DEUX ARTISTES HUGUENOTS DU XYIP'" SIÈCLE
AVEC 21 PLANCHES HORS TEXTE aaSS
GENEVE Henry Kûndig, Editeur
I I, CORRATKRIE
Tous droits réservés.
GENEVE IMPRIMERIE W. KiJNDIG & FILS
^If^E préjugé trop longtemps et trop géné- '^I^^) ralement répandu, d'après lequel le Protestantisme, par sa froideur et sa sécheresse, aurait nui au développement du grand art, s'est dissipé devant le témoignage des faits ou, tout au moins, a perdu beaucoup de son crédit. En effet, plusieurs des plus illustres protagonistes de la Renaissance intellectuelle française au XVI""^ siècle furent également d'humbles et fervents adeptes de la Réforme religieuse. Leurs noms sont inscrits dans la France Protestante, ce véritable livre d'or, si patiemment et si pieusement rédigé, de 1846 à 1859. par deux bénédictins laïques, Emile
L'esquisse de ce travail a été tracée dans une (Conférence prononcée le 4 décembre iqo3, à l'Athénée, devant la Classe des Beaux-Arts et répétée le 6 février 1904 pour l'Union Chrétienne des jeunes gens.
et Eugène Haag, repris en 1877, sur des bases plus amples et plus solides, avec toute la précision de Térudit moderne et toute la belle humeur du chevalier huguenot, par Henri Bordier, qui mourut vaillamment, la plume ou plutôt l'épée à la main, sur le champ de bataille, avant d'avoir conduit à son terme cette œuvre de foi, de science et de patriotisme.
Nous nous bornerons à mentionner, parmi les plus célèbres et les plus populaires de ces novateurs, Jean Cousin, appelé à juste titre le père de la peinture française, dont le Jugement Dernier se voit encore aujourd'hui au Louvre et VEve Pandore, à Sens, sa ville natale, Jacob Bunel et Ferdinand Elle, cultivant l'un, l'histoire, l'autre le portrait, tous deux employés par Henri IV à l'ornementation de Fontainebleau, les sculpteurs Jean Goujon et Ligier Richier, auteurs, le premier de la Diane du château d'Anet et du tombeau du maréchal de Brezé à la cathédrale de Rouen, le deuxième du Crucifiement, qui décorait à Bar-le-Duc la chapelle des princes lorrains, les architectes Androuet du Cerceau et Salomon de Brosses auxquels nous sommes redevables de quelquesunes des plus belles parties du Louvre, du
Pont-Neuf, du palais du Luxembourg, de la fontaine de Médicis, du temple de Charenton, de l'aqueduc d'Arcueil, des graveurs Abraham Bosse et Etienne Delaulne, dont le net et vigoureux burin se plut à reproduire de nombreuses scènes empruntées soit à l'Ancien, soit au Nouveau Testament, les céramistes Léonard Limousin et Bernard Palissy, le musicien Claude Goudimel qui composa les mélodies des Psaumes mis en vers par Clément Marot et Théodore de Bèze et dont le mâle génie ouvrit la voie si glorieusement parcourue au XVII"'* siècle par Jean-Sébastien Bach et les grands maîtres germaniques, enfin, dans la sphère de Tart approprie à l'industrie, pour le meuble. Pierre Boulle et pour la tapisserie Gilles Gobelin. Sous leur vive et féconde impulsion naquit et se manifesta, dans les domaines les plus variés, une école véritablement nationale, pleine d'originalité, de sève et de hardiesse.
Ceux qui auraient gardé encore quelques doutes sur sa vitalité et son excellence les auraient perdus, après avoir visité l'Exposition organisée en mai-juin 1902, par la Société d'histoire du Protestantisme français, à l'occasion de son cinquantenaire, dans son hôtel de la rue des Saints-Pères. Son très aimable et très dis-
tingué président, le baron Fernand de Schickler, dédaigneux des choses déjà vues et connues de tous, s'était adressé de préférence aux musées de province et aux collections particulières, afin d'ajouter au charme du beau Tattrait de l'inédit. Sur les parois se succédaient les portraits des Condés et des Chatillons donnés à la Bibliothèque des Saints-Pères par M. de Schickler, ceux de Théodore de Bèze, prêté par M"^'' Alfred André, de Jeanne d'Albret, par M"'^ Maurice Cottier, d'Ambroise Paré, une admirable gravure de Delaulne, par M. de Montbrison, de Duplessis-Mornay par le Musée de Nantes. Les vitrines renfermaient des plats de Bernard Palissy appartenant au baron Gustave de Rothschild, des émaux de Léonard Limousin représentant les Réformateurs, une horloge du Neuchâtelois Boulle et une aiguière du Montbéliardais Briot, de magnifiques spécimens du point d'Alençon, inventé par une huguenote, Marthe Barbot, veuve du chirurgien Michel Mercier, sieur de la Perrière, les Bâtiments de France, par Androuet du Cerceau et de nombreux dessins originaux de Salomon de Brosses, des autographes de Renée de France, duchesse de Ferrare, de Charles IX, d'Henri IV, encore roi de Navarre et de sa sœur, Catherine de Bour-
bon, de Rohan et de Lesdiguières, d'Henri Estienne et de Théodore de Bèze, des livres rares, des manuscrits, entre autres celui qui m'a fourni les matériaux de ce travail et qui est écrit presque tout entier de la main de Petitot.
Ce précieux document^ passa après la mort de l'artiste, à une de ses filles, Marie Petitot, mariée en 1693, à un ancien contrôleur général de la cavalerie légère, Jean Bazin, seigneur de Fins et de Limeville, et fixée avec lui à Rotterdam pour demeurer toujours en la possession de ses descendants par la ligne féminine établis tour à tour à Amsterdam, La Haye, Montpellier, Brest, Bordeaux et successivement représentés par les familles Bazin, Brunet et Roqueplane. La dernière d'entre eux, Pauline-Berthe Roqueplane, veuve du vice-amiral Prouhet, le céda pendant quelques semaines aux organisateurs de l'exposition huguenote.
Il s'agit d'un volume dans le format in-octavo, relié en parchemin et recouvert en velours grenat, avec gardes de satin, composé de 166 feuillets, dont les 58 derniers sont vierges de toute annotation, mais tenu à jour jusqu'en 1844, tout
' Voir pour plus de détails: Chari.es Read, Bulletin de la Société d'histoire du Protestantisme français, T. IX. Hk-nri BoRDiER, ibidem, T. X.
au moins pour la partie généalogique. Le titre indique suffisamment sa pieuse destination : Prières et Méditations chrétiennes pour la famille, en temps de santé, de maladie et de mortK Petitot, en rédigeant ce petit livre de piété, s'était inspiré de l'exemple donné par plusieurs de ces coreligionnaires, désireux de posséder un viatique spirituel en temps de persécution. A la date de 1674 où il récrivit, c'est-à-dire onze années avant la Révocation de TEdit de Nantes, l'horizon était déjà sombre pour TEglise réformée, les temples se fermaient, les pasteurs prenaient le chemin de Fexil et les laïques restés en France ne pouvaient compter sur d'autres moyens d'édification que sur ceux fournis par le culte domestique. Le but poursuivi par le pieux artiste fut pleinement atteint, le substantiel recueil formé par ses soins, consulté à plusieurs reprises par ses descendants, comme l'attestent
' Un autre exemplaire qui figurait aussi à l'exposition de 1902, relié, comme le précédent, en velours grenat, mais affectant le format in-4", porte pour suscription : Pr/è;v5, Méditations et Actions de grâce, tant sur les prospérités que sur les adversités que Dieu m'a envoyées dans le cours de ma vie, dont je fais part à ma famille, Petitot, 1682. Son histoire n'a pu être exactement reconstituée. Son propriétaire actuel, M. Chatoney, l'acquit en la vente de la bibliothèque du baron Jérôme Pichon.
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lusure et de nombreuses variantes amenées par les vicissitudes politiques et épinglées sur le passage correspondant du texte original, afin d'être lues en lieu et place de ce dernier.
Les feuillets 3- 17 sont remplis par une exhortation autobiographique intitulée : A ma fami/le et portant la date du 12 juillet 1674. En voici le début :
« Mes chers enfans, Dieu qui est l'auteur de « ma vie par sa bonté, en a aussi toujours esté « le conducteur et le protecteur; sa providence « me Ta conservée jusqu'à un âge fort avancé. « Et, contre toute espérance humaine, il m'a M orardé et relevé de divers dang^ers mortels où <( je me suis vu. Et enfin il m'a comblé de parte ticulières grâces, entre lesquelles vous en re- « marquerez cy apprès quelques-unes des plus « considérables; de toutes ensemble j'ay à luy « donner gloire.
« L'Eternel est ayde et bouclier à ceux qui « s'assurent sur Luy; craignez TEternel et il « vous bénira et adjoustera sa bénédiction sur « vous, sur vous et vos enfans. Dès maintenant « et jusques à toujours louons l'Eternel. Ps. « GXV.
« Je vous avoue que ce me serait un regret « de mourir sans vous laisser ce témoignage
d'amour de père, par ce petit livre escrit de ma main qui contient diverses choses très utiles dans une famille, entre lesquelles vous y verrez, en la première partie, des prières pour le matin et pour le soir, dont on peut faire lecture, pour ne pas dire tous les jours une mesme prière par cœur, qui porte souvent à l'égarement. Les parolles que nous avons en la mémoire, par une longue accoutumance, nous viennent souvent sur la langue avant que d'entrer en nos pensées. Ce sera donc prudemment faict d'user souvent d'autres prières ou faites sur le champ ou en des formes préparées auparavant, qui soyent moins familières à la mémoire que les ordinaires. Geste diversité réveillera l'attention qui s'endort par l'accoutumance. Le principal conseil pour arrester notre attention en la prière, c'est de penser à ce que nous allons faire avant que de la commencer, de parler en nous-mesme avant que de parler à Dieu, car nous nous mettons ordinairement à genoux, ayant l'esprit plein des affaires du monde, qui tiennent la place des pensées divines et surnaturelles. L'âme fidelle doit être tellement préparée toutes les fois qu'elle cherche Dieu, qu'elle puisse le trouver ; les prières des cœurs mal disposés
« produisent un effet contraire, elles esloygnent « Dieu, provoquent sa colère, au lieu d'émou- « voir sa miséricorde. Il ne faut pas s'étonner si « Dieu noctroye pas nos demandes, quand nous « ne pensons pas à ce que nous lui demandons. « Puis donc que l'égarement de nos pensées est « la cause de ce mal, recherchons les causes de c( cet égarement pour y remédier, si c'est pos- « sible. Il est certain que la plus grande est la « faiblesse de nostre nature charnelle, incapable « de concevoir ce grand Dieu qui est tout esprit « et tout incompréhensible, demandons Luy « avec foy et avec un zelle ardent qu'il Luy « plaise de nous donner son esprit et sa grâce, « et il nous l'accordera bénignement. La prière « du juste, faite avec véhémence, est de grande « efficace, Jac. V, i6.
« Es la seconde partie de ce livre vous y aurez « aussi tout ce qui est de plus fort et de plus (f pressant à avoir pour nostre consolation au « temps de la mort. Comme sont divers pas- « sao-es admirables tirés de rpxriture Sainte, « et quelques abrégés de méditations et de « prières aussy tirés de l'excellent livre de feu « M. Drelincourt. Lesquelles choses toutes en- « semble consoleront une bonne àme à retour- « ner avec joye à son Dieu.
« Estant privé de pasteur au lit de la mort,
« ce qui peut arriver, ce prompt secours est à
« désirer, j'avoue que nous avons amplement
« tout ce qui nous est nécessaire pour ces occa-
« sions, mais c'est en divers livres et endroits et
« par conséquent moins facile à avoir dans le
« besoin. Dieu veuille que vous vous puissiez
« tous salutairement servir de ce petit recueil,
« que je vous laisse et que je vous prie d'avoir
« toujours avec vous.
« Je recommande instamment aux aisnés
« d'entre vous, qui estes à présent deux fils et
« deux filles de tenir lieu de père à quatre frères
« et deux sœurs que vous avez en bas-âge, en
« cas qu'il plaise à Dieu de m'appeler bientôt à
« lui et me priver des soins de les pouvoir élever.
« Encore que vous ayez pu recognoistre en
« moy beaucoup de défauts, ce ne laisserez pas
« de croire que vous aurez aussi observé que
« vous estes enfants d un père qui n'a rien épar-
« gné suivant son pouvoir à subvenir à toutes
« les choses nécessaires pour vostre entretien
« et pour vostre éducation. En quoy vous devez
« recognoistre la grâce que Dieu vous a faite.
« Je ne puis vrayement vous laisser que peu de
« biens selon le monde; mais je vous laisse pour
« héritage l'alliance de Dieu et sa bénédiction.
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!■ JCc'i/.Tiffnz LeÂy/z ■C'7 /:n/ yar-f-'lffJ-fani/C eff^c:z^ ^^-
\ y VA r p ^ -' -^
.loUliNAf. MANISCHIT \'V. I^yillor
Pii^^c linalc.
« Quand vous considérerez les bontés qu'il a « employées pour moy, vous aurez grand sub- « ject dadmirer sa providence, qui a toujours « pourveu à toutes mes nécessitez et je puis dire « avec le Psalmiste que Dieu ma vrayement « écouté et a esté attentif à la voix de ma re- « queste. et qu'il n'a point retiré de moy sa « gratuité. Enfin il m'a donné de très grands « témoignages de son amour au besoin.
« Il le faut bénir en recognoissant le soin pa- « ternel qu'il a eu de nous, pour luy en rendre « éternellement grâces, mais très particulièrece ment pour la plus grande de ses bontés « de nous avoir fait naistre en son Eglise, « par une grâce singulière comme vous verrez « icy. »
Viennent de nombreuses prières, exhortations et méditations destinées au culte de famille, qui devaient être dites le matin et le soir et se trouvaient adaptées aux différents âges comme aux diverses circonstances de la vie, à la jeunesse et à la vieillesse, à la santé et à la maladie, à la consolation du fidèle pendant l'épreuve et à sa préparation en vue de la mort. La plupart ont été fournies soit par le pasteur de Paris qui avait béni le mariage de Petitot, Charles Drelincourt, soit par un célèbre contre-
versiste de la première moitié du XVII"^^ siècle, le pasteur et professeur de Sedan, Pierre Du Moulin, car Timpeccable orthodoxie de l'artiste s'alimentait, contre les défaillances toujours possibles de son cœur et des tentations venues du dehors, dans une haine vigoureuse de T Eglise romaine. Nous citerons, comme particulièrement touchantes, celles qui engagent le chrétien, pour obtenir la paix de la conscience, à remettre heureusement son âme entre les mains de Dieu et celle « que je ferais à Dieu lorsqu'il lui plaira de me retirer de ce monde, et que je lui fais, dès à présent, de tout mon cœur. » Il convient également d'en signaler une autre, écrite spécialement pour Petitot, par le pasteur et professeur François Turrettini, une attention aisément explicable, puisque, d'après des papiers manuscrits conser\^és dans les archives familiales, la pièce en question porte la date de i685, l'année même de la Révocation.
Les trois premiers feuillets du manuscrit sont occupés par la liste des naissances, mariages et décès survenus dans la famille, liste commencée par Petitot et continuée après sa mort, soit par son fils Paul, soit par sa fille, M"*^ Bazin de Limeville et ses descendants. La dernière annotation, inscrire par la propriétaire
actuelle, M'""" la vicc-amirale Prouhet, est datée de Brest en 1844.
Le recueil ne serait pas l'œuvre, soigneusement tenue au jour, d'un peintre célèbre, si le texte n'en avait pas été rehaussé par des ornements artistiques. La première page est décorée d'un frontispice architectural, relevant de Tordre ionique, et entre les colonnes duquel apparaissent, au milieu d'un encadrement de passages scripturaires, les trois vertus théologales : la Foi, l'Espérance et la Chanté. Au cours du volume se rencontrent quatre lavis à l'encre de Chine, remarquables par leur sobre élégance et reproduisant la Nativité et la Crucifixion, la Mise au Tombeau et l'Ascension du Christ. La composition et l'ordonnance, toute traditionnelles, montrent l'influence qu'exercèrent sur Petitot les maîtres italiens, contemplés vraisemblablement sur les lieux mêmes pendant ses années de jeunesse et d'études. De nombreux fragments bibliques commentent les scènes représentées et traduisent les pieuses impressions de l'artiste.
Une note des plus curieuses nous renseigne sur les scrupules engendrés en lui par ses croyances calvinistes et contre lesquels il avait longtemps lutté avant de saisir le pinceau et de
se mettre définitivement à Tœuvre. « Comme nous devons avoir au cœur vivement gravées, dit-il, la bienheureuse naissance de notre Seigneur Jésus, sa mort douloureuse et sa résurrection triomphante estant la seule et unique bonne pensée du Chrétien, me trouvant en quelque façon capable d'en faire en ce livre les tableaux, pour représenter à nos yeux corporels, ce que les yeux de la foi doivent incessamment contempler comme les objets de notre souveraine félicité, j'ay cru, sans scrupule, bien que les images ne soyent pas othorisées entre nous réformés qui sommes, par la grâce de Dieu, éloignés de toute adoration terrienne, qu'il me serait bien permis de faire voir la représentation de ce divin Sauveur naissant, crucifié, agonisant, et s'écriant : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'astu abandonné ? Ce qui nous doit faire dire, avec Saint- Paul : Je ne veux rien savoir que Jésus crucifié. A quoy il faut joindre le tableau de sa glorieuse résurrection, affin aussi de pouvoir dire : Jésus est ma résurrection et ma vie. » Enfin, au recto et au verso du deuxième feuillet, sont dessinés à Tencre de Chine, les deux portraits restés très expressifs, quoique fort endommagés par le temps, de Petitot et
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Portrait de Marguerite Petitot-Curef par son époux.
Placé en tète du journal.
de Marguerite Cuper son épouse. Cette dernière, une femme encore jeune, aux traits nobles et énergiques, à Tattitude pleine de calme et de dignité, est représentée en buste, porte des cheveux frisés, à la mode du XYII'"*-' siècle et se drape dans une robe de soie, dont les plis, amples et harmoniques, sont retenus par un nœud de rubans sur sa poitrine'. Au bas du cadre se lit l'inscription biblique: « La piété a « les promesses de la vie présente et de la vie à « venir, en laquelle nous iouirons, avec tous « les Saints, des biens qu'œil n"a point veu, (( qu'aureille n"a point ouy, et qui ne sont point « mortes au cœur de l'homme. »
Petitot accompagna son propre portrait d'une affectueuse dédicace : « Je vous fay présent, ma « chère femme, de ce petit recueil de prières et « de méditations, que j'ay faict pour le laisser à (( notre famille, ajffin qu'il luy soit une aide « pour les porter à la piété. »
Ce dessin à l'encre de Chine nous est d'autant plus précieux qu'il figure au nombre des très rares images qui nous aient été consei"\'ées du célèbre artiste. Aussi M. Henri Bordier Ta-til fait reproduire en tète des deux volumes
' Reproduit dans le Bulletin Je la Société d'histoire du Protestantisme français, i 9 o -j .
— ib —
consacrés aux Emaux du Musée du Louvre, gravés au burin par Geroni, publiés en 1862 par Blaisot. Petitot nous apparaît comme un homme déjà mûr, coiffé d'une ample perruque, cravaté avec un rabat de linon blanc, enveloppé dans un manteau de couleur sombre et semblable à ceux adoptés par les ministres du Saint-Evangile. Les yeux sont vifs et scrutateurs, le nez plutôt fort, la bouche fine et spirituelle, l'expression sérieuse et méditative.
Il existe du peintre un autre portrait, celui-là sur émail, mesurant 18 millimètres sur 20, monté sur une boîte en or ciselé et portant au dos la suscription P. F. Sa ressemblance avec le dessin placé en tête du Recueil de Prières est incontestable, mais ne se révèle qu'après un examen attentif. Le regard est dérouté au premier abord par la différence du costume, puisqu'il s'agit d'un personnage vêtu selon la mode de Louis XIII, avec ses cheveux naturels, longs et- grisonnants, une moustache et une barbiche à la Richelieu, un pourpoint de velours noir, un grand col blanc attaché par un cordon. Nous tenons cet émail, malgré l'opinion contraire de quelques historiens, pour l'œuvre de Petitot luimême et non de son fils, à cause de la délicatesse de la touche, de l'harmonie du coloris, de
Jean Prtitot fii.s Portrait attribué à Mignard.
Collection du Miiscc Rjth. Genève.
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la finesse des détails, de la perfection de Tensemble'. D'autres ont vu dans ce di^ne vieillard, avec des motifs plausibles à lappui de leur dire, le père de l'illustre artiste, le sculpteur sur bois F'aulle Petitot.
En revanche l'inauthenticité de la toile, fort belle du reste, attribuée à Pierre Mio^nard et possédée par le musée de Genève, est aujourd'hui solidement établie. Le personnage représenté est le fils aîné de Petitot, un homme d'avenante physionomie et de tournure distinouée. â^é d'environ 35 ans. coiffé d'une vaste perruque noire, cravaté d'une riche dentelle, drapé dans un manteau de soie cramoisie. La confusion commise en iSi 5 par le baron Grenus dans ses Fragments des Registres des Conseils de Genèi'e, s'explique par la double similitude du prénom et de la profession.
* Il existe, au palais de la Haye, un portrait, également sur émail, de Petitot, exécuté par lui-même et ayant appartenu à la reine Sophie des Pays-Bas.
^^i?0^-s Petitot étaient originaires de la Bourî^^l^i) gogne, un fait qui suggère de significatifs rapprochements.
Tout d'abord, la plupart des peintres qui illustrèrent Genève pendant le XVII'"'' et le XVIII'"^ siècles, appartinrent à des familles émigrées pour la sauvegarde de leurs croyances religieuses. Les Bordier vinrent de l'Orléanais, les Arlaud de l'Auvergne, les Huauld du Poitou, les Thouron du Rouergue, les Qardelle du Languedoc.
Ensuite, s'il convient, à l'exemple de Taine et de Sainte-Beuve, de tenir grand compte, en étujttiant la formation intellectuelle d'un écrivain, du pays où il vit le jour et des facultés maîtresses de ses compatriotes, la Bourgogne offre un terrain des plus favorables au dévelop-
pement esthétique avec les admirables édifices qui s'élèvent dans ses différents districts, édifices plus nombreux encore et mieux conservés au XVI"''' qu'au XX"''' siècle. Je ne parle point seulement de Dijon, une des villes les plus belles et les plus curieuses de France. Il me suffira de citer, à Tappui de mon dire, l'Officialité de Sens, les hôpitaux de Beaune et de Tonnerre, les églises d'Auxerre, de Semur, de Vezelay, Tabbaye de Cluny, les monuments romains d'Autun, les tombeaux à Brou, de Philibert le Beau et de Marguerite d'Autriche, rivaux de ceux de Philippe le Hardi et de Jean Sans Peur. D'autre part la province se montra aux divers âges de son histoire, féconde en artistes habiles à manier la plume ou la parole, le clavecin, le ciseau ou le pinceau : Saint-Bernard, BossuetetLacordaire, Théodore de Bèze et Simon Goulart, M""" de Sévigné et son cousin Bussy-Rabutin, le comte de Buffon et le président de Brosses, Rude et Prudhon, Rameau et Lamartine, dont les vers l'emportent sur les plus harmonieux accords. Le premier, par la date, des Petitot', dont le
' Nous lisons dans le journal de Petitot : « Feu mon « grand-père estait natif de Bourgogne où il pratiquoit la mé- « decine et estoit fort estimé pour l'anatomie. Il vivoit dans « un temps de terribles persécutions pour ceux de la religion,
souvenir soit parvenu jusqu'à nous, Guyon ou Guiod, médecin, fixé àVillers-le-Duc, près Dijon, en Bourgogne et réputé expert dans son art, anatomiste habile, ne s'enferma pas, pour ses études, dans un domaine spécial, niais se sentit attiré, comme tous les érudits de la Renaissance, par les divers problèmes agités de son temps, politiques et scientifiques, philosophiques et théologiques. Son indépendance desprit, ainsi que ses libres et persévérantes recherches, l'amenèrent de bonne heure à se détacher de la foi de son enfance, mais, s'il se sentit attiré par les idées nouvelles, il ne donna jamais son adhésion implicite au Credo de Calvin et ne se rallia ouvertement à aucune communauté évangélique. Il n"était point prudent, sous le règne de Charles IX, d'affirmer trop haut ses sympathies hérétiques, la persécution avait recommencé à sévir, plus violemment encore en province qu'à Paris et, après la Saint-Barthélémy, le clergé romain exerçait un pouvoir absolu
« qui esioit sous le règne de Charles Neuf et n'avoyent « en ces lieux-la aucun exercice, on n'osoit déclarer « ny baptiser les enfants qu'à l'Eglise romaine, comme « a esté feu mon père, qui fut nommé Faulle. Ils ne pouce voyent donner a leurs familles que fort en secret des lu- « mières et des instructions de la religion réformée. »
sur des populations ignorantes et fanatiques. D'ailleurs, le Docteur Guyon mourut jeune et sans laisser aucune fortune à son fils unique, affublé du bizarre prénom de FauUe'. D'anciens biographes ont prétendu lire Paul ou Saul, mais il n'est question, dans le texte primitif, ni de Tarse, ni de TApôtre des Gentils.
L'orphelin fut recueilli par des parents demeurés dans le giron de TEglise Romaine, qui s'efforcèrent de lui donner une bonne éducation et l'envoyèrent, pour apprendre la sculpture, à Lyon d'abord, puis dans différentes villes d'Italie-. Entre toutes, Rome, où les chefsd'œuvre antiques alternaient avec les géniales créations de la Renaissance, produisit, sur son intelligence enthousiaste et ouverte à toutes les séductions du beau, la plus forte impression. Il
' Ces quatre derniers mots sont écrits au crayon en interligne. Le nom de Faulle, quoique bizarre, est lisiblement écrit.
* Feu mon dit père, dans un âge fort bas, perdit ses père et mère avec les biens, comme diverses autres personnes firent dans ce misérable temps de confusion. Il se trouva gouverné par des catholiques romains, qui prirent soin de son éducation et qui l'envoierent à Lion pour lui apprendre l'art de la sculpture, ensuite de quoy il sen alla en Italie (pour se perfectionner au dit art), où il demeura plusieurs années, comme je l'ay remarqué cy devant.
y goûta, durant plusieurs années, un solide bonheur, fonde sur Texercice assidu et lucratif de sa profession, mais son caractère naturellement grave et ses aspirations soutenues vers un sévère idéal religieux se sentirent froissés à la longue par la grossière immoralité de son entourage. Le catholicisme venait, en effet, de traverser sa période païenne sous le régime des papes issus de la maison de Médicis. Il n'était aucunement besoin, pour se trouver scandalisé par ce débordement profane, dune âme aussi ardemment éprise de sainteté que celle de Luther. Les désordres, qui s'étalaient de toute part avec une provocante impunité, avaient engendré un profond dégoût dans une nature aussi frivole et aussi indulgente que celle de Bonivard. Faulle Petitot fut également touché par la grâce divine.
« Dieu, » dit son fils en un langage biblique, « a tiré feu mon père, duquel j'ay à vous parler, « du milieu des profondes ténèbres et de Tido- « latrie, où apparemment nous aurions tous pris « naissance. 11 luy toucha le cœur en ses « grandes compassions et luy ouvrit les yeux en « luy faisant apercevoir Fidolàtrie des peuples « qui se prosternoyent devant les œuvres de ses « mains sitost qu'elles en estoycnt sorties, ce
« qui finalement luy fit concevoir de la haine « pour cette terrestre et superstitieuse relic( gion. »
Le dommage pécuniaire, qui résulta, pour le sculpteur sur bois, de sa conversion à l'Evangile, ne laissait pas d'être considérable, puisqu'il disposait d'une nombreuse clientèle parmi la noblesse romaine, mais ses rêves de gloire mondaine ne pesaient que peu dans la balance, mis en parallèle avec la libre et franche affirmation de ce qu'il croyait la vérité absolue. De même qu'à tous les proscrits huguenots, Genève lui apparut comme le phare illuminateurde sa nouvelle existence ; aussi refusa-t-il les offres avantageuses qui lui furent faites par plusieurs princes, entre autres le duc de Savoie, Charles- Emmanuel l" et ne s'estima-t-il certain de son salut que lorsqu'il eut émigré en iSgy' dans la
' « C'est de Rome, où il estoit établi depuis plusieurs an- « nées, avec tous les avantages qu'il pouvoit espérer en sa « condition, estant, sans le flater, fort considéré par les « sciences quil possédoit, entre lesquelles il exerçoit avanta- « geusement celle de l'architecture et de la sculpture. Il se « retira à Genève en 1597 (où il trouva la lumière qu'il cher- « choit) pour y finir ses jours et fut assez heureux d'avoir « l'honneur d'y estre particulièrement aimé de Monsieur de « Bèze, qui contribuast beaucoup à son bonheur. C'est le « lieu où il se maria et où je suis né en 1607, et où il n'ar-
ville aux trois clochers. Sa position sociale y fut au commencement des plus modestes. Il se chargea de travaux de charpente et de menuiserie pour les portes de l'enceinte et fabriqua les modèles en relief des principaux édifices, entre autres de l'Hôtel-de-Ville. Les magistrats furent si satisfaits de son activité qu'ils lui octroyèrent la bourgeoisie le 26 juin 161 5, rt gratuitement disent les registres du Conseil, « moyennant deux seillots et deux mousquets, c( en considération des services que la setce gneurie espère recepvoir en son art pour les « bastiments publics. >•
Parmi les plus zélés protecteurs de Faulle se trouvait Théodore de Bèze, ce qui n'a point lieu de nous surprendre, moins encore à cause
« riva pas avec moins de joye que celle qu'il ressentit lors-
« quil sortit de Rome. Il prêtera l'interest du ciel à celui de
« la terre et méprisa dès le commencement de sa retraite,
« d'assez grands avantages que le prince voisin luy fit of-
« frir avec mesme liberté de conscience au cas qu'il voulust
« aller à Turin. Mais il se trouvoit trop heureux en sa con-
« dition pour écouter les propositions de quelques autres et
« jamais aucun offre avantageux ne l'a tente pour rien faire
« de toutes les choses dépendantes de l'Eglise Romaine,
n Je vous ay bien voulu, mes enfants, dire ces quelques par-
« ticularités, afin que vous ayez plus grand subject d'admi-
n rer sur le cours de la vie de vostre grand père, la divine
c providence et la bonté de Dieu. >•
de leur commune origine bourguignonne que de Tample et complexe personnalité du Réformateur. Lorsque nous ne la considérons uniquement, comme nous le faisons d'habitude, que sous son côté rigide, et je ne crains pas d'ajouter, sectaire, nous sommes amenés à porter sur elle un jugement des plus inexacts, parce que nous laissons volontairement dans Tombre quelques-uns de ses traits essentiels. Il convient au contraire de ne pas oublier dans notre étude à côté du pasteur actif et vigilant, du prédicateur sévère et incisif, du théologien laborieux, érudit et fidèle, inflexible gardien de la doctrine calviniste, Télégant et délicat humaniste, curieux de tous les problèmes agités à son époque et qui ne renia jamais les Juvenilia, Thomme du monde, dont la vaste correspondance avec les plus distingués de ses contemporains constitue pour nous une mine abondante en renseignements historiques de premier ordre, le diplomate prudent et avisé, dont la République de Genève rechercha le précieux concours dans ses longues et difïiciles négociations, soit avec la cour de France, soit avec les puissances protestantes. Le gentilhomme ne s'efïaça jamais chez lui devant Thomme d'Eglise. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner avec quelque attention
le beau portrait qui fut exécuté de lui dans sa 78^ année et qui appartient à M""" Alfred André.
Faulle Petitot mena dans sa nouvelle patrie une existence des plus heureuses et des plus respectées. De son mariage, célébré le 12 août idqS, avec Etiennette ou Etienna Royaume, le troisième enfant de Pierre Royaume et de Catherine Cheynet, Théroïne de TEscalade, tous deux originaires de Lyon, naquirent cinq enfants, quatre fils et une fille, i " Pierre, docteur en médecine (4 novembre 1600, y 22 juin 1668) ; 2^ Joseph, maître sculpteur (24 octobre 1602, 7 28 juillet 1 665); 3" Isaac, également sculpteur (7 décembre 1604) ; 4*^ Jean ; 5° Marie (26 avril 16 10, 7 1677), qui épousa successivement le diamantaire d'origine bourguignonne Daniel Douard, lorfèvre Pierre Prieur, le spectable Page, pasteur à Gingins '.
« Vostre grand père, » rappelle l'illustre peintre à ses descendants dans son journal, « a esté un exemple de piété, de zelle et de cha- « rite. Il a vescu comme il faut mourir, et re- « gardoit les choses d'ici-bas comme on les re- « garde du ciel. Il a rendu son àme à Dieu, le « 3 juillet 1628, avec toute la foy et toute la
' Voir : Louis Dufour-Vernes. Les descendants genevois de la Mère Royaume, br. in-S", Genève, i8Xi.
« conscience qu'un fidelle chrétien peut faire. « Jamais personne n'a envisagé la mort avec « plus de joye que luy, bien qu'il n'eut pas « subject de se déplaire en cette vie, mais pour « ce qu'il aspirait à une meilleure. »
Jean Petitot, le seul de sa famille qui appartienne à l'histoire, naquit à Genève, le 12 juillet 1607, et fut baptisé le 26 du même mois, dans le temple de Saint-Gervais, au service du soir, par Spectable Grenet *. Ses précoces aptitudes pour le dessin engagèrent son père à lui faire faire un apprentissage de joaillier-orfèvre, un
' Petitot, très fier et très reconnaissant de sa venue au monde sur terre genevoise, en appréciait moins les privilèges civils, comme le fit plus tard Rousseau que les obligations religieuses. Nous lisons en effet dans son journal : « Tu m'as « été favorable, o Dieu, dès le ventre de ma mère et m'as, « dès mon enfance, illuminé de ta sainte connaissance, par « l'éducation et les bonnes instructions et bons exemples « d'un bon père, quil t'a plu par ta singulière grâce, tirer, « en sa jeunesse, des ténèbres à ta divine et merveilleuse « lumière, lui inspirant pour cette fin de chercher une ren traite, où fut prêchée la pureté de l'Evangile en toute son « étendue, commeelleest à Genève, où Dieu a posé le flam- « beau de sa Parolle, pour la retraitte et consolation de plu- « sieurs des siens. C'est ce qui a fait toute sa joye, et, sy « estant marié, a fait aussi tout mon bonheur, ayant pris « naissance en sonEglise et m'ayant mis au chemin de salut « et de vie, dont je lui en dois faire tous les jours une con- « stante et perpétuelle reconnaissance. »
métier alors des plus lucratifs et qui lui promettait pour Tavenir une solide aisance, tout en lui garantissant dès le début la satisfaction de ses goûts artistiques. Son premier maître, Pierre Bordier, plus âgé que lui seulement de quelques années, mais déjà expert dans Texercice de sa profession, se sentit immédiatement attiré par sa loyale franchise et veilla sur son éducation avec une intelligente sollicitude.
Qu'étaient les Bordier ? des propriétaires originaires de rOrléanais, émigrés à Genève pour cause de religion, inscrits le i3 avril i554 sur le registre des habitants et admis, le 3o avril iSyi, à la bourgeoisie'. Le trois-centième an-
' L'élévation de la pensée et la gravite du langage qui caractérisent ce document m'engagent à le reproduire dans sa teneur intégrale. La minutieuse énumération des devoirs que s'engageaient à remplir les citoyens du XV'I'"« siècle, forme un instructif contraste avec la facilité avec laquelle se prodigue aujourd'hui l'admission à la bourgeoisie.
Lettre de bourgeoisie: « Nous Syndiques et Conseil de « Genève, A tous faisons notoire et manifeste, comme au '< jour d'huv, date des présentes, en nostre ordinaire Con- « seil au nom de Dieu assemblez, à la très humble requeste « de Guillaume Bourdier, tîls de feu Pierre, natif du lieu » de Condio près d'Orléans, icy présent et avec action de « grâces humblement acceptant, bénignement incliné, avons « icelluy receu, créé, constitué et faict et recevons, créons. « constituons et faisons nostre bourgeois et juré de nostre
niversaire de cet événement fut célébré le 3o avril 1871, par un repas, auquel assistèrent tous les descendants de Guillaume Bordier présents à Genève et dont un d'eux, Henri Bordier, profita pour retracer, avec une élégante précision, les destinées de la famille depuis sa
« cité et au grême, rang et compagnie de nos autres bour- « geois et jurés l'avons assemblé et estably, assemblons et « establissons pour luy et ses enfants, naiz et à naistre, n masles, naturelz et légitimes jusques à Finfiny, voulans et « déclarans que dez icy et à l'advenir perpétuellement, tant « que luy et les siens sus ditz feront leur habitation en nos- « tre ditte cité, ils puissent jouyr et gaudir tant du dit nom " de bourgeois que de toutes les autres prérogatives à eux « concédées, aussi devises es honneurs, préhéminences, « commodités et charges, que tous nos aultres bourgeois « sont coustumiers avoir et supporter ; et le dit Guillaume « Bourdier nous a de sa bonne volonté promys et juré pour « luy et les siens susdicts, que par cy après il sera bon et « loyal a la nostre ditte cité de Genève, y vivant selon la « saincte réformation de l'Evangile, item qu'il sera obéissant « tant à nous qu'à tous ceux qui seront à l'advenir Syndi- « ques et à leurs officiers; item d'observer, garder et « tenir les libertés, franchises, us, statutz, coustumes et n editz de la cité ; item contribuer aux editz faitz à l'util- « lité et ayde d'icelle ; item de venir en Conseil, quand « il y sera demandé, de bien et loyaulement conseiller et « tenir secret tout ce qui sera dict en icelly; de reveller à « nous et à nos successeurs tout ce quil cognoistra estre « contraire à nostre ditte citté ; de pourchasser l'honneur, « bien et advancement d'icelle ; d'achapter maisons, posses- « sions, prés et vignes dedarîs noz franchises selon sa fa-
conversion au Protestantisme'. Si cet excellent exemple avait été suivi par un plus <^rand nombre de nos concitoyens, nous serions plus exactement renseii>[nés sur un passé instructif et honorable entre tous.
Le premier des Bordier, dont les documents notariés fassent mention, Guillaume, naquit à Chanteau iCandio, Cantiau), un village perdu
« culte ; item d'estre tburny et assortv d'armes selon son « pouvoir pour la deffence et ayde d'icelle, de ne mener mar- « chandise estrange en son nom pour la défrauder, de ne rt s'absenter en temps de nécessité, de ne sortir d'icelle pour « aller habiter ailleurs sans licence, finallement de n'v « faire ny souffrir estre faictes aucunes pratiques, machina- « tions ou entreprinses contre la ditte cité ni contre le ma- « gistrat, république, libertez, éditz ni statutz et coustumes « d'icelle, mais le tout incontinent nous descouvrir, reveller « et rapporter quand il l'aura apperçu et generallement de « faire dire et exercer toutes aultres choses à la ditte bour- « geoisie appartenantes. Ce qu'avons fait, tant de grâce « specialle que moyennant la somme de quatre esous d'or « et ung seillot de cuir bouillypour la deffence contre le feu « qu'il nous debvra payer ez mains de nostre bien aymé « général trésorier qui nous en debvra tenir compte. En foy « de quoi avons donné ces présentes soulz nostre sceau « commun et signet manuel de nostre secrétaire, ce trente tiesme jour du moys d'apvrii l'an mil cinq cens septante « un. Par mes dits Seigneurs Sindiques et Conseil. »
« Gallatin »
' Un jubilé de famille. — Imprimerie Jules-Guillaume Fick, Genève, 1871.
en pleine forêt d'Orléans, à une dizaine de kilomètres du chef-lieu, en i522, c'est-à-dire deux ans après que Luther eut brûlé la bulle pontificale sur la place de Wittemberg et lorsque quelques artisans de race germanique commençaient à propager timidement les idées nouvelles sur terre française. La famille, établie à Orléans où elle se livrait au commerce des toiles, y possédait un modeste bien rural. Aujourd'hui encore, les chaumières des bûcherons et des laboureurs se groupent autour d'un manoir aux murailles démantelées et noircies par le temps, ainsi que d'une vieille église ogivale. Deux sources, auxquelles les bonnes gens d'alentour attribuent une efficace miraculeuse contre les maux de toute espèce, attestent la persistance des superstitions catholiques, tandis que les souvenirs huguenots sont symbolisés par un arbre vénérable, le chêne de l'Evangile, à l'ombre duquel les prédicateurs itinérants aimaient à grouper leurs fidèles dispersés pour célébrer avec eux le service divin.
Guillaume Bordier, qui s'était senti de bonne heure attiré par l'hérésie, n'hésita pas à quitter sa patrie et à faire le sacrifice de sa fortune pour vivre à l'étranger, selon les principes de la Sainte Réformation, et aussi pour éviter la pri-
Pistolet donné a Léonard Bordier par Henri IV après la bataille d'Ivry
Appartient a Henri Strœhlin, petit-fils d'Henri Bordier
son ou le bûcher. Nous apprenons, par une patente du lo mars iSyi, qu'il s'était fixé avec sa famille à Londres et avait, sous le nom de Willelmus Bordyer, obtenu le droit de bourgeoisie.
Un de ses parents se serait enr(Mé, à la même époque, dans les bandes du prince de Condé et du roi de Navarre, et se serait si vaillamment comporté à la bataille divry, quil aurait reçu d'Henri IV un pistolet dhonneur. Quelle que puisse être la valeur de cette tradition, l'arme se trouve encore aujourd'hui en la possession d'un de ses descendants par la ligne féminine et accuse le style de l'époque avec ses élégantes incrustations en argent et les initiales L. B. gravées sur la gâchette.
Guillaume Bordier ne demeura pas longtemps en Angleterre, puisque nous le trouvons inscrit, le i3 août i554, sur le registre des habitants de Genève, où il continua à exercer sa profession de sergier et fustainier, c'est-à-dire de fabricant de toiles, de draps et de lainages. Cette industrie était très répandue dans l'Orléanais, puisque deux autres Bordier, André et Guillaume, natifs de Manchecourt, près Pithiviers, en Beauce et réfugiés également pour cause de religion, s'installèrent au village d'Onex. D'autre part, le commerce des étoffes
fleurissait grandement au XVP''^ siècle dans notre cité, puisque les reitres savoyards, dans les projets de pillage dont ils se berçaient lors de TEscalade, se réjouissaient, suivant la pittoresque expression d'Henri Bordier, « d'auner les belles pièces de drap et de velours à la longueur de leurs lances. »
Nicolas Bordier développa habilement le négoce paternel et parvint, grâce à son intelligente activité, à réaliser une fortune considérable. Nous possédons de lui, écrit au jour le jour, le registre succinct des principaux faits et gestes de sa vie. Sa bonne position sociale le désignait pour faire partie du Conseil des Deux- Cents, de même que ses origines françaises pour administrer la Bourse des pauvres Réfugiés. Sa fidélité calviniste lui valut enfin de siéger parmi les douze Anciens laïques dans le Conseil supérieur de TEglise et de distribuer, en cette qualité, la sainte Cène dans le temple de la Madeleine, le jour de Pâques. Les partisans des vieilles et joyeuses coutumes rencontrèrent en lui un inflexible adversaire, comme il ressort du lono; conflit suscité entre le Consistoire et le Petit Conseil à propos de la fête des Rois, trop magnifiquement célébrée par MM. Rilliet et Sarasin.
Parmi les autres membres de la Famille Bordier qui se distinguèrent à la même époque, nous nous bornerons à citer Jacques, pasteur à Cartigny et mari d'Angélique Du Commun, auquel, d'après une note de J.-F. Chaponnière. il conviendrait d'attribuer la paternité de la chanson de l'Escalade en patois savoyard, le fameux Ce que lai no.
Le troisième fils de Nicolas, Augustin, qui avait choisi la profession d'orfèvre, l'exerça dans dilTcrcntes villes de Gascogne, entre autres Montauban (1608) et Mau voisin (1611). Son petit-fils Pierre revint à Genève et y ouvrit un atelier qui compta Petitot au nombre de ses élèves.
Le jeune joaillier, parmi les nombreux matériaux dont il disposait, dirigea de préférence son attention sur l'émail, dont il s'efforça de scruter les propriétés, afin d'en perfectionner, dans les bijoux fabriqués par lui. les nombreuses applications. Il ne s'agissait pas encore de l'employer pour le portrait. Le travail de l'artiste consistait uniquement à ciseler et à colorier sur le métal des ficurons, des rinceaux, des gentillesses, suivant une jolie expression de répoque. Le goût et rintelligcncc, dont il donna des preuves précoces et multiples, furent cncou-
rages par Pierre Bordier, qui Faida généreusement de son expérience et de ses conseils. Les progrès de Petitot dans ce nouveau champ de travail furent si rapides qu'il ne tarda pas à échanger le burin contre le pinceau, le dessin contre la peinture.
f^A chimie, telle qu'elle était pratiquée à Genève au commencement du XVII""^ siècle, ne pouvait fournir aux chercheurs que des ressources insuffisantes. Pierre Bordier, qui en était aussi intimement convaincu que son jeune ami, ferma momentanément son atelier pour reprendre ses Wanderjahre, suivant la pittoresque expression de Gœthe dans Wilhelm Meister. Débutèrent-ils par Tltalie? Cela me paraît probable sans être absolument certain. Petitot devait se sentir attiré vers cette Rome, où son père avait passé les plus belles années de sa jeunesse, tandis que ses œuvres subséquentes attestent un commerce assidu avec la Renaissance.
En tout cas ils entreprirent, comme compagnons, leur tour de France, sans que nous
évoquions à ce propos le spectre du socialisme humanitaire sicomplaisamment développé dans de trop nombreux romans par Georges Sand. La province manifestait à cette époque une remarquable activité artistique. Les deux touristes retrouvèrent encore vivantes à Limoges les glorieuses traditions enseignées par les maîtres huguenots Jean Penicaud, Léonard Limousin, Bernard Palissy, tandis quils fréquentèrent, à Blois et à Chateaudun, les ateliers de Jean Toutin, joaillier du roi.
L'artiste blaisois, dont les produits se distinguaient par leur touche nette et ferme, comme par le goût et la finesse de l'exécution, avait réussi, grâce à sa patiente ingéniosité, à découvrir pour rémail de nouveaux procédés techniques. « Quant au travail qui se fait avec les « émaux épais et opaques, » dit Félibien dans ses Principes de l'Architecture, de la Peinture et de la Sculpture, « c'est à ces derniers temps « et aux François qu'on a l'obligation de ces « beaux ouvrages qu'on voit aujourd'hui sur « l'or, où l'on fait des portraits aussi bien faits « qu'à l'huile et mesme des compositions d'his- « toire. Avant l'an i63o, ces sortes d'ouvrages « estaient inconnus, car ce ne fut que deux ans « après, que Jean Toutin, orfèvre de Chasteau-
« dun, qui émaillait parfaitement bien avec les « émaux ordinaires et transparens et qui avait « pourdisciple un nommé Gribelin ', a recherché « le moyen d'employer des émaux qui fissent « des couleurs mates pour faire diverses teintes « et pour souder au feu et conserver une mesme « égalité et un mesme lustre, en trouva le se- « cret qu'il communiqua à d'autres ouvriers. « qui tous contribuèrent ensuite aie perfection- « ner de plus en plus. »
Nous ne possédons plus, malheureusement, aucun émail qui soit sorti de l'atelier de Toutin, mais la Bibliothèque Nationale conserve de lui une série d'estampes gravées de i6i8à 1619 et reproduisant des motifs d'orfèvrerie. MM. Charles Read et Francis Waddington, dans l'appendice et les notes dont ils ont pourvu les Aléjuoircs d'un petit-fils de Jean l'outin, Jean Rou, font cette obsers^ation sio;nificative : & Tous les « sujets principaux sont sur fond noir, à rin- « ceaux et chicorées, accompagnés et rehaussés « de dessins de petits personnages accessoires, «■ dits grotesques, par exemple deux scieurs de « long qui divisent un morceau niellé d'ivoire. «
Un fils de Jean Toutin. Henri, qui avait hé-
' Isaac Gribklin, peintre rOpuic de portraits au pastel.
rite des aptitudes paternelles, ouvrit à Blois un atelier très achalandé. Plusieurs historiens du temps citent avec forces éloges une boîte de montre émaillée fabriquée par lui pour Anne d'Autriche. Felibien lui attribue à tort « la Mère de Darius implorant la clémence d'Alexandre, » un émail inspiré par un tableau de Le Brun qui se trouve au Musée de Genève et a pour véritable auteur Petitot.
De France, après un séjour de quelques années, les deux compagnons passèrent en Angleterre, attirés qu'ils étaient par la réputation de munificence dont jouissait Charles Stuart. Les historiens politiques se sont montrés à bon droit sévères vis-à-vis de ce monarque et lui ont reproché à juste titre sa cruauté et sa perfidie, ses violations réitérées de la Charte, ses arrestations illégales et ses levées de taxes arbitraires, ses tentatives obstinées pour favoriser secrètement le prosélytisme de Rome et développer rélément hiérarchique et ritualiste au sein de FEglise anglicane, griefs tous exposés avec une brillante dialectique et une irrésistible éloquence dans Tâpre réquisitoire de la Revue d'Edimbourg par lequel Macaulay débuta en 1825 dans la carrière historique. Les amateurs des lettres et des arts ne sauraient oublier
qu'il se montra un cavalier accompli dans ses relations privées et posséda un remarquable pouvoir de séduction personnelle, introduisit à sa cour un luxe de bon aloi, embellit Londres et les comtés par d'élégants et somptueux édifices, protégea Ben Johnson contre les tracasseries puritaines, appela du continent, avec le titre de peintres royaux , Rubens et \'an Dyck.
Lesdeux jeunes arrivants, qui étaient dépourvus de toute recommandation, ne songèrent pas un seul instant à s'adresser directement à lui, mais présentèrent quelques-unes de leurs œuvres, bagues, broches et autres bijoux émaillés avec autant de correction que de finesse, à un marchand de la Cité fréquemment honoré des commandes souveraines. Charles I, après que ces divers objets eurent été soumis à son examen, en fut si charmé qu'il désira faire la connaissance personnelle de leurs auteurs et les chargea d'exécuter son portrait ainsi que ceux de plusieurs autres membres de sa famille. Un atelier, dans lequel il se rendait fréquemment à ses heures de loisir, fut installé par ses soins dans les combles du palais de Whitehall, construit en 1619 par Inigo Jones et sur la façade principale duquel, le 3o janvier 1649, devait s'élever sr)n propre
échafaud. Le grade de chevalier, conféré à Petitot, témoigne plus nettement encore de la haute estime dans laquelle Charles I tenait son travail, mais le plus utile service qu'il lui rendit, fut de le mettre en rapport intime avec son peintre et son médecin, Van Dyck et Turquet de Mayerne.
Parmi les Huguenots, qui se distinguèrent dans la première moitié du XVII'"^ siècle, il en est peu d'aussi sympathiques que Turquet de Mayenne.
Sa famille, d'origine italienne, s'était transportée de Quieri ou Chieri près de Pignerol à Lyon. Ceux qui ont lu le beau livre de M. William de la Rive sur le Comte de Cavour, se souviennent que, de même que la Lorraine désignait, sous le nom de Chevaux, les membres de sa plus haute noblesse, la bourgade piémontaise se glorifiait de ses Bœufs: les Balbi, les Balbiani, les Bertone, les Biscaretti, les Buschetti. Deux de ces familles ont conquis depuis longtemps une célébrité européenne : les Broglie et les Bensi de Cavour. Je crois que, dans les annales de Chieri, le M figure sans désavantages à côté de la deuxième lettre de Talphabet.
Le père de Théodore, Louis Turquet de
Mayerne, littérateur et historien, occupe une place honorable clans la lignée des publicistes réformés du XVF siècle : les La Noue, les Hotman, les Estienne, les Duplessis-Mornay, les Agrippa d'Aubigné. Le pillage de sa maison, pendant une émeute provoquée par la Saint-Barthélémy, l'oblige à transférer ses pénates à Genève dont il fut reçu habitant le 26 mars i SyS. Revenu plus tard à Lyon, il y fut nommé ancien d'Eglise et délégué aux Synodes de Gargeau et de Saumur. La mort le surprit au cours de ses péréîjrinations à Paris où il fut enseveli, le 12 avril 1618, au cimetière des Saints-Pères. Nous n<»us contenterons de mentionner, parmi ses très nombreux opuscules: Advis sur le Synode National que le Roy vouidrait convoquer, 1608 — la Monarchie aristodémocraiique ou le gouvernement composé et inêlé des trois formes de la même république, 16 1 1 . Tous deux furent mal accueillis, soit par la cour, soit par l'épiscopat, l'un à cause du rapprochement tenté entre les catholiques et les protestants, l'autre à cause de ses véhémentes attaques contre Catherine de Médicis. Pierre de l'I^stoile les qualifie cependant de « bons, judicieux, saincts, chrestiens, procédant d'un Cfcur franc et ami de la vérité. »
Du mariage de Louis de Mayerne avec Louise Le Maçon, fille d'un trésorier des guerres sous François L'" et Henri II, naquit à Genève, le 28 septembre iSyS, Théodore, baron d'Aubonne, un des plus célèbres médecins du XVII"'*' siècle. Théodore de Bèze le tint sur les fonts baptismaux. Après avoir achevé à Heidelberg les humanités commencées à Genève, l'adolescent se rendit, pour ses études médicales, à la Faculté de Montpellier qui lui conféra le doctorat en 1597. Le duc de Rohan le choisit pour compagnon pendant ses voyages à travers l'Allemagne et ritalie. Revenu à Paris, il ouvrit un cours de médecine et de chirurgie et ne craignit pas de recourir, pour la guérison de ses malades, à des prépérations chimiques. La Faculté, troublée dans sa routine, put lui interdire le professorat, mais ne réussit pas à diminuer sa clientèle. Henri IV Taurait même choisi pour son médecin à la mort de Du Laurens, s'il avait consenti à suivre une courte instruction religieuse auprès du cardinal de Perron et à se prêter pour la forme à une abjuration du Calvinisme.
Turquet de Mayerne n'hésita pas, pour se soustraire aux obsessions royales, à traverser la Manche, reçut Taccu-eil le plus flatteur de
Jacques I" Stuart, qui le nomma son premier médecin et consers'a les mêmes fonctions auprès de Charles I''. Les Universités d'Oxford et de Cambridge l'associèrent à leurs travaux scientifiques. Les sentiments royalistes de Mayerne l'engagèrent, malgré les sollicitations de quelques presbytériens influents, à prendre sa retraite après l'exécution de l'infortuné monarque. Il mourut, octogénaire, à Chelsea, le i5 mars i655. De ses sept enfants, un seul lui survécut, sa fille Elisabeth, issue de son deuxième mariage avec Elisabeth Joachim et qui épousa elle-même, en i652, au temple de Charenton Pierre de Caumont. marquis de Cugnac. Sa patrie genevoise lui demeura toujours chère, quoiqu'il n'y fût pas revenu depuis ses années d'études, témoin le legs de 200 livres sterling en faveur de l'hôpital inscrit sur son testament.
La Bibliothèque possède, à la salle Lullin, un portrait de Turquet de Mayerne donné, le 18 juin 171 1, à la République, par Isaac de Cambiague, longtemps attribué à Rubens et digne à coup sûr du grand maître des Flandres par la vigueur de l'expression et l'éclat du coloris. Le célèbre médecin est représenté, dans sa verte vieillesse, avec son teint rubicond, son
majestueux embonpoint, sa longue barbe blanche tombant à flots pressés sur sa poitrine. Son costume attire le regard par sa magnificence : robe de velours brun tramée d'or, qu'il portait dans les grandes cérémonies, calotte de velours noir posée sur sa tête chenue, collier de l'ordre de la Jarretière.
Il ne nous appartient point d'apprécier, même brièvement, l'œuvre scientifique et médicale accomplie par Turquet de Mayerne. La chimie, qu'il tenait pour un délassement dans son existence si pleine et si remplie, lui est redevable de précieuses découvertes, celle entre autres de la couleur pourpre, si nécessaire à la peinture sur émail et qui permet de donner à la carnation une délicatesse inconnue aux vieux maîtres de Venise et de Limog-es. Son ino^éniosite s'exerça également sur une meilleure préparation des plaques destinées à recevoir la pâte.
Petitot, s'il voulait se perfectionner dans la peinture proprement dite, n'avait qu'à se tourner vers Van Dyck, le maître accompli de tous les raffinements mondains et de toutes les aristocratiques élégances, le profond psychologue, dont le regard perspicace scrutait l'âme complexe de ses modèles jusque dans ses plus inti-
mes replis, l^rcnez, parmi ses multiples chefsd'œuvres, deux portraits de Charles I"", celui qui se trouve au Louvre et un autre, moins connu mais plus attrayant encore, qui décore la salle à manger du château de Warvvick. Vous admirerez en tous deux la pureté des lignes, la séduction du coloris, la superbe aisance du pinceau.
Grâce à un aussi heureux concours de circonstances, le talent du jeune artiste genevois prit un rapide essor. Le premier travail, dont il fut chargé par Charles P'. fut un Saint-Georges destiné à lornementation dune plaque pour Tordre de la Jarretière. Parmi les nombreux portraits qui lui furent demandés par des membres de la noblesse angolaise, nous mentionnerons celui, exécuté en 1642, de la comtesse de Southampton, née Rachel de Ruvigny, appartenant à une grande famille huguenote, filleule du surintendant Sully et demi-sœur du lieutenant orénéral des Forlises réformées. Horace Walpole et Georges Virtue, dans les Anecdotes sur la Peinture, l'appellent Touvrage sur émail le plus capital qui existe au monde. Il se distingue en elïet autant par l'impeccable précision et Texquise harmonie des détails que par la grandeur inusitée des dimensions, ])uisqu"il me-
sure 9 '7* pouces anglais sur 3 74 de large. Les amateurs de belle peinture peuvent Tadmirer aujourd'hui au château de Chatsworth, dans la galerie du duc de Devonshire '.
La mort tragique de Charles I" mit une brusque fin à la carrière artistique si brillamment fournie en Angleterre par Petitot. Il ne voulut pas rester plus longtemps dans un pays où se jouaient, par ordre du pouvoir exécutif, des drames aussi lugubres, mais préféra ac-
' Le portrait original de Van Dyck appartenait d'après Horace Walpole, à lord Hardwicke. Dans la galerie de Chatsworth se trouvent également le favori de Charles I<"', le duc de Buckingham, signé Petitot et peint d'après un portrait de Honthorst, en 1640, c'est-à-dire après l'assassinat de sa Seigneurie à Portsmouth par John Felton (28 août 1628), et un inconnu d'âge mûr, en costume guerrier, exécuté sur une boîte d'écaillé. La duchesse de Portland possédait plusieurs émaux de Petitot: le duc de Buckingham identique à celui de Chatsworth, Charles I^"", Henriette de France, lady Morton, gouvernante des enfants royaux. Horace Walpole lui-même avait réuni dans sa résidence de Strawberry Hill un Charles I revêtu de son armure, différent de ceux exécutés d'après Van Dyck. Jacques II peint pendant son premier exil en France, lorsqu'il n'était encore que duc d'York, Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, d'une finesse et d'une élégance de touche dignes de l'original, Anne d'Autriche, M™e de Montespan, la comtesse d'Olonne représentée sous les traits de Diane.chasseresse, ce dernier émail acheté à la vente Mariette.
compagner, eur la terre de Texil, les enfants de son royal protecteur'.
Pierre Bordier, qui n'éprouvait pas à lendroit des régicides les mêmes scrupules, demeura à Londres. Sa conduite ne saurait nous surprendre. La Révolution de 1642, organisée par les Puritains d'Angleterre et d'Ecosse, découla, en effet, en droite ligne, des principes démocratiques posés par le Calvinisme. La main ferme de Cromwell la préserva, lorsqu'elle eut triomphé, des périls dont la menaçaient les Millénaires et autres démagogues. Les fondements des libertés politiques furent assurés par le Lord Protecteur contre tout retour de l'arbitraire, avant d'être définitivement consolidés par Guillaume III, en 1688. Son habile politique étrangère reprit les traditions nationales d'Elisabeth par le développement grandiose imprimé
' « Destitué de moyens, tu as. o Dieu, pourvu à ma conn dition et à mon avancement en mon art, tu m'as donné n de l'industrie au dessus de plusieurs de mes semblables « et m'as approché des Roys et des grands par le moyen de « mon travail. J'en ay servi trois et l'un d'eux, Charles I", roy « de la Grande Bretagne, m'a quelques années honoré et « gratiffié d'une pension, duquel les horribles divisions et « guerres sanglantes de son Royaume mirent cruellement « fin à sa vie et par conséquent à toutes les espérances que « j'avais fondées sur la bienveillance de ce prince. »
DO
à la marine, la protection efficace accordée dans toute l'Europe aux persécutés pour la cause de l'Evangile, en première ligne aux Vaudois du Piémont, la lutte persévérante et victorieuse poursuivie contre la domination du Saint-Siège et la suprématie delà maison d'Autriche. Les lettres, elles aussi, furent honorées, puisque les fonctions de secrétaire de la correspondance latine, c'est-à-dire de ministre des affaires étrangères, furent dévolues à iVIilton, rimmortel auteur du Paradis Perdu.
Pierre Bordier se chargea de mener à bien deux œuvres, à l'exécution desquelles se serait refusé Petitot, et représentant. Tune une séance du Parlement, d'après le tableau de Simon, l'autre la victoire remportée à Naseby, le 14 juin 1645, sur Charles P', par lord Fairfax. Nous recourrons encore, pour leur appréciation au témoignage d'Horace Walpole. « Chacune de (f ces peintures, dit-il, est large d'un pouce et « demi et on ne saurait imaginer rien de plus « parfait que ces petites figures si ressemblantes « et si reconnaissables. Sur l'émail consacré à la « bataille, les troupes se voient dans le lointain, « tandis qu'au premier plan apparaît lord « Fairfax lui-même monté sur un cheval noisette « (chestnut). L'homme et le cheval sont copiés
« d'après Van Dyck, mais avec une indépen- « dancc et une richesse de tons, qui peut-être (i surpassent fœuvre du grand maître. » Le travail, chose rare, portait la signature de son auteur. Au-dessous du cheval se lisait, en effet, l'inscription h P. B. fecit'. » Nous ne connaissons pas d'autre œuvre authentique, pour laquelle se soit confié à ses seules forces le premier en date des collaborateurs de Petitot.
' l.e tableau avait passé des héritiers de Fairfax au musée de Thoresby et de celui-ci à Horace Walpole.
Jacques Bordier
d'après M. Albert Choisy notaire.
Email de De la Ghana.
Collection du Musée Rath. Genève.
Phot. Boissonnas.
Phototypîe Sadag
\y^Ç-u nombre des compatriotes, que rencontra J^^^-^ Petitot lors de son établissement à Paris, figure en première ligne Jacques Bordier, né à Genève le 23 août 1 6 1 6, arrière petit-fils de Guillaume, petit-fils de Nicolas, fils d'Isaac, maître orfèvre et membre du Conseil des Deux Cents, cousin de Pierre et ayant embrassé comme lui la profession d'émailleur. I.e généreux accueil, dont Charles I'"'' honorait les artistes, Tavait engagé à passer la Manche, mais son séjour à Londres ne fut que de brève durée.
Un voyage d'études et de négoce en Italie, projeté de compagnie avec un de ses parents, Joseph Bordier, ne put être poussé plus loin que la frontière lombarde. Quelques propos imprudents tenus dans une auberge, joints à un maladroit étalaire de Icuis marchandises, four-
nirent, à des rivaux avides et peu scrupuleux, le prétexte cherché pour les dénoncer à des familiers du Saint-Office. Le catholicisme traversait, après une phase de scepticisme intellectuel et de relâchement moral, une période d'austérité et de ferveur religieuses, dite de la Contre-Réformation, caractérisée par la reconnaissance de la Compagnie de Jésus et la promulgation des décrets du Concile de Trente. La joyeuse Milan avait accepté sans murmure la sévère discipline que lui avait imposée son saint archevêque, le cardinal Borromée. Son gouverneur, le comte de Fuentès, avait, au début de la guerre de Trente Ans, avec ses vieilles bandes espagnoles, ravagé les Grisons et présidé au massacre des Evangéliques dans la Valteline. La situation des deux jeunes étrangers paraissait donc des plus critiques. Ils purent cependant être tirés des cachots inquisitoriaux, grâce aux actives démarches entreprises par le chargé d'affaires de la Grande Bretagne sur les instantes sollicitations de Turquet de Mayerne. M. William Carpenter a publié, dans son ouvrage sur Rubens et Van Dyck, une lettre écrite, le 12 août 1640, par 1 illustre médecin à son noble et respectable ami, M. Reade d'Oaklànds.
« Monsieur, jai rcceu vostre lettre dont je « vous remercye. Ce sera une grande œuvre de « charité de tirer hors de peine deux enfants de « Genève, mes compatriotes, qui ont été arrestés « à Milan et sont prisonniers dans l'Inquisition. « Le nom de Tun est Jacques Bordier que le « roy cognoist fort bien, ayant travaillé en « esmail pour sa Majesté. L'autre est son cou- « sin, dont je ne sais pas le nom de baptisme. « Ils sont allés en Italie pour traficquer et se « rendre plus capables en leur profession d'or- « févrerie et sans doubte ont porté quelque « marchandise avec eux, que je croy estre la « principale cause de leur malheur. Nous im- « plorons la bonté de Sa Majesté Catholique « pour leur délivrance, que nous aimons mieux « obtenir par terme d'honneur et de faveur que « par des voyes plus rudes, comme de repré- « sailles. qui nous sont aisées en notre ville, en « ce temps icy auquel le roy d'Espagne a « plusieurs de ses sujets de la Franche-Comté « réfugiés avec leurs biens pour se garantir de « l'invasion des François. »)
Les deux imprudents Genevois, aussitôt sortis de leur geôle, se hâtèrent de traverser de nouveau les Alpes pour regagner leur patrie.
Les sympathies de Louis XIV étaient ac-
quises d'avance au fidèle ami des Stuart. Il plaisait d'ailleurs au Roi-Soleil de s'entourer d'étoiles, non seulement militaires et administratives, mais littéraires et artistiques, qui pussent rehausser, dans toutes les directions, l'éclat de son firmament. Il apportait dans leur recrutement, tout au moins dans la première partie de son règne, une sûreté et un tact incontestables. Petitot et Bordier, qui lui furent présentés par Charles II, reçurent immédiatement le titre de peintres de sa Majesté, touchèrent une forte pension sur sa cassette particulière et furent logés par ses soins dans les galeries supérieures du palais, où avaient résidé jusqu'à lui les souverains de la France. La partie du Louvre répondant à la moitié Nord de la grande colonnade et à la moitié de la façade qui se trouve actuellement en retrait sur la rue de Rivoli, fut, en eflfet, occupée jusqu'à la Restauration par les ateliers et les logements des peintres honorés de la faveur royale.
A cette époque également commença, entre les deux amis, cette intime et féconde collaboration qui dura 35 années et ne put être interrompue que par la mort de Jacques Bordier. Petitot écrit, en efiFet, avec émotion dans son journal : « De plus, comme une chose non
« attendue en mon âge, tu mas encore extraor- « dinairement favorisé, o mon Dieu, en me « continuant les moyens d'exercer mon art avec « quelque facilité, en la compagnie de la perce sonne, liée avec moi d'amitié et d'association, « dès environ un demi-siècle, sans avoir aucune « mésintelligence ni division entre nous. »
Cette affirmation, partie du cœur, ne laisse pas de nous surprendre en notre XX""^ siècle, où les romanciers nous initient, avec une indiscrétion de mauvais goût et un luxe fatigant de détails, à leurs querelles intestines, où les dramaturges recourent constamment aux tribunaux pour régler leurs ditîicultés financières, où toute collaboration finit par un procès, où les accords des artistes, pour se conformer aux principes de l'harmonie moderne, comportent de vigoureuses dissonances. Vraiment, nous ne sommes pas séparés par deux siècles de Jacques Bordicr et de Jean Petitot. Par leur esprit, leurs mœurs, leur caractère, nos deux vénérés compatriotes appartiennent à l'âge d'or.
Le travail se répartissait, entre les deux associés, suivant une méthode aussi constante que judicieuse. D'après une tradition déjà ancienne et que nous avons tout lieu de croire exacte, Petitot. comme le plus habile en son
art et le plus versé dans Tanatomie, peignait les visages, les mains et tout ce qui concernait les chairs, tandis qu'il laissait à Bordier le soin de reproduire les cheveux, les vêtements, les bijoux, bref tout ce qui constituait l'accessoire de Tœuvre. Cette ingénieuse division des préparatifs ne nuisit aucunement à Tharmonieuse homogénéité du résultat. Les amateurs, qui n'auraient pas été renseignés à cet égard, n'auraient jamais soupçonné, dans des créations aussi parfaites, la dualité des pinceaux.
La réputation des maîtres genevois, de bonne heure soustraite aux caprices et aux fluctuations de la mode, ne tarda pas à se répandre et à se consolider dans des cercles toujours plus vastes et plus nombreux. Leur activité, aussi probe que soutenue, leur valut les suffrages des juges les plus compétents.
Richelet, dans les « Remarques préliminaires de son Dictionnaire Français, publié en 1680, s'exprime sur eux en ces termes : « Mon- « sieur Bordier et Monsieur Petitot sont les (' plus fameux peintres en émail de Paris et les « premiers qui ont fait des portraits en émail. « On ne faisait avant eux que des fleurs et au- « très petites gentillesses. La peinture en émail « est un art qui imite, avec des couleurs d'émail.
« ce quil y a de plus beau dans un sujet. Elle « se fait sur des plaques d"or ou de cuivre M émaillées de blanc par les orfèvres metteurs « en œuvre, et on peint sur ces plaques avec des « pinceaux et avec toutes les couleurs d'émail qui « peuvent agréablement imiter la nature. Les « couleurs des peintres en émail sont le noir d"é- « caille, l'azur, le gris de lin. le rouge, le pourri pre d"or, le pourpre de vitrier, etc. Mais il est « besoin de donner aux émaux qu'on emploie « le feu propre, afin de les parfondre sur la « plaque et de leur faire prendre le poliment « qu'ils doivent avoir, et pour cela l'ouvrage « doit aller sept ou huit fois au feu. La pein- « ture d'émail n'est point sujette à changer et « le temps, qui fait de si grands changements « en la plupart des choses, ne peut rien sur elle, « parce que c'est une espèce de vitrification. « Les honnêtes gens qui en voudront savoir da- « vantage n'ont qu'à consulter Monsieur Bor- « dier et Monsieur Petitot, célèbres dans la pein- « ture en émail. Ce sont ces Messieurs qui « m'en ont instruit avec la plus grande honnè- « teté du monde. »
Les plus célèbres personnages et les plus grandes dames du temps s'empressèrent, d'après le gracieux exemple que leur avait donné le
monarque, de recourir aux bons offices de Petitot. L'artiste se servait, pour les prémisses de son travail, tantôt de légers croquis tracés de sa propre main, tantôt et plus fréquemment d'œuvres signées par les plus grands maîtres du XYII""^ siècle : Lebrun, Mignard, Rigaud, Nanteuil, Philippe de Champagne, Largillière. Parmi les plus beaux et les plus connus entre les innombrables portraits dont nous lui sommes redevables, nous nous contenterons de mentionner ceux de la plupart des membres de la famille royale : Louis XIV, sa mère et son épouse, Anne et Marie-Thérèse d'Autriche, son fils le grand Dauphin, et la femme de celui-ci née Marie-Josèphe de Bavière, ses petits-fils les ducs d'Anjou (plus tard Philippe V, roi d'Espagne) et de Berry, de son frère Philippe, duc d'Orléans, de sa belle-sœur, Henriette d'Angleterre et de son neveu, le futur Régent, de son oncle, Gaston d'Orléans et de sa cousine, la duchesse de Montpensier, la Grande Mademoiselle ; de Charles I"' et de Henriette de France; de Charles II et de la duchesse de Portsmouth ; de Jacques II et de sa sœur, Marie Stuart, princesse d'Orange et mère de Guillaume III ; de Christine, reine de Suède ; de Marguerite, duchesse de Lorraine et de son frère Charles-Joseph, duc de Guise ;
Comtesse de Grignan
Louis XIV
Collection de l'auteur.
Phot. Boissonnas.
Phototypie'Sadag.
des cardinaux Richelieu et Mazarin, dHugues de Lionne et de Colbert, de Louvois et de son fils et successeur, le marquis de Barbezieux, de Turcnne et de Catinat,de Villars etdeTourville, du duc de X'endome et du maréchal de Luxembourg- ; du grand Condé et de son épouse, Claire Clémence de Maillé-Brézé, nièce de Richelieu, de la duchesse d'Aiguillon, autre nièce du grand cardinal : du prince de Conti et du duc de la Meilleraye, ainsi que de leurs épouses Marie- Anne Martinozzi et Hortense iMancini, toutes deux nièces de Mazarin ; du duc de La Rochefoucauld et de plusieurs des héroïnes de la Fronde: la princesse Palatine, Anne de Gonzague, les duchesses de Longucville et de Montbazon ; de M'"^' de la \'allière, de Montespan. de Fontanges et de M''"' de Maintenon, soit lorsquelle s'appelait encore M"" Scarron, soit comme discrète et prude marquise, de M"'^' de Sévigné, de Grignan, Deshoulières ; de Cromwell, de Milton et de beaucoup d'autres encore.
Louis XI\' a été représenté à diverses reprises par Petitot. jamais dans son égoïste et morose vieillesse, quelquefois dans son âge mûr, souvent dans sa radieuse jeunesse, lorsque ses contemporains le saluaient pur l'épithète caractéristique de roi-soleil, avec le front haut, lai-
lure superbe, le regard dominateur, la bouche altière, tantôt revêtu d'un justaucorps de velours rouge tramé d"or et d'une draperie bleue négligemment jetée sur ses épaules, tantôt avec une cravate de soie cerise, un rabat de dentelles et le grand cordon azur de l'ordre du Saint- Esprit s'étalant sur sa cuirasse. Notre imagination le revoit volontiers, soit au cours de ses faciles campagnes militaires, lorsqu'il se transportait en grande pompe dans les Flandres pour prendre fièrement possession d'une des forteresses réduites par Vauban ou passer en carosse une de ces revues d'apparat complaisamment évoquées par le facile pinceau de Van Meulen, tantôt en temps de paix, au milieu de sa Cour lorsqu'il octroyait, dans la grande galerie de Versailles, une dédaigneuse audience au doge de Gênes ou aux ambassadeurs de Siam, condescendait à figurer à côté de xMadame de Grignan dans un de ces élégants ballets qui réjouissaient si fort le cœur maternel de Madame de Sévigné ou qu'il se promenait amoureusement pendant les fêtes splendides données par Fouquet, avec Mademoiselle de la Vallière dans les majestueuses allées du parc de Vaux le Vicomte. Anne d'Autriche, dans tous ses portraits, nous apparaît la même avec sa robe de satin noir.
sa n^uimpe et sa collerette de linon blanc, son collier et sa broche de perles fines, sa mante de dentelles espagnoles retenue au sommet de la tête par une aigrette en diamants.
I/admiration des connaisseurs fut promptement assurée à ces morceaux d'une exquise délicatesse. Il nous est agréable de reproduire à leur sujet le témoignage de Mariette, un des collectionneurs les plus éclairés de l'ancien régime. « Le plus beau morceau en émail qui fût jamais » dit-il, « est le portrait du cardinal Mazarin par Petitot, qui appartient à M. Tabbé de Breteuil. Il a été certainement fait pour capter la bienveillance de ce ministre, à qui, plus il avait de crédit, plus le peintre paraît avoir pris soin de lui plaire. Il vient d'après un très beau tableau de Philippe de Champagne, mais je suis assuré que, si l'on comparait aujourd'hui la copie, l'ouvrage du peintre en émail effacerait celui du peintre à l'huile, tant il est finement touché et tant aussi les couleurs en sont brillantes. -» « Je n'entreprendrai pas de faire passer en revue tous les chefs d'œuvre de Petitot, ajoute la même critique, mais il en est un que je me reprocherais de passer sous silence. Il s'agit du portrait d'Hugues de Lionne, ministre et
« secrétaire d'Etat, qui, dans un très petit es- « pace, car c'est un rond qui n'a pas plus de « huit lignes de diamètre, est dune telle pré- « cision, qu'aucun de ces traits vifs et spirituels, « qui caractérisent la physionomie de ce grand « homme d'Etat, n"a été oublié. Ils sont si parce faitement saisis qu'il eût été difficile au « peintre le plus habile de les exprimer avec « autant de force dans un tableau de grandeur « naturelle. J'ai eu l'occasion de voir et d'exa- « miner l'original de Champagne, qui aserA-i de « modèle à Petitot et qui est excellent dans ce « qu'il est ; il n'a pas été capable de me faire « changer d'opinion. »
Il nous sera permis de rappeler encore, dans cette brève revue, l'émail consacré à M"^ de la Vallière, parce qu'elle y est représentée sur Tune des faces en duchesse adorée, sur l'autre en Madeleine pénitente. Nous ne connaissons pas un autre exemple d'une semblable dualité dans l'œuvre entière de Petitot.
Il est impossible de donner une idée, même approximative, de ces œuvres charmantes à ceux qui n'ont jamais eu l'occasion d'en contempler une seule. Les profanes comme les initiés s'accordent pour goûter en elles la noblesse de la conception, la pureté des lignes, la
Mademoiselle de I^a Valmére pénitente
Mademoiselle de La Valliére duchesse
Collection de l'auteur.
Pliol. Hoissoniiiis.
Pholotypic Sadii