‹ Jean-Paul MaratChapitre 5 sur 30 · XXII. Brune · texte numérisé non relu

XXII. Brune

« Excellents patriotes, qui marcheront toujours avec les intrépides défenseurs de la patrie.

« Mes amis,

« Je finirai par vous rappeler Vami du peuplezvous connaissez ce qu'il a fait pour la patrie, peut-être ignorez-vous ce qu'il fera encore pour votre bonheur -, la gloire d'être le premier martyr de la liberté lui suffit, tant pis pour vous si vous l'oubliez. »

On sent que la lutte est acharnée; c'est que pour chacun il y va de la vie. Si les patriotes triomphent au scrutin, c'en est fait des suppôts de la royauté et du principe monarchique ; si au contcaire ce sont les royalistes qui l'emportent , c'en est fait des meilleurs patriotes , c'en est fait de la démocratie et de la liberté.

Les 3i août et i" septembre 1792 sont employés à la discussion publique des candidats-, la fièvre politique s'accentue chaque jour davantage ; toutes les espérances se tournent vers les électeurs.

Le dimanche 2 septembre, nombre d'électeurs se rendent à l'assemblée électorale; chacun brûle du désir de justifier la confiance de ses concitoyens, de manifester son droit , de faire triompher les candidats qui représentent le mieux ses idées, ses principes politiques. Chacun a dressé sa liste Mais, que

se passe-t-il ? . . . Des groupes nombreux et animés encombrent les abords du lieu de réunion ; chacun se presse , et la foule devenue compacte , immobile , semble écouter un orateur... Non, c'est un citoyen qui fait â haute voix la lecture d'un nouveau Placard

de l'ami du peuple qui se termine par un Avis au corps

ÉLECTORAL (l).

A LOUIS-PHIMPPE-JOSEPH d'oRLÉANS ,

Prince français.

(2 septembre 1792. — In-plano à 3 colonnes.)

a Peu après la prise de la Bastille, ayant à combattre la municipalité parisienne, qui s'élevait contre la hardiesse de ma censure, je lui déclarai que j'étais Vœil du peuple, et que je croyais ma plume plus nécessaire à la liberté qu'une armée de cent mille hommes. Les sommes immenses, que les fripons au timon des affaires ont dilapidées pour empêcher la circulation de mes écrits et en détruire l'influence, n'ont que trop justifié cette opinion.

(■<■ Trois ouvrages, jugés de la plus grande utilité dans les conjonctures actuelles, tant pour préparer les travaux de la Convention nationale, que pour former l'esprit public et souffler dans tous les cœurs le feu sacré de la liberté, en éclairant la nation sur ses droits, sur les artifices employés par ses infidèles mandataires pour la remettre sous le joug , sur les moyens de faire cesser les désordres de l'anarchie, d'arrêter le cours des 'machinations et d'établir enfin le règne de la justice , n'attendent pour paraître que les fonds nécessaires à leur impression \ car j'ai déjà obtenu ou plutôt conquis

(i) Bien que la question électorale prime celle du prince français, nous n'avons pas voulu, dans l'intérêt même du document qui va suivre, mutiler cette nouvelle affiche de Marat, une des plus rares et des plus curieuses relativement aux absurdes accusations de la femme Roland.

une imprimerie nationale. Ils auraient dû m'être accordés sur les 100,000 livres mises à la disposition du ministre de l'Intérieur pour les écrivains qui travaillent à l'instruction publique.

« Je m'étais flatté que le sieur Roland, si empressé de favoriser les illuminés et les endormeurs (i), barbouilleurs de papier dévoués à ses ordres , saisirait avec empressement l'occasion que je lui fournissais de s'honorer aux yeux de la nation, par un emploi judicieux et vraiment civique d'une partie de cette somme, surtout après s'être compromis en montant une imprimerie aristocratique , car il passe pour certain qu'il a fourni sept presses aux frères Reigner , imprimeurs du Cercle social.

<( Qu'à fait le bonhomme ? Il n'a pas repoussé directement ma demande, mais il a mis en avant mille prétextes ministériels. Pressé par Fréron de concourir à la publication de mes écrits patriotiques, il parut céder un moment, et la femme Roland, qui mène les affaires , sous son directeur Lanthenas , convint avec Fréron de couper court à toute difficulté , en faisant appuyer ma demande par ma Section pour l'absolution de son mari auprès de ses confrères Brissotins. Le 28 du mois dernier , l'assemblée générale de la Section de Marseille prit à cet égard l'arrêté de nommer six commissaires pour porter son vœu au ministre de l'Intérieur , arrêté aussi honorable pour l'ami du peuple que pressant pour l'automate ministériel. Fréron étant absent , Danton le remit à Roland , en renouvelant ses instances. Roland le porta au conseil exécutif, qui

(i) Les Lanthenas, les Girey-Dupré, les Louvet et autres écrivailleurs Brissotins ( note de Marat).

décida , pour couvrir sa malveillance , de renvoyer à l'examen de la Section mes manuscrits, qui étaient entre les mains du ministre de l'Intérieur; c'était me renvoyer aux calendes de mars, ou plutôt au jugement dernier , vu la grandeur de ces ouvrages et la multiplicité des affaires dont ma Section est accablée.

« Comme je n'aime point perdre le temps à valeter, je romps ici avec Roland , pour m'adresser à vous , Louis-Philippe d'Orléans, vous que le ciel a comblé des dons de la fortune, vous à qui la nature donna en partage l'âme d'un simple citoyen , vous à qui la sagesse doit donner le cœur d'un franc patriote *, car , comment se le dissimuler, dans l'état actuel des choses, vous ne pouvez plus faire votre salut qu'avec les sans-culottes ?

Il Vous en êtes l'émule, soyez-en le bienfaiteur; au nom de la patrie, concourez aujourd'hui à la propagation des lumières nécessaires au salut public, en fournissant à Pami du peuple les moyens de mettre ses ouvrages au jour sans délai. La modique somme de ï 5,000 livres suffira pour l'achat du papier et à la paie de la main-d'œuvre; qu'elle soit confiée au Comité de surveillance de la section de Marseille , qui la délivrera à mesure, en justifiant de l'emploi. Si vous le trouvez bon, un nombre d'exemplaires équivalent à cette somme, et portés au prix coûtant, sera distribué gratis , et en votre nom , aux citoyens de tous les départements hors d'état d'en faire l'acquisition , ou bien la somme vous sera remboursée sur le produit de la vente; l'ami du peuple ne demande ces secours qu'à titre d'avances, et il se flatte de les obtenir de votre civisme. Dénués d'argent pour le service de leurs maîtres, les généraux espagnols trouvaient des sommes

considérables sur leurs moustaches ; pour toute sûreté, l'ami du peuple vous engage sa réputation civique. Sera-t-il refusé de vous ?

a AVIS AU CORPS ELECTORAL.

ce En faisant la liste des candidats que j'ai proposés , j'ai éprouvé non l'embarras des richesses, mais la détresse de la misère. Après avoir désigné treize patriotes bien prononcés, qui ne s'étaient jamais démentis, j'ai été aux informations et j'ai indiqué, sur la garantie de plusieurs citoyens sûrs , quelques candidats que j'ai vus dès lors à l'œuvre, et quelques autres auxquels doivent être préférés des hommes plus instruits et plus énergiques, dont les noms me sont revenus.

« Je viens d'apprendre que le sieur Tallien a toujours été l'âme damnée de Rœderer, qu'il s'est opposé, dans le temps , avec fureur à la fête de Château-Vieux ; qu'il a combattu avec opiniâtreté la proposition , faite au corps électoral, de manifester son vœu pour la proscription des trophées élevés à la mémoire de l'indigne maire d'Étampes et déposés au Panthéon. Si mon jugement est de quelque poids auprès des amis de la liberté, je dirai que depuis quatre jours que j'examine sa conduite dans les assemblées du corps électoral, je n'en ai été guères moins scandalisé que de celle de Duga^on ; leur manière de se produire , quelques motifs qu'ils lui donnent, ne passera jamais que pour le manège d'intrigants cupides qui cherchent des places et qui sont au désespoir de les voir échapper.

« Je rétracte pareillement mon suffrage à Vitet ^ à Coffinhal et à Mar guère.

« Je recommande donc à mes frères les électeurs :

ÉCOLE DU CITOYEN. lOg

« Panis, l'un des sauveurs de la patrie la nuit du g, lequel a rallié les fédérés aux patriotes des faubourgs, fait distribuer 5,ooo cartouches aux Marseillais, contre les réclamations de son collègue Sergent^ qui s'est montré ensuite assez chaud patriote depuis le lo.

« L'abbé Verteuil^ qui a servi la patrie de sa plume et de son bras , qui n'a jamais dévié un moment, et qui ne marche pas moins le premier à la tête d'un canon, qu'il ne démasque les traîtres dans ses écrits.

c< Fréron^ l'orateur du peuple, digne collègue de l'ami du peuple , ayant partagé partie de ses dangers , et, comme lui, frappé plusieurs fois d'anathème.

« Le père Raffron du Trouillet, qui conserve, en dépit des ans, la ferveur du civisme et la vigueur de la raison.

« Laignelot ; J. Pierre Duplain; Paris, le greffier ; Lhuillier , de la section de Mauconseil ; Fauchet , homme de lettres; Boucher de Saint- Sauveur ; Fourcroy, médecin ; Vachard , électeur ; Deforgues ; Guermeur; David, peintre.

« Citoyens, Pétion va donner sa démission -, l'homme le plus digne de le remplacer dans un emploi aussi important à la sûreté publique , et dont les fonctions épineuses n'exigent pas moins d'énergie que de talents, Qst Panis ^ l'administrateur. Son civisme s'est conservé pur à travers tous les orages de la Révolution. Citoyens, votre triomphe dépend du choix que vous ferez, car vous êtes encore environnés d'ennemis redoutables , qui n'attendent que l'élection de quelque patriote faible et suspect, pour se relever et vous écraser. »

— En attendant que le dépouillement du scrutin fasse connaître les nouveaux députés de Paris à la Convention nationale, portons nos regards sur un grand événement qui s'accomplit en ce moment même dans les prisons de la capitale , où les satellites du despote et les conspirateurs sont massacrés par le peuple, las de n'être pas vengé par la justice régulière.

Il n'est aucun événement de la Révolution qui soit plus controversé , sous le rapport des motifs qui l'ont amené ; aucun dont la cause retombe plus directement sur Marat que celui-ci. Aussi, laisserons-nous reposer dans l'oubli les appréciations partiales des contemporains , et celles plus partiales encore de leurs commentateurs.

Ouvrons les annales de l'histoire , citons les faits ; que le grand jury national se forme, son verdict sera celui de la postérité.

L'Assemblée nationale, battue par la tempête révolutionnaire du 10 août 1792, décréta le 11 qu'une cour martiale serait instituée pour juger les satellites du despote pris les armes à la main, contre le peuple, dans la journée du 10. Mais, revenue peu à peu des transes que lui avait causées la victoire du peuple , elle ne chercha plus qu'à gagner du temps, et traîna si bien les choses en longueur, que le 14 elle n'avait rien organisé encore relativement au tribunal suprême.

Exaspéré de ce sommeil volontaire du Législateur , quatre députations de la Commune et des fédérés se présentent successivement à l'Assemblée nationale dans la séance du 14, au soir, pour presser l'Assemblée de faire connaître le mode définitif d'après lequel on doit enfin juger les conspirateurs et les traîtres de la journée du 10; mesure d'autant plus urgente, que

ÉCOLE DU CITOYEN.' l3l

540 passe-ports délivrés dans la matinée même , démontrent que les coupables cherchent à se soustraire , par la fuite , au châtiment qui les attend.

Le lendemain matin, i5 août, le décret est enfin rendu. Décret contre lequel la Commune vient réclamer le soir même , attendu qu'il ne frappe que les seuls coupables de la journée du 10, mettant ainsi les principaux et les plus redoutables conspirateurs à l'abri du glaive de la justice populaire.

La mesure dilatoire prise par l'Assemblée, et contre laquelle les commissaires de la Commune viennent de réclamer, favorisait au mieux la fuite des conspirateurs, et montre clairement l'intention du Législateur d'éluder la Cour martiale, qu'il a d'abord décrété ; ses actes subséquents vont lever le voile qui cache encore cette triste vérité. Dans la même séance, l'Assemblée adopte à l'unanimité la proclamation d'une Adresse aux citoyens de Paris; laquelle expose les inconvénients qui résulteraient d'un tribunal suprême, et conclut à renvoyer les prévenus devant le tribunal criminel ordinaire, assisté d'un nouveau jury, nommé par les sections, sans recours en cassation.

Glissons sur les plates flagorneries adressées au peuple dans cette Adresse; elles décèlent la bassesse de Brissot, son rédacteur, et celle aussi de ceux qui l'ont votée. Par contre , elles font sentir plus que jamais aux amis de la patrie la nécessité de contraindre les mandataires du peuple à rentrer dans le devoir.

Le 1 7 , à dix heures du matin , un représentant de la Commune se présente à la barre de l'Assemblée nationale : « — Comme citoyen , dit-il , comme magistrat du peuple , je viens vous annoncer que ce soir , à minuit , le tocsin sonnera, la générale battra. Le peuple

est las de n'être pas vengé. Craignez qu'il ne fasse justice à lui-même. Je demande que sans désemparer vous décrétiez qu'il sera nommé un citoyen par chaque Section pour former le Tribunal criminel. Je demande qu'au château des Tuileries soit établi ce tribunal. »

Vers la fin de cette même séance , une députation des citoyens nommés pour former le nouveau jury d'accusation et de jugement paraît à la barre : « — Je suis député par le jury d'accusation , dont je suis membre, pour venir éclairer votre religion, car, dit l'orateur, vous paraissez être dans les ténèbres sur ce qui se passe dans Paris. Un très-petit nombre de juges du Tribunal criminel jouit de la confiance du peuple. Si avant deux ou trois heures le directeur du jury n'est pas nommé , si les jurés ne sont pas en état d'agir, de grands malheurs se promèneront dans Paris. Nous vous invitons à ne pas vous traîner sur les traces de l'ancienne jurisprudence. C'est à force de ménagements que vous avez mis le peuple dans la nécessité de se lever. »

Pour ceux que les faits de la journée du 17 août ne convaincraient pas du mauvais vouloir de l'Assemblée nationale et de l'extrême mécontentement du peuple , nous n'avons rien de plus à dire.

Affronter l'opinion qu'on a soulevée contre soi ou demander de nouveaux délais , c'était se perdre , l'Assemblée ne s'y méprit pas; aussi le décret demandé avec instance , par les mandataires de la Commune , fut-il aussitôt adopté.

Nous avons suivi, jour par jour, le Législateur dans ses actes; voyons maintenant comment fonctionne son Tribunal criminel , qu'une Cour martiale devait remplacer et]qu'un Tribun populaire eût remplacé mieux encore.

ÉCOLE DU CITOYEN. Il3

A la date du 3o août 1792, on lit au Moniteur : « Depuis que le jury spécial pour juger les conspirateurs du 10 août est en activité, quatre jugements seulement ont été rendus à ce Tribunal. D'Anglemont, convaincu d'embauchage ; Laporte , intendant de la list-e civile , convaincu de conjuration ; Durosoy , auteur d'une feuille royaliste intitulée : La Galette de Paris, ont été exécutés ; d'Ossonville , agent de l'ancienne police, prévenu de complicité avec d'Anglemont, a été acquitté.

Le Moniteur publie aussi , d'après tous les journaux, que d'Affry , colonel des Suisses , a été également acquitté.

Enfin, le Moniteur du i" septembre annonce officiellement que Montmorin, gouverneur du château royal de Fontainebleau , inculpé d'après une lettre trouvée aux Tuileries, est déchargé d'accusation par le jury spécial. Ajoutons immédiatement que cet acquittement souleva si fort l'indignation du peuple contre les juges, que ceux-ci durent faire reconduire Montmorin dans sa prison et le niinistre de la Justice ordonner la révision du procès.

Aux motifs de mécontentement que donne un Tribunal qui ne fonctionne pas selon les terribles nécessités du moment', à l'inquiétude que cause un Législateur secrètement dévoué à la monarchie, et au despote qu'il a soustrait à la vengeance du peuple, se joint une anxiété générale , causée par la crainte de l'invasion étrangère.

Au milieu d'une agitation toujours croissante, on apprend à Paris, le 25 août, au soir, la capitulation honteuse de Longwy. Aussitôt un cri de douleur et d'indignation s'élève de toutes parts. Comment se fait-il

que l'ennemi se soit si promptement emparé d'une place qui devait être pour lui un obstacle redoutable ? Il est aisé de percer ce mystère...

A la nouvelle de cette lâche trahison , Marat , Deforgues , Leclerc , Duffort et Cally sont adjoints au Comité de salut public de la Commune révolutionnaire, qui ordonne la fermeture des barrières , le désarmement et l'incarcération des suspects. L'Assemblée nationale prononce peine de mort contre quiconque parlera de se rendre à l'ennemi ; décrète , en outre , une levée immédiate de 3o,ooo hommes dans Paris et les environs. Le pouvoir exécutif ordonne que les 3, 600 grenadiers et chasseurs de la garde nationale parisienne se tiennent prêts à partir; que les fédérés marseillais, bretons et autres, ainsi que les 2,000 hommes de gendarmerie nationale, qui tous ont si puissamment concouru à la victoire du i o août , se Joindront au premier corps. — ■ « Il faut , dit Danton , que ceux qui sont armés volent aux frontières. Comment les peuples qui ont conquis la liberté l'ont-ils conservée? Ils ont volé à l'ennemi et ne l'ont point attendu. Que dirait Iq,^ France si Paris ^ dans la stupeur , attendait l'arrivée des ennemis ? »

Le i" septembre, l'ennemi qui a franchi nos frontières s'avance sur Verdun. Encore quelques étapes, et ils sont au cœur de la France , dans le sein même de Paris, qu'ils ont menacé d'une subversion totale.

Le 2 septembre au matin, Danton, à l'Assemblée nationale , occupe la tribune : — « Il est bien satisfaisant , Messieurs , pour les ministres du peuple Hbre , d'avoir à lui annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s'émeut, tout s'ébranle , tout brûle de combattre. Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis. Vous savez que la garnison

ÉCOLE DU CITOYEN. Il5

a juré d'immoler le premier qui proposerait de se rendre.

t Une partie du peuple va se porter aux frontières , une autre va creuser des retranchements, et la troisième , avec des piques , défendra l'intérieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les commissaires de la Commune vont proclamer, d'une manière solennelle, l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la défense de la patrie. C'est en ce moment , Messieurs , que vous pouvez déclarer que la capitale a bien mérité de la France entière.... Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme , c'est le pas de charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre , Messieurs , il nous faut de l'audace , encore de l'audace, toujours de l'audace^ et la France est sauvée. »

— Au même moment est affichée sur les murs de Paris la proclamation de la Commune :

« Aux armes!., citoyens... Aux armes! l'ennemi est à nos portes.

« Le Conseil général arrête :

« i' Les barrières seront à l'instant fermées;

({ 2° Tous les chevaux en état de servir à ceux qui se rendent aux frontières seront sur-le-champ requis;

{{ 3' Tous les citoyens se tiendront prêts à marcher au premier signal;

« 4° Tous les citoyens qui, par leur âge ou leurs infirmités , ne peuvent marcher en ce moment , déposeront leurs armes à leur Section , et on armera ceux qui se destinent à marcher aux frontières;

« 5° Tous les hommes suspects Ou qui, par lâcheté, refuseraient de marcher, seront à l'instant désarmés;

« 6° Vingt-quatre commissaires se rendront sur-le-

Il6 JEAN-PAUL MARAT.

champ aux armées pour leur annoncer cette résolution , et dans les départements voisins pour inviter les citoyens à se réunir à leurs frères de Paris et marcher ensemble à l'ennemi ;

t: 7° Le comité militaire sera permanent... ;

« 8" Le canon d'alarme sera tiré à l'instant , la générale sera battue dans toutes les Sections pour annoncer aux citoyens les dangers de la patrie. »

A deux heures précises la générale bat, le tocsin sonne, le canon d'alarme se fait entendre. De tous côtés on s'agite , on s'empresse , on s'arme •, de tous côtés rayonnent sur le visage des défenseurs de la patrie l'enthousiasme de la Hberté et le désir de la vengeance •, dans quelques groupes, on commente avec inquiétude la nouvelle de la veille, on calcule avec effroi le peu de distance qui sépare encore de la capitale les ennemis qui s'avancent triomphants. Dans les prisons , les conspirateurs , à la nouvelle de nos désastres , font éclater une joie féroce et des menaces qui révèlent aux amis de la patrie de terribles représailles. Alors, les défenseurs de la patrie, que des périls imminents pressent de toutes parts, exaspérés contre les suppôts de la tyrannie qui les menacent audacieusement, s'écrient : Marchons à l'ennemi, mais ne laissons pas derrière 710US ces brigands pour égorger nos femmes et nos enfants. Et, n'écoutant que la voix impérieuse de la nécessité et du salut public , se précipitent furieux dans les prisons et font eux-mêmes justice des nombreux traîtres qu'elles renferment.

Telles sont, au vrai, les causes qui successivement ont provoqué et amené les massacres de septembre. Où donc, jusqu'à présent, est la part si directe que l'on a faite à Marat dans ces vengeances populaires?

Résulte-t-elle de ses écrits comme publiciste politique ? Non, car Marat n'a «cessé, depuis la Révolution, de réclamer un tribunal d'État pour faire justice des ennemis du peuple, et de guerre lasse, un tribun populaire pour marquer les seuls traîtres à immoler au salut public , afin d'éviter les malheurs qu'entraîne avec soi le désespoir et l'aveugle vengeance d'un peuple réduit à la cruelle nécessité de se faire justice à luimême. « Si le glaive de la justice frappe enfin les machinateurs et les prévaricateurs, on n'entendra plus parler d'exécutions populaires », disait encore Marat, le 16 août, lorsqu'il espérait de l'Assemblée nationale un tribunal équitable et inflexible. Mais les juges se sont montrés faibles, lâches ou corrompus; le peuple leur a arraché le glaive et a fait justice lui-même, « cruelle ressource que la loi de la nécessité peut seule commander à un peuple réduit au désespoir et que le sommeil volontaire des lois justifie toujours. »

Qui de Marat ou de l'Assemblée nationale avait jugé logiquement ? Il ne tenait qu'à celle-ci que prompte justice soit rendue au peuple; mais, craignant pour elle-même , elle a fait violence au vœu et au droit du vainqueur-, cette félonie a préparé l'hécatombe qui a englouti ses complices , elle la couvrira d'un opprobre éternel aux yeux de l'impartiale postérité.

Tour à tour nous avons examiné les actes de la Commune , de l'Assemblée et du Tribunal ; pour compléter cet ensemble de documents historiques et pour corroborer les faits , il nous reste à produire la pièce officielle qui les résume sous leur vrai jour. ,

Le document qui va suivre est une lettre circulaire du Comité de salut public, séant à la Mairie de Paris, adressée au peuple français le 3 septembre 1 792 :

Il8 JEAN-PAUL MARAT.

Page 1