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OPINION

DE Marat, l'ami du peuple, député, etc., sur le jugement

DE l'eX-MONARQUE.

« Mettre en question si la nation a le droit de Juger et de punir du dernier supplice un fonctionnaire public élevé au premier rang, lorsqu'il s'est couvert du masque de l'hypocrisie pour machiner contre elle avec plus de sécurité; lorsqu'il a fait servir à opprimer ses compatriotes l'autorité qui lui a été confié pour les protéger ; lorsqu'il a fait des lois un instrument de fureur pour écraser les partisans de la Révolution; lorsqu'il a enlevé aux citoyens leur numéraire pour soudoyer leurs propres ennemis ; lorsqu'il leur a enlevé leurs subsistances pour approvisionner les hordes barbares qui venaient les massacrer ; lorsqu'il a formé des compagnies d'accapareurs et d'ouvriers de famine, pour tarir les sources de l'abondance, faire périr le peuple de misère et de faim ; lorsqu'il s'est déclaré le chef des traîtres et des conspirateurs ; lorsqu'il a tourné contre la nation les armes qu'elle lui avait remises pour la défendre; lorsqu'il a tramé le complot de faire massacrer les défenseurs de la liberté, pour remettre le peuple à la chaîne : c'est insulter à la raison , outrager la justice et révolter la nature. Mettre en question si un despote souillé de tous les crimes , si un monstre encore tout couvert du sang des amis de la patrie , qu'il a fait égorger, peut être amené en jugement et

puni du dernier supplice, c'est se jouer de l'humanité, c'est renoncer à toute pudeur.

« Non, citoyens. Je ne vous ferai pas l'injure de croire qu'il se trouve parmi vous un seul homme qui révoque cette vérité en doute, à moins qu'il n'ait quelque intérêt à la repousser. Si vous en avez fait la base de la discussion , c'est moins pour éclairer un point contesté que pour fournir aux orateurs patriotes une occasion unique de mettre en évidence l'absurdité des sophismes dont se servent , pour la défendre , les créatures de l'exmonarque , les partisans de la royauté , les suppôts du despotisme.

« Votre Comité de législation a fait voir, par une série de raisons tirées du droit naturel , du droit des gens , du droit civil , que Louis Capet doit être amené en jugement. Cette marche était nécessaire pour l'instruction du peuple : car il importe de conduire à la conviction , par des routes différentes et analogues à la trempe des esprits , tous les membres de la République. A l'égard des représentants du souverain , ils ne peuvent envisager la question que par son côté politique. »

Ici , Marat examine au point de vue philosophique et politique l'opinion de ceux qui arguent de la réciprocité des conditions stipulées entre les peuples et les princes. Puis il reprend : « Venons au fait. Après treize siècles de servitude et de tyrannie , le despotisme était abattu pour toujours , si la nation , trop longtemps courbée sous le joug, avait pu prendre une attitude imposante et soutenir avec vigueur la résolution magnanime de rentrer dans ses droits. Il était abattu pour toujours , si les mandataires du peuple avaient eu le courage de profiter de la consternation du despote et de ses suppôts, de le précipiter du trône et de rétablir la liberté *,

mais , ô douleur ! ces lâches mandataires qui , pour rester en place , avaient d'abord témoigné de la résistance aux ordres du tyran , ne se virent pas plutôt appuyés des citoyens armés qu'ils entrèrent en composition avec la Cour et ne déployèrent plus d'énergie qu'autant qu'il en fallait pour se faire acheter ; aussi ne tardèrent-ils pas à trafiquer honteusement des droits imprescriptibles du peuple. Quelques-uns même poussèrent la criminelle audace jusqu'à lui conférer l'horrible privilège de disposer des provinces et d'en vendre les habitants comme un troupeau de moutons.

« Qui ignore avec quelle astuce les infidèles délégués du peuple ont entassé mille sophismes pour rendre le prince sacré et inviolable , pour l'investir du pouvoir exécutif suprême, lui conférer la nomination aux principaux emplois, le rendre l'arbitre du législateur, l'élever au-dessus des lois, remettre dans ses mains les clefs du trésor national, la gestion de la fortune publique, la disposition des forces de terre et de mer et les destinées de l'État, jusqu'au moment où ces sénateurs déboutés , jetant le masque et ne connaissant plus de frein,, entreprirent, à l'aide d'un massacre concerté, de tourner contre le peuple la force publique, qu'ils avaient égarée et enchaînée, dans le dessein de le faire massacrer ou de lui forger des fers ? C'est alors que ces prétendus représentants du souverain , à genoux devant un simple agent public , substituèrent à son titre de premier fonctionnaire celui de représentant-né de la nation , l'investirent de l'autorité suprême, remirent tous les pouvoirs dans ses mains et lui ménagèrent mille moyens de machiner impunément la ruine du peuple , d'anéantir de vive force la liberté; et, s'il le fallait, de fuir pour se mettre à la

tête des armées ennemies , après n'avoir porté contre lui d'autre peine que la présomption d'avoir abdiqué la couronne; peine qu'il pouvait toujours éluder par une simple négation. Et c'est de cette Constitution monstrueuse, qui, prête à passer comme un songe, fera néanmoins à jamais l'opprobre de ses auteurs , et qui paraîtrait aux yeux des sages un monument de stupidité et de démence , si elle n'était un monument de vénalité et de scélératesse , c'est de cette Constitution monstrueuse qu'on ose faire un boulevard à Louis Capet, contre la nation qu'il a trahie, et dont il a tant de fois machiné la perte , après en avoir fait si longtemps le malheur ! »

Ici Marat examine tour à tour chaque article de la Constitution, dite de 91 , invoqué en faveur de l'cxmonarque.

« Quant à vous, citoyens, reprend Marat, que la nation a commis non-seulement pour la venger des traîtres, mais pour remplacer, par de sages lois, la Constitution qui fit si longtemps son malheur et qui aurait enfin consommé sa perte , vous ne partirez ni des omissions concertées, ni des vices révoltants de ce monument honteux de servitude pour amener en jugement le despote précipité du trône et faire expier au tyran , par un supplice ignominieux , la longue suite de ses forfaits. C'est sur le droit imprescriptible des nations et sur les lois politiques des États que vous fondrez le jugement de Louis Capet. Nul doute que tout peuple ait le droit de punir ses coupables agents. Or, dans quel État libre les lois ne punissent-elles pas de mort les princes qui ont conspiré la perte de l'État? Je le répète, ce serait outrager à la fois toutes les lois que de les invoquer en faveur de l'ex-monarque. Toutes

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le condamnent comme un dilàpidateur , un prévaricateur , un traître , un conspirateur ; comme un tyran souillé de tous les crimes, comme un monstre encore tout couvert du sang de ses concitoyens qu'il a fait égorger.

« Il n'est déjà que trop puni, vous crie-t-on, par le supplice cruel de vivre au milieu d'une nation libre, dont il était le chef, et dont il est devenu l'opprobre : qu'il vive donc, et qu'il sente à chaque instant le poids de la honte et des remords !

« Citoyens, si la Constitution était achevée et la liberté consolidée ; si les plaies de l'État étaient fermées ; si la paix régnait au milieu de nous ; si l'abondance, coulant par ses différents canaux, avait recommencé à vivifier l'Empire; si la nation pouvait enfin se reposer à l'ombre de sages lois et se promettre des Jours heureux, peut-être pourrions-nous ne nous rappeler du fléau de la royauté que comme d'un rêve douloureux; peut-être pourrions-nous abandonner le tyran à ses regrets, au long supplice de la vie en reconnaissance des maux qu'il nous a faits , ou plutôt de la liberté qui a été la suite de ses attentats. Mais, citoyens, si vous pouviez jamais ouvrir l'oreille aux sophismes de ceux qui s'efforcent de lui conserver les jours, en retenant sur sa tête le glaive des lois; le soin d'assurer le salut public devrait seul vous faire repousser toute peine qui ne serait pas capitale; car tant que l'ex-monarque respirera et qu'un événement imprévu pourra le remettre en liberté , il sera le centre des conjurations de tous les ennemis de la patrie , et si sa prison ne devient pas le foyer de leurs éternels complots , elle deviendra sans cesse leur point de ralliement. Ainsi , point de repos , point de bonheur pour les

Français, point d'espoir pour les autres peuples de briser leur joug, que la tête du tyran ne soit abattue.

« Faut-il vous parler des scènes sanglantes , des désastres , "de la dissolution de l'État, du massacre de tous les amis de la liberté , de votre propre supplice , qui serait la suite de ses affreuses vengeances, s'il venait jamais à s'échapper et à se mettre à la tête des armées ennemies qui s'apprêtent à revenir contre nous ? Quelle plume pourrait les décrire et quel cœur assez dur pourrait en soutenir l'idée ? . . .

« L' ex-tnonarqiie doit être jugé , cela est hors de doute \ mais par qui doit-il l'être ?

« Je répondrais : par un simple tribunal d'État , composé de délégués immédiats du peuple, si on pouvait confier une cause aussi importante à un simple tribunal et s'il n'importait au salut public qu'elle soit promptement décidée. N'en doutons plus : Louis Capet est encore le point de ralliement des ennemis de la liberté, comme il est l'objet de toutes leurs espérances. Il ne peut donc être jugé que par la Convention nationale , qui représente la nation elle-même. Reste à examiner une dernière question : Comment V ex-monarque doit-il être jugé ? — Avec appareil et sévérité. Loin de nous ces fausses idées de clémence , de générosité , dont on cherche à flatter la vanité nationale *, et comment les écouterions-nous sans attirer sur nos têtes le blâme de la nation et tous les malheurs qui viendraient fondre sur la patrie. Ainsi, pardonner ne serait pas simplement faiblesse, mais trahison, scélératesse et perfidie.

a Du parti que vous prendrez. Messieurs, dépend les salut des Français, l'établissement de la RépubUquc-, je conclus à ce que le tyran soit jugé par la Convention et à ce que sa punition soit capitale. »

Le 6 décembre , jour où une commission de vingt-et-un membres avait été nommée pour accélérer l'instruction du procès , Marat crut devoir rappeler au plus grand calme ceux de ses collègues à la Convention qui voulaient qu'on votât par acclamation la mort du tyran. — « C'est avec sagesse , leur dit-il , qu'il faut prononcer ; ne préparons pas aux ennemis de la liberté des calomnies atroces qu'ils feraient pleuvoir sur nous , si nous nous livrions aux seuls sentiments de notre force et de notre indignation. Pour connaître les traîtres avec certitude , je vous propose un moyen infaillible : c'est que la mort du tyran soit votée par appel nominal, et que cet appel soit publié. »

Le T I , Louis Capet comparaît à la barre de la Convention pour entendre la lecture de l'acte énonciatif des délits qui lui sont imputés. Le 12, après un long débat , la Convention accorde à Louis un conseil. Sur le refus de Target , Tronchet et Lamoignon- Malesherbes sont nommés. Le i3, l'Assemblée décide que , dans les vingt-quatre heures , seront expédiées toutes les pièces relatives au procès. Le 17, le citoyen Desèze est adjoint aux défenseurs de l'ex-roi. Le 26, Louis Capet et ses conseils sont admis à la barre de la Convention.

Desèze porte la parole. Il commence par vouloir apitoyer l'Assemblée sur le sort du tyran , en traçant un tableau des vicissitudes humaines et des jeux de la fortune qui replongent tout à coup dans la foule obscure ceux qui ont été si longtemps les maîtres du monde.

Après avoir cherché à pénétrer l'Assemblée de compassion pour un prince malheureux, naguère environné de gloire et de puissance, il a cherché à enchaîner la justice par la considération de l'intérêt que toutes les

puissances de l'Europe prennent au sort de Louis. Jusque-là il n'y avait que de l'adresse ; bientôt il y a mis des sophismes et de la mauvaise foi.

Arguant de cette maxime : qu'aucun homme ne peut être jugé que d'après des lois antérieures à son crime , puis arguant des vices de la Constitution, il a prétendu que Louis était irrecherchable pour tout ce qu'il avait fait comme roi , sa personne ayant été déclarée inviolable et sacrée , et la loi n'ayant porté d'autres peines contre lui que la déchéance , dans le cas même où il ferait à la nation une guerre cruelle, crime atroce qui renferme tous les autres. D'où il suit que la Constitution a donné au monarque le droit de conspirer impunément contre l'État, d'anéantir la liberté, de piller, d'assassiner, d'emprisonner les citoyens et de détruire la nation elle-même par le fer et le feu.

Louis ne peut, selon son défenseur, être Jugé comme ex-monarque ; mais , à supposer qu'il le puisse , il réclame en sa faveur les droits de tout citoyen ^ inconséquence absurde, puisque le tyran ne doit être considéré que comme ennemi public pris les armes à la main. Dans sa nouvelle hypothèse, il a paru vouloir récuser la Convention qu'il a représentée comme s'étant érigée elle-même en tribunal criminel contre toutes les lois, et ayant cumulé des fonctions incompatibles, telles que celles d'accusateur, de jury et de juges; puis il parcourt rapidement les divers chefs d'accusation qu'il ne repousse qu'en dénaturant les faits ; enfin, il conclut que , loin d'avoir conspiré contre la nation , Louis XVI était le meilleur citoyen du royaume.

Jetons un coup d'œil sur les moyens de défense du tyran , qui me paraissent aussi faux que captieux. D'abord, il est constant que la Convention a été consti-

tuée par la nation et revêtue de pouvoirs illimités , tant pour punir le tyran que pour sauver la chose publique déclarée en danger. Ensuite, il est faux que les maximes de jurisprudence criminelle puissent s'appliquer aux criminels d'État, aux tyrans comme à de simples particuliers ; et puis , c'est la nation entière qui accuse Louis XVI de machinations , d'attentats atroces contre la patrie, et c'est la Convention qui doit le juger. Ses crimes sont constants et notoires. Je n'en rappellerai pas la nombreuse énumération , mais j'observerai que les bons esprits ont bien senti dans cette occasion l'embarras où s'est jetée la Convention , en ne restreignant pas les chefs d'accusation au massacre du 10 août. Caries suppôts de la faction royahste s'en sont habilement prévalus pour traîner la procédure en langueur et gagner du temps pour sauver le tyran.

A peine se fut-il retiré , que Manuel paraît à la tribune pour demander l'impression de la défense et l'ajournement à trois jours -, bientôt une foule de royalistes s'y porte avec fureur.

Lanjuinais a l'audace de s'élever contre la Convention, de la traiter de tribunal tyrannique, et de demander le rapport du décret qui déclare qu'elle jugera Louis XVL Lehardy et Kersaint lui succèdent , pour vociférer les mêmes blasphèmes.

Révolté de ce charlatanisme , Duhem demande qu'on mette aux voix, par oui ou par non, la proposition si Louis est digne de mort.

Les royalistes font un tumulte affreux , ils insistent sur l'ajournement, au mépris du règlement. Nombre de patriotes se portent au bureau pour demander l'appel nominal. Le calme se rétablit-, et, à la demande de Couthon , il est décrété que , toute affaire cessante , on

s'occupera chaque jour de la discussion sur le jugement de Louis Capet.

La discussion était fermée ; Pétion , qui fait l'arrière-garde des brissotins , se porte à la tribune , insiste pour la parole , cause un affreux désordre , et finit par adhérer à la proposition de Couthon.

Pendant que les députés patriotes de la Convention rivalisent de zèle contre les suppôts de l'ex-roi, pour combattre les sophismes invoqués pour le sauver , les meneurs de la faction Roland intriguent pour soulever les sections, afin de se ménager un prétexte pour achever de diffamer les parisiens aux yeux des départements , répandre le bruit que la vie de leurs députés est menacée , et demander une force armée imposante pour les défendre. — « Laissons-les faire, dit Maraf, ils appellent de nombreux bataillons : tant mieux ! je voudrais que la nation entière fût ici; elle jugerait par elle-même quels sont, parmi ses représentants, les vrais ou les faux amis du peuple. »

11 était urgent que Marat montât à la tribune pour dévoiler ces odieuses menées, car les mesures étaient prises pour exciter des massacres dans Paris. La nuit du 3i décembre au i" janvier lygS devait être une nuit désastreuse. D'infâmes scélérats avaient reçu l'ordre dès le matin de se répandre dans les sections et d'y provoquer les citoyens paisibles. Aussi y eut-il des scènes sanglantes dans quelques quartiers , notamment au Pont-Neuf, aux Porcherons , à la section de Popincourt , oià s'est porté l'infâme Louvain , agent de l'ancienne police de Bailly et Lafayette , criant : Vipe le roi et insultant aux citoyens. Le peuple a fait justice de ce misérable, qu'on a trouvé plastronné , preuve incontestable qu'il agissait] de dessein prémédité.

Voilà un échantillon des hauts faits des meneurs de la faction Roland , de ces hommes qui sont sans cesse à déclamer contre les agitateurs ; de ces indignes députés qui souillent la Convention , qui machinent sans relâche pour exclure de son sein les meilleurs patriotes, et qui sont désespérés de ne pouvoir mener à leur gré l'Assemblée pour sauver le tyran.

Revenons au procès de Louis Capet.

Le discours qui va suivre était préparé pour la tribune de la Convention , mais par une suite nécessaire du charlatanisme de la faction Roland , la discussion a été fermée au moment où Marat, inscrit pour la parole, allait aborder la tribune , accordée exclusivement aux protecteurs affidés de Louis Capet, qui en profitèrent pour revendiquer sur les amis de la liberté jusqu'à l'honneur de hâter la condamnation du tyran; car Barbaroux, le tartufe Barbaroux, s'est écrié : Vous voye^ bien que c'est Marat et Robespierre qui ne veulent pas fermer la discussion. — « Insensé jeune homme, que je vois avec douleur marcher effrontément dans le chemin de la perfidie, de l'opprobre et de la perdition, apprends une fois pour toutes que Marat est seul de son parti , et si bien seul , qu'il n'a pas même trouvé un de ses collègues pour prendre sa défense ou appuyer ses conseils. »

Sans autre préambule, voyons la substance du discours de Marat.

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