‹ Jean-Paul Marat (volume 2)Chapitre 10 sur 41 · DE L'HOMME · texte numérisé non relu

DE L'HOMME

ou des principes et des lois de l'influence de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme.

(2 vol. in-12. )

L'année suivante , l'auteur publiait un troisième volume , dont il justifiait ainsi la publication tardive : « Les différentes^ sections que contient ce troisième volume ne doivent être regardées que comme un supplément à la partie anatomique qui fait l'objet du premier livre de cet ouvrage. Le lecteur impartial jugera les discussions qu'elles renferment assez intéressantes pour trouver place à la suite de ce traité sur une matière qui ne peut être trop approfondie ni trop expliquée. »

En libre penseur , notre philosophe avait formulé ses critiques sur les ouvrages de ceux qui, avant lui, avaient

(1) Voir aux Documents justificatif s , sous le n° 2, le texte du Diplôme de docteur en médecine, conféré à Jean-Paul Marat, le 3o juin 1775.

entrepris de rendre raison des mêmes phénomènes. Dans cette revue , Voltaire s'était vu mettre au rang de ceux qui cherchant du prodige aux faits les plus simples, 'font de la connaissance de l'homme une énigme. Plus loin , dans un chapitre traitant De l'influence de l'organisation sur l'esprit, l'auteur donnait en exemples : « le judicieux Tacite, le touchant Fénelon, le profond Montesquieu , l'inconséquent Voltaire , etc. » Plus loin encore, définissant Comment l'organisation rend l'esprit juste , fin, vaste, profond ou superficiel, etc., Marat écrit : « L'homme d'une constitution délicate et sensible ne peut point atteindre à la profondeur d'idées ; trop faible pour les longues méditations et trop sensible pour mener une vie contemplative , il promène rapidement ses regards sur la nature , voltige sans cesse sur les objets , les effleure et n'en voit jamais que la superficie De tels hommes seront , si vous voulez, des

esprits à la Pope , à la Voltaire , et non à la Rousseau , C-jL - ^62-Lt^ /0 à la Newton ; des beaux esprits , des savants , jamais des génies. » "*.

"Montesquieu n'avait-il pas dit, en parlant de Voltaire, bien avant Marat : « Le bon esprit vaut mieux que le bel esprit (1). » $

Pour qui connaît Voltaire , la blessure était cruelle. Tant que le livre en question resta publié en anglais , il ne jugea pas à propos de rompre le silence ; mais à peine la traduction française fut-elle répandue que l'irascible marquis fit insérer dans la Galette littéraire une diatribe, divertissante si l'on veut , mais qui , en mettant involontairement en relief le caractère de son auteur ,

(1) Lettres familières, XLVII, datée de La Brede, 28 septembre 1753, édition in- 12. Amsterdam, 1785.

est certes le plus éclatant hommage rendu à la sagacité et aux connaissances physiologiques de Marat.

« Je me souviens , dit un jour Marat à Camille Desmoulins, qu'en 1776, le marquis de Ferney, piqué de se voir mis à sa place dans mon ouvrage sur Y Homme , essaya d'égayer ses lecteurs à mes dépens. Et pourquoi non ? il avait bien pris la même liberté avec Montesquieu et Rousseau. Peut-être je m'abuse ; mais il me semble que ce sont moins les injures et l'ironie qui blessent que le sentiment de les avoir méritées ; d'après cela, jugez combien je me suis aisément consolé des pasquinades de Voltaire en voyant qu'il avait eu honte de les avouer et qu'il avait été réduit à tronquer mon livre pour amuser les sots. Que sais-je même si les rieurs auraient été pour lui , si son disciple La Harpe n'avait pas refusé d'insérer ma réponse à côté de la diatribe. » •

Laissons là Voltaire et La Harpe pour nous occuper d'un sujet qui intéresse bien plus l'humanité.

Les vues philanthropiques du Fontenelle des criminalistes remuaient jusque dans ses fondements l'antique législation criminelle qui régissait l'Europe. Une Société helvétique , ayant fait appel aux savants pour un code de législation criminelle , Marat se mit au nombre des compétiteurs. Mais, comment remanier un sujet aussi bien traité et quelle gloire peut-on espérer après celle du Traité des délits et des peines ? Le succès de ce livre fut inouï, il est vrai ; le progrès qu'il fit faire à l'humanité fut une véritable révolution morale ; mais il n'est pas de sujet où l'homme, même de génie, atteigne à la perfection , et l'auteur du Traité des délits et des peines, ayant à frayer à l'humanité une voie nouvelle à travers la routine , les préventions , la barbarie , dut

ménager adroitement les bourreaux pour faire tomber de leurs mains homicides les instruments de supplice et de mort. Jean-Paul Marat, partant du point où Beccaria crut devoir s'arrêter , remania le sujet au point de vue politique surtout , et envoya son mémoire au concours en 1778. Lorsque l'ordre chronologique le permettra, nous ferons connaître l'esprit élevé de cet ouvrage , qui fut imprimé pour la première fois à Neuchâtel (Suisse), en 1780 (1).

Poussé par le démon de Socrate, Marat revint en France , où l'attendaient de nouveaux succès , l'antipathie des philosophes matérialistes et les jalousies tracassières des corps savants.

Personne n'ignore avec quel enthousiasme , vers le milieu du XVIIIe siècle, la France se jeta dans les recherches scientifiques les plus ardues ou les plus abstraites : l'Encyclopédie s'élaborait. C'était fureur, c'était la mode, c'était aussi un moyen d'arriver à la renommée.

Marat, toujours ambitieux de gloire, dut être entraîné par le courant. Tout d'ailleurs l'y poussait : son tempérament , son infatigable activité d'esprit , sa prodigieuse mémoire et son aptitude à tout comprendre : « J'ai passé, dira-t-il un jour (2) , vingt-cinq ans dans la retraite à la lecture des meilleurs ouvrages de science et de littérature , à l'étude de la nature , à des recherches profondes, et dans la méditation. Je crois avoir épuisé à peu près toutes les combinaisons de l'esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique,

(1) Tous les exemplaires de cette première édition, qui ont passé de la Suisse en France, sous le sieur de Miromesnil, garde des sceaux, ont été cartonnés en cent endroits, à cause des opinions politiques de l'auteur ( Ami du peuple, n° 170, du 23 juillet 1790 ).

(2) 14 janvier i7<p.

pour en recueillir les meilleurs résultats. J'ai huit volumes de recherches métaphysiques , anatomiques et physiologiques sur l'Homme. J'en ai vingt de découvertes sur les différentes branches de la physique ; plusieurs sont publiés depuis longtemps , les autres sont dans mes cartons. J'ai porté dans mon cabinet le désir sincère d'être utile à l'humanité , un saint respect pour la vérité , le sentiment des bornes de l'humaine sagesse et ma passion dominante de l'amour de la gloire ; c'est elle seule qui a décidé du choix des matières que j'ai traitées , et qui m'a fait constamment rejeter tout sujet sur lequel je ne pouvais me promettre d'être original , d'arriver au vrai, à de grands résultats; car je ne puis me résoudre à remanier un sujet bien traité , ni à ressasser les ouvrages des autres. » « Mon ardeur et mon assiduité ont toujours été couronnées d'assez brillants succès ; il n'en fallait pas davantage pour éveiller l'envie (i). » — Cette basse passion est héréditaire, car elle subsiste encore contre Marat dans les Corps politiques , les Facultés et les Académies. On a peine à croire qu'en présence d'une déclaration aussi formelle , appuyée de témoignages authentiques approuvés par différentes Académies, comme le sont en partie les nombreux ouvrages scientifiques de Marat , qu'un académicien moderne , Arago ( Dominique-François ) , a osé affirmer publiquement que Marat était « sans talents reconnus, sans notabilité d'aucune sorte (2). » — L'éternelle justice qui recueille tous les faits, pèse toutes les actions , dévoile toutes les perfidies , transmettra à la

(1) 19 mars 1793.

(2) Biographie de Jean-Sylvain Bailly, lue dans la séance publique de l'Académie des Sciences, le 26 février 1844, et publiée en un petit in-18.

ÉCOLE DU CITOYEN. 3l

postérité la mémoire du savant académicien avec cette tache indélébile.

Marat , avons-nous dit , revint en France , probablement peu après la publication du troisième et dernier volume de son ouvrage sur l'Homme, édité comme les précédents à Amsterdam , mais un an plus tard , c'est-àdire en 1776. C'est alors que dominé plus que jamais par l'amour de la gloire , il se livre avec une nouvelle ardeur à l'étude de la physique , dont il multiplie les expériences sous les yeux des savants et en particulier des Commissaires de l'Académie des Sciences de Paris. La réputation du savant corrobora si efficacement celle du disciple d'Esculape , que trois années seulement après son retour en France, Marat, surnommé à Paris le Médecin des incurables , entrait au service médical du comte d'Artois en qualité de médecin des gardes-ducorps ; fonction qu'il abandonna volontairement en 1 786 pour se livrer tout entier à ses études favorites (1).

Le 17 avril 1779, Marat adresse à l'Académie des Sciences de Paris le résultat de ses nombreuses observations (2) dans un Mémoire complexe traitant du Feu, de Y Électricité , de la Lumière. L'Académie, tout en considérant le travail comme fort intéressant par son objet, et contenant une suite d'expériences nouvelles, exactes, et faites par un moyen ingénieux propre à ouvrir un vaste champ aux recherches des physiciens , n'en avait pas moins conclu d'une manière négative ,

(1) De 1779 à 1786 inclusivement, VAlmanach royal mentionne que « M. Marat, docteur en médecine, et médecin des gardes-du-corps de S. A. (demeure) rue de Bourgogne, faubourg St-Germain.

(2) Dans le troisième volume De l'Homme, publié en 1776, Marat annonçait déjà comme faite sa dissertation sur le Feu.

sur ce que l'auteur entreprenait d'établir sur le fluide igné.

Marat n'était pas homme à se contenter de cette sorte de fin de non-recevoir ; il en appelle à tous les savants par l'impression dudit Mémoire , qui parut sous le titre de :

DÉCOUVERTES DE M. MARAT, etc.,

sur le feu, /'électricité et la lumière,

constatées par une suite d'expériences nouvelles qui viennent d'être vérifiées par MM. les Commissaires de l'Académie des sciences.

( 1779. 1 vol. in-8°.)

Ce premier ouvrage scientifique contenait trois sujets de recherches ; l'auteur jugeant qu'un précis de ses théories nouvelles sur le feu, l'électricité et la lumière, avait été insuffisant pour le faire comprendre , résolut de les reproduire et les développer séparément. En conséquence, nouvelle présentation à l'Académie des sciences d'un nouveau mémoire, intitulé :

RECHERCHES PHYSIQUES SUR LE FEU, par M. Marat.

Ce mémoire était accompagné de la lettre qui va suivre, adressée à M. le comte de Maillcbois.

« Monsieur le comte, dès que vous eûtes connaissance de mes découvertes sur le feu , vous désirâtes les communiquer à l'Académie ; j'ose me flatter que vous voudrez bien aujourd'hui lui en faire agréer l'hommage.

C'est une petite offrande que je place par vos mains sur l'autel des sciences.

« Je ne vous ai point dit encore que mon mémoire a une suite, et que cette suite offre des objets qui ne sont pas moins propres à piquer la curiosité des physiciens. Je ne veux pas anticiper sur le jugement public , mais je ne crois pas me compromettre en assurant qu'à l'aide d'un petit appareil d'instruments fort simples , je réussis au mieux à décomposer la lumière sans le secours du prisme et d'aucun milieu diaphane à surface oblique.

« Ma méthode n'a point les inconvénients des réfractions prismatiques , elle ne laisse aucun doute sur le nombre des rayons différemment colorés -, ainsi elle sert à perfectionner la doctrine de Newton sur les couleurs , pour ne pas dire à en établir une nouvelle.

« Ce n'est pas sans regret qu'en étudiant la nature , on se voit forcé d'abandonner les idées de ce grand homme ; mais si j'infirme sa doctrine des couleurs, en revanche je rends indubitable sa doctrine sur la cause des réfractions , et cette cause je la démontre à l'œil même. J'ai examiné avec soin ses différents effets ; ils sont visibles dans tous les corps. De ces observations qui jettent le plus grand jour sur les phénomènes de la dioptrique , je tire des conséquences dont je profiterai un jour pour perfectionner les instruments d'optique et d'astronomie.

« Vous concevez , Monsieur le Comte , que les expériences qui servent de base à ces découvertes sont absolument neuves -, s'il a fallu bien des réflexions pour les imaginer , il ne faut que des yeux pour les constater.

« C'est de l'observation d'un phénomène très-simple que je suis parti -, mais si vous saviez combien il m'en

a coûté de recherches pour les développer dans toutes les conséquences et dérober à la nature son secret , vous applaudiriez à la constance de mon zèle.

« Ce n'est là qu'une légère esquisse , et déjà peut-être m'auriez- vous soupçonné de jactance si vous ignoriez combien je me pique d'exactitude.

« Recevez, Monsieur le Comte, les assurances, etc.

• « Marat » (i).

Cette fois, l'Académie se montra favorable et joignit à son approbation officielle le privilège de publier le livre sous ses auspices ; il parut, en effet, sous le millésime de 1780. »

Pendant que curieux et savants se pressaient chez M. Filassier, disciple de Marat, pour voir ses expériences sur le Feu , Marat soumettait à l'examen de l'Académie ses

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