L'AMI DU PEUPLE
Aux Français patriotes,
(In-S» de 7 pages.)
« Mes chers compatriotes ,
« Un homme qui s'est longtemps fait anathème pour vous s'échappe aujourd'hui de sa retraite souterraine pour tâcher de fixer la victoire dans vos mains.
(( Jaloux de vous prouver qu'il n'est pas indigne de votre confiance , permettez-lui de vous rappeler qu'il est encore sous le glaive de la tyrannie pour vous avoir dévoilé les affreuses machinations de vos atroces ennemis.
(( Il vous a prédit que vos armées seraient conduites à la boucherie par leurs perfides généraux , et trois honteuses défaites ont signalé l'ouverture de la cam-
pagne-, il vous a prédit que la majorité pourrie de l'Assemblée nationale trahirait éternellement la patrie, et la perfidie de ses deux derniers décrets , en mettant le comble à l'indignation publique , a enfin amené les cruels , mais nécessaires événements de ce jour ; il vous a prédit que vous seriez éternellement vendus par vos infidèles agents , les fonctionnaires , jusqu'à ce que vous fissiez couler le sang pour sauver la patrie, et vous venez de mettre le sceau à cette triste vérité.
(( Mes chers concitoyens , croyez-en un homme qui connaît toutes les intrigues et complots des complots et qui, depuis trois années, n'a jamais cessé un instant de veiller à votre salut.
« La glorieuse journée du lo août 1792 peut être décisive pour le triomphe de la liberté, si vous savez profiter de vos avantages. Un grand nombre de satellites du despote a mordu la poussière, vos implacables ennemis paraissent consternés , mais ils ne tarderont pas à revenir de leurs transes et à se relever plus terribles que jamais. Souvenez-vous de la procédure du Châtelet sur les événements des 5 et 6 octobre. Tremblez de vous laisser aller à la voix d'une fausse pitié. Après avoir versé votre sang pour tirer la patrie de l'abîme , tremblez de devenir les victimes de leurs sourdes menées ; tremblez de vous voir arracher de vos couches dans les ténèbres de la nuit par une soldatesque féroce, et d'être jetés dans des cachots où vous serez abandonnés à votre désespoir jusqu'à ce qu'ils vous fassent périr sur l'échafaud.
« Redoutez la réaction, je vous le répète, vos ennemis ne vous épargneront pas , si le dé leur revient. Ainsi , point de quartier -, vous êtes perdus sans retour si vous ne vous hâtez d'abattre les membres pourris
de la municipalité , du département , tous les juges de paix anti-patriotes et les membres les plus gangrenés de l'Assemblée nationale; je dis de l'Assemblée nationale , et par quel funeste préjugé , quel fatal respect seraient-ils épargnés ? On ne cesse de vous dire que toute mauvaise qu'elle est , il faut se rallier autour d'elle; c'est prétendre qu'il faut se rassembler sur la mine couverte sous vos pas et remettre le soin de vos destinées à des scélérats déterminés à consommer votre ruine. Considérez que l'Assemblée est votre plus redoutable ennemie; tant qu'elle sera sur pied, elle travaillera à vous perdre , et aussi longtemps que vous aurez les armes à la main , elle cherchera à vous flatter et à vous endormir par de fausses promesses ; elle machinera sourdement pour enchaîner vos efforts, et lorsqu'elle en sera venue à bout, elle vous livrera au glaive des satellites soudoyés; souvenez-vous du Champ-de-Mars.
« Personne plus que moi n'abhorre l'effusion du sang; mais pour empêcher qu'on en fasse verser à flots , je vous presse d'en verser quelques gouttes. Pour accorder les devoirs de l'humanité avec le soin de la sûreté publique , je vous propose donc de décimer les membres contre-révolutionnaires de la municipalité, des juges de paix, du département et de l'Assemblée nationale. Si vous reculez , songez que le sang versé dans ce jour le sera en pure perte , et que vous n'aurez rien fait pour la liberté.
« Mais sur toutes choses, tenez le roi, sa femme et son fils en otages , et , jusqu'à ce que son jugement définhif soit prononcé, qu'il soit montré chaque jour quatre fois au peuple. Et comme il dépend de lui d'éloigner pour toujours nos ennemis , déclar£z-lui que
si SOUS quinze jours les Autrichiens et les Prussiens ne sont pas à vingt lieues des frontières pour n'y plus reparaître , sa tête roulera à ses pieds. Exigez de lui qu'il trace de sa main ce terrible jugement , et qu'il le fasse passer à ses complices couronnés ; c'est à lui à vous en débarrasser.
« Emparez-vous aussi des ex-ministres, et tenez-les aux fers. Que tous les membres contre-révolutionnaires de rétat-major parisien soient suppliciés, tous les officiers anti-patriotes expulsés des bataillons ; désarmez les bataillons pourris de St-Roch, des Filles-St-Thomas , de Notre-Dame , de St-Jean-en-Grève , des Enfants- Rouges. Que tous les citoyens patriotes soient armés et abondamment pourvus de munitions.
« Enfin , faites rapporter le décret qui innocente le perfide Mottier -, exigez la convocation d'une Convention nationale pour juger le roi et réformer la Constitution -, et surtout que ses membres ne soient pas nommés par un Corps électoral , mais par les Assemblées primaires.
« Faites décréter le renvoi immédiat de tous les régiments étrangers et suisses qui se sont montrés ennemis de la Révolution.
<i Enfin , faites mettre à prix par l'Assemblée de vos atroces oppresseurs , les Capet fugitifs et rebelles. Tremblez , tremblez de laisser échapper une occasion unique, que le génie tutélaire de la France vous a ménagée pour sortir de l'abîme et assurer votre liberté.
a Paris, ce 10 août 1792.
« Marat , l'ami du peuple. »
Ni revers , ni triomphe , ne peuvent modifier les
principes de cette volonté de bronze : Salus popiili siiprema lex, est la loi invariable de l'ami du peuple \ surveillance des fonctionnaires publics, dénonciation des agents infidèles , traîtres , lâches ou ineptes , le mobile de sa politique ; couronnes civiques , triomphes populaires aux incorruptibles défenseurs des droits du peuple-, la honte, l'opprobre ^ Véchafaud même, aux corrompus , aux machinateurs , à tous les suppôts de tyrannie. Comme digue aux envahissements des pouvoirs constitués, une Déclaration des Droits imprescriptibles de l'Homme et du Citoyen, des lois sages et justes ', comme frein à la tyrannie autoritaire , un tribunal équitable , des juges intègres , la justice sévère et inflexible , mais impartiale \ sinon les vengeances populaires.
Encore quelques jours, et Marat deviendra fonctionnaire public à son tour ; nous verrons s'il remplira le mandat qu'il imposait aux autres ; si , devenu lui- , même un des dépositaires de l'autorité, il n'en abusera . pas pour se venger de ses ennemis personnels -, s'il ne sera pas entraîné enfin par quelqu'une des passions criminelles dont la calomnie n'a cessé d'outrager sa mémoire.
Avant de donner suite aux événements politiques dont cette époque est fertile , il est bon de rappeler qu'après l'Adresse de L'Ami du peuple aux Français patriotes, sur les moyens de fixer la victoire, Marat songea à revenir au plus tôt sur son ancien district du Théâtre- Français , devenu après le i o août Section de Marseille, et le plus près possible du Club des Cordeliers , Société des droits de l'Homme et du Citoyen , dont Danton et lui étaient l'âme.
A cet effet, Simonne Evrard quitte le logement qu'elle occupe avec sa famille et Marat, rue St-Honoré, et vient prendre , à son nom , possession d'un appartement au premier étage, rue des Gordeliers, n» 3o, dans la maison du citoyen Lafondée, chirurgien-dentiste, y demeurant (i) , c'est-à-dire à quelques pas seulement des Gordeliers, oià l'ami du peuple, légalement autorisé par la Commune révolutionnaire du 1 o août , va faire transporter quatre presses , caractères et ustensiles de l'ex-imprimerie royale , et fonder , cette fois bien réellement, une imprimerie Marat ^ pour remplacer celles que les Necker , Bailly et Lafayette lui ont enlevées ou brisées dans les honteuses expéditions militaires faites contre lui.
Ces renseignements biographiques consignés , reprenons notre sujet.
On se souvient que Marat, le lo août, signalait au glaive révolutionnaire non-seulement les membres pourris de la municipalité , du département, des justices de paix , de l'état-major parisien , mais aussi et tout particulièrement les membres les plus corrompus de l'Assemblée nationale. Nous n'avons pas besoin de revenir sur les considérants de l'ami du peuple \ mais il est nécessaire de ne point perdre de vue la versatile Assemblée nationale dont les deux tiers, le 9 août, se montraient effrontément contre-révolutionnaires, et le 10, bons patriotes, brûlant de zèle pour l'égalité qui les désespère , dévoués au salut de la patrie dont ils
(i) Procès-verbal d'apposition et de levée des scellés chez Marat, i3-25 juillet 1793. Voyez Documents justificatifs, n» 6.
Depuis le percement du boulevard St-Germain, 1877, la maison où Marat a été assassiné n'existe plus. Sur cette maison historique, voyez notre Index bibliographique , pages 436-437.
machinaient la ruine. Que dis-je, le lo, à neuf heures du matin, ils se montraient effrontés oppresseurs du peuple, et quelques heures après ils s'en déclaraient les défenseurs imperturbables.
« Vous vous extasiez de ce merveilleux changement , disait l'ami du peuple, vous applaudissez à ce beau zèle , vous bénissez les tendres soins de leur sollicitude paternelle et vous chantez victoire; ô Français, serezvous donc toujours de vieux enfants, toujours d'aveugles visionnaires ? Et d'où , je vous prie , serait venue cette étrange métamorphose des pères conscrits ? Du bruit de quelques coups de canon qui ont frappé les oreilles de ces traîtres-, de la vue des têtes de quelques-uns de leurs complices , promenées autour de leur enceinte ? Sans doute, la peur peut bien les forcer à se couvrir du masque de l'hypocrisie; mais refond-elle le cœur des scélérats , leur donne-t-elle une âme nouvelle ? Quoi , des contre-révolutionnaires qui , la veille , voulaient livrer le peuple au fer de la soldatesque stipendiée et ensevelir Paris sous ses ruines, seraient tout à coup devenus des hommes intègres, des citoyens vertueux, des délégués incorruptibles ? N'en doutez pas , les ennemis de la liberté seront éternellement les suppôts du despotisme , et les traîtres à la patrie machineront éternellement sa perte. Ainsi, tant que le glaive de la justice populaire sera levé sur la tête criminelle de vos infidèles députés, il pourra bien suspendre leurs machinations ; mais le danger ne sera pas plus tôt passé qu'ils en reprendront insolemment le cours. Que dis-je, ils l'ont déjà repris, ou plutôt ils ne l'ont pas quitté un instant. Au moment même où le canon foudroyait le palais du despote , ils machinaient pour le soustraire à la justice du peuple qu'il faisait égorger ; ils travail-
laient à dérober aux regards du public les preuves irrécusables de ses noires perfidies, contenues dans des papiers trouvés aux Tuileries-, ils savaient, par l'organe du procureur-général syndic, le sieur Rœderer, que le département avait requis les Suisses et les grenadiers contre-révolutionnaires de garde aux Tuileries , de faire feu sur le peuple s'il se présentait au château , et au lieu de mettre ce vil scélérat avec tout le département en arrestation, il leur accorde les honneurs de la séance ; enfin il a fallu que la Section de Mauconseil demande que le roi et la famille royale soient gardés en otages pour que cette mesure salutaire fût décrétée.
« Mais c'est dans la manière dont l'Assemblée s'y est prise , pour rendre illusoire la Convention nationale , qu'il faut admirer sa profonde scélératesse. Pour séduire le peuple , elle avait débuté par décréter , sauf rédaction , à la demande d'un patriote , « que tout citoyen français, âgé de 2 5 ans, sera admis sans distinction à voter pour la formation de la Convention nationale, et que tout membre de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée actuelle sera déclaré inéligible. » Ce n'était là qu'un leurre , car ces sages dispositions ont disparu à la rédaction , sous prétexte de légalité , et le système des élections à deux degrés , décrété par la Constituante, a prévalu.
« Quel est donc ce prétendu respect pour les lois, qui ne craint pas de violer la Constitution , en admettant les citoyens inactifs , et qui tremble de violer la Constitution en abolissant le corps électoral, toujours si fatal à un bon choix de députés ; car il est facile de corrompre un corps d'électeurs, mais il est impossible de corrompre les Assemblées primaires. Voyez la composition de l'Assemblée constituante et celle de l'Assem-
blée actuelle; tremblez de n'avoir qu'une Convention nationale tout aussi corrompue, si le funeste décret n'est pas révoqué, et s'il n'est pas arrêté que l'élection des députés se fera par le peuple en corps , et s'il n'est pas statué que non-seulement tout membre de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée actuelle, mais tout citoyen ayant appartenu à quelque ordre ci-devant privilégié , ou ayant tenu quelque emploi de la cour, sera inadmissible à la Convention, c'en est fait du salut de la patrie.
« O vous, dignes commissaires des Sections de Paris, vrais représentants du peuple , gardez-vous des pièges que vous tendent les infidèles députés , gardez-vous de leurs séductions ; c'est à votre civisme éclairé et courageux que la capitale doit en partie les succès de ses habitants et que la patrie devra son triomphe. Restez en place pour notre repos , pour votre gloire , pour le salut de l'Empire. Ne quittez le timon de l'autorité publique , remis en vos mains , qu'après que la Convention nationale nous aura débarrassés du despote et de sa race indigne ; après qu'elle aura réformé les vices monstrueux de la Constitution , source éternelle d'anarchie et de désastres -, après qu'elle aura assuré la liberté publique sur des bases inébranlables. Mais pour cela , faites révoquer le funeste décret sur l'élection des députés appelés à la composer ; éclairez le peuple , convoquez toutes les Sections à ce sujet , qu'il déploie sa puissance, et qu'il fasse descendre dans la tombe les scélérats qui osent machiner de nouveau et s'opposer à son bonheur w [Ami du peuple , n° 678).
Nous verrons bientôt les mandataires de la Commune révolutionnaire mériter les éloges de l'ami du peuple , toujours sur la brèche pour stimuler leur zèle patrio-
go JEAN-PAUL MARAT.
tique. Quelle différence à l'Assetrihlée nationale, dont nous avons constaté les dispositions anti-révolutionnaires, et auxquelles vient de s'ajouter un fait ministériel qui peut compromettre la victoire , si le peuple n'y prend garde. Le 1 1 août , le lendemain même du triomphe populaire, Danton le patriote, Danton ministre de la justice, paraît à la tribun'e de l'Assemblée nationale pour y prêter le serment d'usage. Il saisit l'occasion pour rappeler que l'expérience a prouvé à la nation française qu'il n'est aucun retour à espérer des anciens oppresseurs. La nation va rentrer dans ses droits , ajoute Danton , mais là où, commence l'action de la justice , là doivent cesser les vengeances populaires. Je prends l'engagement de protéger les hommes qui sont dans cette enceinte ; je marcherai à leur tête et je réponds d'eux.
On ne saurait être plus habile ; aussi , royalistes et patriotes, tous applaudissent.
Mais quoi , Danton va couvrir de son égide ces mêmes ennemis du peuple contre lesquels il combattait hier, et dont les menées , les artifices , les conjurations incessantes ont amené la patrie et la liberté jusque sur le bord de l'abîme : O logique inflexible ! il est donc vrai que tu ne résides essentiellement que dans l'ami du peuple. Danton ! la puissance en impose déjà à ton cœur; hâte-toi de briser cette nouvelle chaîne, reprends l'esprit révolutionnaire qui t'a fait grand , incline-toi devant la nécessité , respecte la volonté souveraine , ou tremble d'être un jour la victime des traîtres que tu veux protéger.
Nous en avons assez dit pour marquer la ligne de démarcation entre la politique de Danton et celle de Marat. C'est l'histoire en main que la postérité prononcera.
Avant d'aborder l'importante question des élections à la Convention nationale, jetons un dernier regard sur la journée à jamais mémorable du lo août 1792 ; voyons les causes , apprécions les résultats.
« Grâce soit rendue à l'esprit de délire du Conseil des Tuileries , à la lâcheté des nationaux contre-révolutionnaires et de l'état-major des Suisses , à l'ineptie et à la platitude de Louis Capet , à la conversion des gendarmes , à la témérité du peuple , à la valeur des fédérés et des braves sans-culottes ; la victoire a couronné la cause de la justice, elle a atterré le despote et ses suppôts , consterné la majorité du Sénat , arrêté le cours de ses machinations audacieuses , donné de la consistance aux députés patriotes de la Commune , affermi leur autorité, renversé, celle du département, des tribunaux et des juges de paix prostitués à la Cour, anéanti l'état-major contre-révolutionnaire, épouvanté les ennemis de la Révolution , rendu la liberté aux bons citoyens, et donné au peuple les moyens de signaler son pouvoir, en faisant tomber sous le glaive de la justice la tête des machinateurs. Mais les fruits de cette éclatante victoire seraient bientôt perdus , si les députés patriotes de la Commune ne restaient en place , et s'ils ne déployaient pas toute leur énergie jusqu'à ce que la liberté soit cimentée.
« Louis Capet est en otage avec sa famillle -, ne permettre à aucune de ses créatures de l'approcher , et le garder à vue, est le vrai moyen de couper les fils de toutes les trames criminelles des contre-révolutionnaires.
<i Mettre à prix , par un décret , les têtes des Capet fugitifs , traîtres et rebelles , six millions sur chacune , serait le vrai moyen de s'assurer de ces conspirateurs ,
de faire déserter les régiments ennemis avec armes et bagages, de mettre fin à toute guerre étrangère, de prévenir la dilapidation des biens nationaux, et d'éviter l'effusion du sang des patriotes.
« Une mesure non moins urgente est de décréter Couverture des arsenaux , pour armer sans délai tous les citoyens amis de la Révolution. C'est au ministre de la guerre à solliciter un décret à ce sujet. C'est à la Commune à faire armer immédiatement tous les bons citoyens de la capitale, et à les faire exercer au maniement des armes , pour mettre Paris en état de défense contre les coups de désespoir des ennemis, s'ils étaient assez osés pour jouer de leur reste. C'est à la Commune aussi de hâter la formation du camp aux portes de Paris , et de faire occuper au plus tôt toutes les hauteurs adjacentes. C'est à elle encore à presser le jugement des traîtres détenus à l'Abbaye , et à prévenir qu'on arrache au glaive de la justice l'état-major des gardes Suisses. C'est à elle à empêcher que le décret qui ordonne la vente des biens des émigrés ne soit dérisoire , en faisant vendre sans délai ceux qui se trouvent dans la capitale ; en faisant rentrer le Luxembourg dans les mains de la nation ; en demandant la moitié du produit de ces biens , pour être partagée entre les infortunés qui ont concouru à la prise du château des Tuileries et à ramener la victoire à la patrie.
« C'est à tous les bons citoyens à inviter les troupes de ligne de réclamer le droit de nommer leurs officiers.
'( C'est à la Commune parisienne à porter le flambeau dans l'administration des subsistances, à pourvoir abondamment à celles de la capitale, et à faire la guerre aux accapareurs.
« C'est au ministre de la justice à poursuivre le prompt châtiment du scélérat colonel qui a violé la fille du fermier de Compiègne ; châtiment cent fois plus nécessaire , pour le maintien de la discipline , que tous les décrets atroces que l'Assemblée a rendus contre les efforts du civisme des soldats.
<c La patrie vient d'être retirée de l'abîme par l'eftusion du sang des ennemis de la Révolution, moyen que je n'ai cessé d'indiquer comme le seul efficace. Si le glaive de la justice frappe enfin, les machinateurs et les prévaricateurs , on n'entendra plus parler d'exécutions populaires , cruelle ressource que la loi de la nécessité peut seule commander à un peuple réduit au désespoir et que le sommeil volontaire des lois justifie toujours.
a Les commissaires de la Commune marchent à merveille. S'ils continuent avec la même énergie jusqu'à ce que la Constitution soit réformée par la Convention nationale, si les ministres se montrent bons patriotes, et si le peuple les surveille avec sollicitude, je regarderai le salut public comme assuré , je dormirai sur les deux oreilles , et je ne reprendrai la plume que pour travailler à la refonte de la Constitution. Et de fait , quelle autre tâche me resterait à remplir ? Je faisais la guerre aux mandataires infidèles du peuple, aux traîtres à la patrie , .aux fonctionnaires prévaricateurs, aux machinateurs , aux fripons de tous les genres; mais les scélérats se cachent pour ne plus se montrer ou pour se montrer citoyens paisibles et soumis aux lois. C'est tout ce que je pouvais désirer » [Ami du peuple, n° 679).
Où donc est l'homme d'État, si consommé qu'il soit dans l'art de gouverner, qui montre autant de
patriotisme avec un cœur aussi pur, aussi désintéressé, une connaissance plus profonde du genre liumain et de la science politique ? On chercherait en vain dans notre histoire nationale un citoyen plus digne, plus courageux, plus dévoué ; un publiciste plus éclairé , plus véhément , plus clair, plus concis-, un politique plus clairvoyant, plus incorruptible, plus infatigable, plus sincèrement attaché et dévoué à la cause du peuple ; un défenseur plus intrépide dans la lutte , plus modeste dans le triomphe.
Ici , quoique la chronologie commande de faire intervenir l'arrêté de la Section du Théâtre-Français, dite de Marseille^ en date du 27 août 1792, arrêté qui conclut à ce que des commissaires pris dans son sein se présenteront à Roland, ministre de l'intérieur, à l'effet de lui demander , à titre d'avance , sur les 100,000 livres votées par l'Assemblée nationale pour l'impression et la propagation d'ouvrages. patriotiques, la somme nécessaire à l'impression de trois nouveaux ouvrages dont Marat se propose de gratifier la patrie; nous réservons ce document inédit jusqu'après les élections, afin de le réunir à d'autres, qui compléteront ce sujet. Alors nous démontrerons jusqu'à quel point les Mémoires de Madame Roland sont de peu de valeur historique auprès des documents authentiques, et nous rétablirons la vérité sur des faits odieusement et perfidement travestis par ce bas-bleu politique, dont la fidélité conjugale plus que suspecte (i)
(i) « Si on peut soulever le voile du cœur de cette femme vertueuse (a dit son admirateur le plus enthousiaste), on reste convaincu que son penchant instinctif avait été un instant pour Barbaroux , mais que sa tendresse réfléchie était pour Buzot » f Histoire des Girondins, par A. de Lamartine ).
se révèle dans ses sarcasmes erotiques , comme dans sa propre correspondance.
Puisque l'iiomme se peint par ses œuvres , reprenons notre sujet historique, et occupons-nous enfin des élections à la Convention nationale , sujet nouveau par rapport à Marat, sujet toujours éludé faute de documents , et qui constitue dans toutes ses biographies une lacune regrettable au point de vue historique; parce que, du 21 août 1792 au i3 septembre suivant, les écrits de Marat, au lieu d'être publiés comme précédemment dans le format in-octavo, le furent in-plano , c'est-à-dire en affiches ou placards, les 28 et 3o août, les 2, 8 et 10 septembre. Deux autres affiches parurent encore les 18 et 20 septembre, mais chacune fut réimprimée le lendemain dans le format ordinaire du journal VAmi du peuple, sous les numéros 683, du mercredi 19, et vendredi 21 septembre 1792.
Voyons enfin la part réelle de l'ami du peuple dans cette nouvelle période si fertile en émotions populaires.