‹ Jean-Paul MaratChapitre 14 sur 30 · FRÈRES ET AMIS · texte numérisé non relu

FRÈRES ET AMIS

« Mes collègues de la Montagne dorment; que font les Jacobins ? Attendent-ils que les six millions qui viennent d'être remis par les hommes d'État au conseil exécutif pour soudoyer des espions et pervertir l'esprit public , aient produit leur effet , avant de demander à grands cris l'acte d'accusation contre l'ami du peuple ?

Apôtre et martyr de la liberté depuis près de quatre ans, je suis encore à trouver quelqu'un qui me tende la main, lorsque je suis renversé sur la brèche en combattant pour le salut du peuple. Mais non , mon espoir ne sera pas trompé. Je me flatte que mes frères les Jacobins vont prendre des mesures efficaces : je leur demande de faire afficher l'incluse ; ils en sentiront l'indispensable nécessité. Je leur en éviterais la peine si je pouvais me montrer.

. « Salut à mes frères.

« Marat,

« Député à la Convention et membre de la Société,

« De mon souterrain , ce 19 avril 1793. »

Et simultanément paraissaient les lettres suivantes :

« MARAT, l'ami du peuple, à ses COMMETTANTS.

« Mes chers concitoyens, le 1 7 de ce mois j'adressai à la Convention nationale la lettre qui suit ; les hommes d'État en empêchèrent la lecture sous prétexte qu'elle n'était pas signée.

« Le 18, j'en adressai à la Convention copie signée; les hommes d'Etat en empêchèrent la lecture , sous prétexte que je ne m'étais pas constitué prisonnier

« Comme il importe que cette lettre vous parvienne, et qu'elle soit connue des patriotes, de la Convention , du public , de la nation entière , je prends la voie de l'affiche pour la mettre sous les yeux du peuple français , et démasquer ses députés infidèles. »

MARAT à la CONVENTION NATIONALE DE FRANCE,

« Fidèles représentants du peuple, la faction des hommes d'État , cette horde criminelle que j'ai eu la bonhomie de ménager comme simplement égarée , et qui est profondément scélérate ; cette horde royaliste qui a voté l'appel au peuple et la réclusion de Louis Capet^ que Dumouriez avoue pour ses complices; cette horde conspiratrice que j'ai forcée à se déclarer du parti des Capet émigrés et rebelles, en la pressant tant de fois de mettre leurs têtes à prix, ce qu'elle a constamment refusé \ cette horde déboutée , qui me punit lâchement aujourd'hui de ce que je l'ai démasquée et couverte d'opprobre aux yeux de la France entière*, cette horde, dis-je, vient de me frapper d'un décret d'accusation.

« Quoiqu'elle se soit engagée, sur votre demande, à présenter dans les vingt-quatre heures l'acte énonciatif des chefs d'accusation qu'elle m'oppose ; déjà six jours se sont écoulés sans que cet acte ait été produit-, se flatterait-elle donc de tirer l'affaire en longueur , pour m'écarter de la sorte de la tribune , d'où je la foudroyais'chaque jour? Espère-t-elle , par ses retards, m'excéder d'ennuis et de dégoûts, épuiser ma patience, exaspérer mon indignation et me pousser à des démarches indiscrètes ? Attendrait-elle les événements pour supprimer le tribunal révolutionnaire, me laisser sous l'accusation , et faire croire à la nation que je suis coupable ? Ou bien se berce-t-elle du fol espoir que je balancerai un instant à me présenter à mes juges ? Qu'elle se détrompe : je paraîtrai devant eux , non comme un criminel, mais comme un homme de bien,

indignement calomnié, et toujours prêt à rendre compte de ses actions, toujours prêt à mettre sa conduite en évidence pouf confondre ses lâches délateurs »

Cette lettre, que nous ne pouvons reproduire en son entier , a été imprimée in extenso dans le Publiciste de la République française ^ n° 171, du 18 avril lygS.

La situation des accusateurs de Marat devenait chaque jour plus embarrassante. C'est que le peuple avait manifesté sa volonté par la demande d'un décret d'accusation contre les Girondins mêmes; c'est que l'accusé, chose unique, pressait ses lâches ennemis de produire leurs preuves, ou de tomber sous le mépris et l'indignation publics. Il n'y avait plus possibilité d'ajourner, il fallut agir-, mais aussi combien cette conduite équivoque leur devint funeste : tout ce qu'il y avait d'honnêtes citoyens, mais faibles, indécis, pusillanimes, comprirent que la nation et la Hberté n'avaient rien à espérer de ces parleurs inépuisables; ils perdirent peu à peu leur prestige, et au moment suprême restèrent abandonnés à leurs propres forces.

L'acte d'accusation fut enfin présenté à la Convention nationale le 20 avril (1) , expédié au ministre de la Justice le 22 , à neuf heures du soir , et par lui à l'accusateur public du tribunal révolutionnaire, qui le fit signifier à l'accusé le lendemain.

« Le soir même , écrit Marat , je me constituai prisonnier. J'étais accompagné de plusieurs de mes collègues à la Convention, d'un colonel national, d'un

(i) Ce jour même, les députés Gasparin, Duhem et Lesage-Sénault , en mission près les armées de la République, écrivent de Lille à la Convention qu'ils auraient volé contre le décret d'accusation. A ce nouveau soufflet sur la joue des Girondins, l'Assemblée passe à l'ordre du jour.

capitaine de frégate, etc., qui ne m'avaient pas quitté. A peine entré dans ma prison que plusieurs municipaux et administrateurs s'y présentent pour veiller à ma sûreté. Ils passèrent la nuit avec moi, dans une chambre

qu'ils avaient fait préparer Dès la veille, plusieurs

sections de Paris, entre autres celle des Quatre-Nations et la section des Quinze-Vingts, avaient nommé chacune quatre commissaires pour m'accompagner au tribunal Toutes les sociétés patriotiques avaient pris

les mêmes mesures ; une multitude de bons patriotes remplissait déjà le tribunal. Dès le matin , toutes les salles du palais , les corridors , les cours et les rues adjacentes furent remplis d'une foule immense de Sans-Culottes , prêts à venger les outrages qui pourraient être faits à leur fidèle défenseur. Je rapporte avec attendrissement ces circonstances pour faire sentir à quel point les jours de l'ami du peuple sont chers à tous les citoyens , à tous les amis de la liberté. C'est la meilleure réponse que je puisse faire à mes lâches calomniateurs.

Une négligence volontaire du Comité de législation faillit rendre nulle toutes ces précautions du peuple : les pièces du procès, c'est-à-dire les numéros dénoncés de mon journal, n'avaient pas été joints à l'acte d'accusation. L'accusateur public courut au Comité de législation demander ces pièces ^ les meneurs prétendaient que je ne devais être jugé qu'après leur réimpression ; ils voulaient, sous ce prétexte , tirer l'affaire en longueur, jusqu'à ce que le jury patriote fût renouvelé , dans l'espoir qu'il serait remplacé par des ennemis de la patrie , disposés à me sacrifier -, mais le zèle et la fermeté de l'accusateur public triompha de ces vains subterfuges et leva tous les obstacles.

Enfin , le 24 avril , à dix heures du matin , l'ami du peuple comparaît devant les juges.

Le président procède aux questions d'usage ; on entend ensuite lecture de l'acte d'accusation , puis celle des pièces servant de base à l'accusation. Lecture faite des numéros dénoncés, la parole est à l'accusé.

Debout sur la dernière marche du fauteuil, Marat s'exprime ainsi : « Citoyens , membres du tribunal révolutionnaire, ce n'est pas un coupable qui paraît devant vous : c'est l'ami du peuple , l'apôtre et le martyr de la liberté. Depuis longtemps persécuté par les implacables ennemis de la patrie et poursuivi aujourd'hui par l'infâme faction des hommes d'Etat, il rend grâces à ses persécuteurs de l'occasion qu'ils lui fournissent de faire éclater son innocence et de les couvrir d'opprobre » (des applaudissements répétés dans toutes les parties de la salle suivent ces dernières paroles).

« Si Roland, le patron de la clique des Girondins, n'avait pas dilapidé les biens nationaux pour égarer le peuple et pervertir l'esprit public -, si la faction des hommes d'État n'avait pas inondé la République entière de libelles infâmes contre la Commune, la Municipalité, les sections , le comité de surveillance et surtout contre la députation de Paris \ s'ils ne s'étaient pas si longtemps concertés pour diffamer Danton, Robespierre et Marat \ s'ils ne m'avaient pas sans cesse représenté comme un factieux , un anarchiste , un buveur de sang , un ambitieux qui visait au pouvoir suprême, sous le titre de tribun, de triumvir et de dictateur; si la nation, Complètement détrompée, avait reconnu la perfidie de ces imposteurs •, si leurs coupables auteurs avaient été flétris, j'aurais résisté aux actes arbitraires portés contre moi, sous le titre de décret et d'acte d'accusation , par

une faction perfide , que J'ai dénoncée tant de fois comme presque toute composée de royalistes, de traîtres, de machinateurs ; et j'aurais attendu que la Convention eût été renforcée par le retour des députés patriotes pour me présenter à la tribune et foudroyer les vils scélérats qui me persécutent aujourd'hui avec un si odieux acharnement.

« Si je parais devant mes juges, c'est donc pour •faire triompher la vérité et confondre l'imposture-, c'est pour dessiller les yeux de cette partie de la nation qui est encore égarée sur mon compte ; c'est pour sortir vainqueur de cette lutte, fixer l'opinion publique, mieux servir la patrie, et cimenter la liberté.

« Plein de confiance dans les lumières, l'équité, le civisme du tribunal , je provoque moi-même l'examen le plus rigoureux de cette affaire. Fort du témoignage de ma conscience, de la droiture de mes intentions, de la pureté de mon civisme , je ne veux point d'indulgence , mais je réclame justice sévère.

(f Me voilà prêt à répondre à mes juges ; cependant, avant d'être interpellé , je dois mettre sous vos yeux , citoyens, une série d'observations qui vous mettront à portée de juger de la crasse ignorance , de l'absurdité , de l'iniquité, de la perfidie, de l'acharnement et de l'atrocité de mes vils délateurs.

(( Le décret d'accusation rendu contre moi l'a été sans aucune discussion, au mépris d'une loi formelle, et contre tous les principes de l'ordre , de la liberté et de la justice-, car il est de droit rigoureux qu'aucun citoyen. ne soit blâmé sans avoir été entendu. lia été rendu au milieu du vacarme le plus scandaleux, durant lequel les patriotes ont couvert d'opprobre les royalistes, en leur reprochant leur incivisme, leur turpitude.

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leurs machinations. Il a été rendu contre la manifestation la plus marquée de l'opinion publique , et au bruit des huées continuelles des tribunes. Il a été rendu d'une manière si révoltante, que plus de vingt membres qui avaient été trompés par la faction des hommes d'État^ ont refusé de voter, le décret n'ayant pas été discuté \ et que l'un d'eux, cédant au mouvement d'une âme honnête , s'est écrié : Je ne vote pas, et je crains fort, d'après tout ce que je vois, d'avoir été la dupe d'une cabale perfide.

u Ce décret , loin d'être le vœu de la majorité de la Convention , puisqu'il est l'ouvrage d'une partie des membres qui ne sont pas même le tiers de l'Assemblée, ne peut donc être regardé que comme la suite de l'acharnement de la faction des hommes d'État, On va voir qu'il est l'effet d'une trame criminelle ; car il a été provoqué sur la lecture d'une adresse des Jacobins , que j'avais signée comme président de la Société ; adresse patriotique dont on a bientôt cessé de me faire un crime, en voyant presque tous mes collègues de la Montagne courir au bureau pour la signer •, adresse vraiment républicaine qui vient d'être signée par toutes les sections de Paris, et qui le sera bientôt par tous les bons citoyens de la France entière.

« En abandonnant la dénonciation de cette adresse , qui avait motivé la demande du décret d'accusation, le décret tombait de lui-même ; mais il a été repris avec fureur par mes ennemis , en me voyant monter à la tribune pour renouveler la proposition de traduire Louis-Philippe d'OrléanS devant le tribunal révolutionnaire , et de mettre à prix la tête des Gapet rebelles et fugitifs ; proposition qui désespérait les hommes d'Etat , en les forçant de se mettre la corde au cou ,

s'ils l'adoptaient, ou de s'avouer eux-mêmes les partisans d'Orléans et des Capet, les suppôts du royalisme et les complices de Dumouriez, s'ils la repoussaient. On sait avec quelle violence ils s'y sont opposés. Ce décret doit donc être considéré comme une ridicule récrimination des scélérats que j'avais accusés de machinations , et que le traître Dumouriez avait , en quelque sorte , déclarés ses complices ^ comme un artifice profond , imaginé pour m'ôter tout moyen de poursuivre cette mesure de salut public qui devait les démasquer complètement, les couvrir d'opprobre et les livrer à la vengeance nationale. Un pareil décret n'est donc qu'un acte de tyrannie qui appelle la résistance à l'oppression , et qui ne peut manquer de révolter tous les bons citoyens , lorsqu'il sera aussi bien connu dans les départements qu'il l'est à Paris.

« Je passe à l'acte d'accusation.

« Émané du Comité de législation , presque entièrement composé de mes plus mortels ennemis , tous membres de la faction des hommes d'État , il a été rédigé avec tant d'irréflexion , qu'il porte tous les caractères de la plus crasse ignorance , du mensonge , de la démence , de la fureur et de l'atrocité.

« Cet acte offre d'abord une inconséquence remarquable , ou plutôt une révoltante opposition au décret d'accusation auquel il sert de base ; car il n'y est nullement question de l'adresse des Jacobins que l'on me faisait un crime d'avoir signée et qui avait provoqué le décret.

« J'ai honte pour le Comité de législation de faire voir combien cet acte est ridicule et destitué de fondement. Comme l'adresse des Jacobins contient les sentiments de vrais républicains , et comme elle avait été

signée de presque tous mes collègues de la Montagne , le Comité , forcé d'abandonner ce chef fondamental d'accusation , s'est rabattu sur la dénonciation de quelques-unes de mes feuilles qui dormaient depuis plusieurs mois dans la poussière de ses cartons, et il a reproduit stupidement la dénonciation de quelques autres de mes feuilles , sur laquelle l'Assemblée a refusé de donner aucune suite en passant à l'ordre du jour, comme je le prouverai dans la suite.

(c Prouvons maintenant que cet acte est illégal. Il ;:porte en entier, ainsi qu'on vient de voir, sur quelquesunes de mes opinions politiques ; ces opinions avaient presque toutes été produites à la tribune de la Convention avant d'être publiées dans mes écrits \ car mes écrits , toujours destinés à dévoiler les complots , à démasquer les traîtres et à proposer des vues utiles , sont un supplément à ce que je ne puis toujours exposer dans le sein de l'Assemblée. Or , l'article vu de la section V de l'acte constitutionnel porte en termes exprès : Les r^eprésentants de la 'nation sont inviolables ; ils ne peuvent être recherchés, accusés, ni jugés en aucun temps, pour ce qu'ils auront dit, écrit ou fait dans l'exercice de leurs fonctions de représentants. L'acte d'accusation est donc nul et de nul effet , en ce qu'il est diamétralement opposé à une loi fondamentale qui n'a point été révoquée et qui ne peut point l'être ; il est nul et de nul effet , en ce qu'il attaque le plus sacré des droits d'un représentant du peuple.

« Ce droit n'emporte pas celui de machiner contre l'État , de faire aucune entreprise contre les intérêts de la liberté , d'attaquer les droits des citoyens ou de compromettre le salut public -, je le sais , mais il con-

siste à pouvoir tout dire, tout écrire, tout faire impunément, dans le dessein sincère de sauver la patrie, de procurer le bien général et de faire triompher la liberté. Et il est si fort inhérent aux fonctions d'un représentant de la nation que , sans lui , il serait impossible aux fidèles députés de défendre la patrie et de se défendre eux-mêmes contre les traîtres qui voudraient les opprimer ou les asservir.

« Les patriotes de l'Assemblée constituante avaient si bien senti la nécessité de rendre les représentants de la nation inviolables et irrecherchables , pour pouvoir lutter impunément contre le despote et faire la révolution, qu'ils s'empressèrent de consacrer ce droit par le fameux décret du 23 juin 1789, avant même de se constituer Assemblée nationale. Ils sentirent si bien que ce droit sacré était' inhérent à tout fonctionnaire public qu'ils retendirent, par le décret du 23 août 1789, à tout corps judiciaire , à tout corps administratif et même à tous citoyens réunis en assemblées primaires.

« Sans ce droit inaliénable, la liberté pourrait-elle se maintenir un instant contre les entreprises de ses ennemis conjurés ? Sans lui , comment , au milieu d'un Sénat corrompu , le petit nombre de députés qui restent invinciblement attachés à la patrie démasqueraient-ils les traîtres qui veulent l'opprimer ou la remettre aux fers ?

« Sans ce droit essentiel , comment un petit nombre de patriotes clairvoyants et déterminés déjoueraient-ils les complots d'une faction nombreuse de machinateurs ? Quand on juge par ce qui nous arrive:si la faction des hommes d'État peut, sous un faux prétexte, m'attaquer ^t m'expu'ser de la Conventioi , me traduire devant ,..• tribunal , me retenir en captivité, me faire périr ;

demain , sous d'autres prétextes , elle attaquera Robespierre , Danton , Collot d'Herbois , Panis , Lindet , Camille, David, Audouin, Laignelot, Meaule, Dupuis, Javogues, Granet, et tous les autres députés courageux de la Convention ; elle contiendra les autres par la terreur , elle usurpera la souveraineté , elle appellera auprès d'elle : Dumouriez , Cobourg , Clairfait , ses complices ; secondée des Prussiens, des Autrichiens et des émigrés , elle rétablira le despotisme dans les mains d'un Capet, qui fera égorger tous les patriotes connus, et elle se partagera les premiers emplois avec le trésor de l'État. Le décret rendu contre moi pour mes opinions politiques est donc un attentat à la représentation nationale ; et je ne doute nullement que la Convention , devenue complète par le retour des commissaires patriotes, n'en sente bientôt les dangereuses conséquences , les suites funestes , ne rougisse qu'il ait été rendu en son nom et ne se hâte de le rapporter comme destructif de toute liberté pubhque.

(( L'acte d'accusation n'est pas seulement nul en ce qu'il viole une loi constitutionnelle, et qu'il attaque la représentation nationale, il l'est encore en ce que le Comité érige contre tout principe la Convention en tribunal criminel -, car il lui fait prononcer sans pudeur un jugement inique , en décidant sans examen préalable d'aucune des pièces , sans avoir même mis en question si ces pièces sont de moi, que je suis prévenu d'avoir évidemment provoqué le meurtre et le pillage , d'avoir provoqué un pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple et d'avoir avili la Convention, provoqué sa dissolution, etc.

« Mais ce qu'on refusera de croire , c'est que le Comité y appelle sans façon , sans pudeur et sans re^

mords , des peines afflictive et capitale sur ma tête , en citant les articles du code pénal, qui, selon lui, me condamnent à mort. Je ne doute nullement que ce soit là où il en voudrait venir; combien les hommes d'Etat ont été désespérés de ne pas m'avoir tenu en prison , pour étouffer ma voix et retenir ma plume. L'un d'eux, l'atroce Lacaze , n'a-t-il pas eu le front de demander à la Convention , comme Dumouriez et Cobourg le demandèrent à la faction, que je fusse mis hors la loi! Ainsi , Pacte d'accusation est un véritable jugement rendu qu'il ne restait plus qu'à faire exécuter.

« Enfin , cet acte est un tissu de mensonges et d'impostures. Il m'accuse d'avoir provoqué le meurtre et le pillage , le rétablissement d'un chef de l'État , l'avilissement et la dissolution de la Convention, etc.; le contraire est prouvé par la simple lecture de mes écrits. Je demande une lecture suivie des numéros dénoncés, car ce n'est pas en isolant et tronquant des passages qu'on rend les idées d'un auteur; c'est en lisant ce qui les précède et les suit qu'on peut juger de ses intentions. Si après la lecture il restait quelques doutes, je suis ici pour les levQV {Ami du peuple, 178). »

Ces observations faites , Marat est interpellé par le président de répondre aux questions suivantes :

D. Avez-vous jamais prêché le meurtre et le pillage ?

R. Cette imputation absurde m'a été faite par la faction des hommes d'État, qui en connaît elle-même toute la fausseté , toute l'atrocité. Alarmé des troubles épouvantables que causaient les accapareurs conjurés pour pousser le peuple au désespoir par la misère , et les désastres dont les malversations menaçaient l'État, j'ai ventillé les divers moyens propres à prévenir ces malheurs, et j'ai observé au législateur lui-même, que

dans tout pays où les droits des citoyens ne seraient pas de vains titres consignés fastueusement dans une simple déclaration , le pillage de quelques magasins , à la porte desquels on pendrait les accapareurs , aurait bientôt mis fin à ces désordres... Au surplus, me faire un crime d'avoir proposé de bonne foi un moyen pratiqué en tous pays contre les accapareurs , fût-il luimême mauvais, c'était exercer une tyrannie révoltante sur les pensées , c'était étouffer jusqu'au désir de sauver la patrie.

D. Avez -vous jamais eu dessein de proposer le rétablissement d'un chef de l'État ?

R. Cette inculpation ne peut m'être faite sérieusement à moi, le plus mortel ennemi des tyrans, des despotes, des rois et des princes-, à moi, le plus ardent frondeur de toute autorité arbitraire*, à moi qui, depuis l'origine de la Révolution , ai sans cesse vengé la souveraineté du peuple, sans cesse insisté sur la nécessité de limiter les pouvoirs de ses agents, sans cesse recommandé de rendre leur responsabilité effective, et de leur ôter tout moyen de malverser impunément. Loin d'avoir provoqué , dans les numéros dénoncés , le rétablissement d'un chef de l'État, il suffit de lire pour voir que j'y déplore les malheurs qui ne peuvent manquer de résulter de l'insouciance , de l'esprit d'égoïsme et de vertige , ou plutôt les malheurs où la diffusion des membres de la Convention, leurs dissensions éternelles, les desseins perfides de la faction des hommes d'État , l'impunité dont elle paraissait investir les agioteurs, les monopoleurs , les accapareurs , les sangsues et les vampires publics -, en un mot , la protection ouverte qu'elle semblait accorder aux traîtres et aux conspirateurs, ne pouvaient manquer d'attirer sur l'État^ et

j'y déclare que si jamais l'excès de détresse, d'oppression auquel d'indignes législateurs auraient réduit le peuple, le forçaient jamais à se donner un chef^, d'Orléans, que mes détracteurs m'accusaient perfidement de vouloir servir, était le dernier des hommes sur lequel il faudrait jeter les yeux, et que je souffrirais plutôt le martyre que de lui donner ma voix.

D. Avez-vous jamais eu le dessein de provoquer l'avilissement et la dissolution de la Convention ?

R. Je ne crois pas qu'il soit au pouvoir d'aucun écrivain d'avilir et de dissoudre la Convention. La Convention est seule arbitre de sa réputation. Quel calomniateur pourrait échapper aux suites cruelles de l'indignation publique , s'il attaquait un législateur qui se serait montré digne de la confiance et des respects du peuple ? Or, qui plus que moi a gémi des scènes scandaleuses qui ont si souvent éclaté au sein de la Convention ? Qui plus que moi s'est efforcé de rappeler ses membres à la dignité de leurs fonctions ? Qui plus que moi a cherché à lui ramener la confiance et à lui concilier les respects de la nation , en la pressant de ne s'occuper que d'objets d'utilité publique , de travailler au soulagement du peuple , de prendre sans délai les mesures propres à réprimer les troubles et les désordres qui désolent l'État, des moyens de mettre la République en état de défense, de punir les traîtres, d'écraser au plus tôt les ennemis du dedans et du dehors, de ramener la paix et l'abondance et d'assurer le bonheur de la nation par de sages lois. Mes lâches accusateurs savent cela comme moi ; mais ils n'ont garde de rendre hommage à la vérité \ ils voulaient me perdre , et pour cela il fallait me calomnier. »

L'instruction de la procédure se continue par l'au-

dition des témoins *, puis l'accusateur public, après avoir résumé les débats s'adresse au jury :

1° Est-il constant que l'accusé ait, dans les numéros dénoncés , provoqué le meurtre et le pillage , le rétablissement d'un chef de l'État , l'avilissement et la dissolution de la Convention ?

2° L'accusé est-il réellement l'auteur des écrits dénoncés ?

3° Est-il constant qu'il ait commis la provocation des délits dont on l'accuse , dans des intentions perfides et contre-révolutionnaires.

Les jurés, après en avoir délibéré, sont rentrés â l'audience , et l'un d'eux , le citoyen Dumont , premier juré, a motivé son opinion en ces termes : « J'ai examiné avec soin les passages cités des journaux de Marat. Pour les mieux apprécier, je n'ai pas perdu de vue le caractère connu de l'accusé et le temps pendant lequel il a écrit. Je ne puis supposer d'intentions criminelles et contre-révolutionnaires à l'intrépide défenseur des droits du peuple ; il est difficile de contenir sa juste indignation , quand on voit son pays trahi de toutes parts •, et je déclare que je n'ai rien trouvé dans les écrits de Marat qui me parût constater les délits dont il est accusé.

Les autres jurés ont aussi déclaré à l'unanimité que les faits n'étaient pas constants.

D'après cette déclaration , Fouquier-Tinville , accusateur public , a conclu à ce que Jean-Paul Marat fût acquitté de l'accusation portée contre lui , par décret de la Convention nationale du 1 3 avril présent mois , et que ledit Marat sera sur-le-champ remis en liberté.

« A peine le tribunal m'eut-il acquitté honorablement que la salle retentit des plus vifs applaudisse-

ments , qui furent répétés tour à tour dans les salles voisines , dans les vestibules et les cours du palais , toutes remplies de zélés patriotes. Deux des plus chauds s'élancèrent vers le parquet pour me porter sur leurs épaules ; je me refusai net à leurs instances , mais il fallut me retirer au fond de la salle et céder à celles d'une multitude empressée à m'embrasser. Plusieurs couronnes civiques furent posées sur ma tête. Les officiers municipaux , les gardes nationaux , les canonniers, les gendarmes, les hussards qui m'entouraient, craignant que je fusse étouffé dans la presse , formèrent deux haies et me reçurent au milieu d'eux.

« Ils firent halte en haut du grand escalier pour que les citoyens puissent mieux me voir. Au dehors des cours, depuis le palais à la Convention, les rues et les ponts étaient couverts d'une foule innombrable de peuple qui criait à l'envi et sans relâche : Vipe la ' République ! Vive la libej'té ! Vive Marat !

« Des spectateurs sans nombre aux croisées répétaient les applaudissements ; les plus aristocrates étaient forcés de suivre cet exemple ; plus de deux cent mille âmes bordaient les rues , depuis le palais jusqu'à la Convention *, sur les ponts et les marches des églises , ils formaient des amphithéâtres, où hommes, femmes et enfants étaient entassés.

« Le cortège qui m'accompagnait était immense. Parvenus près de la Convention , quelques officiers municipaux se détachèrent avec plusieurs gardes nationaux pour annoncer mon arrivée et demander la permission de défiler dans la salle.

« Lasource, qui présidait, veut lever la séance ; les patriotes s'y opposent et les hommes d'État s'enfuient avec précipitation.

« Le sapeur Rocher, qui était à la tête des gardes nationaux , paraît à la barre et prend la parole :

« Citoyen président, nous vous ramenons ce brave « Marat ; nous saurons confondre tous ses ennemis : « je l'ai déjà défendu à Lyon , je le défendrai ici , et (( celui qui voudra avoir la tête de Marat aura aussi « celle du sapeur. »

La permission de défiler est accordéel Aussitôt , hommes, femmes, enfants, militaires, officiers municipaux entrent en foule, en criant : Vive la République ! Vive la Montagne ! Vive Marat ! Je suis porté par les gardes nationaux qui m'environnaient et déposé au milieu de la Montagne. Là , je me hâte de me dépouiller des couronnes civiques dont le peuple avait chargé ma tête et que j'avais été forcé *de garder. La salle retentit d'applaudissements. Après avoir été serré dans les bras de mes dignes collègues , je me présente à la tribune.

« Législateurs, les témoignages de civisme et de joie qui éclatent dans cette enceinte sont un hommage rendu à la représentation nationale, à l'un de vos collègues dont les droits sacrés avaient été violés dans ma personne. J'ai été perfidement inculpé : un jugement solennel a fait triompher mon innocence ; je vous rapporte un cœur pur , et je continuerai de défendre les Droits de l'Homme, du citoyen et du peuple, avec toute l'énergie que le ciel m'a donnée. »

Les applaudissements redoublent, les cris de : Vive la République ! vive la Montagne ! vive Marat ! recommencent ; les chapeaux sont en l'air.

Après ces vives explosions de patriotisme, la voix de Danton se fait entendre.

« Citoyens ce doit être un beau spectacle pour tout

bon français de voir que les citoyens de Paris portent un tel respect à la Convention nationale , le jour où un député reconnu innocent a été réintégré dans son sein. La Convention nationale a pu applaudir à ce spectacle intéressant, elle l'a fait; mais je demande que le décret soit complètement rempli, que les citoyens qui ont ramené Marat défilent , que leur mission se remplisse e| que nous reprenions ilos travaux. » Le décret s'exécute , la foule se retire paisiblement.

Paris n'avait pa^ besoin de l'acquittement du 24 avril pour être fixé dans son opinion sur l'ami du peuple ; mais les départements contre-révolutionnaires durent être comme foudroyés de l'issue du procès. Marat, ramené en triomphe à la Convention par une foule immense , de l'aveu même des journaux les plus hostiles, n'était donc en réalité ni si méprisé, ni si méprisable que ses ennemis s'acharnaient à le répéter ; il restait donc avéré qu'il avait été calomnié , et il n'était plus possible d'en douter. Quant aux départements révolutionnaires , ils comprenaient que tant que Paris , cette avant-garde intelligente de la liberté , se chargera de sauver la France au prix de son sang , la France n'aura qu'à approuver Paris.

C'est ici le lieu de faire connaître l'esprit public des départements, si longtemps égarés sur le compte de Marat, par les libellistes aux gages de Roland et des hommes d'Etat. Je ne dirai rien du peuple de Paris, et surtout des braves sans-culottes *, ils n'ont jamais été un instant abusés sur Tami du peuple, leur défenseur incorruptible. On connaît les arrêtés honorables

qu'ont pris toutes les sections de Paris , celui de la municipalité et ceux des sociétés populaires. Ce qu'on connaît moins , c'est l'arrêté vraiment républicain de la commune d'Auxerre , réunie en assemblée générale le 16 avril : « Amis, le décret d'accusation lancé contre « Marat doit être regardé par les patriotes coinme « une calamité publique ; il ne nous est pas possible « de courir asse:{fort pour nous jeter au devant du a fer patrioticide dont veulent le frapper les contre- « révolutionnaires conventionnels ; nous allons voler « à votre secours et faire triompher avec vous la cause (( du peuple ; mais en attendant , nous mettons sous « la responsabilité des sans-culottes des quarante-huit « sections de Paris la vie du plus vigoureux et du « plus incorruptible défenseur de nos intérêts ; tel (c est l'avis de quatre mille Auxerrois , vos frères et (( amis. »

Combien d'autres encore qui n'honorent pas moins leurs auteurs que l'ami du peuple ! Dans le nombre , pour n'en citer qu'un seul. Une adresse de la commune de Chartres , publiée avec affectation dans tous les papiers anti-patriotiques , faisait dire aux bons Chartrains que la tête d'un monstre tel que Marat , dont la présence infectait la Convention, devait enfin tomber sous le glaive de la loi. Eh bien ! cette prétendue adresse était l'ouvrage de Brissot et de Pétion ; ils l'avaient envoyée au maire de Chartres , qui s'était adjoint quelques municipaux de sa trempe pour la colporter dans les sections , escroquer des signatures et faire passer quelques gueux de signataires pour la commune de Chartres. Qu'est-il arrivé ? que les braves citoyens de Chartres , qui connaissent tout aussi bien que ceux de Paris le coquinisme de Pétion et de

Brissot, ont honni les colporteurs et brûlé l'adresse elle-même , en criant : Vive la République ! vive la Montagne î vive Marat ! .

Après la manifestation populaire du i5 avril, où quarante-huit sections de Paris réclamèrent contre les meneurs de la faction qui avait fait décréter d'accusation l'ami du peuple ; après l'explosion des sentiments patriotiques de Paris et des départements, dont l'acquittement de Marat fut le motif , les Brissot , les Guadet, les Vergniaud, les Buzot, les Barbaroux, les Louvet, les Lasource et autres complices de Dumouriez, comprirent que c'en était fait d'eux s'ils ne parvenaient à ressaisir l'influence que la journée du 24 avril leur avait fait perdre ; s'ils ne trouvaient un point d'appui dans les départements entachés d'aristocratie ou soulevés contre Paris ^ s'ils ne faisaient transporter dans quelque ville anti-révolutionnaire le siège de la Convention nationale ; si , par des menées habiles ou par un coup d'audace , ils ne brisaient le lien qui unissait le peuple aux mandataires de la commune de Paris.

Exécuter ce projet sous les yeux des patriotes de la Convention , de la Commune , des sociétés populaires , qu'ils ne cessaient de harceler, de représenter comme des anarchistes , des brigands , des assassins \ c'était folie, ou tout au moins témérité, après les démonstrations populaires des 16 et 24 avril. Néanmoins, ils vont engager la lutte; et c'est à ce dernier et suprême effort d'une faction redoutable , à cause surtout de l'absence momentanée d'un grand nombre de députés patriotes envoyés en mission, que nous allons assister.

Anéantir la liberté par des trahisons, et rétablir le despotisme par la guerre civile , tel est le plan des suppôts de l'ancien régime et des fripons soudoyés qui

ÉCOLE DU CITOYEN. 3oi

composent la faction des hommes d'Etat. Ce plan atroce , ils l'ont constamment suivi depuis l'instant où ils furent appelés à la Convention jusqu'à ce jour. Je ne rappellerai pas ici leurs violents efforts pour le mettre à exécution lors du jugement du tyran -, je ne retracerai pas ici leurs trop heureuses entreprises dans les départements de la Vendée , des Deux-Sèvres , du Cantal, de la Haute- Vienne , à Marseille et à Lyon. Je me borne à leurs tentatives dans Paris, pour y allumer les torches de la guerre civile, et y faire triompher les capitalistes , les gros propriétaires , les négociants, les banquiers, les agioteurs, les accapareurs, les sangsues publiques, tous suppôts du despotisme; ils les ont engagés à s'emparer des sections et à en chasser les sans-culottes, pour s'opposer au recrutement et empêcher l'exécution du décret de l'emprunt forcé. C'est ce qui fut aussitôt mis en usage.

A peine ces ennemis publics eurent-ils influencé les assemblées du peuple, qu'ils leur firent prendre des arrêtés funestes , et qu'ils se présentèrent à la barre de la Convention avec des pétitiohs anti-révolutionnaires; pétitions où ils se qualifiaient d'amis des lois et de la liberté , tout en dénigrant les vrais amis de la Révolution comme des agitateurs, des désorganisateurs, des anarchistes, des hommes de sang, avides de meurtre et de carnage; ces imputations ont été répétées par tous les libellistes à gages.

Après avoir corrompu de la sorte l'esprit public, ils ont formé des comités anti-révolutionnaires pour opprimer les patriotes; leurs vexations ont révolté les esprits , les sans-culottes se sont assemblés pour balayer ces ridicules oppresseurs. Ils l'ont été dans presque toutes les sections. Dès lors les comités révolutionnaires

3o2 JEAN-PAUL MARAT.

ont été renouvelés, les pétitionnaires ont été désavoués et l'esprit public s'est rétabli.

Qu'ont fait les, ennemis de la Révolution chassés des assemblées du peuple ? Ils ont peint comme machinateurs les membres des comités révolutionnaires , et se sont de nouveau présentés à la barre au nom des sections pour y dénoncer un prétendu complot formé contre la vie d'un grand nombre de députés. C'est de cette dénonciation ridicule et concertée qu'est partie la faction des hommes d'État pour crier à l'atrocité, vociférer mille calomnies contre les Parisiens, puis ériger une commission inquisitoriale , destinée à opprimer les patriotes, sous prétexte de rechercher les auteurs de ce complot imaginaire , écraser les amis de la liberté , et faire triompher les ennemis de la Révolution.

Afin de jeter un plus grand jour sur l'événement politique qui se prépare , suspendons un moment les citations de Marat, ouvrons le Moniteur ; et à défaut de narration ou d'analyse qui nous entraînerait bien au-delà des bornes que nous nous sommes tracées, produisons des documents qui à eux seuls constituent l'inaltérable vérité historique.

Le i8 mai , sur les dénonciations concertées des sections aristocratiques de Quatre- Vingt-Douze , de la Butte-des-MouHns et de la Fraternité , Guadet , le boute-feu des hommes d'État, propose :

1° Que les autorités de Paris soient cassées et, dans dans les vingt-quatre heures, remplacées par les présidents de sections;

2" Que les suppléants de l'Assemblée se réunissent à Bourges , dans le plus court délai , sans cependant qu'ils puissent entrer en fonction que sur la nouvelle certaine de la dissolution de la Convention.

ÉCOLE DU CITOYEN. 3o3

Des moyens si évidemment contre-révolutionnaires n'étaient pas faits pour réussir. Barère, qui voit le mauvais effet de la maladresse de son collègue , comprend qu'il faut plus d'astuce pour arriver au but ; aussi, repousse-t-il les mesures proposées comme anarchiques,etil conclut pour demander qu'il soit seulement nommé une commission de douze membres , chargée d'examiner les arrêtés pris par la Commune depuis un mois.

Du choix des membres de ladite commission allait dépendre le sort des accusés ou celui des accusateurs. Un fol espoir trompa les impartiaux qui firent ainsi pencher la balance en faveur des hommes d'État, C'était donc créer l'inquisition des patriotes ; se procurer le facile moyen de faire le procès à toutes les autorités qui avaient manifesté un vœu favorable à l'ami du peuple , le plus redoutable antagoniste des hojnmes d'État; c'était rompre, au nom de la légalité, l'union des patriotes contre les infidèles mandataires de la nation ; c'était surtout se déclarer contre les Parisiens qui, au prix du plus pur de leur sang, avaient sauvé la patrie au 14 juillet, au 6 octobre, au 10 août, comme ils la défendaient encore aux frontières ou dans la Vendée.

Cette révoltante iniquité d'une poignée de meneurs sera la cause prochaine de leur abaissement définitif; le peuple ne verra plus en eux que d'afireux machinateurs qui compromettent le salut public auquel il faut les immoler , pour arrêter le fléau de la guerre civile qu'ils ont allumée sur tous les points de la République.

Le 20 mai, Vergniaud, du haut de la tribune, trace à la Commission des Douze , et la marche qu'elle doit suivre, et le but qu'elle doit atteindre. « Il faut voir,

dit-il , qui l'emportera du génie de la liberté ou de celui des brigands. »

La révolte des hommes d'État contre les droits du peuple est aussi ancienne que leur mandat , et elle inquiétait peu les patriotes ; mais , dès qu'ils eurent constitué une commission composée exclusivement de leurs acolytes qui, non contents d'examiner les arrêtés de la Commune, firent jeter dans les cachots les plus zélés patriotes, la résistance à l'oppression s'organisa, et ils eurent pour ennemis irréconciliables tous ceux qui avaient juré haine à la royauté , la liberté ou la mort.

Le 25 , une députation du Conseil général de la commune de Paris se présente à la barre de la Convention et réclame la liberté ou le prompt jugement de son substitut , arbitrairement arraché de chez lui pendant la nuit et incarcéré par ordre de la Commission des Douze. Le président Isnard lui répond : — « La France a mis dans Paris le dépôt de la représentation nationale \ il faut que Paris le respecte ; il faut que les autorités constituées de Paris usent de tout leur pouvoir pour lui assurer ce respect. Si jamais la Convention était avilie, si jamais, par une de ces insurrections qui, depuis le lo mars, se renouvellent sans cesse, et dont les magistrats n'ont jamais averti la Convention , il arrivait qu'on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière, Paris serait anéanti; bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé (i). »

Bientôt aussi , nous verrons cette atroce fanfaronnade

(i) « Je le dis avec vanité, la France ne peut espérer ni liberté ni bonheur que dans la destruction entière et irréparable de cette capitale» [Mémoires de Bu^ot, par Dauban, page 124).

ÉCOLE DU CITOYEN. 3o5

faire place à la plus insigne lâcheté, et les meneurs de cette faction odieuse , Vergniaud en tête , chercher en vain leur salut dans l'éloge de la résistance qu'ils auront soulevée contre eux, en faisant décréter que Paris soulevé a bien mérité de la psitrie. {Moniteur du 2 juin; suite de la séance de la Convention du 3i mai

Le lendemain, ce n'est plus une députation du Conseil général qui vient à nouveau réclamer la liberté des patriotes incarcérés par ordre de la Commission des Douze , mais les députés de seize sections de Paris. — « Songez, dit l'orateur, que nous n'avons pas brisé le sceptre de la tyrannie pour courber la tête sous le joug d'un nouveau despotisme »

On sent dans l'atmosphère politique que l'orage s'accumule. Marat prend la parole : — « On a cherché , dit-il , à tromper le peuple , en lui faisant croire qu'il existait un complot pour assassiner les hommes d'État. La preuve que ce complot n'a jamais existé , c'est que pas un d'eux n'a reçu une égratignure. Je les rappelle à la pudeur , si la pudeur peut encore entrer dans leur âme. Depuis l'instant où un emprunt forcé sur les riches a été décrété , ils ont cherché à jeter la division dans les sections de Paris. Je ne les accuse pas d'avoir rédigé eux-mêmes les adresses qui ont été lues à votre barre par quelques aristocrates des sections ; mais comment ont-ils pu nommer une commission extraordinaire pour connaître de ce qui se passe dans ces sections ? Je redoute aussi les commissions extraordinaires , quand elles sont prises dans un seul côté de l'Assemblée. Quel autre but peut-on se proposer, si ce n'est l'oppression des patriotes ? Cette nuit encore , les président et secrétaire de la section de la Cité ont été incarcérés

3o6 JEAN-PAUL MARAT.

par ordre de la Commission des Douze : ils croiem peut-être qu'après avoir ainsi incarcéré tous les patriotes , ils resteront maîtres du champ de bataille ; qu'ils se détrompent ; la masse du peuple est patriote , elle déteste autant le despotisme sénatorial que le despotisme royal... Si les patriotes se portent à une insurrection, ce sera leur propre faute. En conséquence, je demande que la Commission des Douze soit supprimée, comme ennemie de la liberté et comme tendant à provoquer l'insurrection du peuple , qui n'est que trop prochaine. »

Peu après les éclaircissements donnés par Marat, une députation nombreuse de la section de la Cité se présente à la barre , et y réclame son président et un de ses secrétaires , enlevés nuitamment par ordre de la Commission des Douze : « Le temps de la plainte est passé, dit l'orateur , nous venons vous avertir de sauver la République, ou la nécessité de nous sauver nousmêmes nous forcera à le faire. En vain les ennemis du peuple qui sont dans votre sein ont calomnié auprès de nos frères des départements la ville de Paris; qu'ils viennent éprouver notre patriotisme , et ils approuveront nos saintes insurrections.

« Il en est temps encore ; punissez une commission infidèle, qui viole les droits de l'Homme et du Citoyen. Nous demandons, au nom de la section de la Cité, la traduction au tribunal révolutionnaire des membres de la Commission des Douze. »

La réponse du président Isnard soulève une tempête de réprobation, qui jette l'assemblée dans une agitation semblable à celle qu'il avait provoquée dans la séance du t8.

Le ministre de l'Intérieur se présente à la tribune,

ÉCOLE DU CITOYEN. Soy

et dans un discours plein de franchise et de candeur, il expose l'état actuel de Paris; il démontre Jusqu'à l'évidence que le prétendu complot de massacrer les meneurs de la faction des hommes d'Etat est une chimère , qui a sa source dans les fantômes que la peur a créés dans la tête des dénonciateurs et des membres de la Commission des Douze. Il justifie complètement les commissaires des sections réunis en comité central, des odieuses inculpations dirigées contre lui par les suppôts de la faction ; il fait voir l'injustice de l'incarcération du substitut du procureur de la Commune, ordonnée comme mesure de sûreté publique, mais uniquement due à la basse vengeance des membres de la commission, grotesquement travestis par le Pcre Duchesne en inquisiteurs d'État.

Le maire de Paris, qui était pareillement à l'assemblée, démontre jusqu'à conviction que le seul complot actuellement tramé contre la sûreté publique l'a été par la Commission des Douze , tous membres de la faction des hommes d'État ; il annonce que cette Commission infernale avait donné ordre dans la matinée à trois bataillons de se tenir prêts à se porter à la Convention au premier signal -, et ces trois bataillons sont précisément ceux du Mail , de la Butte-des-Moulins et de la Bibliothèque , sections dont les aristocrates étaient venus à la barre dénoncer le prétendu complot tramé dans le Comité central. Il est donc bien démontré que , sous prétexte de pourvoir à la sûreté de la Convention , la Commission infernale , en appelant ces bataillons gangrenés d'aristocratie, avait formé l'horrible projet de faire massacrer les députés patriotes , en cas qu'il y eût un mouvement dans Paris \ car les commandants de ces bataillons étaient aux ordres des hommes d'État et s'entendaient avec eux.

3o8 JEAN-PAUL MARAT. "^

La fermentation populaire, qui va toujours croissant dans Paris , se manifeste à la Convention par l'arrivée des députations qui viennent dénoncer la tyrannie de la Commission des Douze.

Une nouvelle députation de vingt-huit sections vient réclamer contre l'arbitraire de la Commission ; elle est bientôt suivie de celle de la section des Gravelliers. Alors les Montagnards demandent' à grands cris la suppression de cette Commission contre-révolutionnaire ; mais Fonfrède , qui a remplacé Isnard au fauteuil de la présidence , escobarde à son tour pour ne point mettre aux voix cette proposition.

Fonfrède est obligé, à son tour, de quitter le fauteuil, que reprend Hérault-Séchelles ; sa réponse aux pétitionnaires est pleine de sagesse , de dignité et d'éner^e.

Enfin , au milieu des clameurs et des trépignements de pieds des hommes d'État^ qui étaient restés dans la salle , le président met aux voix la suppression de la Commission des Doqze, la cassation de tous les ordres émanés d'elle et la liberté de tous les citoyens qu'elle a fait arrêter.

C'est ainsi qu'après une séance orageuse de quinze heures, l'indignation des députés patriotes a fait justice du conciliabule ténébreux et tyrannique des Douze, que la faction avait formé pour détruire le patriotisme , en accablant les plus zélés patriotes , pour favoriser les ennemis de la liberté et opérer la contre-révolution dans Paris, comme elle l'a opérée à Lyon , à Marseille et dans la Vendée.

Quoique la Commission des Douze soit supprimée par décret, quoique la faction des hommes d'État paraisse désarmée et hors d'état de porter de nouveaux coups à la liberté, ce n'était là pourtant qu'un acte

du grand drame qui devait se dérouler sur la scène politique.

Le lendemain 28, Lanjuinais, revenant sur la délibération de la veille, soutient qu'il n'y a pas eu de décret; ou s'il y en a un , dit-il, j'en demande le rapport , parce qu'il n'est pas conforme au règlement.

Une discussion passionnée s'engage au sujet de cette proposition. Après de violents débats, Danton prend la parole : « Le décret d'hier avait satisfait à l'indignation publique. Vous aviez fait un grand acte de justice ; j'aime à croire qu'il se reproduira avant la fin de cette séance. Mais si la Commission conserve le pouvoir tyrannique qu'elle a exercé , et qu'elle voulait , je le sais, étendre sur des membres de cette assemblée ; si le fil de la conspiration n'est pas rompu -, si les magistrats du peuple, si les bons citoyens ont encore à craindre des arrestations arbitraires, alors, après avoir prouvé que nous passons nos ennemis en prudence, en sagesse, nous les passerons en audace et en vigueur révolutionnaires. »

Il n'en fut pas tout à fait comme l'avait espéré Danton \ la séance se termina par une sorte de compromis : la Commission des Douze fut rétablie par 279 voix contre 238 ; mais , par compensation , on décréta la liberté des détenus incarcérés par son ordre.

Le mercredi 29, il n'y eut rien de bien remarquable à la Convention: mais, dans la ville, l'attitude des sections présageait des événements dont il était encore difficile de prévoir au juste les conséquences.

Le 3o, à la Convention, Lanjuinais dénonce comme faits de conspiration les arrêtés sectionnaires.

Dans cette même séance, vingt-sept sections de Paris, celles mêmes sur lesquelles comptait , pour l'exécution

3l<3( JEAN- PAUL MARAT;

de ses projets sinistres , la Commission des Douze , se présentent à la Convention. Après un discours énergique de leur orateur, ils demandent au nom de leurs sections :

1° La cassation de tous les décrets rendus sur la proposition de la Commission des Douze *,

2° Un décret d'accusation contre tous ses membres -,

3° L'apposition des scellés sur leurs papiers et leurs registres, puis leur remise au Comité de sûreté générale.

La députation se retire, convaincue que les députés patriotes, subjugués par les hommes d'État, ne peuvent rien de décisif sans le concours du peuple.

Dans ces conjonctures, les commissaires de toutes les sections de Paris, assemblés à l'Evêché, se constituent Comité central révolutionnaire ; déclarent la ville de Paris en insurrection contre les factions aristocratiques et oppressives de la liberté, et arrêtent pour première mesure de fermer les barrières.

Il est trois heures du matin *, le tocsin sonne à Notre-Dame.

Le 3 1 mai , à six heures et demie du matin , les commissaires des sections se présentent au Conseil général de la Commune. Leur président , le citoyen Dobsent, annonce que le peuple de Paris, blessé dans ses droits , vient de prendre des mesures nécessaires pour conserver sa liberté , et déclare que les pouvoirs de toutes les autorités constituées sont annulés.

Le procureur de la Commune requiert que le vœu de la majorité soit proclamé à l'instant , et que le Conseil général remette ses pouvoirs au peuple souverain.

Tous les membres jurent de rester inviolablement unis à leurs frères de Paris et des départements , et

de maintenir de tout leur pouvoir la République une et indivisible.

Dobsent , président des commissaires formant le nouveau Conseil général provisoire , met aux voix la reconstitution de la Commune-, après quoi, il proclame au nom du peuple souverain , que le maire , le viceprésident, le procureur de la Commune, ainsi que ses substituts, et le Conseil général de la Commune sont réintégrés dans leurs fonctions par le peuple, qui leur témoigne sa satisfaction de leur sollicitude constante et vraiment patriotique pour la chose publique.

Le Conseil réintégré prête le serment civique aux acclamations de tous les membres des comités révolutionnaires des quarante-huit sections et des citoyens des tribunes.

Pour parfaire cet ensemble de mesures révolutionnaires, Henriot, commandant de la section des Sans- Culottes, est nommé commandant général provisoire de la force armée de Paris.

L'ordre est donné de tirer le canon d'alarme.

Quoique le tocsin eût sonné toute la nuit et que le peuple eût été tout le jour sous les armes , la journée du 3i se passa sans qu'aucun événement vînt troubler l'ordre établi par la nouvelle Commune provisoire. Mais la Convention avait été plus agitée que la ville. La faction des hommes d'Etat, tremblante , cherchait à se rassurer et à se donner le change sur les causes de l'insurrection. La séance entière fut employée à entendre les autorités constituées appelées à la barre. Le ministre de l'Intérieur démontra que la cause des troubles venait de la réintégration de la Commission des Douze. Le maire fit comprendre que les premiers auteurs du rassemblement de la force armée autour de la Convention

étaient ces mêmes hommes qui s'étaient si fort récriés contre le soulèvement des sections. Enfin , le département prouva que les mouvements populaires de la journée n'avaient d'autre cause que l'indignation excitée par les arrestations arbitraires de la Commission des Douze , les calomnies atroces répandues depuis longtemps contre Paris , les vues horribles que laissaient entrevoir les menaces d'Isnard et la poursuite des desseins sinistres des meneurs de la faction.

Valazé, Vergniaud, Guadet et autres meneurs des hommes d'État, demandaient que le commandant provisoire de l'armée parisienne fût traduit à la barre et puni de mort, pour avoir ordonné de tirer 'le canon d'alarme : proposition qui fut couverte de huées.

Des pétitionnaires sont admis à la barre. L'un d'eux porte la parole : « Législateurs, les hommes du 14 juillet, du 10 août et du 3i mai sont dans votre sein. Délégués du peuple , qui n'avez pas trahi sa cause , soyez toujours courageux , vous aurez des soutiens ; livrez les intrigants conspirateurs au glaive de la justice. Nous demandons le rapport du décret liberticide arraché par la faction scélérate •, nous demandons le décret d'accusation contre les vingt-deux membres dénoncés par les sections de Paris et par la majorité des départements , ainsi que contre les membres de la Commission des Douze.

On ouvre divers avis. Plusieurs membres renouvellent la demande de la suppression de la Commission ; mais l'accusation contre les meneurs de la faction est aban- > donnée. Enfin, sur un rapport de Barrère, au nom du Comité de salut public, la Convention décrète la suppression de la Commission des Douze , ainsi que la remise de ses papiers au Comité de salut public.

ÉCOLE DU CITOYEN. 3l3

La faction des hommes d'État pouvait se féliciter d'en avoir été quitte à bon marché ; mais le feu couvait sous la cendre.

Le samedi i" juin, à la séance du matin, Vergniaud propose d'enjoindre au Comité de salut public de rendre compte, séance tenante, de la situation de Paris. Barrère se présente à la tribune. Il propose, au nom du Comité , un projet de proclamation aux Français , relative aux événements du 3i mai. Plusieurs membres de la droite réclament contre ce projet. Lasource demande que l'on se borne à déclarer que des conspirateurs avaient formé un complot , et que le calme est parfaitement rétabli dans la ville et' dans la Convention.

Après quelques débats , le projet d'adresse présenté par Barrère est adopté.

Marat s'approche de Barrère et lui dit que les mesures arrêtées sont insuffisantes -, que le calme dont il loue les Parisiens n'est qu'un assoupissement momentané ; que le seul moyen de rétablir la tranquillité à Paris est la justice éclatante faite des traîtres de la Convention.

Ici le rôle de Marat devient si important que nous lui laissons exclusivement le soin de rapporter les faits.

« Je sors , dit Marat , pour porter différentes affaires importantes au Comité de sûreté générale ,' prévoyant trop qu'on ne prendrait aucune mesure à la Convention. De là, je me rends chez un citoyen pour avoir des renseignements sur plusieurs meneurs aristocratiques de la section de la Butte-des-Moulins. A mon retour , je trouve grand rassemblement dans la rue St-Nicaise , je suis reconnu et suivi par la foule. De toutes parts retentissent des réclamations contre le défaut d'énergie de la Montagne *, de toutes parts on demandait l'arres-

tation des députés traîtres et machinateurs ; de toutes parts on criait : Marat , sauve\-nous ! Arrivé à la place du Carrousel , j'y trouve une multitude de citoyens en armes ^ la foule augmente et répète les mêmes cris. Je la supplie de ne pas me suivre ; j'entre dans le château des Tuileries , puis dans l'hôtel du Comité de sûreté générale pour me dérober à ses instances. Peine perdue-, il fallut la traverser de nouveau pour me rendre au Comité de salut , qui était assemblé avec les ministres, le maire et quelques membres du département. Je rendis compte de ce qui venait de m'arriver , je représentai au Comité l'insufiisance des mesures proposées par Barrère, j'observai que les seules efficaces étaient l'arrestation des membres dénoncés et de la Commission des Douze. Le Comité était à délibérer sur ces mêmes mesures \ il m'invita à me rendre à la municipalité avec le maire , à l'effet de prévenir tout mouvement désordonné.

Le maire annonce au Conseil général l'objet de ma mission ; je prends la parole en ces termes :

(( Citoyens, le Comité de salut public est occupé des grandes mesures pour punir et réprimer les traîtres; restez levés , déployez vos forces , et ne posez les armes qu'après avoir obtenu une justice éclatante, qu'après avoir pourvu à votre sûreté, )>

(( Le président , que je crois un modéré , voulant m'engager à sanctionner ses conseils, me demande s'il n'est pas vrai qu'un peuple trahi et soulevé contre les traîtres, doit s'en rapporter uniquement à ses magistrats, et n'employer que les moyens prescrits par la loi pour se faire rendre justice ? Je sentis le piège , et je répondis : « Lorsqu'un peuple libre a confié l'exercice de ses pouvoirs , le maintien de ses droits et de ses intérêts

ÉCOLE DU CITOYEN. 3l5

à des mandataires choisis par lui ; tandis qu'ils sont fidèles à leurs devoirs , il doit sans contredit s'en rapporter à eux , respecter leurs décrets et les maintenir dans le paisible exercice de leurs fonctions. Mais lorsque ces mandataires abusent continuellement de sa confiance , lorsqu'ils trafiquent de ses droits , trahissent ses intérêts, qu'ils le dépouillent, le vexent, l'oppriment et qu'ils machinent sa perte , alors le peuple doit leur retirer ses pouvoirs , déployer sa force pour les faire rentrer dans le devoir, punir les traîtres et se sauver lui-même. Citoyens , vous n'avez plus de ressource que dans votre énergie , présentez à la Convention une adresse pour demander la punition des députés infidèles de la nation -, restez levés , et ne posez les armes qu'après l'avoir obtenue. »

Plusieurs membres de la Commune invitèrent Marat à passer au Comité révolutionnaire ; il leur représenta que son poste était à la Convention , et il partit rendre compte de sa mission au Comité de salut public.

11 s'agissait de reconvoquer la Convention , et il était impossible d'en charger le président^ la plupart des membres étaient dispersés et on ne savait où les trouver ; mais on battait la générale dans différents quartiers , le tocsin sonnait et le canon d'alarme avait tonné. Il était donc tout simple , dit Marat , d'attendre que les députés se rendissent à leur poste. Presque tous les Montagnards s'y trouvèrent *, une partie des hommes d'État y vint, mais les meneurs restèrent à machiner.

La séance à peine ouverte, Bazire eut la. bonhomie de déclarer sa tenue illégale, comme si la Convention pouvait jamais négliger de s'assembler lorsqu'il s'agit de sauver la chose publique -, il ne fut pas écouté , et l'on passa à l'admission des autorités constituées , qui

3l6 JEAN-PAUL MARAT.

vinrent renouveler la demande du décret d'accusation contre les députés dénoncés par la Commune. Leur demande fut convertie en motion.

Cambon annonce , au nom du Comité , que les nouveaux troubles proviennent de ce que la Convention ^ n'a pas statué sur le décret d'accusation demande par les autorités constituées de Paris. Dussault et Lanthenas , qui avaient été , on ne sait comment , annexés ainsi que Ducos à la liste des dénoncés, paraissent à la tribune pour déclamer contre les pétitionnaires. Fermont les suit, il s'accroche à quelques circonstances pour cavilier, et prend texte d'une observation que je venais de faire pour en conclure que j'avais rédigé la pétition , et qu'elle cachait quelque intrigue. Je ne pouvais garder le silence; ma réponse fut simple, en voici la substance :

« Ayant été poursuivi moi-même par la faction qui excite le soulèvement du peuple, je m'abstiendrais de parler dans cette affaire, si Fermont ne m'avait mis dans le cas de donner des expUcations sur ce qu'il vient d'avancer. J'ai demandé aux pétitionnaires pourquoi Dussault, vieillard radoteur, trop incapable d'être chef de parti , se trouvait désigné. On m'a répondu que c'était par une erreur qui devait être attribuée à Hassenfratz. Je leur témoignai mon étonnement au sujet de Lanthenas, pauvre d'esprit qui ne mérite pas l'honneur que l'on songe à lui. Je n'ai pas été moins surpris d'entendre nommer Ducos , qui ne peut être regardé comme contre-révolutionnaire, et à qui l'on ne peut reprocher que quelques opinions erronées dont on ne saurait faire un crime.

a Après avoir écarté ces trois membres sur- qui l'indignation du peuple ne repose point, je crois devoir

ÉCOLE DU CITOYEN. Siy

leur substituer ceux de Fermont, de Chassey et de Valazé. Au demeurant, ce n'est pas pour avoir voté l'appel au peuple et la déteJition du tyran, que l'on doit poursuivre les meneurs de la faction des hommes d'État , ce serait porter atteinte à la liberté des opinions, sans laquelle il n'y a point de liberté politique; mais c'est pour leur longue suite de machinations ; c'est pour leur système de calomnie si longtemps dirigé contre les Parisiens-, c'est pour leur complicité avec Dumouriez; c'est pour la protection marquée qu'ils ont accordée aux traîtres et aux conspirateurs -, c'est pout les persécutions criantes qu'ils ont exercées contre les amis de la liberté. C'est sur ces griefs que je motive contre eux le décret d'accusation. En attendant le rapport de votre Comité de salut public, je demande leur arrestation provisoire. »

Le dimanche matin , 2 juin , tout paraissait tranquille dans Paris ; les Tuileries étaient sans groupe , et la Convention n'avait que sa garde ordinaire. La séance s'ouvre par la lecture de la correspondance qui témoigne du malheureux état de nos départements en proie à la guerre civile : la Vendée en pleine révolte demande un roi; à Lyon, 800 patriotes ont été massacrés ; la Lozère est en pleine insurrection et menace de donner la main aux révoltés de Lyon, par le Cantal ; au-delà des frontières , la trahison menace nos armées ; alors, sur la proposition de Jeanbon- Saint- André , des commissaires revêtus de pouvoirs illimités sont nommés pour faire tomber la tête des conspirateurs qui, partout, s'opposent à l'établissement du. règne de la liberté du peuple. Je demande , dit Jeanbon-Saint-André , qu'il soit donné des ordres à toutes les administrations de département pour faire

3l8 JEAN-PAUL MARAT.

arrêter et mettre en réclusion les personnes suspectes qui pourraient grossir l'armée des contre-révolutionnaires. »

Les voilà donc enfin adoptées ces mesures que je n'ai cessé de proposer depuis quatre ans, écrit Marat, dont on m'a fait un crime tant de fois , et pour lesquelles j'ai été décrété d'accusation et traduit devant le tribunal révolutionnaire ; si elles l'eussent été plus tôt , que- de malheurs évités ! que de désastres prévenus ! que de sang épargné ! Mais les Français surent-ils jamais profiter des leçons de l'expérience ?

Peu après les propositions de Jeanbon-Saint-André, une députation de la Commune est admise à la barre. « Mandataires, dit l'orateur, le peuple de Paris n'a pas quitté les armes. Les colonnes de l'égalité sont ébranlées ; les contre-révolutionnaires lèvent le tête , la foudre gronde , elle est prête à les pulvériser. Les crimes des factieux de la Convention sont connus , nous venons pour la dernière fois vous les dénoncer : décrétez à l'instant qu'ils sont indignes de la confiance publique , qu'ils soient mis en état d'arrestation , nous répondons d'eux sur nos têtes à leurs départements ; le peuple est las de vous voir différer, ou nous vous déclarons qu'il se sauvera lui-même. »

Le peu d'énergie qu'avait montré la veille le Comité de salut public s'était évanoui ; peut-être avait-il été complètement rassuré par la déclaration unanime faite par les autorités constituées de Paris , de faire respecter les personnes et les propriétés. Quoi qu'il en soit, il ne fut point question dans le rapport de sévir contre les députés infidèles -, au lieu d'un décret d'arrestation à proposer, ce fut une invitation adressée indistinctement aux membres de la Convention , qui ont été une

ÉCOLE DU CITOYEN. SlQ

pomme de discorde, de donner leur démission ou simplement de suspendre l'exercice de leurs fonctions, jusqu'à ce que la paix fût rétablie. Une mesure aussi fausse ne pouvait qu'aigrir les esprits et révolter le peuple, en lui faisant pressentir qu'il n'avait aucune satisfaction à attendre ; elle tournait même en faveur des traîtres dénoncés par les autorités constituées. On eût dit qu'elle eût été concertée avec eux ; aussi la saisirent-ils avec empressement.

Isnard s'élance à la tribune pour faire l'éloge de son civisme et afficher les marques de son dévouement à la patrie en donnant sa démission. Lanthenas veut l'imiter *, Fauchet, Dussault suivent cet exemple; Barbaroux et Lanjuinais, plus dignes que leurs lâches coaccusés, se refusent à une aussi honteuse mesure offerte à de fiers combattants.

Voyant très-bien où allait cette comédie sentimentale, Marat s'empresse de ramener les choses à leur vrai point de vue.

« Je désapprouve , dit Marat , la mesure proposée par le Comité , en ce qu'il donne à des accusés de conspiration les honneurs du dévouement. Il faut être pur pour offrir des sacrifices à la patrie ; c'est à moi , vrai martyr de la liberté, à me dévouer. J'offre donc ma suspension , du moment où vous aurez ordonné la détention des contre-révolutionnaires. »

La proposition de Marat était prête à passer, quand plusieurs hommes d'État s'écrient qu'ils ne sont pas libres , que la salle est entourée de citoyens qui ne veulent pas les laisser sortir.

J'accours, écrit Marat, pour vérifier le fait, et je trouve cinq femmes qui s'opposaient au passage de treize députés. Le ridicule de cette scène suspend un

instant les clameurs. On demandait de mettre aux voix l'arrestation-, aussitôt quelques hommes d'État s'écrient que ce ne sont plus des femmes, mais des soldats qui assiègent les portes de la salle; plusieurs députés s'y portent et confirment le fait*, l'assemblée est dans la confusion , les patriotes eux-mêmes crient à l'attentat , et les suppôts de la faction vocifèrent que l'assemblée ne peut délibérer au milieu des poignards.

On demande le général à la barre, il ne se trouve pas; plusieurs officiers paraissent et déclarent que ce ne sont pas eux qui ont donné les consignes ; le trouble augmente ; on va , on vient , on court de tous côtés , on dit que tout est perdu , qu'une garde étrangère tient captive la Convention, jusqu'à ce que le moment de l'égorger soit arrivé.

Que les prétendus sages sont petits ! Ils s'étaient effrayés d'une poignée de sentinelles, armées de piques, qui gardaient les portes, qui ne permettaient à personne ni d'entrer ni de sortir ; mesure de prudence qu'avaient prise les meilleurs citoyens , pour empêcher que quelques députés de la faction ne fussent maltraités par des scélérats apostés.

Au milieu de ce désordre , on propose au président de sortir à la tête de la Convention; il descend du fauteuil , presque tous les membres le suivent ; il se présente à la porte de bronze , à l'instant la garde ouvre le passage. Au lieu de revenir sur ses pas et de constater la fausseté des clameurs , il conduit la Convention en procession dans les cours et dans le jardin.

« J'étais resté à mon poste avec une trentaine de Montagnards. Les tribunes impatientes de ne pas voir revenir l'assemblée murmuraient hautement; je les

apaise et vole auprès de la Convention; je la retrouve au pont tournant , d'où Barrère proposait , dit-on , de la mener au Ghamp-de-Mars ; Je la presse de revenir à son poste; elle s'y rend et reprend ses fonctions. La discussion est rouverte sur le décret d'arrestation -, il passe à une grande majorité. En conséquence , l'Assemblée décrète qu'elle met en état d'arrestation chez eux : Gensonné, Vergniaud, Brissot, Gorsas, Pétion , Salles , Ghambon , Barbaroux , Buzot , Biroteau , Rabaut, Lasource , Lanjuinais , Grangeneuve , Lesage (d'Eure-et-Loir), Louvet (du Loiret), Valazé, Doulcet , Lidon , Lehardy (du Morbihan), tous les membres de la Commission des Douze , Fonfrède et Saint-Martin exceptés , et les ministres Glavière et Lebrun. »

A peine ce décret rendu que le peuple se retire paisiblement, dans la persuasion que ce trait de justice qu'il vient d'obtenir n'est pas un leurre pour le désarmer dans un moment où l'on redoutait les suites de son indignation.

Ainsi s'est passé sans effusion de sang^ sans outrage , sans insulte , sans désordre , une journée d'alarmes, au milieu de cent mille citoyens armés, provoqués par six mois de machinations et d'attentats , calomniés d'une manière atroce par leurs lâches oppresseurs. Le récit exact des faits est la seule réponse à faire aux infâmes libellistes, qui ne manqueront pas de la travestir en une scène de brigandage, pour égarer la nation qu'ils abusent depuis si longtemps.

Le lendemain , lundi 3 juin , un secrétaire de la Convention donne lecture à l'assemblée d'une lettre dont voici la substance :

« Citoyens collègues,

« Impatient d'ouvrir les yeux de la nation

abusée sur mon compte par tant de libellistes à gages -, ne voulant plus être regardé comme un sujet de discorde , et prêt à tout sacrifier au retour de la paix , je renonce à l'exercice de mes fonctions de député , jusqu'après le jugement des représentants accusés. Puissent les scènes scandaleuses ne pas se renouveler au sein de la Convention •, puissent tous les membres immoler leurs passions à leurs devoirs -, puissent mes collègues de la Montagne faire voir à la nation entière que, s'ils n'ont pas encore rempli son attente, c'est que des méchants s'opposaient à leurs efforts-, puissentils prendre enfin de grandes mesures pour écraser les ennemis du dehors , terrasser les ennemis du dedans , faire cesser les malheurs qui désolent la patrie , y ramener la paix et l'abondance , affermir la liberté par de sages lois, établir le règne de la justice, faire fleurir l'État et cimenter le bonheur des Français.

« Signé : Marat. »

Durant cette suspension commandée par un sentiment généreux que n'auraient certes pas eu les Girondins vainqueurs, Marat, comme publiciste, stimule ses collègues à la réforme des abus, aux mesures de salut public, à l'affermissement de la liberté ; il signale à la Convention les objets importants sur lesquels elle doit fixer ses regards. Désirant par^dessus tout sauver la France, il rappelle qu'il s'est présenté le

4 juin au Comité de salut public , pour l'engager à presser l'exécution du décret qui accorde des secours aux parents, femmes et enfants des citoyens qui combattent pour la patrie, laissés jusqu'ici la plupart sans secours ; pour l'engager à présenter incessamment le mode d'exécution de l'emprunt forcé , et à décréter la non-permanence des sections , devenue l'une des principales causes des désordres affreux arrivés à Marseille et à Lyon -, car les ouvriers et les infortunés n'ayant pas le temps de se rendre aux assemblées, elles sont abandonnées aux cabales , aux intrigues et aux menées des ennemis de la liberté, qui influencent par elles les autorités constituées et s'emparent de l'autorité pour opprimer et massacrer les patriotes.

Ceci nous ramène naturellement à pressentir les vices de la nouvelle Constitution , qui est calculée de manière à ne pas laisser aux Sans-Culottes le temps de manger, de dormir et de respirer, pour suivre les assemblées de sections auxquelles ils seront astreints d'assister. Vice énorme, perfidement calculé pour rendre le nouveau régime accablant, faire détester la Révolution et maudire la liberté elle-même.

V On ne peut plus le dissimuler , toutes les mesures prises jusqu'à ce jour par les Assemblées constituantes , législative et conventionnelle , pour établir la liberté et consolider la Révolution , ont été irréfléchies , vaines et illusoires , si tant est qu'elles fussent de bonne foi. La plupart paraissent même avoir eu pour objet de multiplier les abus , de perpétuer l'oppression , d'amener l'anarchie, la disette, la misère, la famine •, de fatiguer le peuple de son indépendance , de lui rendre la liberté à charge , de lui faire détester la Révolution par l'excès des désordres, de l'épuiser de veilles, de fatigues, de

besoins , d'inanition -, de le réduire par la faim au désespoir et de le ramener à la servitude par la guerre civile. Tel était l'état des choses il y a près de quatre ' ans, tel est l'état où elles sont aujourd'hui, tel est l'état où elles seront encore, jusqu'à ce qu^il plaise au ciel d'accorder aux Français un grain de sens commun , de dépouiller les sots de la démangeaison de se produire, d'ôter au peuple sa fatale sécurité, de lui donner l'esprit de discernement, le courage de mettre fin à ses maux, et la ténacité dans ses résolutions.

« Chez tout peuple qui n'est pas tourmenté de la manie de faire de l'esprit et la fureur des distinctions, il n'est pas un homme sensé qui n'eût senti qu'aucune révolution ne peut se consolider sans qu'un parti ait écrasé l'autre ^ il était réservé aux Français de prétendre renverser toutes leurs institutions politiques , pour établir un nouvel ordre de choses par la seule force de la philosophie, comme si les passions les plus impérieuses étaient soumises à la voix de la raison. La Révolution s'est faite contre le despotisme du prince , de ses courtisans et des ordres privilégiés *, il était donc tout simple , tandis que le peuple était levé , qu'il commençât par écraser ces suppôts du despotisme. Qui croirait que, loin de prendre contre eux la plus légère précaution, il leur a laissé la conduite d'une insurrection dirigée contre eux. Qui croirait que loin d'exclure de tous emplois ces suppôts de l'ancien régime , il les a appelés à l'organisation du nouveau ! Cependant rien de plus vrai : dès les premiers jours de la Révolution, il leur a permis de se travestir sous le costume bourgeois , d'assister à toutes ses assemblées , d'afficher l'amour de la liberté, parler égalité et de prendre part à toutes ses déhbérations. Que dis-je ? trompé par de

fausses marques de civisme, il les a mis lui-même à la tête de ses conseils, de ses administrations, de ses bataillons , de ses armées. Ce n'est qu'après avoir été cent fois la dupe de leurs perfidies et victime de leurs trahisons, qu'il a compris que les agents de l'ancien régime ne pouvaient être les agents du nouveau ; que les nobles, les robins et les calotins seraient tbujours les suppôts du royalisme, et qu'il a enfin demandé qu'ils fussent exclus de tous les emplois , ce que ses représentants infidèles se sont toujours gardés de décréter. Aujourd'hui encore, d'infâmes courtisans sont à la tête des armées de la République; d'anciens valets du tyran commandent les soldats de la liberté, d'anciens concussionnaires de l'État conduisent nos administrations , des suppôts de la chicane forment nos tribunaux, des créatures de la Cour siègent dans le Sénat. Ce sont ces ennemis déclarés de la Révolution , coalisés avec les prêtres, les capitalistes, les financiers, les agioteurs, les gros propriétaires, les marchands de luxe, les intrigants de toute espèce, la valetaille et les coupejarrets, qui ne cessent depuis si longtemps de tramer contre la patrie et de machiner la perte de ses enfants.

<i En attendant que les amis de la liberté, dans la République entière, prennent enfin contre les ennemis de la patrie, contre les traîtres et les conspirateurs, le parti rigoureux que commande le soin du salut public, il importe que tous les bons citoyens se réunissent contre eux.

« C'est à ceux de Paris à donner l'exemple; j'invite donc toutes les sections à se réunir demain au Champde-Mars , pour y faire entre elles et avec la Montagne une sainte fédération, de jurer entre eux de maintenir la République une et indivisible , de ne jamais se séparer de

leurs frères des départements , et de défendre la liberté jusqu'au dernier soupir » [Publiciste de la République, n" 2 1 1 ).

Cette logique révolutionnaire , chaque parti , selon les circonstances, a pu la réprouver ou la revendiquer^ mais quel homme, dans la plénitude de ses facultés, quel citoyen , instruit par l'expérience et pénétré des principes de la politique du sens commun , oserait révoquer en doute un principe sans lequel toute révolution n'est qu'un coup d'audace qui peut être détruit par un autre coup d'audace.

L'histoire est là pour témoigner que de tous les partis qui triomphent , il n'y a que le peuple , le peuple seul qui ait la niaiserie d^étre humain avec ses ennemis -, cette sotte humanité, qu'il tient de la religion chrétienne, il l'a payée par des flots de sang et la perte de sa liberté. Aussi Marat ne cessait-il de le rappeler aux vrais principes pour fixer la victoire dans ses mains; de lui faire honte de sa lâche faiblesse si adroitement exploitée en faveur des vaincus, et de lui retracer à chaque instant le tableau des trames ourdies contre sa liberté par ses implacables ennemis.

Il n'est que trop certain que la contre-révolution était prête à s'opérer à Paris , comme à Marseille et à Lyon, sans la sainte insurrection du peuple de cette cité immense, toujours prêt à se soulever contre les oppresseurs. Elle y avait été préparée exactement de la même manière que dans ces villes fameuses , et elle devait y éclater à la même époque. Même refus de la part des aristocrates de s'enrôler dans les bataillons destinés à marcher contre les rebelles de la Vendée. Même soin à se porter en foule à leurs Sections respectives qu'ils désertaient depuis longtemps,

pour faire manquer ce recrutement, et donner moyen à la révolte de gagner toute la République. Même empressement lorsqu'il s'est effectué de cabaler dans les Sections , de s'y porter en foule et d'y faire prendre mille arrêtés contre-révolutionnaires, tendant à venir en députation à la barre de l'Assemblée nationale présenter des pétitions concertées avec la faction des hommes d'Etat , dans lesquelles ils promettaient appui à ces ennemis publics , qu'ils qualifiaient d'amis de l'ordre et des lois, contre les amis de la liberté , qu'ils traitaient d'anarchistes, de désorganisateurs, de suppôts du meurtre et du pillage. Même insolence à relever la crête dans tous les endroits publics. Même ardeur à persécuter les plus chauds patriotes et à les désarmer arbitrairement. Même accord avec la Commission des Douze pour jeter dans les cachots les fonctionnaires publics que les aristocrates n'osaient attaquer. Même audace à menacer ouvertement les patriotes d'une ruine prochaine. Tout était prêt, et le complot liberticide était sur le point d'être mis à exécution , lorsque le peuple de Paris, mdigné de voir en activité la Commission inquisitoriale qu'il croyait anéantie, apprit par un courrier expédié à Barbaroux la nouvelle du massacre des patriotes de Lyon qu'on lui tenait cachée, courut aux armes, et demanda justice à grands cris des chefs delà faction, premiers auteurs de tous les maux et de tous les désastres qui désolent la patrie depuis que ces scélérats siègent à la Convention.

Huit jours nous séparent à peine de la Révolution pacifique du 2 juin, qui purgea la Convention des principaux meneurs de la faction des hommes d'État, que déjà Buzot , Brissot et Gensonné se sont échappés pour machiner dans leurs départements. Aussi le

Comité de salut public , qui aurait dû déjà avoir présenté un projet de décret sur la manière de les poursuivre en jugement, fait-il murmurer le peuple de ses lenteurs et de son défaut d'énergie.

Marat écrivait ce qui précède le lo juin; et le i3, une députation de Vernon, admise à la barre de la Convention , venait dénoncer un arrêté du département de l'Eure , enfanté par Buzot et plusieurs de ses complices actuellement à Evreux, arrêté qui provoque la coalition de plusieurs départements voisins contre Paris. Dans la même séance , une lettre de Wimpsen , commandant à Cherbourg, annonce que les représentants Romme et Prieur, commissaires à l'armée, ont été arrêtés comme otages, par ordre des corps administratifs et des sociétés populaires de la ville de Caen.

Sur la proposition de Legendre, développée par Couthon , la Convention porte un décret d'accusation contre Buzot , contre les administrateurs et autres fonctionnaires publics du département du Calvados, qui ont signé l'ordre d'arrestation des commissaires susdits. Par un autre décret, elle casse les arrêtés pris par l'administration du département de l'Eure , suspend , met en état d'arrestation et traduit à la barre ceux qui y ont concouru , et transfère provisoirement le siège de l'administration du département dans la ville de Bernay. Enfin, un troisième décret porte que les députés qui ont fui et se sont soustraits à l'arrestation prononcée contre eux , le 2 juin , seront remplacés par leurs suppléants.

Si l'on considère que la révolte de la Vendée , des Deux-Sèvres et de la Haute- Vienne a son principe dans les départements du Finistère , du Calvados et de la Gironde; si l'on considère que Marseille est en

contre-révolution , de même qu'Orléans , Rouen et Lyon ; si l'on considère que dans les députations de ces départements se trouvent Marec , Gomaire , Guermeur , Kervelegan, Fermond, Coupé , Lanjuinais, Hardy, Lecointre-Puiraveau , Doulcet , Fauchet , Buzot , Valazé , Ghassey , Pétion , Vigier , Brissot , Gensonné , Guadet, Louvet, Rébecqui, Barbaroux, etc.; si l'on considère que ce sont ces députés infidèles qui ont poussé les administrateurs de ces départements à la révolte contre la Convention, on reconnaîtra enfin que les meneurs et les suppôts de la faction des hommes d'État sont de véritables contre-révolutionnaires, conjurés avec les ennemis de la liberté du dedans et du dehors, pour remettre la patrie aux fers. Si l'on considère que Brissot s'est évadé avec Réaut impliqué dans le vol du garde-meuble , et que Roland s'est évadé avec Barbaroux et Buzot , on ne doutera plus que les meneurs de la faction n'aient été coalisés avec Roland pour commettre le vol des diamants de la couronne. Si l'on considère que Roland, Buzot, Barbaroux, Pétion, Valazé, Brissot, Guadet, Gensonné, Vergniaud, Chassey, Fermond, Kersaint, Manuel, tenaient des conciliabules nocturnes chez Roland avec Dumouriez , on ne doutera plus que ces infâmes meneurs ne fussent conjurés avec les puissances ennemies pour leur ouvrir les barrières de l'État, leur livrer la patrie, rétablir la royauté et faire revivre le despotisme.

Ils sont au bout de leurs rôles; les voilà traduits devant les tribunaux ; nul doute que ce grand procès national ne déchire enfin le voile qui couvre encore la longue suite de leurs éternelles conspirations. Nul doute que leur supplice ne mette enfin un terme aux entreprises des scélérats qui seraient encore tentés

d'imiter leur exemple. Nul doute que mes constames dénonciations , contre les menées et les complots de cette faction criminelle et traîtresse, marquées au coin du civisme le plus pur , ne soient enfin reconnues malheureusement trop fondées. Quels qu'en soient les résultats, j'ai rempli mon devoir; je m'applaudirai toujours d'avoir été le premier à lui arracher le masque, et d'être devenu l'objet de leurs atroces persécutions. Un jour la nation ouvrira les yeux, et elle me rendra justice » [Piibliciste de la République, n° 217).

Nous avons dû entrer dans d'assez grands développements pour faire connaître exactement la part d'influence de l'ami du peuple dans les principaux événements de l'épisode révolutionnaire des 3 1 mai , i*"" et 2 juin 1793*, comme aussi pour rendre lucides une série d'actes législatifs et d'arrêtés révolutionnaires noyés au Moniteur dans une infinité de comptes-rendus dont la chronologie souffre de nombreuses interversions.

Ceci expliqué, il nous reste à constater les conséquences fatales des efforts incessants de l'ami du peuple pour endiguer la contre-révolution.

Il est rarement donné aux hommes de jouir pleinement du fruit de leurs oeuvres, de celles surtout qui consistent à régénérer les mœurs publiques d'une nation, à fixer sur une base solide les droits imprescriptibles que chacun de nous tient de la nature, et dans les lois ceux qui nous sont dus au nom du droit commun.

Marat va bientôt confirmer par lui-même le fait que

nous venons d'énoncer. Appelé à concourir à la glorieuse revendication des droits du peuple français , il entre dans l'arène résolu à vaincre ou à mourir. Plein de force, de courage et d'audace, il réveille chez cette nation autrefois belliqueuse l'amour de la patrie, celui de l'indépendance, le sentiment du droit et celui de la justice-, et avant même que les législateurs eussent bégayé le mot de Constitution, il avait tracé d'une main sûre la ligne de démarcation que le gouvernement ne peut franchir sans violer effrontément les droits du peuple. Pénétré de la grandeur de la cause qu'il venait d'embrasser, il immole à la patrie ses intérêts, ses études favorites , sa profession , son repos , sa santé -, il lui immolera s'il le faut sa vie même. Toujours sur la brèche pour la défense des opprimés, il lutte avec toute l'énergie que donne la conviction ou celle du désespoir. « Soldat de la patrie , écrivait-il un jour, j'ai combattu pour elle avec l'audace d'un guerrier qui sent toute la justice de la cause qu'il soutient. Si quelquefois mon zèle pour le salut du peuple m'a emporté, me fera-t-on un crime de n'avoir vu que les dangers qu'il courrait, et de m'être dévoué pour lui ? »

Pouvait-il douter de l'ingratitude de ses concitoyens ? Évidemment non , et c'est là justement son plus beau titre à l'admiration de la postérité.

Cette vie à la fois pénible et glorieuse , Marat l'avait goûtée à Londres en 1774, en travaillant à l'émancipation du peuple anglais ; mais la Révolution française devint pour lui une ère de luttes inouies , de déconvenues, de chagrins, d'amertumes, dont nul être au monde n'offre un exemple aussi touchant , aussi sublime de noble résignation et de grandeur d'âme. Cette vie,

dont nul homme au monde ne voudrait même faire l'essai au prix de l'immortalité , Marat l'a menée quatre années consécutives, sans cesse exposé à la vengeance des ennemis publics qu'il soulevait contre lui par ses patriotiques dénonciations ; sans cesse décrété de prise de corps par les jugeurs du Châtelet, par l'Assemblée constituante , par la Législative , par la Convention elle-même; toujours errant, fugitif, ou obligé pour se soustraire au glaive des inquisiteurs, au fer de la féroce soldatesque , aux expéditions militaires , de chercher dans les entrailles de la terre un refuge contre les ennemis publics , dont rien ne peut l'empêcher de dévoiler les machinations et d'appeler sur leurs têtes criminelles le glaive de la justice, ou les vengeances nationales.

Quelles qu'aient été la volonté , l'énergie , la force de Marat, tout semble indiquer qu'il devait succomber prématurément dans cette lutte inégale d'un seul contre des ennemis nombreux , puissants et redoutables -, il n'en fut rien pourtant , et ce que n'ont pu tous les efforts réunis des agents du pouvoir pour imposer silence à cet ardent apôtre de la liberté, la maladie seule va le réaliser avec succès.

Cette phase nouvelle commande de consigner ici quelques faits biographiques qui achèveront la peinture du long martyre que l'ami du peuple endura pour la liberté et la félicité de ses concit03''ens.

Dès fin septembre 1 789, 5éjà Marat disait : « Depuis la perte de ma petite fortune , je vis d'économie dans une humble retraite ; depuis neuf mois, je me suis mis au pain et à l'eau pour fournir aux frais d'impression devenus exorbitants, et servir de ma plume la patrie. » Quel autre motif que le plus pur amour de l'humanité

pouvait engager un homme de jugement, sarjs intrigue, sans parti, sans ambition, et qui ne veut aucune gestion dans les affaires publiques, à s'exposer aux coups de la vengeance des méchants qu'il poursuit , à sacrifier son existence, à se dévouer à la mort ?

Tel a été cependant le début de Marat dans la carrière que lui ouvrit la Révolution ; et puisque les faits postérieurs ont été rapportés au cours de cette étude, passons aux conséquences inévitables qu'ils devaient avoir.

Après trois années de soucis, d'inquiétudes et d'alarmes-, après avoir dans la Convention soutenu seul la lutte contre la faction de la Gironde , il succombait : « L'indignation et la douleur que j'ai ressenties à la vue des lâches machinations tramées au sein même de la Convention , ont si fort altéré ma santé, disait Marat le i3 décembre 1792, que je suis depuis trois jours dans mon lit , avec la fièvre et la migraine , désespéré de n'avoir pu me rendre à mon poste pour déjouer les scélérats. »

A quelque temps de là , le 9 janvier 1 793 , répondant aux réclamations de quelques abonnés , Marat disait encore : « Plusieurs de mes lecteurs ont murmuré de l'interruption de ma feuille depuis quelques jours -, je leur dois une explication , ils jugeront si j'ai pu trouver un instant pour la faire paraître , surchargé comme je le suis d'occupations accablantes. Et d'abord, je dois leur déclarer que sur les vingt-quatre heures de la journée , je n'en donne que deux au sommeil , une seule à la table , à la toilette et aux soins domestiques. Outre celles que je consacre à mes devoirs de député du peuple, j'en emploie régulièrement six à recevoir les plaintes d'une foule d'infortunés et d'opprimés, dont je

suis le défenseur , à faire valoir leurs réclamations par des pétitions ou des mémoires , à lire et à répondre à une multitude de lettres , à soigner l'impression d'un ouvrage important (i) que j'ai sous presse, à prendre des notes sur tous les événements intéressants de la Révolution, à jeter sur le papier mes observations, à recevoir des dénonciations , enfin à faire ma feuille. Voilà mes occupations journalières , je ne crains donc pas d'être accusé de paresse. Il y a plus de trois années que je n'ai pris un quart d'heure de récréation. Cependant il m'a fallu trouver le temps de travailler quelques discours pour la tribune de la Convention ;, je n'ai pu le faire qu'en suspendant mes occupations les moins urgentes; c'est la raison de l'interruption de mon journal; elle me fera trouver grâce aux yeux de mes lecteurs. »

Et c'est au vu et au su de cette vie si laborieusement et si dignement remplie , que la Roland nous peint Marat , menant chez lui une vie de sybarite et tendant des embûches à la vertu , dans un magnifique salon bleu orné des fleurs les plus rares ; que Lamartine , cet insidieux conteur, renchérissant encore sur la perfide Roland, nous montre Marat libre de ses moments et conduisant aux Champs-Elysées , dans un cabinet particulier, une jeune fille qu'il se propose de séduire; que Buzot, Fantin-Desodoards, Henriquez , Ghéron de Villiers, et autres sycophantes, nous représentent comme un Lovelace le plus zélé défenseur des droits du peuple, le Caton de la Révolution française, succombant , selon les premiers , sous les ravages effroyables du plus affreux libertinage !

(i) Les Chaînes de l'esclavage.

Marat succombe , il est vrai , mais quel homme sensé songea jamais à mettre en doute la cause réelle, évidente, incontestable , de son accablement physique ; et quel homme assez pervers oserait désormais soutenir que cet accablement soit autre que le résultat des efforts incessants du zèle patriotique de l'ami du peuple, de son abnégation absolue, de ses angoisses, de la vie souterraine , à laquelle l'ont si longtemps condamné ses atroces persécuteurs.

Nul alors n'ignorait ni la cause, ni la gravité de la maladie ; car , dès le 1 1 mars i ygS , Marat se voyait obligé d'informer la Convention qu'il tenait à nouveau le lit pour indisposition très-grave. Un mois plus tard, lors du décret d'accusation lancé contre lui , il disait : « Si j'ai refusé de me constituer prisonnier, c'est que, depuis deux mois , attaqué d'une maladie inflammatoire qui exige des soins et me dispose à la violence , je ne veux pas m'exposer dans un séjour ténébreux , au milieu de la crasse et de la vermine, à des réflexions douloureuses sur le sort de la vertu dans ce monde , aux mouvements d'indignation qui s'élèvent dans une âme généreuse à la vue de la tyrannie »

En juin, la maladie a fait de ^tels progrès que la fin prématurée de l'ami du peuple devient chaque jour davantage l'objet de la préoccupation publique ; et si ce n'est son journal qui continue à paraître tant bien que mal, on le croirait rayé du nombre des vivants, car il n'est plus question de lui à la Convention. Il va révéler lui-même la cause de ce silence et en expliquer les motifs :

« Lundi dernier (17 juin), je montai à la tribune dont je m'étais éloigné depuis- quinze jours ^ on en connaît les motifs : ceux de la reprise de mes fonctions

avant le terme que je m'étais prescrit sont ignorés. Je vais les faire connaître en rappelant la substance de mon discours.

« La faction criminelle que je n'ai cessé de poursuivre depuis neuf mois, comme les premiers auteurs de tous les désastres qui désolent la patrie , n'avait cessé elle-même de me calomnier dans toute la République, en me peignant comme le principal provocateur des scènes de scandale qui ont tant de fois souillé la Convention. Le désir d'ouvrir les yeux de la nation sur la perfidie de mes calomniateurs, autant que la nécessité de prévenir les suites funestes de l'inconsidéré projet de décret , relatif aux députés dénoncés par les autorités constituées de Paris, m'avait engagé à revendiquer l'honneur du dévouement patriotique auquel il les appelait, et je me suis suspendu de mes fonctions. Cette démarche a dû convaincre tous les hommes de bonne foi, qu'il. n'est dans cette assemblée aucun membre plus ami que moi de l'ordre et de la paix.

(( Dès les premiers jours de ma suspension , j'ai adressé à la Convention plusieurs lettres où je proposai des mesures utiles sur des objets importants ; elles n'ont point été lues. Hier encore (22 juin), la lettre que j'ai fait remettre à votre président a eu le même sort. Comme je m'étais flatté de pouvoir suppléer à mon absence, et que mes espérances ont été déçues, les dangers de la patrie me rappellent à mon poste. Le profond silence que j'ai gardé pendant quinze jours doit suffir pour dissiper tous les nuages répandus sur moi. Je déclare donc que je vais reprendre mes fonctions à l'instant.

« Je n'ai pu assister aux séances que deux jours,

ÉCOLE DU CITOYEN. SSy

ajoute Marat dans sa famille , une maladie inflammatoire , suite des tourments que je me suis donné sans relâche pendant quatre années consécutives , pour défendre la cause de la liberté, m'afflige depuis cinq mois, et me retient actuellement dans mon lit. »

Dans l'impossibilité de se rendre à son poste, Marat fait connaître qu'il a fait passer au Président de la Convention une lettre du procureur de la Commune de Lyon, dans laquelle il est dit que les aristocrates révoltés de cette ,ville s'apprêtent à faire périr le patriote Chailier par la main du bourreau.

a J'ai accompagné cette lettre , écrit Marat , de la demande de mander sans délai Chailier à la barre, tant pour tirer de lui tous les renseignements sur les causes des mouvements contre-révolutionnaires qui viennent d'avoir lieu à Lyon, que pour le soustraire à la férocité des rebelles. J'ai demandé aussi que la Convention rendît contre le tribunal populaire de Lyon le même décret qu'elle a rendu contre celui de Marseille. Enfin, j'ai demandé que la permanence des Sections soit supprimée dans toute la République, comme étant la principale cause des désastres nouvellement arrivés dans plusieurs grandes villes de l'État; car les intrigants y courent en foule, s'en rendent maître et y font prendre les arrêtés les plus liberticides ; tandis que les journaliers, les ouvriers, les artisans , les détaillistes , les agriculteurs , en un mot la foule des infortunés qui travaillent pour vivre ne peut y assister pour réprimer les ennemis de la liberté. J'avais présenté, il y a douze jours, cette mesure au Comité de salut public , il en sentit l'importance, il promit un rapport; j'ignore les raisons de son silence. »

La lettre du procureur de la Commune de Lyon, comme les demandes de l'ami du peuple furent renvoyées au Comité de sûreté générale ; ce retard, c'est la mort de Challier.

Cloué dans son lit, Marat impose silence à ses souffrances pour ne songer qu'à la patrie en proie à la fois aux horreurs de la guerre extérieure , aux horreurs de la guerre civile, aux désastres de la misère et à la crainte de la famine ; non , s'écrie-t-ii , elle ne succombera point sous le poids de ses maux ; ses ressources sont immenses, si on sait les employer.

« Dans l'état actuel des choses, le danger le plus éminent est celui de voir de nouveaux départements entraînés par l'exemple de ceux de l'Eure, du Calvados et du Jura , c'est-à-dire de voir les ennemis de la liberté y lever l'étendard de la révolte contre la Convention. Prendre des mesures vigoureuses contre les directoires rebelles, éclairer tous les citoyens par un historique bien fait sur les causes de la dernière insurrection de Paris , et présenter à la République entière le nouveau projet de la Constitution , sont les moyens les plus efficaces pour prévenir ce malheur et raUier tous les enfants de la patrie autour de ses autels.

« Pour réduire d'un seul coup tous les contrerévolutionnaires révoltés, le seul moyen efficace est de rappeler les légions infidèles envoyées contre les rebelles, après en avoir arrêté les chefs ; de destituer les généraux suspects et de requérir tous les citoyens de huit ou dix départements contigus , de s'armer de fourches, de faux, de piques , de fusils , de sabres ; de prendre avec eux des vivres pour huit Jours \ de se joindre aux troupes contre les rebelles , de tomber dessus à la fois et de les écraser sans merci , comme

ÉCOLE DU CITOYEN. SSq

ont fait les braves sans-culottes du Cantal. Les biens des principaux rebelles doivent être offerts en récompense et partagés entre tous ceux qui auront contribué à cette salutaire expédition.

« La rébellion une fois étouffée au dedans , la guerre du dehors ne sera plus qu'un jeu, les puissances conjurées n'ayant plus d'appui au sein de l'État, prendront le parti de demander elles-mêmes la paix. En attendant, il faut se mettre en état de les pousser avec vigueur. Placer le département de la Guerre dans des mains habiles et sûres, destituer les généraux sur lesquels on ne saurait faire fond et s'en tenir au système défensif , sont des mesures indispensables.

« Au milieu des malheurs qui affligent la patrie , l'un des dangers qui la menacent le plus dans ce moment et dont les suites seraient irréparables , c'est la rapacité des accapareurs et la cupidité des marchands ; le peuple sera bientôt dans l'impossibilité d'atteindre au prix exorbitant des denrées de première nécessité, si la Convention ne prend sans délai des mesures efficaces pour les faire baisser.

« Ces mesures mêmes ne suffiraient pas pour rétablir l'ordre et cimenter la Révolution , si renonçant enfin à ces fausses maximes de liberté illimitée des opinions et de la presse , on ne sévit encore contre les scélérats qui servent de leur voix et de leur plume la cause des contre-révolutionnaires. Si la liberté des opinions doit être illimitée , c'est pour servir la patrie , non pour la perdre. Tout doit être licite pour faire le bien, et rien ne doit être licite pour faire le mal ; il faut que le parti patriotique écrase la faction ennemie ou qu'il en soit écrasé. Ainsi, point de quartier aux libellistes à gages qui calomnient la Révolution, qui diffament les

opérations des autorités constituées fidèles à la patrie , qui pervertissent l'esprit public -, que leurs presses soient brisées et qu'ils soient renfermés dans des maisons de correction.

« Par la même raison , que les postes soient inspectées, et qu'on ne permette à aucun écrit dangereux de circuler.

« Nous avons été jusqu'ici, à cet égard, dans des principes funestes ; et notre police a été celle des insensés. Dans quel pays du monde le téméraire qui trouble l'ordre social établi n'est-il pas réprimé et puni; et pourquoi ne ferions-nous pas pour établir le règne de la justice, ce que font les despotes pour le détruire. Il n'y a que des imbéciles ou des traîtres qui puissent nier ces vérités. »

Le zèle patriotique de l'ami du peuple ne connaît pas d'obstacles, et les mesures qu'il ne peut développer à la tribune de la Convention, il les expose dans sa feuille , et prie ses collègues de les convertir en motions.

Ainsi pour Marat point de répit; ses jours de maladie et de souffrances sont encore consacrés à la chose publique. On peut s'en convaincre , car les lettres dont il vient de parler, et bien d'autres sont consignées dans sa feuille. Mais quelles pénibles réflexions ne suggèrent pas ces lettres restées sans lecture par l'indifférence des uns, le mauvais vouloir des autres ! Pendant neuf mois l'ami du peuple a lutté corps à corps avec la faction des hommes d'État dont seul il pressentait les aspirations despotiques. Dans ce combat à mort , qui l'a soutenu ? Tout au contraire, les patriotes eux-mêmes taxaient son zèle d'exagération, d'impatience, de maladresse. Aujourd'hui, influents à

leur tour dans la Convention par la dispersion des factieux, les patriotes dédaignent ses avis, étouffent sa voix, paralysent son influence*, et personne dans cette nombreuse assemblée, pas un parmi ses collègues si empressés à le serrer dans leurs bras au jour du triomphe, pas un qui réclame contre cette iniquité. On le sait cloué dans son lif, tant mieux, pensent les jaloux de sa gloire. Le bruit se répand même qu'il n'en relèvera pas-, tant mieux, mille fois tant mieux disent ses ennemis, c'est le moment de l'accabler-, et les dénonciations pleuvent sur sa tête ^ la. tribune des Jacobins devient elle-même le trépied de ses accusateurs.

« Frères et amis , écrivait Marat , le 20 juin 1 793 , à la Société des Jacobins, des intrigants vous en imposent sans doute , du moins ai-je le droit de le penser, et celui de me plaindre hautement aujourd'hui.

« J'ai été dénoncé à votre tribune pour avoir demandé un chef. Sur votre invitation , je me suis présenté tout malade que j'étais, pour m' expliquer à ce sujet ; j'aurais dû m'attendre qu'après avoir permis la publication de l'inculpation , vous auriez le soin de donner la même publicité à ma réponse -, la voici mot à mbt; j'espère de votre amour pour la justice que vous ferez imprimer cette lettre dans son entier.

« Citoyens,

« Je suis dénoncé pour avoir demandé un chef; c'est un extrême désagrément pour un zélé défenseur de la patrie d'avoir à s'entretenir de mesures de salut public en la présence d'imbéciles qui n'entendent pas le français, ou de fripons qui ne veulent pas l'entendre.

Voici le fait qui a donné lieu à cette dénonciation ridicule :

« Le 3i mai, à huit heures du soir , je reçus à la Convention nationale des députés de plusieurs sections de Paris ^ qui me demandaient ce qu'il fallait faire. Quoi ! leur répondis-je , vous avez sonné le tocsin toute la nuit , vous avez été en armes tout le jour , et vous ne savez pas ce que vous avez à faire ! Je n'ai rien à dire à des insensés, et je les plantai là.

a Désolé des efforts du peuple , toujours impuissants , lorsqu'ils ne sont pas dirigés par un conseil éclairé et ferme , je rentrai dans la salle , et dans l'amertume de mon cœur, je dis à quelques Montagnards : Non, il n'est pas possible que le peuple se sauve, s'il n'a des chefs! — Eh quoi! s'écrie un homme d'État qui m" écoutait, tu demandes un chef? — Animal , repris-je à l'instant, un chef dans ma bouche nest pas un maître , personne n'a plus d'horreur d'un maître que moi; mais dans la crise actuelle, je veux des chefs qui dirigent les opérations du peuple, afin qu'il ne fasse point de fausses démarches et que ses efforts ne soient pas impuissants ; car qu'est-ce que ce?it mille hommes sous les atomes depuis vingtquatre heures, lorsqu'ils n'ont point de chefs pour les diriger? Citoyens, voilà le fait , appréciez-le et jugezmoi. »

Et comme nota, Marat ajoute :

« Frères et amis ,

« Je suis dans mon lit , en proie à une maladie inflammatoire , fruit des veilles auxquelles je me suis livré depuis quatre ans pour défendre la liberté , et

surtout des tourments que je me suis donnés depuis neuf mois pour abattre la faction des hommes d'État. Si les preuves invariables que j'ai données jusqu'à ce jour de mon ardent civisme ne suffisent pas pour garantir la pureté de mon cœur aux amis de la patrie-, j'ai eu tort , sans doute , de m'être fait anathème pour le retirer de l'abîme; les dégoûts que j'éprouve sont à leur comble !... C'est trop d'avoir à combattre à la fois la scélératesse des ennemis de la liberté et l'aveuglement de ses amis.

« Je vous salue fraternellement.

« Marat, député de la Convention, n

A cette accusation ridicule en succèdent de plus perfides.

Quelques jours après la publication de cette lettre, Marat reproduisait dans sa feuille une inculpation grave dirigée contre lui et Hébert; inculpation déjà publiée dans le n" 4 du Tableau politique et Littéraire de Paris. Marat et Hébert y étaient accusés d'avoir touché 5o,ooo livres à la trésorerie nationale, pour prix des souscriptions de leurs journaux envoyés par le ministre aux armées et aux départements.

Dans le même numéro, Marat publiait le démenti formel donné par le ministre lui-même , et ajoutait : « Je déclare que l'article du Tableau politique et Littéraire de Paris, en ce qui me concerne, est un mensonge puant. Je n'ai jamais touché un sol de Bouchotte pour prix de souscriptions de mon journal, faites par aucun ministre; mais le 22 mai, je reçus de lui un mandat de i ,5oo livres , montant de 75 collections que je l'engageai d'envoyer aux armées d'après les demandes réitérées d'un grand nombre

d'officiers et de commissaires. J'ai proposé au ministre de les prendre à prix coûtant, parce que mon journal m'est à charge aujourd'hui, et que je serais hors d'état de le soutenir si je ne faisais pas quelquefois rentrer mes frais, car depuis l'ouverture de la Convention, j'en distribue gratis de six à sept cents chaque jours , quelquefois beaucoup plus. J'en ai envoyé des milliers aux sociétés populaires, dans les villes les plus gangrenées ; j'en ai donné pendant quelques mois deux à trois cents à la Montagne. Aujourd'hui que le débit en est beaucoup moins considérable, je suis forcé de prendre sur l'indemnité que la nation m'accorde, comme député, et si cette ressource me manquait, je serais réduit à cesser la distribution gratuite , et peut-être à discontinuer la feuille elle-même. »

Une aussi pitoyable accusation n'était pas faite pour effleurer niême la réputation bien connue de Maraf, la produire, c'était donc s'exposer à une défaite facile, mais la produire en communauté avec Hébert était une perfidie.

Ce qui était plus sensible au malheureux ami du peuple qui se sentait mourir, c'est l'outrage à ses souffrances, c'est la suspicion de son patriotisme, de son zèle pour le bien public. — « Dors-tu, Marat, lui écrivait un de ses correspondants, ou ta surveillance est-elle seulement en défaut ? — Je ne dors pas, répond Marat , mais je suis dans mon lit , en proie à une cruelle maladie. »

Maladie cruelle , en effet -, car le sang brûlé qui circule dans les veines a déterminé l'inflammation de tous les organes de la vie , et le corps tout entier s'est couvert d'une érosion qui torture sans relâche le pauvre ami du peuple. Pour calmer ses souffrances, pour

atténuer la fièvre ardente qui le dévore, pour travailler encore , il s'enveloppe la tête de linges imprégnés de vinaigre et d'eau *, puis , le corps plongé dans un bain tout le jour, il trouve encore moyen d'être utile aux malheureux qui implorent sa bienfaisance, aux opprimés qui réclament son appui , à la chose publique en calmant les vaines terreurs de ses concitoyens.

C'est ainsi qu'en juillet , les royalistes et autres ennemis de la République, exagérant à dessein les forces des révoltés qui marchent contre Paris , répandaient le trouble et la terreur dans les esprits. Pour combattre cette funeste influence et redonner du cœur aux pusillanimes, l'ami du peuple, parlant de ces fauteurs de guerre civile , disait aux Parisiens : « Les imbéciles ne voient pas que l'arrivée des forces départementales est le plus heureux des événements , et qu'elle fera le triomphe des Parisiens. Ah ! sans doute, il pourrait en résulter des désordres , si les volontaires des départements étaient tous des capitalistes , de gros propriétaires , de riches marchands , des spéculateurs , des ex-nobles, des ex-robins , des ex-calotins , des gens de loi , c'est-à-dire des ennemis de la Révolution ; mais ce sont nos frères les sans-culottes. Ils ne marchent contre nous que parce que leurs meneurs, en répandant partout des Hbelles imposteurs , leur ont persuadé que Paris était à feu et à sang ; qu'une horde de brigands y commettait tous les crimes, tenait la Convention prisonnière et sous le couteau , dictait des lois aux représentants de la nation et voulait dominer le reste de la France ; que Marat surtout , le scélérat Marat , y commettait tous les excès à la tête de son parti qui l'avait fait dictateur. Eh bien ! qu'ils viennent nos frères des départements -, en arrivant à Paris, ils verront

que tout y est calme : point de soldats autour de la Convention pour la bloquer , point de pillage , point d'insulte ^ ils n'auront pas fait deux cents pas dans les rues qu'ils reconnaîtront qu'on les a indignement trompés. S'ils vont à la Convention, ils y verront la sainte Montagne tout occupée du bien public. Dans leurs conversations avec les bons citoyens, ils apprendront à connaître les perfidies de la faction , ses complots, ses efforts pour faire triompher les ennemis de la patrie, rétablir la royauté et détruire la République...

« Peut-être viendront-ils voir le dictateur Marat, et ils trouveront dans son lit un pauvre diable qui donnerait toutes les dignités de la terre pour quelques jours de santé , mais toujours cent fois plus occupé des malheurs du peuple que de sa maladie.

(c Qu'en résultera-t-il ? Que nos frères des départements , après avoir été complètement désabusés , retourneront chez eux en maudissant les hommes d'État, leurs administrateurs, en bénissant la Montagne, les Parisiens , les sociétés populaires , en se mettant sur les gardes pour n'être plus trompés , et en jurant de ne plus nommer des hommes d'État pour leurs représentants. ))

Les jours suivants , selon que le mal lui laisse plus ou moins de répit, Marat rédige une page, quelquefois deux , rarement plus, souvent moins, pour sa feuille, qui depuis deux mois environ n'est composée que des lettres qui lui sont adressées ou des actes de l'autorité qu'il importe le plus de connaître. A ce thermomètre de la santé du malade , ses fidèles amis ne se trompaient pas; aussi le mercredi 11 juillet, le journal n'ayant point paru, la Société des Jacobins, le 12, prenait un arrêté par lequel elle décidait que des délégués pris

dans son sein, iraient chercher des nouvelles certaines chez le malade lui-même.

A leur retour , Maure , au nom de ses collègues , rend compte à l'Assemblée de la mission qui* leur a été confiée :

— Nous venons de voir notre frère Marat, il est bien reconnaissant de l'intérêt que vous lui témoignez. Nous l'avons trouvé dans le bain ; une table , un encrier, des journaux autour de lui, s'occupant sans relâche de la chose publique. Ce n'est point une maladie , c'est beaucoup de patriotisme pressé , resserré dans un très-petit corps ; les efforts violents du patriotisme qui s'exhale de toutes parts le tuent. Il se plaint de l'oubU de la Convention , qui a négligé de lire plusieurs mesures de salut public qu'il lui a adressées. —

A ses amis des Cordehers, qui étaient venus le conjurer de ménager sa santé , Marat avait répondu : « Dix ans de plus ou de moins sur la durée de ma vie ne m'occupent nullement -, mon seul désir est de pouvoir dire à mon dernier soupir : Je meurs content , la patrie est sauvée. »

La journée du i3, grâce à l'influence des bains, n'avait pas été trop mauvaise pour le malade \ il avait pu préparer son numéro du lendemain , y ajouter quelques lignes d'observations , dépouiller sa correspondance , et répondre à quelques demandes urgentes.

Néanmoins , la Parque impitoyable s'apprête , et la mort s'achemine à pas précipités vers la demeure de l'ami du peuple. Déjà l'heure du repos a sonné pour ses collègues; lui, au contraire, semble rivé à des occupations urgentes , à des devoirs infinis. Ah ! c'est qu'il n'est point de repos pour un véritable ami du

peuple , tant qu'à ses oreilles retentissent les gémissements des infortunés, tant que la liberté et la patrie sont en deuil , tant que le peuple n'est pas libre et heureux.

Voyez-le , cet infatigable patriote , que la mort seule peut dompter ; voyez-le dans ce bain où il passe les longues heures de la journée entre le travail et la souffrance. Une tablette placée sur le travers de la baignoire lui sert d'appui et de pupitre ; plusieurs lettres placées sous ses yeux sont ouvertes. Voyons d'abord celle qu'il a en main , et dont l'intérêt semble enchaîner sa plume.

« Citoyen,

(c J'arrive de Caen ; votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie de la République ; je me présenterai chez vous , ayez la bonté de me recevoir et de m' accorder un moment d'entretien , je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.

« Signé : Charlotte Corday. »

Voyons cette autre :

« Marat, je m'empresse de répondre à la lettre que tu adresses à la Convention pour lui demander que ton ami Challier, de Lyon , ainsi que cette foule obscure de subalternes sujets , soient traduits à Paris , afin sans doute que tes agents les délivrent comme toi du fer de la guillotine qu'ils ont si bien mérité. Tu ignores donc, vil scélérat, que presque tous les dépar-

tements sont levés en masse , et qu'ils vont fondre sur ta secte impie et la faire rentrer dans le néant dont elle n'aurait jamais dû sortir. Tu voudrais , vil intrigant , que les sections fussent fermées ? C'est sans doute l'enfer qui te fait vomir de pareilles imprécations contre le souverain, qui est le peuple, dont tu te dis l'ami ? Traître!... infâme!... tu es malade, je le crois, c'est sans doute la rage de n'avoir pu tremper tes indignes mains dans le sang des victimes désignées par ta faction, payée par Pitt et Gobourg, dont tu es l'instrument. Puisse le ciel nous délivrer d'un monstre tel que toi... Puisse cette lettre t'envoyer dans la sombre demeure de Pluton... »

Pas de signature. Cette lettre est de quelque lâche qui se tapit dans l'ombre; elle ne mérite que le mépris.

Et celle-ci , dont deux grosses larmes de l'ami du peuple viennent d'arroser la signature :

Elle est d'un vieil ami des sciences, qui aujourd'hui enveloppé dans la tourmente révolutionnaire , attend dans un cachot la sentence du tribunal révolutionnaire pour prix de son zèle civique et de son amour pour la patrie.

Elle porte la date du 12 juillet 1798, et se termine

ainsi: « La mort ne m'a jamais effrayé; je la

souffrirais même avec plaisir, si je suis immolé comme une victime du plus ardent patriotisme. La nation peut même tirer un grand parti de cette mort. Que d'un côté je sois exécuté pour avoir agi contre la loi, que de l'autre mon cadavre soit déposé au Panthéon pour m'être dévoué comme un nouveau Décius ; vous parviendrez à deux buts également avantageux , car

VOUS scellerez le despotisme de la loi qui fait l'essence de la liberté, et vous donnerez un nouveau ressort aux âmes de la trempe de la mienne

[Signé) « Philippe-Rose Roume (i). »

Les yeux encore humides de l'ami du peuple s'élèvent vers le ciel , et ses poings crispés témoignent à la fois de sa sensibilité et de son angoisse.

En voici une signée Garât , ministre de l'Intérieur :

« Je vous fais passer , citoyen Marat , la réponse au Mémoire Thévenin que vous m'avez adressé le 4 de ce mois, attendu que le réclamant n'a point fait connaître le lieu de son domicile ; si vous avez quelques indices à cet égard , Je vous prie de faire parvenir ma lettre à sa destination, afin que la famille du citoyen Thévenin puisse obtenir l'effet de la loi en se conformant aux formahtés qu'elle prescrit.

« Quant à la citoyenne Letellier, dont vous m'avez également transmis la demande, ma réponse lui a été envoyée à l'adresse qu'elle a indiquée dans son Mémoire, et je lui ai tracé la marche qu'elle, a à suivre pour se procurer les secours auxquels elle a droit en raison du généreux dévouement de son fils pour la défense de la patrie (2). w

Voyons encore celle-ci ; elle est signée Gohier, ministre de la Justice, et porte la date du i3 juillet 1793.

(i) Voir aux documents justificatifs, n" 3, les lettres de Philippe-Rose Roume à Marat, Danton et Robespierre.

(2) Lettres autographes. Voir le catalogue Gharavny, de 18G2.

« Il répond à Marat, qu'à sa recommandation, il s'occupe de l'affaire des citoyennes Touffet et Hurcy, de Quillebeuf, en butte à des vexations (i). v

Pauvre Marat , non-seulement il a usé sa vie à combattre les oppresseurs du peuple , à revendiquer sans cesse les droits de l'Homme et du Citoyen; mais, abîmé de fatigue et mourant, il travaille encore à alléger la misère , les calamités , les infortunes , les souffrances de ses concitoyens. Son caractère est si parfaitement connu , malgré les plus odieuses calomnies répandues contre lui, que le plus sûr moyen de l'approcher, même lorsqu'il est souffrant et alité, c'est de s'adresser à son patriotisme ou de parler à son cœur

Mais , avec la demie de sept heures , qui vient de sonner , un bruit inusité se fait entendre dans l'antichambre de Marat. Que se passe-t-il ?

C'est une jeune femme , de vingt-cinq ans environ , qui se présente , dit-elle , pour la seconde fois et demande , avec de vives instances , à parler à l'ami du peuple. Sur le refus des personnes préposées à la garde du malade , l'insistance bruyante de la visiteuse est entendue de Marat , qui donne ordre de laisser entrer.

Après s'être fait connaître pour la personne qui lui avait écrit le matin, au sujet des troubles du Calvados, Marat l'interroge sur cet événement.

— Que se passe-t-il à Caen ?

— Dix-huit députés , d'accord avec le département , y régnent. Il y a un Comité central de tous les départements qui sont dans l'intention de marcher sur

(i) Lettres autographes. Voir le catalogue Charavay, de 1862.

Paris, et une partie de l'armée sous la conduite des administrateurs est partie pour Évreux.

— Quels sont les noms des députés et administrateurs ?

— Gorsas , Larivière , Buzot , Barbaroux , Louvet , Bergoing , Pétion , Gussi , Salles , Lesage , Valady , Kervelegan , Guadet et cinq autres dont Je ne me rappelle pas les noms. Quant aux administrateurs , ce sont : Lévêque, président ; Bougon, procureur-général *, Ménil et Lenormand.

— C'est bien ; ils ne tarderont pas à être punis de leur rébellion.

A peine l'ami du peuple eut-il achevé de parler que cette femme perfide , saisissant un couteau caché sous son fichu , le lui plonge dans le sein.

— A moi , ma chère amie ! à moi ! ! s'écrie Marat. Simonne accourt, le reçoit dans ses bras, lui prodigue

ses soins •, mais de la plaie béante le sang

s'échappe à flots , la tête incline sur la poitrine , les yeux se ferment à la lumière , Marat expire dans son bain

Postérité , tu le vengeras

DOCUMENTS JUSTIFICATIFS

DOCUMENTS JUSTIFICATIFS. -

REQ.UÊTE de Jean Mara, horloger à Genève.

Requête de Jean Mara, horloger à Genève.

19 Juillet 1793.

Égalité, Liberté, Indépendance.

Nous, président et autres membres du Comité provisoire d'Administration de la ville et République de Genève, ayant vu la requête à nous présentée par Jean Mara, horloger, demeurant à Genève, fils de feu Jean Mara, de Cagliari, en Sardaigne, reçu habitant de Genève le dixième de mars mil sept cent quarante-un; lui-même né à Boudry, comté de Neufchatel, le vingttroisième de janvier mil sept cent soixantesept, issu en légitime mariage du dit Jean Mara et de Louise Cabrol , ainsi qu'il résulte des titres joints à sa requête, dans laquelle

il conclut à ce qull lui soit accordé acte et certificat authentique qu'il est frère du citoyen Mara qui a été , dit-on , assassiné à Paris il y a peu de jours. Ayant ouï le rapport du citoyen de Rochemont, secrétaire d'Etat, par nous commis pour ouïr plus particulièrement le requérant, vu le procès-verbal par lui dressé de l'information qu'il a faite en exécution de la Commission et les dépositions des citoyens More et Revaclier, témoins assignés et assermentés; attendu qu'il résulte suffisamment des titres et des témoignages produits par le requérant, qu'il est fils de Jean Mara, de Cagliari en Sardaigne , habitant de Genève, et de Louise Cabrol, de Genève, et qu'il avait un frère aîné vivant à Paris , que la notoriété publique désigne comme étant membre de la Convention nationale de France;, et qu'on dit avoir été dernièrement assassiné à Paris; Nous avons jugé qu'il était conforme à la justice de lui accorder Tacte de vérité qu'il requiert.

En foi de quoi nous avons donné les présentes sous le sceau de la République et

le seing du secrétaire d'État, le vingtième de juillet mil sept cent quatre-vingt-treize, l'an second de l'Égalité.

(Signé) DE ROGHEMONT, — PUERARI.

Egalité , Liberté.

Jean-Louis Soulavie , citoyen français , résident de la République française, une et indivisible, près la République de Genève, — Certifie que les citoyens de Rochemont et Puerari sont secrétaires d'État de cette ville. Genève, le 19 juillet 1795. L'an II de la République française.

Soulavie.

Archives nationales. — Section administrative. — Cote F. 7. 4385. — Pièces relatives à l'assassinat de Marat. 182"= carton.

DOCUMENTS JUSTIFICATIFS

DIPLOME

de Docteur en Médecine, conféré à Jean-Paul Marat.

(Traduit du latin. )

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