PROSPECTUS
a Marat est trop bien connu dans l'empire français , pour que nous perdions notre temps à le caractériser comme écrivain et comme politique. Resterait à le faire connaître comme apôtre et martyr de la liberté. Mais qui ignore aujourd'hui que le premier, parmi nous, il démasqua les infidèles mandataires de la nation , les perfides dépositaires de l'autorité, les fripons, les traîtres , les prévaricateurs qui s'efforçaient de remettre le peuple à la chaîne ? Qui ignore que le premier, parmi nous, il déjoua les complots des ennemis de la patrie , dont il connaissait si bien l'aflreuse politique , qu'il a
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prédit presque toutes leurs machinations, leurs artifices, leurs attentats , et les événements venus à la suite ? Qui ignore qu'en combattant pour la liberté, il se montra constamment au-dessus de toutes les séductions , de toutes les menaces , de toutes les craintes ? Sa plume était l'épouvantail des ennemis de la Révolution ; en vain , pour le réduire au silence , la Cour a-t-elle machiné sa perte •, en vain le Ghâtelet l'a-t-il décrété de prise-de-corps •, en vain le Général parisien a-t-il fait marcher une armée pour assiéger sa maison ; en vain , les agents ministériels ont-ils mis à sa poursuite des légions d'espions et d'assassins. Pour échapper à leurs embûches, et servir plus longtemps la patrie , on l'a vu se condamner deux années entières à une vie souterraine , et combattre , pour le peuple , le glaive sur le sein, sans que jamais cet affreux genre de vie ait fait mollir un instant son courage indomptable. Ces hordes ennemies ne pouvant le réduire au silence , n'ont plus songé qu'à rendre nulle l'influence de ses écrits. Non contents de les faire intercepter à la poste et enlever aux distributeurs par la soldatesque , de jeter les distributeurs dans des cachots , et décerner la peine des galères contre les colporteurs qui en seraient trouvés saisis ; elles ont soudoyé cent plumes vénales pour les décrier, corrompu d'infidèles publicateurs pour les défigurer , et délapidé le trésor public pour en contrebalancer les salutaires effets.
« Que pourrions-nous ajouter à des faits de cette nature, tous de notoriété publique ? Bornons-nous donc à donner une idée de l'ouvrage que nous annonçons. L'auteur y fait le tableau des ennemis de la patrie conjurés pour remettre le peuple sous le joug. Il y dévoile les complots éternels de la Cour et de ses
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suppôts, les noires machinations de la majorité contrerévolutionnaire du Corps législatif; des directoires de District et de Département, des tribunaux provisoires de la Haute-Cour nationale , des prêtres réfractaires , des officiers de l'armée de ligne, des états-majors des bataillons nationaux , et des principaux fonctionnaires publics. Il y développe la politique artificieuse de l'Assemblée constituante, pour rendre au monarque tous les pouvoirs, et rétablir le despotisme. Il y relève les vices de la Constitution, qui ont fait jusqu'ici le malheur de la France *, les décrets à réformer et les mesures à prendre pour établir la liberté et la félicité publiques sur des bases inébranlables. Les lecteurs qui n'ont pu se procurer l'Ami du peuple seront flattés d'en trouver les morceaux les plus saillants fondus dans L'ÉCOLE DU CITOYEN ; et d'y lire plus de trois cents prédictions publiées par l'auteur, longtemps à l'avance, sur les principaux personnages qui ont figuré dans les affaires publiques , et sur les principaux événements de la Révolution.
« D'après cet exposé , nous ne craignons pas de donner L'ÉCOLE DU CITOYEN comme un livre indispensable à tous les Français qui aiment à s'instruire de leurs droits et à connaître les ressorts qu'on a fait jouer pour égarer le peuple et l'asservir constitutionnellement, pour le réduire à la misère, le tourmenter sans cesse par la famine, pour écraser les amis de la liberté , assurer l'impunité aux conspirateurs , souffler les feux de la discorde , livrer le royaume aux désordres de l'anarchie , et allumer dans tous ses points les torches de la guerre civile.
a Cet ouvrage, en deux volumes in-8<», chacun d'environ 400 pages , imprimés en beaux caractères et
sur beau papier , sera délivré aux souscripteurs dans le courant d'août prochain , et franc de port partout le royaume (i).
« L'auteur ayant désiré que le prix de cet ouvrage fût à la portée des citoyens les moins aisés , le prix de la souscription sera de 6 livres lo sols pour Paris et de 7 livres lo sols pour les départements. »
— Nous voici à l'article relatif au journal de Marat , qui suit immédiatement ce qui précède. -^
« Les Sociétés patriotiques de la capitale, ayant bien senti, depuis la suspension du journal intitulé Y Ami du peuple , par les persécutions inouies exercées contre l'auteur, que la patrie manquait de son défenseur le plus zélé et le plus ferme , viennent de se réunir à celle des Cordeliers pour inviter Marat à reprendre la plume. Convaincues que tout le bien qu'on a droit d'attendre de ce journal , si redouté des ennemis de la liberté , ne pourra s'opérer qu'autant qu'il sera répandu dans le royaume entier; elles ont désiré qu'à commencer à la reprise , il fût proposé par souscription , et au plus bas prix possible. En conséquence , le prix de la souscription , malgré l'augmentation très-considérable du prix du papier , restera fixé à 42 livres par an , 2 1 livres pour six mois , franc de port par la poste. La nouvelle municipalité , et surtout l'administration de la police de Paris, étant très-patriotiques, on
(i) Après cette tentative , restée infructueuse, plus tard Marat aura recours, inutilement encore , aux fonds votés au ministère de l'intérieur pour la publication d'écrits propres à éclairer la nation. Enfin, Marat s'adressera à Louis-Philippe-Joseph d'Orléans lui-même et sera refusé. Nous mettrons sous les yeux du lecteur ces documents aussi rares qu'intéressants; ils feront réfléchir les historiens et pâlir les colomniateurs,
(Note du bibliographe.)
l8 JEAN-PAUL MARAT.
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a pris les mesures convenables pour que cette feuille fût respectée à la poste et que le service s'en fît régulièrement.
« MM. les souscripteurs sont priés de remettre le prix de leur souscription , tant de L'ÉCOLE DU CITOYEN que de L'AMI DU PEUPLE, à MM. les secrétaires des Sociétés patriotiques , affiliées à la Société des Jacobins de Paris , qui voudront bien en tenir note
« Les sociétés affiliées sont priées de vouloir bien faire insérer le Prospectus dans les papiers publics de leurs départements respectifs. »
Le document que nous venons de reproduire se termine par l'arrêté du club des Cordeliers, en date
du i8 mars 1792. « Cette Société saisit avec
empressement l'occasion qui se présente de donner à l'ami du peuple , l'apôtre et le martyr de la liberté , un témoignage éclatant de son estime , et de répondre à son vœu. En conséquence , elle a arrêté à l'unanimité : 1° Qu'il sera fait mention civique, dans son procèsverbal , de la lettre de l'ami du peuple ; 2° Que , pour répondre à sa confiance et remplir ses vues d'une
manière digne du zèle de la Société, il sera établi
dans son sein une commission chargée de faire passer à toutes les Sociétés patriotiques du royaume le Prospectus de l'ouvrage que Marat se propose de publier incessamment, sous le titre de L'ÉCOLE DU CITOYEN »
Lecteur, avez-vous bien compris tout ce qu'il y a derrière cette mesure des Sociétés patriotiques ?... Il y a un peuple entier qui a perdu son pilote et flotte à la dérive sur l'océan des dangers publics ; il y a un patriote ardent , infatigable , indomptable , enchaîné par
la misère Pauvre peuple! que d'efforts pour conserver ou recouvrer les droits imprescriptibles que tu tiens de la nature.
Les sacrifices que Marat, seul, s'était toujours imposés, ce sont les bons patriotes tous ensemble qui vont essayer de les réaliser ; chacun fournira son obole. Mais pour atteindre le but, il faut préalablement que chaque citoyen verse au moins la moitié du montant de sa souscription , c'est-à-dire 21 livres. Vingt et une livres !... mais combien pourront les réaliser, dans ces temps de chômage et de misère publiques ?
Encore quelques instants , et les faits que nous allons révéler vont tout expliquer.
D'abord , qu'advint-il du projet ; les souscriptions firent-elles défaut ou furent-elles seulement insuffisantes ? Non , elles ne firent pas défaut *, mais tels qui pouvaient distraire journellement 2 sols de leur nécessaire ne purent réaliser le montant de la souscription ; le nombre fut insuffisant. Néanmoins , cet appel suprême n'aura pas été fait en vain , car le journal l'Ami du peuple reparaîtra , grâce surtout aux ressources inattendues offertes par le noble dévouement d'une patriote nommée Simonne Evrard , et qui , dans l'histoire , portera désormais , et à bon droit , le glorieux nom de veuve Marat.
Voici les faits. Marat , rentré secrètement en France, et caché rue Saint-Honoré , n" 248 , chez les trois soeurs Evrard , adressait à Robespierre et à Chabot des lettres où il les priait d'engager les Sociétés patriotiques à concourir à la reprise du journal Y Ami du peuple, selon la décision du club des Gordeliers. Entre temps, Marat, craignant d'abuser de l'hospitalité qu'il
recevait de la famille Evrard , se réfugia chez Jacques Roux (i).
Les jours , puis les semaines se succèdent , et le journal VAmi du peuple ne paraît point, malgré le bon vouloir des sociétés patriotiques. Simonne a compris : il manque un dévouement suprême aux dévouements particuliers pour rendre le défenseur du peuple à ses augustes fonctions-, eh bien! se dit-elle, je partagerai ses privations , ses souffrances , ses dangers , le mépris dont le couvrent ses ennemis, et peut-être lui aideraije à les supporter. Simonne rappelle le malheureux proscrit , lui offre un asile stable , l'oblige à accepter sa modeste fortune (2) , et immolant à la patrie tout préjugé, consacre à l'ami, au défenseur du peuple son repos , sa réputation (3) , sa vie même.
Honneur à toi , Simonne ! femme assez grande par
(i) Voyez la brochure intitulée Jacques Roux à Marat , indiquée dans notre Index bibliographique, 1876, page 275.
(2) On trouvera le témoignage irrécusable de ce fait, dans le Procèsverbal d'apposition et de levée des scellés che^ Marat, i3-25 juillet 1793. — Voir ce document authentique, sous le n" 6 des pièces justificatives.
(3) Dans les Dossiers du procès criminel de Ch. Corday , l'auteur, M. Ch. Vatel, dit que Simone Evrard se faisait passer pour la sœur de Marat , mais qu'elle n'était en réalité que sa concubine » ; et crainte que cette apostrophe malveillante n'ait pas été suffisamment remarquée , il y revient onze pages plus loin.
Dans l'intérêt même de M. Ch. Vatel, dont nous estimons le commerce agréable , nous ne rechercherons pas si sa vie de célibataire est à la hauteur de ses scrupules à l'égard de Siroone Evrard ; mais , puisqu'il semble l'avoir oublié à dessein, nous lui rappelons que, lors du procès-verbal de flagrant délit du crime commis sur la personne de Marat, et même avant, cette qualification (frère, sœur) toute politique, étant d'usage entre patriotes, Simone, bien qu'elle en eût tous les droits, n'en devait prendre aucune autre avant la levée des scellés apposés chez Marat, i3-25 juillet 1793.
le caractère et les nobles sentiments pour braver la réprobation des sots et les sarcasmes des méchants; femme assez grande par le cœur pour t'attacher de préférence au persécuté et braver la misère; honneur à toi ! Par ton patriotisme , ton dévouement , ton abnégation, tu as payé ton tribut à l'ami du peuple; maintenant , aux vrais amis de la patrie à payer désormais le leur à ta mémoire.
Pour nous, cette dette sacrée, c'est l'hommage de notre modeste travail; c'est la mise au grand jour du secret de deux nobles coeurs , et qui nous donne à tous le droit de te nommer la digne épouse de Marat, en dépit même des décisions du barreau , des corrompus hypocrites et des sottes impertinences de tous les autres. Ce document, enfin, c'est la promesse de mariage, laissée manuscrite par Marat à Simonne Evrard, sa bienfaitrice. Le voici :
a Les belles qualités de Af"' Simonne Evrard ayant a captivé mon cœur dont elle a reçu l'hommage, « je luf laisse pour gage de ma foy, pendant le « potage que je ^suis forcé de faire à Londres, l'en- « gagement sacré de luj donner ma main, im^nédiaie- « ment après mon retour, si toute ma tendresse ne « luy suffisait pas pour garant de ma fidélité.
a Que Voubly de cet engagement me couvre d'in- « famie.
« A Paris, ce i"" janvier 1792.
« J.-P. Marat, l'ami du peuple. »
Lequel écrit a été remis à la citoyenne Simonne Evrard, après avoir été paraphé et signé ne variature par les citoyens Drouet, Guffroy, Dubois, Hébert,
Bergot et autres, lors de la levée des scellés apposés chez Marat , après sa mort , et que nous extrayons du procès-verbal, en date des i3-25 juillet lygS; document inédit , déposé aux Archives nationales de France , et que nous reproduisons in extenso , aux pièces justificatives , sous le n° 6.
Mais ce n'est point assez pour les pudibons qui ne connaissent que la légalité municipale, et à qui il manque la consécration solennelle et publique des témoins pour rendre l'union légitime. Eh bien ! voici maintenant cette déclaration des frère et sœurs de Marat, telle qu'elle a été insérée au Journal de la Montagne, le 26 août lygS.
« Quoique déjà convaincus des importants services « rendus par la citoyenne Evrard au citoyen Marat , « son époux, nous avons cru nécessaire, pour donner « à cet acte toute l'authenticité qu'exige notre re- « connaissance , d'appeler en témoignage les personnes « ^ui ont connu la situation où était réduit notre «c frère , par les sacrifices qu'il avait faits pour coopérer « à la Révolution.
« Pénétré d'admiration et de reconnaissance pour « notre chère et digne sœur, nous déclarons que c'est « à elle que la famille de son époux doit la conser- « ration des dernières années de sa vie ; que sans elle, a il eût succombé dans l'abandon et la misère. Puis- « que la famille de Marat ignorait alors l'état oij a était cette infortunée victime , que ce n'est pas « seulement pour avoir consacré sa fortune et ses « soins à sa conservation , avoir partagé héroïquement « ses périls, et l'avoir soustrait pendant longtemps par « sa vigilance aux pièges que l'aristocratie lui tendait , « et à l'opprobre dont elle cherchait à le couvrir , mais
fit pour avoir rendu cet infatigable citoyen à la dignité « de ses fonctions ; nous déclarons donc que c'est avec « satisfaction que nous remplissons les volontés de « notre frère en reconnaissant la citoyenne Evrard « pour notre sœur , et que nous tiendrons pour « infâmes ceux de sa famille, s'il s'en trouvait quelqu'un « qui ne partageât pas les sentiments d'estime et de « reconnaissance que nous lui devons; et si, contre V. notre attente, il pouvait s'en trouver, nous demandons « que leurs noms soient connus , afin de ne pas parce tager leur infamie.
« Fait à Paris , ce 22 août, l'an II de la République (( française.
« Marie- Anne Marat , femme Olivier *, Albertine « Marat ; Jean- Pierre Marat. »
— Peuple , ton bon génie permit qu'une femme divine dont l'âme ressemblait à celle de Marat , con- ■ sacrât sa fortune et son repos pour te conserver ton ami. Femme héroïque , reçois l'hommage que tes vertus méritent ; oui , nous te le devons. Enflammée du feu divin de la liberté , tu voulus conserver son plus ardent défenseur-, tu partageas son sort et ses tribulations ; rien ne put arrêter ton zèle ; tu sacrifias à l'ami du peuple et la crainte de ta famille et les préjugés de ton siècle. Forcée ici de me circonscrire , j'attendrai l'instant où tes vertus paraîtront dans tout leur éclat ( Extrait de : Réponse aux détracteurs de l'ami du peuple, par Albertine Marat).
Ces titres légitimes , irrécusables , la Convention nationale , les réactionnaires de 1 796 eux-mêmes les ont respectés , et jusque dans l'état civil de la ville de Paris, ils sont consacrés. Nous étions donc fondé à
dire : Simone Evrard est à tous égards la digne , la légitime épouse de Marat (i).
Aidé du concours des souscripteurs et de Simone Evrard ; encouragé par le Club des Gordeliers , le Club électoral, la Société des Jacobins et des autres Sociétés patriotiques, Marat, après une interruption de quatre mois, reprit la publication de VAfni du peuple, le jeudi 12 avril 1792.
Dans l'intervalle de quatre mois , des faits importants se sont accomplis.
D'abord, Gilbert Mottier , marquis de Lafayette, n'est plus à la tête des gardes nationales de Paris , depuis le 10 octobre 1791 , et le commandement général est exercé à tour de rôle par les six chefs de divisions. Bailly est remplacé, à la mairie de Paris, par le patriote Pétion, depuis le 20 novembre, et l'administration municipale a subi d'heureuses transformations. D'autre part, la guerre qui se montrait chaque jour plus imminente , est devenue un fait
(i) Nous prévenons MM. les amateurs d'autographes qu'il existe dans le cabinet de l'un d'eux une fausse lettre, adressée à Camille Desmoulins, sous la date du 25 septembre lygS et la signature de: Veuve Marat. Cette lettre commence ainsi :
u Permets, citoyen, que sans te connaître je réclame tes bontés pour
a moi, (et se termine par cette phrase): Ne m'abandonne
0 pas, il est doux pour un coeur républicain de protéger l'innocence a opprimée. »
Sans entrer dans l'examen du contenu de cette fausse lettre, qu'une médiocre connaissance de la biographie de la veuve Marat suffit à démontrer archi-fausse , nous la dénonçons au public comme l'œuvre d'un indigne spéculateur. {Note du bibliographe de Marat. J
positif; une loi du i" janvier 1792 déclare en état d'accusation les frères du roi et les chefs des émigrés ; le 14 , Louis XVI est sommé par l'Assemblée nationale de demander des explications à l'Empereur sur ses dispositions hostiles, et ses réponses sont considérées, par le gouvernement français , comme une déclaration de guerre; le 7 février, l'Autriche et la Prusse font alliance offensive et défensive contre la France, la Russie promet son adhésion. Pendant que Louis XVI , contraint par l'Assemblée , négocie avec les puissances coalisées , son complice Bouille presse l'armement des émigrés rebelles et donne aux Capets fugitifs l'assurance que le roi de Suède doit les seconder. Le i" mars , Léopold II , empereur d'Allemagne, l'un des chefs de la coalition, meurt subitement; le 29, Gustave III , roi de Suède , qui devait se mettre à la tête des émigrés français , meurt assassiné. Les 10, 11, 16, 23 mars, destitution de Narbonne, ministre de la guerre, et nomination de Degrave; mise en accusation de De Lessart, ministre de l'intérieur, et nomination de Roland de La Plâtrière ; enfin , nomination de Dumouriez aux relations extérieures ; de Garnier ( Germain ) au ministère de la justice , et Clavière (Etienne) à celui des finances.
Cette courte analyse de la situation des affaires politiques, que Marat examine tout au long dans sa feuille du 12 avril et suivantes, est précédée d'un arrêté du club des Cordeliers dont voici la substance : « La Société des Droits de l'Homme et du Citoyen , connaissant la pénétration , les principes et l'ardent civisme de l'ami du peuple , regarde sa retraite comme une vraie calamité pubhque. Aujourd'hui plus que jamais , sentant tout le besoin de sa plume énergique ,
..... elle conjure l'ami du peuple de la reprendre au
plus tôt En conséquence , voulant éviter que des
imposteurs soudoyés n'abusent encore du nom de Marat pour égarer le public , la Société a cru devoir lui adresser le présent arrêté pour être mis en tête de ses premiers numéros , comme une preuve irrécusable que c'est réellement lui qui les publie. .... »
Le lendemain, et huit jours durant, nouvelle insertion, en tête des numéros de VAmi du peuple, d'un extrait du procès-verbal de la séance du club des Gordeliers ; puis suppression définitive le 20 avril , avec adhésion de toutes les Sociétés patriotiques qui avaient invité Marat à reprendre la plume. Par ces témoignages authentiques, on mettait les folliculaires dans l'impossibilité de produire un seul faux numéro; et en même temps le public se trouvait informé que le vrai Ami du peuple avait repris sa publication par le n" 627, du 12 avril 1792.
Nous laisserons sans les examiner les observations de Marat à l'égard du nouveau ministère jacobin, dont le titre est peu de chose à ses yeux , quand il songe à l'allure anti-patriotique de ses meneurs actuels -, nous laisserons également le tableau que fait Marat du sieur Mottier, accouru dans la capitale pour s'opposer inutilement à la fête civique donnée par les Parisiens aux soldats de Château-Vieux , échappés au massacre de Nancy, nous laisserons de même celui du triomphe de la cause de la liberté dans les départements du sud , par les fédérés marseillais en marche sur Paris, pour nous occuper exclusivement du sujet qui préoccupe tous les esprits : la guerre.
« Voilà donc enfin la guerre déclarée aux Français par les puissances conjurées contre la liberté. Or, qui
ne voit que toutes ces prétendues négociations ministérielles avec les cours étrangères n'avaient d'autre but que d'amuser la nation et de gagner du temps, jusqu'à ce que toutes leurs batteries fussent prêtes et qu'ils fussent en mesure ? Qui ne voit que tous ces préparatifs belliqueux, ordonnés par l'Assemblée, n'avaient pour but que d'endormir la nation dans une profonde sécurité? Qui ne voit que tous ces renvois au pouvoir exécutif des dénonciations des ministres malversateurs et ces réclamations des soldats citoyens entassés sur les frontières et laissés sans munitions , sans armes , sans vêtements, sans solde, n'avaient d'autre but que de laisser la patrie sans moyens de défense, de laisser l'État en proie aux machinations de la cour , aux entreprises des conjurés fugitifs , aux attaques des satellites étrangers ?
« La guerre aura-t-elle lieu ? Tout le monde est pour l'affirmative. On assure que c'est l'avis qui a prévalu dans le Cabinet, d'après les représentations du sieur Mottier, qui sans doute l'a donné comme l'unique moyen de distraire la nation des affaires du dedans pour l'occuper des affaires du dehors •, de faire oublier les dissensions intestines pour des nouvelles de gazettes ; de dissiper les biens nationaux en préparatifs militaires \ d'écraser l'Etat sous le poids des impôts , et d'égorger les patriotes de l'armée de ligne et de l'armée citoyenne en les conduisant à la boucherie , sous prétexte de défendre les barrières de l'Empire
« Si la guerre a lieu , quelle que soit la bravoure des défenseurs de la liberté, il ne faut pas être un aigle pour prévoir que nos armées seront écrasées à la première campagne. Je conçois que la seconde sera moins désastreuse et que la troisième pourra même
être glorieuse ; car il est impossible que nous ne nous
instruisions pas à nos dépens Mais pour arracher
la victoire à nos ennemis, il faudra essuyer une guerre longue et désastreuse. Or, c'est rester au-dessous du vrai que d'évaluer nos pertes , durant trois campagnes , à un milliard, et à cinq cents mille combattants.
« Comment réparer la perte de tant de braves soldats, la fleur des citoyens français ? Et quel sera le prix de tant de sang versé , dont toutes les têtes couronnées du monde ne valent pas une goutte ? Pour l'empêcher de couler, ce sang précieux, j'ai proposé cent fois un moyen infaillible , c'est de tenir en otages parmi nous Louis XVI , sa femme , son fils , sa fille , ses sœurs , et de les rendre responsables des événements.
« Voici le langage que lui aurait tenu un sénat fidèle à la patrie : Roi des Français, c'est en vain que vous vous cachez dans les détours d'une politique tortueuse , pour nous envelopper dans les désastres de la guerre ^ vous n'échapperez point au bras vengeur du peuple. Nous vous déclarons , au nom de la nation , que nous ne voulons point traiter avec vos confrères, les princes de l'Europe*, que nous ne voulons faire aucun préparatif de guerre. Transigez ou ne transigez pas avec eux, vous en êtes le maître; le soin de rappeler vos frères et vos cousins rebelles vous regarde, de même que celui de détourner vos confrères de toute entreprise hostile; les barrières de l'État resteront ouvertes; mais soyez sûr qu'à la nouvelle certaine du premier corps d'ennemis qui les aura franchies, votre tête coupable roulera à vos pieds, et votre race entière sera éteinte dans son sang.
« Mais un sénat , fidèle à la patrie , est moins trouvable encore qu'un roi patriote. Que le peuple n'a-t-il
assez de sens pour sentir la nécessité de se choisir enfin un dictateur suprême, dont les pouvoirs soient circonscrits de manière que, sans autorité pour dominer, il en ait une illimitée pour abattre les chefs des conspirateurs , désignés par la voie publique ; pour forcer le législateur corrompu à mettre à prix la tête des rois, des princes et des généraux qui viendront en armes contre nous , pour offrir des sommes d'or à leurs troupes qui nous les livreront morts ou vifs, et pour les recevoir au nombre des enfants de l'État ; bientôt on verrait leurs légions nombreuses accourir avec armes et bagages sous les drapeaux de la liberté , et la France serait pour toujours délivrée de ses ennemis..... » {Ami du peuple, n" 634).
Les représentants de la nation étaient bien loin , hélas! des vues de l'ami du peuple; car le 20 avril, jour où Louis XVI vint , par l'organe de Dumouriez , proposer la guerre, jamais l'Assemblée n'offrit de scènes plus scandaleuses de délire, de captation et de prostitution, jamais ministère ne donna plus de preuves de sa politique artificieuse.
« Il est douloureux de penser que tout le poids d'une guerre entreprise pour asservir la patrie retombe sur ses enfants; mais il est affligeant de voir les meilleurs citoyens s'empresser seuls à en faire les frais , et non contents de payer de leur bourse, offrir encore leur sang pour assurer le triomphe de leurs ennemis. Mais ce qui doit désoler les amis de la liberté , c'est que nous avons plus encore à redouter les succès que les revers. Avec le malheureux penchant des Français à s'engouer de tout, il est à redouter que quelqu'un de nos généraux ne soit couronné par la victoire , et qu'au milieu de l'ivresse des soldats et de la populace, il ne
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ramène l'armée victorieuse contre la capitale pour faire triompher le despote » {Ami du peuple, n" ôSg).
L'histoire est là pour témoigner en faveur des pronostics de l'ami du peuple; mais c'était moins perspicacité que sage application de l'expérience et connaissance parfaite du mobile de tous les ambitieux.
« Jetons ici un coup-d'œil sur les hommes qui se trouvent actuellement à la tête de nos armées. C'est un Luckner, officier de fortune, créature de la cour et bas valet du monarque ; c'est un Rochambeau , vil courtisan , couvert des hochets de la cour ; c'est un Mottier, aussi connu par ses affreuses machinations contre la liberté publique, que par ses honteuses prostitutions à la cour ; c'est un Gouvion , âme damnée de Mottier et complice de tous ses attentats; c'est un Lameth, lâche courtisan, couvert de honte et d'opprobre par son hypocrisie et ses trahisons; c'est un Narbonne, enfant de cour, expulsé du ministère par la voix publique, comme le plus audacieux des conspirateurs » {Ami du peuple, n° 640).
Si nous reportons nos regards vers la municipalité parisienne , nous voyons Pétion , le maire patriote , • compromettre sa réputation par sa pusillanimité à dévoiler les malversations du comité des subsistances, complice de Necker, Bailly et les Constituants , au moment ou l'Assemblée législative s'apprête à renouveler ces infernales machinations contre les malheureux habitants d'Étampes; parla pusillanimité avec laquelle il a souffert que des mouchards et coupe-jarrets de l'état-major parisien insultassent , dans ses fonctions , et sous ses yeux le procureur-syndic de la municipalité , le brave Danton , qui réclamait l'exécution d'une loi juste, et qui défendait avec courage la cause
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de la liberté; par ses accointances avec de mauvais citoyens, des fonctionnaires publics décriés, d'infidèles représentants de la nation , un Lasource, un Rhœderer, un Brissot.
Quant au ministère jacobin, plus soucieux de seconder les vues secrètes de la cour que jaloux de travailler au bien public, il prétexte violation du droit des gens pour déclarer la guerre au roi de Sardaigne.
Ces masques arrachés , tous les complots de la cour paraissent à découvert -, la coalition du ministère avec les députés de Paris et de la Gironde , coalisés euxmêmes avec les royalistes les plus gangrenés , cesse d'être un mystère ; tous les fléaux de la guerre extérieure et de la guerre civile que le cabinet des Tuileries appellent depuis si longtemps sur la patrie sont prêts à fondre à la fois sur nous. Déjà le roi de Sardaigne s'est déclaré comme celui de Hongrie*, ceux d'Espagne, de Portugal, de Naples, de Suède, vont suivre le même exemple; bientôt l'Impératrice de Russie se joindra à la ligue des despotes conjurés, et la France aura sur les bras six cent mille hommes qui l'attaqueront par mer et par terre.
Voilà donc la guerre déclarée ; il ne nous reste plus qu'à attendre les événements. En attendant, jetons un coup d'œil sur la Société des Jacobins, agitée en ce moment par une nouvelle faction dont Brissot est le chef. Ce sujet va fournir l'occasion de juger l'un par l'autre deux hommes : Robespierre et Marat, que fourbes et ignorants se plaisent à confondre.
Voici le principe de cette agitation , peu fait pour honorer les meneurs et leurs acolytes.
On se souvient que sept ou huit députés seulement
de rAssemblée nationale constituante sont sortis purs des tentations , tant de fois offertes à leurs vertus , pour trahir leur devoir. Rappelons ici des noms chers à tous les vrais patriotes , ceux de Buzot , de Grégoire, de Pétion , à la tête desquels est celui de Robespierre. En quittant les augustes fonctions de membre du corps législatif, le soin de sa propre gloire appelait Robespierre à servir la patrie dans la retraite; parti qui lui eût fait prendre à coup sûr une profonde connaissance des hommes. 11 n'écouta que les penchants de son cœur, et il resta au miUeu des Jacobins , dans ce tourbillon d'intrigants (i), qu'il avait la bonhomie de regarder comme de vrais amis de la liberté.
Les hommes médiocres ne s'accoutument point aux éloges d'autrui; les hommes suspects prennent toujours de l'ombrage de la vertu austère; le public lui-même aime à changer de héros. Ces sentiments sont trop naturels au cœur humain pour qu'il soit possible de les heurter impunément. C'est pour n'en avoir tenu aucun compte que Robespierre est en butte aujourd'hui à tous les traits de l'envie. La gloire dont il s'est couvert en défendant avec constance la cause du peuple, et la faveur populaire devenue le juste prix de ses vertus civiques , offusquèrent bientôt ceux de ses collègues qui avaient démérité de la patrie ; de même que les nouveaux députés , prétendus patriotes , jaloux des applaudissements qu'il recevait du public et qu'ils auraient voulu partager sans les avoir mérités.
Ils commencèrent donc les uns et les autres à lui chercher des torts; mais le plus grave reproche qu'ils
(i) J'excepte toujours de cette classe les citoyens qui ne s'y sont affiliés que pour s'instruire , et non pour jouer un rôle. (Marat.)
lui fassent est de parler souvent de lui, des services qu'il a rendus à la chose publique et de ceux qu'il voudrait lui rendre encore, comme si un citoyen perpétuellement inculpé par les ennemis de la révolution , couverts d'un masque civique, n'était pas souvent réduit à la triste nécessité de se justifier. Et ce sont des députés du peuple, chargés d'acquitter leur dette envers tous ceux qui ont bien mérité de la patrie , qui s'attachent à de pareilles petitesses , pour traiter avec la plus noire ingratitude l'homme qui la servit si longtemps avec zèle, au péril même de ses jours.
Du moins s'il n'était pas en butte aux lâches menées de la faction Guadet, Brissot, pour avoir combattu, au sein même de Jacobins , le projet de guerre que le sieur Mottier y fit proposer par ces mêmes faux patriotes.
Tandis que Brissot accuse Robespierre d'être chef de parti et de diriger les tribunes^ tandis qu'il le calomnie et le fait calomnier par cent plumes vénales , Guadet, digne acolyte des nouveaux meneurs vendus à Mottier, se redresse sur ses ergots pour lui décocher quelques ruades. Cet intrigant met au nombre des griefs qu'il allègue contre Robespierre « celui d'être devenu , soit par ambition , soit par malheur , l'idole du peuple -, de chercher tous les jours à le devenir davantage-, d'avoir déserté le poste où la confiance et l'intérêt du peuple l'avaient appelé (i), et celui de ne s'être pas imposé à lui-même la loi de l'ostracisme » ; comme si un simple citoyen , ayant à peine six cents livres de rente et n'ayant pas un sol de la liste civile , avait d'autres moyens de gagner le peuple, dont il défend les
(i) Accusateur public près le Tribunal de cassation.
droits et les intérêts, que ses seules vertus civiques-, comme s'il pouvait servir la chose publique dans un tribunal où il ne se trouve pas deux hommes intègres •, comme s'il pouvait rester à son poste et s'imposer en même temps la loi de l'ostracisme •, comme si un individu qui n'a pour toute puissance que sa faible voix , dont les intrigants, les hypocrites, les fourbes sont toujours attentifs à le condamner au silence, et toujours prêts à le huer lorsqu'il entreprend de les démasquer, pouvait jamais devenir redoutable; comme si un homme qui n'a d'autre empire sur un peuple ignorant, léger, inconstant et frivole , que celui de la raison , pouvait jamais mettre en danger la liberté publique par son crédit et être appelé pour l'assurer à quitter sa patrie.
Enfin , et c'est le comble de la démence , Guadet accuse Robespierre « de faire écrire dans le journal V Ami du peuple, dont il dispose, que le moment est venu de donner un dictateur à la France *, au moment même où il cherche à affaiblir la confiance du peuple dans la majorité de ses représentants. » Ce dictateur , c'est sans doute Robespierre lui-même , comme un compère de Guadet vient bêtement d'accuser l'ami du peuple de l'avoir indiqué dans sa feuille.
Cette inculpation , dit Marat , me regarde personnellement. Or, je dois ici une réponse précise et catégorique aux citoyens trop peu éclairés pour en sentir l'absurdité. Je déclare donc que non-seulement Robespierre ne dispose point de ma feuille, quoiqu'elle ait souvent servi à lui rendre justice; mais je proteste que je n'ai jamais reçu aucune note de lui , que je n'ai jamais eu avec lui aucune relation directe ni indirecte , que je ne l'ai même jamais vu de mes jours qu'une seule fois ; encore cette fois-là notre entretien servit-il à faire
naître des idées et à manifester des sentiments diamétralement opposés à ceux que Guadet et sa clique me prêtent.
Le premier mot que Robespierre m'adressa fut le reproche d'avoir en partie détruit moi-même la prodigieuse influence qu'avait ma feuille sur la Révolution, en trempant ma plume dans le sang des ennemis de la liberté , en parlant de cordes , de poignards, sans doute contre mon cœur , car il aimait à se persuader que ce n'étaient là que des paroles en l'air, dictées par les circonstances.
Apprenez , lui répondis-je à l'instant, que l'influence qu'a eue ma feuille sur la Révolution ne tenait point , comme vous le croyez, à ces discussions serrées où je développais méthodiquement les vices des funestes décrets préparés par les comités de l'Assemblée constituante \ mais à l'affreux scandale qu'elle répandait dans le public, lorsque je déchirais sans ménagement le voile qui couvrait les éternels complots tramés contre la liberté publique par les ennemis de la patrie, conjurés avec le monarque , le législateur et les principaux dépositaires de l'autorité *, mais à l'audace avec laquelle je foulais aux pieds tout préjugé destructeur -, mais à l'effusion de mon âme, aux élans de mon cœur , à mes réclamations violentes contre l'oppression , à mes sorties impétueuses contre les oppresseurs , à mes douloureux accents , à mes cris d'indignation , de fureur et de désespoir contre les scélérats qui abusaient de la confiance et de la puissance du peuple pour le tromper, le dépouiller, le charger de chaînes et le précipiter dans l'abîme. Apprenez que jamais il ne sortit du Sénat un décret attentatoire à la liberté , et que jamais fonctionnaire public ne se permit un attentat contre les faibles
36 JËAN-PAUL xMARAT.
et les infortunés, sans que je m'empresse de soulever le peuple contre ces indignes prévaricateurs. Les cris d'alarme et de fureur, que vous prenez pour des paroles en l'air, étaient la plus naïve expression dont mon cœur était agité. Apprenez que si j'avais pu compter sur le peuple de la capitale , après l'horrible décret contre la garnison de Nancy , j'aurais décimé les barbares députés qui l'avaient rendu. Apprenez qu'après l'instruction du Ghâtelet sur les événements des 5 et 6 octobre , j'aurais fait périr sur un bûcher les juges iniques de cet infâme tribunal. Apprenez qu'après le massacre du Ghamp-de- Mars , si j'avais trouvé deux mille hommes animés des sentiments qui déchiraient mon sein , j'aurais été à leur tête poignarder le général au milieu de ses bataillons de brigands, brûler le despote dans son palais et empaler nos atroces représentants sur leurs sièges, comme je le leur déclarai dans le temps.
Robespierre m'écoutait avec effroi , il pâlit et garda quelque temps le silence. Cette entrevue me confirma dans l'opinion que j'avais toujours eue de lui : qu'il réunissait aux lumières d'un sage sénateur l'intégrité d'un véritable homme de bien et le zèle d'un vrai patriote^ mais qu'il manquait également et des vues et de l'audace d'un homme d'État.
Pendant que la Société des Jacobins est en proie aux dissensions intestines , un grand exemple de justice populaire qui peut sauver la patrie vient d'avoir lieu dans nos armées du nord.
Le 28 avril dernier, Rochambeau , avec quinze mille hommes, devait attaquer Mons. Théobald Dillon avait
ÉCOLE DU CITOYEN. Sy
SOUS ses ordres trois mille hommes , qui devaient se porter sur Tournay, pour faire une diversion ; mais au lieu de seconder l'ardeur des troupes qu'il conduisait , il les a lâchement trahies , en donnant dans une embuscade. Cinq cents soldats sont restés sur le terrain. Cette petite armée, quoique livrée, commençait à se remettre de sa déroute, et à remporter quelques avantages, lorsque le général a donné le signal de la retraite. Rentré à Lille , toute l'armée l'a accusé hautement. Le peuple indigné s'en est emparé, il l'a déchiré en morceaux , et son aide -de -camp a été pendu.
Au su de cette affaire, Degrave, ministre de la guerre, se présente à l'Assemblée nationale pour en imposer sur les faits, vanter le patriotisme de Dillon, et réclamer que les généraux soient mis sous la pro' tection de la loi.
On est scandalisé de voir avec quelle effronterie le Ministre préconise Dillon, insigne courtisan et favori de la reine ; avec quelle impudence il donne ce traître pour un défenseur de la patrie , un martyr de la liberté. On est indigné de voir avec quelle légèreté cet agent royal ose présenter le massacre de cinq cents citoyens menés à la boucherie par leur chef comme un petit revers que le dévouement et le patriotisme de tous les bons Français réparera bientôt. On est révolté des fausses couleurs sous lesquelles il a représenté cet événement, et la fermentation qu'il a produit à Lille-, et cela, dans la vue d'arracher à l'Assemblée un barbare décret qui établisse dans l'armée les jugements prévôtaux. C'est là où le cabinet ministériel en veut venir, pour pouvoir égorger impunément tous les patriotes qui s'y trouvent.
Si ce barbare décret était proposé , vous le verriez appuyé par la faction Brissot^ car rien ne peut mieux déconcerter les projets de la Cour , que de voir les chefs de l'armée dans l'impossibilité de trahir la nation. Si l'Assemblée avait la témérité d'accorder le funeste décret aux vœux insensés de la Cour, elle ne tarderait pas à faire elle-même une triste expérience de sa perfidie. Béni soit le Ciel, le temps des vengeances est enfin arrivé -, les scélérats qui sont à la tête de nos troupes vont enfin expier leurs perfidies , comme Dillon et Chaumont, son aide-de-camp. Puissent ces exemples salutaires se multiplier d'une manière effrayante pour la Cour ; puissent nos généraux payer bientôt de leur sang la trame criminelle de leurs longues machinations ^ puissent tous les officiers vendus au despote couvrir la terre de leurs cadavres sanglants \ puisse le fer de nos soldats purger bientôt l'armée de tous les traîtres à la patrie*, puisse la Cour, épouvantée de se voir enfin sans satellites , succomber à son désespoir et périr de douleur; puisse l'armée, ramenée dans ses foyers, exterminer jusqu'au dernier suppôt du despotisme; puisse enfin la nation tout entière, soulevée contre les ennemis du dehors , se venger des tyrans ligués contre sa liberté, en rompant les fers de leurs sujets, en les rendant hommes Ubres.
Mais prévenons les vengeances secrètes de la Cour : que la petite armée que commandait Dillon ne souffre pas qu'on la divise , car ce serait livrer séparément ses différents corps aux fureurs de Mottier , de Luckner et de Rochambeau. Qu'elle ne souffre pas impunément que l'on parle de rechercher ceux qui ont puni les scélérats qui voulaient la faire égorger.
Le salus populi de l'imperturbable ami du peuple,
ÉCOLE DU CITOYEN. Sq
que la Constituante avait si vainement combattu, va réveiller les haines, les fureurs, l'esprit de vertige des nouveaux mandataires, et provoquer contre Marat de nouvelles persécutions.
Le jeudi 3 mai, le ministre de la guerre vient à l'Assemblée nationale rendre compte des premières opérations militaires. Les détails en sont alarmants : nos troupes ont été repoussées sur plusieurs points. Ne sachant comment justifier ce premier échec prédit par l'ami du peuple , on met tout en œuvre pour lui en attribuer la cause.
Le député Beugnot monte à la tribune : — Le premier devoir de l'Assemblée, dit-il, lorsqu'il se manifeste un grand désordre public , est d'en rechercher soigneusement la cause et d'en tarir la source. Non-seulement les factieux jettent le trouble dans l'armée, non-seulement ils y provoquent le meurtre des généraux; mais dans la capitale , sur la terrasse des Tuileries , à la porte de cette enceinte, on colporte, on proclame un écrit atroce , sous le titre VAmi du peuple , par Marat. Le voilà ce libelle exécrable , écoutez et frémissez.
Beugnot lit un article de VAmi du peuple , dans lequel Marat rappelait que depuis plus de six mois il avait prédit que la majorité de l'Assemblée serait composée de créatures du Cabinet, de suppôts du despotisme , de traîtres à la nation *, puis un autre où il présage que nos généraux, bas valets de la cour, trahiront la patrie et mèneront à la boucherie les bataillons nationaux ; que son vœu le plus sincère est que l'armée ouvre enfin les yeux , et qu'elle sente que ses chefs perfides sont les premières victimes à immoler.
A ces mots, tous les députés royalistes et contrerévolutionnaires crient au blasphème, en volant à la
tribune d'un air menaçant. Il est temps, ajoute Beugnot, de savoir quelle autorité doit l'emporter de celle qui est établie pour faire respecter les lois ou de celle qui nous déchire. Je demande que le ministre de la justice soit mandé, séance tenante, et qu'il lui soit enjoint d'ordonner aux accusateurs publics de poursuivre les auteurs et distributeurs des écrits qui provoquent la désobéissance aux lois , ainsi que les violences et voies de fait contre les magistrats.
Bazire convient que le reproche adressé à l'ami du peuple est grave ; mais il observe qu'il y a une loi et qu'il est inutile d'en rendre une nouvelle.
Vaublanc se déchaîne contre l'ami du peuple, qui invitait le peuple à porter le fer et le feu sur les membres gangrenés de l'Assemblée nationale pour assurer le salut pubHc.
Girardin , afin de voiler aux yeux du public l'acharnement des fripons de l'Assemblée contre VAîni du peuple , demande qu'on lui associe VAmi du roi.
Lostalat , petit esprit des Basses-Pyrénées , déclare qu'un homme revêtu de la livrée du roi lui a offert VAmi du peuple pour rien.
Lasource dit bêtement que Marat, auteur de VAmi du peuple , et Royou , de VAmi du roi , sont des scélérats soudoyés par la même main pour provoquer la guerre civile , la défection de nos armées et la désorganisation sociale, et il conclut à ce qu'un décret d'accusation soit porté contre Marat et Royou.
Cette conclusion est appuyée avec force par l'impudique Guadet. Après une longue agitation et un tumulte d'environ trois heures, le décret d'accusation a été porté individuellement contre les deux écrivains.
L'infâme Dumolard , craignant de perdre le fruit de
cet accès de démence , demande qu'on s'assure à l'instant de la personne des accusés.
Cette proposition adoptée, les meneurs décident que les scellés seront mis au domicile et chez les imprimeurs de ces deux journalistes.
Il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir que l'Assemblée n'a lancé un décret d'accusation contre Marat que pour anéantir la liberté de la presse, en écrasant les écrivains patriotes dans la personne de l'ami du peuple. Et qui ne sent qu'elle ne lui a accolé le contre-révolutionnaire Royou qu'afîn de donner le change au public , en faisant passer pour patriote son lâche persécuteur, odieux artifice bien digne des mandataires qui abusent -des pouvoirs et de la confiance du peuple.
Les preuves de cette fourberie sont sans réplique : c'est qu'on n'a pas fait la moindre démarche, ni contre Royou, ni contre son imprimeur; tandis qu'on a mis sur pied cinq cents mouchards pour découvrir Marat, et qu'on a saccagé l'imprimerie de son éditeur; c'est que Royou est tranquillement chez lui à continuer ses feuilles anti-patriotiques , que Dumas , Chéron , Vaublanc , Lagrevole , Pastoret Jaucourt , Ducastel , font régulièrement passer dans tous les départements, sous le couvert de l'Assemblée nationale ; tandis que tous les alguazils de la pousse sont aux trousses de Marat et de son publicateur ; c'est que l'Assemblée a enjoint au ministre de la justice de dénoncer Marat, et qu'elle ne lui a pas fait la moindre injonction contre Royou qu'elle protège; c'est que le ministre de la justice a dénoncé au commissaire du roi , près le Tribunal criminel de Paris, le n° 646 de VAjni du peuple^ et qu'il a gardé le silence sur les écrits de l'Ami du roi.
Il est donc démontré que les faux patriotes et les fripons de l'Assemblée nationale ne sont entrés en fureur contre l'ami du peuple , que parce qu'il leur arrachait le masque^ que parce qu'il éventait leurs complots et faisait échouer leurs machinations contrerévolutionnaires. Il est donc évident qu'ils n'ont feint de lui associer un écrivain prostitué au despotisme , que pour en imposer au peuple sur le compte de Marat, son incorruptible défenseur. Il est donc notoire que tout en se livrant à leur rage, ces indignes mandataires n'ont pas laissé que de jouer une scène de tartuffes pour voiler leurs scélératesses et immoler l'ami du peuple avec le glaive des lois. Mais admirez leur inconséquence, leur perfidie. Ils ne se sont réservé le droit de porter un décret d'accusation que contre les crimes de lèse-nation ; et le prétendu délit de l'ami du peuple n'a pu être rangé dans cette classe que pour le faire périr plus sûrement ; au lieu de le traduire devant la haute cour nationale, chargée d'en connaître , ils le traduisent devant le Tribunal criminel de Paris. Dans ce cas , le corps législatif a donc usurpé les fonctions de juré d'accusation , après avoir rempli celles de délateur ministériel.
Ce décret n'est pas moins honorable pour moi , ajoute Marat, qu'il est honteux pour ceux qui l'ont rendu ; si j'en deviens la victime -, je périrai en martyr de la liberté, dont je fus toujours l'apôtre. En attendant, la prudence veut que je me mette à couvert de leurs griffes, et l'amour de la patrie me fait un devoir d'achever de les couvrir d'opprobre.
Gomme de fait, Marat va continuer la publication de sa feuille, en dépit même du décret d'accusation,
des recherches de la poHce, et des difficultés à trouver un nouvel imprimeur.
C'était bien déclarer aux ennemis du bien public que la guerre entre eux et lui serait sans paix ni trêve, tant que les dépositaires de l'autorité machineraient contre la liberté et les droits du peuple.
Marat vient d'être odieusement accusé , et pas une voix dans l'Assemblée des représentants, pas un citoyen qui se soit levé pour le défendre. Mais ce n'est pas assez d'avoir décrété d'accusation l'ami du peuple , sous prétexte de pourvoir à la sûreté publique, les ministériels de l'Assemblée viennent de renouveler le honteux stratagème employé par l'Assemblée constituante , après le massacre du Champ-de-Mars, pour découvrir l'asile de l'ami du peuple. « Tous les citoyens et habitants de Paris seront tenus de déclarer au comité de leur section les Français ou étrangers qui demeureront chez eux , sous peine d'une amende et de trois mois de prison. Tout portier, concierge ou logeur, dont les propriétaires seront absents, feront [a. même déclaration , sous peine d'être condamnés à loo livres d'amende et à trois mois de prison. Le délai de huit jours est accordé pour faire ces déclarations. »
« Parisiens, rappelez- vous qu'après le massacre du Champ-de-Mars, on prétendait que les hôtels étaient
remplis d'émigrés Tout Paris fut fouillé, excepté
les hôtels des émigrés , car on ne voulait que découvrir l'asile des défenseurs intrépides de la patrie. Aussi n'arrêta-t-on pas un seul des hommes sans aveu qui infestaient Paris ; mais on jeta dans les fers une foule de citoyens qui s'étaient distingués par leur zèle pour la patrie , et on ne cessa ces recherches inquisitoriales , au bout de six semaines, que lorsqu'on eut désespéré
de déterrer l'ami du peuple. N'en doutez pas, les nouvelles récherches que vont ordonner les pères conscrits ont précisément le même but , elles auront les mêmes suites.
Après le décret d'accusation rendu contre Marat , il ne restait à l'ami du peuple d'autre ressource pour se soustraire au glaive de ses ennemis , qu'à reprendre la vie souterraine à laquelle il avait été contraint tant de fois depuis qu'il avait entrepris , comme publiciste , la grande oeuvre de la revendication des droits du peuple. Ainsi donc qu'il l'avait annoncé , il va continuer à couvrir d'opprobre les lâches machinateurs qui conspirent en faveur du despotisme royal. Sa feuille continuera de paraître , mais que d'obstacles l'auteur aura à surmonter pour livrer au public , tous les deux ou trois jours, un nouveau numéro pendant le mois de mai , et pour en faire paraître cinq seulement durant tout le mois de juin 1792. Aux entraves apportées par la police , se joindra le défaut de lumière ou de patriotisme de l'éditeur , qui tronquera , intervertira , mutilera à son gré des feuilles que l'ami du peuple ne peut ni revoir ni corriger -, Marat verra même , sans pouvoir y remédier à temps , son journal servir à faire l'éloge de Servan , ministre de la guerre , par l'éditeur lui-même, à l'instigation de quelque sot clubiste ou -de quelque meneur ministériel -, il verra ses confrères en journalisme abuser indignement de son absence forcée, faire cause commune avec la faction qui l'a décrété d'accusation et insulter à son malheur en dénaturant ses intentions les plus pures, en éveillant des doutes sur son patriotisme , son courage ; et pour comble à ce martyre sans cesse renaissant, il verra ces fameux Jacobins, ces Cordeliers si patriotes, si enthousiastes
en mars 1 792 , et qui juraient de le défendre au péril de leur vie, rester muets, impassibles, depuis le décret d'accusation.
Nous ne rappellerons pas ici tous les brocards dont Marat fut gratifié tant de fois, sans sujet, par les journalistes-, mais, pour s'en faire une idée, voyons les témoignages d'inconvenance et d'ingratitude d'un frère d'armes qui passe dans l'opinion publique pour un patriote.
« L'Assemblée a consumé la moitié de la séance de jeudi à porter gravement un décret d'accusation contre Marat , écrit Prudhomme dans ses Révolutions de Paris du 5 mai 1792. Marat partage avec le roi de Hongrie et les émigrés la sollicitude de l'Assemblée nationale », et le faiseur des Révolutions de Paris taxe / d'exagérations banales, auxquelles le public même ne prend point garde , les dénonciations de Marat contre les généraux qui trahissent et livrent nos soldats au fer de l'ennemi.
Poursuivons. « Quel parti va prendre Marat? Qu'il soit de bonne foi ou non , peu importe pour l'hypothèse actuelle. Il va rentrer dans son souterrain , il y transportera ses presses; au lieu de tirer à 3, 000 exemplaires, il ne tirera qu'à 5oo; mais au lieu de vendre ses numéros deux sols la pièce , il les débitera à tous prix , et il sera lu avec une avidité proportionnée à la difficulté de se les procurer , et on le lira avec plus d'attention, et son audace ou son courage prendra un nouveau degré de force, voilà ce que va produire le décret d'accusation. »
Ne dirait-on pas un ennemi de la patrie donnant des leçons de prudence à ses confrères qui siègent dans le sénat ? Ne dirait-on pas un folliculaire à qui la jalousie de métier fait faire un sot calcul ? Mais que ces Messieurs se rassurent : depuis la saisie de ses presses, le 22 janvier 1790, l'ami du peuple a toujours livré son manuscrit à un imprimeur , sous la condition que chaque numéro ne serait jamais vendu qu'un sol aux colporteurs , quoique dans nombre de crises certains colporteurs l'aient vendu jusqu'à dix-huit livres. Quant à la bonne foi de l'ami du peuple, il en a un sûr garant que ne saurait donner le sieur Prudhomme de la sienne; car quoiqu'il ait été dans une bien autre passe pour faire une brillante fortune, il est dans la pauvreté , et depuis trente mois il écrit la tête sur le billot.
Le dénigrement de Marat, par l'auteur des Révolutions de Paris, se termine ainsi : « Marat ne s'est pas trouvé chez lui , on s'attendait à une autre contenance de sa part. » Mais , répond Marat , qui est-ce qui est venu chez moi et où est mon domicile ? Croit-on que je sois assez sot pour en avoir un connu dans Paris , depuis trois années que cinq cents mouchards sont sans cesse sur mes traces , et que deux mille coupe-jarrets sont payés pour me massacrer ? Mais quand cela ne serait pas, quel homme, jouissant de sa raison , oserait trouver mauvais que je n'attende pas dans mon domicile les alguazils de robe-courte et les pousse-culs nationaux, depuis que la municipalité a tenu bureau ouvert pour soudoyer des mouchards chargés de me lanterner, depuis que Mottier a eu la précaution de se faire accompagner jusque chez moi par douze mille hommes , infanterie , cavalerie et artillerie ?
Par rapport à Marat , il était utile de faire connaître la boutique des Révolutions de Paris et la figure de l'excellent spéculateur qui en soignait les intérêts -, mais hâtons-nous de tourner le dos à cette réputation imméritée , car jamais les dangers qui menacèrent le salut public ne furent plus imminents , et jamais la sécurité du peuple ne fut plus profonde.
« Les généraux conduisent nos armées à la boucherie \ nos régiments désertent avec armes et bagages; les commandants de nos places et de nos camps passent du côté de l'ennemi, après s'être ménagé des intelligences avec les traîtres du dedans -, la plupart des corps administratifs paraissent s'entendre avec les états-majors de nos troupes, pour ouvrir aux ennemis les barrières de l'État. Tous les points du royaume sont bouleversés par le fanatisme et l'anarchie, ou désolés par la misère et la disette ; de toutes parts éclatent des conjurations, les fonctionnaires publics favorisent les désordres au lieu de les réprimer, les Tribunaux ne poursuivent que les amis de la liberté. La capitale regorge de contre-révolutionnaires travestis ; nos gardes soldés , attachés aux barrières , assassinent impunément les citoyens pour les dépouiller. Nos régiments étrangers arborent la cocarde blanche. Quarante mille espions et assassins répandus parmi nous forcent au silence les bons patriotes, en attendant le moment de les égorger. La garde du roi insulte à la patrie et menace ses défenseurs. Le roi , couvrant ses perfides desseins du masque de l'hypocrisie, se dispose à fuir de nouveau. L'Assemblée nationale, depuis six mois prostituée au despote et conjurée avec lui pour remettre la nation sous le joug, s'est hautement déclarée pour les contre-révolutionnaires. Jusqu'à ce jour, elle n'a
décerné contre les rebelles fugitifs et les prêtres factieux que des peines illusoires : elle a repoussé la plupart des dénonciations contre les machinateurs ; elle a jeté un voile épais sur les machinations d'une infinité de traîtres; elle en a fait remettre plusieurs en liberté*, elle leur a ménagé tous les moyens d'allumer les feux des dissensions civiles ; elle, a fermé l'oreille aux réclamations des bataillons citoyens, laissés sans armes et sans munitions -, elle a fermé les yeux sur les malversations des ministres , pour laisser les citoyens sans aucun moyen de défense-, elle a souscrit au complot du Cabinet, de plonger la nation dans les horreurs d'une guerre désastreuse -, elle a livré le trésor public aux dilapidations des ministres, sous prétexte de faire les préparatifs de la guerre *, elle a couvert les trahisons des chefs de nos armées-, elle a frappé d'anathême l'écrivain courageux qui dévoilait ses noirs complots; elle a bâillonné les journalistes patriotes qui seraient tentés d'imiter son exemple ; elle a suspendu le glaive sur la tête des soldats qui ne verront pas en silence leurs chefs consommer la. ruine de la patrie. Pour assurer aux généraux les moyens de conduire impunément leurs troupes à la boucherie , de livrer les places fortes , de favoriser les opérations des ennemis , de ramener leurs armées contre la capitale et de rétablir le despotisme , elle les a investis du pouvoir absolu de vie et de mort contre quiconque s'opposera à leurs affreux desseins, sur quiconque osera les dévoiler; enfin pour faire périr arbitrairement les défenseurs de la liberté dans toutes les villes frontières, elle va les déclarer villes de guerre et suspendre le cours des lois pour y faire régner le despotisme militaire. Après tant d'attentats qui auraient dû soulever contre elle l'indi-
gnation publique , comment n'est-elle pas proscrite comme le plus criminel ennemi de la liberté î
« Peuple insensé, tu applaudis au décret qui licencie les gardes du prince , frémis plutôt en voyant ces dangereux ennemis partir avec leurs armes , se réunir dans Meudon à dix-huit cents hommes de cavalerie allemande, retranchés dans le château, pour y attendre le moment de la fuite de leur maître et le signal du carnage. Tant qu'ils étaient attachés au prince , un décret salutaire les déclarait criminels de lèse-nation , s'ils l'aidaient à fuir, s'ils s'éloignaient eux-mêmes a vingt lieues du Sénat, Les voilà dégagés de tout devoir; le décret qui les licencie leur laisse la liberté de prendre parti dans l'armée même des princes rebelles , il leur laisse les moyens de se joindre aux brigands armés qui favorisent la fuite de la famille Gapet , et qui mettront la capitale à feu et à sang. Paris est cerné par plus de vingt mille hommes ; encore quelques jours , et les habitants qui refuseront d'encenser le despote périront par le glaive de la tyrannie. »
Cette peinture navrante et malheureusement trop vraie des maux de la patrie n'ayant pu émouvoir le peuple parisien, six jours après, le 9 juin 1792, l'ami du peuple découragé disait : « Pourquoi s'obstiner encore à faire une résistance aussi vaine que périlleuse ? Tout est perdu, chers amis de la patrie, tout est perdu, si Louis XVI vient à prendre la fuite, si le peuple continue à se laisser endormir par ses perfides mandataires, et si la nation ne se soulève pas à la fois contre les suppôts du despotisme, conjurés pour la remettre aux fers. Sans une insurrection générale , c'en est fait de nous pour toujours. »
Après avoir démontré, dans celte feuille du 9 juin ,
5o JEAN-PAUL MARAT.
que toujours le Corps législatif favorisa secrètement les complots des contre-révolutionnaires ; que le plan de la cour est de faire périr par le fer, le feu ou la faim, tous les citoyens amis de la liberté *, après avoir démontré que le plan de la Cour est de faire périr prévôtalement tous les patriotes qui échapperont à la faim ou au fer de l'ennemi -, après avoir rappelé que les prétendus pères de la patrie sont dénoncés au peuple, comme des traîtres conjurés avec les ministres et les généraux , pour ouvrir à l'ennemi les barrières du royaume et mener les soldats à la boucherie ;, Marat signale un attentat plus révoltant encore : « Plusieurs soldats des Cent-Suisses viennent au Comité de surveillance dénoncer quinze de leurs camarades partant pour Coblentz , où la maison du roi va être rétablie , pour rentrer en France avec les émigrés et les Autrichiens. Ces fugitifs sont supposés porteurs de lettres aux princes révoltés. Le sieur Lecointre, alors seul au Comité , et n'ayant pas le temps d'assembler ses collègues avant le départ de la poste, croit devoir avertir la municipalité d'arrêter ces émigrants à leur passage. Ils le sont en effet ; bientôt ils réclament la protection des pères conscrits contre-révolutionnaires. A l'instant, la démarche de prudence .et de devoir du sieur Lecointre est représentée par les traîtres comme un horrible attentat contre la liberté individuelle. Et l'Assemblée déhontée se soulève contre cette prétendue violation des principes, ordonne leur élargissement , et envoie en prison le seul de ses membres qui avait rempli officiellement les nobles fonctions d'ange tutélaire de la patrie. Et le peuple, aussi lâche que stupide , a laissé tranquillement consommer cet attentat... Après cela, comment de simples
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citoyens pourraient-ils encore combattre pour elle avec succès ? Gomment pourraient-ils épouser sa cause impunément ?
« Enfin, voici le dernier trait de scélératesse, couvert du voile de l'amour du bien public, du zèle pour le triomphe de la liberté.
« Le nouveau ministre de la guerre (Servan), fourbe adroit, s'il en fut Jamais, après s'être concerté avec les meneurs de l'Assemblée, prend le masque du plus pur civisme pour porter le coup de mort à la patrie ; il peint les dangers qui menacent le salut public ; il s'écrie que le moment est venu pour la nation (i) de se soulever à la fois contre ses oppresseurs , les suppôts du despotisme, les ennemis de sa liberté. Et, pour conjurer les dangers qui menacent l'État , il propose de convoquer à Paris ving mille gardes nationaux, choisis par le peuple dans le royaume, pour former un camp autour de Paris, sûr que ce projet ne sera pas adopté tel qu'il le propose » {Ami du peuple , n°665).
(i) Comment le public éclairé a-t-il pu être dupe de cet artifice? Le sieur Servan a joué le rôle d'un patriote exalté^ il a fait entendre, il a conseillé à la nation de se soulever à la fois contre ses oppresseurs, contre le cabinet des Tuileries, contre son maître par conséquent, et cependant il reste en place et il est en faveur. Ce seul trait ne démontret-il pas clairement que ses prétendus élans civiques n'étaient qu'un jeu pour mieux en imposer. D'ailleurs, quelle nécessité de ces gardes, tandis que Paris renferme cent cinquante mille citoyens qui en font les fonctions ? ••
« Ceci me ramène à un article inséré^ à mon insu, dans ma feuille no 63i , sur ce valet de la cour, par l'éditeur de mon journal. Je l'ai désavoué immédiatement dans un numéro qui aurait paru le surlendemain s'il ne l'avait pas retenu dans ses mains depuis plus d'un mois , de même que plusieurs autres, et notamment celui sur Brissot. C'est ce retard cruel auquel je n'ai pu remédier dans la malheureuse position où je me trouve qui est la cause du décousu de ma feuille depuis mon dernier décret d'accusation. »
a Aussitôt les fripons royalistes qui n'étaient pas dans le secret jettent les hauts cris ; ils s'élèvent contre le choix populaire de ces gardes nationaux -, ils le disent
inconstitutionnel Qu'en auraient-ils donc à redouter,
s'il était vrai que la nation a sanctionné leurs décrets ? Mais voyez avec quelle astuce les pères conscrits rassurent ces trembleurs , en décrétant que la nomination des gardes nationaux sera faite par les départements et en renvoyant au comité militaire le mode d'exécution. Or, soyez sûrs que l'écume des gardes nationaux, c'est-à-dire les plus affreux ennemis de la révolution , seront choisis pour en former un camp au nord de Paris
« Le lecteur trop confiant, qui refuse de croire que l'Assemblée ait des vues sinistres dans la formation de ce camp , peut s'en convaincre en voyant les ministériels les plus gangrenés (i) fulminer contre ceux qui prennent ombrage de ce camp, auquel ils n'ont d'abord feint de s'opposer que pour mieux en imposer au public
« Pour faire réussir leur projet, ces traîtres ne pouvant tenir un bandeau sur tous les yeux, ont senti la nécessité d'enchaîner toutes les plumes ; et c'est pour
(i) J'ai dit quelque part que la faction de la Gironde et de Paris était toute-puissante, et cela est vrai. J'ai ajouté qu'elle menait l'Assemblée, et cela est vrai encore; mais il ne faut pas croire qu'elle soit l'âme des décrets désastreux qu'elle fait passer, non assurément, elle n'en est que la porteuse ; la preuve en est que la plupart de ces décrets sont calculés pour faire triompher les ennemis de la Révolution, rétablir pleinement le despotisme et les exposer eux-mêmes à ses fureurs. Cette faction scélérate, qui s'est si lâchement prostituée à la cour^ est donc le jouet du cabinet des Tuileries, qui l'a fait adroitement servir à ses complots, et qui finira par l'immoler à ses vengeances, quand le moment sera venu, si le ciel ne prend plaisir à confondre ses machinations.
y parvenir qu'ils viennent de jouer une pantalonnade concertée dans le cabinet. Delfaux demande la parole, Lacroix a soin de prévenir que c'est pour une dénonciation qui intéresse la sûreté du Corps législatif et du roi. Mais cette farce grossière n'a pour objet que d'amener en scène Vami du peuple, qui continue à épouvanter les traîtres, et de provoquer un décret contre la liberté de la presse.
— Je me plains, s'écrie le fripon ministériel Delfaux, de ce que le ministre de la justice ne nous a point rendu compte des poursuites qu'il devait faire pour empêcher la circulation d'un virulent écrit qui porte le titre de l'Aîni du peuple. Cet écrit circule encore ; il diffame l'Assemblée nationale çt les généraux , auxquels il voudrait ôter la confiance du soldat. Puis vient le sieur Duranton , qui se plaint de ce que le ministre de la justice ne tient pas de la loi les mesures répressives nécessaires pour purger l'État des libelles qui égarent l'armée et les citoyens. Aussitôt, à la demande de Bigot, l'Assemblée ordonne que le Comité de législation fera, sous trois jours, un rapport sur les moyens de réprimer les abus de la presse, c'est-à-dire d'en détruire la liberté.
« Voilà le coup mortel qui restait à porter à la patrie. Le moment est arrivé où l'esprit public anéanti permet aux pères conscrits de consommer cet affreux attentat, vainement entrepris par leurs prédécesseurs. Demain est le jour qui doit éclairer ce dernier outrage. Un peu d'audace dans les fidèles représentants du peuple suffirait pour le prévenir ^ mais vous verrez leurs voix étouffées par les hurlements des royalistes gangrenés. La faction toute-puissante de la Gironde et de Paris, Vergniaud , Ducos , Crétée, Lasource,
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Gensonné, Brousonnet, Condorcet, Hérault, Guadet, Brissot, garderont un criminel silence ou ne feront (Jtie de ridicules efforts. Le funeste décret passera ; dès lors plus de censeurs publics à redouter, et l'atroce Assemblée , libre de tout frein , machinera à son gré dans les ténèbres et marchera à pas de géant vers l'époque fatale où elle décrétera la contre-révolution » {Ami du peuple , n° 666).
L'Assemblée et le ministre prirent de telles mesures qu'à compter de ce moment, i5 juin, au samedi 7 Juillet, Marat ne put faire paraître un seul numéro de VAmt du peuple.
« Ceux qui m'ont vu redoubler d'audace à mesure que l'Assemblée traîtresse redoublait de fureur contre moi et que les dangers s'accumulaient sur ma tête , loin d'être surpris de ma retraite, ne s'étonneront plus que de ma constance. Elle passera pour entêtement aux yeux des lecteurs instruits, qui sentent les avantages des ennemis de la Révolution sur les amis de la liberté, et pour folie aux yeux des lecteurs judicieux qui connaissent l'ignorance, les mœurs et le caractère des Français.
« Citoyens ! il y a longtemps que je mesure avec effroi toute la profondeur de l'abîme dans lequel vous ont entraîné vos perfides représentants ; votre insouciance les a encouragés au crime, et votre lâcheté a redoublé leur audace. Persuadé que vous seriez éternellement dupes et victimes de leur vénalité, de leur perfidie, de leur scélératesse, si quelque homme de bien ne se dévouait pour votre salut, j'ai cru que le ciel "m'appelait à ce généreux sacrifice. Au triomphe de votre liberté me paraissait tenir celui de tous les peuples du monde , le bonheur du genre humain. La gloire de
combattre pour une si belle cause enflammait mon courage et la grandeur des intérêts que j'avais à défendre m'élevait au-dessus de toute crainte. Tout le temps que j'ai resté dans l'arène, j'ai veillé à votre salut sans relâche ; aucun des pièges qui vous ont été tendus par vos ennemis ne m'a échappé ; j'ai dévoilé tous leurs complots , j'ai déjoué la plupart de leurs sinistres projets , j'ai démasqué les traîtres et j'ai défendu votre cause avec le saint zèle d'un martyr de la liberté.
« Inaccessible à tous les artifices de séduction , ni l'or , ni les menaces , ni les périls ne m'ont jamais fait varier un instant •, les attentats des ennemis de la patrie n'ont fait qu'augmenter mon audace, et à quelque excès que se soit porté leur fureur, mon courage s'est élevé au-dessus. J'ai sacrifié à votre salut mon repos, mes veilles, ma santé, mon état, le soin de mes jours. Pendant trois années consécutives, sans cesse environné de périls et d'alarmes , je n'ai pas eu un jour serein , pas une nuit tranquille. Pendant dix-huit mois , le glaive de la tyrannie a été levé sur mon sein -, aujourd'hui encore , il est suspendu sur ma tête.
« Qu'ai-je retiré de ce dévouement patriotique , que la calomnie des ennemis de la liberté , la haine des méchants , la persécution des suppôts du despotisme , la perte de mon état , l'indigence , l'anathème de tous les grands de la terre , la proscription et les dangers d'un supplice ignominieux ?. Mais, ce qui me touche encore le plus , c'est la noire ingratitude du peuple , le lâche abandon des patriotes. Où sont ces faux braves qui affichaient tant de zèle , tant d'audace dans leurs clubs, qui avaient fait serment de me défendre au péril de leur vie , de verser pour moi tout leur sang ? Ils ont
disparu à la vue du danger ; à peine me reste-t-il quelques amis, à peine me reste-t-il un asile. Saint amour de la patrie , dans quel abîme affreux tu m'as précipité. Mais non, je ne souillerai point par de tristes regrets la pureté de mes sacrifices. Quelque horrible que soit mon sort , j'étais déterminé à le subir -, dès l'instant où j'ai épousé votre cause , je m'étais dévoué à tous les malheurs pour vous rendre heureux. Dans l'excès de mon infortune , le seul chagrin qui m'accable est la perte de la Hberté. Que les ennemis de la patrie qui savent à quel point je la chérissais , et qui m'ont fait un crime de mon zèle, ne peuvent-ils être témoins de mon désespoir, ils trouveraient que les dieux m'ont trop puni.
« J'ignore ce que l'avenir me réserve, mais le seul parti qui me soit laissé aujourd'hui , est de fuir mes ennemis qui sont ceux de la patrie ; si le destin barbare me faisait tomber entre leurs mains , je ne m'abaisserai point à leur demander grâce, je ne m'avilirai point à plaider ma cause, convaincu de toute leur atrocité , je présenterai le cou au fer de ces assassins , et je périrai martyr de la Hberté, après en avoir été longtemps l'apôtre, fier du témoignage de ma conscience, et sûr d'emporter avec moi dans la tombe les regrets de tous les gens de bien , l'estime même de mes persécuteurs.
« Il me reste ici à repousser quelques reproches que m'ont fait les ennemis de la liberté, reproches qui ont fait sensation sur les esprits faibles. Ils me font un crime d'avoir poussé le peuple à se défaire des traîtres à la patrie. Mais s'ils ne se sont fait eux-mêmes aucun scrupule de massacrer le peuple et d'égorger les patriotes, pourquoi trouveraient-ils mauvais que le peuple
use de représailles ? Et pourquoi le peuple , qui est le souverain , n'aurait-il pas le droit de faire périr des machinateurs ? Si le salut du peuple est la première des lois, pour l'assurer, tout moyen est légitime; or, je le répète, je n'en vois aucun autre que faire mainbasse sur tous les conspirateurs.
« Ils me font un crime pareillement d'avoir conseillé la désobéissance aux lois vexatoires et oppressives. Pourquoi non ? puisque le premier des droits de l'homme, qu'ils ont consacré, est la résistance à l'oppression ; or, quelle plus affreuse oppression , que celle des lois tyranniques ? Mais non , les lois ne peuvent point exercer de tyrannie, elles sont toujours justes ; ce sont les décrets du Corps législatif dont j'ai voulu parler , et ce sont ses décrets tyranniques que j'ai conseillé de fouler aux pieds, car de son aveu même, ses décrets ne sont pas des lois ; la loi n'étant que l'expression de la volonté générale, des décrets ne pourraient être devenus des lois qu'autant que le peuple aurait concouru à leur confection par lui-même ou par ses représentants. Mais il est notoire que la moitié des membres de l'Assemblée constituante étaient les représentants des ordres privilégiés , et que l'autre moitié avait été choisie par la cabale de la Cour \ . l'Assemblée constituante ne représentait donc pas le peuple, et l'eût-elle représenté, ses décrets ne pouvaient être revêtus du caractère sacré des lois, qu'autant qu'ils auraient obtenu la sanction du peuple, sanction dont ne peuvent jamais tenir lieu ces adresses d'approbation que les membres corrompus de l'Assemblée avaient si grand soin de mendier pour donner le change à l'opinion publique; témoins, tous les artifices qu'ils ont fait jouer pour empêcher le peuple de s'assem-
bler, d'examiner leurs décrets, et de prononcer en souverain.
« L'Assemblée actuelle ne représente pas non plus le peuple, car elle a été élue par les corps électoraux, nommés par les seuls citoyens actifs, qui ne sont pas la sixième partie des membres de l'État. A s'en tenir à la qualité des électeurs et à la composition de cette législature , ses membres ne peuvent être regardés presque tous que comme un ramassis de suppôts du despotisme choisis par la cabale de la Cour.
« Laissons là les formes, et attachons-nous au fond. Quel homme assez ennemi de l'ordre ne serait pénétré de respect pour un législateur éclairé et intègre, consacrant ses veilles au bien général , et recherchant de bonne foi les moyens les plus convenables d'assurer la liberté, la paix et la félicité publique. Si du moins les représentants du peuple Français avaient réellement consacré ses droits; si, jaloux de s'honorer à ses yeux, ils avaient cherché à établir sur la justice le règne de la liberté , tous les cœurs honnêtes auraient volé audevant d'eux, les auraient environné d'amour et de respect, et l'ami du peuple aurait été le premier à leur payer le juste tribut d'éloges qu'inspire la vertu. Mais quel sentiment de vénération pourrait leur porter tout homme sensé et impartial , témoin de leurs discussions. A les voir s'agiter en forcenés, lorsqu'il est question d'empêcher quelque droit du peuple d'être établi ; à les voir s'élancer de leurs places , trépigner , grincer des dents , courir les uns sur les autres , se menacer du geste ; à les entendre s'apostropher , se quereller, s'invectiver, se honnir, pousser des hurlements furieux, et se livrer à tous les transports de la rage. Comment ne pas reconnaître dans ces prétendus
représentants du peuple des factieux divisés d'intérêts, et acharnés à se disputer la puissance ? Et quand on sait que la plupart d'entre eux sont des créatures de la Cour, des suppôts du despotisme, presque tous occupés à trafiquer avec le despote des droits et des intérêts du peuple , comment ne pas s'indigner contre ces prétendus législateurs ? Comment ne pas éprouver à leur vue l'horreur qu'inspirent toujours de vils fripons, d'atroces scélérats ?
« Disons-le enfin sans détour : Français, vous n'avez point de législateurs, vos prétendus représentants ne sont que les délégués d'une poignée d'entre vous , et ces délégués infidèles ne sont presque tous que des suppôts du despotisme , qui vous font ouvertement la guerre. A part la seule Déclaration des droits que leur arracha la crainte dans quelques exécutions populaires des premiers jours de la Révolution, tous leurs décrets ne tendent plus ou moins qu'à vous opprimer , qu'à vous remettre sous le joug. Vous n'aurez de vrais représentants que lorsque tous les membres de l'État, en âge de raison et de bonnes mœurs, concourront librement au choix de vos délégués-, et vous n'aurez de véritables lois que lorsque les décrets de vos représentants auront reçu la sanction de tous les membres de l'État.
« Si par quelque miracle inattendu, la liberté venait à renaître de ses ruines, j'ai une dernière offrande à faire à la patrie, le développement de tous les vices de la Constitution , et le tableau de tous les décrets à réformer pour assurer la liberté » [Ami du peuple, n» 676).
L'ami du peuple , néanmoins , n'abandonna pas le
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gouvernail avec lequel , tant de fois depuis la Révolution, il avait protégé la liberté contre les écueils qui l'avaient mise en péril. Et d'ailleurs , pouvait-il se détacher entièrement d'une cause à laquelle il avait sacrifié toute sa vie et pour laquelle , depuis trois ans , il s'était immolé tout entier ? Les lecteurs qui auront suivi avec attention l'ami du peuple dans la voie que la nature et son cœur lui avaient tracée, ne pourront le croire ; son destin était donc d'y mourir, afin que le sang du martyr scellât les principes révolutionnaires qu'il avait posés.
L'esprit public anéanti presque sans ressource , le plan de la Révolution est donc absolument manqué par le peuple. Tel est, du moins, le langage que Marat tînt aux Parisiens après la déplorable échauffourée du 20 juin 1792, où, maître un moment des pouvoirs publics constitués, il n'a pas su profiter de ses avantages. « Depuis trois ans , nous nous agitons pour recouvrer notre liberté, et cependant nous en sommes plus éloignés qu'au premier jour.
« La Révolution ayant tourné contre le peuple est pour lui le plus grand des malheurs. La liberté qu'il regardait comme le principe de tous biens est devenue dans l'État une source intarissable de violences , de désordres, de désastres, de calamités. Dès l'origine, la Révolution n'a été pour la cour et les suppôts qu'un motif éternel de séduction, de captation, de corruption, de machinations, de pièges, d'attentats, de complots désastreux. Bientôt elle fut pour les intrigants une occasion perpétuelle d'hypocrisie, d'astuce, de menées , d'artifices , de bassesse et de crimes. Elle devint peu après, pour les fonctionnaires publics, un sujet toujours nouveau de vexation et d'oppression. Elle n'a été pour
ÉCOLE DU CITOYEN. 6l
le législateur lui-même qu'une occasion de prévarications , de fourberies , de friponneries , de perfidies , de tyrannie. Et déjà elle n'est plus pour les riches et les avares qu'une occasion de gains illicites , de monopoles , d'accaparements , de fraude , de spoliations ; affreux brigandages qui ont ruiné le peuple et placé la classe innombrable des indigents entre la crainte de périr de misère et la nécessité de se vendre.
(( Grâces aux institutions perfides de nos chargés
de pouvoirs, jamais nous n'eûmes autant sujet de nous plaindre de nos anciens tyrans que nous en avofts aujourd'hui de nous récrier contre la barbarie de nos propres délégués. Insensés que nous sommes ! consumerons-nous donc la vie entière à nous garantir des atteintes de nos ennemis du dedans et du dehors, à nous défendre des attentats des fonctionnaires publics et à gémir sous les coups de nos oppresseurs , pour tomber enfin épuisés de veilles , de fatigues , d'ennuis , de chagrins et de misère, après avoir souffert sous le prétendu règne de la liberté plus de maux cent fois que nous n'en avions à redouter sous celui du despotisme ?
« Ne craignons pas de le redire, nous sommes plus loin de la liberté que jamais ; car non-seulement nous sommes esclaves, mais nous le sommes légalement par une suite de la perfidie de nos législateurs, devenus les complices du despote réhabilité. C'est donc folie que de s'obstiner plus longtemps à vouloir ressaisir un bien déjà trop loin de nous -, le peuple est mort , et pour lui la liberté est perdue sans retour. Mais , avant de quitter la patrie , du fond du théâtre où nous sommes , considérons encore quelques moments la scène , examinons le jeu des acteurs et recherchons les principales causes qui se sont opposées parmi nous à
l'établissement de la liberté, après que nous eûmes un instant terrassé le despotisme.
« Jetons un coup-d'œil sur le théâtre de l'État. Les décorations seules ont changé ; mais ce sont toujours les mêmes acteurs, les mêmes masques, les mêmes intrigues , les mêmes ressorts *, toujours un despote environné de suppôts ; toujours des ministres vexateurs et oppresseurs; toujours un législateur inique; toujours des dépositaires de l'autorité infidèles et prévaricateurs; toujours des courtisans avides , rampans , oppresseurs et machinateurs ; toujours de petits ambitieux, d'effrontés intrigants, de lâches hypocrites, d'adroits fripons; toujours des hommes dévorés de la soif de l'or et sourds à la voix du devoir, de l'honneur, de l'humanité, poursuivant les faveurs de la fortune, au mépris de la justice, et cherchant à s'emparer de tous les emplois aux dépens du mérite. Mais la première , la grande raison de l'impuissance de nos efforts pour arriver à la hberté, est tirée de la nature même de la Révolution.
'( Poussés au désespoir par l'excès de la tyrannie, les peuples ont tenté cent fois de rompre leurs fers. Ils y parviennent toujours, lorsque la nation entière se soulève contre le despotisme. Ce cas est très-rare; mais rien n'est plus commun que de voir la nation partagée en deux partis qui se déclarent, l'un pour, et l'autre contre le despote. Lorsque chacun de ces partis est composé de différentes classes de la société, celui qui se déclare contre le despotisme parvient assez souvent à l'écraser , parce qu'il réunit alors plus d'avantages pour l'attaquer que celui qui le défend n'en a pour le maintenir. Mais cela n'arrive jamais , lorsque la plèbe , c'est-à-dire les classes inférieures de la nation sont
seules à lutter contre les classes élevées. Au moment de l'insurrection, elle écrase bien tout par sa masse; mais quelque avantage qu'elle ait d'abord remporté , elle finit toujours par succomber ; car , se trouvant toujours dénuée de lumières, de richesses, d'armes, de chefs , de plan d'opérations , elle est sans moyens de défense contre des conjurés pleins de finesse, d'astuce, d'artifices-, contre des machinateurs éternels, qui ont à leur disposition richesses , armes , munitions , toutes les places de confiance , tous les moyens que donnent l'éducation , la politique , la fortune et l'autorité... C'est précisément là le cas de la Révolution française ; car il n'est pas vrai que la nation entière se soit soulevée contre le despote , puisqu'il est toujours resté entouré de ses suppôts, de la noblesse, du clergé, de la robe, de la finance et de leurs créatures. Si les hommes instruits, aisés et intrigants des classes inférieures ont pris d'abord parti contre le despote, ce n'a été que pour se tourner contre le peuple , après s'être entourés de sa confiance et s'être servi de ses forces pour se mettre à la place des ordres privilégiés qu'ils ont proscrits. Ainsi , la Révolution n'a été faite et soutenue que par les dernières classes de la société, par les ouvriers , les artisans, les détaillistes , les agriculteurs, par la plèbe , par ces infortunés que la richesse impudente appelle canaille et que l'insolence romaine appelait d^s prolétaires. Mais ce qu'on n'aurait jamais imaginé, c'est qu'elle s'est faite uniquement en faveur des petits propriétaires fonciers , des gens de loi , des suppôts de la chicane.
a Le plan de la Révolution a été manqué complètement. Puisqu'elle se faisait contre le despotisme, il fallait commencer par suspendre de toutes leurs fonc-
tions le despote et ses agents, conférer le gouvernement à des mandataires du peuple , décréter qu'il y aurait interrègne tout le temps que la constitution ne serait point faite. Une fois achevée , on l'aurait présentée au prince , qu'on aurait déclaré déchu du trône, s'il avait refusé de jurer obéissance aux nouvelles lois et fidélité à la nation. Rien n'était si aisé aux représentants du peuple le lendemain de la prise de la Bastille. Mais pour cela, il fallait qu'ils eussent des vues et des vertus. Loin d'être des hommes d'État, ils n'étaient presque tous que d'adroits fripons qui cherchaient à se vendre, de vils intrigants qui affichaient leur faux civisme pour se faire acheter à plus haut prix. Aussi ont-ils commencé par assurer les prérogatives de la couronne avant de statuer sur les droits du peuple. Ils ont fait plus , ils ont débuté par remettre au prince le pouvoir exécutif suprême, par le rendre l'arbitre du législateur, par le charger de l'exécution des lois et par lui abandonner les clefs du trésor public , fa gestion des biens nationaux , le commandement des flottes et des armées et la disposition de toute la force publique , pour lui assurer les moyens de s'opposer plus efficacement à l'établissement de la liberté et de bouleverser plus facilement le nouvel ordre de choses.
« Les premiers représentants du peuple doivent donc être regardés comme les arcs-boutants des contrerévolutionnaires, comme ses plus mortels ennemis.
(( Du moins , si le peuple avait connu ses droits , s'il avait su apprécier la conduite perfide de ses chargés de pouvoirs et sentir la nécessité d'arrêter au premier faux pas ses infidèles délégués , de réprimer vigoureusement les mauvais citoyens , de se défaire des traîtres et de se réserver en plein l'exercice de la souveraineté
dans la sanction des lois •, mais il n'a pas même songé • aux moyens de n'être pas remis sous le Joug. Au lieu de s'armer complètement , il a souffert qu'une partie seule des citoyens le fût ; puis il s'est abandonné à la foi de ses mandataires , et il a pris avec les ennemis de la Révolution précisément le contre-pied de ce qu'il devait faire. Loin de les attaquer sans délai et de les accabler sans relâche , il s'est tenu lui-même sur la défensive *, et , par cette fausse mesure , il a stupidement renoncé à tous ses avantages , car le pis qui puisse arriver à des machinateurs , c'est de ne pas toujours réussir \ en échouant, ils ne perdent même que du temps , quitte à mieux prendre leurs mesures la première fois. Or, il est impossible d'être toujours sur ses gardes, et la moindre négligence devient souvent fatale. Jugez où doivent mener l'incurie et le sommeil léthargique du peuple.
(( Tous ceux qui prétendent nous rassurer sur notre situation déchirante attribuent nos malheurs au défaut de lumière du peuple; et je le crois comme eux, pourvu qu'ils n'en fassent pas une cause exclusive. Puis, pour nous animer de l'espoir qui repose au fond de leur cœur, ils ajoutent qu'il est dans la nature des choses que la marche de la raison soit lente et progressive. Gela est vrai pour le petit nombre des hommes qui pensent; mais il n'est point de progrès, de raison et de lumières pour la masse du peuple , quoiqu'elle paraisse quelquefois renoncer à certains préjugés ou plutôt en changer. Elle manque et manquera toujours de sagacité pour découvrir les pièges de ses ennemis. Et les discussions politiques ont toujours été , sont et seront toujours au-dessus de sa partie. Supposez en sa faveur le concours des circonstances les plus favo-
rables , jamais elle ne sera en état d'analyser un décret , d'apercevoir ce qu'il y a de captieux , d'en déduire les conséquences, d'en prévoir les suites et d'en présager les effets. S'il fallait ici un exemple tranchant de cette triste vérité, je dirais qu'en dépit des discours éternels de nos sociétés patriotiques et de ce déluge d'écrits dont nous sommes inondés depuis trois ans, le peuple est plus éloigné de sentir ce qu'il lui convient de faire pour résister à ses oppresseurs, qu'il ne l'était le premier jour de la Révolution. Alors il s'abandonnait à son instinct naturel, au simple bon sens qui lui avait fait trouver le vrai moyen de mettre à la raison ses implacables ennemis.
(( Dès lors, endoctriné par une foule de sophistes payés pour cacher , sous le voile de l'ordre public , les atteintes portées à sa souveraineté, pour couvrir du manteau de la justice les attentats contre ses droits, pour lui présenter, comme moyen d'assurer sa liberté, les mesures prises pour la détruire; leurré par une foule d'endormeurs intéressés à lui cacher les dangers qui le menacent , à le repaître de fausses espérances , à lui recommander le calme et la paix *, égaré par une foule de charlatans intéressés à vanter le faux patriotisme des fonctionnaires publics les plus infidèles, à prêter des intentions pures aux machinateurs les plus redoutables , à calomnier les meilleurs citoyens , à traiter de factieux les amis de la Révolution , de séditieux les défenseurs de la liberté , de brigands les ennemis de la tyrannie; à décrier la sagesse des mesures proposées pour assurer le triomphe de la justice , à faire passer pour des contes les complots tramés contre la patrie, à bercer le peuple d'illusions flatteuses, et à cacher sous l'image trompeuse du bonheur le précipice
OÙ l'on cherche à l'entraîner-, trompé par les fonctionnaires publics coalisés avec les traîtres et les conspirateurs pour retenir son indignation , étouffer son ressentiment, brider son zèle, enchaîner son audace en lui prêchant sans cesse la confiance dans ses magistrats, la soumission aux autorités constituées et le respect aux lois ; enfin , abusé par ses perfides représentants, qui le berçaient de l'espoir de venger ses droits , d'assurer sa souveraineté , d'établir le règne de la liberté et de la justice, il s'est laissé prendre à tous leurs pièges. Le voilà enchaîné au nom des lois, tyrannisé au nom de la justice*, le voilà constitutionnellement esclave; et aujourd'hui qu'il a renoncé à son bon sens naturel, pour se laisser aller aux discours de tant d'imposteurs , il est loin de regarder comme ses plus mortels ennemis ses lâches mandataires et tous ces scélérats qui ont abusé de sa confiance ; il est loin de regarder comme la source de tous les maux ces décrets funestes qui lui ont enlevé sa souveraineté, qui ont réuni entre les mains du monarque tous les pouvoirs , qui ont rendu illusoire la Déclaration des Droits; il est loin de fouler aux pieds cette constitution monstrueuse pour le maintien de laquelle il va bêtement se faire égorger chez l'ennemi -, il est loin de sentir que l'unique moyen d'établir la liberté et d'assurer son repos , était de se défaire sans pitié des traîtres à la patrie et de noyer dans leur sang les chefs des conspirateurs » [Ami du peuple, n° 667).
(( J'ai développé tant de fois les vices de la constitution , je me suis récrié tant de fois contre les moyens de séduction placés dans les mains du prince , je me suis élevé tant de fois contre la vénalité des fonctionnaires publics , j'ai prédit tant de fois que la nouvelle
machine du gouvernement ne marchera point ou ne marchera que pour écraser les amis de la liberté , que cette vérité , toujours confirmée par de cruels événements , commence à percer dans le peuple. Aussi quelques écrivains patriotes se sont-ils hasardés, dans ces derniers temps , à proposer une Convention nationale pour réformer la constitution contre la lettre de la constitution elle-même. Mesure trop tardive; il n'est plus temps de songer à cet expédient , que Je n'ai cessé de conseiller lorsqu'on pouvait encore y recourir avec succès. Aujourd'hui les ennemis de la liberté ont mille moyens de s'y opposer, mille moyens de le faire tourner contre la nation elle-même', par le mauvais choix de ses représentants extraordinaires. Et fût-il excellent ce choix , le prince ne trouverait-il pas moyen de corrompre les membres d'une Convention nationale, comme il a trouvé celui de corrompre les membres du Corps législatif ? Enfin , les mêmes obstacles qui s'opposent à la formation d'un Corps légisTatif pur s'opposent encore plus à la formation d'une Convention nationale incorruptible ; car où trouver onze cents hommes éclairés et vertueux, onze cents apôtres de la liberté , onze cents sages ?
« Amis de la patrie ! sachez d'abord ce que vous devez attendre de vos concitoyens , et proposez-nous ensuite vos vues. Quoi ! vous supposez dans la masse du peuple un civisme soutenu , aussi ardent qu'éclairé ? Mais qu'est-ce que la liberté pour l'aveugle multitude condamnée sans retour à passer sa vie dans la peine , et que la crainte de périr de faim réduit toujours à une espèce de servitude ?
« A l'égard des citoyens qui ont quelque aisance, mais qu'une éducation négligée éloigne des emplois ,
les besoins de la vie les rendent tous cupides , avares et rampants. Quant à ce petit nombre de citoyens sans ambition et qui ne veulent pas rompre , s'ils ont d'abord montré quelque patriotisme , l'indigne traitement qu'ils ont éprouvé de leurs propres mandataires , et les dangers qu'ils ont courus à se déclarer pour la patrie , les ont bientôt détachés d'une cause qui flattait leur cœur et les ont forcés au silence , s'ils ne leur ont pas même inspiré des sentiments anti-civiques.
« Parmi cette foule d'intrigants qui s'agitaient dans les assemblées pour afficher un faux civisme et capter les suffrages , s'en est-il trouvé un seul qui n'ait cherché son avancement dans sa vénalité , qui n'ait apostasie aussitôt qu'il a pu se vendre , et qui n'ait grossi sa fortune en trafiquant des droits du peuple et de ses intérêts les plus chers ? C'est donc se reposer sur des chimères que de supposer des vertus dans les fonctionnaires publics et les représentants du peuple ; comme c'est bâtir sur le sable que de supposer dans le peuple un civisme éclairé et soutenu. Au lieu que les moyens que j'ai proposés pour établir et cimenter la liberté étaient aussi simples que pratiques. Je n'attendais de la plèbe que quelques accès de fureur civique , tels que ceux qui l'avaient saisie tant de fois ; mais j'exigeais qu'on la laissât faire. Or, elle connaissait parfaitement ses implacables ennemis , et elle avait toujours sous la main les moyens de s'en débarrasser. C'est donc la garde nationale seule qui a perdu la liberté par son empressement stupide à s'opposer aux exécutions populaires. Pour lui inspirer ce zèle aveugle, un décret captieux lui en fit d'abord un devoir. J'avais réussi à dissiper le prestige, et déjà la partie saine de l'armée parisienne avait senti la nécessité d'abjurer la funeste doctrine de
l'obéissance aveugle , et d'opposer elle-même la résistance à l'oppression. La preuve irrésistible que ce moyen était le seul efficace qui nous fût laissé , c'est la terreur qu'il inspira toujours aux ennemis de la patrie, la frayeur où sont encore les traîtres de l'Assemblée nationale qu'il ne soit adopté, et les fureurs où le Corps législatif est entré tant de fois contre le patriote clairvoyant qui osa les proposer. Mais est-il besoin d'autres preuves que l'heureux essai que nous en avons fait dans les premiers temps de la Révolution ? C'est aux exécutions populaires des 14 et 19 juillet que nous devons la soumission spontanée des ordres privilégiés , la Déclaration des Droits ; et c'est aux exécutions populaires des 5 et 6 octobre que nous devons l'acceptation de ce décret fameux.
(( Quel moyen nous reste-t-il donc aujourd'hui de mettre un terme aux maux qui nous accablent ? Je le répète, il n'en est aucun autre que les exécutions populaires ; et il faudra bien y avoir recours après cinquante ans d'anarchie , de dissensions et de désastres , si nous voulons être libres un jour *, avec cette différence que quelques gouttes de sang versées à propos eussent, dans le principe , coupé le mal par la racine , au lieu que pour en arrêter à la fin le cours , il faudra faire couler le sang à grands flots.
« Ce n'est pas assez , dit-on , d'envisager cette ressource de son côté favorable, il faut encore en faire voir les inconvénients. Mais on ne lui a jamais opposé que deux objections de peu de poids : l'une qu'il serait impossible de trouver un seul citoyen ' qui voulût remplir aucun emploi , s'il avait perpétuellement à redouter les exécutions populaires. Je réponds qu'il est un moyen infaillible de les éviter , c'est de se montrer
bon patriote ; la crainte de la vindicte publique n'écartera donc deS emplois que ceux qui veulent tromper impunément le peuple , vendre ses droits et s'enrichir de ses dépouilles. L'autre est qu'il serait dangereux d'abandonner à elle-même une multitude aveugle. Mais qui empêchait de lui donner un chef clairvoyant, ferme , intègre , incorruptible ? — Où le trouver ? — Faut-il vous le dire, vous connaissez un homme qui n'aspirait qu'à la gloire de s'immoler au salut de la patrie , vous l'avez longtemps vu à l'œuvre , mais je me serais bien donné de garde de laisser soupçonner son désintéressement , s'il pouvait jamais devenir l'objet de votre choix, et s'il n'avait lui-même perdu jusqu'à l'espoir de servir plus longtemps votre cause » (Ami du peuple^ n° 668).
Après avoir développé toutes les causes qui établissent d'une façon péremptoire que le plan de la Révolution est absolument manqué par le peuple , examiné en philosophe , en moraliste , en politique , les obstacles insurmontables qui s'opposent parmi nous à l'établissement de la liberté, et montré le Français comme le peuple le moins fait pour être libre , sujet qui embrasse à lui seul sept numéros de VAjni du peuple , Marat rompt tout à coup avec les trop pusillanimes Parisiens, et adresse ses conseils aux gardes nationaux fédérés des départements , que la patrie en danger fait affluer vers la capitale.
Les dangers toujours croissants de la patrie , la présence des fédérés à Paris, les manifestations hostiles du pouvoir qui vient de suspendre de leurs fonctions le patriote Pétion et le procureur syndic de la Commune , accusés d'avoir favorisé la levée de boucliers le 20 juin, vont changer la face des événements.
C'est dans ces conjonctures que l'ami du peuple, s'adressant aux fédérés , s'écrie : « Français , vous avez donc ouvert les yeux sur le sieur Mottié ( Lafayette ) ; depuis quelques jours vous voilà parvenus à voir ce qu'un citoyen clairvoyant n'a cessé de vous montrer depuis le principe de la Révolution.
« Jetez un regard autour de vous. Rochambeau est un traître fieffé, qui a battu en retraite dès qu'il s'est vu démasqué. Luckner n'est pas moins un traître avéré, assez vil pour couvrir du mensonge ses noires perfidies. Tous nos prétendus ministres patriotes n'ontils pas , à l'exemple de leurs prédécesseurs prostitués à la Cour , laissé nos places fortes démantelées , nos camps sans munitions , nos bataillons citoyens sans armes, sans habits, sans pain, et nos armées sous la conduite de chefs anti-révolutionnaires ?
« La campagne s'est ouverte par trois défaites. Conduites à la boucherie par ces chefs perfides , nos légions ont été massacrées , nos défenseurs de la liberté ont fui devant des esclaves soudoyés et nos armées ont été déshonorées.
« Quant à l'Assemblée nationale , qui ignore qu'elle a décrété la guerre offensive , pour décharger la Cour de tout blâme à cet égard; qui ignore que c'est elle qui a encouragé les ministres à ne point armer les citoyens, en renvoyant au pouvoir exécutif toutes les réclamations des bataillons; qui ignore que c'est elle qui a pris soin de fournir les magasins ennemis des munitions de bouche et de guerre qu'elle nous laissait enlever ; qui ignore que c'est elle qui a autorisé toutes les prévarications des agents du pouvoir exécutif, en leur assurant l'impunité ? Il y a six semaines qu'elle remet à déclarer la patrie en danger , pour donner le
ÉCOLE DU CITOYEN. yS
temps aux Autrichiens , aux Prussiens et aux Impériaux d'arriver; aujourd'hui qu'ils sont prêts à percer jusqu'à nous pour rétabhr le despotisme à main armée , elle vient de se mettre à couvert de l'indignation publique en accordant le fameux décret.
« O Français ! si vous aviez le bon sens de nommer un tribun pour vous faire justice des ennemis conjurés à votre perte , et qu'un homme de tête fût l'objet de votre choix, sa première opération serait sans doute d'arrêter le despote , ses ministres et tous vos députés , à quelques-uns près , qui vous sont encore fidèles; puis de les enchaîner par le pied à un boulet et de leur adresser ce peu de mots : — « Perfides mandataires, vous n'échapperez point par la fuite au sort affreux que vous nous avez préparé, le moment est venu où vous allez recevoir le prix de vos lâches forfaits; en attendant , comblez la mesure et soyez assurés que l'ennemi n'aura pas plus tôt franchi nos barrières que je ferai rouler vos têtes à vos pieds, y^
« C'est sur vous , fédérés des départements , que repose tout l'espoir des patriotes de la capitale. O nos amis ! on vous loge chez les ennemis de la Révolution qui chercheront à vous séduire. On s'empresse d'afiicher un faux zèle, en demandant pour vous un décret qui vous assigne trente sols par jour, jusqu'à ce que vous partiez pour les frontières; n'allez point vous laisser prendre à ce piège qui vous oblige à partir. N'allez pas non plus vous prendre à ceux que la Cour vous tendra ; peut-être cherchera-t-elle à vous gagner par de fausses caresses et des banquets. Mais c'est surtout contre les perfidies de l'Assemblée nationale que vous devez être en garde. O mes amis ! connaissez ses noirs projets et frémissez d'horreur. Jusqu'à ce jour, le fer
de l'ennemi n'a moissonné que la fleur des patriotes : les bataillons citoyens du Jura, de la Côte-d'Or, de la Drôme , etc. ; le plan des contre-révolutionnaires est de faire égorger tout ce que la France renferme d'amis de la liberté. Vous êtes de ce nombre , et c'est vous qu'ils destinent à périr, vous, citoyens établis, chefs de maison , tous étrangers au métier des armes , vous dont les bras sont l'unique patrimoine de vos enfants, vous dont la perte entraînerait celle d'une infinité de familles; c'est vous qu'ils dévouent à la mort, tandis qu'ils laissent à Paris et dans la plupart des villes du royaume cinquante mille hommes de troupes de ligne pour opprimer le peuple.
« Frères et amis , vous êtes venus parmi nous pour contribuer à sauver la patrie ; lorsqu'elle est en danger, le salut public est la loi suprême, l'unique loi de tout bon citoyen : réunissez-vous à tous vos compatriotes de Marseille, que vos cieurs brûlent des mêmes feux, concertez-vous ensemble, demandez unanimement la révocation immédiate des décrets les plus funestes, ceux de la loi martiale, des citoyens inactifs, du veto, de l'indépendance de vos députés au Corps législatifs de V inviolabilité du prince, des commissaires royaux , de la nomination du pouvoir exécutif aux emplois. Demandez pareillement la punition immédiate de tous les conspirateurs détenus à Orléans, l'anéantissement du bureau central, la réforme de la police correctionnelle, la destitution du département à Paris, celle des généraux du Rhin , celle de tous les états-majors des trois armées. Si l'Assemblée refuse , écrivez dans vos départements, dévoilez les dangers qui menacent la patrie, sonnez l'alarme, que la nation entière se lève, qu'elle abolisse de sa pleine puissance tous les décrets
funestes, qu'elle pourvoie elle-même à sa sûreté, en abattant ses ennemis intérieurs , les seuls qu'elle ait à redouter.
« Quant à vous , nos amis , restez dans nos murs , et prenez avec nos bataillons patriotes la garde du roi , de son fils et de sa femme , que vous tiendrez en otages pour répondre à la nation des événements de la guerre désastreuse dans laquelle la cour l'a plongée avec tant d'astuce et de scélératesse » {Ami du peuple, n° 674).
Déjà la persistance invincible de l'ami du peuple , rappelant sans cesse aux principes révolutionnaires , commence à percer le roc de l'indifférence.
Le maire de Paris et le procureur-syndic de la Commune , qui avaient été suspendus de leurs fonctions le II, sont réintégrés le i3 juillet, grâce au peuple. Le 1 5 , nouveau décret , dû à la fermentation populaire, qui oblige les troupes de ligne à évacuer Paris sous trois jours. Le 18 juillet, des fédérés, à la barre de l'Assemblée nationale , demandent la suspension du pouvoir exécutif dans la personne du roi, la mise en accusation du conspirateur Lafayette , la destitution des états-majors de l'armée , la punition des directoires de départements , et le renouvellement des corps judiciaires.
Ces dispositions tiennent assurément par plusieurs points à celles que Marat avait prescrites ; mais qu'elles sont loin encore du programme de l'ami du peuple.
Néanmoins , il est facile de constater que l'esprit public se réveille au fur et à mesure que les dangers de la patrie deviennent plus imminents. Cette heureuse transformation n'échappe point à l'ami du peuple. Le 20 juillet 1792, s'adressant encore aux fédérés, il leur dit ; « Mes chers compatriotes , nous avons le même
amour pour la patrie , le même zèle pour le triomphe de la- liberté , la même idée des droits du peuple et des citoyens, le même attachement aux principes d'une bonne Constitution , les mêmes notions sur les devoirs des autorités constituées, les mêmes sentiments sur l'infidélité des représentants de la nation, la même opinion de la perfidie de la Cour , des machinateurs au timon des affaires , des traîtres qui commandent nos armées, des administrateurs de district et de département, des juges et autres fonctionnaires publics, conjurés avec le Cabinet des Tuileries , la même crainte des dangers qui menacent la chose publique , la même persuasion que le salut public doit être , dans les temps de crise , la loi suprême de l'État.
« C'est pour concourir à sauver la patrie que vous vous êtes rendus dans la capitale. Votre présence y fait pâlir les ennemis du bien public, qui ne sont plus occupés qu'à imaginer quelque artifice pour faire échouer vos généreux desseins. Déjà la Cour vous a fait circonvenir par ses émissaires , déjà ses suppôts ont cherché à vous endoctriner, déjà les nombreux essaims des contre-révolutionnaires ont travaillé à vous égarer par mille impostures, comme ils ont fait dans toutes les affaires importantes.
« De la sagesse et de la fermeté du parti que vous allez prendre dépend le salut public.
« Quelques-uns d'entre vous ont demandé, dans leurs pétitions , la suspension du pouvoir exécutif, un décret d'accusation contre le traître Mottié (Lafayette), le licenciement des états-majors de l'armée, la destitution des directoires de districts et de départements, le renouvellement des ordres judiciaires; de plus, que la Constitution ne serve plus à détruire la liberté.
Quelque nécessaires que soient ces mesures , elles doivent céder actuellement à des mesures plus urgentes.
a Je vous le répète , les puissances n'entreprendront rien contre nous, si nous tenons en otage le roi, sa femme et son fils ; le seul moyen que vous ayez d'assurer le salut public est donc d'en prendre la garde avec les bataillons patriotes de Paris. Demandez aussi qu'un décret déclare traîtres à la nation les députés qui viendront à quitter leur poste, et qu'il soit licite de les assommer, s'ils y dérogent, à moins qu'ils ne soient chargés d'une mission publique. En attendant , demandez un renfort de bons patriotes dans vos départements, et faites sentir à vos concitoyens la nécessité de s'emparer de tous les arsenaux pour armer complètement le peuple » [Ami du peuple , n" 675).
Les conseils de l'ami du peuple portent enfin leurs fruits : les patriotes et les fédérés se concertent, partout on sent qu'il faut en finir; ceux-ci, avec toutes les autorités conjurées avec le monarque contre les droits du peuple; ceux-là, avec les patriotes, dans le sang desquels il faut étouffer l'esprit de liberté qui , chaque jour , pousse des racines plus profondes.
Le besoin de se reconnaître fait lever tous les masques, grand avantage pour le peuple qui peut enfin compter le nombre de ses ennemis. De son côté , la royauté plus compromise se prépare au combat : les Suisses, casernes extra muros^ sont appelés aux Tuileries; les partisans dévoués s'y rendent secrètement; les engins de guerre y sont accumulés; plusieurs portes sont murées et crénelées; le château n'est plus le temple du fétiche royal , c'est la forteresse du despotisme qui se dresse menaçante contre le peuple souverain. Le dévouement des satellites restés fidèles , le zèle des
royalistes , la puissance des moyens de répression , tout annonce une lutte prochaine et acharnée.
Le 28 juillet, au milieu de cette agitation fébrile, apparaît un manifeste menaçant. Le généralissime des armées austro-prussiennes , au nom de l'empereur et du roi de Prusse, enjoint au peuple français «... d'arrêter les attaques portées au trône et à l'autel, de rétablir le pouvoir légal, de rendre au roi la sûreté et la liberté dont il est privé , et de le mettre en état d'exercer l'autorité qui lui est due. — Sinon: — Que les membres des départements , des districts et des municipalités seront responsables sur leur tête. Que les habitants des villes, bourgs et villages qui oseraient se défendre contre les troupes de leurs majestés im* périale et royale et tirer sur elles , soit en rase campagne, soit par les fenêtres , portes et ouvertures de leurs maisons, seront punis de mort et leurs maisons démolies ou brûlées.
« Tous les habitants de Paris, sans distinction, serojit tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, etc., ou seront responsables de tous les événements et jugés militairement sans espoir de pardon. Si le château est forcé, s'il est fait la moindre violence au roi ou à la famille royale, il sera tiré une vengeance exemplaire et à ja^nais méjnorable , en livrant la ville de Paris d une exécution militaire et à une subversion totale. »
Ce manifeste atroce et ridicule produisit un effet extraordinaire, mais tout opposé à celui qu'en attendaient leurs auteurs. Aussitôt les hommes timides, mais bien intentionnés, se groupent pour la défense commune autour des braves patriotes et des fédérés; la municipalité parisienne, menacée de la vengeance du
Don-Quichotte austro-prussien , brise les derniers liens qui l'attachent encore au pouvoir .royal et se fait populaire *, les Sections déclarent que Louis XVI a perdu leur confiance, qu'elles ne le reconnaissent plus pour roi des Français, jurent de vivre libres ou de mourir, et protestent que si l'Assemblée nationale ne prononce pas dans la journée la déchéance du roi , le peuple entier se lèvera.
A l'excès d'impudence des despotes ligués pour rétablir le parjure Louis XVI , vient s'ajouter celle des représentants du peuple français prostitués au monarque. Le 8 août , à la majorité de 480 voix contre 206, le conspirateur Mottier, marquis de Lafayette, est absous par l'Assemblée national^, contrairement au vœu du peuple. Le 9 , l'endormeur Condorcet fait ajourner la question de déchéance.
Plus de doute, les royalistes conjurés comptent sur l'invasion étrangère combinée avec un mouvement dans Paris *, leurs actes sont autant de défis jetés au peuple.
Dans ces conjonctures périlleuses, les Sections s'assemblent pour reconstituer la municipalité , et un comité insurrectionnel est formé pour diriger les opérations. Santerre est' nommé au commandement général de l'armée parisienne. Partout le travail est suspendu, partout dans les Sections on s'organise militairement. Panis, à la Commune , fait distribuer 5, 000 cartouches. Le bataillon marseillais quitte ses quartiers, trop éloignés, et se réunit à la section des Cordeliers. Santerre et Westermann sont au faubourg Antoine ; Fournier au faubourg Marceau -, Héron et Lajouski rassemblent les fédérés ; Danton et Desmoulins sont aux Cordeliers ; le tocsin sonne , tout s'ébranle pour la lutte suprême , malheur aux vaincus !...
8o JEAN-PAUL MARAT.
Le lendemain lo août 1792, après un combat des plus meurtriers pour les assaillants , la monarchie française cessait d'exister.
A l'occasion de cette levée de boucliers , des irréfléchis ou malveillants reprochèrent à Marat de n'avoir pas pris part à la lutte. A ces scrupules , ou plutôt à cette insinuation perfide, qui tendait à laisser planer sur Marat un soupçon de lâcheté , est-il besoin de répondre par des faits : de rappeler ses actes de la grande semaine , en 1 789 ; son courageux civisme vis-à-vis de la municipalité parisienne ; sa persistance patriotique à dénoncer les mandataires infidèles , les ministres prévaricateurs, le despote lui-même, malgré les décrets de prise de corps , les envahissements et le pillage de son domicile ou de son imprimerie. A tant de motifs, dont un seul suffirait à justifier la retraite forcée de l'ami du peuple , ajoutons que la faction royaliste qui avait provoqué contre lui le dernier décret d'accusation , était toute-puissante encore au sein de la Législative quand le peuple se leva ^ si puissante que , moins d'un mois après la victoire du 10 août, elle pourra aff'ronter les vainqueurs en faisant renvoyer à sa commission la demande faite par la section de Marseille du rapport du décret arraché par les fayettistes contre Marat. Mais quand tous ces motifs ne seraient pas encore ce qui retenait dans sa retraite l'ami du peuple, n'était-il pas fondé à dire : « Je crois ma plume plus nécessaire au triomphe de la liberté qu'une armée de cent mille hommes. » — Quelque prétentieuse que paraisse cette opinion , l'expérience a prouvé qu'il ne s'abusait pas sur son mérite. Nous reviendrons en temps et Heu sur cette banale accusation de lâcheté.
Par la victoire du peuple, Marat va recouvrer sa
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liberté ; on jugera à nouveau si le courage civique de l'ami du peuple le cède en rien à la valeur du soldat citoyen.
Pendant que les derniers nuages de la poudre se dissipent dans les airs, pendant qu'on relève morts et mourants dans les cours du Château , pendant que l'Assemblée nationale transige avec les vainqueurs et place Danton au ministère de la justice, Monge à celui de la marine , Lebrun aux relations extérieures , conservant Roland à l'intérieur, Servan à la guerre et Clavière aux finances , un écrit patriotique circule dans les rangs des vainqueurs.
Voyons de quoi il s'agit.