‹ Jean Perréal dit Jean de Paris: peintre de Charles VIII, de Louis XII et deChapitre 24 sur 25 · I IO · texte numérisé non relu

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monument de Brou a suscité des polémiques ardues, heureusement calmées aujourd'hui : les uns auraient volontiers trouvé partout la main de Perréal, d'autres ne l'apercevaient nulle part, et, entre ces belligérants, les éclectiques conciliants examinaient à la loupe l'œuvre éclectique de Brou et distribuaient avec courage les prix à chaque collaborateur.

Nous nous bornerons à tirer modestement la morale des documents que nous avons cités. Marguerite d'Autriche, en sa qualité d'artiste, se réservait à ellemême le soin de comparer, de choisir, de décider 1 . De là vinrent, en réalité, ses

i. C'était assez l'usage : pour n'en citer qu'un exemple, Jean Bourré, qui ne se piquait point d'art comme Marguerite, faisant élever T dans son église de Jarzé, un sépulcre de personnages sculptés, tel que celui qui subsiste à Solesmes, arrête lui-même les personnages à représenter, leurs attitudes, le détail de la polychromie dont il veut qu'ils soient revêtus, le choix des matériaux (devis dé 1 504, publié par Joubert, La Vie privée en Anjou, p. i83). Marguerite, plus artiste, fit faire plusieurs devis.

malentendus avec Perréal. Elle demanda des dessins, des études ; elle les attendit, elle négocia, elle les paya ; elle en savait donc tout le prix et, par conséquent, elle s'en servit. Mais, certainement aussi, elle les modifia, en sorte qu'on pourrait se livrer à des dissertations presque sans issue sur ce qui procède ou non de Perréal dans l'ordonnance générale. Un seul point reste acquis : Perréal, bien malgré lui, mit à l'œuvre Thibaut, et, pour ne pas se compromettre, il lui fit sculpter les objets les plus hors de vue, des clefs de voûte. M. Bancel, avec beaucoup de raison, ce nous semble, a remarqué une clef de voûte d'un style à part, ornée de casques analogues à la coiffure de la Force, à Nantes. La clef de voûte centrale de la chapelle de la Vierge dérive aussi de Perréal par son sens tout classique. Voilà des traces directes, encore qu'un peu minces, du passage de notre artiste. Quant au tombeau du duc Philibert, érigé par Jean de Bruxelles dans une donnée flamboyante, il doit peut-être

une belle idée à Perréal. Nous savons par la correspondance * que, dans sa préoccupation d'alléger l'antique cénotaphe, si lourd, sur lequel les gisants dormaient commodément leur éternel sommeil, Perréal voulait reproduire hardiment les choses dans leur réalité, percer le tombeau, montrer, à l'intérieur, les cadavres eux-mêmes, et tirer de là une opposition saisissante, en faisant non plus dormir, mais vivre les statues du dessus, qu'il installait dans l'attitude pieuse de la prière. L'antithèse parut trop audacieuse; on la détruisit en faisant dormir les statues, selon l'antique tradition, mais on a laissé debout les angelots accessoires, parfaitement en rapport avec des statues agenouillées, un peu trop importants à côté de personnages couchés.

Le plan de Perréal s'épanouit dans le tombeau de Louis XII, à Saint-Denis. Le regretté M. de Montaiglon estime que

i. Lettre de Michel Colombe, 3 décembre i5ii.

Tombeau ce Philibert de Sav

(Église de Broji.)

Jean Juste n'a pas travaillé seul à ce beau monument; il croit à une collaboration, mais moins stricte qu'à Nantes, pour le parti d'ensemble seulement, et non pour l'ornementation. Selon lui, les Justes ont profilé, ils n'ont pas dessiné les moulures si pures des arcades et de la corniche ; jamais, dit-il, dans aucune de leurs compositions, ils n'atteignent à cette so-.

briété digne de l'antique x . A plus forte, raison ne saurait-on leur faire honneur du plan somptueux et simple, à la fois réaliste et très idéaliste, original et savant, dont l'idée avait séduit Perréal. Le soubassement, que deux marches placent déjà audessus du sol, raconte, dans de longs basreliefs, les plus belles journées du règne.

L'œil s'élève, et il rencontre le tombeau, un cénotaphe plein, surmonté des deux cadavres justement célèbres. Autour de cette exhibition criante de vérité, des statuettes d'apôtres, naïves, fermes, montent une sorte de garde d'honneur, sous

i. La Famille des Justes.

une arcature à jour très fine. L'œil s'élève encore, et, au-dessus d'un entablement extrêmement délicat, sur une haute plate-forme, qui les porte pour ainsi dire vers les deux, on voit les morts d'en-bas, le roi et la reine, non plus couchés, non plus entourés et à demi dissimulés, seuls, en pleine lumière, à genoux, éternellement vivants. Aux quatre angles inférieurs du tombeau, quatre Vertus, largement traitées à l'italienne, restent assises, et font corps avec l'ensemble, bien plus intimement qu'à Nantes \ Perréal, comme l'artiste préféré de Louis XII, joua-t-il un rôle dans l'érection de cet admirable monument? Nous n'en savons rien. Toujours est-il que l'ordonnance consacre ses idées, et que, d'une manière plus générale, elle synthétise bien l'esprit français du temps de Louis XII, les idées de Perréal sur le sens de la vie, et son goût sobre, délicat.

i. Statues attribuées à Pierre Pons, par M. de Montaiglon.

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A tous les talents de Perréal, ses biographes en ajoutent généralement un autre; ils le disent poète. Poète, il le fut certes, à sa façon; de plus, il se piquait d'humanités, comme nous savons, et probablement, quand il organisait des entrées, il n'a pas reculé devant la satisfaction de composer lui-même les devises ou les emblèmes, alors si fort à la mode * ; on peut encore interpréter dans ce sens une délibération lyonnaise du 2 janvier 1 5o3, qui décide : « d'apprendre de M. Jehan de Paris » les volontés du roi, « pour inventer les ystoires 2 ». Il fie nous répugnerait donc pas du tout d'admettre que Perréal, dont nous connaissons la verve, ait pu çà et là semer' quelques bouts-rimés de sa façon ; mais

t. V. Inventaire des Archives municipales dé Lyon, t. III, p. 65.

2. En 1509, comme on l'a vu plus haut, Lemaire vante la parole vive, l'éloquence de Perréal : « Et se les ymaiges et painctures sont muettes, il les fera parler ou par la sienne propre langue bien exprimant et suaviloquente. »

comme il ne nous en reste pas d'échantillons, on voudra bien nous excuser de ne pas chercher à les apprécier. Il est vrai qu'on a cru trouver un hommage caractéristique dans un vers où Crétin évoque « Jehan de Paris » parmi les poètes du temps ', et, comme l'amour est décidément le véhicule le plus pratique que Ton connaisse, M. Bancel, parti de ce vers, s'envole en un clin d'oeil jusqu'à proclamer son cher peintre auteur du célèbre roman Jehan de Paris.

Au fait, puisque le roman paraît brodé sur l'histoire du mariage de Charles VIII, du moment où M. Bancel estimait que Perréal a célébré ce mariage par le pinceau, il n'y avait qu'un pas à faire pour accorder aussi le poème * Nous croyons que toutes ces suppositions naissent d'un simple quiproquo : le « Jehan de Paris »

qui faisait des vers s'appelait, de son nom patronymique, Jean Le Roy. Pour

i. Complainte sur la mort de Guillaume de Bissipart.

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le dire en passant, ce Jean Le Roy pourrait bien être l'auteur, encore inconnu, du Roman de Jehan de Paris; il serait bien de son temps, s'il avait trouvé plaisant d'équivoquer, et d'affubler un vrai roi de son sobriquet personnel de « Jean de Paris ».

En tout cas, Perréal n'a pas besoin d'un lustre aussi hasardeux; sa part semble assez belle. Il tient le premier rang, sans conteste, parmi les peintres français du commencement du xvi c siècle. Dans le lointain nébuleux des âges, il nous apparaît comme spirituel, plein de verve et d'originalité, laborieux, toujours courant après l'heureuse et bien rare chimère de la perfection dans la vérité, doué d'un goût exquis et d'une âme indépendante, ouvrant une voie nouvelle avec un génie tout français. Il aima avant tout la vie ; Part antique, dont il ressentit l'infinie délicatesse, lui servit à châtier et à raffiner sa vue réaliste. A côté des écoles de Tours, de Paris, de Rouen, de Dijon..., il porta haut le dra-

peau de la cour de Moulins, puis de l'école de Lyon, à laquelle il légua, sinon sa haute distinction et son fini merveilleux, du moins son trait incisif et pittoresque.

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