CIRCULAIRE
de la Société de la Liberté et de l'Égalité, séante aux Jacobins, etc.
Du 5 avril ijgo, l'an II» de la République.
« Amis , nous sommes trahis , aux armes ! voici l'heure terrible où les défenseurs de la patrie doivent vaincre ou s'ensevelir sous les décombres de la Répubhque. Français, jamais votre liberté ne fut en plus grand péril ! Nos ennemis ont enfin mis le sceau à leur noire perfidie, et pour la consommer, Dumouriez, leur complice , marche sur Paris. Les trahisons manifestes des généraux coalisés avec lui ne laissent pas douter que ce plan de rébellion et cette insolente audace ne soient dirigés par la faction qui l'a maintenu , déifié , ainsi que Lafayette, et qui nous a trompés jusqu'au moment décisif sur la conduite, les menées, les défaites et les attentats de ce traître , de cet impie , qui vient enfin de mettre en état d'arrestation les quatre commissaires de la Convention et qui prétend la dissoudre....
« Mais, frères et amis, ce ne sont pas là tous vos dangers!... Il faut vous convaincre d'une vérité douloureuse. Vos plus grands ennemis sont au milieu de vous, ils dirigent vos opérations^... ils conduisent vos moyens de défense... Oui, frères et amis, oui, c'est dans le sénat que de parricides mains déchirent vos entrailles ! Oui , la contre-révolution est dans le gouvernement, dans la Convention nationale...
(c Mais déjà l'indignation enflamme votre courageux civisme! Allons, républicains, armons-nous!... Levonsnous tous ! Mettons en état d'arrestation tous les ennemis de notre révolution.... Exterminons sans pitié tous les conspirateurs, si nous ne voulons pas être exterminés nous-mêmes... De tels délégués sont des traîtres , des royalistes ou des hommes meptes. La République réprouve les amis des rois ; ce sont eux qui la morcellent , la ruinent et ont juré de l'anéantir... Avec eux , c'en est fait de votre liberté , et par leur prompte expulsion la patrie est sauvée... »
C'est vrai ! s'écrie Marat.
L'Assemblée aussitôt se lève par un mouvement spontané ; de toutes parts s'élèvent des cris : A l'abbaye, à r abbaye ! Plusieurs voix réclament le décret d'accusation. Un cri général et prolongé appuie cette proposition.
C'était le but où ils en voulaient venir, pour parer le coup mortel que Marat leur avait porté la veille en les donnant pour les complices de Dumouriez et en les forçant de se reconnaître pour les suppôts de la royauté, les partisans d'Orléans.
Marat paraît à la tribune : « Pourquoi ce vain batelage et à quoi bon ? On cherche à jeter au milieu de vous une conspiration chimérique, afin d'étouffer une
conspiration trop réelle. On ne peut plus le révoquer en doute ; Dumouriez lui-même y a mis le sceau en déclarant qu'il marchait sur Paris pour faire triompher la faction qu'il appelle la saine partie de l'Assemblée contre les patriotes de la Montagne (applaudissements des tribunes). Mais, voulant donner à la France entière des preuves non équivoques de ma loyauté , j'ai demandé, moi, un décret qui mît la tête d'Égalité fils, la tête du régent prétendu, du ci-devant comte d'Artois et de tous les Gapet rebelles, à prix. Vous avez vu la Montagne demander qu'on allât aux voix sur cette proposition , tandis que les conspirateurs faisaient un vacarme horrible pour s'y opposer.
a II est temps que les conspirateurs soient démasqués et expirent sous le glaive de la loi. Je renouvelle mes propositions ; je demande qu'elles soient mises aux voix, et l'on verra de quel côté sont les suppôts de d'Orléans (Applaudissements de tribunes). »
Danton succède à Marat ; il conclut à ce que d'Orléans soit traduit devant un tribunal révolutionnaire érigé à Marseille , et que toutes les pièces de la procédure soient envoyées à la Convention, afin que les complices qu'il peut avoir dans le Sénat soient connus. Il appuie les propositions de Marat, et demande qu'avant de discuter le décret d'accusation , un rapport général soit fait sur tous les chefs d'accusation des hommes d'État contre Marat , et sur tous les chefs d'accusation de celui-ci contre les hommes d'État.
Ce n'était pas là, assurément, ce que voulaient les ennemis acharnés de Marat*, aussi, toutes les propositions de Danton , à la dernière près , sont-elles écartées avec affectation par les complices de Dumouriez. Et , sans rougir de s'avouer de nouveau les suppôts
des Capet fugitifs et de d'Orléans, ils s'attachent à faire décréter Marat d'arrestation dans l'espoir, sans doute , de laver leurs crimes dans son sang.
Après des débats longs et orageux , le décret d'accusation est renvoyé après le rapport fixé au lendemain, et un décret provisoire d'arrestation est décerné par les hommes d'Etat.
A l'instant , écrit Marat , une expédition du décret , non signée du président, ni du ministre de la Justice, est remise à l'officier de garde, qui me consigne aux portes; les tribunes avaient témoigné leur indignation, et la séance avait été levée avec précipitation.
Je venais de déclarer à mes collègues que je n'irais point à l'Abbaye, où tous les Montagnards s'efforçaient de m'accompagner. Je persistai. Déjà, il ne restait plus dans la salle qu'une cinquantaine de mes collègues qui ne voulaient pas me quitter; bientôt elle se remplit d'une foule de patriotes des tribunes , qui s'opposent à ce que je sois arrêté. Ils me conduisent hors de la salle , une sentinelle s'oppose à ma sortie ; on va chercher l'officier de garde, il présente une expédition du décret non signée, il en sent la nullité. La consigne est levée , je sors accompagné d'un nombreux cortège, et je vais chercher un asile , d'où j'écris à la Convention la lettre qui suit, et dont lecture fut faite le lendemain à la séance du matin.
« Parrs^ ce 12 avril 1793, l'an second de la République.
« Représentants du peuple ,
« Il est des faits que l'on ne peut trop souvent remettre sous les yeux de la nation : de ce nombre
ÉCOLE DU CITOYEN. 2'jS
sont ceux qui constatent les trahisons des meneurs et des suppôts de la faction des hommes d'État. Il est notoire que Dumouriez, qui vient de lever l'étendard de la révolte contre la patrie, pour lui donner un maître et anéantir la liberté, a pour complices, au sein même de la Convention, ces scélérats qu'il appelle la saine majorité de l'Assemblée nationale. Dans sa lettre menaçante , adressée au président , par l'organe du ministre de la Guerre..., le traître Dumouriez annonce qu'il va marcher sur Paris pour y appuyer , , par la force des armes, cette faction, et pour réduire les patriotes de la Montagne, qu'il appelle des anarchistes, et les forcer par la terreur à n'oser soutenir la cause du peuple.
« Attérés de voir l'infâme Dumouriez les déclarer ses protégés et ses complices , à la face de l'univers , ils n'ont plus songé qu'à détourner l'attention publique de dessus leurs propres conspirations, malheureusement trop réelles, pour la fixer sur une conjuration imaginaire des patriotes de la Montagne, qui aurait pour but de mettre Louis-Philippe d'Orléans sur le trône.
« Indigné de la perfidie de ces lâches hypocrites,
j'ai cru devoir les forcer dans leur dernier retranchement, et les réduire à la cruelle nécessité de se déclarer eux-mêmes suppôts du royalisme. C'est le but que Je m'étais proposé, en demandant que d'Orléans fût traduit devant le tribunal révolutionnaire, et que la tête des Capet , émigrés et rebelles , soit mise à prix. Cette pierre de touche a produit son effet : on a vu clairement de quel côté sont les partisans de d'Orléans, les amis de la royauté.
« Désespérés de s'être vus réduits de la sorte à se
démasquer eux-mêmes, les meneurs et les suppôts de la faction royaliste se sont flattés de faire tomber mes propositions , et d'en imposer à la nation , en me poursuivant comme un écrivain incendiaire ; en conséquence, ils se sont accrochés à une adresse énergique de la Société des Jacobins , présentée à ma signature comme président, et ils ont demandé un décret d'accusation contre moi , pour avoir signé cet écrit patriotique,, qui invite le peuple à prendre enfin les armes pour repousser les armées ennemies et les légions de révoltés qui s'avancent contre nous pour nous remettre aux fers.
« Ils se sont attachés à me poursuivre , et
n'osent me décréter d'accusation sans un rapport préalable*, ils ont décidé que Je serais envoyé en état d'arrestation à l'Abbaye. Eh quoi ! Malus, d'Espagnac, ces infâmes dilapidateurs du bien des pauvres, ont été simplement détenus chez eux ! Sillery lui-même, suspect de trahison , est simplement gardé à vue ; et moi , le défenseur imperturbable de la patrie , l'apôtre et le martjT de la liberté, je serai incarcéré par nos ennemis comme un malfaiteur, pour me punir d'avoir dévoilé
leurs machinations Non, il n'en sera rien, dussé-je
périr cent fois ; c'est le cas ou jamais de résister à l'oppression.
« Comme ils ont blessé tous les principes de la justice et de la liberté, par le décret honteux rendu contre moi-, comme ils sont déterminés à consommer la contre-révolution et à rétablir le despotisme ; comme rien au monde ne peut les rappeler à la pudeur; comme je suis leur accusateur primitif ; comme ils sont grandement coupables , et comme ils ont résolu de perdre tous les patriotes énergiques , pour n'être pas
perdus eux-mêmes , ils veulent à quelque prix que ce soit se débarrasser de moi, dont ils redoutent la surveillance. S'ils réussissaient à consommer leurs projets criminels à mon e'gard , bientôt ils en viendraient à Robespierre, à Danton, et à tous les députés patriotes qui ont fait preuve d'énergie.
« D'accusateur, je ne serai pas seul réduit au rôle d'accusé. Je n'entends point me soustraire à l'examen de mes juges -, mais je ne m'exposerai pas sottement aux fureurs de mes ennemis, traîtres à la patrie. Ainsi, tant que Salles , qui a cherché à soulever son département pour attenter à la liberté des commissaires de la Convention , et qui n'a cessé d'avilir la Convention elle-même, en la donnant pour complice d'Orléans ; tant que Barbaroux, qui a donné l'ordre à un bataillon marseillais de s'emparer des avenues de la Convention pour faire passer l'appel au peuple; tant que Gensonné, qui a entretenu une correspondance criminelle avec le traître Dumouriez •, tant que Lasource , qui a fait évader Valence et prévenir Dumouriez des ordres donnés contre lui -, tant que Brissot, Guadet, Buzot, Vergniaud, qui tenaient des conciliabules nocturnes avec les généraux conspirateurs , et qui justifiaient encore Dumouriez , il y a quinze jours , au Comité de défense générale ; tant que ces perfides , accusés par la voix publique comme traîtres à la patrie , n'auront pas été mis en état d'arrestation à l'Abbaye, je ne me constituerai point prisonnier pour déférer au décret arbitraire rendu contre moi par mes plus implacables ennemis »
Le jour même où on lut cette lettre à la Convention (i3 avril), Delaunay jeune, au nom du Comité de législation , fit un rapport sur les délits imputés à Marat. Il avait à peine parlé de l'adresse des Jacobins
qui avait motivé le décret que Dubois-Crancé se lève : Si cette adresse est coupable , dit-il , décrétez-moi
d'accusation, car je l'approuve Aussitôt un grand
nombre de membres de l'extrémité gauche se levant
spontanément : Nous l'approuvons tous Nous
sommes tous prêts à la signer. La salle retentit alors des cris et des applaudissements des tribunes. David, Thirion, Dubois-Crancé, Camille Desmoulins se précipitent vers le bureau ; un mouvement rapide et simultané entraîne à leur suite une centaine de membres. L'adresse est à l'instant couverte de leurs signatures. Us retournent à leur place, au bruit des acclamations .prolongées des tribunes.
Delaunay parvient , non sans peine , à terminer la lecture du rapport. De toutes parts , on demande à aller aux voix par appel nominal ; les patriotes insistent pour que chaque député ait la faculté de motiver son vote ; cette proposition , écartée par la majorité , est rétablie en fait par l'influence des tribunes.
Voici le résultat de cet appel nominal , commencé le i3 avril, à dix heures du soir, et terminé le 14, à sept heures du matin. Nombre des votants : 467 ; 220 ont voté pour le décret d'accusation, 192 contre, 7 pour l'ajournement et 48 se sont récusés. Le président annonce à l'Assemblée que Marat est décrété d'accusation. Des murmures s'élèvent et se prolongent dans les tribunes.
Le lendemain du décret d'accusation , quarante-huit sections de Paris , par l'organe de leurs conimissaires , présentent à la Convention une pétition dans laquelle ils demandent vengeance des outrages sanglants faits depuis si longtemps aux droits sacrés des peuples. « Nous venons, dit l'orateur, armés de la portion
d'opinion publique du [département de Paris tout entier , provoquer le cri de vengeance que va répéter la France entière , indiquer les attentats et les noms de
ses perfides mandataires Nous demandons que cette
adresse , qui est l'expression formelle des sentiments unanimes , réfléchis et constants du département de Paris , soit communiquée à tous les départements par des courriers extraordinaires , et qu'il y soit annexé la liste ci-jointe de la plupart des mandataires coupables du crime de félonie envers le peuple souverain , afin qu'aussitôt que la majorité des départements aura manifesté son adhésion, ils se retirent de cette enceinte. Ce sontBrissot, Guadet, Vergniaud,Gensonné, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salles, Biroteau, G. Doulcet de Pontécoulant , Pétion , Lan juinais, Valazé, Hardy, Lehardi , Louvet, Gorsas, Fauchet ,' Lanthenas , Lasource, Valady, Chambon. »
Le 16, Bentabolle sommait le comité de législation de présenter l'acte d'accusation de Marat , l'assurant que lorsqu'il serait cité, Marat ne manquerait pas de comparaître.
Cambacérès , organe du comité , promet l'acte pour le lendemain -, mais le lendemain 1 7 , rien \ le 18, répeption par la Convention d'une nouvelle lettre de Marat , dont l'Assemblée refuse d'entendre la lecture ; mais d'acte d'accusation , rien encore.
On aurait pu croire , écrit Marat dans son journal , que des hommes qui me poursuivaient avec tant d'acharnement étaient tout prêts à produire les preuves de leurs inculpations -, mais déjà quatre jours se sont écoulés depuis leur décret d'accusation et l'acte qui doit le motiver est encore à venir
Je suis curieux de savoir comment ils préciseront
28o JEAN-PAUL MARAT.
leur acte d'accusation ; je sens bien qu'ils cherchent à y faire entrer toutes les sottes allégations , toutes les absurdes imputations, toutes les impostures qu'ils ne cessent de débiter sur mon compte , depuis plusieurs mois. Ils m'accuseront d'avoir voulu établir le tribunat , le triumvirat , la dictature ; vraiment ce sera chose plaisante de les voir réchauffer un vieux conte dont ils ont bercé la Convention dans ses premières séances, et sur lequel elle est passée à l'ordre du jour. Ils m'accuseront aussi d'avoir voulu donner un chef à la nation et relever la royauté , conte absurde sur lequel la Convention est encore passée^ à l'ordre du jour. Et qu'on ne croie pas que je bornerai là mes réponses *, je les .sommerai de me faire voir dans mes écrits les inculpations qu'ils articuleront ou je leur prouverai qu'ils ne sont que des imposteurs effrontés , des imbéciles qui ne savent pas lire. »
Impatient de voir surgir enfin l'acte d'accusation, et redoutant quelques machinations nouvelles de ses accusateurs, Marat, de sa retraite, adresse aux Jacobins la lettre suivante.