A PHILOSOPHICAL
Essay on tnan. Being an attempt to investigate the principles and laws of reciprocal influence of the soûl and body.
(London, 1773, 2 vol. in-8°.)
Publié dans l'idiome du pays , l'ouvrage fit sensation en Angleterre surtout , où il fut apprécié des savants et d'un public désintéressé ; il mérita à son auteur anonyme une des places les plus distinguées parmi les physiologistes , les philosophes spiritualistes , et les littérateurs ses contemporains.
Dans un document inédit et qui offre le plus grand intérêt , dans une lettre de Marat à Rose Roume de Saint-Laurent , on trouvera, sur la bio-bibliographie de A Philosophical et sur d'autres ouvrages de Marat , les plus curieux comme aussi les plus intéressants détails.
Bientôt , sous son titre français , nous reparlerons de cet ouvrage philosophique ; mais pour le moment , des événements qui se dessinent à l'horizon de la Grande- Bretagne appellent toute notre attention vers un autre ordre d'idées.
Ennemi du despotisme jusqu'à l'horreur , Marat , témoin des démêlés des Wilkes et du Cabinet de St-James, ayant vu avec admiration l'esprit public se déployer quelques moments contre les attentats du Ministère , punir rigoureusement la violation de l'asile d'un citoyen et tracer une barrière nouvelle autour du
temple de la Liberté en proscrivant les décrets généraux de prise de corps , pensa que le moment était venu de parler des vices de la Constitution , qui laissaient la carrière toujours ouverte aux prévarications ministérielles -, d'éclairer les citoyens sur l'influence directe du roi sur le choix des membres de la Chambre basse , de son influence sur le nombre des membres de la Chambre haute , et sur les suffrages des uns et des autres par l'appât des places et des largesses dont il peut devenir la source.
On demandera sans doute quelles largesses pouvait faire le prince avec une liste civile assez bornée, vu la multiplicité des places à la nomination de la couronne et l'énormité de leurs appointements, tous à sa charge ? La réponse est facile. C'est que le roi ayant à sa nomination les ministres et les lords de la trésorerie , peut puiser par leurs mains dans le trésor public pour l'exécution de ses projets ambitieux , et y puiser encore pour empêcher les membres du Parlement de connaître de ses déprédations. Or , la demande en reddition de comptes ne passant qu'à la pluralité des voix , il est toujours le maître de s'y opposer , en s'assurant de la majorité des votants.
Pour remédier à ces abus et aux maux cruels qui en sont la suite , Marat propose doter à la couronne la nomination des députés, qu'une multitude de petits hameaux a le privilège d'élire, et cela en noyant les électeurs dans la masse de leurs contrées respectives. Celui de créer des pairs, pour le conférer au Parlement, astreint lui-même à n'en faire usage qu'en faveur des plébéiens qui auraient rendu des services signalés à la patrie. Il propose encore : d'exclure du Parlement tout citoyen tenant une place quelconque à la disposition
du roi ; enfin , de décréter que la vérification des comptes du gouvernement et de l'état du trésor public soit ordonnée toutes les fois que trois membres de la Chambre basse en feraient la motion motivée.
Ces sages mesures , surtout celle d'une plus égale représentation du peuple, devinrent plus tard l'objet de la faveur populaire -, la question agitée en Parlement y fut fortement appuyée. Quelque temps après , l'exclusion de tout citoyen tenant une place à la disposition du roi passa en pleine
L'état de fermentation populaire où se trouvait alors la Grande-Bretagne devint pour Marat une occasion favorable de faire perdre à la cour sa funeste influence sur les élections. D'autre part, un Parlement décrié par sa vénalité touchait à sa fin ; le moment d'élire le nouveau approchait -, sur lui , écrit Marat , reposait toutes mes espérances.
« Il s'agissait de pénétrer les électeurs de la nécessité de faire tomber leur choix sur des hommes éclairés et vertueux ; le seul moyen praticable était de réveiller les Anglais de leur léthargie , de leur peindre les avantages inestimables de la liberté , les maux effroyables du despotisme , les scènes d'épouvante et d'effroi de la tyrannie, en un mot, de faire passer dans leur âme le feu sacré qui dévorait la mienne. J'avais , en langue française , un travail tout prêt ; mais le moyen de faire accueillir d'une nation fortement prévenue contre tout ce qui sent l'étranger, un livre, s'il ne paraissait dans l'idiome du pays ? Je le traduisis , et pour intéresser davantage à sa lecture, je tirai de l'histoire d'Angleterre presque tous les exemples à l'appui de mes principes. Dévorer trente mortels volumes , en faire des extraits , les adapter à l'ouvrage , le traduire et l'imprimer, tout
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cela fut l'affaire de trois mois. Le terme était court, il fallait toute mon activité , et mon ardeur était sans bornes ; pendant cet intervalle , je travaillai régulièrement vingt-et-une heures par jour -, à peine en prenaisje deux de sommeil , et pour me tenir éveillé , je fis un usage si excessif de café à l'eau qu'il faillit me coûter la vie, bien plus encore que l'excès du travail.
« L'ouvrage sortit enfin de dessous presse. Le désir extrême que j'avais qu'il vît le jour à temps soutint mon courage jusqu'à cette époque : aussi, lorsque je l'eus remis aux publicateurs , croyant n'avoir plus rien à faire que d'en attendre tranquilîement le succès , tombé-je dans une espèce d'anéantissement qui tenait de la stupeur : toutes les facultés de mon esprit étaient étonnées, je perdis la mémoire, j'étais hébété, et je restai treize jours entiers dans ce piteux état, dont je ne sortis que par le secours de la musique et du repos. »
L'objet de tant d'amour , de travail , d'espérance ; le livre avec lequel Marat, alors âgé de 3i ans, espère ramener irrévocablement les électeurs de la Grande- Bretagne aux principes de liberté; le livre où se manifeste pour la première fois la haine de l'auteur contre la tyrannie porte le millésime de 1774, et a pour titre :
The
CHAINS OF SLAVERY.
a work wherein
The clandestine and Villainous attempts of
princes to ruin liberty
are pointed oui ,
and the Dreadful scènes of despotism disclosed.
Tho which is prefixed
An address to the Electors of great Britain,
in oder to draw their iimely attention to the choice of proper Représentatives in the next Parliament.
Vitam impenderc vero.
London :
Sold by J. Almon , opposite Burlington House, in Piccadilly ; T. Payne, at the Mews Gâte, and Richardson Urguhart near the Royal Exchange.
MDCCLXXIV.
(Title, Adress xn pages; iv pages contents ; 259 pages text.)
Le livre s'annonce par le discours qui suit , adressé Aux électeurs de la Grande-Bretagne :
« Messieurs , si en rassemblant sous vos yeux , dans un même tableau , les odieux artifices qu'emploient les princes pour se rendre absolus, et les scènes épouvantables du despotisme , je pouvais révolter vos cœurs contre la tyrannie et les enflammer de l'amour de la liberté, je m'estimerais le plus heureux des hommes.
« Le Parlement actuel touche à sa fin , et jamais dissolution ne fut plus désirée par un peuple opprimé ; vos droits les plus sacrés ont été violés avec audace par vos représentants; vos remontrances ont été artificieusement repoussées par le trône \ vos réclamations ont été étouffées avec perfidies , en multipliant les griefs qui les excitèrent ; vous-mêmes avez été traités comme des sujets remuants, suspects et mal affectionnés. Telle est votre position , et si bientôt elle ne change, le peu
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de liberté qui vous est laissé est prêt à disparaître. Mais l'heure des réparations s'avance , et il dépend de vous d'obtenir la justice que vous réclamez en vain depuis si longtemps
« De vous seuls y Messieurs , dépend le soin d'assurer l'indépendance du Parlement ; et il est encore en votre pouvoir de faire revivre cette auguste assemblée, qui, dans le dernier siècle , humilia l'orgueil du tyran et rompit vos fers ; mais , pour cela , combien ne devezvous pas vous montrer délicats dans le choix de vos mandataires ?
« Rejetez hardiment tous ceux qui tenteraient de vous corrompre : ce ne sont que des intrigants qui cherchent à augmenter leur fortune aux dépens de leur honneur et du bien-être de leur patrie.
« Rejetez tous ceux qui tiennent quelques places de la cour , quelque emploi des officiers de la couronne , quelque commission que le roi peut améliorer : comment des hommes aussi dépendants et semblables à ceux qui remplissent aujourd'hui le sénat vous représenteraient-ils avec intégrité ?
« Rejetez ceux qui mendient vos suffrages : vous n'avez rien de bon à attendre de ce côté- là ; s'ils n'étaient jaloux que de l'honneur de servir la patrie , descendraient-ils à un rôle aussi avilissant ? Ces basses menées sont les allures du vice , non de la vertu 5 sans doute, le mérite aime les distinctions honorables , mais content de s'en montrer digne , il ne s'abaisse point à les solliciter, il attend qu'elles lui soient offertes.
« Rejetez tous ceux qui sont décorés de quelques titres pompeux : rarement ont-ils des lumières, plus rarement encore ont-ils des vertus ; que dis-je ? ils n'ont de la noblesse que le nom , le luxe , les travers et les vices.
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<f Rejetez la richesse insolente : ce n'est pas dans cette classe que se trouve le mérite qui doit illustrer le sénat.
« Rejetez la jeunesse inconsidérée : quel fond pourriez-vous faire sur elle ? Entièrement livrée au plaisir dans ce siècle de boue , la dissipation , le jeu , la débauche absorbent tout son temps ; et pour fournir aux amusements dispendieux de la capitale, elle serait toujours prête à épouser la cause du Cabinet. Mais fût-elle exempte de vices , peu instruite des droits du peuple , sans idée des intérêts nationaux, incapable d'une longue attention , souffrant avec impatience la moindre gêne et détestant la sécheresse des discussions politiques , elle dédaignerait de s'instruire pour remplir ses devoirs.
« Choisissez pour vos représentants des hommes distingués par leur habileté , leur intégrité , leur civisme ; des hommes versés dans les affaires publiques, des hommes qu'une honnête médiocrité met à couvert des écueils de la misère, des hommes que leur mépris pour le faste garantit des appâts de l'ambition , des hommes qui n'ont point respiré l'air infect de la cour , des hommes dont une sage maturité embellit une vie sans reproche, des hommes qui se distinguèrent toujours par leur amour pour la justice , qui se montrèrent toujours les protecteurs de l'innocence opprimée , et qui , dans les différents emplois qu'ils ont remplis , n'eurent jamais en vue que le bonheur de la société, la gloire de leur pays.
« Ne bornez pas votre choix aux candidats qui se présenteront ; allez au devant des hommes dignes de votre confiance, des hommes qui voudraient vous servir, mais qui ne peuvent disputer cet honneur à l'opulent sans mérite, qui s'efforce de vous l'arracher ; et prenez vous-y de manière que le désir de vous consacrer leurs
talents ne soit pas acheté par la crainte de déranger leurs affaires ou de ruiner leur fortune -, repoussez avec horreur toute voie de corruption , montrez-vous supérieurs aux largesses, dédaignez même de vous asseoir à des tables prostituées. »
Ici Marat entre dans le développement des menées ministérielles pour entraver les élections patriotiques -, il rappelle aux électeurs anglais les maux et les souffrances du peuple , la gloire de leurs ancêtres , ce qu'ils ont fait pour la liberté. « Le feu sacré qui brûlait dans leur sein n'enflammera-t-il jamais vos cœurs ? Ne laisserez-vous à vos descendants que des noms couverts d'opprobre ? Et faudra-t-il que vos fils, en pleurant sur leurs chaînes, s'écrient un jour avec désespoir : Voilà les fruits de la vénalité de nos pères ! »
Dans une Introduction de quelques pages, Marat présente ainsi l'objet de son ouvrage :
« . ^ . . . C'est un étrange spectacle que celui d'un gouvernement politique. On y voit , d'un côté , les hardis desseins de quelques ambitieux, leurs audacieuses entreprises , leurs indignes menées , les ressorts secrets qu'ils font jouer pour établir leur empire ; de l'autre , on y voit les nations, qui se reposaient à l'ombre des lois , mises aux fers *, les vains efforts que fait une multitude d'infortunés pour s'affranchir de l'oppression et les maux sans nombre que l'esclavage traîne à sa suite
« Quelquefois le despotisme s'établit tout à coup par la force des armes, et une nation entière est violemment asservie -, mais ce n'est pas de cette marche de l'autorité légitime au pouvoir arbitraire que j'ai à parler dans cet ouvrage ; c'est des efforts lents et continus qui , courbant peu à peu sous le joug la tête des peuples ,
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leur font perdre à la longue et la force et l'envie de les secouer
« Dès qu'une fois un peuple a confié à quelques-uns de ses membres le dangereux dépôt de l'autorité publique et qu'il leur a remis le soin de faire observer les lois , toujours enchaîné par elles , il voit tôt ou tard sa liberté , ses biens , sa vie à la merci des chefs qu'il s'est choisi pour le défendre.
« Le prince vient- il à jeter les yeux sur le dépôt qui lui est confié ? il cherche à oublier de quelles mains il l'a reçu. Plein de lui-même et de ses projets , chaque jour il supporte avec plus d'impatience l'idée de sa dépendance , et il ne néglige rien pour s'en affranchir.
« Dans un État nouvellement fondé ou réformé , porter à découvert des coups à la liberté , et vouloir d'abord en ruiner l'édifice , serait une entreprise téméraire. Quand le gouvernement dispute à force ouverte la suprême puissance , et que les sujets s'aperçoivent qu'on veut les asservir , ils ont toujours le dessus. Dès ses premières tentatives , réunis contre lui , ils lui font perdre en un instant le fruit de tous ses efforts ; et c'en est fait de son autorité , s'il ne témoigne la plus grande modération. Aussi , n'est-ce point par des entreprises marquées que les princes commencent ordinairement par enchaîner les peuples ; ils prennent leurs mesures de loin, ils ont recours à la lime sourde de la politique; c'est par des efforts soutenus , par des changements à peine sensibles , par des innovations dont on peut difficilement prévoir les conséquences, qu'ils marchent en silence à leur but. »
Entre autres choses, on traite dans ce livre : Des vices de la constitution politique. — Des entreprises publiques. — De l'appareil de la puissance. — Des
moyens employés pour corrompre le peuple. — Pour flatter son avarice. — Propager la débauche. — Lui donner défausses idées de liberté. — Des moyens pour écarter des emplois les hommes de mérite et les hommes de bien. — De l'hypocrisie des princes. — De leurs sourdes menées. — Des moyens de fatiguer le peuple de sa liberté. — De ceux employés pour soustraire au glaive de la loi les coupables agents du pouvoir. — Des juges corrompus. — De l'aveugle sécurité du peuple. — De la modération inconsidérée du peuple. — De l'ignorance. — De la superstition.
« — L'entrée au despotisme est quelquefois douce et riante; ce ne sont que jeux, fêtes, danses et chansons. Mais dans ces jeux , le peuple ne voit point les maux qu'on lui prépare , il se livre aux plaisirs , et fait retentir les airs de ses chants d'allégresse. Insensés, tandis qu'ils s'abandonnent à la joie , le sage entrevoit déjà les malheurs qui menacent de loin la patrie, et sous lesquels elle succombera un jour
« — Tandis que les jeux , les fêtes , les spectacles , les amusements de toute espèce fixent les esprits, on oublie la patrie ; peu à peu on perd de vue la liberté •, déjà on n'en a plus d'idée , et on s'en forme enfin des notions fausses. Pour les citoyens toujours occupés de leur travail , de leur trafic , de leur ambition , de leurs plaisirs , elle n'est bientôt plus que le moyen d'acquérir sans empêchement , de posséder en sûreté , et de se divertir sans obstacles.
« — Après avoir fait oublier la patrie , on cherche à l'anéantir dans tous les cœurs. Des hommes unis par la liberté et pour la liberté ne peuvent être asservis ; pour les enchaîner , il faut les diviser d'intérêts \ et le temps ne manque jamais d'en fournir l'occasion.
« — Pour se rendre absolus, c'est peu de la ruse sans la force. Dans un pays libre , c'est avec leurs propres sujets , servant comme citoyens ou volontaires , que les princes attaquent l'ennemi, font des conquêtes et défendent l'Etat. Mais à la tête d'hommes attaches à la patrie , ils n'osent rien entreprendre contre elle -, il leur faut donc des mercenaires ; aussi se sont-ils tous empressés , dès qu'ils l'ont pu , de prendre des troupes à leur solde.
« — Ce n'est pas tout de mettre sur pied une nombreuse soldatesque , il faut l'entretenir ; aussi , en travaillant à avoir des troupes mercenaires, les princes travaillèrent-ils à avoir de quoi les soudoyer... Ainsi, pour tenir les peuples en respect , le gouvernement leur enlève avec la liberté le plus beau de leurs droits , et les force de payer eux-mêmes les mains qui les enchaînent.
« — Pour rester libre , il ' faut être sans cesse en garde contre ceux qui gouvernent ; rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance , et la trop grande sécurité des peuples est toujours l'avant-coureur de leur servitude. Mais comme une attention continuelle sur les affaires publiques est au-dessus de la portée de la multitude , trop occupée d'ailleurs de ses propres affaires, il importe qu'il y ait dans l'Etat des hommes qui tiennent sans cesse leurs yeux ouverts sur le Cabinet , qui suivent les menées du gouvernement , qui dévoilent ses projets ambitieux, qui sonnent l'alarme aux approches de la tempête , qui réveillent la nation de sa léthargie, qui lui découvrent l'abîme qu'on creuse sous ses pas et qui s'empressent de noter celui sur qui doit tomber l'indignation publique. Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver à un Etat libre, où le prince
est puissant et entreprenant , c'est qu'il n'y ait ni discussions publiques , ni effervescence , ni partis. Tout est perdu quand le peuple devient de sang-froid et que , sans s'inquiéter de la conservation de ses droits , il ne prend plus de part aux affaires \ au lieu qu'on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la sédition.
« — Dans un État bien ordonné, la liberté de la presse doit être illimitée pour les écrivains qui surveillent les fonctionnaires publics. Et comme les complots contre la patrie sont toujours tramés dans les ténèbres , comme les princes n'appellent point de témoins dans leur conciliabule pour machiner sous leurs yeux , comme ils ne transigent point par devant notaire avec leurs agents, comme ils remettent très -rarement des instructions écrites aux scélérats qu'ils chargent de l'exécution de leurs attentats , il doit être permis de . les dénoncer sur les plus légères apparences.
« Dans les Etats où la Constitution est assez vicieuse pour laisser un libre cours aux sourdes machinations du prince , les écrivains qui surveillent ses agents ne sauraient trop être sur leurs gardes. Lorsqu'ils prennent à partie le gouvernement, il est à propos qu'ils se retranchent dans des chefs d'accusation dont ils puissent fournir la preuve. Une seule démarche inconsidérée de leur part suffirait pour ruiner la meilleure cause.
« — Le ton dont on plaide pour la cause publique n'est pas indifférent au triomphe de la liberté.
Quand on réclame contre l'oppression , il importe que ce soit toujours d'un ton grave , animé , pathétique , jamais plaisant. Les traits de la satyre portent bien sur le tyran, non sur la tyrannie. Les écrits satyriques ne servent d'ailleurs qu'à serrer les nœuds de la servitude.
Quand les sages ne les croiraient pas toujours exagérés, ces écrits n'iraient pas moins contre la fin ; en amusant la malignité du peuple, ils le font rire de ses souffrances, ils diminuent son ressentiment contre les auteurs de ses maux et le portent à souffrir patiemment le joug.
« Sortir des bornes de la décence nuit de même à la cause publique ; les grossières invectives indisposent les hommes sans passion , révoltent les honnêtes gens et aliènent ces froids patriotes qui ne tiennent que par un fil à la cause de la liberté. »
A la manière dont Marat considère la Modération inconsidérée du peuple, le lecteur va pressentir dans cette imagination de feu, dans ce caractère bouillant, le futur athlète de la Révolution.
« — Ce n'est point par des secousses violentes que les princes commencent à renverser l'édifice de la liberté : ils en minent à la sourdine les fondements, ils innovent peu à peu. Mais le peuple n'a ni l'œil assez exercé, ni l'esprit assez pénétrant pour remarquer ces progrès et en prévoir les suites. Les remarque-t-il enfin ? il n'a pas non plus toujours assez de résolution pour les arrêter. C'est contre les premières innovations toutefois qu'il faut s'élever avec force, si l'on veut prévenir la servitude ; quand on a laissé vieillir les abus, il est très-difficile de les réformer, souvent même il n'est plus temps.
« Pour se conserver libre , il faut que le peuple soit toujours prêt à épouser contre le prince la cause des opprimés ; quand les citoyens séparent leurs intérêts et s'isolent , on les subjugue en détail , et c'en est fait de la liberté. Mais, loin d'être prompt à prendre fait pour les droits des autres , il faut que chacun ait vu les siens compromis bien des fois avant qu'il se déter-
mine à les défendre. Or, on ne saurait croire combien le gouvernement tire avantage de ce manque d'audace à ses injustes entreprises, et combien il importe de n'être point si patient. Si la première fois que Charles Ier d'Angleterre porta ses mains impures à la bourse de ses sujets ou qu'il les plongea dans le sang innocent , le peuple eût pris les armes, marché droit au tyran et fait périr à ses yeux , sur un échafaud , les ministres de ses cruautés , il n'eût pas gémi tant d'années sous la plus affreuse oppression. Ce n'est pas que je veuille qu'à chaque instant on ait recours à des voies violentes ; mais, sous prétexte de ne pas exposer le repos public, ces tranquilles citoyens ne voient pas qu'ils ne gagnent rien par leur lâcheté que d'être opprimés plus audacieusement.
« Si c'est l'ambition sacrilège du gouvernement qui le porte à attenter à la liberté publique , c'est la lâcheté des peuples qui laisse forger leurs fers.
« S'agit-il enfin de l'influence des religions sur la politique :
« — Toutes prêtent la main au despotisme; je n'en connais aucune toutefois qui le favorise autant que la religion chrétienne. Loin d'être liée au système politique d'aucun gouvernement , elle n'a rien d'exclusif , rien de local , rien de propre à tel pays plutôt qu'à tel autre; elle embrasse également tous les hommes dans sa charité ; elle lève les barrières qui séparent les nations et réunit tous les chrétiens en un peuple de frères. Tel est le véritable esprit de l'Evangile.
« La liberté tient à l'amour de la patrie , mais comme le règne des chrétiens n'est pas de ce monde, leur patrie est dans le ciel. Or, comment des hommes qui ne soupirent qu'après les choses d'en-haut , prendraient-ils à cœur les choses d'ici-bas ? »
Après avoir traité ensuite de la Double ligue entre les 'princes et les prêtres ; — des vains efforts du peuple ; — ,du peu de fermeté des représentants du souverain contre les entreprises du gouvernement ; — du soin qu'ont les princes de s'assurer de l'armée , et celui de soustraire le militaire à la juridiction civile; l'auteur aborde la question des Coups d'État et des Mesures violentes.
Ici , l'histoire de la marche du pouvoir au despotisme n'offre plus que les derniers efforts de la liberté expirante. Spectacle humiliant et affreux, où les peuples ne paraissent surmonter le désir d'être libre que par la crainte des supplices.
Un Discours aux Anglais, sur les vices de leur Constitution , et les moyens d'y remédier , daté du 1 5 avril 1774, termine cette publication, qui valut à son auteur, de la part des sociétés patriotiques de la Grande- Bretagne , les témoignages de la plus haute sympathie.
Dès que Marat put vaquer à ses affaires , son premier soin fut de s'informer du sort de l'ouvrage ; on lui apprit qu'il n'était pas encore dans le public , et que le ministre craignant que cet ouvrage ne barrât ses menées, pour s'assurer de la majorité du Parlement, avait acheté imprimeur , publicateurs et journalistes. Indigné de ces entraves , Marat prit le parti d'envoyer en présents l'édition presque entière aux sociétés patriotiques du nord de l'Angleterre. Le ministre en eut vent ; Marat fut environné d'émissaires qui s'attachèrent à ses pas , gagnèrent son hôte , son domestique , et interceptèrent toutes ses lettres , jusqu'à celles de sa famille. Jugeant à l'interruption de sa correspondance qu'il était entouré d'espions , et voulant les dépister , il décide de passer en Hollande , de revenir à Londres par le nord
de l'Angleterre et de visiter en passant les sociétés patriotiques auxquelles il avait fait passer son ouvrage. Dans ce nouveau voyage, il séjourne trois semaines à Garlisle , à Berwick et à Newcastle ; c'est là que les menées du ministre lui furent dévoilées , et qu'il apprit que trois de ces sociétés lui avaient envoyé des lettres d'affiliation dans une boîte d'or , qui fut remise en son absence à l'un de ses publicateurs , des mains duquel les émissaires ministériels l'avaient retirée en son nom. Celles de Newcastle en particulier, n'ayant pas voulu souffrir qu'il supportât seul les frais de l'édition qu'il avait distribuée en présents , les lui remboursèrent exactement , après en avoir fait une nouvelle , qu'elles répandirent dans les trois royaumes , après l'avoir fêté chacune à son tour et lui avoir décerné la couronne civique.
Son triomphe était complet , mais tardif; Marat eut la douleur de voir qu'à force de répandre l'or à pleines mains , le ministre était parvenu à étouffer l'ouvrage jusqu'à ce que les élections fussent finies -, et il ne lui laissa un libre cours que quand il n'eut plus à redouter le réveil des électeurs.
Hâtons-nous d'ajouter que les hommages des sociétés patriotiques ne furent pas les seuls qui vinrent récompenser le zèle de cet ami de la liberté. A peine de retour à Londres, le i5 juillet 1774, qu'il y recevait un diplôme maçonnique de la Loge des Free and accepted Masons ; et le 3o juin 1775, l'Université de St-André d'Ecosse, reconnaissant que Jean-Paul Marat, maître très-distingué dans les arts , a donné tous ses soins à la médecine depuis plusieurs années , et s'est acquis une grande habileté dans toutes les branches de cette science, avec l'approbation de nombreux docteurs
en médecine , lui a conféré le grade suprême de docteur (i).
Après avoir reçu les témoignages les plus honorables des sociétés politiques , philanthropiques et savantes , Marat reprit le chemin de la Hollande, où nous le trouvons, le 12 octobre 1774, en relation fraternelle avec la Loge maçonnique La Bien- Aimée d'Amsterdam (Gâtai. Charavay).
Ses talents , une fois constatés , le moment était venu de répandre ses découvertes physiologiques ; il réédite en français son ouvrage intitulé : A Philosophical et le fait imprimer à Amsterdam, en 1775 , sous le titre :