‹ Jean-Paul MaratChapitre 9 sur 30 · AUX AMIS DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

AUX AMIS DE LA PATRIE

( i8 septembre 1792. — In-plano à 3 colonnes, papier bleu.)

a 11 y a trois semaines que le citoyen Danton , ministre de la justice, donna l'assurance solennelle à l'Assemblée générale de la Section de Marseille que tous les généraux et états-majors de nos armées allaient être licenciés , pour leurs éternelles perfidies. Il y a quinze jours qu'il assura le Comité de surveillance séant à la Mairie , que les ordres pour leur licenciement étaient prêts à partir. Il y a trois jours qu'il assura plusieurs électeurs, dans la salle des Jacobins, que les ordres étaient partis pour licencier Luckner. Ses collègues se sont sans doute joués de lui, puisque Luckner est toujours en place. Voici des preuves de la scéléra-

l52 JEAN-PAUL MARAT.

tesse de -ce généralissime, auquel sont confiées les destinées du peuple français :

« Extrait d'une lettre écrite par le sieur Frochot au sieur Blanchot , et communiquée au Comité de surveillance de la Section des Amis de la patrie, ci-devant du Ponceau , en date du 1 5 septembre

« Celle-ci est pour vous donner des nouvelles de mon arrivée à Châlons, où nous avons été très-mal reçus des bourgeois et de Luckner, parce que nous lui avons fait voir qu'il trahissait la nation. Voyant former un camp autour de Meaux par les troupes en habit rouge, tant Petits-Suisses qu'Irlandais, nous en avons arrêté et désarmé deux cents à Épernay , avec un tonneau de cocardes blanches , lesquelles sont de cuir et viennent de chez le sieur Anglos, rue Guérin- Boisseau , cour du chantier. Nous les avons conduits à Châlons devant Luckner, qui a voulu nous faire camper tout de suite, sans aucuns préparatifs; il paraît très-fâché que nous ayons- ramené tous les volontaires qu'il renvoyait de l'armée avec des passe-ports, pour se réunir en grand nombre vers Paris, auxquels nous avons fait rebrousser chemin. Les bourgeois de Châlons sont tous gangrenés d'aristocratie. Nous n'avons pu leur faire crier une seule fois vive la nation. Ils nous écorchent tous vifs. Tout est hors de prix : le vin à dix-huit sous , la viande à onze sous , le pain , quatre sous et demi la livre; enfin, on ne peut pas y vivre. Je crois que nous devons partir pour Metz au premier moment, pour former la queue de l'armée avec beau-

ÉCOLE DU CITOYEN. l53

coup de volontaires, et nous n'avons que six pièces avec nous. Nous sommes déjà vendus, à ce que je prévois, par la trahison qui y règne. Rien autre chose à vous apprendre, sinon des têtes que nous avons fait couper à Meaux et à Châlons.

« Cette lettre est timbrée de Châlons, n° 49, et datée du 1 1 septembre 1 792 .

« Fait au Comité de surveillance des Amis de la patrie^ ci-devant du Ponceau.

« Signé : Dupré, commissaire. Pour copie conforme à l'original, enregistré B., n° 60. Signé : Dupont, commissaire.

« Nous prévenons les administrateurs que l'on doit nous donner des renseignements des ouvriers qui ont travaillé aux cocardes chez ledit sieur Anglos.

a Citoyens, nous sommes trahis de toutes parts, tous les projets désastreux de Lafayette sont renoués et poursuivis avec une ardeur opiniâtre. La levée du camp de Maulde en est un exemple alarmant. Effectuée par les ordres de Labourdonnaye et de Moreton (i), Chabrillan, sans aucune raison d'utilité et de nécessité, elle ne l'a été que pour faire tomber entre les mains de l'ennemi nos magasins d'avoine et de fourrages, dont il manquait absolument (2), faire égorger la faible

(i) Au lieu d'avoir commencé par mettre à couvert les magasins^ on les a laissés sous une faible garde. A trois heures, on a levé le camp, en laissant 1,200 hommes pour défendre Saint-Amand ; deux heures après, on a retiré 900 hommes ; dans la nuit, les 3oo hommes restants ont été massacrés et 2,000 chariots d'avoine et de fourrage ont été enlevés. Faits certifiés par deux commissaires sur lesquels on peut faire^ fond.

(2) Le citoyen Lapoipe assure que les ordres ont été donnés par le

l54 JEAN-PAUL MARAT.

garde qu'on y a laissée , découvrir le pays , morfondre les troupes qui s'y rendaient et qui n'ont plus retrouvé leurs bataillons.

(( Ce n'est pas tout : Maubeuge est investi , on en a retiré les troupes de ligne , et on n'y a laissé qu'un bataillon de volontaires.

(( Vo3^ons leurs projets. On nous annonce chaque jour des succès brillants, on fait mille éloges de Dumouriez pour le populariser, on nous assure que nos armées réunies ont cerné les Prussiens -, le fait est que nous n'avons que peu de forces à leur opposer. Six cent mille gardes nationaux ont marché aux frontières, à peine s'y en trouve-t-il cent cinquante mille, encore la plupart mal armés. Que sont devenues ces immenses légions ? Le voici : au lieu de les organiser à Paris , on les a fait rejoindre en détail ; nombre de mauvais citoyens se sont enrôlés pour escroquer les quarante livres d'engagement. Nombre de bons citoyens ont été détournés sur les routes par des embaucheurs aristocrates ; nombre de volontaires ont été renvoyés chez eux par les généraux traîtres à la patrie; enfin, nombre de scélérats déguisés en gardes nationaux ont passé à l'ennemi. C'est ainsi que nos armées se sont fondues.

u Observez bien que le camp de Soissons est composé de douze mille recrues , dont quatre mille seulement sont en état de porter les armes et dont à peine six cents sont armées. N'oubliez pas que c'est l'infâme Ghadlas qui en est le commandant et le scélérat Orly qui en est le commissaire. Ces scélérats disent aux volontaires : retournez dans vos foyers.

conseil de guerre , composé de Moreton , de Gelin , de Lamarlicrc , Beurnonville , et Malus, commissaire ordonnateur.

ÉCOLE DU CITOYEN. l55

V. Observez bien encore que ce n'est que depuis trois jours que l'on commence à préparer les effets de campement dans nos armées.

a Ainsi, jusqu'à ce jour nous avons été trahis par les ministres, les corps administratifs, les officiers généraux, les commissaires des guerres et la majorité pourrie de l'Assemblée nationale , centre de toutes les trahisons. Nous le sommes actuellement par nos états-majors et peut-être par le ministre de la guerre. Servan n'est-i. qu'inepte ? C'est ce que je ne veux point décider encore.

« Poursuivons :

« L'horrible complot d'exterminer les amis de la liberté est renoué , il éclate de toutes parts. Enfanté dans les conciliabules nocturnes du royalisme expirant , il paraît avoir son foyer dans la commission extraordinaire et dans le cabinet du sieur Roland , ministre de l'Intérieur; il paraît étendre ses ramifications dans nos armées , dans les directoires de départements , dans les cliques aristocratiques des Sections de la capitale-, il paraît se mûrir dans l'ombre du mystère jusqu'à ce qu'il soit prêt à être consommé.

« Amis de la patrie, suivez le fil de ces faits.

« Pour consommer votre perte , il faut avant tout vous plonger dans une fatale sécurité, vous enlever vos défenseurs , et vous séduire par les marques d'une fausse pitié qu'ils ont fait éclater en faveur des ennemis de la Révolution.

« Depuis longtemps Roland l'endormeur (i), con-

(i) Roland n'est qu'un frère coupe-choux que sa femme mène par l'oreille; c'est elle qui est le ministre de l'Intérieur, sous la main de son directeur, l'illuminé Lanthenas, agent secret de la faction Guadet- Brissot (note de Marat).

Barbaroux avoue, dans ses Mémoires, que c'est à sa femme que Ro-

ï5Ç JEAN-PAUL MARAT.

juré avec les traîtres de l'Assemblée nationale, vous verse l'opium à pleines mains.

<i N.B. La femme Roland, ministre de l'Intérieur, sous son directeur Lanthenas , espérant invalider les dénonciations de l'ami du peuple et démentir les faits, a eu l'impudeur d'insinuer que mes écrits ne sont pas de moi , mais de quelque méchant qui usurpe mon nom et qui pourrait bien être payé par Brunswick. Ce petit tour de bâton ministériel ne lui réussira pas , et voici pourquoi : c'est que ne voulant pas voler l'argent de Brunswick et des Gapets fugitifs dont ce général défend la cause , je conjure tous les amis de la patrie de solliciter un décret qui mette à prix la tête des Gapets et de Brunswick. Que dites-vous de mon ingratitude, dame Roland ?

« Citoyens , comparez ces nouvelles alarmantes à l'opium du Bulletin de l'Assemblée, aux déceptions du Conseil provisoire , et jugez dans quelles mains sont remises vos destinées.

« Un mot à la femme Roland.

ce Vous êtes priée de ne plus dilapider les biens de la nation à soudoyer deux cents mouchards pour arracher les affiches de l'ami du peuple.

« Citoyens , vous êtes requis , au nom de la patrie , de corriger ces mouchards , s'ils ont l'audace de reparaître.

land a dû son couragelet ses talents ( voyez Mémoires de Pétion , Buzot et Barbaroux, i vol. in-S", publié par Dauban, 1866, p. 339). — Note du bibliographe de Marat.

« Piège redoutable.

^- « Le projet des membres gangrenés de la législature actuelle est de placer la Convention nationale dans la salle du manège des Tuileries, dont les tribunes ne contiennent que trois cents spectateurs , et qui se trouveraient toujours remplies de trois cents mouchards des pères conscrits contre-révolutionnaires et des ministres corrompus.

« Il importe que la Convention nationale soit sans cesse sous les yeux du peuple , afin qu'il puisse la lapider si elle oublie ses devoirs. Ainsi , pour la maintenir dans le chemin de la liberté , il faut indispensablement une salle dont les tribunes contiennent quatre mille spectateurs. Cette salie devrait déjà être faite , je demande qu'on y travaille sans relâche. »

— Le résultat des élections à la Convention nationale offrait alors autant d'inquiétude que les affaires de l'État et le théâtre de la guerre.

A l'ouïe du mode d'élection des députés à la Convention, l'ami du peuple avait jeté les hauts cris. Il avait prévu les cabales odieuses qui agiteraient les électeurs, les moyens de séduction qui seraient employés pour les corrompre , et il avait résous l'objection élevée contre les nominations faites immédiatement par les citoyens assemblés dans leurs sections, en présentant un mode d'élection qui réunît à sa précieuse simplicité l'avantage inestimable de prévenir la perte de temps , les scènes scandaleuses qu'entraîne presque toujours la discussion des candidats , les sophismes dont ils se servent pour repousser les inculpations , et

l58 JEAN-PAUL MARAT.

la fausse opinion qu'en prennent ordinairement les électeurs.

Aussi Marat pouvait-il dire : « Ce que j'ai prévu est arrivé dans tous les points de l'empire : l'intrigue , la fourberie et la vénalité se sont réunies pour influencer les corps électoraux et porter à la Convention nationale des hommes flétris par leur incivisme, des hommes pervers , l'écume de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative. Qui croirait qu'au nombre des députés se trouvent des Malouet, des Rabaut, des Thouret, des Target, des Pastoret, des Condorcet, des Dumolard , des Gastel , des Vergniaud , des Guadet, des Lacroix, des Brissot.

« Français , qu'attendez-vous d'hommes de cette trempe ? Ils achèveront de tout perdre , si le petit nombre des défenseurs du peuple appelé à les combattre n'ont le dessus et ne parviennent à les écraser. Si vous ne les environnez d'un nombreux auditoire, si vous ne les dépouillez du talisrnan funeste de l'inviolabilité j si vous ne les livrez au glaive de la justice populaire dès l'instant qu'ils viendront à manquer à leurs devoirs, abuser de Votre confiance et trahir la patrie , c'en est fait de vous pour toujours. Gardez-vous donc de placer la Convention nationale dans l'air pestiféré du manège des Tuileries. Préparez-lui un local assez vaste , parfaitement à découvert et absolument sans gardes , de manière que les députés soient sans cesse sous la main du peuple et n'aient jamais d'autre sauvegarde que leur civisme et leur vertu...

« Citoyens, qui fondez tout votre espoir sur la Convention nationale , souvenez-vous que la bonté de ses opérations dépend uniquement de l'énergie que vous montrerez pour être libres. Si vous êtes déterminés

à tout braver pour le devenir, vous le serez enfin sous peu de jours ; votre audace seule peut étouffer tous les complots et couper le fil à toutes les machinations tramées pour vous remettre sous le joug. Soyez donc debout jusqu'à ce que la Constitution soit refondue, et pressez-en l'achèvement par votre ardeur. C'est l'affaire de six mois, si vos représentants veulent s'entendre, et vous seuls pouvez les forcer à ne pas consumer le temps en vaines altercations. Voici la plus glorieuse époque de la Révolution ; elle en sera la plus salutaire si vous ne vous laissez pas égarer par les ennemis cachés de la patrie, qui s'agitent de mille manières pour vous diviser et vous priver de vos plus zélés défenseurs. N'oubliez donc jamais que si le travail de la Convention nationale est manqué , vous allez tomber dans la plus affreuse anarchie. Déchiré par des factions intestines, l'État sera en proie à toutes les horreurs de la misère , de la famine , de la guerre civile ; et après cinquante ans de désastres et de calamités , vous serez enfin forcés de vous reposer sous le despotisme , si vous ne devenez auparavant les esclaves ou les victimes des tyrans ligués pour vous remettre dans les fers.

D'événements en événements, nous voici arrivé au 1 9 septembre 1 792 ; deux jours seulement nous séparent de l'ouverture de la Convention nationale , de qui va dépendre et le salut de la patrie et celui de la liberté. En attendant les actes importants qui vont se produire, faisons trêve aux généralités historiques pour faire connaître une nouvelle affiche de Marat, la dernière qui soit connue , et qui , réimprimée sous le numéro 685 de l'Ami du peuple, forme aussi le dernier numéro de cette première série du journal de Marat.

l6o JEAN-PAUL MARAT.

M ARAT , l'ami du peuple , à maître Jérôme Piîtion, maire de Paris,

( 19 septembre 1792. In-plano à 3 col., papier jaune ocre.)

« Quelques sages, surpris de vous voir toujours si bien frisé, dans ces temps d'alarmes, me prient de vous faire souvenir du prix du temps, surtout pour un premier magistrat municipal, dont tous les moments appartiennent au peuple.

« Plusieurs bons patriotes , alarmés de vous voir abandonner depuis si longtemps la Commune et les bureaux de la mairie, pour vous renfermer avec Brissot, Guadet, Vergniaud, Lacroix, Mindouze (i) et autres intrigants de leur espèce , me témoignent leurs craintes sur vos liaisons dangereuses.

a Une foule d'excellents citoyens , scandalisés de vous voir courir à la maison Commune pour dénigrer l'ami du peuple, en le peignant comme im fou atrabilaire , un ennemi de la nation , dans le temps même que les émissaires des Mindouze , des Lacroix , des Vergniaud , des Guadet , des Brissot , courent les sections pour les soulever contre lui et le faire exclure de la Convention nationale, demandent quelles sont vos vues en abusant de la sorte d'un reste de popularité pour diffamer le plus zélé défenseur du peuple. Serait-ce aveuglement ou lâche complaisance pour une faction qui vous conservait à la tête de la Commune , en demandant l'expulsion de la municipalité provisoire ?

(i) Encore dimanche dernier 16 septembre, Pétion a dîné chez Min* douze , avec la clique Brissot.

ÉCOLE DU CITOYEN. l6l

« Je cède à leurs instances et vous fais. ce placard amical; il formera ma confession de foi sur le bon homme Pétion.

« Avant le i®" août 1792, je ne vous connaissais encore que par votre conduite publique , dans laquelle je cherchai en vain des vues politiques , des vertus prononcées , de la fermeté , de l'énergie. Dans le cours de votre carrière sénatoriale , j'eus sujet plus d'une fois de vous rappeler aux principes. Vous vous êtes relevé avec éclat après le massacre du Champ-de-Mars , et la couronne civique vous fut décernée, à ma demande, par les bons citoyens , malgré l'opposition du sieur Mottier.

« A la nouvelle de votre élévation à la Mairie, j'éprouvai un sentiment douloureux; vous n'étiez pas à mes yeux l'homme qu'il nous fallait pour faire triompher la liberté ; je prévis la manière dont vous rempliriez les fonctions de cette magistrature , je rendis l'augure public par mes discours et mes écrits. C'est un bon homme , répondaient les citoyens instruits , et j'eus la douleur de voir que vous n'étiez pour eux qu'un pis aller.

« L'événement n'a que trop justifié mes tristes présages : vous vous êtes continuellement montré comme un homme indécis , faible , pusillanime , ennemi déclaré des mesures de vigueur que commandaient les dangers de la patrie , un hojnme sans vues , sans desseins , sans caractère ; vous avez même été au-delà du prognostic , en donnant dans tous les pièges des ennemis de la Révolution , en vous mettant vous-même en otage , la nuit du 9, dans le château des Tuileries. C'en était fait de nous ce jour-là, si quelques députés ne vous eussent appelé à la barre , et si la Commune , qui

connaissait votre timidité naturelle, ne vous eût consigné. Mesure vigoureuse qui fit trembler vos amis Brissotins; aussi se mirent-ils à cajoler le peuple et à le pousser à redemander son magistrat chéri , car ils savent très-bien qu'il n'y a que vous pour avancer leurs affaires.

« Au commencement d'août dernier, je vis Pétion pour la première fois. Sachant très-bien qu'il était continuellement obsédé par la faction Brissot, je voulus le sonder ; en conséquence , je lui demandai un rendezvous, sous prétexte d'obtenir un passe-port : il tint conseil et me renvoya au lendemain matin -, je fus reçu avec cette jovialité niaise qui le caractérise : c'est bien lui! ô c'est bien lui! s'écriait le bon homme, en me tenant dans ses bras. J'étais un peu surpris de ses caresses , je les attribuai à l'espoir qu'il avait de me voir partir bientôt ; ma conjecture se changea en certitude^ lorsque je vis son air se rembrunir, en m'entendant lui annoncer que je ne partais pas et en le pressant de me donner deux presses saisies chez Durosoy.

(c L'aveugle sécurité qu'il témoigna dans notre entretien eut lieu de m'étonner. Nous touchions au moment des grands événements -, il repoussa , en goguenardant , la nouvelle de l'invasion des Prussiens , de l'inaction desquels il se portait garant; il repoussa de même l'idée des perfidies des machinateurs du dedans, et en vrai donneur d'opium, selon sa louable coutume, il assura que le vrai moyen d'être enfin libres , invincibles et heureux, était de nous tenir tranquilles et unis , c'est-à-dire de laisser faire nos ennemis , en nous entendant avec eux. Il a fallu les cruels événements du lo pour prouver au public qu'il n'était qu'un

ÉCOLE DU CITOYEN. l63

rêveur, dont la sotte confiance nous avait exposés à être tous égorgés.

« Pétion est un bon homme, un homme probre, j'en conviens; il figurerait à merveille dans une place de juge de paix, d'arbitre, de caissier municipal , de recteur de collège, de receveur de district ; mais il a des yeux qui ne voient rien, des oreilles qui n'entendent rien , une tête qui ne médite rien -, il blanchit à la vue d'un sabre nu ; il veut réprimer les contrerévolutionnaires en les sermonant •, il prétend assurer le triomphe des patriotes en les attelant à des aristocrates, et sauver la patrie en criant aux uns et aux autres : paix là. Messieurs, entendons-nous et soyons frères.

a II m'a peint comme un fou (i) atrabilaire ou un ennemi cruel de la nation ; n'est-il pas étrange que ma folie m'ait fait dévoiler et déjouer tous les complots des conspirateurs, complots que sa sagesse ne lui avait pas même permis de soupçonner ? et n'est-il pas singulier que ma haine pour la nation m'ait porté à m'immoler pour la patrie , tandis que son civisme ne l'a pas même engagé à courir le moindre danger ?

« Qu'on me permette ici une observation. Après plusieurs traits de pusillanimité funestes , Pétion se montre une seule fois avec énergie, et l'ami du peuple, du fond de son ■ cachot , s'empresse de demander la couronne civique pour ce défenseur du peuple. Après trois ans de vie souterraine , environné d'espions , d'assassins , de misère et de tribulations , l'ami du peuple , respirant enfin en liberté, est appelé à soulager ses

(i) C'est l'épithète que les Marmontel , les Dalembert, les Condorcet et autres charlatans encyclopédiques donnaient à Jean-Jacc^ues.

frères du Comité de surveillance. A peine y est-il admis que les faux patriotes en prennent ombrage , que les ennemis de la patrie jettent les hauts cris ; et c'est Pétion, devenu leur organe sans s'en douter , qui met l'ami du peuple sous le couteau des faux patriotes , en le peignant comme un fou atrabilaire et le plus perfide des ennemis de la nation.

« Glissons sur ce cruel procédé , il y a trop longtemps que je suis abreuvé d'amertumes pour m'arrêter à cette' peccadille.

a Le maire de Paris est mal entouré : voilà la source de sa conduite bizarre, incertaine, pusillanime; voilà le principe de sa funeste sécurité.

« Quitte ta place , Pétion , et remets-la à des mains plus habiles et plus fermes ; ta bonhomie , ta faiblesse , ta crédulité , ton aveugle confiance ont fait longtemps notre malheur , elles finiraient par nous perdre. Les Brissotins te mènent par le nez , ils te tiennent le bandeau sur les yeux ; si l'ami du peuple ne se hâte de l'arracher, ils finiront par te faire demander la contrerévolution.

(( Encore un mot.

« Une seule réflexion m'accable, c'est que tous mes efforts pour sauver le peuple n'aboutiront à rien sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de la plupart des députés à la Convention nationale , je désespère du salut public. Si dans les huit premières séances toutes les bases de la Constitution ne sont pas posées , n'attendez plus rien de vos représentants. Vous êtes anéantis pour toujours , cinquante ans d'anarchie vous attendent , et vous n'en sortirez que par un Dictateur vrai patriote et homme d'État. O ! peuple babillard , si tu savais agir ! »

ÉCOLE DU CITOYEN. l65

— Si l'aveugle Pétion prêtait, sans le vouloir, le flanc aux contre-révolutionnaires de l'Assemblée nationale expirante ; si le patriote Danton , espérant les convertir, leur avait assuré, le ii août , une protection conditionnelle , Marat seul , qui les avait jugés à leur juste valeur, ne leur avait point pardonné leurs continuelles machinations ; aussi comprirent-ils mieux que tout autre l'intention que dissimulait ces dernières paroles de Marat , adressées au peuple , dans le placard à Pétion : « 0! peuple babillard, si tu savais agir! »

Nous allons bientôt assister aux conséquences naturelles qu'elles devaient avoir.

Avec le 2 1 septembre 1 792 s'ouvrit une ère nouvelle pour la France : la Convention nationale , assemblée en première séance, décrétait l'abolition de la royauté et proclamait la République.

Danton résigne ses fonctions de ministre , et Marat va inaugurer l'ère nouvelle par la fondation d'un nouveau journal appelé à faire suite à I'Ami du peuple; il portera le titre de Journal de la République, par Marat , l'ami du peuple , député à la Convention nationale. En voici le premier article , intitulé : Nouvelle marche de l'auteur.

« Depuis l'instant où je me suis dévoué pour la patrie, je n'ai cessé d'être abreuvé de dégoûts et d'amertume; mon plus cruel chagrin n'était pas d'être en butte aux assassins, c'était de voir une foule de patriotes sincères , mais crédules , se laisser aller aux perfides insinuations , aux atroces calomnies des ennemis de la liberté sur la pureté de mes intentions et s'opposer eux-mêmes au bien que je pouvais faire. Longtemps mes calomniateurs m'ont représenté comme un traître qui vendait sa plume à tous les partis; des milliers

l66 JEAN-PA.UL MARAT.

d'écrits répandus dans la capitale et les départements propageaient ces impostures -, elles se sont évanouies en me voyant attaquer également tous les partis antipopulaires, car le peuple, dont j'ai toujours défendu la cause aux dépens de ma vie, ne soudoyé jamais ses défenseurs.

« Cette arme meurtrière , je l'ai brisée dans les mains de mes calomniateurs ; mais ils n'ont cessé de m' accuser de vénalité que pour m'accuser de fureur ; les lâches, les aveugles, les fripons et les traîtres se sont réunis pour me peindre comme un fou atrabilaire. Trois cents prédictions sur les principaux événements de la Révolution, justifiées par le fait, m'ont vengé de ces injures; les défaites de Tournay, de Mons, de Gourtrai-, le massacre de Dillon, de Sémonville, l'émigration de presque tous les officiers de ligne, les tentatives d'empoisonnement au camp de Soissons , les destitutions successives de Mottier , de Luckner, de Montesquiou ont mis le sceau à mes tristes présages , et le fou patriote a passé pour prophète.

(c Que restait-il à faire aux ennemis de la patrie pour m'ôter la confiance de mes concitoyens ? Me prêter des vues ambitieuses , en dénaturant mes opinions sur la nécessité d'un tribwi militaire, d'un dictateur ou d'un triumvirat pour punir les machinateurs protégés par le corps législatif, le gouvernement et les tribunaux, jusqu'ici leurs complices, ou plutôt comme le prêtenom d'une faction ambitieuse composée des patriotes les plus chauds de l'empire. Imputations absurdes ! Ces opinions me sont personnelles, et c'est un reproche que j'ai souvent fait aux patriotes d'avoir repoussé cette mesure salutaire , dont tout homme instruit de l'histoire des révolutions sent l'indispensable nécessité ,

mesure qui pouvait être prise sans inconvénient, en limitant sa durée à quelques jours et en bornant la mission des préposés à la punition prévôtale des machinateurs; car personne au monde n'est plus révolté que moi de l'établissement d'une autorité arbitraire, confiée aux mains mêmes les plus pures pour un terme de quelque durée. Au demeurant, c'est par civisme, par philanthropie , par humanité que j'ai cru devoir conseiller cette mesure sévère , commandée par le salut de l'empire. Si j'ai conseillé d'abattre cinq cents têtes criminelles, c'était pour en épargner cinq cent mille innocentes. Que n'a-t-elle été prise à temps, cent mille patriotes ne seraient pas menacés de l'être , nos campagnes ne seraient pas remplies de veuves et d'orphelins réduits au désespoir; la disette et la misère n'auraient pas désolé l'État quatre années consécutives, il ne serait ni bouleversé par les factions , ni déchiré par des hordes barbares d'ennemis , après l'avoir été si longtemps par ses enfants dénaturés.

« Quant aux vues ambitieuses qu'on me prête, voici mon unique réponse : je ne veux ni emplois , ni pensions. Si j'ai accepté la place de député à la Convention nationale , c'est dans l'espoir de servir plus efficacement la patrie , même sans paraître. Ma seule ambition est de concourir à sauver le peuple-, qu'il soit libre et heureux , tous mes vœux sont remplis.

1 Le despotisme est détruit , la royauté est abolie , mais leurs suppôts ne sont pas abattus -, les intrigants , les ambitieux , les traîtres , les machinateurs sont encore à tramer contre la patrie; la Hberté a encore des nuées d'ennemis. Pour la faire triompher , il faut découvrir leurs projets , dévoiler leurs complots , déjouer leurs intrigues; il faut les démasquer et les réprimer

l68 JEAN-PAUL MARAT.

dans nos camps, dans nos sections, nos municipalités, nos directoires, nos tribunaux, dans la Convention même. Comment y parvenir, si les amis de la patrie ne s'entendent, s'ils ne réunissent leurs efforts ? Ils pensent tous qu'on peut triompher des malveillants sans s'en défaire. Soif, je suis prêt à prendre les voies jugées efficaces par les défenseurs du peuple, je dois marcher avec eux. Amour sacré de la patrie, je t'ai consacré mes veilles , mon repos , mes jours , toutes les facultés de mon être; je t'immole aujourd'hui mes préventions, mon ressentiment, mes haines*, à la vue de leurs outrages contre ses enfants, j'étoufferai, s'il se peut, dans mon sein les mouvements d'indignation qui s'y élèveront", j'entendrai, sans me livrer à la fureur, le récit du massacre des vieillards et des enfants égorgés par de lâches assassins -, je serai témoin des menées des traîtres à la patrie , sans appeler sur leurs têtes criminelles le glaive des vengeances populaires. Divinité des âmes pures, prête-moi des forces pour accomplir mon vœu ; jamais l'amour-propre ou l'obstination ne s'opposera chez moi aux mesures que prescrit la sagesse; faismoi triompher des impulsions du sentiment , et si les transports de l'indignation doivent un jour me jeter hors des bornes et compromettre le salut public , que j'expire de douleur avant de commettre cette faute. »

Aux moyens pacifiques imposés à Marat par ses collègues patriotes de la Convention , pour triompher des malveillants , qui ne reconnaît l'esprit de la députation de Paris en 1 792 , et de cette kyrielle de patriotes sans vues , sans énergie , sans audace , qui ne savent qu'ergoter à la tribune ou gémir sur les malheurs publics ? Mais il fallait pour assurer l'union que Marat donnât à ses collègues un témoignage de sa bonne

volonté, qu'il cédât à leurs instances, bien convaincu d'ailleurs que la logique ou la nécessité les ramèneraient au bon sens et leur ferait sentir l'infaillibilité et la justice des moyens qu'il revendiquait et qu'il n'avait cessé de proposer. Vous croyez , avait répondu Marat aux plus influents, aux mieux convaincus , vous croyez qu'on peut triompher des ennemis publics sans les exterminer jusqu'au dernier , soit ; je suis prêt à vous suivre, quoique je ne partage point cette opinion. Mais cette disposition à la clémence est-elle aussi celle des ennemis du peuple , de tous ceux qui regrettent la royauté, les privilèges, et qui intriguent ou conjurent dans l'ombre pour rétablir le monarque déchu ? Désarmer en présence d'un ennemi féroce et redoutable , ce n'est ni sagesse , ni humanité , ni clémence ; c'est duperie , faiblesse ou lâcheté ; l'histoire est là pour répondre; que la responsabilité retombe sur vous seuls.

Nous allons bientôt voir qui de Marat ou de ses collègues patriotes sera le premier à rompre le faisceau qui seul , selon eux , pouvait assurer le triomphe du peuple.

CONVENTION NATIONALE

Pénétrés des dispositions pacifiques de la députation de Paris , entrons dans cette Convention , qui compte à peine cinq jours d'existence.

Lasource occupe la tribune. « Oui , dit-il , il

existe un parti qui veut se défaire de tous les membres de la Législative qui ont montré de l'énergie, qui aspire au pouvoir dictatorial, et qui veut despotiser la France »

Osselin s'élève contre le faux bruit répandu par des ignorants ou des scélérats pour faire croire qu'il s'est formé dans la députation de Paris un parti contre la liberté et la République; il invite ses collègues de le suivre à la tribune pour y jurer le maintien de la liberté, l'égalité et la République.

Danton s'y présente , non pour repousser les calomniateurs, couvrir de ridicule leurs inculpations, mais pour protester de son amour pour l'égalité , se défendre d'avoir jamais été l'instigateur des écrits de Marat, l'abandonnant à la fureur de la faction qui convoite sa tête , et demandant la peine de mort contre quiconque se déclarerait en faveur de la dictature.

Robespierre, allant mieux au but, remercie le dénonciateur , qui lui fournit l'occasion de se justifier en présentant le tableau de sa vie politique.

Barbaroux insiste sur la dénonciation de Lasource ; il rapporte que Panis avait désigné Robespierre comme le meilleur patriote à élever à la dictature. .

Panis repousse les inculpations de Barbaroux par l'exposé des faits qui ont amené la journée du 10 août, et termine en donnant un démenti formel à ses accusateurs.

Marat se dirige vers la tribune; une foule de députés, parmi lesquels nous reconnaissons Ghambon , Goupilleau , Rebecqui , l'environnent avec des gestes menaçants ; de toutes parts des cris à bas ! à bas de la tribune se font entendre ; l'Assemblée , agitée par Les meneurs de la faction anti-populaire, est dans le plus grand désordre.

G'est au milieu de ce soulèvement général que Marat se présente à la tribune.

Hommes justes et bons , qui connaissez le cœur de l'ami du peuple, les motifs qui ont toujours conduit sa plume , la pureté de son dévouement à la patrie , vous tremblez de voir l'innocence immolée. à la fureur d'une bande d'hommes barbares , vous tremblez de voir le plus ardent défenseur du peuple traîné au supplice comme un atroce machinateur ; déjà vous vous le représentez expirant sous le glaive de la tyrannie et sa tête livide à la main du bourreau. Rassurez-vous. Galme au milieu d'eux , fort de sa conscience , se reposant sur la justice de sa cause et sur son courage indomptable , sur la justice de la majorité des membres de la Gonvention , sur le sens droit des tribunes , sur le pouvoir irrésistible de la vérité , il

brave en souriant de pitié les clameurs forcenées de ses ennemis.

« — Messieurs , dit Marat , j'ai dans cette assemblée un grand nombre d'ennemis personnels ( ici les trois quarts de l'assemblée se lèvent en criant : Nous le sommes tous ; oui , tous!). J'ai dans cette assemblée , reprend froidement Marat, un grand nombre d'ennemis personnels ; je les rappelle à la pudeur ; ce n'est point avec des clameurs, des menaces, des outrages, que l'on prouve à un homme inculpé qu'il est coupable ; ce n'est point en criant haro sur un défenseur du peuple qu'on peut lui démontrer qu'il est criminel.

« Je rends grâce à la main cachée qui a jeté au milieu de vous un vain fantôme pour effrayer les hommes timides , diviser les bons citoyens et mettre en défaveur la députation de Paris. Je rends grâce à mes persécuteurs de m' avoir fourni une occasion de vous montrer mon âme tout entière.

« On accuse certains membres de la députation d'aspirer à la dictature , au tribunat , au triumvirat "; cette inculpation absurde ne peut trouver de partisans que parce que je fais partie de cette députation ; eh bien, Messieurs, je dois à la justice de déclarer que mes collègues, notamment Danton et Robespierre, ont constamment repoussé toute idée de dictature , de tribunat et de triumvirat, lorsque je la mettais en avant-, j'ai même eu à rompre à ce sujet plusieurs lances avec eux.

« Je crois être le premier écrivain politique , et peutêtre le seul en France depuis la Révolution , qui ait proposé un dictateur , un tribun mihtaire , des triumvirs , comme le seul moyen d'écraser les traîtres et les conspirateurs. Si cette opinion est répréhensible , je

I'74 JEAN-ipAUL MÂRAT.

suis seul coupable ; si elle est criminelle , c'est sur ma tête seule que j'appelle les vengeances de la nation. Je m'offre donc moi-même comme une victime dévouée -, mais, avant de me condamner, daignez m'entendre.

« Mes opinions sont consignées dans des écrits signés de moi , imprimés et colportés publiquement depuis près de trois ans, et c'est aujourd'hui qu'on entreprend de les métamorphoser en crime de lèse-nation. Hé quoi ! des opinions avouées hautement et soumises à l'examen des lecteurs peuvent-elles donc être regardées comme des délits ? Non, sans doute; fussent-elles fausses, elles ne seraient jamais que de simples erreurs ; fussent-elles extravagantes , leur auteur ne passerait jamais que pour un aveugle ou un insensé. C'est dans les ténèbres que se cachent les traîtres , que se trament les complots , et jamais machinateur ne prêcha sa doctrine sur les toits. J'ai soumis mes opinions à l'examen du public*, si elles sont dangereuses, c'est en les combattant par des raisons solides, et non en me vouant à l'anathème, que mes ennemis doivent les proscrire ; c'est en les réfutant , et non en levant sur ma tête le glaive de la tyrannie , qu'ils doivent en détruire la funeste influence.

« Au demeurant, Messieurs, que me reprochez-vous? Lorsque les trahisons éternelles d'une Cour perfide et de ses créatures, lorsque les complots sans cesse renaissants des ennemis de la Révolution , lorsque les trames sanguinaires des suppôts du despotisme menaçaient d'anéantir la liberté ; lorsque les infidèles représentants du peuple, les iniques dépositaires de l'autorité, les indignes ministres des lois, conjurés avec un prince atroce , conduisaient la patrie sur les bords de l'abîme ; lorsque les législateurs vendus , prostituant leur ministère auguste à faire des lois tyranniques, enchaînaient

le peuple pour l'égorger ; lorsque les fonctionnaires publics n'étaient occupés qu'à favoriser les traîtres, lorsque les magistrats couvraient de l'égide sacrée de la justice les ennemis de l'État, tandis qu'ils égorgeaient avec le glaive de la tyrannie les amis de la patrie , les défenseurs de la liberté; lorsque par les attentats concertés de ces scélérats , la patrie était prête à périr , qui de vous , Messieurs , eût osé me faire un crime d'avoir, dans les transes de mon désespoir, appelé sur leurs têtes criminelles la hache des vengeances populaires ? Qui de vous osera me faire un crime d'avoir recommandé le seul moyen de salut public qui nous fût laissé ? Le peuple , sans obéir à ma voix , a eu le bon sens de sentir que c'était effectivement là toute sa ressource, il l'a employé plusieurs fois pour s'empêcher de périr. Ce sont les scènes sanglantes des 14 juillet, 6 octobre, I o août , 2 septembre qui ont sauvé la France ; que n'ont-elles été dirigées par des mains habiles ! Redoutant moi-même ces terribles mouvements d'une multitude effrénée -, désolé de voir la hache frapper indistinctement tous les coupables et confondre les petits délinquants avec les grands scélérats ; désirant la diriger sur la tête seule des principaux contre-révolutionnaires, j'ai cherché à soumettre ces mouvements terribles et désordonnés à la sagesse d'un chef, à la fois patriote intègre et homme d'État, qui aurait recherché et mis à mort les principaux conspirateurs , pour couper d'un seul coup le fil à toutes les machinations, épargner le sang, ramener le calme et cimenter la liberté. Suivez mes écrits; c'est dans cette vue que j'ai demandé que le peuple se nommât un dictateur, un tribun militaire. Pour prévenir les abus et les dangers d'une pareille mission, j'ai recommandé qu'elle fût restreinte au pouvoir de punir capitalement

lyô JEAN-PAUL MARAT.

les chefs des machinateurs , que la durée en fût limitée à quelques jours , et que le citoyen jugé digne de la remplir fût enchaîné par le pied à un boulet , afin qu'il fût lui-même à chaque instant sous la main du peuple, au cas qu'il vînt à oublier ses devoirs.

« Si cette mesure salutaire eût été employée immédiatement après la prise de la Bastille, que de désastres eussent été prévenus ! Si on eût alors fait tomber cinq cents têtes traîtresses , cent mille patriotes n'auraient pas été égorgés , cent mille patriotes ne seraient pas menacés de l'être, l'État n'eût pas été si longtemps déchiré par des factions , bouleversé par des séditions , livré aux troubles, à l'anarchie, à la misère, à la famine, à la guerre civile ; il n'eût pas été menacé de devenir la proie des hordes de barbares de tant de despotes ligués contre nous.

« Les penseurs , Messieurs , sentiront tous la justesse de cette mesure ; si sur cet article vous n'êtes pas à ma hauteur , 'tant pis pour vous ; des flots de sang vous feront un jour sentir votre erreur , et vous déplorerez avec amertume votre fatale sécurité.

ce Souffrez que je vous dise un mot de moi. On a eu l'impudence de m'accuser de vues ambitieuses. Je ne m'abaisserai pas à repousser cette ridicule inculpation. Que ceux qui seraient encore tentés de la faire jettent les yeux sur ma conduite pohtique. Si j'avais voulu mettre un prix à mon silence, je serais gorgé d'or , et je suis dans la pauvreté ; je n'ai jamais demandé ni pensions , ni emplois -, pour mieux servir la patrie , j'ai bravé la misère , les dangers, les souffrances, j'ai été poursuivi chaque jour par des légions d'assassins; pendant trois ans je me suis condamné à une vie souterraine , et j'ai plaidé la cause de la liberté la tête sur

le billot. Parlez, lâches calomniateurs, est-ce là la conduite d'un ambitieux ?

« Cessons , Messieurs , de consumer un temps précieux en yaines altercations , en débats scandaleux. Craignons de donner de la consistance à des bruits absurdes , adroitement répandus par les ennemis de la patrie , dans la vue de retarder le grand oeuvre de la Constitution -, et pour les mettre eux-mêmes à une épreuve pénible , souffrez que je vous presse de consacrer la Déclaration des Droits, de poser les bases sacrées d'un gouvernement juste et libre , qui doit faire les destinées de la France , cimenter la liberté et assurer le bonheur du peuple , pour lequel je suis prêt à chaque instant de donner ma vie. »

L'orage qui grondait sur la députation de Paris, et menaçait tout particulièrement l'ami du peuple , semble se dissiper sous le souffle irrésistible de son patriotisme ; chacun reste interdit , les patriotes se regardent et semblent se reprocher leur illogisme; Danton et Robespierre ne peuvent dissimuler la honte de leur impolitique et coupable abandon. De son côté , la Gironde, qui n'a soufflé mot durant le discours, mais qui a observé la conduite de ses adversaires , a senti qu'un faible lien unit les patriotes à Marat. Il faut le rompre , se disent-ils , il faut le rompre à tout prix. Et Vergniaud paraît à la tribune.

— a S'il est un malheur pour un représentant du peuple, c'est pour mon cœur celui d'être obligé de remplacer à cette tribune un homme chargé de décrets de pfise de corps qu'il n'a pas purgés » ( Un murmure désapprobateur annonce à Vergniaud sa maladresse).

— « Je m'en fais gloire , répond Marat. — Et la tête de la Gironde se trouve comme écrasée sous cette

réplique audacieuse, aussi soudaine qu'imprévue. Alors Boileau , témoin de la défaite honteuse de son collègue, se présente pour réparer l'échec. Il escalade la tribune , et là , un numéro de l'Ami du peuple à la main , dont il a soin de taire la date, il en déclame les conclusions. Je demande, ajoute Boileau, que ce monstre soit décrété d'accusation. A cette motion sanguinaire, c'est à qui des contre-révolutionnaires renchérira sur celle de Boileau. L'orage n'avait paru s'apaiser un moment que pour gronder avec plus de force sur la tête de Marat. Voici sa défense.

« On vient de me reprocher comme un titre de réprobation des décrets de prise de corps lancés contre moi par les suppôts du despotisme, des décrets d'accusation provoqués à cette tribune par les représentants du peuple prostitués à la Cour ; ce sont des brevets d'honneur dont je suis fier ; quant à ceux qui ne sauraient pas les apprécier , j'observe que le peuple , en m'appelant ici à défendre ses droits , a annulé ces décrets arbitraires , a jugé ma cause et m'a déclaré pur.

« On vient de m'accuser comme un perfide, un traître et un machinateur , le numéro 685 de VAmi du peuple à la main , et cela en donnant en preuve de la délation le dernier article perfidement commenté. On vous a dit que je voulais bouleverser l'État , le jeter dans le trouble et la confusion en faisant égorger la Convention nationale. Ce perfide commentaire ne peut avoir d'autre but que d'égarer la Convention et de la soulever contre moi. Qui sont les auteurs de ce complot atroce ? Des hommes pervers que j'ai longtemps dénoncés comme les plus mortels ennemis de la patrie, les membres de la faction Brissot -, les voilà devant

moi, ils ricanaient à l'instant même au bruit des cris forcenés de leurs accolytes , qu'ils osent me fixer maintenant.

« Mon délateur a produit contre moi un numéro de VAmi du peuple, imprimé sur l'affiche à Pétion,il y a dix jours. Quand cet article ne serait pas l'exposé simple de mes craintes, toujours serait-il vrai que je n'y juge de la composition de l'Assemblée que d'après la nomination alarmante d'un grand nombre de députés infidèles des deux législatures, puisqu'elle n'était point encore constituée. Voyez , Messieurs , le jugement que j'en porte aujourd'hui, après l'avoir vu à l'œuvre ; il est contenu dans un nouveau journal que je viens de publier sous le titre de Journal de la République française. »

Lecture faite dudit numéro , elle suffit pour détruire pleinement les impressions terribles que les délateurs de Marat étaient parvenus à inspirer à toute l'assemblée.

Marat reprend en ces termes :

a Souffrez , Messieurs , que je vous rappelle à vousmêmes, après les accès de fureur auxquels vous venez de vous livrer à mon égard. Quoi , si par la négligence de mon imprimeur, ma feuille de ce jour n'avait point paru, vous m'auriez donc livré au glaive de la tyrannie ! Mais non, je n'aurais point péri en lâche ; n'en doutez pas, si le fatal décret eût été lancé, je me serais soustrait à la rage de mes persécuteurs en me brûlant la cervelle sous vos yeux ( ici le pistolet était appuyé sur son front).

« On vous a demandé (i) un décret d'accusation contre ceux qui proposeront la dictature , le tribunat

(i) Danton.

l8o JEAN-PAUL MARAT.

OU le triumvirat -, c'est une fausse démarche dans laquelle on voudrait vous engager ; cette ressource de salut public dépend en dernière analyse du peuple seul. S'il la juge jamais nécessaire, il la prendra malgré vos décrets , comme il en a prises de plus terribles encore malgré les décrets de l'Assemblée constituante , et vous n'auriez fait que compromettre sans fruit comme sans besoin votre autorité. »

Vergniaud revient à la charge ; il est hué. Boileau, Cambon , Goupilleau , Rebecqui, etc., veulent suivre son exemple ; l'assemblée leur ferme la bouche en passant à l'ordre du jour.

Telle fut la séance à jamais mémorable du 2 5 septembre 1 792 , où les patriotes , ceux surtout qui prétendaient qu'on pouvait triompher des malveillants sans les anéajntir , purent se convaincre qu'en révolution , comme le disait Marat, un parti ne saurait subsister longtemps s'il n'a écrasé l'autre. Vérité terrible , dont l'histoire de tous les peuples offre le plus irréfragable témoignage.

Dans cette séance orageuse, la faction Guadet-Brissot s'est complètement démasquée elle-même •, Marat ne négligea rien aussi pour la montrer à découvert. S'il avait succombé dans sa défense , c'en était fait de la députation de Paris , les coryphées auraient été écrasés , et Marat lui-même égorgé par des brigands apostés. Deux de ces scélérats le suivirent au sortir de la salle, depuis l'avenue du Manège jusqu'au guichet du Carrousel , marchant à ses côtés ; il fallut , pour qu'il s'en débarrassât , qu'il leur fît donner la chasse par une dizaine de fédérés qui se trouvèrent là fort à propos. Le même soir, Marat apprit qu'il avait été consigné aux portes de la salle , qu'il l'avait été même à la

ÉCOLE DU CITOYEN. l8l

tribune. Par qui ces ordres arbitraires avaient-ils été donnés , sinon par la faction elle-même ?

Vaincue par Marat dans la séance du 2 5 septembre, la faction se retourna furieuse contre le comité municipal de surveillance , ne pouvant lui pardonner le rôle subalterne qu'elle avait été forcée de jouer dans la législative expirante , en face de la commune révolutionnaire du 10 août. Mais cette fois encore, il lui fallut compter avec l'ami du peuple, son plus redoutable antagoniste: le voile qui cachait leurs ténébreuses menées fut encore déchiré.

C'est à propos de ce nouvel échec que les députés des Bouches-du-Rhône , dignes émules de ceux de la Gironde, firent afficher un énorme placard rempli d'invectives contre Marat. Les voilà bien ces hommes qui sont toujours les premiers à crier au moindre mot de bonhomie : « Nous sommes républicains , tout ce qui n'est pas grand et sublime n'est pas digne de nous. » Messieurs, leur répondait Marat, soyez d'abord d'honnêtes gens -, après cela , vous serez des Camille , des Régulus, des Caton, si vous le pouvez.

A quelque temps de cette affaire , dans les premières semaines de la Convention , comme un déluge de lettres de nos généraux annonçaient à l'envi les brillants succès de nos armées et excitait la plus vive allégresse , les endormeurs en profitèrent adroitement pour combler d'éloges nos généraux et plonger le public dans une sécurité qui pouvait devenir fatale en jetant les membres de la Convention hors des bornes. Alors Marat , rappelant au principe de surveillance , disait : « Sans doute, il faut aujourd'hui de la confiance dans nos généraux •, mais doit-elle être aveugle ,

l82 JEAN-PAUL MARAT.

après toutes les trahisons dont nous avons été jusqu'ici les victimes ? La prudence ne doit-elle pas toujours marcher à ses côtés ; ne devons-nous pas sans cesse avoir les yeux ouverts et sur nos chefs d'armée et sur nos ministres , pour les enchaîner à leur devoir et leur ôter jusqu'à la pensée de dévier ? »

Les faits qui vont suivre vont démontrer une fois de plus combien est nécessaire l'application de ce principe au point de vue de l'intérêt public et de l'intérêt particulier.

Deux bataillons de volontaires parisiens étaient accusés par le général Dumouriez d'avoir massacré à Réthel quatre déserteurs prussiens qui venaient se ranger sous les drapeaux français.

En conséquence de ce fait dénoncé à Dumouriez par le général Ghazot, voici l'ordre du jour qui fut publié, exécuté, et adressé , par ordre de Dumouriez à la Convention :

Copie de l'ordre donné par le général Dumouriez aux deux bataillons, le Mauconseil et le Républicain.

« Hommes criminels, que je ne puis nommer ni citoyens, ni soldats, la France entière s'irrite de votre crime. Livrez vos armes ; si vous résistez, j'emploirai

contre vous la force Aucun de vous ne peut en

aucun cas servir la patrie , car ceux qui ne sont pas des scélérats sont des lâches qui n'ont pas eu le courage de s'opposer à un crime. Vos habits et vos armes seront distribués à de vrais soldats. »

Le général Dumouriez a ensuite ordonné au général Beurnonville de les faire lier et garrotter, de les faire conduire à Paris, escortés de cent gendarmes qui les

livreront à la Convention , qui décidera de leur sort. Quant au drapeau, il sera confié au commandant de l'escorte, pour être remis à des citoyens plus dignes de défendre la patrie.

Observez, écrit Marat, qu'on ne voit point ce qui peut, dans cette affaire, avoir provoqué le massacre de quatre prisonniers de guerre ; c'est là une omission très-suspecte, et même criminelle, si elle est volontaire. Quoi qu'il en soit , général Dumouriez , vous devez connaître les véritables causes qui ont provoqué ce massacre. Or, s'il arrivait que vous en eussiez imposé à cet égard à la nation, et que vous eussiez connivé avec vos collègues, Roland et sa clique, pour écraser les patriotes du Mauconseil et du Républicain, soyez sûr que l'ami du peuple vous arrachera le masque, et qu'il vous poursuivra sans relâche jusqu'à ce que l'indignation publique ait fait justice de vous, comme de l'infâme Mottier.

Impatient d'acquérir des lumières, Marat s'adresse au Comité militaire. On lui répond qu'on ne connaît pas le fond de l'affaire ; l'un d'eux, Châteauneuf-Randon, dit qu'on l'a assuré que les quatre soi-disant déserteurs prussiens n'étaient autres que des émigrés français pris les armes à la main. Marat se rend aux Jacobins, dévoile cet abus de pouvoir , demande que deux commissaires distingués par leur civisme l'accompagnent chez Dumouriez, pour être témoins des interpellations et des réponses.

Après quelques démarches infructueuses , ils apprennent que le généralissime des armées de la République assiste à une fête chez Talma.

En entrant dans le salon , rapporte Marat , je m'aperçus très -bien que ma présence troublait la

gaieté ; Dumouriez surtout paraissait déconcerté. Je le priai de passer avec nous dans une autre pièce pour l'entretenir en particulier. Voici notre entretien mot pour mot. « Gomme membres de la Convention nationale, nous venons, Monsieur, vous prier de nous donner des éclaircissements sur le fond de l'affaire des deux bataillons le Mauconseil et le Républicain , accusés par vous, d'avoir assassiné de sang-froid quatre déserteurs prussiens •, nous avons parcouru les bureaux du Comité militaire et ceux du département de la Guerre, nous n'y avons pas trouvé la moindre preuve du délit ; personne ne peut mieux nous instruire de toutes ses circonstances que vous. » — « J'ai envoyé toutes les pièces au ministre, répond Dumouriez. » — « Nous vous assurons. Monsieur, que nous avons entre les mains un mémoire fait dans ses bureaux et en son nom, portant qu'il manque absolument de faits pour prononcer sur ce prétendu délit , et qu'il faut s'adresser à vous pour en avoir. » — « Mais , Messieurs, j'ai informé la Convention, et je me réfère à elle. » — « Permettez-nous , Monsieur , de vous observer que les informations données ne suffisent pas, puisque les Comités de la Convention, auxquels cette affaire a été renvoyée, ont déclaré dans leur rapport qu'ils étaient dans l'impossibilité cie prononcer , faute de renseignements et de preuves du délit dénoncé. Nous vous prions de nous dire si vous êtes instruit du fond de l'affaire. » — « Mais , Messieurs , quand je dis quelque chose, je crois devoir être cru. » — « Nous avons, Monsieur, de grandes raisons de douter, plusieurs membres du Comité militaire nous ayant informé que ces quatre prétendus déserteurs prussiens sont quatre français émigrés. » — Hé bien, Messieurs,

ÉCOLE DU CITOYEN. l85

quand cela serait ?» — « Gela, Monsieur, changerait absolument Tétat de la chose , et sans approuver d'avance la conduite des bataillons , peut-être sont-ils innocents. » — « Comment, Monsieur, vous approuvez donc l'insubordination des soldats ?» — Non, Monsieur, mais je déteste la tyrannie des chefs-, or, la manière dont vous les avez traités est révoltante. » Ici Dumouriez se sentant trop vivement pressé , s'est tiré d'embarras en nous quittant. »

Suivons les faits. Le i8 octobre, Marat se présente à la tribune de la Convention, et, malgré les clameurs de la clique Roland qui avait applaudi au décret d'accusation contre les volontaires parisiens, malgré la partialité révoltante du président pour étouffer la vérité, Marat s'élève énergiquement contre le décret au sujet des bataillons incriminés, il démontre la perfidie de Chazot, de Dumouriez, et demande contre ces deux généraux un décret d'accusation.

Les Comités furent chargés d'un plus ample informé; après deux mois de persévérants efforts, la Convention, à la demande de Marat, ordonne la lecture du rapport de ses Comités sur l'affaire de Réthel.

Le rapporteur : « Je viens au nom de vos Comités militaires et de sûreté générale payer un tribut à la vérité, et ramener l'opinion sur deux bataillons re^

commandables pay^ leur vertu et leur patriotisme

Une punition flétrissante prive depuis deux mois la France de ces braves défenseurs. Ils sont punis comme s'ils étaient coupables, et soixante d'entre eux gémissent dans les cachots. Quelle réparation ne leur doit-on pas s'ils sont innocents ? »

C'est en effet ce que démontre le rapport, à savoir que ces soi-disant déserteurs prussiens qui venaient se

l86 JEAN-PAUL MARAT.

ranger sous le drapeau français n'étaient autres que des émigrés pris en flagrant délit d'espionnage (i). Lecture faite du rapport, voici le décret qui fut proposé : « La Convention nationale déclare que c'est à tort que les deux bataillons le Mauconseil et le Républicain ont été inculpés... décrète en conséquence que ces deux bataillons reprendront à l'armée leur rang et leur service ; que les volontaires détenus seront remis en liberté et réintégrés dans leurs grades respectifs; que le ministre de la guerre rendra compte dans quinzaine de l'exécution de cet article; enfin, que le présent décret sera envoyé aux Sections de Paris , aux 84 départements et aux armées. »

Sans doute vous pensez, lecteurs, que les mandataires

qui avaient si fort applaudi à la dénonciation faite par

Dumouriez et au décret d'accusation contre ces braves

volontaires, vont , cette fois , faire acte d'impartialité

et de civisme en votant le projet de décret des Comités

réunis ? Détrompez-vous. Un sieur Rewbell le combat

parce qu'il donne des louanges aux bataillons et qu'il

inculpe les généraux qui les ont persécutés. Albitte

s'attache à démontrer que les soldats ont péché par

la forme et le général par le fond. Mais voilà que

pendant qu'il abreuve l'Assemblée de l'opium de sa

thèse, des applaudissements subits partent de toutes

les galeries et interrompent l'orateur... C'est M a rat qui

traverse la salle et s'avance vers la tribune , que lui

dispute Thuriot pour demander que l'Assemblée se

borne à décréter purement et simplement la mise en

liberté des volontaires patriotes et la réintégration de

(i) Les lecteurs désireux de connaître ce rapport le trouveront au Moniteur du jeudi 20 décembre 1792.

leurs bataillons dans l'armée. Marat demande à appuyer le décret présenté par le rapporteur au nom des Comités. Aussitôt la majorité de l'assemblée fait fermer la discussion, et sans vouloir entendre Marat, adopte avec empressement les vues de Thuriot. « Et ce sont des représentants du peuple qui refusent une justice éclatante à ces martyrs obscurs de la patrie. O forfaits ! Et c'est sous le prétendu règne de la justice et de la liberté que se passent impunément de pareilles scènes de tyrannie ! Et ce sont des généraux, se disant patriotes , qui en sont les auteurs ! Et ce sont les soldats de la liberté qui les souffrent! Et ce sont les députés du peuple qui repoussent les dénonciations qui en sont faites ? Et c'est le législateur lui-même qui les consacre par des décrets de sang ! Hommes petits et vains, ou plutôt hommes présomptueux et corrompus, qui avez la sottise de vous croire des sages, de vous proclamer républicains, de vous dire des Brutus, des Socrate, des Licurgue, rendez-vous justice, et apprenez que ce n'est point avec de vieux esclaves', tels que vous, que l'on fera jamais des hommes libres. Avant que la liberté soit triomphante parmi nous, il faut que la génération entière des hommes qui vous ressemblent soit anéantie , et que la génération naissante vous remplace par des hommes simples et intègres )> [Journal de la République, n" 28).

L'odieuse tyrannie de Ghazot et Dumouriez criait justice et vengeance. Justice, pour ces valeureux citoyens qui abandonnèrent spontanément leurs foyers, leurs intérêts, leurs familles, pour arrêter l'invasion, ou faire à leurs survivants un rampart de leurs cadavres mutilés. Vengeance, de ces généraux traîtres et conspirateurs , qui bientôt vont passer à l'ennemi. Mais non, la ma-

l88 JEAN-PAUL MARAT.

jorité de cette Convention avait déjà la gangrène au cœur : elle aurait voté une nouvelle loi martiale, innocenté Louis Capet, rétabli la monarchie, supprimé un à un tous les droits de l'homme et du citoyen; mais rendre justice aux simples soldats de la patrie , eux , ces suppôts de despotisme , ces complices de Dumouriez ? Fi donc, c'est le comble de l'horreur, pensaient avec la majorité Rewbell et Thuriot. Allons, méprisables faiseurs de décrets, prononcez votre infamie sous les regards du peuple qui vous observe*, amnistiez, ouvrez malgré vous ces cachots que vous avez verrouillés en souriant, rendez la liberté à vos victimes, vous ne sauriez faire moins sans vous démasquer entièrement; mais les pièces de cette affaire, mais le rapport, mais l'évocation de l'ami du peuple appartiennent à l'histoire ; ces témoignages authentiques seront le monument impérissable élevé à votre abjection.

Les principes que Marat, comme publiciste, n'avait cessé de prêcher depuis le commencement de la Révolution, comme représentant du peuple, il les mettait en pratique, et par là, donnait lui-même à ses collègues patriotes de la Convention l'exemple dans l'application du droit de chaque citoyen à l'égard des mandataires du peuple. Ce principe fondamental de toute bonne Constitution, que Marat s'efforçait d'inculquer dans l'esprit public, souleva contre lui, non-seulement les royalistes, mais partie de ces républicains équivoques désignés alors sous le nom de faction Brissot, Guadet, Vergniaud, et autres.

A voir les sourdes et perfides menées de ces ma-

chinateurs ambitieux qui rêvaient pour la France une république fédérative, et qui voulaient maîtriser l'Assemblée conventionnelle, on sent combien la présence d'un censeur aussi clairvoyant, aussi incorruptible, devait être gênante.

On se rappelle que ces meneurs ont tout fait pour exclure de la Convention l'ami du peuple, en soulevant contre lui les Sections de Paris. On sait qu'ils ont tout fait pour le faire périr sous le glaive de la tyrannie, sous prétexte qu'il avait prêché la Dictature^ le Triumvirat^ le Tribunat. On sait enfin qu'ils ont formé le noir complot de l'assassiner. Jusqu'ici tous leurs complots ont été déjoués ; forcés de tourner dans ce cercle étroit de scélératesse, ils viennent d'en recommencer le cours. Profitant d'une indisposition qui retenait chez lui l'ami du peuple, ils ont poussé le commandant du bataillon de la Corrèze à se présenter dimanche dernier (21 octobre 1792) pour réclamer la punition des volontaires du Mauconseil et du Républicain, déclarer qu'il est impossible de punir l'indiscipline , si la Convention conserve dans son sein Marat, le sanguinaire, Marat qui prêche sans cesse le meurtre , et demande qu'il soit jugé par un tribunal quelconque.

Ici, ajoute Marat, j'ai des observations à faire à mes persécuteurs sur leurs inculpations aussi ridicules que calomnieuses. C'est sans doute pour me punir de mon zèle à empêcher les tribunaux, les corps administratifs et les généraux protecteurs des émigrés de marque , des traîtres et des conspirateurs, de persécuter, d'opprimer et de faire périr les défenseurs de la patrie , qu'il m'accusent de prêcher le meurtre.

Ils égorgent dans les ténèbres les amis de la liberté ; las d'invoquer vainement la justice, et désespéré de voir

igO JEAN-PAUL MARAT.

les ministres des lois devenir des instruments de tyrannie, j'ai quelquefois appelé sur leurs têtes les vengeances du peuple. Le peuple s'est vu réduit plus d'une fois à se faire justice ; ils tremblaient à la vue de ses trop justes vengeances, et loin d'oser élever des cris d'improbation , ils s'empressaient de les sanctionner ; de quel front viennent-ils donc aujourd'hui me faire un crime d'avoir conseillé des mesures salutaires, dont ils ont été même les apologistes ?

Mais à supposer que je sois dans l'erreur, eil disant que c'est au peuple de se sauver lui-même, lorsqu'il est lâchement trompé par ses agents perfides ; que c'est à lui à reprendre le glaive de la justice , lorsque les juges ne sont plus occupés qu'à protéger les coupables et à opprimer les innocents; est-ce donc en me persécutant, en m'accablant d'invectives, en provoquant contre moi des décrets sanguinaires, en me livrant à des inquisiteurs d'état , en m'égorgeant, qu'ils prouveront la fausseté de mes opinions ? Hé quoi , ces magistrats intègres, ces grands capitaines,, ces généraux patriotes, ces sages législateurs n'ont donc à m'opposer que les armes de la tyrannie ? Pour m'empêcher d'exciter le peuple à se faire justice, pour empêcher la patrie de périr, ces profonds philosophes, ces éloquents orateurs, ces censeurs philanthropes qui inondent la France de leurs brochures , de leurs libelles ; qui tapissent les murs des villes de leurs placards soporifiques ou diffamatoires , ne sauront-ils donc que m' égorger ?

Ce qui démontre péremptoirement que la démarche du commandant de la Corrèze n'était qu'un coup d'essai pour sonder les dispositions de l'Assemblée contre Maral, c'est la nouvelle trame ourdie contre l'ami

du peuple à la Convention trois jours après. Dans la séance du 24, Lasource, au nom du Comité diplomatique , fit lecture d'un mémoire dans lequel on représentait comme les principaux et les seuls ennemis de la nation , de la liberté et de la paix , les intrépides dénonciateurs des agents infidèles de l'autorité , qu'il désigne sous le nom d'agitateurs et de perturbateurs du repos public ; maximes absurdes dont Marat ne sentait que trop les malignes allusions et qu'à la tribune il réfuta en ces termes :

« Messieurs, les ennemis des nations, de la liberté et du repos public, ne sont pas les citoyens obscurs qui ont le courage de dénoncer , au péril de leur vie , les malversateurs , les traîtres et les conspirateurs , quelque violentes que soient leurs réclamations pour le salut commun, quelque animés que soient les traits que leur civisme inspire à leur plume ; mais les despotes sanguinaires , mais leurs infâmes courtisans , leurs vils suppôts, leurs féroces satellites -, mais les juges prévaricateurs qui font servir l'autorité des lois à protéger le crime et à opprimer l'innocence *, mais les généraux perfides qui tournent contre la patrie les armes de ses enfants ou qui conduisent ses défenseurs à la boucherie , pour livrer à l'ennemi les frontières de l'État •, mais les administrateurs infidèles qui spéculent sur l'embarras des affaires pour ruiner la fortune publique et réduire le peuple à l'indigence ; mais les indignes représentants du peuple , qui abusent de sa confiance pour remettre tous les pouvoirs entre les mains du monarque, qui, à la faveur d'un massacre concerté, dénaturent la Constitution pour anéantir la liberté , qui se retranchent ensuite contre le peuple et s'environnent de satellites pour rétablir le despotisme ; mais les mi-

nistres atroces qui abusent de leur puissance pour persécuter les amis de la patrie qui s'élèvent contre les actes arbitraires de l'autorité et qui s'en rendent coupables eux-mêmes, qui lancent encore des lettres de cachet proscrites par les lois. En voici une, Messieurs, qui a été décernée par Roland il y a peu de jours •, je demande qu'un secrétaire en fasse la lecture (i).

A peine Barbaroux eut-il fait lecture de la lettre, qu'il s'empressa de demander que le ministre fût mandé pour rendre raison des motifs qui l'avaient déterminé à décerner cet ordre arbitraire; motion que j'avais à proposer; puis, tirant de sa poche un papier, il s'écrie : « Citoyens, j'ai à vous dénoncer, à mon tour, un homme qui court les bataillons pour les soulever ; cet homme , c'est Marat. » A ces mots , nombre d'acolytes de la faction de la république fédérative me montrent le poing , en criant : Un décret d'accusation ! un décret d'accusation ! Brissot , d'un air ricaneur , et ses confrères du bureau, Buzot^ Gensonné, Sieyès et Guadet se distinguent dans cette noble farce. Je vois leurs menaces , et j'écoute leurs invectives de sang-froid et en leur levant les épaules de pitié. Barbaroux reprend : « Voici , citoyens , le procès-verbal d'un bataillon des Marseillais que Marat a été visiter dans leurs casernes, par où il est prouvé que ce matin il a été demander trois volontaires par compagnie pour aller déjeuner chez lui , les corrompre »

Comme Barbaroux achevait son charitable commentaire , un acolyte , dont j'ignore le nom , se lève pour

(i) Elle était contre la nommée La Roche, ne désignant pas le délit dont la prévenue était accusée et ne requérant pas la présence d'un fonctionnaire public ; conséquemment, ne pouvant être considérée que comme un acte d'autorité aussi alarmant qu'arbitraire.

ÉCOLE DU CITOYEN. igS

s'écrier que Marat lui a dit, dans la salle, en présence de témoins , qu'il était impossible que la tranquillité fût jamais rétablie , sans que deux cent mille

têtes fussent abattues Vacarme affreux. Je m'élance

à la tribune , je demande la parole , que Guadet s'efforce de m'ôter , je l'obtiens enfin , et lorsque le calme est rétabli , je repousse mes délateurs en ces mots : « Richelieu disait qu'avec des commentaires il pourrait trouver dans le Pater de quoi faire le procès à tous les saints du paradis « ; et il avait raison. Or, Messieurs , il n'est pas moins absurde qu'atx'oce de métamorphoser en projets politiques et en délits d'État de simples honnêtetés civiques (i).... Que les soldats de ce bataillon , prévenus défavorablement , aient mal répondu à mes procédés honnêtes , cela est tout simple; mais comment des officiers patriotes ont-ils pu se prêter à l'indignité de dresser un procès-verbal d'une visite de fraternité , pour peindre comme un factieux le seul homme en France qui se soit toujours mis à la brèche pour les Marseillais ! Et comment Barbaroux a-t-il eu l'atrocité de les engager à cette lâche démarche , pour me traduire devant la Convention comme un criminel d'État ? Je l'abandonne à ses remords , s'il en est susceptible, et à la honte, s'il peut encore rougir; c'est là toute ma vengeance.

« A l'égard de l'inculpation des deux cent mille têtes à abattre , la manière dont elle vous est présentée est une perfidie. Voici le fait. J'ai dit en pleine assemblée, et je le répète , car telle est ma façon de voir , qu'il y

(i) Ici, Marat rapporte tout au long, dans sa feuille du samedi 27 octobre 1792, l'entretien qu'il a eu avec les Marseillais, casernes aux Cordeliers.

avait dans l'État deux cent mille ennemis de la Révolution qui passent leur vie à machiner -, que leur pisaller étant d'être destitués lorsqu'ils étaient pris, nous avions la sottise de souffrir qu'ils passassent tour à tour de la municipalité aux directoires de district ou de département, des directoires aux tribunaux, des tribunaux à la haute cour nationale, de la haute cour au corps législatif, du corps législatif à l'armée , de l'armée au ministère , du ministère aux corps administratifs ; tant que la nation n'en aurait pas fait justice, c'était en vain que nous espérions la paix et le bonheur, parce qu'ils étaient intéressés à entraver sans cesse la machine politique. Telle est, Messieurs, l'une de mes opinions publiques; m'en faire un crime est une absurdité, autant vaudrait m'empêcher de penser. Mes opinions tiennent à la manière dont je suis affecté par les rapports des objets, et il ne dépend pas plus de moi de penser différemment sur celui-là , que d'empêcher qu'il ne fasse jour lorsque le soleil est sur l'horizon. Tout ce dont je puis répondre , c'est de la pureté de mes intentions ; or , il n'y a que des insensés ou des malveillants qui puissent m'asservir à leurs vues. On parle sans cesse parmi nous de faction; oui, Messieurs , il y en a une violente dans votre sein : c'est celle qui m'outrage chaque jour avec acharnement ;" mais où serait la mienne , je suis seul de mon bord. Une preuve que je n'en ai aucune, c'est qu'il n'y a pas un seul homme parmi vous qui ait le courage de parler pour moi. Les hommes atroces qui s'acharnent à ma perte savent cela comme moi, ils ne lâcheront pas prise que je n'aie succombé. Eh bien! s'il leur faut mon sang , qu'ils m' égorgent. » La dénonciation faite par Barbaroux contre Marat

fut renvoyée au Comité de législation , comme la dénonciation contre Roland. Celle-ci y restera ensevelie , celle-là y enfantera bientôt quelque monstre, enfant de la perfidie.

En retournant à sa place, l'ami du peuple rencontra Camille Desmoulins qui lui dit : Pauvre Marat, tu es de deux siècles au-delà du tien.

L'enfant perdu de la Révolution , le bon et spirituel, mais trop frivole Camille , n'eut jamais plus de pénétration et de sagacité que ce jour-là. Au moment de la plus grande déflagration de colère contre Marat, Camille s'adressant aux meneurs Brissotins , leur dit : « Vous direz tout ce qu'il vous plaira *, Marat , contre qui vous demandez un décret d'accusation , est peutêtre le seul homme qui puisse sauver la République.... Il n'y a qu'à rire de vos efforts contre la Montagne-, tant que vous nous attaquerez par le marais et le côté droit. On ne peut nous prendre que par les hauteurs, et en s'emparant du sommet comme d'une redoute , c'est-à-dire en captant les suffrages d'une multitude imprudente, inconséquente, par des motions plus populaires encore que celles des vieux Cordeliers , en suscitant des patriotes plus chauds que nous , et de

plus grands prophètes que Marat Heureusement

nous avons Marat qui , par sa vie souterraine et ses travaux infatigables , est regardé comme le maximum du patriotisme , et a cette possession d'état si bien établie, qu'il semblera toujours au peuple (\\!J au-delà de ce que propose Marat il ne peut y avoir que délire

et extravagance Voilà le service immense que lui

seul, peut-être, est en mesure de rendre à la République. Il empêchera toujours que la contre-révolution se fasse en bonnets rouges. »

Un jour Marat , l'ami du peuple , tombera sous le fer d'un assassin , et la contre-révolution en bonnets rouges enverra Danton avec Camille sous le couteau de la guillotine de Maximilien Robespierre.

La faction de la République fédérative , bien convaincue qu'elle ne pourrait jamais consommer ses desseins désastreux , tant qu'elle n'aurait point abattu l'argus patriote, souleva contre lui le corps entier des dragons casernes à l'École militaire , qui vint à la Convention présenter une pétition contre Marat. En attendant que les pétitionnaires fussent admis, une partie des soldats se dispersa autour de la salle, pro- ■ férant mille imprécations contre l'ami du peuple, et jurant qu'ils le couperaient en morceaux partout où ils le trouveraient. Quelques membres de la faction, témoins des rumeurs du peuple, craignant que le moment d'agir ne fût pas favorable, firent rayer, dans la pétition , tout ce qui regardait Marat personnellement et y substituèrent des inculpations générales.

Le coup était manqué , mais ce n'était que partie remise. Le lendemain soir , au Palais-Royal , une foule d'émissaires affichèrent contre Marat un placard atroce, provoquant tous les citoyens à l'assassiner et menaçant de la corde ceux qui auraient le courage de l'arracher; néanmoins, la Commune donna ordre de mettre la force armée sur pied et de le faire arracher à l'instant même; des mandats d'amener furent décernés contre plusieurs scélérats qui s'étaient annoncés comme déterminés à l'assassiner.

Pendant que les coupe-jarrets de la faction étaient en l'air, ses acolytes proposaient , par l'organe de Buzot, un projet de sang contre les prétendus agitateurs , c'est-à-dire contre les patriotes qui ont le courage de

réveiller le peuple de sa léthargie et de démasquer les traîtres et leurs complots. En voici les dispositions principales :

1° Quiconque par des clameurs, affiches, écrits et discours prononcés ou colportés , aura conseillé ou provoqué directement et à dessein le meurtre et l'assassinat, sera puni de douze ans de fers, si le crime provoqué n'a pas été commis , et de mort , si le crime a suivi sa provocation.

2° Quatre ans de chaînes contre l'imprimeur , et dix mois de détention contre le colporteur qui aurait imprimé ou colporté un des écrits mentionnés au premier article.

Si ce projet de décret vient à passer, écrit Marat, j'en demanderai l'exécution et contre les membres de la chque qui ont opiné dans le concihabule de Dumouriez que l'on m'assassinât , et contre les officiers et soldats des dragons bleus qui se- sont déclarés mes assassins, et contre les auteurs, imprimeurs et afficheurs du placard qui provoquait à m'assassiner. J'attends là mes ennemis implacables, et je ne doute pas que la Convention ne soit bientôt mise à une cruelle épreuve.

La conséquence de ce déchaînement contre Marat, qui se sentait sans cesse sous le coup de quelque émissaire des Bouches-du-Rhône ou de la Gironde , fut l'abandon momentané de ses fonctions de député du peuple , retraite dont se ressentit aussi la publication de sa feuille qui , après le 2 novembre 1 792 , ne reparut que le 7 suivant. Laissons à Marat lui-même le soin de peindre aux yeux de la postérité l'affligeant tableau de ses luttes , de ses angoisses, de ses misères.

« Frères et amis , c'est d'un souterrain que je vous

igS JEAN-PAUL MARAT.

adresse mes réclamations. Le devoir de conserver pour la défense de la patrie des jours qui me sont enfin devenus à charge peut seul me déterminer à m'enterrer de nouveau tout vivant pour me soustraire au poignard des lâches assassins qui me poursuivent sans relâche. L'auriez-vous imaginé ? Dans ces jours prétendus de triomphe et de gloire , un de vos députés est outragé par nombre de ses collègues, au sein même du sénat, pour avoir dévoilé les complots tramés contre le salut public. Eh quoi ! pour se garantir des noirs attentats d'une horde de factieux qui en veulent à sa vie , un représentant de la nation sera-t-il donc réduit à demander vainement secours à ses concitoyens, à chercher un asile dans un sombre caveau pour se mettre à couvert du fer des brigands (i) qui souillaient un corps de militaires égaré par des chefs perfides , tandis que sa maison est menacée des flammes par une foule de ces militaires pris de vin (2) ?

« Qui de vous se serait attendu que des gardes nationaux ^ aux ordres de cette faction atroce , eussent provoqué , par dTiorribles placards , le peuple entier à égorger l'un de ses plus fidèles défenseurs, accusé par

(i) L'examen que j'ai provoqué sur la légion de cavalerie, cantonnée à l'Ecole militaire, vient d'y faire découvrir une trentaine de scélérats flétris par la main du bourreau, tous échappés des galères, et qui viennent d'être traduits dans les prisons de la Conciergerie.

(2) Mercredi soir, plusieurs centaines de Marseillais et de dragons de l'Ecole militaire ont défilé dans la rue des Cordeliers, en s'arrêtant devant mes croisées pour vomir mille imprécations contre la députation de Paris, et notamment contre l'ami du peuple, crier: Marat à la guillotine ! et menacer de mettre le feu à sa maison. Voilà, je pense, des provocateurs au crime sous la direction des factieux conventionnels; mais au diable si la Convention donne la moindre suite à la dénonciation de ces attentats.

îa calomnie comme agitateur et dénigré par des scélérats pour des opinions dont la multitude prévenue n'est pas en état d'apprécier la justice ? Mais quoi ! si l'Assemblée constituante a eu la constance d'entendre d'un bout à l'autre un affreux système de contre-révolution débité du haut de la tribune par Depresmenil , la Convention nationale, qui a consacré la liberté illimitée des opinions, me fera un crime de quelques maximes politiques dont l'adoption populaire a tant de fois sauvé la patrie. La force publique s'est déployée nombre de fois pour protéger Maury, Cazalès et Malouet, ces ennemis déclarés de la liberté contre l'indignation publique, laissera-t-elle l'ami du peuple toujours exposé, sans défense, au poignard des assassins soudoyés, que la perfidie rassemble aux portes même de la Convention ? Quel vacarme l'Assemblée n'aurait-elle pas fait si de pareils outrages eussent été dirigés contre quelques-uns de ses membres dévoués au cabinet ministériel , au tartuffe Roland !

(( L'atroce faction n'est pas seulement acharnée contre Marat , mais contre tous les autres députés qu'elle désespère pouvoir jamais amener à composer avec les principes et le devoir : tels que Robespierre et Panis, auxquels elle vient d'accoler Danton et Santerre, comme la Constituante accola , dans le temps , Camille à Marat, et la Législative l'ami du roi à Vami du peuple, pour donner le change au public et lui faire croire qu'on n'en voulait pas uniquement au plus zélé soutien de la patrie. Ajoutons à la liste des proscrits qu'elle a dressée les membres du Comité de surveillance de la mairie et les membres de la municipalité du lo août. Comment! les libérateurs de la France seraient livrés aux poursuites inquisitoriales de cette faction royaliste, aux attentats

des ministres , au fer des assassins ; et les ennemis d^ la Révolution, les membres contre-révolutionnaires de la commune, du département et des tribunaux du 9, les Menou , les Chambon,.les Borie, les Rœderer, ces traîtres infâmes qui auraient porté la peine de leurs crimes le jour de la prise des Tuileries, sont tranquilles dans leurs lits, et bravent aujourd'hui le ressentiment du peuple sous les auspices de leur patron Roland et de ses valets de la faction conventionnelle. Les libérateurs de la patrie seront-ils donc les premières victimes que les lâches suppôts du conspirateur du Temple lui offriront en sacrifice expiatoire. Hé , par quels ennemis publics sont donc poursuivis les ardents défenseurs de la patrie ? Par ces mêmes hommes qui , dans l'Assemblée constituante , ont sacrifié à la Cour les droits et les intérêts du peuple; je veux dire les Camus, les Grégoire , les Chassey , les Roland , les Sieyès , les Buzot ; par ces mêmes hommes qui , dans l'Assemblée législative, ont connivé avec le pouvoir exécutif, ont fait décréter une guerre désastreuse, ont blanchi Motier, Narbonne, Rochambeau , Duport, Chambonnas, Lajarre-, ont favorisé l'émigration de presque tous les officiers de nos arméejs*, ont nommé au ministère les Servan, les Clavière, les Roland, les Dumouriez, et qui le 9 voulaient transférer l'Assemblée à Rouen pour y décréter la contre-révolution. Je parle des Lasource , des Lacroix, des Morisson, des Fauchet, des Gensonné, des Chambon , des Vergniaud , des Kersaint , des Brissot, des Guadet ; enfin, par ces vils mannequins conventionnels , les Dulaure , les Biroteau , les Rebecqui , les Barbaroux, les M.-J. Chénier, les Lanthenas, les Gorsas , les Louvet et autres très-humbles libellistes , les coqs de la faction criminelle. Ce sont ces hommes

'pervers qui voudraient égorger les patriotes incorruptibles dont ils redoutent les regards perçants , qu'ils ne peuvent réduire au silence et avec lesquels ils sentent qu'ils ne pourront jamais machiner. Ce sont eux à qui les conspirateurs Necker , Bouille et Mottier paraissent avoir légué^ leurs haines et leurs vengeances , d'après l'acharnement avec lequel ils ont présenté ces défenseurs des droits du peuple dès l'ouverture de la Convention.

,(( Depuis la fameuse séance du 25 septembre , dans laquelle ils firent éclater l'odieux complot d'écraser la, députation de Paris par des imputations absurdes , chaque jour ïlé ont renouvelé leurs menées odieuses , malgré leur honteuse défaite, après en avoir préparé l'exécution par d'éternelles impostures et des dénonciations calomnieuses , faites à la tribune , répandues dans le public et propagées dans les départements, calomnies qui ont été détruites dans Paris , et qui le seraient également dans toute la République , si les postes n'étaient encore dans les mains du traître et perfide Roland ; car , tandis que les libellistes à gages de ce fourbe inondent et infectent l'État de leurs puants mensonges, ce cafard prépare le succès de ses atroces projets, en interceptant à la poste les missives patriotiques.

« Tous ces artifices , néanmoins , pour en imposer au peuple ne serviront de rien-, la vérité percera malgré lui , et ses efforts pour la tenir captive n'auront servi qu'à mieux le démasquer.

« Voilà une légère esquisse des basses menées, des trames sourdes et des noirs complots des scélérats conjurés contre la patrie et ses défenseurs. Je dois la vérité à mes commettants, je la leur dirai tout entière; c'est pour mieux y parvenir que j'ai cherché un asile

loin des atteintes des coupe- jarrets soudoyés. En attendant, qti'ils sachent qu'il est impossible de déjouer les traîtres et de sortir de Faffreuse position où nous nous trouvons , s'ils ne se hâtent de donner du pied au cul des ministres actuels et de les remplacer par de vrais patriotes.

ot Des citoyens irréfléchis ou perfides ont osé me faire un crime de m'être rejeté dans mon souterrain pour échapper au poignard des nuées d'assassins soudoyés et au fer d'une multitude de soldats égarés, que soulevaient contre moi leurs chefs contre-révolutionnaires. Qu'eussent donc fait à ma place ces plaisants censeurs, s'ils eussent été poursuivis aux portes du sénat par les pelotons qui en cernaient l'enceinte ? S'ils eussent été insultés dans leurs maisonsjpar cinq à six cents forcenés qui menaçaient d'y mettre le feu ? S'ils eussent été dévoués à périr par la multitude de scélérats qui provoquaient le peuple à me massacrer? S'ils eussent vu les orgies d'une soldatesque féroce demandant leur tête à grands cris ?...

(( Je ne doute pas de leur héroïsme; mais je les invite à se montrer comme moi dans les grandes occasions, où le sacrifice de la vie n'est pas en pure perte, et à venir faire mon rôle à la Convention. Lorsque ma mort pourra cimenter la liberté et assurer le bonheur du peuple , je leur permets d'insulter à mon courage s'ils me voient pâlir. Mais lorsqu'elle n'aurait fait qu'assurer le triomphe des ennemis publics , quel homme sensé osera me reprocher d'avoir conservé des jours qui peuvent encore être utiles à la patrie ? »

Après cette petite digression nécessitée par des imputations dont Camille Desmoulins, parfois si enthousiaste de l'ami du peuple, s'était déjà fait l'écho, Marat reprend sa narration en ces termes :

a Depuis l'ouverture de la Convention , les membres de la faction criminelle qui me poursuit sans relâche, me dénoncent chaque jour comme un agitateur et un perturbateur du repos public ; mais je les défie de trouver en France aucun homme digne de foi , qui puisse affirmer m'avoir jamais vu dans aucun groupe , dans aucun rassemblement , dans aucune assemblée , agiter les citoyens et les pousser au désordre. Qui ne sait que pendant trois années entières j'ai mené une vie souterraine pour échapper au fer des assassins soudoyés par les ministres conspirateurs, par le traître Lafayette, par les pères conscrits prostitués à la Cour , et par les plus audacieux suppôts du despotisme que j'avais démasqués.

« Depuis le i5 août, où j'ai quitté mon souterrain , je n'ai paru dans aucune société publique , si ce n'est cinq à six fois au corps électoral pour y donner ma voix aux députés à la Convention*, deux fois à la société des Jacobins pour y dénoncer les persécutions atroces dirigées par Chazot et Dumouriez contre les bataillons le Mauconseil et le Républicain; une fois à la section de Mauconseil pour lui demander des renseignements sur l'affaire de Réthel, et une fois à la section de Marseille pour m'opposer aux mesures violentes que f quelques citoyens alarmés proposaient au sujet du projet de décret sur la force armée, dont les factieux conventionnels se sont environnés avant même qu'il ait été discuté.

(c Aux moments employés à ces démarches , si l'on ajoute les heures que j'ai données à mes devoirs de député, tout le reste du temps je l'ai passé dans mon cabinet , et je n'ai pris part aux affaires publiques que par mes écrits. Ces écrits sont tous signés de moi, et ils

ont tous été rendus publics par la voie de l'impression. Je ne puis donc être attaqué que comme écrivain politique par mes accusateurs. Reste à savoir dans quel pays libre et à quel tribunal éclairé -pourrait être traité en agitateur et en perturbateur du repos public , un homme dont le salut du peuple fut toujours la loi suprême; un homme qui, pour défendre la liberté, crut ne devoir jamais cesser d'appeler la surveillance du citoyen sur les fonctionnaires publics; un homme qui ne dénonça jamais les infidèles dépositaires de la puissance que sur les réclamations dûment signées des opprimés; un homme qui ne répandit jamais l'alarme sur des complots trop réels, que d'après des indices incontestables; un homme qui , poursuivant avec intrépidité les prévaricateurs, les machinateurs et les traîtres, se fit toujours une loi de respecter la vérité à l'égard de ses plus mortels ennemis ; un homme qui , sans acception de personnes , rendrait justice même au diable , et qui s'empressa toujours de se rétracter toutes les fois qu'il craignit avoir été induit en erreur.

« On me reproche d'avoir souvent dénoncé sans preuves. Distinguons bien ici deux choses : les prévarications et les machinations. Or, je n'ai jamais dénoncé aucun prévaricateur que sur les réclamations de la partie lésée ou opprimée, et lors seulement que repoussée de toutes parts par les ministres des lois, elle ne pouvait obtenir justice.

« Quant aux machinations contre la liberté publique, je m'en suis tenu aux indices notoires qui suffisaient pour les constater aux yeux d'un politique exercé, seul genre de preuves que l'on puisse exiger raisonnablement pour éventer les complots , dont il ne reste souvent aucune trace; car les machinateurs ne transigent pas

entre eux par actes passés devant notaire. Attendre à les dénoncer qu'on ait des preuves juridiques, c'est laisser aux traîtres le temps d'en assurer le succès : ces preuves ne s'acquérant presque jamais qu'après que le complot est couronné et qu'il n'est plus temps de s'y opposer. Exiger des preuves juridiques du dénonciateur de quelque trahison , c'est donc compromettre le salut public-, il n'y a que des traîtres qui veulent se ménager l'impunité ou les moyens d'échapper qui puissent en faire un précepte et prêcher cette funeste doctrine.

« Je ne sais quelle étrange idée mes accusateurs se font des droits et des devoirs du citoyen. Ignorent-ils qu'en tout pays c'est un délit irrémissible que de taire le moindre mot qui peut tendre à éventer des machinations contre la sûreté de l'État ? Ignorent-ils que , dans les républiques , le simple soupçon , étayé d'un seul indice , suffit non-seulement pour dénoncer un complot, mais pour s'assurer des auteurs? Et vous, représentants du peuple , vous me feriez un crime d'avoir éventé des machinations qui ont failli entraîner la patrie dans l'abîme , après en avoir fait si longtemps le malheur ! Et vous prêteriez l'oreille aux clameurs de mes persécuteurs , qui vous pressent de renouveler contre moi un décret sollicité par les auteurs de ces machinations et accordé par leurs complices ! Et vous me mettriez sous le glaive de la tyrannie pour me récompenser d'avoir , au péril de mes jours , travaillé à sauver le peuple , à vous sauver vous-mêmes ! Non , quelles que soient les fureurs de la cabale atroce , je n'ai point à craindre de vous voir consommer ses criminels desseins.

a Désespérant réussir à faire de vous d'aveugles instruments d'oppression , ils se bornent à vous presser

de m'exclure de votre sein , c'est-à-dire d'usurper pour me flétrir les droits intransmissibles du peuple et de vous rendre indépendants du véritable souverain; car à lui seul appartient d'ouvrir et de fermer à ses mandataires les portes du sénat. Je n'examinerai pas ici sur quelles raisons mensongères ces vils détracteurs affectent de provoquer mon exclusion ; quelle que soit leur dédain apparent, qu'ils sachent que je rougirais de leur ressembler. Quant à vous , quelle que soit la prévention que les ennemis de la patrie ont cherché à vous inspirer contre l'un des premiers apôtres et martyrs de la liberté, j'ose croire que lorsque vous pourrez examiner avec impartialité ma conduite politique, depuis le premier instant de la Révolution, vous n'y trouverez que des titres à votre estime.

« Quelle que soit la décision de la Convention à mon égard , mon honneur ne dépend point d'elle , il dépend de moi seul; c'est l'unique bien qui me soit laissé après la paix de l'âme, et j'en serai toujours jaloux. Que ne puis-je en dire de même de mes ennemis; mais il y a longtemps qu'ils n'ont rien à perdre de ce côté-là. Au demeurant, j'aime à croire qu'ils ne parviendront jamais à entraîner la Convention dans des mesures inconsidérées. Ma seule sollicitude est de la voir adopter enfin de grandes maximes , qui seules peuvent mettre fin à ces discussions scandaleuses qui l'éloignent de l'objet de sa mission , nous mener au but et sauver la patrie.

f( Représentants du peuple , vous vous dites républicains, apprenez donc à en remplir les fonctions; gardez-vous de traiter en juristes les matières d'État , et connaissez enfin les limites de vos pouvoirs. Comme législateurs, vous devez faire les lois et veiller à leur

maintien. C'est par devant les tribunaux que doivent être traduits les délinquants de toute espèce-, car dans un gouvernement libre , aucun citoyen ne doit être au-dessus de l'empire des lois. Vous ne pouvez donc connaître que des dénis de justice, après avoir reçu les réclamations des opprimés contre les fonctionnaires publics qui ont prévariqué et qui restent impunis. Comme mandataires de la nation , vous êtes aussi les surveillants nés de la sûreté publique ; à vous seuls appartient de connaître de tout ce qui peut y porter atteinte. Le salut du peuple étant la loi suprême de l'État, la porte doit être ouverte à toute dénonciation contre les machinateurs, les prévaricateurs et les traîtres. C'est au tribunal d'État que doivent être traduits les criminels de lèse-nation •, mais c'est au seul tribunal du public que peut être traduit l'accusateur injuste, et le mépris doit seul être la peine du calomniateur. Je sais qu'il paraîtra cruel à l'homme de bien d'être calomnié , et que la loi d'État qui l'expose ainsi à la calomnie doit lui paraître bien dure , lorsqu'il n'a pas assez de vertu pour sentir que tout intérêt particulier doit se taire devant l'intérêt général. Sans la crainte des dénonciations, ce frein salutaire qui retient dans le devoir les fonctionnaires publics, et sans l'extrême liberté de déjouer les complots contre la patrie en les dévoilant , c'est en vain que vous prétendriez sauver le peuple des attentats de cette immensité de scélérats qui machinent sa perte.

ce Quelles que soient les clameurs élevées par des hommes impurs contre l'abus des dénonciations , il est bien certain qu'il est nul en comparaison des désastres qui résulteraient parmi nous des moyens de machiner avec sécurité contre la liberté publique. Les complots éventés

ont sauvé la vie à trois cent mille Français; deux cent mille l'ont perdue par des machinations secrètes; et tout ce que la France renferme de citoyens amis de la liberté la perdraient bientôt , si cinq cent mille ennemis de la Révolution, qui nous travaillent jour et nuit, n'étaient pas contenus par la crainte d'être démasqués et livrés à la justice du peuple.

« On m'accuse d'être un agitateur, un perturbateur du repos public. Vaines clameurs , répétées par des citoyens crédules, d'après les ennemis de la Révolution. Sans doute , mes écrits ont fait le désespoir des faux patriotes, des intrigants, des dilapidateurs, des prévaricateurs et des oppresseurs que j'ai démasqués; des courtisans, des agents ministériels, des députés perfides^ des traîtres et des conspirateurs que j'ai déjoués. Que n'ont-ils pas fait pour en contre-balancer l'influence ? Non contents de les intercepter à la poste, de les saisir chez les distributeurs , de briser mes presses , de jeter dans des cachots les colporteurs, ils ont soudoyé une foule de libellistes pour me diffamer; ils ont fait circuler, sous mon nom, une multiplicité de faux écrits tendant à égarer l'opinion publique, et à l'imprégner des maximes funestes de l'aristocratie et du royalisme. Rien n'a été omis de leur part pour tromper le peuple , et il eût peut-être toujours été la dupe de ces imposteurs, si l'impatience de me perdre ne les eût jetés dans des mesures inconsidérées.

« Ils avaient soin de faire imprimer ces faux écrits par mes imprimeurs et débiter par mes publicateurs. Le maire Bailly , et deux municipaux dévoués comme lui à Mottier, en ont fait débiter par l'un de mes distributeurs , auquel ils ont offert une somme considérable pour l'engager à continuer. Le ministre de l'Intérieur

les faisait distribuer gratis à Paris par des gens à la livrée du roi, après en avoir inondé le royaume. A mon retour de Londres, où l'atroce expédition du 22 janvier 1790 m'avait forcé de chercher un asile , Je trouvai cinq faux Amis du peuple , dont les fripons de rédacteurs se disputaient mon nom et ma devise avec le titre de mon journal, en s'accablant chaque jour d'invectives dégoûtantes. Indigné d'un spectacle aussi grotesque que révoltant , je m'adressai par lettres à la police pour avoir justice de ces, fripons déhontés qui desservaient la cause publique en égarant le peuple. Les agents de la police prétextèrent mon absence pour mettre de côté mes réclamations ; réduit à braver et les poignards des assassins et les sbires du Châtelet , je me présentai à quelques fonctionnaires publics , pour forcer leur feinte incrédulité et obtenir d'eux l'autorisation de paralyser les presses des faussaires et d'enlever les éditions pseudonymes. Mes démarches ne furent pas toutes infructueuses : en juin 1790, je fis mettre les scellés, par le district de St-Étienne-du-Mont , sur les presses du sieur Rozé , et j'enlevai, rue Percée, une édition entière d'un faux Ami du peuple , laquelle fut déposée à la Mairie. Ces deux derniers faits se sont passés sous les yeux de Manuel , membre de la Convention , alors administrateur de police. Je le somme de déclarer si j'avance ici une chose qui ne soit conforme à la plus exacte vérité.

« Comme je n'ai jamais cessé de poursuivre à outrance les ennemis de la liberté , mon lot fut toujours d'en être persécuté avec fureur. Je dois le dire sans détour. Les meneurs de la clique atroce qui s'acharnent aujourd'hui à ma perte, à quelques nouveaux venus près , sont ces mêmes hommes que j'ai tant de fois

dénoncés comme d'infidèles mandataires du peuple ; ces mêmes hommes qui, sous le masque du patriotisme, ont si longtemps sacrifié à une Cour scélérate les droits et les intérêts de la nation. Dans le nombre sont : les Rabaut , les Buzot, les Camus , les Sieyès , les Brissot, les Vergniaud, les Lasource, les Guadet, les Gensonné, les Kersaint, les Chambon, les Barbaroux , les Biroteau , les Rebecqui , intrigants barbares et cupides , dont les uns, à la faveur d'un massacre concerté à loisir, ont laissé dénaturer la Constitution pour rétablir le despote dans sa toute-puissance, et dont les autres, à la faveur d'un nouveau massacre encore plus affreux , allaient fuir de nos murs pour s'installer à Rouen et y décréter la contre-révolution.

« Toutes les menées ténébreuses employées contre moi par les scélérats prostitués au despotisme avant la journée du lo ont été renouvelées par les meneurs de la clique déboutée qui souille la Convention, qui s'efforce de m'en faire exclure, de me faire périr par le fer des assassins et, qui pis est, d'égarer le peuple et de m'en faire massacrer. Roland , leur patron , a fait intercepter mes écrits et ma correspondance à la poste, après avoir inondé les départements de libelles et de placards oià il me diffame sans pudeur. A qui fera-t-il croire qu'il ne dilapide pas journellement les biens nationaux à stipendier une foule de libellistes pour me dénigrer, et à faire imprimer ces libelles sous toute espèce de format pour être distribués aux membres de la Convention ; tandis que les suppôts de la clique égarent et soulèvent contre moi quelques-uns de mes collègues , une soldatesque égarée et les gardes nationaux qu'ils ont appelés clandestinement à Paris pour y appuyer leurs desseins criminels; tandis qu'ils

s'étayent des faux écrits publiés sous mon nom pour me traiter de royaliste , ou qu'ils tronquent mes véritables écrits pour me décrier dans l'opinion publique.

« Il est démontré par les peines infinies qu'ont prises et par les sommes immenses qu'ont dilapidées le despote et ses suppôts , combien ils redoutaient l'éclat de la vérité. Gela seul suffirait pour confondre les clameurs de la faction qui me persécute avec barbarie. Mais il faut la pousser dans ses derniers retranchements et lui enlever jusqu'à l'ombre d'un prétexte de me calomnier.

« Le grand cheval de bataille de mes détracteurs est de me peindre comme un homme sanguinaire, qui est sans cesse à prêcher le meurtre et l'assassinat. Mais je les défie de faire voir autre chose dans mes écrits , si ce n'est que j'ai démontré la nécessité d'abattre quelques centaines de têtes criminelles pour conserver trois cent mille têtes innocentes, de verser quelques gouttes de sang impur pour éviter d'en verser des flots de très-pur, c'està-dire d'écraser les principaux contre-révolutionnaires pour sauver la patrie ^ encore n'ai-je conseillé les exécutions populaires que dans les accès de désespoir où me jetait la douleur de voir les lois protéger les traîtres, et les conspirateurs échapper au glaive de la justice. Or, j'invite mes détracteurs à soumettre ces conseils à un tribunal de sages, et si je' n'ai pas son approbation, je consens à passer pour un cannibal. Oui, c'est le plus pur amour de l'humanité , le plus saint respect pour la justice , qui m'a fait renoncer quelques moments à la modération philosophique , pour crier haro sur nos implacables ennemis. Cœurs sensibles et justes, c'est à vous que j'en appelle contre ces hommes de glace qui verraient périr le genre humain sans s'émouvoir, sans sortir des gonds; les transports de fureur que vous

éprouvez à la vue d'une nation entière entraînée dans l'abîme par une poignée de scélérats est mon apologie. Et le salut public qu'ont toujours assuré ces expéditions populaires sera la seule réponse que j'opposerai à la calomnie.

« Mes détracteurs m'accusent aussi d'avoir aspiré à la dictature après l'avoir prêchée. Ils s'amusent sans doute, en me faisant ce reproche. Aspirer à la dictature, moi pauvre diable , sans amis , sans partisans , sans fortune, sans moyens, sans asile-, moi que mes nombreux ennemis n'ont jamais laissé jouir vingt-quatre heures entières de la bonne opinion que me donnait mon dévouement à la chose publique*, moi qui suis en butte aux traits d'un million d'ennemis puissants , la plupart fonctionnaires publics; moi qui me vois depuis trois ans réduit à mener une vie souterraine pour échapper au fer des assassins ; moi que la lâcheté des patriotes a tant de fois forcé de chercher un lit au milieu de la nuit; moi qui n'ai pas trouvé un seul patriote assez courageux pour se dire mon ami dans les temps de crise , seule époque où l'on pût songer à recourir à la dictature. Vils intrigants acharnés à ma perte , rougissez de vos absurdes calomnies ; elles n'égareront que des imbéciles ou des hommes pris de vin. J'ai conseillé au peuple , il est vrai , de se nommer des chefs momentanés sous le nom de tribuns ou de dictateurs, et seulement pour abattre les conspirateurs que protégeaient les dépositaires de Tautorité. C'était là , selon moi, le seul moyen de sauver la patrie. Pour détruire cette erreur , si c'en était une en effet , que n'en avez- vous montré les dangers. Au lieu des armes de la raison , vous rn'avez opposé celles des imposteurs et des assassins. Mais pour me réfuter, il fallait avoir

sur moi les avantages d'une bonne cause , et il était bien plus facile de me faire égorger. Mais quoi , vous réclamez chaquq jour la liberté illimitée des opinions pour vous et vos amis; s'agit-il de moi et de vos antagonistes , vous vous en déclarez les tyrans.

« Mes persécuteurs me reprochent d'être un homme abominable, aux côtés duquel on ne peut prendre place sans être déshonoré; un homme que la terre a tort de nourrir et le soleil d'éclairer; un homme qui est un reproche continuel à la nature, et dont le nom seul est une injure.

c( Je n'entends rien à ce galimathias mystique -, mais il paraîtra plaisant sans doute que ceux qui m'adressent ce reproche soient tous connus pour des libertins crapuleux , des intrigants sans mœurs , des hommes perfides, parmi lesquels se trouvent des escrocs et des assassins. »

Cette réfutation est triomphante aux yeux de qui connaît l'histoire de notre grande Révolution et en a étudié les hommes -, mais si la bassesse des suppôts masqués du royalisme rehausse d'autant l'éclat des vertus morales et politiques de l'ami du peuple; de quel sentiment douloureux n'est-on pas pénétré au récit du long martyre de cet apôtre de la liberté. Combat suprême d'un seul contre tous, lutte acharnée durant laquelle Marat provoque par ses dénonciations patriotiques toutes les violences de ses antagonistes et la rage des fripons, rétorque leurs calomnies, dévoile leurs menées , évente leurs sinistres projets , sans négliger les droits du peuple auquel il prescrit les moyens de fonder sa liberté ; sans perdre de vue un instant les trop pusillanimes députés qui mollissent devant les mesures de salut public , et fustigeant sans pitié ceux

qui trahissent ; soutenant à lui seul , par son exemple , le courage chancelant des journalistes patriotes auxquels il ne cesse de recommander la surveillance des fonctionnaires publics équivoques.

Ces pénibles devoirs , Marat les a remplis trois années entières avec tout le zèle que le ciel a mis dans son âme, sans jamais calculer à la vue des dangers qui l'environnaient, sans jamais être retenu par la crainte des supplices qui lui étaient réservés ; fort du témoignage de sa conscience , fier de la cause glorieuse qu'il avait à soutenir, et se consolant des amertumes dont il était abreuvé par le sentiment du bien qu'il s'efforçait de faire. Si ses efforts pour sauver la patrie ont été quelquefois alliés aux saillies d'une imagination alarmée, aux élans d'un cœur livré au désespoir, plaignez la faiblesse de l'humanité , mais n'outragez pas la vertu pour mettre le vice à son aise.

Jusqu'ici , nous n'avons négligé aucune occasion de faire connaître Marat , de le faire revivre aux yeux de la postérité tel qu'il fut réellement, tel qu'il apparaît par ses œuvres, comme philosophe , comme moraliste, comme savant ; et par ses actes , comme politique , comme législateur. Tâche facile, car Marat, sans cesse calomnié, soumit à la censure du public et de ses ennemis mêmes ses actions, -ses mœurs, sa vie tout entière. Appel candide qui n'eut point d'imitateurs et qui cloua plus d'une fois sur leurs sièges les lâches détracteurs qui l'avaient provoqué, et dont pas un se soit levé pour le confondre.

Pour parfaire cette peinture morale, appelée à dissiper les imputations sans nombre dont la mémoire de l'ami du peuple est surchargée, nous n'avons qu'à citer encore.

ÉCOLE DU CITOYEN. 2l5

« Depuis que j'ai pris la plume pour la défense de la patrie, on n'a jamais pris la peine de réfuter mes opinions ; mais chaque jour on a publié contre moi une multitude de libelles atroces. Qu ont-ils produit ? Rien que d'enrichir les libellistes et les imprimeurs. Quant à moi , ils ne m'ont pas fait perdre une ombre de popularité pour ceux qui peuvent m'entendre et qui savent lire.

a Je sais bien que mes écrits ne sont pas faits pour rassurer les ennemis de la patrie ; les fripons et les traîtres ne craignent rien tant que d'être démasqués. Aussi le nombre des scélérats qui ont juré ma perte est-il prodigieux. Forcés de couvrir leurs ressentiments, leurs basses vengeances, leur soif de mon sang, du manteau de l'amour de l'humanité , du respect des lois, ils vomissent mille impostures atroces ou ridicules. Les seules qui ont trouvé des dupes , et qu'ils ne se lassent point de répéter, c'est que je suis un cerveau brûlé , un fou atrabilaire , ou bien un monstre sanguinaire, un scélérat soudoyé.

« Qu'ils lisent les écrits que j'ai publiés au commencement de la Révolution, VOffrande à la patrie, mon Plan de Constitution , mon Plan de Législation criminelle et les cent premiers numéros de l'Ami du peuple, et qu'ils disent dans quels ouvrages renommés par la sagesse et la philanthropie ils trouvent plus de ménagement, de prudence, de modération, d'amour des hommes, de la liberté et de la justice.

« Ils m'accusent d'être un scélérat vendu. Mais, je pouvais amasser des millions en vendant simplement mon silence, et je suis dans la misère*, j'ai perdu par la Révolution mon état , les restes de ma fortune , et il me reste pour patrimoine deux mille écus de dettes

2l6 JEAN-PAUL MARAT.

que m'ont laissés les fripons à qui j'avais donné ma confiance, qui ont abusé de mon nom et qui m'ont dépouillé.

« Ils me représentent sans cesse comme un anarchiste qui foule aux pieds toutes les lois et qui ne se plaît que dans le désordre. Eh bieni j'approche de la cinquantaine; or, depuis l'âge de seize ans, je suis maître absolu de ma conduite. J'ai vécu deux années à Bordeaux , dix à Londres , une à Dublin et à Edimbourg , une à La Haye , à Utrecht et Amsterdam , dixneuf à Paris , et j'ai parcouru la moitié de l'Europe ^ qu'on compulse les registres de la police de ces divers pays, je défie qu'on y trouve mon nom pour un seul fait illicite ; qu'on aille aux informations , je défie que personne sous le ciel puisse me reprocher une seule action déshonnête; or, entre-t-il dans l'esprit qu'un homme qui , en tout pays , sut respecter l'ordre établi , puisse être un anarchiste ?

« Dans les explications publiques qui ont eu lieu entre les membres des deux partis qui divisent la Convention , les hommes d'État , interpellés de s'expliquer sur mon compte, ont été réduits à se retrancher dans un seul grief-, aucun n'a osé attaquer mes mœurs, mes actions 3 ma conduite privée; mais tous m'ont accusé d'être trop exalté dans mes opinions, trop exaspéré dans mes discours et dans mes écrits ; Buzot lui-même s'est borné à me représenter comme un homme qui pourrait être dangereux par sa popularité , par ses lumières , son audace et la véhémence de ses discours.

« Ceux qui m'accusent connaissent mieux que personne toute l'absurdité de leurs imputations; ils ne déclament sans cesse que pour me proscrire de la Convention, m'ôter les moyens de les démasquer et

d'arrêter leurs projets criminels ; voilà les motifs secrets de leurs éternelles calomnies. En m'abreuvant chaque jour d'amertume , comme ils le font , il y a longtemps qu'ils m'auraient forcé à la retraite , si j'étais aussi lâche qu'ils sont hypocrites. »

On ne saurait rétorquer plus victorieusement les arguments de ses accusateurs: dissiper d'une manière plus nette les sombres nuages dont la calomnie s'est plu à envelopper le caractère moral et politique de Marat, surtout si l'on réfléchit que l'accusé s'adressait au public par la voie de son journal , provoquant ainsi la censure de ceux-là mêmes qu'il avait dépouillés de tout prestige, comme les Necker, les Bailly, les Lafayette, les Dumouriez , les Servan , les Brissot , les Roland , les Vergniaud, les Lasource, les Guadet, les Barbaroux, les Beurnonville, pour ne citer que les plus connus parmi les nombreux suppôts mis à l'index par l'ami du peuple.

Néanmoins le portrait de Marat resterait inachevé, et l'homme passerait tôt ou tard pour une fiction populaire si nous négligions de donner un corps à cette grande âme, si nous ne le signalions aux artistes par des détails physiognomoniques propres à éclairer un jour le génie patriotique qui , dans la plastique, voudrait créer un rival au Chef-d'œuvre de Louis David.

Le portrait que nous allons retracer est certainement de main de maître. Si on le compare au masque moulé sur nature morte , au buste par Deseine , aux peintures de Boze , Simon Petit , L. David , on restera convaincu qu'à part cinq ou six productions de ce genre, le surplus n'est que pure fantaisie , sans mérite ni valeur.

2l8 JEAN-PAUL MARAT.

PORTRAIT DE MARAT, par Fabre d'Eglantine,

(In-S" de 24 pages.)

Jean-Paul Marat était de la plus petite stature; à peine avait-il cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en force , sans être ni gros ni gras ; il avait les épaules et l'estomac larges , le ventre mince , les cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts , et il les agitait avec vigueur et grâce. Sur un ^ col assez court, il portait une tête d'un caractère trèsprononcé-, il avait le visage large et osseux, le nez aquilin , épaté et même écrasé ; le dessous du nez proéminent et avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un des coins par une contraction fréquente ; les lèvres minces , le front grand , les yeux de couleur gris-jaune , spirituels , vifs , perçants , sereins , naturellement doux, même gracieux et d'un regard assuré ; le sourcil rare , le teint plombé et flétri ; la barbe noire , les cheveux bruns et négligés ; il marchait la tête haute , droite et en arrière , et avec une rapidité cadencée , qui s'ondulait par un balancement de hanches : son maintien le plus ordinaire était de croiser fortement ses deux bras sur la poitrine. En parlant en société , il s'agitait avec véhémence et terminait presque toujours son expression par un mouvement du pied qu'il tournait en avant, et dont il frappait la terre, en se relevant subitement sur la pointe , comme pour relever sa petite taille à la- hauteur de son opinion. Le

son de sa voix était mâle , sonore , un peu gras et d'un timbre éclatant; un défaut de langue lui rendait difficile à exprimer nettement le c et 1'^, dont il mêlait la prononciation à la consonnance du g, sans autre désagrément sensible que d'avoir le débit un peu lourd; mais le sentiment de sa pensée, la plénitude de sa phrase , la simplicité de son élocution et la brièveté de son discours effaçaient absolument cette pesanteur maxillaire. A la tribune, s'il y montait sans obstacle ni indignation , il se campait avec assurance et fierté , le corps effacé , la main droite sur la hanche , le bras gauche tendu en avant sur le pupitre , la tête en arrière, tournée aux trois quarts , et un peu penchée sur l'épaule droite. S'il avait, au contraire, à vaincre à la tribune les hurlements de l'aristocratie , les chicanes de la mauvaise foi et le despotisme d'un président , il attendait le calme avec constance et la parole avec audace -, il prenait une attitude hardie , croisait diagonalement ses deux bras sur sa poitrine ; et , en s'effaçant vers la gauche , donnait à sa physionomie et à son regard un caractère sardonique dont il ne manquait pas d'exprimer tout le cynisme dans son discours.

« Il se vêtissait d'une manière négligée-, son insouciance, sur ce point, annonçait une ignorance complète des convenances de la mode et du goût.... »

Bien que nous ayons présenté sur Marat un ensemble de faits, minutieusement décrits, qui suffiraient à le faire connaître sous son vrai jour, nous n'avons pourtant pas tari la source féconde où nous avons puisé, puisqu'il nous reste à examiner encore six à sept mois de sa vie active et laborieuse comme publiciste; puis ses actes

comme représentant du peuple à la Convention nationale, cette gigantesque arène politique, nouveau théâtre des luttes et des triomphes de l'ami du peuple.

Cette Assemblée compte à peine trois mois d'existence ; à peine a-t^elle eu le temps de manifester ses tendances , si ce n'est contre la députation de Paris , la Commune révolutionnaire du lo août, et particulièrement contre Marat, qui, il est vrai, résume plus et mieux qu'aucun autre les vrais principes pour lesquels la Révolution s'accomplit.

La République a été proclamée , dira-t-on ; oui , mais la royauté déchue et captive au Temple n'en compte pas moins de nombreux suppôts dans l'Assemblée conventionnelle et d'innombrables satellites dans l'administration , dans l'armée , parmi les nombreux privilégiés dépossédés par elle. D'ailleurs , la question du jugement de l'ex-monarque est loin déjà de la logique révolutionnaire , et les masses toujours inconséquentes semblent s'apitoyer sur le sort de Louis Capet.

C'est dans ces conjonctures qu'est présenté à la Convention nationale ,, les 6 et 7 novembre 1 792 , le projet de décret du Comité de législation sur le jugement de l'ex-roi des Français.

L'Assemblée décrète que Louis Capet peut être jugé , qu'il le sera par la Convention , que des commissaires feront un rapport énonciatif des délits dont Louis sera prévenu , que cet acte sera imprimé et que les originaux des pièces à sa charge lui seront communiqués, que la Convention fixera le jour auquel Louis comparaîtra devant elle, que l'ex-roi présentera par lui ou par ses conseils sa défense écrite ou verbale ; enfin , que le jugement sera porté par appel nominal.

Ce projet renferme une disposition capitale qui rendrait toutes les autres illusoires , si elle n'était déterminée avec précision. Je parle de celle qui concerne les suffrages de la Convention nationale érigée en tribunal suprême. Or , si les suffrages ne sont pas donnés, non-seulement à haute voix, mais par écrit de la main du votant sur des registres particuliers, la pudeur publique ne retenant plus les hommes à considération , et la crainte de l'exécration du peuple ne retenant plus les suppôts du royalisme, nul doute qu'ils ne donnent leurs voix pour absoudre l'ex-monarque , traître et conspirateur.

Au demeurant, quelque utiles que soient pour l'instruction publique les différents points de vue sous lesquels le Comité a examiné les crimes de Louis Capet, un seul doit fixer le jugement de la Convention : c'est que l'ex-monarque est un ennemi public pris en armes contre le peuple qu'il voulait égorger ou remettre sous le joug •, il ne s'agit donc point de feuilleter la Constitution pour savoir quel genre de peine il peut avoir encouru ; parmi tant de moyens d'impunité qu'elle lui avait ménagés , qui ne voit qu'il doit être jugé d'après le droit imprescriptible qu'ont les nations de punir leurs mandataires infidèles, traîtres et machinateurs.

Si les droits d'une nation pouvaient être restreints par ses représentants , l'insurrection du i o août ayant remis le peuple français dans toute leur plénitude , on sent qu'il est le maître de punir Louis Capet du supplice dont tous les peuples du monde punissent les conspirateurs.

Voilà pour les principes ; reportons maintenant nos regards vers le peuple. Déjà des émissaires soudoyés se répandent dans les lieux publics pour s'apitoyer sur

le sort d'un prince sanguinaire que ses forfaits ont placé à juste titre dans la classe des tyrans, de ces monstres que le cruel destin semble n'avoir placés sur le trône que pour les faire abhorrer du reste des humains. Déjà des folliculaires à gages inondent le public de misérables gérémiades en faveur de l'ex-monarque , hypocrite , parjure et conspirateur. Déjà de vils académiciens, naguères pensionnaires royaux, font circuler partout un plaidoyer (i) perfide sous le nom de Necker et sous le titre de : Réflexions présentées à la nation française sur le procès intenté à Louis XVI.

Dans cet écrit mensonger, vide de raison, rempli d'hérésies politiques , orné de pathos larmoyant et attribué à la plume de Condorcet, on a l'impudeur de faire des rois autant d'êtres d'une nature privilégiée, appelés par l'éclat de leur naissance à dominer la terre , à dévorer sur un trône brillant la substance des peuples, que l'on croit leur appartenir comme un troupeau de moutons.

On ose y mettre en question si Louis Gapet n'est qu'un homme; et sans tenir aucun compte des crimes, des perfidies et des atrocités qu'il n'a cessé d'entasser pour ressaisir les rênes de l'État, sans dire un mot des nombreux massacres qu'il a ordonnés pour rétablir son

(i) Le rapport a été présenté le 7 novembre, et le plaidoyer en question était déjà dans le public le i5. Ainsi, le rapport du Comité aurait été expédié à Necker, en Suisse; cet ex-ministre l'aurait lu et commenté : il aurait composé une brochure de 32 pages petit-romain ; il aurait fait mettre au net son manuscrit, il l'aurait fait passer à Paris, sortir de la presse et distribuer dans l'espace de huit jours ; chose impossible à exécuter dans un intervalle double et triple , à moins que le rapport du Comité ne lui été communiqué d'avance. Ce qui viendrait à l'appui du sentiment de ceux qui croient que Necker dirige encore les spéculations financières de l'État.

despotisme, on ne parle que de ses mérites et de ses vertus; on érige en bienfaits la convocation des Etats généraux et la renonciation à certaines prérogatives de la Couronne, c'est-à-dire les expédients commandés par ses dilapidations et son désintéressement forcé des droits usurpés du souverain*, on représente comme des sacrifices généreux les actes de tyrannie dont il a été forcé de s'abstenir , et le joug de la nécessité qu'il a subi en frémissant-, autant vaudrait mettre au nombre des bienfaits d'un brigand terrassé les coups qu'il n'a pu repousser avant d'être abattu. De ces flagorneries dégoûtantes, on passe à des déclamations insensées. On a le front de représenter les rois comme des personnages sacrés au-dessus du jugement des hommes*, l'idée d'amener en jugement un affreux despote, comme le renversement de tout sentiment de «justice; le dessein de le punir comme le bouleversement de la société , l'un de ces événements horribles qui couvriraient une nation d'opprobre; le vœu du peuple opprimé pour la punition du tyran, comme des cris sanguinaires dont le ciel et la terre semblent tressaillir.

On a la stupidité de faire un crime à la nation française de ses nouvelles idées de liberté; on s'efforce de la rappeler à ses anciennes maximes de servitude, et de la ramener aux temps désastreux où elle méconnaissait ses droits , se regardait comme une victime dévouée au caprice de ses maîtres, et où elle adorait en tremblant la main barbare qui la dépouillait, la main qui faisait couler son sang goutte à goutte. On a la folie de mettre en question si Louis Capet n'est qu'un homme, et de faire intervenir l'univers à genoux pour supplier le ciel de se déclarer en faveur de ce scélérat couronné, qui ne fit jamais que se vautrer dans

la fange , opprimer ses concitoyens , boire leur sang dans des coupes d'or , outrager la justice et révolter la nature.

L'audace et la démence des suppôts de la royauté ne se bornent pas là ; ils ont l'effronterie de demander dans des décrets stupides, non-seulement l'impunité du tyran , mais sa maintenue à la tête du législateur , comme ce qu'il y a de plus conforme aux intérêts de la nation. Tels sont ceux que le bureau conventionnel de distribution a eu la témérité de remettre aux députés il y a peu de jours , sous le titre de : Premier problème à résoudre , et de : Suite du premier problème à résoudre. Ces rapsodies sont d'un ex-comte, connu sous le nom de d'Amerval de La Sosotte, chevalier de St-Louis , domicilié rue des Cordeliers , n° 8 , faubourg St-Germain. Ce dandin de la caste proscrite, qui n'aurait été digne que de pitié , s'il s'en fût tenu à végéter dans un coin , doit être réprimé comme un brouillon licencieux.

Cette façon de voir paraîtra fronder les préjugés recps ; mais je ne suis pas de ceux qui réclament la liberté indéfinie des opinions -, elle ne doit être illimitée que pour les vrais amis de la patrie , et c'est un crime à mes yeux que d'agiter des questions inciviques , comme c'en est un que de prêcher la soumission à des lois oppressives. Dans le système des modérés, le salut public est sacrifié à un faux amour de l'humanité ; ils veulent qu'on laisse aux ennemis de la Révolution les moyens de fomenter des dissensions , sous prétexte de ne pas porter atteinte à la liberté de penser ; ils veulent qu'on leur laisse la liberté de bouleverser l'État , sous prétexte de ne pas gêner la liberté individuelle \ ils veulent qu'on leur laisse la liberté de conspirer à

l'étranger, sous prétexte de ne pas porter atteinte à la liberté de voyager. Quand serons-nous mûrs pour un gouvernement sage et réglé ; quand adopterons-nous des maximes de politique qui assurent la liberté et la tranquillité publiques ? Quoi , tandis qu'un Roland , un Clavière et la clique ambitieuse empêchent les écrits vraiment patriotiques de circuler dans les départements, en les interceptant à la poste, nous laisserions circuler en paix des écrits serviles et pestiférés ; ce serait le comble de la folie !

La discussion relative au jugement du ci-devant roi s'ouvrit, à la Convention nationale, le i3 novembre 1792. La première question soumise à la délibération fut celle-ci : Le roi peut-il être jugé? proposée par Pétion et résolue affirmativement par l'Assemblée. Question insidieuse sous une apparente impartialité; question contre-révolutionnaire, car elle portait dans ses flancs l'embryon de la guerre civile , si le ci-devant roi était mis hors de cause ; question indigne d'une Assemblée républicaine et outrageante pour les vainqueurs du 1 0 août , à laquelle Morisson répondit par un long plaidoyer : Nous ne pouvons juger le roi.

Saint-Just, allant droit au but, réplique que le roi doit être jugé non en citoyen , mais en ennemi , d'après le droit des gens et non d'après la loi civile.

Fauchet, en vrai jésuite, est convaincu que Louis XVI a mérité plus que la mort , mais qu'on doit lui laisser la vie pour servir d'exemple aux conspirateurs.

Lefort, autre jongleur, propose le renvoi de la cause aux assemblées primaires, pour connaître le vœu du peuple entier.

Voici, quant à Marat, la substance du discours qu'il prononça à la tribune de la Convention , et qui fut

reproduit peu après dans le Journal de la République des 4 et 5 décembre 1792.

Page 1