, de Strasbourg, d'Haguenau, de Lille, de La Chapelle ; il vient de souiller sous nos yeux le Champde-Mars. Le sang des vieillards, des femmes et des enfants massacrés autour de l'autel de la patrie fume encore , il crie vengeance , et le législateur infâme vient de donner des éloges et de voter des remercîments publics à leurs cruels bourreaux , à leurs lâches assassins.
« Les pères conscrits, les ministres, les municipaux, les membres du département , des tribunaux et des comités de sections, en un mot la horde infernale des ennemis de la patrie, traîtres et conspirateurs, ont beau traiter de factieux les amis de la liberté rassemblés au Champ-de-Mars , qu'ils ont fait massacrer par une barbare soldatesque, à qui persuaderont-ils, ces imposteurs infâmes, que des citoyens rassemblés paisiblement et sans armes, des citoyens qui avaient prévenu la police de la tenue de leur assemblée, des citoyens distingués par leur amour pour la patrie , et presque tous membres des sociétés fraternelles, qui n'eurent jamais que des représentations à opposer à leurs persécuteurs \ à qui persuaderont-ils que des vieillards, des
femmes et des enfants , dont la plupart dansaient sur le gazon, étaient des factieux et des séditieux; à qui persuaderont-ils qu'eux-mêmes , seuls factieux dans l'État , ne les ont pas calomniés de la sorte pour avoir un prétexte de les faire égorger et d'anéantir les associations patriotiques , pour couvrir leurs propres trahisons; à qui persuaderont-ils que le projet atroce de ce massacre n'était pas prémédité. Ces citoyens paisibles n'avaient pour but que de faire connaître le vœu de la capitale sur le honteux décret qui absout le monarque de ses noires trahisons ; pétition qui devait être signée de tous les amis de la liberté et envoyée aux quatrevingt-trois départements , dont elle aurait confirmé ou décidé le vœu. C'est ce que redoutait l'Assemblée traîtresse , vendue à la cour , et c'est ce qu'elle voulait empêcher à quelque prix que ce fût. Pour y parvenir, d'André , Fréteau , Emery , Desmeuniers , Prugnon , vils scélérats prostitués au comité autrichien, répandent de fausses alarmes qu'ils couvrent de mille impostures ; ils annoncent que des émissaires étrangers semaient de l'argent pour soulever le peuple contre l'Assemblée nationale , qu'ils av.aient à leur solde une foule de brigands , membres de la société fraternelle et autres associations séditieuses, pour exciter des troubles et renverser la Constitution. A l'instant, les pères conscrits contre-révolutionnaires mandent à la barre la municipalité, le département et les accusateurs publics, pour leur enjoindre de poursuivre tout factieux et d'empêcher tout attroupement, c'est-à-dire de poursuivre les patriotes et d'empêcher leur réunion.
a Ils promettent de déployer toute la rigueur de leur ministère , c'est-à-dire toutes les perfidies de leur scélératesse, et ils tiennent parole. Craignant que le
massacre qu'ils préméditent n'excite une insurrection générale du peuple et que le désespoir ne le pousse à s'armer de tout ce qui tomberait sous sa main , Bailly fait enlever vingt-quatre heures d'avance toutes les armes des boutiques de fourbisseurs , le fait est notoire , tandis que l'infernal Mottier fait rassembler ses brigands soudoyés , les alguazils à cheval , les chasseurs des barrières, les grenadiers et chasseurs de Henri IV, des Filles-St-Thomas , de St-Roch , des Tuileries , de St- Victor, auxquels ses mouchards de l'état-major distribuaient de l'argent et des liqueurs en leur dictant leur rôle.
« Lorsque tout est prêt pour la scène sanglante, le général, suivi du maire, marche au massacre-, mais comment faire égorger de sang-froid des citoyens paisibles qui sont à émettre leur vœu ; des femmes et des enfants qui sont à danser sur le gazon. Il faut user d'artifice , les faire paraître autant de mutins , de séditieux , de rébelles, d'assassins. Pour cela , une foule de coupe-jarrets , à la solde de Mottier , avaient pris les devants et s'étaient mêlés aux citoyens dans un coin du Champ-de-Mars. A l'arrivée des alguazils et des satellites armés , ils leur jettent des pierres et leur tirent quelques coups de pistolet à poudre. Bientôt Mottier ordonne aux citoyens de se retirer et fait faire en même temps une décharge de mousqueterie en l'air. Les coupe-jarrets recommencèrent à jeter des pierres et à tirer quelques coups de pistolet-, à l'instant Mottier fait faire un feu de file , non sur ces scélérats , mais sur les groupes de patriotes qui n'avaient pu fuir.
« O infamie ! croirait-on que les infâmes satellites du général, que ces brigands en uniforme, ont poussé leur lâche barbarie jusqu'à massacrer de sang-froid
des citoyens sans armes , des vieillards , des femmes et des enfants. Quatre cents de ces malheureuses victimes ont été jetées de nuit, par les chasseurs des barrières, dans la Seine , et l'atroce Bailly a ordonné , le même soir, de faire lever les filets de St-Gloud pour que la mer engloutisse tous ces cadavres , témoins sanglants de la férocité des pousse-culs de l'armée parisienne , troupe barbare d'infâmes assassins. Et après avoir consommé cet horrible massacre, ce fourbe insigne, à la tête de ses municipaux , accourt au Sénat déplorer les événements malheureux qu'il a causés , de dessein prémédité, en vertu des ordres des pères conscrits, il vantera les mesures qu'il avait prises pour maintenir la tranquillité publique, il viendra dire qu'il avait dessein de publier trois fois la loi martiale , il se lamentera de l'impuissance où il a été de réprimer la fureur des gardes nationaux lorsqu'ils se sont vus accueillis de pierres par les brigands que le général avait soudoyés ; il cachera le nombre effrayant des tués , il affichera les tendres soins pris des blessés. Et, pour égarer l'opinion publique et faire croire que cette boucherie des patriotes était le châtiment d'une faction de brigands à la solde des ennemis du bien public, il réchauffe le bruit absurde que le tartuffe Mottier avait fait courir sur un prétendu coup de fusil qu'on lui aurait tiré, et qui heureusement avait raté. Et les pères conscrits conspirateurs applaudissant à toutes ces atrocités , vanteront la vaillance de l'infâme général , donneront des éloges à la conduite des infâmes municipaux, et leur voteront des remercîments pour s'être baignés dans le sang de leurs infortunés concitoyens.
« Crédules Parisiens , et vous seriez dupes de ces honteux artifices , de ces lâches impostures *, voyez si
leur but , en massacrant les patriotes , n'était pas d'anéantir leurs sociétés : tandis que le massacre durait encore, des émissaires de Mottier, courant les rues, se mêlent aux groupes et accusent hautement de ces malheurs les sociétés fraternelles et le club des Gordeliers. Le soir même , le club des Cordeliers voulant s'assembler, trouve clouées les portes du lieu de ses séances; deux pièces de canon interdisent l'entrée de celui de la Société Fraternelle , et dans celui des Jacobins , les seuls pères conscrits , vendus à la cour , ont la permission d'entrer au moyen de leurs cartes de députés.
« Non contents d'anéantir les sociétés patriotiques, ces scélérats attentent encore à la liberté de la presse , ils anéantissent la Déclaration des droits , les droits de la nature. Lâches citoyens , l'apprendrez-vous sans frémir : ils déclarent perturbateur du repos public tout opprimé qui , pour se soustraire à la tyrannie , se fera une arme de son désespoir et conseillera le massacre de ses oppresseurs -, ils déclarent perturbateur du repos public tout citoyen qui, dans les émeutes, criera aux satellites féroces de baisser ou de poser les armes, métamorphosant de la sorte en crimes l'humanité même des citoyens paisibles et les cris de la frayeur, les cris de la défense naturelle.
. « Infâmes législateurs, vils scélérats, monstres altérés d'or et de sang, brigands privilégiés, qui trafiquez avec le monarque de nos fortunes, de nos droits, de notre liberté , de nos vies ; vous avez cru frapper de terreur les écrivains patriotes, et les glacer d'effroi à la vue des supplices. Je me flatte qu'ils ne molliront pas. Quant à l'ami du peuple , vous savez depuis longtemps que tous vos décrets attentatoires à la Déclaration des Droits ne sont pour lui que des torche-culs. Que ne
peut-il rallier à sa voix deux mille hommes déterminés ç pour sauver la patrie, il irait à leur tête arracher le cœur de l'infernal Mottier , au milieu de ses nombreux bataillons d'esclaves; il irait brûler dans son palais le monarque et ses suppôts ; il irait vous empaler sur vos sièges et vous ensevelir sous les débris embrasés de votre antre.
« Juste ciel ! que ne peut-il faire passer dans l'âme de ses concitoyens les feux qui dévorent la sienne; que ne peut-il laisser aux tyrans du monde entier un exemple effrayant des vengeances populaires. O ma patrie ! reçois les accents de ma douleur et de mon désespoir » [Ami du peuple, nos 523-524).
En vain fouillerait-on dans les annales de tous les peuples pour y trouver quelque exemple d'une trame aussi noire. Quelle plume assez énergique pourrait en tracer le tableau ? A l'ouïe des traits déchirants qu'offre la simple narration, on frissonne d'effroi. Quelle âme assez peu sensible ne frémirait d'horreur à la vue des prétendus pères de la patrie , conjurés pour massacrer ses enfants et faire périr dans les supplices ceux qui ont échappé au carnage ? Quelle âme assez cadavéreuse ne serait saisie d'épouvante à la vue de ces lâches conspirateurs , controuvant mille impostures pour calomnier l'innocence et traiter en brigands les défenseurs de la liberté , après les avoir traités en séditieux ? Quel cœur honnête ne se soulèverait d'indignation en voyant des magistrats soudoyer des scélérats pour insulter des satellites , chauds de vin , et leur fournir ainsi un prétexte de massacrer des citoyens paisibles ; en voyant les chefs féroces animer au carnage leurs assassins stipendiés ; en voyant ces barbares foudroyer une multitude sans armes, poursuivre l'épée dans les reins
ceux dont la frayeur précipitait les pas, massacrer les vieillards , éventrer les femmes grosses , égorger leurs enfants à la mamelle dans les bras de leurs mères, en fouler les cadavres aux pieds , faire du champ de l'union fraternelle une affreuse boucherie, se baigner dans le sang de leurs concitoyens, de leurs frères, et se reprocher-encore de n'en avoir pas assez versé. Quel cœur assez dur ne se fendrait de douleur en voyant ces satellites , ces chefs , ces magistrats , faire un crime aux parents éplorés de leur redemander, l'un une épouse, un enfant , un père ; l'autre un frère ou un ami , suspendre leurs lamentations par des menaces, étouffer leurs soupirs par la crainte, fermer leurs cœurs aux cris de la nature, pour cacher le nombre de ces horribles assassinats.
Mais ce ne sont pas là les traits les plus noirs du tableau : vous eussiez vu ces magistrats atroces , encore teints du sang des malheureuses victimes de leur scélératesse , se présenter au Sénat , taire le nombre des morts, pour vanter les tendres soins prodigués aux mourants ; déplorer d'un ton hypocrite la triste nécessité qui venait d'armer leur bras du glaive des lois , et se féliciter du retour de la tranquillité publique que venait d'amener cette utile rigueur; vous eussiez entendu le Sénat retentir des applaudissements des conjurés, puis de leurs ordres barbares; vous eussiez vu les pères conscrits , ne respirant que le meurtre , résoudre la perte des malheureux défenseurs de la liberté,- et décréter que ceux qui ont échappé au fer des satellites périront par le fer des bourreaux ; vous les eussiez entendu ordonner des poursuites criminelles, et crainte qu'aucun ne vînt à échapper , vous eussiez vu des juges hypocrites, concertés avec ces conspirateurs,
venir prendre leurs ordres pour envelopper dans la même procédure tous les citoyens qui ont le courage de réclamer contre les malversations de l'Assemblée traîtresse ou du général contre-révolutionnaire, et les trahisons du monarque parjure.
Les cachots regorgent de patriotes jetés dans les fers. En attendant qu'ils expient leurs vertus civiques dans les supplices , les monstres ont frappé de proscription ceux qui ont échappé à leurs recherches inquisitoriales, et ils tiennent dans les liens d'un décret, ou sous le poids de l'accusation , les citoyens éclairés qu'ils veulent repousser des fonctions électorales auxquelles les suffrages de leurs concitoyens les ont appelés. Les patriotes, poursuivis avec un acharnement incroyable, sont contraints de céder à la force , de gémir impuissants sur le sort de leur patrie, que le. deuil de la liberté va bientôt peut-être couvrir d'un voile lugubre. L'édition entière du numéro de Y Ami du peuple, qui devait paraître le 2 1 , a été saisie dans l'imprimerie même où il se faisait , les formes ont été brisées par une aveugle soldatesque , et Mademoiselle Colombe , propriétaire de cette imprimerie , a été jetée barbarement dans les cachots de la Force par ordre de l'infernal Bailly. L'Orateur du peuple ne paraît plus ; les imprimeurs patriotes sont glacés d'effroi. Camille Desmoulins est parti pour Marseille. Danton , le fameux Danton , n'est plus à Paris. Les journaux royalistes , qui avaient disparu au moment de l'indignation publique causée par la fuite du roi , reparaissent pleins d'audace et d'insolence. Et pour comble à tant de maux , des folliculaires impudents endorment ou trompent le public par de faux Amis du peuple, en exploitant la réputation de Marat.
LCOLE DU CITOYEN. 40,5
Le despotisme a triomphé ; l'ordre , l'affreux ordre de la tyrannie , est en effet rétabli : partout dans les rues , un silence de terreur et de mort ; dans les cachots , des sanglots , des gémissements étouffés sous d'épaisses murailles ; au foyer domestique , des veuves, des orphelins , des vieillards sans appui , sans consolation , sans secours , sans pain ; mais au château du traître et parjure Louis XVI , dans les hôtels de Bailly et de Mottier , des réjouissances scandaleuses , des festins impies, des joies féroces, des projets funestes
Tel fut Paris après le massacre du Champ~de-Mars.
Dans cet instant suprême où la nature reprend tous ses droits , où la vie semble le seul bien qui nous reste, où chacun cherche à la soustraire à la rage de ses féroces ennemis, Marat, oui, Marat seul peut-être, aurait donné la moitié de la sienne pour faire tête à l'ennemi ; son énergique désespoir au milieu du triomphe des assassins du peuple , et son caractère audacieux , en sont de sûrs garants ; les sacrifices énormes qu'il dut s'imposer pour faire paraître sa feuille , malgré la terreur des imprimeurs patriotes , et les poursuites de la police , ne laissent aucun doute sur la résolution extrême que nous lui prêtons.
Pour qui connaît les ressorts de la politique et sait apprécier les événements , il est évident que les scènes sanglantes du Ghamp-de-Mars sont le résultat d'un infernal complot des dépositaires de l'autorité pour empêcher la pétition des amis de la liberté contre la réhabilitation du tyran ; pour dissoudre les sociétés fraternelles en les inculpant de projets sinistres; pour
rechercher les défenseurs de la patrie , comme des séditieux soudoyés , retenir par la terreur ceux qui pourraient être tentés d'imiter leur exemple , et glacer d'effroi tous les amis de la liberté ; pour faire accepter telle quelle la Constitution sans la sanction du peuple, et pour influencer les élections qui allaient bientôt avoir lieu , à l'occasion de la nouvelle Assemblée , qui devait remplacer la Constituante.
Comme tous les massacres, celui du Champ-de- Mars appellera des représailles. Mais n'anticipons pas sur les faits -, nous avons d'ailleurs à examiner ici encore cette Constitution française , tant prônée, et qui cependant , à la Déclaration des Droits près , est le plus affreux code de lois qui existât jamais , cent fois pire que celui qu'il a remplacé, en ce qu'il a substitué le despotisme légal aux usurpations.
« Une Constitution étant le corps des lois fondamentales de l'État , ne doit avoir d'autre principe que la volonté générale de ses membres : d'autre source que la justice et la raison , d'autre but que la liberté , la paix et la félicité publiques. Lorsqu'elle est l'ouvrage des représentants du peuple, elle n'est encore qu'un simple projet de lois , tant que le peuple ne l'a pas ratifiée ; elle est nulle , tant qu'il ne l'a pas revêtue de sa sanction , car à lui seul appartient de la consacrer , puisqu'il est seul juge de ce qui lui convient. Ainsi , sans son autorisation formelle , aucune puissance sous le soleil n'est en droit d'y ajouter ou d'en retrancher un seul mot. Or, une fois ratifiée , elle devient obligatoire pour tous les citoyens. En s'y soumettant, chaque membre de l'État conserve toujours le droit de travailler à la perfectionner par ses observations ; mais nul fonc-
tionnaire public, chargé de la maintenir, n'a droit de l'examiner que pour mieux se garantir d'y porter atteinte.
« Le dessein des pères conscrits de consacrer la Constitution sans l'avoir soumise à la censure de la nation, est donc le dernier des attentats à la souveraineté du peuple ; comme leur projet de la soumettre à l'acceptation du prince est le dernier des outrages contre la liberté publique, le dernier des abus de la puissance législative.
« Par cette criminelle entreprise , les représentants du peuple cessent d'être de simples chargés de pouvoirs, pour s'en rendre maîtres; dès lors, ils deviennent de perfides machinateurs , qui abusent de leur mission pour usurper -sa souveraine puissance; de vils fripons qui trafiquent de ses droits et de ses intérêts avec la cour ; des traîtres qui rendent le prince arbitre suprême des lois auxquelles il doit, le premier, soumission et obéissance. Dès lors aussi, les lois sont tout ce qu'il veut qu'elles soient, la Constitution n'est plus qu'une institution ministérielle, la Déclaration des Droits n'est plus que la charte des privilèges dont le roi veut bien laisser jouir la nation, et les droits sacrés du peuple ne sont plus que des grâces que le souverain tient du bon plaisir de son premier mandataire » (Ami du peuple, n° 525, 7 août).
Après cette exposition de principes , entrons en matière sur les vices capitaux de la Constitution française.
Commençons par transcrire le préambule.
— Les représentants du peuple français , constitués en Assemblée nationale , considérant que l'ignorance , l'oubli ou le mépris des Droits de l'Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une
déclaration solennelle les droits naturels , inaliénables et sacrés de l'Homme , afin que cette déclaration , constamment présente à tous les membres du corps social , leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs , afin que les ' actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique , en soient plus respectées , afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous.
En conséquence, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Etre suprême , les droits suivants de l'Homme et du Citoyen.
Qui ne serait pas indigné de voir ce préambule cloué à la tête d'un système raisonné d'oppression et de servitude ! mais ce serait mal connaître la tartuferie et la fourberie de nos faiseurs de décrets, que d'être étonné de ce leurre sacrilège.
Après le préambule , vient la Déclaration des droits, en 1 7 articles , ou plutôt en 1 6 , car le seizième n'est qu'une simple maxime de politique.
Art. Ier. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.
II. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté , la propriété , la sûreté et la résistance à l'oppression.
III. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation; nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.
IV. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.
V. La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.
VI. La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants , à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux , sont également admissibles à toutes dignités , places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.
VII. Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi , et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent , expédient , exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis ; mais tout citoyen , appelé ou saisi en vertu de la loi , doit obéir à l'instant -, il se rend coupable par la résistance.
VIII. La loi ne* doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires , et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée.
IX. Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable , s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas
nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.
X. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas Tordre public établi par la loi.
XI. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement , sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.
XII. La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique ; cette force est donc instituée pour l'avantage de tous , et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle a été confiée.
XIII. Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration , une contribution commune est indispensable ; elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.
XIV. Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants , la nécessité de la contribution publique , de la consentir librement , d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette , le recouvrement et la durée.
XV. La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration.
XVI. Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée , ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de Constitution.
XVII. La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé , si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évi-
dcmment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité.
Je ne ferai aucune observation sur cette fameuse déclaration, base sacrée de tout bon gouvernement*, on sait avec quelle audace , quelle astuce , tous ces beaux droits ont été altérés , mutilés , tronqués et même anéantis par les décrets subséquents ; de sorte qu'elle n'est plus aujourd'hui qu'un titre illusoire et vain, mis en pièces par les mains mêmes qui l'ont consacré.
Pour jeter de la poudre aux yeux , et faire croire que la Constitution française est réellement fondée sur les principes énoncés dans la Déclaration des droits, les jongleurs des comités de rédaction l'ont fait suivre du décret qui abolit les titres, les privilèges, les dignités et les distinctions héréditaires de la noblesse , d'ordres , de corporations *, de même que la vénalité des offices publics et tout privilège qui déroge au droit commun de tous les Français. Mais il est faux que les pères conscrits aient , comme ils s'en targuent , aboli toute institution qui blesse la liberté et l'égalité des droits-, puisqu'ils ont commencé par établir, comme base de leur travail, les distinctions les plus humiliantes, les plus injurieuses et les plus injustes , en excluant du droit de cité , de l'éligibilité aux emplois publics et de l'honneur de servir la patrie, la classe innombrable des infortunés , déclarés inactifs , non-seulement aux fonctions d'électeurs, mais d'administrateurs, de juges et de représentants du peuple. Qu'ont-ils donc fait par leurs décrets de la contribution directe de trois journées de travail , de dix journées de travail , et du marc d'argent, que de substituer les distinctions de la fortune à celles de la naissance ; l'influence de l'or à
celle des dignités, la plus vile et la plus funeste des prérogatives , puisqu'elle met toute l'autorité , tous les emplois , toutes les dignités , dans la main des heureux du siècle , et qu'elle donne au gueux parvenu , à l'adroit fripon, le prix, l'humble mérite. Jugez après cela ce qu'il faut penser de ce droit solennel , énoncé dans le VIe article de la Déclaration des droits : Tous les citoyens étant égaux aux yeux de la loi , sont également admissibles à toutes dignités , places et emplois publics, selon leurs capacités , et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.
Suit le titre premier , qui traite des dispositions fondamentales, garanties par la Constitution. En les comparant à la Déclaration qui les précède , on croirait que les pères conscrits n'ont pas entendu que la Constitution garantît également les droits qui y sont énoncés, puisqu'ils n'en rappellent que quelques-uns. On va voir avec quel astuce ils ont annulé ceux-ci, au moyen de petites clauses qu'ils y ont annexées et des lois subséquentes qui les rendent illusoires.
Bornons-nous aux points suivants :
Tout homme est libre d'aller, de rester, de parler, sans pouvoir être arrêté, accusé, ni détenu, que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites. Mais cela se pratique également, et dans les gouvernements arbitraires et dans les gouvernements libres. Cet article n'est donc que du battelage de nos légistes, soudoyés pour jeter de la poudre aux yeux. Or, à leur silence, aux cris des patriotes arbitrairement entassés dans les cachots par les fonctionnaires publics et les alguazils du général, on peut voir le prix qu'il faut attacher à ce privilège. En Angleterre, personne au monde ne peut être arrêté s'il n'est pris en flagrant
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délit , ou mis sous les liens d'un décret de prise de corps. Voilà la liberté.
Les citoyens, disent-ils également, sont libt^es de s'assembler* paisiblement et sans armes. Quand on n'aurait pas vu par le massacre du Champ-de-Mars ce qu'il faut penser de cette liberté , on peut concevoir à quoi elle se réduit par la simple considération que la police est toujours maîtresse de défendre tout rassemblement de citoyens, en le qualifiant d'attroupement séditieux. Le droit qu'ont les citoyens de s'assembler où il leur plaît, et quand il leur plaît, pour s'occuper de la chose publique , est inhérent à tout peuple libre ; sans ce droit sacré, l'État est dissous et le souverain est anéanti ; car , dès que les citoyens ne peuvent plus se montrer en corps, il ne reste dans l'État que des individus isolés; la nation n'existe plus. On voit avec quelle adresse les pères conscrits ont anéanti la souveraineté du peuple, tout en ayant l'air d'assurer la liberté individuelle. En Angleterre , toute assemblée paisible est licite ; la loi ne défend que les attroupements séditieux. Voilà la liberté.
Quant à la liberté de parler, d'écrire et d'imprimer ses pensées, elle est également anéantie par les peines décernées contre les citoyens qui en useraient de manière à déplaire aux scélérats constitués en puissance. Les pères conscrits n'ont-ils pas déjà décerné la peine des galères contre quiconque médirait de la famille royale ou appellerait par son nom Louis l'hypocrite , le fourbe , le traître et le parjure ? N'être responsable qu'au tribunal du public de tout ce qu'on écrit, de tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on publie contre les fonctionnaires publics : voilà la liberté.
Je passerais sous silence le titre second, qui traite
de l'état de citoyen , si pour être citoyen les pères conscrits n'avaient décrété qu'il faut avoir prêté serment de fidélité à la nation, ce qui est juste; à la loi, fût-elle atroce, ce qui est fou; et au roi, simple fonctionnaire public, ce qui est absurde. Mais ce qu'il y a de plus insensé, c'est qu'il faut encore jurer de maintenir de tout son pouvoir la Constitution décrétée -par l'Assemblée nationale constituante, aux années 1 789 , 1 790 et 1 791 - Quoi! ces ignares juristes et ces fripons soudoyés des comités constitutifs se regardent donc comme des êtres infaillibles ? car il faut être infaillible pour prétendre nous imposer l'obligation de ne pas souffrir qu'on touche à leur- besogne. Ils se regardent donc aussi comme les arbitres suprêmes de la nation , qu'ils lient et qu'ils enchaînent à leurs volontés , sans lui permettre de revoir leur travail et de sanctionner leurs décrets. Ils se constituent donc les maîtres absolus du peuple , dont ils usurpent la souveraineté. Petits intrigants , votre ignorance ne rendrait vos prétentions que ridicules si votre vénalité ne les rendait pas criminelles , et il faudrait vous traiter en écervelés si vous n'aviez pas mérité qu'on vous traitât en traîtres. Puisse la nation ouvrir bientôt les yeux \ puissiez-vous moissonner selon vos œuvres !
L'article second du titre III, qui traite des pouvoirs publics , contient deux blasphèmes politiques. L'un consiste à oser avancer que la nation , de qui émane tous les pouvoirs , ne peut les exercer que par délégation. Ce qui la mettrait elle-même dans la dépendance , ou plutôt sous le joug de ses propres mandataires *, témoin la prétention insolente des pères conscrits de donner leurs décrets pour lois fondamentales et immuables de l'État, auxquelles la nation est obligée
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de se soumettre en silence, sans jamais s'aviser d'y toucher. L'autre consiste à oser donner le roi , simple fonctionnaire public , comme représentant de la nation -, sotte prétention dont ils ont eux-mêmes démontré la fausseté, puisqu'ils ne l'ont point admis parmi eux pour faire les lois.
Quelque soin que nos pères conscrits paraissent prendre pour rendre indépendant le Corps législatif, ils ne l'ont pas moins mis sous la dépendance du prince; car les membres de ce Corps doivent être nommés par les électeurs , comme les électeurs doivent l'être eux-mêmes par les citoyens actifs ; car ils ont décrété qu'on cesse d'être citoyen actif par l'état d'accusation ; ce qui rend les accusateurs publics maîtres d'exclure tout patriote de poids des assemblées primaires, conséquemment des assemblées électorales et de l'Assemblée nationale elle-même, puisque pour être électeur et représentant du peuple , il faut être citoyen actif. Voilà donc le prince maître de proscrire du Sénat national les meilleurs citoyens , les plus sincères amis de la liberté •, qui ne voit que pour assurer la pureté du Corps législatif, il fallait excepter des accusations qui emportent déchéance , toutes celles qui ont pour objet la conduite politique des citoyens, tant qu'il n'est point question de malversations , de trahisons. Ajoutez à cela les moyens que le prince a de corrompre la fidélité des députés admis, au moyen de sa liste civile , des places qui sont à sa nomination , du trésor national , dont il a les clefs, et vous conviendrez que rien n'est plus facile pour lui que de disposer des faiseurs de décrets, lorsque le civisme ardent sera un titre d'exclusion , comme il le deviendra infailliblement. Au soin qu'ont eu les pères conscrits de décréter que les membres de
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l'Assemblée constituante seraient éligibles à la prochaine législature , il semble qu'ils étaient jaloux de remplir le Sénat de valets de la cour, comme s'ils avaient redouté que le Corps législatif ne fût pas assez corrompu pour maintenir leurs funestes décrets et assurer le despotisme du monarque qui les a si largement payés. Enfin, ne croirait-on pas qu'ils tremblent que la crainte de l'indignation des commettants ne retienne les commis dans le devoir , à les voir décréter que les députés des départements seront ceux de la nation entière , et que leur liberté ne pourra être gênée par aucun mandat des citoyens qu'ils représentent ? Étrange doctrine pour de simples chargés de pouvoirs, mais qui ne doit pas surprendre dans la bouche des fripons qui se sont eux-mêmes enrichis en trafiquant... de leurs opinions.
Nos faiseurs de décrets , qui marchent d'attentats en attentats , ont mis le comble à leur audace , en statuant que les assemblées primaires se borneront à élire ; c'est donc là empêcher la nation de jamais pouvoir déclarer ses volontés, manifester son vœu, ou même se montrer ; c'est donc la dépouiller de la souveraineté pour en revêtir ses chargés de pouvoirs , ses agents. Sacrilège odieux , bien digne de ces infâmes fripons , qui ont tant de crimes à expier, et qui tremblent qu'on ne leur fasse rendre gorge. . •
Les pères conscrits ont imposé aux représentants de la nation deux serments contradictoires et absurdes , en leur faisant une loi de jurer , au nom de la nation , de vivre libre ou mourir ; puis de jurer individuellement de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution du royaume , décrétée par l'Assemblée constituante, aux années 1789, 1790 et 1 791 ; monument honteux
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de tyrannie. Enfin , ils doivent jurer d'être en tout fidèles à la nation , à la loi et au roi ; absurdité inconcevable , car comment concevoir les représentants de la nation , jurant fidélité à son premier agent , et le souverain à son premier serviteur ?
Passons au chapitre de la royauté , qui contient les prérogatives héréditaires de la caste privilégiée -, exception faite à l'abolition des privilèges héréditaires , en faveur d'une famille d'usurpateurs fortunés. Dans le nombre de ces prérogatives est celle qu'a le chef d'être au-dessus de toutes les lois et de pouvoir impunément se couvrir de tofis les crimes , au moyen du décret qui déclare sa personne inviolable et sacrée.
Us ont aussi statué avec un soin particulier tout ce qui regarde la succession au trône, la régence, les pensions des membres de la famille; ils ont même fait un article constitutionnel de la nomination d'un intendant de la maison du roi , et ils ne disent pas un mot du privilège qu'il a de dispenser de l'observation des lois , en faisant grâce à ceux qui les ont violées. Particularité bien remarquable , et qui ne doit pas étonner, quand on songe combien ils ont eux-mêmes de crimes à expier.
De l'exercice du pouvoir exécutif.
I. Le pouvoir exécutif suprême réside exclusivement dans la main du roi.
Le roi est le chef suprême de l'administration générale du royaume \ en cette qualité , il a seul le choix et la révocation des ministres. Le soin de veiller au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique lui est confié.
5û8 JEAN-PAUL MARAT.
Le roi est le chef suprême de l'armée de terre et de l'armée navale.
Au roi est délégué le soin de veiller à la sûreté extérieure du royaume , d'en maintenir les droits et les possessions.
II. Le roi nomme les ambassadeurs et les autres agents des négociations politiques.
Il confère le commandement des armées, des flottes, et les grades de maréchal de France et d'amiral.
Il nomme les deux tiers des contre-amiraux , la moitié des lieutenants-généraux , maréchaux-de-camp , capitaines de vaisseaux et des colonels de la gendarmerie nationale.
Il nomme le tiers des colonels et des lieutenantscolonels , le sixième des lieutenants de vaisseaux ; le tout en se conformant aux lois sur l'avancement.
Il nomme dans l'administration civile de la marine , les ordonnateurs , les contrôleurs , les trésoriers des arsenaux , les chefs des travaux , sous-chefs des bâtiments civils ; la moitié des chefs d'administration et des sous-chefs de construction.
Il nomme les commissaires auprès des tribunaux.
Il nomme les commissaires de la trésorerie nationale et les préposés en chef à la régie des contributions indirectes.
Il surveille la fabrication des monnaies et nomme les officiers chargés d'exercer cette surveillance dans la commission générale et dans les hôtels de monnaies.
L'effigie du roi est empreinte sur toutes les monnaies du royaume.
III. Le roi fait délivrer des lettres-patentes , brevets et commissions aux fonctionnaires publics qui doivent en recevoir.
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IV. Le roi fait dresser la liste des pensions et gratifications, pour être présentée au Corps législatif, à chacune de ses sessions.
A la vue des pouvoirs donnés au roi et des prérogatives attribuées à la couronne , on se demande avec indignation comment la liberté publique pourrait se soutenir contre les attaques éternelles du monarque, son mortel ennemi -, car la Constitution lui a remis l'administration générale du royaume , la disposition de toutes les forces nationales et les clefs du trésor public. Aussi l'intention de nos faiseurs de décrets n'a-t-elle jamais été que la liberté se soutînt, puisque eux-mêmes ont tout fait pour l'anéantir. Je me suis élevé tant de fois contre l'audace avec laquelle ces infidèles mandataires remettaient entre les mains du prince tous les ressorts de l'autorité , que je n'ai pas le courage de revenir sur ces affreux attentats. Je me bornerai donc ici à relever la maladresse avec laquelle les rédacteurs soudoyés de l'acte constitutionnel ont stipulé les prérogatives de la couronne , en rappelant le dernier paragraphe de l'article second du chapitre îv de la sixième section du titre III , qui fait un article constitutionnel de l'obligation de frapper à l'effigie du roi toutes les monnaies du royaume , et qui ne dit mot de la légende nationale, comme s'ils n'avaient été jaloux de stipuler que les intérêts du monarque.
De l'administration intérieure.
Tout ce qui a trait à cette branche de gouvernement n'est pas moins vicieux que tout le reste. Les administrateurs sont bien nommés par le peuple , mais ils ne dépendent point de lui , car il ne peut ni les
réprimer ni les destituer. Comme ils sont tous directement sous la main du roi, constitué maître d'annuler leurs actes et de les suspendre eux-mêmes de leurs fonctions , ils ne sont au vrai que des régisseurs royaux dévoués à ses ordres et toujours prêts à se prostituer à ses volontés. On peut en juger par le ton des adresses que les administrateurs de tous les départements ont fait passer à l'Assemblée , dans toutes les occasions où les faiseurs de décrets ont attenté à la souveraineté du peuple, et notamment après l'évasion de la famille Capet
On connaît si bien les vices des pouvoirs attribués à la couronne, eu égard aux relations extérieures du royaume , que ce n'est pas la peine d'y revenir , après tout ce qu'on a publié sur les dangers de l'initiative de la guerre.
A l'article qui traite de la procédure criminelle , les comités de rédaction ont omis un décret bien essentiel au maintien de la liberté, celui qui ordonne que le détenu sera interrogé dans les vingt-quatre heures. On peut en juger par les abus de sa violation , par l'oppression cruelle sous laquelle ont gémi , depuis deux ans, tant de patriotes innocents, que les fonctionnaires publics, vendus à la cour, ont fait entasser dans les prisons et qu'ils y ont retenu au secret des mois entiers pour assouvir une basse vengeance.
Au demeurant', voulez-vous juger du nouvel ordre judiciaire, voyez la tyrannie que les tribunaux ont exercée sur les patriotes, au mépris des lois, et la protection qu'ils ont accordée aux conspirateurs , au mépris de l'indignation publique.
Le titre IV, qui traite de la force publique, contient deux dispositions alarmantes et destructives de toute
liberté. L'une est que toutes les parties de la force publique employées contre les ennemis du dehors, agissent sous les ordres du roi ; l'autre est que la force publique est essentiellement obéissante, et que nul corps armé ne peut délibérer : ce qui transforme les soldats - citoyens et les citoyens - soldats en satellites royaux. Sans doute, les soldats de la patrie se doivent à la défense de l'État contre les ennemis du dehors , et dans ce cas ils doivent obéissance à leurs chefs dans tout ce qui ne tend pas à compromettre le salut public : ce qui suppose la résistance aux ordres de leurs chefs , dans tout ce qui est contraire à leur fidélité à la patrie.
Que l'un des généraux qui commande sur nos frontières , vendu à la cour, vienne à ordonner aux troupes sous ses ordres, non-seulement de laisser entrer l'ennemi , mais de se joindre à lui pour porter dans tout le royaume la désolation et la mort; je demande où est l'homme de sens qui ait le front de soutenir que ces troupes doivent obéissance à ce général perfide ? Voilà donc l'armée devenue dans ce cas, et avec raison , corps délibérant, au mépris des décrets. A combien plus forte raison les gardes nationaux , qui ne doivent jamais être que les soldats de la patrie, doivent-ils opposer de la résistance aux ordres de leurs officiers, lorsqu'ils leur commandent de faire feu ou d'égorger leurs concitoyens, leurs amis, leurs frères. Que les soldats renoncent à leur raison et cessent de la consulter dès qu'on leur ordonne de marcher contre les citoyens, à l'instant ils ne sont plus que d'aveugles satellites , de lâches assassins, des bourreaux, et les plus cruels ennemis de la patrie. Cette doctrine est si lumineuse, si pressante, si essentielle au salut du
peuple, que les rédacteurs des Révolutions de Pai^is ont abandonné , pour la professer , leurs principes d'obéissance aveugle aux mauvais décrets ; et que le trembleur Audouin , du Journal universel, a commencé à l'adopter. Je ne m'applaudis pas d'avoir été le premier et le seul à la prêcher hautement , parce qu'il ne faut que du sens commun et un peu d'énergie pour en être l'apôtre; c'est à elle que nous devons la Révolution-, et si les pères conscrits, Bailly et Mottier , n'avaient pas répandu tant d'or parmi la canaille des bataillons parisiens pour la faire abandonner ; s'ils n'avaient pas soudoyé tant de plumes vénales pour prêcher la force essentiellement obéissante , cette salutaire doctrine aurait déjà cimenté notre liberté et notre bonheur; elle aurait fait massacrer tous les chevaliers du poignard, le 28 février; elle aurait fait tomber la tête de Bailly, de Mottier et de tout l'état-major, le 18 avril; ou elle aurait fait tomber leur tête le jour du massacre du Champ-de-Mars ; car il ne suffit pas au maintien de la liberté de résister aux ordres des traîtres constitués en autorité , il faut encore s'en défaire sans merci. Mais le moyen de faire adopter cette sainte doctrine de l'ignare multitude , lorsque ceux qui se mêlent d'endoctriner le peuple l'ont combattue deux ans entiers , et qu'il a fallu que les machinations des ennemis publics aient mis la patrie à deux doigts de sa perte, pour leur ouvrir enfin les yeux.
Enfin, les pères conscrits terminent l'acte constitutionnel par un article qui en remet le dépôt à la fidélité du Corps législatif, du roi et des juges; à la vigilance des pères de famille , des épouses et des mères ; à l'affection des jeunes citoyens , au courage de tous les Français. C'est-à-dire qu'ils en rendent garants tous
les membres de l'État, tant ils redoutent qu'on y change un seul point.
Ce honteux monument de servitude, d'oppression et de tyrannie, sera donc éternel comme l'opprobre de leurs auteurs, à moins que la nation indignée, rentrant tout à coup dans ses droits , n'ordonne la reconstruction de cet édifice monstrueux (Ami du peuple, nos 53i-532).
Quelque danger qu'il y ait aujourd'hui à s'expliquer avec franchise sur le compte des fonctionnaires publics, je ne changerai pas de ton , ne sachant point capituler avec mes devoirs ni trahir ma conscience. Pour moi, le prince ne sera jamais qu'un tyran ; ses ministres des traîtres atroces; ses valets, faiseurs de décrets, de perfides scélérats; et presque tous les fonctionnaires publics , des fripons prostitués. Atroces légistes , vous prétendez que la censure ne morde pas sur vous ? Soyez donc intègres , soyez des gens de bien , de vrais amis de la patrie , c'est le seul moyen convenable d'imposer silence à la calomnie et de vous faire respecter même des méchants.
Je termine par cette maxime importante , qu'il ne faut jamais perdre de vue : la Révolution ne s'est faite parmi nous que pour rompre nos fers, et nous avons chargé nos représentants de faire une Constitution juste et libre -, leurs décrets sont presque tous oppressifs et iniques; loin de nous y soumettre, nous devrions les anéantir, supplicier leurs auteurs, et recommencer l'ouvrage, jusqu'à ce que nous ayons un gouvernement juste et sage, ou bien tous nos efforts pour nous rendre libres n'auront servi qu'à river nos fers ( Ami du peuple, n° 538).
Nous avons suffisamment cité pour faire connaître et
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les constituants et l'esprit des prétendues lois avec lesquelles ils venaient d'enchaîner la nation. Un peuple qui s'accommode d'une Constitution qui, au préambule, reconnaît solennellement les Droits de l'homme et du citoyen , pour les annihiler ensuite, sous prétexte de les organiser ; un peuple qui ne se soulève pas d'indignation contre ses mandataires infidèles , traîtres et oppresseurs, pour les décimer comme d'affreux tyrans, un tel peuple n'est point digne de la liberté. Non, la liberté n'est pas faite pour nous autres Français ; nous sommes trop ignares , trop vains , trop présomptueux , trop lâches , trop vils , trop corrompus , trop attachés au repos et aux plaisirs , trop esclaves de la fortune , pour connaître jamais le prix de la liberté. A tous ces vices de caractère , se joint une grande mollesse , suite nécessaire de notre commerce continuel avec les femmes-, mollesse qui produit tous les effets de la lâcheté , qui nous empêche de nous défaire de nos oppresseurs, qui nous les fait supporter avec une patience inconcevable, et qui nous permet rarement de prendre un parti vigoureux. Cessons d'élever nos clameurs contre les hommes corrompus qui nous vexent et nous oppriment, puisque nous avons eu la sottise de leur confier nos pouvoirs, et que nous n'avons pas le courage de les punif de l'abus qu'ils en ont fait.
De bons citoyens , mais qui s'illusionnent sans cesse , prétendent qu'une nouvelle législature ou une Convention nationale rétablira la liberté en réformant les lois. Mais où prendre , pour composer ce Sénat, des hommes éclairés, intègres et incorruptibles ? C'est folie de faire dépendre la réforme d'un gouvernement des vertus d'hommes ignares , de vils égoïstes , uniquement occupés de leurs intérêts ou de leurs plaisirs.
La sagesse voulait que dans l'état actuel des choses on ne la fît dépendre que des lois de la nécessité-, or, j'ai indiqué le moyen de faire une Constitution parfaite en conservant nos fripons de pères conscrits, et de faire ensuite marcher la machine à merveille , dût-on n'avoir nommé aux emplois que des fripons, pourvu que le peuple se donnât un chef éclairé et incorruptible , et qu'il exécutât ses ordres sans balancer , au lieu de passer son temps à bavarder dans les cercles, sur les places publiques ou dans les cafés. Au lieu de perdre son temps à faire des motions dans les clubs et dans les sociétés, il fallait combattre, car la liberté ne peut s'acquérir qu'en combattant ; ou plutôt , il fallait agir pour se défaire des ennemis de la Révolution , que la prise de la Bastille avait attérés. Et comme le peuple est incapable de conduire aucune entreprise , il aurait dû sentir la nécessité de se nommer un chef, auquel il n'aurait confié qu'un pouvoir momentané, mais sans bornes , pour chasser du Sénat et des emplois les ennemis de l'égalité et de la liberté , les tenir abattus et les exterminer à l'instant qu'ils auraient essayé de se relever.
Ce n'est qu'en revenant à ce plan que la liberté peut s'établir parmi nous , si tant est qu'elle ne soit pas perdue pour toujours.
Le peuple va montrer, une fois de plus, ce dont il est capable. Déjà les élections , dans toute la France , révèlent son absence de lumière et son manque de civisme •, partout on voit nommés pour députés à la prochaine législature des procureurs généraux et des
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administrateurs de département ; des procureurs-syndics et des administrateurs de districts ; des maréchaux de camp, des commandants de gardes nationaux et des colonels de régiments ; des membres de directoires , des maires, des juges de tribunaux, des juges de paix, des commissaires de guerre, des prélats scandaleux, des académiciens, des juristes, etc.; c'est-à-dire des suppôts de l'ancien régime et des créatures de la cour, que les intrigues des agents ministériels avaient portés aux places du nouveau régime pour arrêter le triomphe de la liberté et favoriser la contre-révolution. La plupart des départements ont même choisi pour leurs délégués des ennemis connus de la patrie. Mais ce sont surtout les électeurs du département de Paris qui se distinguent' par le choix le plus honteux : à un La Cépède, ancien satellite royal et pensionnaire du roi, et Garran-Coulon, homme faible et timide , qui les premiers réunirent les suffrages, ils ont donné pour collègues Pastoret, conseiller à la cour des aides , dont il méconnut toujours les fonctions pour courir après un fauteuil de l'Académie ; Broussonnet, le mauvais singe de Pastoret, mais dont il serait le maître si son esprit allait de pair avec son cœur ; Bigot-Préameneu , cet Esculape qui , faute de patients, se fit secrétaire de district, qu'un vain babil fit juge de paix, et que l'intrigue vient de faire père conscrit ; Cérutti , panégyriste du vénal Mirabeau , parasite rampant à la table de Noailles , et déhonté flagorneur de Necker; Gouvion , l'âme damnée de Mottier, ce chef des ennemis de la patrie, et la cheville ouvrière des traîtres et des conspirateurs.
Ce choix du corps électoral parisien est indigne , honteux , alarmant. On verra donc nos électeurs continuer à faire entrer dans le Sénat de la nation tous les
hommes à deux faces qui ont de l'adresse et des poumons, tels qu'un Chamfort , vil flagorneur de Condé, qu'il abandonna au moment où il le vit délaissé de la fortune; un Gondorcet, adroit intrigant qui a le talent de prendre des deux mains, et fourbe sans pudeur, qui , sans rougir , eut le front de débiter au Cirque son discours républicanique , après avoir rédigé si longtemps le journal du club ministériel.
Après avoir vainement démontré au peuple la nécessité de bonnes élections , après avoir disséqué politiquement chaque candidat choisi par le corps électoral parisien , il ne restait à Marat d'autre moyen pour les faire échouer que de déchirer le voile qui cachait les turpitudes de quelques-uns et celles de quelques autres, parvenus ou aspirants.
A tort ou à raison , il nous semble que c'est un peu dans ce sens qu'il faut interpréter la publication insolite d'un pamphlet incisif contre les savants , les académies et les académiciens , intitulé : Les charlatans MODERNES , OU LETTRES SUR LE CHARLATANISME
académique, annoncé dans Y Ami du peuple du 9 septembre 1791 , et livré au public le lendemain , c'està-dire en plein mouvement électoral. Nous réservons l'analyse de ce pamphlet , afin de ne pas intervertir l'ordre de certains faits d'un intérêt bien supérieur.
On se souvient de la marche inquiétante des élections ; elle était de nature à jeter le désespoir dans l'âme de l'ami du peuple et à le plonger dans un découragement complet , après les efforts multipliés qu'il avait faits pour réveiller le peuple de son apathie invincible. Aussi disait-il : a Je recevrai presque comme un bienfait une mort qui m'empêchera d'être témoin
des maux que je vois inévitables. » Accablé de dégoûts, de fatigues , de souffrances physiques , gagnées au contact de l'air vicié des souterrains dans lesquels il était obligé de vivre pour échapper à ses nombreux ennemis , parfois il était contraint de poser la plume ; le 10 juillet, par exemple, il suspendait la publication de sa feuille , après avoir rempli celle de la veille , faute de forces , par un discours de Robespierre -, le 1 1 , il se soulevait sur son lit de douleurs pour joindre sa voix à celle de tous les français amis de la liberté, en faveur des derniers infortunés patriotes de Château- Vieux, échappés au carnage de Nancy, jetés dans les fers et traînés sur les galères de Brest par les ordres de l'exécrable Bouille. Le 12, surmontant encore ses souffrances et renonçant au soin de sa triste et douloureuse existence , il rassemble le peu de force qui lui reste pour fixer l'opinion publique sur le roi traître et parjure que l'Assemblée nationale s'acharne à vouloir réhabiliter. A peine remis, n'écoutant que la voix du devoir et celle de la patrie , il reprend avec une nouvelle ardeur la guerre aux fripons , aux traîtres , et la défense des opprimés. Mais bientôt, désespérant" de ramener jamais les parisiens au sentiment de leurs droits , voyant les électeurs mettre eux-mêmes le sceau aux malheurs publics , il songe à quitter définitivement cette plume qu'il a consacrée depuis trois ans à la défense des droits de la nation et de la liberté. Le peuple est mort depuis le massacre du Champ-de- Mars , écrit Marat le 11 septembre; vainement m'efforcerai-je de le réveiller ; aussi vais-je y renoncer , et probablement pour toujours. Le 20, des chagrins domestiques de toute espèce venant s'ajouter au désespoir du patriote , Marat prend congé de ses conci-
ÉCOLE DU CITOYEN. 5lO,
toyens, et le 21 voit paraître les derniers adieux de l'ami du peuple à la patrie.
Nous avions conquis la liberté par la plus étonnante des Révolutions , dit-il , mais à peine en avons-nous joui un jour, nous l'avons laissée perdre par notre stupidité, par notre lâcheté, et nous en sommes plus loin aujourd'hui qu'avant la prise de la Bastille.
On veut que nous ayons des lois qui établissent nos droits , j'ai démontré cent fois que ces lois sont dérisoires ; mais quand elles ne seraient pas oppressives elles-mêmes , cçux qui sont chargés de leur exécution ■ sont les plus implacables ennemis de la patrie; ils les font taire ou parler à leur gré ; tour à tour ils les interprètent en faveur des ennemis et contre les amis de la liberté , et toujours les défenseurs des droits du peuple sont immolés avec le glaive de la justice.
Quand on voit d'un œil attentif la chaîne des événements qui préparèrent et amenèrent la crise du 14 juillet, on sent que rien n'était si facile que la Révolution; elle tenait uniquement au mécontentement des peuples , aigris par les vexations du gouvernement et la défection des soldats, indignés de la tyrannie de leurs chefs. Mais quand on vient à considérer le caractère des Français , l'esprit qui anime les différentes classes du peuple , les intérêts opposés des différents ordres de citoyens , les ressources de la cour et la ligue non moins formidable des ennemis de l'égalité, on sent trop que la Révolution ne pouvait être qu'une crise passagère , et qu'il était impossible que la liberté
se soutînt par les causes qui l'avaient amenée
La faction du despote divisa entre eux, par des distinctions funestes, ceux qui avaient les armes à la main ; séduisit les sots par de fausses promesses ; tous
ceux qui voulurent se vendre furent achetés , et le parti des amis de la liberté ne se trouva plus composé que des classes indigentes, sans lumières, sans moyens, sans chefs, uniquement défendues par quelques hommes vertueux, mais sans autorité, et quelques écrivains patriotes sans pouvoir.
Dès que le législateur, qu'avait corrompu la cour, se vit appuyé par la force, il ne songea plus qu'à saper l'édifice qu'il avait feint d'élever à la liberté dans les crises orageuses , et bientôt la nation entière fut remise aux fers par les mains mêmes qu'elle avait chargées de les rompre , et auxquelles elle avait imprudemment abandonné le soin de ses intérêts les plus chers
Malgré la réunion de tant d'obstacles , la patrie aurait néanmoins triomphé , et la liberté se serait enfin solidement établie , si les classes indigentes , c'est-à-dire si la masse du peuple avait pu sentir la nécessité de se choisir un chef éclairé et intègre pour abattre les têtes criminelles et empêcher les traîtres de fuir , seul moyen qui nous était laissé pour nous soustraire à la tyrannie, et que j'ai vainement proposé tant de fois, quand il était temps encore d'y avoir recours. La perte de la patrie me paraissant assurée, je n'ai plus songé qu'à la retarder, dans l'espoir que quelque événement imprévu pourrait enfin ouvrir les yeux du peuple et l'arrêter sur le bord de l'abîme où ses implacables ennemis s'efforçaient de l'entraîner.
Tout ce qu'un homme de sens et un homme de cœur pouvaient faire pour sauver sa patrie ,' je l'ai fait pour défendre la mienne. Seul et sans appui, j'ai combattu deux années entières contre les commissaires de sections, les administrateurs municipaux, les chefs de la police,
les cours de justice, le tribunal d'État, le gouvernenement , le prince , l'Assemblée nationale elle-même , et souvent avec succès. J'ai dévoilé les noirs desseins de la cour, éventé ses pièges, ses artifices, ses complots; j'ai déconcerté les conspirateurs, préparé la chute du Ghâtelet et précipité celle du ministre adoré. J'ai démasqué le général parisien , soulevé l'armée et la flotte contre leurs chefs oppresseurs ; plus d'une fois j'ai rappelé le législateur à ses devoirs, dénoncé sa complicité, ses honteux projets, sa marche insidieuse, ses attentats; plus d'une fois j'ai forcé ses comités vendus à se retirer , à suspendre ou à réformer leurs projets de décrets ; j'ai lutté contre les oppresseurs de toutes dénominations ; j'ai arraché cent mille victimes à la tyrannie judiciaire. Plus d'une fois , j'ai fait pâlir le tyran sur son trône et récuser ses affreux suppôts.
Toujours en guerre contre les traîtres à la patrie , indigné de leurs turpitudes et révolté de leurs atrocités, je leur ai arraché le masque , je les ai donnés en spectacle , je les ai couverts d'opprobre -, j'ai méprisé leurs calomnies , leurs impostures , leurs diffamations ; j'ai bravé leur ressentiment , leur fureur. En butte à leur rage , j'ai été poursuivi tour à tour par les ministres et l'administration municipale ; tour à tour j'ai été décrété par le tribunal de police , par le Ghâtelet , par le législateur. Loin de fléchir devant ces cruels ennemis de la liberté, et d'abandonner lâchement la cause du peuple , j'ai redoublé d'énergie. Vingt expéditions militaires , dirigées contre moi , et une armée entière , mise en campagne pour m'enlever au peuple , n'ont fait qu'augmenter mon audace. Ma tête a été mise à prix; cinq cruels espions mis à mes trousses , et deux mille
assassins payés pour m'égorger , n'ont pu un instant m'engager à trahir le devoir.
Pour échapper au fer des assassins, je me suis condamné à une vie souterraine ; relancé de temps à autre par des bataillons d'alguazils , obligé de fuir, errant dans les rues au milieu de la nuit , et ne sachant quelquefois où trouver un asile ; plaidant au milieu des fers la cause de la liberté , défendant les opprimés la tête sur le billot , et n'en devenant que plus redoutable encore aux oppresseurs et aux fripons publics. Ce genre de vie, dont le simple récit glace les cœurs les plus aguerris , je l'ai mené dix-huit mois entiers sans me plaindre un instant, sans regretter ni repos ni plaisirs, sans tenir aucun compte de la perte de mon état, de ma santé, et sans jamais pâlir à la vue du glaive toujours levé sur mon sein. Que dis-je ? je l'ai préféré à tous les avantages de la corruption , à tous les délices de la fortune , à tout l'éclat d'une couronne. J'aurais été protégé , carressé , fêté , si j'avais simplement voulu garder le silence ; et que d'or ne m'aurait-on pas prodigué si j'avais voulu déshonorer ma plume! J'ai repoussé le métal corrupteur, j'ai vécu dans la pauvreté , j'ai conservé mon cœur pur. Je serais millionnaire aujourd'hui si j'avais été moins délicat et si je ne m'étais pas toujours oublié. Au lieu des richesses que je n'ai pas , j'ai quelques dettes , que m'ont endossées les infidèles manipulateurs auxquels j'avais d'abord confié l'impression et le débit de ma feuille. Je vais abandonner à ces créanciers les débris du peu qui me reste , et je cours, sans pécule, sans secours, sans ressources, végéter dans le seul coin de terre où il me soit encore permis de respirer en paix, devancé par les clameurs de la calomnie, diffamé par les fripons publics que j'ai
démasques , chargé des malédictions de tous les ennemis de la patrie , abhorré des grands et des hommes en place , et noté dans tous les cabinets ministériels comme un monstre à étouffer , peut-être ne tarderai-je pas à être oublié du peuple , au salut duquel je me suis immolé ; heureux si les regrets des patriotes m'y accompagnent; mais j'y porte le témoignage honorable de ma conscience , et j'y serai suivi de l'estime des âmes fortes.
« Quelque affreux qu'ait été mon sort pendant ma longue captivité, et quelque triste que soit la perspective qui s'ouvre devant moi , je ne me repentirai jamais des sacrifices que j'ai faits à la patrie et du bien que j'ai voulu faire à l'humanité.
« J'ai combattu sans relâche jusqu'à ce jour, et je n'ai pas quitté la brèche que la place ne soit emportée. S'il est en France un seul homme instruit et déterminé qui ose me reprocher d'avoir trop tôt désespéré du salut public, et de manquer de constance, qu'il vienne prendre ma place et qu'il la garde huit seuls jours.
« Citoyens , je ne vous demande ni regrets , ni reconnaissance, ne conservez pas même le souvenir de mon nom, mais si jamais quelque coup imprévu du destin vous ramenait la victoire, souvenez-vous de la fixer en profitant de vos avantages , et n'oubliez jamais , pour assurer votre triomphe , les conseils d'un homme qui ne respirait que pour établir parmi vous le règne de la justice et de la liberté. »
L'histoire moderne , l'antiquité même , offre-t-elle un modèle plus parfait des vertus civiques ? Quel cœur ouvert aux nobles sentiments ne serait rempli d'admiration pour un dévouement aussi rare ; quel exemple pour le citoyen qui consacre sa vie , ses talents , à la
patrie ; quel modèle pour exercer le génie des artistes , et quelle gloire pour la nation qui marcherait dans la voie politique tracée du sang et des larmes de l'ami du peuple ! Si un jour la réparation est proportionnée à l'oubli et à l'ingratitude du peuple français, la plus haute des pyramides de l'antique Memphis serait à peine digne d'être le piédestal de ce colosse révolutionnaire.
Il n'y a qu'un moment , nous signalions des chagrins domestiques de toute espèce , venant s'ajouter au désespoir de l'ami du peuple ; laissons-le lui-même nous peindre un des faits de sa vie si tragique, qu'on la prendrait volontiers pour une légende du moyen âge :
« L'histoire de ma vie , depuis l'instant où j'ai pris la plume pour défendre la patrie contre ses tyrans jusqu'à celui où je l'ai posée, ne pouvant plus la sauver, est si fertile en événements singuliers , en mouvements tumultueux, en succès, en revers, en coups du sort-, j'ai combattu si longtemps contre la tyrannie -, j'ai lutté tant de fois contre les coups de la fortune; j'ai été l'objet de tant d'attentats, de tant d'outrages, de tant de diffamations ; j'ai été environné de tant de périls , je leur ai échappé d'une manière si peu commune , qu'il n'est peut-être aucun roman dans le monde qui offre plus de traits neufs et piquants que le simple historique de ma captivité. Peut-être emploierai-je, un jour, à le jeter sur le papier le repos que je vais chercher sur la terre étrangère, et que je ne puis plus espérer dans la patrie asservie. En attendant , je vais consigner ici un dernier trait ; puissent les âmes hon-
nctes ne pas souiller par des soupçons injurieux la pureté des sentiments qui m'y ont exposé ! Elles fondraient de compassion si elles savaient que les maux que m'ont fait les ennemis de la liberté ne sont que la moindre partie de ceux que j'ai soufferts; qu'à l'ennui , la tristesse , la cruauté de ma situation politique , se sont joints mille dégoûts étrangers ; que , dévoré de chagrins domestiques de toute espèce , j'ai été tour à tour la victime de l'indiscrétion, de l'infidélité et de ma confiance aveugle ; qu'un ridicule amour , caché sous le voile de l'amitié pour me séduire , a puni mon insensibilité (i) en m'abreuvant de longues amertumes; que la froide et timide vieillesse d'un prétendu ami a plus d'une fois défiguré mes écrits, qu'un éditeur vendu, pour me réduire au désespoir, mutilait toujours. »
A la suite de cet exorde , qui porte la date du 20 septembre 1791, est publiée la lettre suivante :
Lettre de l'ami du peuple à MUe F*** (2).
« Je suis pénétré de douleur ^ Mademoiselle , à l'ouïe des désagréments que vous éprouvez à mon sujet , de la part d'un homme féroce qui n'a sur vous ni les droits de l'hymen , ni les droits de l'amour , qui abuse
(1) Peut-être quelque nouvel Esquiros, dans le but de broder un roman; quelque Lamartine, Chéron de Villiers ou autres, dans le but de calomnier, tentera-t-il de lever le voile qui couvre encore l'amour ridicule payé de l'insensibilité de Marat; qu'ils agissent à leurs risques et périls, ils peuvent compter sur nous pour en appeler au tribunal du public.
(2) Depuis Esquiros, tous les biographes qui l'ont reproduit sans examen, ont cru trouver une demoiselle Flcury, de la Comédie Française, dans la personne désignée ici par l'initiale F*'*. Tristes exemples de la légèreté de ces écrivains.
cruellement de votre reconnaissance pour quelques soins qu'il a pris de vous exercer dans un art où vous cherchiez un moyen de vivre dans une heureuse indépendance ; qui a poussé la brutalité jusqu'à vous faire porter des marques de sa violence ; qui s'efforce de vous attacher à son sort, pour faire de vous une honteuse servante, et qui ne craint pas de vous retenir aujourd'hui en chartre-privée , pour vous empêcher de recevoir les conseils de l'amitié (i). Ne craignez plus de faire valoir vos droits ; si les personnes suspectes ou perfides dont il vous a environnée ne vous ont pas déjà fait perdre la résolution de vous affranchir d'un joug aussi révoltant , ouvrez une croisée , appelez du secours, et traduisez devant le magistrat l'homme indigne qui abuse de la sorte de votre timidité naturelle, et qui a fait de vous une esclave. Mais en attendant que la loi vous venge, cherchez un asile chez vos tantes, et puis retournez dans votre province, au milieu de vos parents ; l'existence la plus humble , dans la maison paternelle, est préférable cent fois à l'aisance trompeuse que vous seriez réduite à acheter si cher.
« Peut-être votre oppresseur criaillera-t-il qu'il est affreux de prendre de la sorte les intérêts d'une étran-
(i) Sera-t-il donc toujours si difficile, toujours si dangereux, de faire le bien? L'honnête homme ne pourra-t-il jamais écouter la voix de l'humanité et se livrer aux mouvements d'un cœur généreux, sans faire un retour intéressé sur lui même, sans s'exposer à mille désagréments, à mille périls, sans s'entendre déchirer par les méchants; et qui pis est,' sans fournir contre lui des armes à la calomnie? Mais quoi 1 l'ami du peuple calculerait- il avec ses devoirs; flotterait-il entre la crainte de compromettre sa réputation et celle de tendre une main secourable au faible opprimé? Jamais! et quelles que soient les suites de sa philanthropie, son choix est tout fait , car il craint encore moips les clameurs des esclaves du préjugé que la voix des remords.
gère contre un homme qui nous a donné asile ; peut-être aussi les personnes honnêtes , mal instruites par ses clameurs , m'accuseront-elles d'avoir violé l'hospitalité. Je les en fais juges. Or, je leur demande, avant tout, s'il est quelque considération qui doive empêcher un homme sensible de défendre la faiblesse opprimée ? Que devait donc faire, dans une pareille circonstance, l'ami du peuple , qui a consacré sa vie à combattre la tyrannie sous quelque forme qu'elle se montre ? Qu'ils me disent ensuite ce que je puis devoir à un homme qui m'a pris en pension chez lui dans un temps où je sortais librement , et qu'il n'y avait aucun risque à courir pour lui à m'avoir à sa table -, dans un temps où les patriotes , qu'il singeait , m'appelaient l'ange tutélaire de la France-, dans un temps qu'il n'avait d'autre motif de me recevoir que cette ridicule vanité qui porte tant de sots à se rapprocher des hommes qui font du bruit , toujours regardés comme des bêtes curieuses; ce que je puis devoir à un homme qui, reniant la patrie à l'instant où il y eut du danger à la défendre , et n'osant pas avouer ses craintes , prit le parti de m'obliger , à force de dégoûts , à chercher une autre demeure; à un homme qui, méprenant pour juge de ses démêlés, me faisait un crime de ne pas approuver ses emportements, et qui, pour s'excuser, me disait ensuite : Vous save\ bien que je suis un cheval ; à un homme qui , furieux de voir sa victime prête à lui échapper, attribua à mes conseils ce qui n'était que l'effet de ses mauvais traitements poussés à l'excès ; à un homme qui se livra à sa rage, et mit tout en œuvre pour troubler mon nouvel asile, pour effrayer l'honnête citoyen chez lequel il m'avait conduit luimême, pour exposer sa maison à être saccagée par
une brutale soldatesque, et me livrer à la fureur des ennemis de la patrie , qui ont juré ma mort.
« Vous allez juger de sa perfidie , de son atrocité.
« Il y a quelques jours que , pour alarmer mon hôte, il lui dépêcha une bégueule contre laquelle il m'avait débité mille horreurs, laquelle m'en veut cruellement depuis que je ne suis plus la vache à lait, dont une personne (en qui j'avais une confiance aveugle, et à qui j'avais abandonné la conduite de mes affaires) l'engraissait à mes dépens, ce qu'il a été le premier à m'apprendre. Il menaçait de me livrer, si dès le soir même on ne me refusait pas le couvert. Dès le lendemain matin il exécuta ses menaces. Un commissionnaire apporta au maître du logis un billet écrit sous un faux nom , et conçu en ces termes : « Noël prévient Monsieur un tel , qu'il a che\ lui une personne qui lui fait courir de grands dangers. » Ce billet m'est remis avec prière de ne pas exposer mon bienfaiteur , ce que ma délicatesse ne m'aurait pas permis de faire , quelque danger qu'il y eût pour moi de changer d'asile.
« Ne se fiant point à ses espions, voici le moyen qu'il employa pour savoir si j'étais délogé. A midi et demi , il envoya , par un second commissionnaire , un billet décacheté, à l'adresse de M. un tel, pour être remis à M. Marat. Ce billet, écrit de sa main, portait ces mots : « M. Marat , ne perde\ pas un instant pour vous mettre en sûreté. » Moyen d'autant plus infâme , qu'il employait à me perdre le voile même de l'humanité.
« La dame du logis eut l'inattention de recevoir ce billet sans lire la suscription ; c'était donner au porteur l'assurance indirecte que j'y étais encore. Elle me présente ce billet. En voyant mon nom en toutes lettres ,
les conséquences de ce noir artifice se présentèrent à la fois à mon esprit , et je m'écriai involontairement : C'en est donc fait , je suis perdu 1 Je l'aurais été infailliblement , si le commissionnaire avait su lire , ou s'il l'eût présenté à quelque soldat ou à quelque ennemi de la Révolution , dont nos rues sont pleines , pour demander l'adresse. Bientôt la maison eût été investie et j'aurais été haché par de féroces satellites qui s'en seraient fait un mérite auprès de leur général, bien connu pour n'être pas de mes amis.
« La première pensée qui me vint fut que ce lâche hypocrite m'avait vendu , et qu'un émissaire de la police avait été chargé de ce billet, dont 'la tournure portait l'empreinte de l'artifice le plus en usage pour découvrir les victimes de la tyrannie. Mes papiers étaient étalés sur la table , je m'empressai de les mettre hors de vue. Les satellites de Mortier pouvaient n'être qu'à deux pas, comment leur échapper? La dame du logis, qui s'y trouvait seule avec moi, voulait me cacher dans une armoire-, je rejetai ce petit moyen, je fis toilette à la hâte, et je passai chez un voisin réputé bon patriote ; il me reçut avec plaisir et sans témoigner la moindre crainte, lui-même il avait éprouvé des persécutions et il avait l'âme aguerrie. Après m'être livré un moment à de tristes réflexions sur les dangers que mon zèle à défendre l'innocence opprimée et le peuple tyrannisé avaient toujours attiré sur ma tête , je ne songeai plus qu'aux moyens de m'y dérober. Je sentais bien que l'obscurité de la nuit pouvait favoriser mon évasion , mais je craignais de l'attendre , presque certain que si je donnais le temps à l'émissaire de rendre compte de sa mission , la maison serait bientôt entourée d'espions et d'alguazils. Les prévenir en dé-
logeant , me sembla le plus sage , et je pris à l'instant ce parti, quelque téméraire qu'il parût. J'y étais d'ailleurs déterminé par une autre considération. Sûr d'être haché par la soldatesque , ne voulant pas tomber vivant dans ses mains, résolu à périr de la mienne, et craignant d'exposer mon hôte à une scène de cette nature, je préférai cent fois périr sous les yeux du peuple, pour lequel je m'étais fait anathème. Pour ne point paraître suspect et mieux tromper les espions qui pouvaient être en embuscade , je voulus donner le bras à une dame. Tandis qu'elle était à passer une robe, j'entendis beaucoup de bruit dans la rue (i), j'armai mes pistolets, dans l'attente du fatal moment. Ce n'était qu'une fausse alerte. La dame arrive, et nous partons après avoir prié quelqu'un de s'assurer s'il n'y avait personne de suspect dans la loge du portier ou quelques mouchards aux aguets devant la maison. Me voilà donc courant les rues en plein jour, avec autant d'assurance que peuvent en avoir les traîtres à la patrie. Nous gagnâmes les champs du boulevard neuf, et nous passâmes cinq heures à attendre la brune. Rentré dans Paris, j'allai seul et au loin demander un lit à un ami, et le lendemain je me
(i) Cette alerte nous en rappelle une autre, arrivée quelques semaines auparavant, et consignée dans l'Ami du peuple du 26 août 1791 : f J'étais à méditer tristement dans mon souterrain sur l'affreuse situation de la patrie et les horribles persécutions exercées contre ses défenseurs , lorsque mon attention est éveillée par une voix très-aiguë, qui crie à tue-tête : — Il est ici , Messieurs, le véritable Ami du peuple , il est ici ! — Je cours à mon soupirail, et j'entends distinctement : — Le voilà, Messieurs, le voilà; c'est le véritable, celui qui ose tout dire, qui n'a peur de rien. — Je recule de deux pas, puis j'avance de trois, et à travers un petit espace net d'un carreau trcs-sale, je vois un grand colporteur qui tenait m«s feuilles dans sa main et les débitait rapidement aux passants qui se pressaient autour de lui. •
disposai à partir pour Londres, où j'espère être rendu au moment où vous lirez cette lettre.
« Voilà, Mademoiselle, de quelle manière j'ai échappé aux dangers que votre persécuteur avait attirés sur ma tête pour assouvir ses noirs soupçons. Quelque atroce que soit sa conduite , je m'abstiendrai de le nommer, par égard pour vous et par égard pour moi. Mais je lui déclare que s'il met le moindre obstacle à votre retraite, je déclinerai son nom tout haut, je le couvrirai d'opprobre et le dévouerai à l'exécration publique.
« Quelque idée que mes ennemis puissent prendre du motif qui m'anime , qu'ils sachent que je quitte la plume en défendant les opprimés ; mais que je suis peiné d'avoir à rendre ces tristes devoirs à une personne que j'estime infiniment , et à laquelle j'ai tant d'obligations pour les bons offices qu'elle m'a rendus durant ma captivité. »
Deux jours après la publication de cette lettre , dans un numéro envoyé de Clermont en Beauvais, par l'auteur, le i5 septembre, Marat s'adresse par écrit à un homme de lettres auquel il a laissé , en partant , deux numéros relatifs au persécuteur de M110 F***, lui rappelant que si , heure pour heure , quatre jours après la publication de sa lettre , il n'a pas reçu la visite de cette opprimée , pour lui annoncer qu'elle est affranchie de toute tyrannie et que son persécuteur s'est acquitté envers elle , il change aussitôt d'imprimeur et mette immédiatement sous presse le second numéro. Les amis de la patrie frémiront d'horreur lorsqu'ils apprendront que les motifs employés par cet homme atroce , pour retenir à l'attache sa malheureuse victime , ont été les menaces de livrer l'ami du peuple, son défenseur, à de féroces assassins, si elle ne se soumettait
pas en silence à ses ordres. Je sais , dit Marat , que l'hypocrite sème partout la calomnie et va de tous côtés répandre ses doléantes impostures. Pour le confondre, j'exhorte M"0 F*** à le traduire devant les magistrats. Eh ! de quoi pourra-t-il se plaindre, lorsqu'on le met à même de faire valoir ses droits sous les yeux du public !
Vu la nécessité de réunir sous les yeux du lecteur les pièces de cette affaire , dont on trouvera le mot de l'énigme dans le placard de : Marat, l'ami du peuple, a ses concitoyens les électeurs , du io septembre 1 792 , nous nous sommes , presque involontairement , laissé entraîner par ce quasi hors-d'œuvre biographique, afin de rétablir une fois et pour toujours la vérité, et démontrer à tous l'inanité de ces récits historico-romanesques dont on inonde le public. v
Revenons donc à notre sujet, à Marat, qui a quitté sa retraite le 14 septembre 1791, et dirige ses pas vers la patrie de ses premiers exploits. Nous le savons à Clermont en Beauvais le i5, faisant route vers le nord. Les esclandres qu'avait faits le persécuteur de M"° F***, et peut-être ses délations, avaient mis la police en mouvement. Elle savait qu'il était prêt à partir, son signalement était donné, et sans doute une circulaire, adressée aux directoires , portait l'ordre aux officiers municipaux des villes d'être aux aguets.
A Clermont , ne voulant pas se trouver sous la main d'alguazils suspects, qu'il avait remarqués dans l'auberge, il prend le parti de n'y point coucher, et pour ne pas perdre le temps, il passa une partie de la nuit dans un cabaret, sur la route, à écrire ses observations. Arrivé à l'hôtel d'Angleterre , à Amiens , il est reconnu par un quidam ; il va être la proie des agents
lancés à ses trousses ; alors il feint de n'avoir pas été remarqué , quitte tranquillement l'hôtel , se promène à pas lents vers la foule , où il disparaît tout à coup , fuyant ensuite à travers la campagne , où de nouvelles vicissitudes l'attendaient.
Cet incident , en ralentissant sa fuite , lui permet de jeter un regard en arrière : il songe à Paris , qui lui rappelle ses luttes , sa gloire. En ce moment , un rayon d'espérance semble luire au fond du cœur de l'ami du
peuple ; il hésite Non, il ne partira pas-, il ne
peut quitter la France , sa chère patrie , pour laquelle il a tant sacrifié déjà ; il lui a fait le serment de l'aimer comme sa mère , de consacrer à son service toutes les facultés de son corps et de son âme , de la défendre au péril de sa vie, et, s'il le faut, de s'immoler à son salut.
Il revient sur ses pas ; mais dans son désir d'être encore utile au peuple, il ne voit que son zèle infatigable ; il oublie , hélas ! qu'il est sans ressources pour reprendre la publication de sa feuille -, qu'il a laissé à ses créanciers les débris de sa fortune. Cette pensée , qui lui traverse l'esprit, l'arrête un instant...', soudain il se remet en marche , convaincu que l'espoir d'un gain certain lui fera trouver un éditeur. Mais... qui donc osera se dire encore l'imprimeur de l'ami du peuple ? Eh bien ! s'écrie Marat , comme pour rompre avec toutes les difficultés qui venaient l'assaillir, je procéderai comme par le passé , je laisserai croire à qui voudra que je suis toujours mon propre imprimeur, et, comme autrefois, le journal l'Ami du peuple portera : De V imprimerie de Marat (i).
(i) Une lecture attentive du journal l'Ami du peuple fait parfaitement
Cette tactique , dont la police n'était pas dupe , avait toutefois l'immense avantage de dépister , pour un temps du moins , ses incessantes recherches et de tranquilliser les imprimeurs, peu soucieux de s'exposer, pour l'ami du peuple, à voir mettre leur maison au pillage par les sbires du maire ou les coupe-jarrets du général.
Avant d'entrer plus avant dans le récit des faits et gestes de Marat, jetons un coup d'œil rapide sur le pamphlet académique , paru en plein mouvement électoral , et que nous avons réservé , après toutefois avoir fait remarquer que cette publication insolite semblait avoir une apparente nécessité politique.