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vigueur de la touche, l'éclat harmonieux du coloris. Les historiens et les psychologues se plaisent dans Fexamen de ces figures si intelligemment scrutées et qui paraissent avoir livré leurs plus intimes secrets à l'artiste en récompense de ses sagaces et patientes études.
Nous ne faisons que nous acquitter dune dette de reconnaissance en reproduisant l'appréciation consacrée au vieux maître par J.-J. Rigaud dans ses Renseignements sur les Beaux- Arts à Genève, un livre judicieux et substantiel, quoique tombé dans un injuste oubli auprès de la jeune génération.
«( L'art de Témail » dit-il. « si retardé enu core sous François V% lorsque la fabrique de « Limoges répandait ses produits dans toute « l'Europe, n'a pris le rang qu'il occupe dans « les beaux-arts qu'en l'année i632, époque à « laquelle un orfèvre et peintre de Chàteaudun, « nommé Jean Toutin, commença à remplacer « les émaux clairs et transparents par des « couleurs imitant la peinture à l'huile, ce qui « permit de créer ce nouveau genre de peinture « en émail ou sur émail, que Petitot devait « porter au plus haut point de perfection. Mais, « si Petitot ne fut point, à proprement parler, « l'inventeur de ce genre, il perfectionna tel-
lement l'emploi des couleurs et porta l'exécution de ses ouvrages à un tel degré de mérite, que la première place lui fut assignée par les contemporains et que la postérité la lui a maintenue. Aussi ses ouvrages ont-ils acquis une valeur très considérable. Il est certain que, lorsqu'on voit un ouvrage de Petitot. on admire à la fois la délicatesse du pinceau, la parfaite imitation de la nature dans toutes les carnations, la vigueur et le fini du travail. Ses émaux supportent l'examen aux plus fortes loupes, sans que l'effet général y perde rien : aussi sont-ils regardés comme des ouvrages inimitables. »
11 est intéressant de connaître l'opinion d'Abraham Constantin sur les procédés techniques de son illustre prédécesseur. L'émail sur lequel peignait Petitot » dit-il « était de l'émail dur. Cet émail étant d'une fusion lente et les couleurs, avec lesquelles il peignait, étant plus tendres, elles entraient en fusion avant rémail du fond ; les couleurs se gripaient alors sur l'émail, mais ne s'y internaient pas, ce qui fait, qu'en inclinant ces peintures contre le jour, on voit tout le travail du pinceau. Par là il obtenait ces détails si finis et si délicats que l'on admire dans ses ou-
vrages, ce travail restant exactement tel que l'artiste lavait fait. Il est probable toutefois que ce procédé ne s'appliquait pas aux deux premiers feux. Depuis Petitot, on s'est servi en général d'un émail plus tendre, nommé pâte. Il entre en fusion en môme temps que les couleurs qui s'y internent, le travail du pinceau disparait, il en résulte un empâtement qui imite mieux la peinture à Ihuile. L'ancien pointillé s'est ainsi eflPacé, et le caractère de la peinture en émail a entièrement changé. On remarque déjà ce changement dans les peintures de La Ghana, mais ce sont les ouvrages de Thouron, qui offrent les chefs-d'œuvre de ce nouveau genre. On peut dire que, si les chairs ont gagné à cette nouvelle méthode, la peinture a peut-être perdu sous le rapport de la délicatesse de certains détails. ))
L'activité déployée par Petitot dans l'exercice de sa profession est d'autant plus remarquable, qu'il se montra toujours très sévère vis-à-vis de lui-même et ne cessa d'apporter à son labeur quotidien une consciencieuse sollicitude. Le nombre de ses œuvres doit être très considérable, à en juger d'après des indications éparses dans des récits de voyages et des comptes
rendus de ventes artistiques, mais il n'en a jamais été dressé un catalogue exact et complet, tout au moins à notre connaissance. La Grande- Bretagne nous paraît être le pays qui tient le record dans ce domaine, pour la quantité comme aussi pour la qualité des productions. M. Henri Bordier, qui maniait le crayon aussi élégamment que la plume, profita de nombreux séjours de l'autre côté de la Manche pour visiter différentes collections particulières et en décrire les chefs-d'œuvre, totalement ignorés du grand public. Nous empruntons quelques détails curieux à un de ses carnets manuscrits. « Il existe au château de Windsor » dit M. Bordier, « une vingtaine d'émaux de « Petitot, qui sont les plus précieux pour l'étude « à cause de leur authenticité, mais que j'ai eu « le temps d'apercevoir seulement et non de « prendre en note. La reine Victoria, m'a-t-on « dit, a pour les miniatures et les émaux un « goût particulier et s'en occupe elle-même. « En effet, dans un boudoir qui précède sa « chambre à coucher, le tour des murs est en- « tièrement garni dune série de cadres, dont « chacun renferme un grand nombre de ces « petites peintures, formant une suite chrono- « logique d'hommes et de femmes célèbres.
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« principalement de princes et de princesses « de rKurope j^endant les quatre derniers « siècles de notre ère. 11 ma semblé n'y voir « qu'une demi-douzaine de l^etitot. En second « lieu, dans la chambre même oii couche la « reine, lorsqu'elle habite Windsor, petite «( chambre au milieu de laquelle est le lit, qui « en occupe la plus grande part, le tour des « murs est de la même façon tapissé d'une '« suite de cadres, garnis de même de petits « portraits, mais ceux-ci du plus haut prix. « C'est là que j'ai entrevu quinze ou vingt « Petitot, mais sans avoir la permission de « prendre aucune note ni le temps de m'in- ^< culquer de souvenir précis, si ce n'est de « deux portraits : l'un d'une charmante femme « blonde, se détachant sur un fond grisâtre, « lady Middleton, une des beautés célébrées « dans les Mémoires de Grammont et dont un « autre exemplaire se trouve parmi ceux que « possède lord launton, l'autre, un grand « émail, fort semblable pour la dimension et la « pose à celui de M. Holford et qui représente '< une femme tournée de trois quarts vers la « gauche, aux cheveux châtains, à la jolie phy- « sionomie brune, à la robe vert-clair rayée de « rouge, probablement M""' de Sévigné. En
« i865, au mois de mai, j'ai obtenu la per- « mission d'étudier et de dessiner les émaux « du château de Windsor, et même obtenu com- « munication du catalogue de ces émaux, ré- « digé en 1845 par M. Fraser Tytler et corrigé « de la main du prince Albert. »
Parmi les portraits qui excitèrent le plus vivement l'admiration de M. Bordier, se trouvaient ceux de M"''' de Montespan, le plus beau de toute la collection, de la princesse de Condé, exquis de charme et de grâce, d'Hugues de Lionne, un délicieux petit morceau, à la finesse duquel le crayon ne saurait atteindre, d'Henriette-Marie Stuart, duchesse d'Orléans, d'Eléonore de Gonzague, épouse de l'empereur Ferdinand III, d'Eléonore-Marie-Josèphe de Habsbourg, reine de Pologne, du duc de la Meilleraye, de la duchesse du Lude, de M""^' de Sévigné et de Grignan, de M"'" de La Vallière et de sa fille M'^' de Blois, d'Anne-xMarie Martinozzi, princesse de Conti et nièce de Mazarin.
Parmi les autres possesseurs anglais d'émaux de Petitot, nous citerons les ducs de Cambridge et d'Hamilton, le comte Spencer, les barons Nathaniel et Ferdinand de Rothschild, les lords Caledon, Chesham, Cremorne, Fitzharding, Gosford, lady Burdett Coutts, MAL Addington,
Baring, Beresford Hope, Bohn, Joncs, Napier, Danby Seymour.
M. Bordier fut reçu, pendant un de ses voyages en Angleterre, par le duc d'Aumale, alors exilé et qui occupait la belle résidence d"Orléans House, près de Twickenham. Des dix émaux de Petitot possédés par le duc, trois seulement avaient été achetés par lui, tandis que les sept autres lui venaient directement des Condé, ce qui, en plaçant leur authenticité audessus de tous les doutes, augmentait singulièrement leur valeur. Tous figurent actuellement au musée de Chantilly. \'oici l'indication des plus importants : Un grand Lftuis XIV cuirassé et portant un rabat peu ou point brodé, magnifique de couleur, monté sur une tabatière en écaille noire et se détachant sur un fond orange clair: deux autres Louis XI\' plus petits, mais très beaux; le grand Condé et la princesse sa femme, deux ravissants petits émaux affectant des dimensions identiques; le grand Dauphin tourné à droite et portant un rabat brodé avec une cravate rouge; deux inconnues, lune aux cheveux d"un blond cendré et à la carnation très blanche, très légèrement rosée, lautre à la carnation plus rouge, toutes deux se détachant sur un fond brun foncé, deux portraits d'un
travail si délicat et si léché, surtout pour les cheveux, qu'ils semblent devoir être rangés parmi les premiers essais de Tauteur après son établissement à Paris.
Le Louvre possède de Petitot 53 émaux gravés au burin par L. Ceroni et publiés par Blaisot en 1862 dans 2 volumes in-4°. Parmi les collections particulières visitées par M. Bordier et dont quelques-unes ont été dispersées depuis lors, nous citerons celles des ducs de Mouchy, de Richelieu, de La Rochefoucauld Bisaccia, de la comtesse Dzialinska, du baron de Theis, de MM. Léopold Double, Michel, Edouard Fould. Nous avons admiré en iqoS, à rExposition huguenote de la rue des Saints- Pères, les 16 émaux prêtés par le baron Eugène Roger du Nord. D'autres œuvres de Petitot appartinrent à la reine Sophie de Hollande et à la famille milanaise des Trivulzi,
Si élevés que soient les chiffres résultant de ces données fragmentaires, ils ne permettent pas d'évaluer dans son ensemble Toeuvre artistique accomplie par Petitot. Plusieurs pièces précieuses se sont perdues sans laisser le moindre vestige de leur passage. Contrairement, en effet, à l'usage adopté par ses vénérables prédécesseurs de Limoges et sauf des
cas très rares, le maître «fcnevois dédaici-na de signer les émaux sortis de son atelier et se montra plus avare encore d'indications exactes et détaillées sur les personnages reproduits par son pinceau. La plupart des renseignements contenus dans les anciens catalogues sont erronnés et ne reposent que sur des traditions suspectes. Nous ne saurions donc apporter une trop méticuleuse prudence dans nos affirmations et nous devons souvent nous résigner, après de longues et patientes recherches, à la conclusion modeste, mais loyale, d'inconnu, plut(k que de nous laisser entraîner par d'ingénieuses hypothèses et de céder à l'attrayante, mais coupable tentation, d'inscrire sous un beau portrait le nom d'un personnage célèbre. Pour ne citer qu'un seul exemple, parmi les émaux exposés en iqo^ au palais P^ynard, figurait celui dune jeune femme à l'opulente carnation, aux traits réguliers, aux yeux bleus, aux cheveux blonds et frisés à la mode du XVII'"^ siècle, vêtue d'une robe en satin blanc très décolletée et relevée par des agréments en soie jaune pâle, portant un collier, une broche et des boucles d'oreilles en perles fines, et mentionnée comme M""' de Cirignan. La ressemblance est incontestable avec les portraits du
Louvre et de Windsor, représentant la froide, correcte et maussade comtesse, fille de M'"^ de Sévigné, mais nous craindrions de pousser nos déductions au delà d'une forte vraisemblance.
La scrupuleuse réserve que nous nous imposons dans le domaine de Thistoire, ne diminue aucunement, du reste, nos jouissances artistiques. Tous ceux qui ont visité, il y a une vingtaine d'années, la galerie Borghèse, se souviennent d'une admirable toile, émigrée depuis lors à Paris chez le baron Alphonse de Rothschild, attribuée à Raphaël et censée représenter César Borgia. A vrai dire, ce personnage à la fière allure et au regard scrutateur, vêtu d'un justaucorps en peau de buffle et ployant la lame souple d'un fleuret avec sa main gantée et nerveuse, n'a jamais été peint par le maître d'Urbin et ne peut fournir aucune preuve authentique de sa parenté avec le fils d'Alexandre VI, mais il offre un type caractéristique, dans sa redoutable sagacité, de la Renaissance italienne, celui de l'aventurier parvenu au faîte du pouvoir grâce à ses géniales intrigues, du diplomate doublé d'un condottiere.
La négligence volontaire apportée par Petitot pour la garantie de ses œuvres entraîna d'autres conséquences pl'us regrettables encore :
w Le manque de nom , « écrivait déjà au XVIII'"" siècle le judicieux Mariette, « a beau- « coup fait perdre de prix aux portraits de « Petitot et a souvent occasionné la destruc- « tion qui s'en est faite, faute de connaître les « personnes qui y étaient représentées. C'était « alors une mode pour les femmes d'avoir son « portrait peint, monté en bracelet et, pour « peu qu'elles fussent d'un certain rang, il n'y « en avait point qui ne voulussent avoir un « pareil bijou, mais, uniquement occupées de « leur parure, elles les laissaient le plus soute vent à la discrétion de leurs suivantes, qui « les confondant avec les diamants de leurs « maîtresses, y occasionnaient des rayures et « quelquefois même des fractures dans l'émail. « Comme le mal était sans remède, on ne « manquait pas alors de les envoyer aux or- « fèvres, dont la cupidité allait quelquefois « jusqu'à y comprendre des peintures bien « conservées, pour en retirer le pur or, sur « lequel l'émail était assisté. C'est ainsi qu'ont « péri une infinité de peintures de Petitot, « qu'on ne peut assez regretter. »
^«®^K jeune maître genevois, aussitôt que son
'^fj^j^ établissement artistique et commercial fut consolidé à Paris, songea au mariage. Nous lisons à son sujet, sur l'un des registres de l'Eglise réformée de Paris : « Les promesses de « mariage d'entre Jean Petitot, marchand à Pa- « ris, fils de deffunct Paul Petitot, marchand « à Genève, et de deffuncte Etienne Royaume, « ses père et mère, d'une part, et Marguerite « Cuper, fille de Sulpice Cuper, conseiller du « roy et controlleur des rentes à la généralité « de Bordeaux et de Marie Manier, ses père « et mère, d'autre part, ayant esté publiées et « veues au Consistoire, ont esté par trois di- « manches consécutifs, savoir le 9, le i() et le « 23 juillet i63i. sans qu il v aist heu aucune
« oposition, et le jeudi vingt-troisième no- « vembre i65i, le mariage a esté bénit par « M. Drelincourt. »
Déjà, le 27 d'août de cette même année i65i, Jacques Bordier avait épousé Anne-Madeleine, sœur cadette de lUarguerite. Les Cuper et les Manier étaient également originaires de Blois, où le grand-père maternel de Marguerite Petitot, Théodore Manier, exerçait les fonctions de greffier criminel au bailliage. Plusieurs autres de leurs membres étaient alliés à des familles de banquiers fixées sur les bords de la Loire. Les Protestants français n'ont pas attendu la Restauration de 181 5 pour se distinguer par leurs capacités financières. Mariette fait aussi observer avec sa pénétration ordinaire, que la profession d'émailleur fleurit dans rOrléanais pendant tout le cours du XYII""^ siècle. Peut-être Petitot avait-il déjà été reçu par la famille Cuper, lorsqu'il faisait avec Pierre Bordier, en qualité de compagnon, son tour de France ?
Charles Drelincourt n'est pas davantage un inconnu dans les annales du Protestantisme. Né le 19 juillet 095 à Sedan, d'une famille de simples artisans originaires de Caen en Normandie, il avait été appelé en 1620, par le Con-
sistoirc de Paris, à desservir, malgré sa jeunesse, l'église de (^larenton et lui demeura fidèle jusqu'à sa mort, survenue le 3 novembre 1669. Ses sermons édifièrent de nombreux auditoires par leur connaissance approfondie de la Bible, la sagesse de leur méthode, la douceur persuasive de leur langage, qui contrastait avantageusement avec Tàpre véhémence de plusieurs de ses collègues. Non point que Tart de la polémique lui fût étranger, puisque nous possédons de lui maint vigoureux et substantiel traité contre Rome. Il suflit de rappeler le Triomphe des Eglises sous la Croix, l'Abrégé des Controverses, les Dialogues familiers sur les principales objections des Missionnaires, la Défense de Calvin contre le cardinal de Richelieu, les justes Causes de la Séparation de Protestants.
K On ne saurait dignement représenter, » dit « le sévère et sceptique Bayle, « les services que « Drelincourt a rendus à l'Eglise par la fécon- « dite de sa plume, soit que l'on regarde ses « livres de dévotion, soit que l'on regarde ses « livres de controverse. Il y a tant d'onction « dans les premiers, l'esprit et les expressions « de l'Ecriture y régnent de telle sorte, que les « bonnes âmes v ont trouvé et v trouvent en-
— Soft core tous les jours une pâture merveilleuse. « Ce qu'il a écrit contre l'Eglise Romaine, a « fortifié les Protestants plus que Ton ne « saurait dire, car, avec les armes qu"il leur a « fournies, ceux mêmes qui n'avaient aucune « étude, tenaient tête aux moines et aux curés « et prêtaient hardiment le collet aux mission- « n aires. »
Il convient peut-être aussi de donner quelques détails précis et authentiques sur le temple de Charenton, aussi célèbre qu'inexactement connu.
Les Huguenots de Paris ne possédèrent, pendant la période des Valois, pour la célébration de leur culte, aucun temple officiellement garanti par l'autorité civile. De bonne heure cependant, des assemblées régulières, quoique plus ou moins clandestines, se tinrent en diverses localités, soit de la rive droite, soit de la rive gauche, mais surtout hors des murs et dans les bourgs, à Copeaux hors de la porte du Temple et dans l'enclos de Popincourt, au jardin de la Cerisaye, à la maison du Patriarche contiguë au presbytère de l'église de Saint-Médard et à une autre qui surplombait les Fossés Saint-Jacques et portait l'enseigne de Jérusalem. L'Evangile fut même expliqué
Madame de Longueville
Monsieur, frère du Roi
Collection du Louvre.
Phot. (iirautlon. Paris.
Phototypie 'Sadag.
au 1. ouvre, par Gérard Roussel et d'autres pieux disciples de Lefèvre d'Etaples, dans les appartements de Marguerite de Navarre.
Les Psaumes, récemment mis en vers français par Clément Marot, conquirent rapidement la faveur publique et se substituèrent, comme exercice musical, aux chansons grivoises déclamées par les étudiants, qui se battaient, le soir, sur le Pré aux Clercs, vis-à-vis du Louvre. Les seigneurs et les dames de la Cour prirent l'habitude de traverser la Seine, pour mêler leurs voix à celles de la jeunesse savante, et Antoine de Bourbon, le roi hérétique de Navarre, lépoux de Jeanne d'Albret et le père d'Henri \\\ ne dédaigna pas de faire le tour du célèbre jardin en récitant un Psaume et en prenant la tète dun long cortège de courtisans et d'écoliers. Avant que les Protestants de Paris possédassent un temple et qu'ils se fussent donné en ï?5y un pasteur en la personne d'Antoine de (>handicu. ils avaient organisé des écoles, dites buissonnièrcs, parcequ'elles se tenaient à la campagne, pour se soustraire à la surveillance du chantre de Notre-Dame.
La petite église de Paris ne perdit jamais courage, même au lendemain de la Saint-P>arthélemv. malgré le meurtre de Coligny et
Tabjuration de Condé, malgré ranimadversion de la municipalité qui ordonna la frappe d'une médaille en Thonneur du massacre et la haine de la populace qui accompagnait de ses sinistres clameurs les hérétiques conduits aux bûchers allumés sur la place Maubert et la Croix du Trahoir, les égorgeait le soir aux coins des rues et jetait leurs cadavres dans la Seine. Quelques mois après ce lugubre événement, un pieux laïque, Bérenger de Portai, légua à la communauté, dont il espérait la prompte restauration, une somme qui servirait à maintenir les pasteurs en office et à payer, en vue de l'avenir, les études des jeunes candidats au Saint-Ministère.
L'édit de Nantes, publié le 8 octobre iSgS, autorisa l'exercice de la relip-ion réformée dans un village de la banlieue parisienne, Noisy-le- Sec. Aussitôt après l'avènement de Henri IV, sa pieuse sœur, Catherine de Bourbon, usa du droit qui appartenait aux nobles de célébrer leur culte chez eux, toutes portes ouvertes. L'église, selon le langage du temps, se trouva recueillie chez Madame et le Louvre redevint l'asile des Huguenots, affamés de l' Evangile, par la volonté de la fille de Jeanne d'Albret, comme au temps de son a'ieule Marguerite de Navarre.
On n'osait pas cependant y chanter, mais un jour d'Aubigné prévint la princesse, retenue par Henri IV dans une interminable causerie, que le ministre l'attendait depuis longtemps pour commencer le service. Le monarque rabroua son fidèle serviteur suivant son habitude. « Si Ton s'impatiente, ajouta-t-il, » qu'on chante pour se désennuyer. Ravi de pouvoir jouer un bon tour, d'Aubigné s'empressa de rapporter les paroles royales aux Parpaillots qui entonnèrent immédiatement un Psaume. Henri IV, effrayé, renvoya immédiatement Catherine.
« Allez vite, au nom du ciel, mais qu'on ne chante plus ! »
L'édit de Nantes, promulgué le i3 avril iSgS, substitua, en matière religieuse, la diversité des opinions à l'unité de la croyance et reconnut en France l'existence légale de deux cultes au lieu d'un seul. « L'union de tous, tant catholiques que réformés » disait à ce propos Henri IV, « est désirée par tous les gens honnêtes et sages et ne sera pas empêchée par les intrigues de quelques malicieux. »
Parmi les nombreuses clauses restrictives de TEdit figurait l'interdiction du culte réformé à Paris et à cinq lieues à l'entour. Les premières assemblées huguenotes furent tenues en iSqq
au château de Grigny, qui appartenait à Josias Mercier de Bordes, conseiller d'Etat et membre du Consistoire, savant distingué et fils d'un professeur d'hébreu au collège de France. Six mois plus tard, elles se transportèrent, en raison du trop grand éloignement et avec l'autorisation royale, au village d'Ablon, situé sur les bords de la Seine et la grande route de Paris à Orléans. Les Ephémérides de Casaubon sont remplies de curieux détails sur les difficultés du trajet, voire même ses périls. Les Huguenots furent fréquemment assaillis par une foule armée, excitée par les prédications de quelques moines fanatiques, entre autres le noble capucin Anne de Joyeuse. Des potences spéciales contre les perturbateurs furent dressées, par ordre du lieutenant de police, sur les places de la Tournelle et de Grève. Plusieurs voyageurs se noyèrent par accident, entre autres le propre neveu de Casaubon. Le Consistoire, dans un mémoire remis à Henri IV, déclare que quarante nouveaux-nés moururent de froid pour avoir été portés en hiver au baptême.
Les justes griefs, suscités chez les Protestants par un régime aussi défectueux, reçurent, en 1606, pleine satisfaction de la part de
Henri I\ . Un troisième Heu de culte leur fut assigné à Charenton Saint-Maurice, un bourg situé à deux lieues de Paris, au confluent de la Seine et de la Marne, lieu de culte qui demeura ouvert jusqu'à la révocation de ledit de Nantes. Sully et Calignon, Tancicn chancelier de Navarre, tous deux personnages très estimés et très influents auprès du monarque, avaient été délégués, dès le mois d'août i6o5, par l'assemblée de Ghâtellerault pour mener cette importante aff'aire à bonne fin. Peut-être Henri IV, lorsqu'il donna son acquiescement final, ne fut-il pas insensible aux représentations de nombreux seigneurs huguenots, qui alléguaient l'impossibilité où ils se trouvaient de remplir le même jour leurs devoirs envers leur Dieu et envers leur roi. Deux conseillers, l'un catholique et lautre réformé, le président Jeannin et le marquis de Chasteauneuf, chargés de visiter les environs de la capitale, jetèrent leur dévolu sur Charenton, au grand émoi du curé et du seigneur de la localité, Le Bossu, lesquels, dès le 22 juillet, avaient pétitionné auprès du Parlement contre cette pernicieuse entreprise et appelé, le 2 août, à la rescousse le prévôt des marchands et les échevins de Paris.
Nonobstant ces pressantes réclamations, le conseiller de Maupeau acquit, en vertu de lettres patentes datées du 23 août, une maison sise à Gharenton et dite THôtel de La Rivière, pour le prix de 7000 livres, au nom et profit des habitants de Paris professant la R. P. RJ. Trois jours après, le 26 août, les commissaires royaux installèrent deux mandataires du Consistoire, MM. Bigot et de la Noue, non sans avoir convoqué le seigneur Le Bossu et lui avoir signifié les intentions et volontés royales. Nous apprenons, par les Mémoires de Pierre de TEstoile, que le premier prêche fut tenu à Gharenton, le dimanche 27 août, en présence d'environ 3ooo fidèles, comme aussi d'un exempt et d'archers envoyés pour le maintien de Tordre. Les catholiques ne manquèrent pas de faire observer que le nouveau lieu de culte n'était pas séparé par cinq lieues de la capitale. Le Béarnais qui, si fréquemment, viola lui-même TEdit de Nantes et le laissa violer par d'autres au détriment de ses anciens correligionnaires, l'enfreignit cette fois en leur faveur. « Eh bien ! » répliqua-t-il aux récalcitrants avec un malin sourire, « vous ap-
' Religion prétendue réformée.
prendrez désormais à compter cinq lieues entre Paris et Charenton. » De nouveaux ordres formels de sa part n'en furent pas moins nécessaires, pour que le seigneur Le Bossu, malgré les avantages matériels qu'il en retirait, consentît, le 4 octobre 1606, à recevoir « les foi, hommage et redevance de ceux de la R. P. R., représentés par les anciens et diacres, ayant à leur tête les ministres de Laubereau et Pierre Du Moulin. »
Malgré la diminution considérable de la distance, l'exercice du culte n'était guère plus facile, pour les protestants parisiens, à Charenton qu'à Ablon. mais les obstacles de tous genres, ceux entre autres engendrés par le mauvais état des routes et l'inclémence des saisons, ne réussissaient qu'à stimuler leur ferveur. Dès 1606, les rues du faubourg Saint-Antoine furent parcourues chaque dimanche et jour de fête, par des nombreux fidèles, les uns en carrosse, d'autres à cheval, d'autres encore à pied, qui tous chantaient à gorge déployée les Psaumes et provoquaient ainsi le courroux de leurs adversaires. Deux nouvelles potences furent dressées à la porte Saint-Antoine, pour le châtiment des séditieux, Tune par le lieutenant de police, l'autre par le chevalier du guet, chacun
de ces fonctionnaires désirant posséder la sienne propre. La Seine se couvrait également d'embarcations de toute espèce et de toute forme. « C'était, » suivant un dicton papiste, « la flotte des brebis galeuses, qui se rendait « au presche, à Charenton. »
De graves et multiples accidents ne parvinrent pas à ralentir ce pieux concours. En 1684, une tempête engloutit une barque qui portait une quarantaine de personnes, entre autres les deux fils du marquis de Mirabeau- Pardaillan. Le ministre Daniel Charnier, qui, après avoir célébré la Cène, le 23 décembre 1606, revenait à pied, par une neige épaisse accompagnée d'un vent terrible, glissa sur le verglas et se blessa si grièvement dans sa chute, qu'il dut être ramené dans le carrosse de M""^ de Chatillon. Nous lisons dans le journal de Petitot : « Ta main m"a abattu par une « chutte, alant en ta maison pour participer au « Saint-Sacrement de ton corps et de ton sang, « avec une partie de ma famille à laquelle tu « fis cette grâce, en me châtiant par la pri- « vation d'un bien si grand et par deux bles- « sures à la teste, qui me firent ressentir « quelques mois d'assez vives douleurs, avant « que d'estre parvenu à la complète guérison.
« que ta bonté m"a accordée pour le bien de ma « famille. « Casaubon que le mauvais état de sa santé privait souvent de la satisfaction de se rendre au temple, se contentait d'assister au culte anglican, dans la chapelle de l'ambassade de la Grande-Bretagne.
La mort de Henri I\', survenue le 14 mai 16 10, remplit de consternation ses anciens coreligionnaires, parce qu'elle supprimait tout contrepoids aux influences jésuitiques, toutes puissantes sur l'esprit de la régente, Marie de Médicis. Les pasteurs Durant et Du Moulin, flétrirent du haut de la chaire, devant de nombreuses assemblées en pleurs et en vêtements de deuil, l'horrible attentat par lequel des fanatiques avaient répondu à l'acte libérateur du monarque, à cet édit de Nantes qui avait rétabli la concorde en France entre les adeptes des différentes croyances religieuses.
Les Mémoires de TEstoile nous renseignent, avec une pittoresque abondance, sur les nombreux incidents polémiques qui se succédèrent à propos de Charenton. Les controverses, commencées par la parole et la plume, dégénérèrent fréquemment en luttes à main armée.
Nous ne mentionnerons qu'un seul de ces
dramatiques épisodes. Lorsque la population parisienne apprit la mort du duc de Mayenne, Tancien chef de la Ligue, tué le 17 septembre 1621, d'un coup d'arquebuse, au siège de Montauban par l'armée royale, elle résolut de venger sa mémoire par une émeute, qui éclata le 26 du même mois, un dimanche, au faubourg Saint-Antoine. Les séditieux voulurent contraindre les Huguenots, qui se rendaient au prêche, à s'agenouiller devant une image de la Vierge dressée devant la porte de la Cité, mais ceux-ci préférèrent mourir, plutôt que de se rendre coupables d'une honteuse abjuration. Plusieurs maisons du bourg furent mises au pillage et le temple, construit en 1607, livré aux flammes, tandis que des chaînes étaient tendues, pendant la soirée, dans les rues de la capitale. En ces tristes conjonctures, l'autorité civile témoigna d'une sincère bienveillance pour les victimes. Cinquante d'entre elles furent protégées par le chevalier du guet, lorsqu'elles se réunirent, le dimanche 4 octobre, dans un grenier, en l'absence de leurs pasteurs, pour la lecture de la Bible et le chant des Psaumes.
Les troubles recommencèrent quelques temps après, lors de l'incendie, amené par négligence, de deux ponts construits en bois et
bordés d'échoppes sur tout leur parcours, le Pont au Change et le Pont marchand. Les catholiques s'empressèrent de faire retomber la responsabilité de cette catastrophe sur les réformés, désireux de se venger de la destruction de leur temple. Le Parlement les défendit contre une calomnie, qui aurait pu entraîner pour eux les plus graves conséquences, mais la surexcitation persista assez longtemps dans les esprits, pour qu'il ne pût être songé qu'en octobre 1622 à la construction d'un nouvel édifice. Une requête pour un secours pécuniaire, adressée en 1623 à Louis XIII, se heurta contre une fin de non recevoir catégorique. » L'aflFaire, « répondit le monarque en date du 4 mars » était confiée au soin et à la « diligence de ses sujets de la Religion prétendue réformée. »
La Synode national, convoqué pour la première fois à Charenton, s'y tint, en cette même année 1623, du i*"" septembre au i"*" octobre, dans une salle provisoirement affectée au service divin. A quelle époque et avec quelles ressources les Réformés se mirent-ils à l'œuvre pour l'érection de l'édifice laissé à leur charge ? Quoique nous ne le sachions pas d'une façon précise, il est certain toutefois que linaugu-
ration du deuxième temple fut célébrée au cours de Tannée 1625. L'architecte en fut Salomon de Brosses, seigneur du Plessis, originaire de Verneuil-sur-Oise et neveu de Jacques Androuet du Cerceau, auquel Fart français est redevable, à Paris, du palais du Luxembourg, de la grotte-fontaine de Médicis, du portail de Saint-Gervais, de la Grande Salle du Palais de Justice, des hôtels de Soissons et de Bouillon, de Taqueduc d'Arcueil, en province, du palais du Parlement de Bretagne, des châteaux de Verneuil, de Monceaux, de Goulommiers, de Blérencourt.
Le Mercure de France décrit le nouveau sanctuaire huoruenot comme une sorte de basilique, un carré long percé de 8 portes, éclairé par 81 croisées réparties sur 3 étages, atteignant 27 pieds jusqu'à l'entablement et en mesurant 104 de long sur 66 de large. Sur le pourtour de la nef se succédaient 20 colonnes d'ordre dorique, atteignant chacune 20 pieds d'altitude et formant 3 étages de galeries, auxquelles les fidèles accédaient par 4 escaliers placés aux 4 angles. La charpente du comble constituait un fort bel assemblage, le clocher était pourvu d'une cloche ayant 8 pieds de diamètre et d'une lanterne revêtue de plomb,
tandis que le reste du toit était recouvert en tuiles. La capacité du temple de Charenton a été grandement exagérée par des historiens appartenant à une époque subséquente, lesquels ont prétendu que 14.000 auditeurs pouvaient aisément trouver place dans son vaisseau. La réalité indique 4000 personnes pour une superficie équivalant au cinquième de celle de Notre-Dame de Paris. Les Protestants exilés de France gardèrent un souvenir légendaire de ce simple et vaste édifice, dont ils se plurent à rappeler le style, sinon à reproduire les proportions, dans les temples construits par eux sur la terre étrangère, entre autres celui du Refuge à Berlin.
Un plan, dressé en 1679 par Marot et Leclerc et conservé aux Archives nationales, montre quelle était la distribution des places. Les princes et les ambassadeurs étrangers, les gentilhommes et les dames de marque, les notables ecclésiastiques avaient droit à des sièges réservés. Nous citerons parmi les Protestants parisiens les plus connus à cette époque, le docte Casaubon, Tintègre receveur des finances Herwart, Valentin Conrart, le véritable fondateur de TAcadémie française, 'l'héophraste Renaudot. le créateur du journalisme,
M""" de Lorges, de Bouillon, de Turenne, de la Trémouille. La duchesse douairière de Rohan se plaignait de trouver la petite porte du temple encombrée d'Altesses. Tallemant des Réaux nous informe, qu'avec les progrès de la réaction jésuitique, quelques-uns de ces hauts personnages se rendaient masqués au service divin pour ne pas encourir la défaveur du monarque. Il ajoute que les meilleures places étaient gardées dès le matin et que des centaines d'indigents se livraient à ce métier lucratif, comme aujourd'hui aux abords de Tlnstitut, lors des réceptions courues d'Immortels. Les prédicateurs les plus éloquents de la Réforme au ^Yjjme siècle se firent entendre sous les voûtes de Charenton : Amyrault et xVlestrezat, Daillé et Claude, Aubertin, Gâches et Le Faucheur. Dans l'enclos du temple, auquel cinq portes donnaient accès, s'élevaient deux maisons consistoriales et deux cimetières, un pour les gens de qualité et un autre pour le peuple. Il s'y trouvait également une imprimerie et de nombreuses boutiques de libraires, dont quelquesuns avaient leur établissement principal à Paris, Antoine Cellier, Matthieu Colombel, Abraham Pacard, Louys Vendosme. Les substantiels et savoureux ouvrages, édités par eux
et recherchés pour leur perfection typographique par les bibliophiles du XIX""^ siècle, apportent encore aujourd'hui plaisir et profit aux descendants des Huguenots, capables de lectures saines et sérieuses. Une sincère admiration sempare de nous vis-à-vis de Tample savoir et de la robuste dialectique, souvent aussi de l'ironie vengeresse et de la chaleur si communicative dans sa sobriété, déployées par les Basnage, les Blondel, les Bochart, les Cappel, les de la Place, les Rivet, les Jurieu, les pasteurs de Nîmes et de Die, de Caen et de Montpellier, les professeurs de Sedan et de Saumur. Les achats se faisaient le dimanche après le culte, sans que le Consistoire, pourtant si rig^ide. oblio-eàt les marchands de sermons et autres livres pieux à une observance judaïque du Sabbat.
La bienfaisance était tout aussi peu négligée que l'instruction. Si le jésuite Garasse déclara, dans un de ses ignominieux pamphlets, que l'église des Réformés deviendrait bientôt une assemblée de gueux, les rapports de police nous apprennent que les Protestants de la capitale, pour soustraire leurs malades aux obsessions des prêtres et des moines, ne cessèrent d'entretenir à leurs frais des hôpitaux
clandestins, interdits en 1600 par un arrêt du Parlement, mais qui n'en subsistèrent pas moins, non seulement à Charenton. mais à Paris même, au quartier de TEstrapade, dans les faubourgs Montmartre et Saint-Marceau, dans les rues des Fossés, Monsieur-le-Prince, du Sabot, de Béthisy.
Un mouvement et une animation extraordinaires s'emparaient du bourg, si paisible pendant la semaine, mais où arrivaient, chaque dimanche, tant de maîtres, de valets et de chevaux, qu'il fallait héberger et nourrir. Les aubergistes réglaient leurs approvisionnements sur la plus ou moins grande attraction exercée par les prédicateurs en office. Le langage populaire désignait par Fépithète de deux broches, le dimanche où la chaire était occupée par un orateur célèbre, et par celle de trois broches celui où deux pasteurs, également aimés du public, se faisaient successivement entendre. «Vous saurez», écrit Scarron, le 20 août 1660, «qu'à Charenton, le lendemain des dimanches et des fêtes, on ne trouve rien à manger, et moins de pain frais que de tout autre chose. » On ignore si le spirituel cul-dejatte se faisait accompagner dans ses excursions par son épouse, la future M""^ de Main-
Cardinal Mazarin
Bussy-Rarutin
Collection du South Kensington Muséum.
tenon, la petite-fille apostate d'Agrippa d'Aubigné.
Le service du matin se célébrant entre 9 h. et 1 1 h., ceux qui s'y rendaient en bateau devaient, pour arriver à temps, partir de Paris à 7 h. Le trajet en voiture était presque aussi lono- à cause du mauvais état des routes. Un deuxième service avait lieu l'après-midi entre i h. et 3 h. Plusieurs fidèles se rendaient à Charenton dès la veille, y passaient le dimanche entier et y restaient jusqu'au lundi et même au mardi, afin d'assister à la préparation de la Sainte Cène, à l'instruction des catéchumènes et à de nombreux cultes supplémentaires. Les jours de jeûne se passaient entièrement au temple. Notre pensée se reporte à la Genève d'autrefois, où les cérémonies d'humiliation et d'actions de grâces étaient pratiquées avec toute la rigueur calviniste, et dont les auditeurs, pour imposer silence à leurs tortures stomacales, se réconfortaient par la fréquente absorption de pastilles à la menthe, ou comme nous disions dans notre dialecte local, de tablettes à la bise.
^Lk^-^kvenons à Jacques Bordier et à Jean Pe- .i*7^^- titot. Le commerce de Torfèvrerie et de la joaillerie marcha toujours de pair dans leur activité avec l'exercice de la peinture, le négociant ne se sépara jamais chez eux de l'artiste. Jacques Bordier, qui représentait dans l'association l'élément actif et pratique, profita du crédit dont il jouissait, auprès de grands seigneurs et de personnages influents à la Cour, pour rendre à sa patrie de fréquents et précieux services. Les syndics lui témoignèrent leur satisfaction en maintenant la nationalité genevoise aux enfants, soit de lui, soit de Petitot. qui pourraient naître sur terre française. Les deux amis, fort touchés par une marque de bienveillance que la République ne prodiguait pas à cette époque, exprimèrent leur irratitude en ces termes :
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« Aux magnifiques et très honorés Seigneurs,
Messeigneurs les Syndics du Conseil
de Genève. »
« Magnifiques et très honorez Seigneurs,
« Vous aians pieu nous donner une marque singulière de votre bonté et de Thonneur de vostre bienveillance par Tarrest que Monsieur l'ancien Syndic Lullin nous a envoie en vostre nom en datte du 16"™^ may dernier, qui accorde à nos enfans à naistre le droit et les privilèges de citoyens, comme s'ils estoyent nais dans votre ville, nous en remercions très humblement vos Seigneuries et ne sçaurions assez leur témoigner la reconnaissance que nous en avons, mais, s'il plaist à Dieu nous donner des fils qui puissent jouir de ce privilège, nous les asseurons de prendre soin de les eslever et instruire à rendre leurs respects et leurs services à leur patrie avec tout le zèle auquel cette grâce les oblige. Et si vos Seigneuries ont fait quelque considération de la dévotion et affection avec laquelle nous avons tâché d'exécuter leurs ordres et leurs commandements dont ils nous ont honorez pour leurs affaires, nous rechercherons de plus fort les occasions de leur en donner à Tadvenir de plus grandes
lOl
« preuves et leur témoioner que nous sommes « avec beaucoup de respect de leurs Seigneuries « les très humbles, très obéissants et très fidèles « serviteurs et citoyens, J. Petitot, — J. Bordier « — de Paris, le 1 1 de janvier 1669. »
Jacques Bordier revient sur le même sujet dans une lettre datée du 9 août 1677. « Je vous « remercie, Monsieur, » écrit-il au secrétaire d'Etat du Puy, « de Tattestation que vous « m'avez envoiée de la bourgeoisie de mon fils, « je croy qu'elle suffira dans la forme qu'elle « est. Monsieur votre fils croit qu'il soit citoyen « et que je me fais du tord de ne prendre que ff ce certificat, mais, comme il est nay en France, « il ne peut être que bourgeois. S'il était « besoing de quelque acte plus ample que celuy « là, je croy qu'ils auroient assés de bonté de « me le donner en la forme qu'il seroit néces- « saire et comme il est dans le service, j'ay creu « qu'il se fallait précautionner en cas qu'on « voulusse voir s'il a le privilège des officiers « suisses. »
« Monsieur Petitot, ^> écrit encore Bordier au syndic Lullin le 5 avril 1675, « vous remercie « très humblement avec moy de la bonté que « vous avés eue de vous charger de l'affaire de « sa sœur, il ne doute pas qu'il n'y aye de la
« difficulté, mais en tout cela nous ne pouvons « et ne voudrions pas vous demander autre « chose que la iustice. Monsieur Petitot m'a « prié de vous assurer icy de ses très-humbles « respects. »
Les relations étendues que Jacques Bordier possédait en France, ainsi que ses remarquables capacités diplomatiques, avaient engagé le Conseil à le choisir, dès Tannée précédente (1668), pour son agent officieux auprès du cabinet de Versailles, une fonction qu'il garda jusqu'à sa mort, survenue en août 1684. Vingttrois lettres, écrites de sa main, adressées à différents magistrats, entre autres au Syndic et Conseiller d'Estat Lullin, à M. du Puy, Conseiller et Secrétaire d'Estat de la République de Genève, à noble Le Fort, et conservées aujourd'hui aux Archives, dans le portefeuille N°35oi, font grand honneur à son zèle infatigable pour les intérêts publics, ainsi qu'à son énergie clairvoyante et désintéressée.
Même pendant les périodes de bon vouloir, les relations de la petite république avec la grande monarchie sa voisine n'avaient pas laissé d'être singulièrement délicates. Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir la correspondance échangée entre le Conseil et ses délégués
Louis XIV enfant
Louis XiV jeune
Collcclion du South Keiisin:ilon Muséum.
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à Paris, les habiles et loyaux serviteurs de FEtat qui portaient nom Jacob Anjorrant, Michel Roset, Dauphin de Chapeaurouge. Et cependant le prince, avec lequel ils négociaient, était un adversaire résolu de TEspagne, de la Savoie et des jésuites, ce joyeux et spirituel Henri IV, qui appelait familièrement nos syndics ses bons et fidèles compères, tout en leur jouant, en particulier à propos du pays de Gex, des tours pendables.
Les rapports devinrent autrement pénibles avec un souverain aussi altier et aussi jaloux de ses prérogatives que Louis XIV. Son ministre des affaires étrangères, le marquis de Pomponne, quoique ses dispositions fussent naturellement douces et conciliantes, témoigna dans les débats, pour complaire à son maître, dune humeur cassante, souleva d'âpres contestations à propos des affaires les plus simples et des plus futiles incidents, épilogua sur l'interprétation des traités, entre autres celui de Lausanne, qui faisait loi pour le recrutement à l'étranger, désigna des commissaires malveillants pour la discussion de chaque cas spécial et, toutes les fois qu'il se trouva à bout d'arguties, partit pour la campagne, afin d'ajourner une réponse catégorique. Colbert, malgré sa réputation de
raideur, se montra beaucoup plus net et plus franc pour les affaires litigieuses qui dépendaient de son autorité ministérielle. L'intérim des affaires étrangères lui fut confié en 1679, après la disgrâce d'Arnauld de Pomponne et jusqu'à Tarrivée du nouveau titulaire, qui n'était autre que son propre frère, Colbert de Croissy. Le rôle décisif, qu'il avait joué dans cette révolution de cabinet, l'amena à suivre vis-à-vis de Genève une ligne de conduite plus équitable et plus bienveillante, sinon directement opposée à celle de son prédécesseur. Sa rudesse proverbiale est nettement affirmée par Bordier dans une lettre adressée au syndic Lullin et datée du 16 août 1676. « Il est fort difficile de l'entretenir « longtemps et il faut luy faire entendre en peu « de parolles ce qu'on a à luy dire. »
Le résident accrédité par Louis XIV auprès de la république genevoise, Laurent de Chauvigny, tout dévoué à Rome et ne visant que la suppression de l'hérésie, compliqua une situation déjà singulièrement difficile en elle-même par son manque de tact et son fanatisme. M. Albert Rilliet, dans un volume aussi solidement documenté qu'élégamment écrit et dont la lecture offre un aussi* vif attrait que celle du plus ingénieux roman, a raconté cette étrange
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tentative de rétablir, à la veille de la révocation de TEdit de Nantes, la célébration de la messe dans la cité de Calvin. Les dangereux projets que nourrissait Ghauvigny, de bonne heure devinés par Jacques Bordier, lui inspirèrent une profonde méfiance.
« Monsieur, » écrit-il le 24 juillet 1679 à Al. du Puy, « j'ai receu la lettre que vous « m'avez fait l'honneur de m'écrire en datte du « premier de ce mois et le pacquet qui me fut « adressé huit jours auparavant pour M. de « Pomponne, auquel ie ne doute pas qu'il fasse « réponse. Je souhaitterais bien avoir assez de <■ crédit pour pouvoir détourner le dessein qu'on « a pris denvoier de là le sieur de Ghauvigny, « mais ie croy qu'il serait difficile d'y réussir : « il devoit déjà partir la semaine passée et ie ne « sçay s'il est encore à Paris. On a mal fait de « témoigner tant d'empressement pour cette « commission et d'y venir les uns sur les autres : « si on c'estait contenté seulement de donner « advis de la mort du sieur Favre ' et témoigné « que sa Maiesté pourroit choisir dans la ville « telle personne qui luy seroit agréable pour « remplir cette place, ie suis persuadé qu'on
' PréJécesseur de Chauvii;iiv.
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« n'auroit eu aucune pensée d'y envoier et que « ce n'est que ces grands empressements qui en « ont donné la visée. L'affaire du deffunt sieur « Rigommier fait beaucoup de bruit icy, on me « dit hyer que le Roy avoit envoie une lettre de « cachet sur ce suiect à Messeigneurs et que le '( premier article du mémoire donné au dit sieur « de Chauvigny étoit pour cette affaire, qu'on « avoit examiné au Conseil en présence du Roy « les informations faites à Genève et qu'on ne « pouvoit comprendre comment on s'estoit pu « porter à rendre le ingénient qui y a été « rendu ; enfin, Monsieur, on en parle fort « désavantageusement et il ne faut pas grand « chose pour donner de mauvaises impressions « de la conduite qu'on tient de delà, il avoit icy « une assez grande parenté qui croit qu'on ne « devoit pas aller si viste en une affaire où il « s'agist de l'honneur des familles et qu'il ne « devoit pas être iugé, sans qu'il y eust quelcun « de leur part pour le deffendre. Voilà ce qu'ils « en disent avec beaucoup de choses iniurieuses « pour nous mettre dans le mespris ; cela me « fasche fort et j'ay fait ce que i'ay pu pour « iustifier la conduiste de Messeigneurs, mais « il est difficille d'en venir à bout auprès de « personnes qui sont outrées par l'honneur et
« par rintérest. Je vous prie, Monsieur, de me '< continuer rhonneur de votre amitié et croire « que je suis, Monsieur, votre très-humble et c( très-obéissant serviteur. »
Si Jacques Bordier avait à lutter contre de puissants et tenaces adversaires et s'il voyait se dresser sur sa route de redoutables écueils, il ne manquait, pour l'accomplissement de sa tâche délicate, ni de fidèles ni de solides appuis. La correspondance mentionne, à de fréquentes reprises, l'utile concours prêté par M. Dcsgallinières, notaire de leurs Seigneuries à Paris ; elle se loue davantage encore du député Roset, un descendant, selon toute vraisemblance, de l'illustre Michel, qui avait hérité des capacités politiques de son aïeul et qui s'était rendu dans la capitale pour un procès engagé à l'occasion de terres sises dans le pays de Gex et plaidé devant le Parlement de Dijon, mais qui mourut par malheur, au cours des négociations, en mars 1677.
« xMagnifiques et très honorez Seigneurs, » écrit Jacques Bordier en date du 12 avril 1677, « quoyque la maladie de feu M. Roset, « votre député, nous donnast plus à craindre « qu'à espérer, nous ne pensions pas pourtant « qu'il fust si proche de sa fin : il est mort sans
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« fièvre par une pure extinction d'esprits, « s'estant épuisé par la trop grande application « qu'il avait à ses affaires. Il est générallement « regretté par tous ceux qui ont eu l'honneur de « ■'le connaître en ce pays et plusieurs personnes <* de considération ont témoigné la part qu'ils « prenoient à cette perte par les civilitéz qu'ils « en ont faites à M. du Puy. Je ne doute « pas, Magnifiques et très honorez Seigneurs, « que vous en ayez aussi esté touchez très sensi- « blement, c'est une perte au public, à sa « famille et à ses amis. »
Bordier continue sur le même sujet dans une lettre adressée à M. Du Puy et datée du 28 avril.
« Monsieur. Je n'ay pu voir partir Monsieur « votre fils sans luy donner ce mot de lettre et « vous témoigner de nouveau la peine qu'il a « prise auprès de feu M. Roset et les services « considérables qu'il luy a rendus. Je vous « assure, Monsieur, qu'il s'est parfaitement « bien acquité de toutes choses et s'est acquis « l'estime d'une infinité de personnes de consi- « dération, à qui il a rendu les civilitéz aux- « quelles il était obligé. Pour ce qui est des « frais qu'il a fallu faire, il les a fait honora- « blement suivant l'intention du défunt, et ce-
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« pendant avec tout le ménage qui a été poste sible, ainsi ic ne doute pas que ses héritiers « en soient bien satisfais et n'en aient toute « la reconnaissance à laquelle Ihonnesteté les « oblige. On ne peut pas s'estre rendu plus « suiect auprès de luy qu'il Ta été, ne Taiant « presque iamais abandonné n'y iour n'y nuit, « ce qui ma fait craindre qu'il n'en demeurast « indisposé, mais i'espère qu'avec l'aide de Dieu « cela n'arrivera pas et que vous le recevrez en « bonne santé. Je vous assure, Monsieur, que « ce m'a esté une grande satisfaction d'avoir eu « l'honneur de le voir en ce pays et de pouvoir « rafraischir avec luy, aussi souvent que jay fait, « la mémoire de notre ancienne amitié, ie tâ- « cheray autant qu'il me sera possible d'en « mériter la continuation et i'aurais souhaitté « qu'il se fut rencontré des occasions de luy « pouvoir témoigner par mes services que ie « n'ay point de plus forte passion que celle-là « et que ie suis avec beaucoup de respect, « Monsieur, votre très-humble et très-obéissant « serviteur. «
La longue expérience, acquise dans ses fonctions officieuses par Jacques Bordier, fut très utile au syndic Michel Trcmbley, lorsque celuici fut envoyé par ses collègues à Saint-Germain-
en-Laye, officiellement pour féliciter le Grand Dauphin de son mariage avec la princesse Marie- Josèphe de Bavière, en réalité pour se plaindre des procédés insolites employés à Tégard de la Seigneurie, malgré les instructions royales, par Chauvigny. Le résident, entraîné par son zèle intempestif, subordonnait toujours davantage les intérêts de la France à ceux de Rome et se comportait, dans un état protestant, moins en agent diplomatique de Louis XIV qu'en émissaire des jésuites et du Révérend Père de La Chaise. Le nombre des services rendus n'entraîna point Bordier à se départir de sa modestie ordinaire. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire la lettre adressée par lui aux « Syndics et Conseils de Genève, » en date du 5 juin 1680.
« Magnifiques et très honorez Seigneurs, » reprend-il en date du 24 du même mois,
« Je suis infiniment obligé à Vos Seigneuries « de l'honneur qu'Elles m'ont fait de m'écrire « et des témoignages qu'PJles me donnent de la « continuation de leur bienveillance. Je les en « remercie très humblement et ie les supplie « de croire que ce m'est beaucoup d'honneur « qu'Elles aient la bortté d'agréer que ie tâche « de leur rendre quelque petit service quand
« les occasions s'en présentent, j "aurais sou- « haité d'avoir pu faire plus utilement pen- « dant la députation de M. le Syndic IVem- « bley, à qui j'ai bien de Toblio^ation de leur « en avoir parlé avec tant d'avantage. Je fe- « ray toujours tout ce qui sera en mon pouce voir pour témoigner à VV. SS. que j'ay à « cœur leurs intérêts et que, dans les occa- « sions où il leur plaira m'honorer de leurs « commandemens, ie m'en acquitteray avec « tout le zèle et tout le respect de celui qui « est, Magnifiques et très honorez Seigneurs, »< de VV. SS. le très humble et très obéissant « serviteur. «
(( Je suis fort obligé à M. le Syndic Trembley « de toutes les honnétetez qu'il a pour moy; ie « vous assure que ie n'ay rien mérite auprès de u luy et que tout ce qu'il vous en a dit, n'est « qu'un pur effet de sa bonté, il s'est si bien (f acquitté de sa députation et a réussi si heu- « reusement que ie ne doute point que tout ce « qu'il y a eu d'honnestes gens de delà n'aye « été ravi de le voir de retour. »
Si Bordier devait lutter contre de puissants et tenaces adversaires, il pouvait compter dans sa délicate mission sur le solide appui des cantons évangéliqucs. La fermeté de leur attitude
et la franchise de leur langage semblaient seules capables de triompher du mauvais vouloir persistant manifesté par M. de Pomponne. « Monsieur », écrivait-il au syndic Lullin, « Je « vous ay mandé par ma dernière les difficultez « que Monsieur de Pomponne a apporté à nos « affaires, et comme il n'y a pas apparence à <( ce qu'il change de sentiment, ie ne voy point « de moien d'en venir à bout, si ce n'est que, « sur les demandes qu'on fait à Messieurs de (( Berne de faire de nouvelles recrues chez eux, « ils prennent occasion de faire des plaintes « très pressantes à Monsieur l'Ambassadeur « sur le refus qu'on fait de nous pourvoir sur « une affaire, à laquelle il n'y a jamais eu de « difficulté et qu'ils en demandent l'exécution « avant toutes choses. S'ils sont résolus de « permettre les dites recrues, ie croy qu'on « ne leur refusera pas de leur faire droit là- « dessus, pourveu qu'ils demandent cela avec « instance et que Monsieur l'Ambassadeur en « écrive de la bonne manière. Monsieur Des- « gallinières et moy vous avons mandé les « raisons que iMonsieur de Pomponne allègue « contre le traitté de Lausanne, vous les luy « pourrés faire voir et "réfuter de telle manière « qu'il en soit. Tout ce que ie crains c'est
Anne i/Autuiche
Gentii.hommk de la Cour de Louis XIV
Collection de routeur.
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« qu'on ne vienne troj) tard, car si les recreiies « sont accordées, il n'y aura plus rien à faire, « il faut presser le plus que vous pourrés. »
Les mêmes recommandations sont renouvelées, avec une énergique brièveté, dans une lettre datée du 12 mai 1677. «Je ne croy pas « que nous puissions voir une fin de cette af- « faire avant la fin de la campagne, cependant « il est nécessaire que, sans aucun délay, Mes- « sieurs les Cantons protestants en fassent de « fortes instances auprès de Monsieur TAm- « bassadeur, car il n'y a rien à négliger. »
Heureusement pour les intérêts défendus par Bordier avec une si inquiète sollicitude, l'ambassadeur de France en Suisse, M. de Gravel, se montrait aussi sympathique pour Genève que le résident, M. de Ghauvigny, lui était hostile. Un conseiller d'Etat, iM. Franconis, qui se rendait à Aarau, après avoir fait un assez long séjour à Paris, se chargea de plaider la cause de la République devant la Diète, convoquée pour le 16 décembre 1675 sur l'initiative de Zurich.
« Monsieur ». écrit Bordier à Lullin, dès le 21 juin, « J'ay creu que ie vous devois donner « advis que Monsieur Franconis est parti de- « puis deux iours pour s'en retourner à Zu-
« rich, et, comme il se doit tenir une diette en « ce pays-là, où il se trouvera, il vous pour- « roit rendre de bons services auprès de Mon- « sieur l'Ambassadeur de France. Je croy qu'il « seroit nécessaire qu'il y eust quelcun de votre 'I part et que pour tel effect on députast à « Messieurs de Berne. Si vous perdes cette « occasion, vous ne la recouvrerés pas facile- « ment et les affaires empirent souvent en « vieillissant. Il faut engager ces Messieurs à K en parler fortement et en faire une affaire de « conséquence, comme elle Test en effet, et <' demeurer d'accord des choses avec mon dit « sieur lambassadeur, afin qu'il ne reste plus « qu'à les exécuter icy suivant l'ordre qu'il en " donnera. Si Messieurs de Berne ne les « prennent extrêmement à cœur, on n'en vien- '< dra iamais à bout, car ie ne voy pas qu'on « soit porté de deçà à faire les choses que <( nous souhaitterions. »
Parmi les personnages favorablement disposés à regard de Genève, aucun n'était plus apte à guider et à conseiller son agent au cours de négociations délicates, que le colonel Pierre Stuppa, originaire de la Valteline et devenu par son libre choix citoyen des ligues grisonnes. Les remarquables aptitudes, dont il
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fit preuve dans une série de cam|)ap;-nes, attirèrent sur lui iattention de I.ouvois ; le crédit dont il jouissait à la Cour fut considérablement augmenté par le mariage d'un de ses frères avec une nièce de Colbert ; son franc parler voulu, sous lequel se dissimulait une finesse très éveillée sur ses intérêts matériels, ne déplut pas à Louis XIV, dont il avait gagné les bonnes grâces par sa conversion au catholicisme. L'altier ministre, vexé de l'insistance avec laquelle les chefs de quelques régiments helvétiques réclamaient les arrérages de leur solde, se permit de dire un jour en présence du monarque : « Sire, avec tout l'or que Votre Majesté et les rois ses prédécesseurs ont donné aux Suisses, on paverait d'écus le chemin de Paris à Bâle. » « Sire», répliqua fièrement Stouppa, « avec tout le sang versé par les Suisses, on ferait un canal de Bàle à Paris ».
La profonde gratitude, éprouvée par Bordier pour les précieux services rendus par l'iidroit militaire-diplomate, ne subit aucune altération pendant toute la durée de sa correspondance avec la Seigneurie de Genève.
« En vérité», écrit-il à M.Lullin. « Monsieur <( le Colonel Stouppa a fait tout ce qu'il luy <f a esté possible et comme il s'estoit flatté
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« d'emporter Taffaire de hauteur, il est extrême mement fasché d'en voir un si mauvais succès. « C'est une personne à laquelle on doit entre- « tenir Tamitié par tous les moiens, ie vous « assure qu'il y a apporté toute la chaleur et « TafFection qu'il auroit pu faire pour les plus « importantes affaires. Je ne vous dis rien du « mécontentement qu'il m'avoit témoigné avoir « il y a quelque tems, la chose n'est pas de si « grande conséquence que ie Tavois creu, il en « a parlé à M. Franconis en ma présence et il « vous en pourra informer à son retour, seule- « ment ie vousdiray, Monsieur, que ie croy que « son amitié doit estre ménagée, puisqu'il nous " est affectionné et nous peut rendre des ser- « vices très considérables. »
« Monsieur le colonel Stoupp, » continue-t-il le lo avril 1676, « en a parlé fortement à M. de « Pomponne et plaint qu'on nous vouloit faire « des procès sur des affaires qui étoient sans « difficulté et qui dépendoient de l'exécution « des traittez ; enfin il lui en parla avec tant de « vigueur que M. de Saint-Romain (qui y étoit « présent) me dit qu'il l'avoit fort esbranlé. Il « luy dit même qu'il en feroit ses plaintes à S. « M. et luy présenterôit un placet à cet effet. « J'en ai fait dresser un par son ordre que ie
« luy ai remis, mais, dans l'embarras oii on est « pour le départ, ie ne pense pas qu'on puisse « rien faire. Il me témoigna hyer qu'il avoit fait « son possible, ces iours passés, pour prendre « son tems d'en parler au Roy et le luy pré- « senter, mais qu'il n'en avoit pas trouvé locft casion et me promit qu'il ne manqueroit pas à « le faire, quand il seroit à l'armée et qu'il en vt faisoit son affaire. Je luy donneray avant son « départ nos requestes et toutes les pièces qui « luy seront nécessaires, et du reste il en faut « attendre avec patience l'événement. Si nous « en venons à bout, ce ne sera que par sa faveur, « car ie ne voy pas qu'on ait beaucoup d'incli- « nation à favoriser nos demandes. Vous aurés « s'il vous plaist la bonté, Monsieur, de faire « entendre cecy à Nosseigneurs.
« Magnifiques et très-honorez Seigneurs, » mande-t-il encore le 5 juillet 1677, * j^ "^ « doute pas, qu'estans persuadés, comme vous « estes, que ledit sieur colonel a touiours em- « brassé vos intérests avec autant de zèle et de « cordialité qu'il se peut imaginer, que V. S. « n'aient bien de la ioye de luy pouvoir té- « moigner, dans cette occasion, la considération « qu'elles font de sa recommandation et qu'elles « ne fassent en sa faveur ce qui leur sera pos-
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« sible; ie leur en seray aussi très-sensiblement « obligé en mon particulier et continueray mes « vœux pour la prospérité de leur Etat et la « santé de Leurs Seigneuries. »
Parmi les autres personnes dont Jacques Bordier pouvait attendre d'exacts renseignements et de bons offices, celles désignées, par répithète d'amies, dans une lettre du syndic Michel Trembley à ses collègues, nous mentionnerons le marquis de Ruvigny, délégué général des Eglises réformées de France, M. P'rémont d'Ablancourt qui avait successivement rempli les postes d'ambassadeur à Lisbonne et de résident à Strasbourg, M. de la Bastide, avantageusement connu par ses ouvrages de controverse, le capitaine Fabri, commandant d'une compagnie levée à Genève pour le service de Louis XIV. Ajoutons-y les pasteurs qui, tout en devant prêcher à Gharenton, exerçaient en réalité leur ministère à Paris.
Jacques Bordier noua enfin d'intimes relations avec les ambassadeurs des puissances évangéîiques qui s'étaient constituées, depuis le XV!""" siècle, les protectrices, officieuses de la république genevoise : le royaume de la Grande Bretagne, les Etats-Généraux de Hollande,
rélectorat de Brandenbou !*<:>■ qui allait bientôt devenir le royaume de Prusse. Le représentant de ce dernier état, Kzéchiel vSpanheim, était pour lui un compatriote, puisqu'il avait vu le jour à Genève en 1629 et que son père, un réfugié du Palatinat. avait occupé dans l'académie calviniste, de i63i à 1645, la chaire de théologie dogmatique laissée vacante par la mort de François Turrettin. Le diplomate luimême, qui avait rempli dans sa jeunesse, à Heidelberg, les fonctions préceptorales auprès du fils de l'électeur palatin, Charles-Louis, prononça du haut de la chaire plusieurs discours, dont un sur la Crèche et la Croix de Jésus Christ eut en i655 les honneurs de l'impression, se fit connaître comme hébraïsant et numismate et publia en faveur de l'orthodoxie stricte diverses brochures contre Louis Cappel, Samuel Bochart, Richard Simon.
Son pays d'origine bénéficia , en diverses occasions, du crédit dont il jouissait à \'ersailles.
« Monsieur, » écrit Bordier le 28 octobre 1 680, à Noble Le Fort, « J'ay receu la lettre que vous « m'avez fait Ihonncur de m'écrire et fait tout « ce que iay pu pour apprendre des nouvelles « de l'arrcst que vous croies qui a été rendu au
« Conseil en faveur de M"" TEvesque d'Annecy ^ « mais iusques à présent ie n'en ay pu dé- « couvrir aucune chose. Il y a dix ou douze « iours que ie fus voir Monsieur Spanheim, « Envoie de Monsieur l'Electeur de Brandem- « bourg, auquel ie communiquay votre lettre et « le priay de la part de Messeigneurs de tâcher, « par le nioien des habitudes qu'il a chez « Messieurs les Ministres d'Estat, d'en sçavoir « la vérité, il me promit qu'il y feroit tout son « possible, et que, s'il en apprenoit quelque (i chose, il ne manqueroit pas à m'en donner in- « contment ad vis. C'est pourquoy. Monsieur. « vous pouvés être assuré que vous serés in- « formé de tout ce que ie pourray apprendre, « mais ie ne croy pas que le dit S'" Evesque ait « pu obtenir aucun défaut, sans avoir fait noce tifier son arrest à Messeigneurs ; cependant il « est touiours à propos de se tenir sur ses « gardes pour éviter la surprise. »
« Il me vient dans l'esprit, » poursuit-il, le 24 novembre de la même année, dans une lettre adressée à son cousin Isaac Bordier, « la « pensée d'une chose qui pourroit être utile, « qui seroit de faire écrire par la Seigneurie à
' Jean d'Aranthon, successeur de François de Sales et héritier de son ardeur pour la conversion des hérétiques.
« Monsieur Spanheim, Knvoié de iMonsieur « l'Electeur de Brandembourg; il a de grandes « habitudes auprès de Monsieur de Croissy et « même du crédit, et, comme il est obligé d'aller « incessamment à la Cour pour les affaires de (( son maistre, il pourroit sans peine et sans « frais prendre soing de cclle-cy, ce que ie ne « croy pas qu'il refuse à la prière de Nossei- « gneurs, et ie luy remettrois la lettre qu'ils « m'ont adressée pour ce ministre ; il faut que « ces Messieurs prennent Tun de ces partis ; ie « leur aurois écrit directement, mais, comme « vous n'êtes pas ignorant de la manière dont c( les choses vont icy, jay creu que vous le leur « feriez encore mieux entendre de bouche, car « aussi bien cela ne peut pas aller si viste. »
Le principal sujet du litige entre la Seigneurie et le cabinet de Versailles concernait les biens possédés, dans le pays de Gex, violemment ramené à la foi romaine, par des Genevois, abhorrés en leur qualité d'hérétiques. Les secrets mobiles du gouvernement français n'avaient pas échappé à l'esprit investigateur de Bordier.
« Voilà, Monsieur, » écrivait-il le 5 avril 1673 à Lullin, « ce que ie puis vous en dire, avec (f bien du déplaisir de voir que ie réussisse si
« mal en cette sollicitation, mais ie croy qu'il « y a longtemps que Ton a pris ces mesures 0 contre nous, car vous sçavez que, du vivant « de Monsieur de Lionne, nous ny avions rien « pu advancer, et ie croy qu'on se fait un « point d'honneur de ne permettre pas que des « gens de notre religion possèdent dans le « Royaume des biens ecclésiastiques. »
Bordier, malgré sa clairvoyance, ne pouvait soupçonner toute l'étendue et la gravité du péril. Le résident de France à Genève, Chauvigny, envoyait en effet, précisément à cette époque, à M. de Pomponne, un mémoire où étaient exposés non seulement les procédés les plus sûrs pour achever l'extirpation du protestantisme dans le pays de Gex, mais encore le plan qu'il conviendrait de suivre pour rétablir le catholicisme dans Genève, en plaçant cette ville sous la domination de la France. La rédaction de ce factum, avouait-il, lui avait été singulièrement facilitée par les lumières qu'il avait pu prendre dans ses grandes conférences avec l'évêque d'Annecy et dans son étroite correspondance avec les Jésuites d'Ornex près Ferney ^ .
* Voir Alb. Rili.iet. Le rétablissement du catholicisme a Genève il y a deux siècles. 1880.
Les hostilités commencèrent par une escarmouche, hi saisie par le curé de Saconnex, M. Mojonnier, de denrées appartenant à des négociants genevois. Ce prêtre comptait parmi les plus turbulents et les plus fanatiques du diocèse; il accompagna le q juin 1680 M. de Chauvigny, lorsque celui-ci prit prétexte de son audience de congé auprès des syndics pour prononcer, dans la salle même du Conseil, un intempestif panégyrique de la Compagnie de Jésus.
« Monsieur Isaac Bordier, mon cousin, » écrit Jacques Bordier à Du Puy à la fin de juin 1676 « vous dira comme nous avons solli- « cité Monsieur Bernard de Rézé, l'un de nos « commissaires pour avoir la main levée des « denrées saisies par le curé de Sacconez, mais, « après avoir veu notre requeste, il trouve de la « difficulté de nous accorder ce que nous de- « mandons, sans appeler nos parties, quoyque « nous offrions caution ; cependant il nous « promit avant hyer d en parler aux autres « commissaires et d"y apporter la facilité qu'il « luy seroit possible. Il dit aussi à Monsieur « Des^rallinières d'en advertir ladvocat du « curé, ce qu'il promit de faire. Fn vérité « Monsieur. \ous ne scauriés croire combien
« ces sortes d'affaires souffrent de difficultés « dans un temps auquel on a si peu d'incli- « nation à nous favoriser. On nous fait espérer « que la Cour sera bientost de retour; si cela « est, ie verray tout ce que la faveur de « Monsieur le colonel Stouppe nous pourra « procurer, car ie suis assuré quil s'y prendra « de la bonne manière : mais, s'ils ont résolu de « ne point terminer ces sortes d'affaires à notre « advantage, il est constant que tous les efforts « que nous y ferons ne serviront de rien; ceft pendant, Monsieur, ie ne pense pas que le « curé puisse faire vendre ce qu'il a saisi que « de votre consentement, en donnant par luy- « même caution, à cause que l'arrest du Conseil « d'Estat oblige les parties à se pourvoir pour « toutes choses par devant xMessieurs les « Commissaires qui y sont dénommez ; ainsi « quelque procédure, qu'il fasse maintenant « ailleurs, ne peut être vallable. Je vous prie « d'assurer Nosseigneurs que ie ne négligeray « rien de ce qui sera pour leur service dans « cette affaire. »
La correspondance continue le 3 août.
« Monsieur, J'ay receu la lettre que vous « m'avez fait l'honneur de m'écrire, par la- « quelle vous me donnés advis que Nossei-
« gneurs ont accommode lalTaire qu'ils avoient ^< avec les sieurs Bouvier et Mojonnier. curés « de Sacconez. II faut que ie vous advoue, <c Monsieur, que i"ay bien du déplaisir de « n'avoir pu obtenir les provisions nécessaires Il pour leur j:)r()curcr un accommodement plus " advantageux que celuv qui aura été fait. Je « n"en étois pas encore hors d'espérance, si « Nosseigneurs avoient pu retarder iusque au « retour du colonel Stouppe, qui, sans doute, « sera très fasché d'apprendre cette nouvelle, « car il m'avoit témoigné être fort piqué au ieu <i et qu'il regardoit cette affaire comme la « sienne propre, de laquelle il viendroit à bout, « ou tout ce qu'il a de crédit en cette Cour luy « manqueroit. Il est certain que, peu de iours « avant son départ, il avoit fort esbranlé Mon- « sieur de Pomponne et lavoit comme réduit à « nous accorder nos demandes. Il mavoit « même promis d"y travailler encore pendant (' la campagne, mais ie crois bien, que les af- « faires quil auroit, ne le luy pourroient pas « permettre. Il laut prendre patience, puisque <• la chose est faite, et à l'advcnir tâcher autant <i qu'il sera possible de n'avoir rien à démes- « 1er avec des ecclésiastiques, ou si on ne le « peut pas éviter, s'accomoder avec eux dès
« Tabord, plutôt que de se consommer par des « poursuites au Conseil où nous ne pouvons « rien obtenir qui nous soit avantageux. J'ay (( prié Monsieur Desgallinières de faire retirer « notre requeste des mains du commissaire « qui en étoit chargé et retirer toute poursuite. « Je vous prie, Monsieur, avoir la bonté d'as- « surer Nosseigneurs de ma part que, quoy que « i'aye si mal réussi en ce rencontre, cela n'em- « peschera qu'en toute autre occasion, où il « s'agira de leur service, ie ne m'y emploie « avec tout le zèle auquel ma naissance « m'oblige, et ie tacherai aussi de vous té- « moigner en particulier que ie suis sans ré- « serve. Monsieur, votre très-humble et tresse obéissant serviteur. »
L'arme la plus efficace, dont disposait la France pour briser la résistance de la seigneurie genevoise, consistait dans les taxes arbitraires dont elle frappait, dans le pays de Gex, le sel et les autres denrées indispensables à l'alimentation, contrairement aux franchises octroyées par Henri IV au Traité de Lyon en 1602. L'intendant de Bouro-opne, Bouchu, n'eut garde de négliger un moyen aussi propice pour la réalisation de ses projets.
Il peut aussi paraître surprenant que d'aussi
insignifiants débats aient attire, ne tùt-ce que pour quelques instants, lattention d un aussi grand monarque que Louis XIV, parvenu à Tapogée de sa puissance militaire, politique, administrative. Les traités de Ximcgue, signés respectivement les 12 août, i3 décembre 1678 et 5 février 1679 par les Pays-Bas, l'Espagne IKnipire germanique, assuraient à la France la possession des Flandres, de la Franche- (lomté, de l'Alsace, marquaient le déclin, dans tous ses apanages, de la maison d'Autriche, allirmaient un protectorat à peine déguisé sur l'Angleterre, régie par les Stuart, et semblaient condamner à tout jamais les ambitieuses visées du prince d'Orange, le futur Guillaume IlL Mais la centralisation gouvernementale était déjà si fort avancée sous l'ancien régime, que toutes les questions étaient directement soumises au souverain, les moindres contestations provinciales, comme les plus hautes affaires européennes.
« Monsieur w écrit Bordier, le 10 avril 1676, au syndic Lullin, " (^.elle-cy est pour vous donw ner advis qu'il y a quelques iours que i'ay « rendu à Monsieur (^olbert, à Saint-Germain, « les lettres que Nosseigneurs m'avaient hiit u l'honneur de madresser pour luy. ie luv dis
« qu'elles étoient concernant quelque difficulté
« qu'ils avoient avec le fermier des gabelles
« du Lyonnois, à quoy il me répondit : d'abord
« Messieurs de Genève n'ont rien à desmesler
« avec le fermier des gabelles. Je luy dis que
« c'estoit au suiect de quelques maisons dans
« le pays de Gex qui ont le droit d'user de
(( leur sel, et le suppliay de ne permettre pas
« qu'il fut rien ordonné à leur préiudice, que
« premièrement ils n'eussent le temps de Tin-
« former de leurs droits ; il me dit là-dessus
« qu'il veyroit leur lettre. »
« iMonsieur», continue Bordier, le 7 octobre J676, « J'aurois eu l'honneur de faire plus
« promptement réponse à votre lettre du 25
« aoust dernier, n'étoit que ie voulois aupara-
(f vant tascher de découvrir si les fermiers des
« gabelles du Lyonnois poursuivoient quelque
« arrest contre la Seigneurie : i'ay fait ce que
" i'ay pu pour en apprendre quelque chose,
« mais, ceux à qui ie m'en suis enquis, ne m'en
« ont rien sçeu dire ; seulement i'ay appris que
« la ferme desdites gabelles du Lyonnois se
<( publioit au Conseil il y a quelques semaines,
« et depuis on m'a dit qu'elle avoit été adiugée
« à ces mesmes qui latenoient. Si ie puis ap-
« prendre quelque chose qui mérite de vous
Louvois
FuiticNNi:
Collection du Soiilh KcnsinL^tnu Muséum.
Pliol. F. .Ir>nkiiis. I.oiulros.
rlintolvpip Snda-:
« en donner advis. ie ne manqueray pas à le « faire. »
Nous lisons dans une lettre adressée, le 12 mai 1677, à Du Puy :
« xMonsieur. Je ne doute pas que Monsieur « votre fils ne vous fasse une relation fort « exacte de tout ce qui sest passé icy dans les « affaires, dont feu Monsieur Roset avoit été '( chargé et qu'il ne vous fasse connoître « quelles n'estoient pas aussi faciles à termite ner, comme on se Testoit peut-estre persuade « de delà; ie vous assure, Monsieur, que sans « la faveur de Monsieur le colonel Stoupp et « les puissantes sollicitations qu'il a faites, « nous aurions de la peine d'en sortir avec « quelque succès; ce n'est pas qu'il n'y ait en- « core beaucoup de difficultés pour vos villages « et maisons de S*-Victor et Chapitre, des- « quelles on ne veut pas que vous soyez sou- « verains; mais il me fait espérer qu'avec un « peu de patience, elles suivront le même chew min que les villages de Chancy et Avilly. « Il m'a prié de vous écrire qu'il souhaitteroit (( que Messeigneurs luy envoiassent un mé- « moire exact de la quantité du sel qui se con- « somme en ces lieux-là. alin qu il en puisse « informer Sa Majesté, d autant qu il n'y aura
« que le peu de conséquence de la chose qui « fera qu'on vous laisse en repos. Il partit « avant hyer pour s'en retourner à Tarmée, « mais, avant que s'en aller, il fut voir un de « ces Messieurs de la gabelle, nommé Mon- « sieur Sandrié, pour luy faire plainte des vio- " lences que leurs gardes ont exercé dans le « village de Moins, il leur laissa les informa- « tions que vous m'avez fait faire et luy dit « que ie l'irois voir le lendemain pour avoir « réponse là-dessus. Je n'ay pas manqué d'y « aller, il m'a receu fort civilement et témoi- « gné qu'il avoit veu les dites informations, « qu'il croioit qu'on grossissoit un peu les cho- « ses et que pourtant il n'y avoit que quelques « pots de terre cassés, qu'ils n'entendoient « pas que leurs gardes fissent des violences « et qu'il ne manqueroit pas d'en écrire pour « les arrester. Voilà, Monsieur, la réponse « qu'il m'a faite. Je ne croy pas que nous « puissions voir une fin de cette affaire avant « la fin de la campagne, cependant il est né- « cessaire que, sans aucun délay. Messieurs les i' Cantons protestans en fassent de fortes ins- « tances auprès de Monsieur l'Ambassadeur » de France, car il n'y a rien à négliger. Je « demanday à Monsieur le colonel s'il croioit
'« qu'on nous donnast quelque arrest ou décla- « ration du Roy, qui cassast Tordonnance du « sieur I^ouchu, mais il me dit que non et « qu'on se contenteroit simplement de faire « retirer les dits gardes et vous laisser en re- « pos. Je luy dis que, si on ne faisoit pas autre u chose, que vous ne sériés pas assurés d'y « demeurer longtemps, et que, tant que cette « ordonnance subsisteroit, les fermiers nous « pourroient entreprendre de nouveau, quand « il leur plairoit, à quoy il me répondit que « peut-être pourrions-nous obtenir la confir- « mation de la déclaration de Henri IV. En- « fin, voilà. Monsieur, à quoy en est cette « affaire, pour laquelle il faut avoir de la pa- « tience. Je n'ay pas encore eu la réponse à la w lettre que Messeii^meurs ont écritte au Roy « d'Angleterre, mais le secrétaire de Monsieur t( l'Ambassadeur a pris mon nom et ma de- « meure par écrit et promis que, dès aussi tost « que Son Excellence Tauroit receue, on ne « manqueroit pas de me Tenvoier. Vous au- « rés, s'il vous plaist, la bonté. Monsieur, d'en « donner advis à Messeigneurs. »
La correspondance avec Du Puy se poursuit le 17 mai 1679.
u Monsieur, iay receu la lettre que vous
« m'avez fait Thonneur de m'écrire et le mé- « moire concernant l'assignation donnée à « Messeigneurs par le sous-fermier des domai- « nés de la généralité de Bourgogne, i'ay receu « aussi celle que iMonsieurde Grandval a écritte « en leur faveur à Monsieur Dumas, je la luy « ay rendue ce matin et luy ay expliqué TafFaire « conformément à votre mémoire. Il m'a dit « qu'ils n'entendoient pas que leurs sous-fer- « miers étendissent leurs prétentions au delà « du pouvoir que leur donnent les déclarations « du Roy, qu'ils ne manqueront pas d'en parte 1er dans leur assemblée ; qu'il me conseilleroit « cependant de m'adresser à Monsieur Bourlon « qui est un des sous-fermiers de la dite géné- « ralité, qui connaîtroit sans doute le sieur Go- <( guery et auroit peut-être entendu parler de « cette affaire. J'ay été chez luy pour le voir « et, ne l'aiant trouvé, j'ay donné un mémoire « à un de mes amis (qui est de ses intimes) qui « m'a promis de l'en entretenir. Je crains que « cette affaire, quoique de peu de conséquence, « ne donne de la peine, car ces Messieurs les « intéressés ne feront rien en notre faveur sur « notre simple rapport et croiront toujours que « ceux qui agissent de delà pour Eux, ne font « pas les choses sans raison et sans connais-
sance de cause. Je verray au premier iour ce que Messieurs Dumas et Bourlon me diront. J'ai donné pour chascun d'eux un mémoire, afin qu'ils s'en puissent expliquer dans leur assemblée, et ie ne manqueroy pas à vous donner advis de ce que i'en auray appris. S'il vous estoit possible, Monsieur, de n'avoir rien à demesler par deçà, je vous trouverois bien heureux, vous en sçavez les longueurs et le peu de satisfaction qu'on en a eu jusqu'à présent, c'est pourquoy il vous sera toujours plus advantageux de terminer les affaires sur les lieux, si vous le pouvez, que de les porter icy. Je vous prie me conserver l'honneur de votre amitié et assurer, Messeigneurs, que ie m'emploieray avec joye pour leur service dans les occasions qui s'en présenteront.
« Monsieur », écrit sur le même sujet, le 22 novembre 1875, Bordier à Du Puy, « je vous « ai mandé par ma précédente que javois fait « donner à Messieurs Dumatz et Bourlon un « mémoire, concernant l'affaire dont vous « m'avez fait l'honneur de m'écrire et que je « le verrois, pour sçavoir ce qui auroit été ré- (( solu en leur assemblée. Ce matin jay été « chez ce dernier avec un de mes amis et des
« siens, il m'a dit que, vendredi dernier, il écri- « vit pour savoir ce que c étoit que cette affaire, « que, dès aussitôt qu'il en auroit réponse, il « m'en feroit connoistre et me donneroit toute « la satisfaction que je pouvois souhaiter. Ce « sont de bonnes paroles, poun^u qu'elles soient « suivies des effects. Quoyque c'en soit, comme « il a beaucoup de considération pour la per- « sonne avec laquelle je le suis allé voir, j'es- « père qu'il me tiendra ce qu'il m'a promis. Il <( m'a dit encore que ie fusse en repos de ce « côté-là et que l'assignation ne seroit point « poursuivie. Vous aurés. Monsieur, la bonté <( s'il vous plaist de le faire sçavoir à Messei- « gneurs et je ne manqueray pas à revoir le dit « sieur, dans le temps que je jugeray qu'il en « pourra avoir réponse. »
La dernière pièce du dossier, datée du 24 novembre 1680, se rapporte encore à cette interminable série de vexations infligées dans le pays de Gex, aux marchands genevois, par les agents fiscaux français.
« Monsieur mon cousin, ce mot n'est que « pour vous dire que je reçeus hier une lettre « de Messieurs Gallatin et Mallet, accompa- « gnée d'une autre de Nosseigneurs, pour Mon- « sieur Colbert de Croissy et d'une pour moy,
« par lesquelles ie suis prié de rendre celle
« pour le dit seigneur de Croisy et solliciter
<( auprès de luy la mainlevée de dix balles de
« marchandises qui leur ont été saisies passant
« par le Dautiné, à cause que les douaniers
« prétendent qu'on les doit venir consigner à
« leur bureau où les droits sont plus forts. Sur
« cela, il est vray que iay ouy dire que les fer-
« miers avoient depuis quelque tems obtenu un
« arrest en leur faveur à cet effet. S'il n'y avoit
« qu'à rendre la lettre pour en avoir la mainle-
(( vée, ie le ferois très volontiers et serois allé à
'( Versailles dès aujourd'huy ; mais, comme
«( c'est une affaire plus difficile et d'une plus
« longue sollicitation qu'ils ne croient, il seroit
« inutile de faire cette dépense pour en demeu-
« rer là. Ces Messieurs doivent être persuadés
« que le Conseil ne relaschera pas leurs mar-
<( chandiscs sans connaissance de cause et sur
« une simple lettre de recommandation. Le
« plus sur seroit qu'un dl^ux vinsse icy les sol-
« liciter, en cas qu'ils ne le puissent accommo-
« der sur les lieux, ou y envoyer une personne
« d'affaire qui en pienne le soin ; ou, s'ils iugent
« que ie les puisse servir en cela, ie tàsche-
'< ray à trouver quelque honnête homme qui
«( n'abandonnera pas \ ersailles ou St-Cîer-
main, qu'il n'ait un refus ou une expédition, mais cela ne se pourra pas faire sans beaucoup de frais, c'est pourquoy ils me feront sçavoir, s'il leur plaist, leur volonté; et cependant il faut qu'ils tiennent de delà les affaires en haleine, aussi bien, quoy que l'on fasse, ne se termineront-elles pas icy bien promptement, où les moindres trouvent beaucoup de difficultés et de longueur. Un marchand de mes amis, que vous connoissez, en a une depuis assez longtemps, à peu près de la même nature, pour un vaisseau qui luy a été saisi mal à propos et contre tous les règlemens. Cependant il n'en peut obtenir la mainlevée, quoy qu'il ait fait divers voyages à Fontainebleau et à St-Germain, où il a quelquesfois demeuré des dix et douze jours de suite, et ie ne croy pas qu'il en soit encore dehors. »
Peut-être nous reprochera-t-on d'avoir analysé trop longuement cette correspondance, mais il nous a paru instructif de montrer, par l'exemple d'un simple négociant, à quel degré de culture politique les Genevois du XVII"'^ siècle étaient parvenus par le strict accomplissement de leurs devoirs. Parmi les nombreuses qualités de Jacques Bordier, deux lui sont com-
munes avec tous les bourgeois de vieille roche et de pur sang autochtone : l'économie et le désintéressement.
« Pour ce qui est des petits frais que j'ay fais ft à la poursuite de l'affaire contre le curé de « Saconnez. » écrit-il le 7 octobre 1676 à Du Puy « i'en donnay un mémoire à Monsieur « Isaac Bordier, mon cousin, à son départ de « Paris, ie croy qu'il en a retiré le paiement et « qu'ainsi il ne mest rien deut davantage. « Quant à Monsieur Desgallinières, il est vray « qu'il a fait beaucoup de voyages à Versailles « et à St-Germain, et plusieurs mémoires et « requestes, il se contentera assurément de ce « qu'il plaira à Nosseigneurs de luy donner. Je « suis certain que ce qu'il a fait, ça a été plus « par inclination qu'il a à les servir que par in- « térest, ainsi ils en useront comme ils le trou- « veront à propos. »
Ajoutez aux qualités susdites la dignité du caractère, la sévérité des mœurs, une application constante au travail, un bon sens relevé de finesse, et vous comprendrez que ce modeste bourgeois ait pu traiter des affaires de son pays sans trop de désavantage avec un aussi grand ministre que Colbert, d aussi experts diplomates que .Messieurs de Ponij^onne et de
Croissy. Si vous eussiez interrogé le principal mobile de son activité, il l'aurait placé très haut et vous aurait répondu comme son compatriote, le jurisconsulte Barthélémy Lect, envoyé par la Seigneurie à St-Germain, précisément à la même époque et pour discuter de l'installation d'une chapelle catholique dans l'hôtel du résident :
c( Je loue Dieu, qui m'a fait la grâce de me <f conserver dans cette vocation tout autant et « beaucoup au delà de ce que je pourrais me « promettre de mon peu de bon sens et de ma «■ mémoire, mais il faut croire que, lorsqu'il « s'agit de la gloire de Dieu, il nous met dans « la bouche ce que nous avons à dire, quand « nous nous présentons devant les grands de la « terre. »
Une dernière joie fut réservée à Jacques Bordier pendant sa verte vieillesse, celle d'assister au mariage de sa fille aînée Madeleine avec son neveu Petitot, qui portait le prénom paternel de Jean et avait choisi la même profession artistique. La cérémonie, qui eut lieu en i683, fut une des dernières célébrées dans le temple de Charenton. D.ieu épargna au vaillant Huguenot la douleur d'assister à la ruine de toute son activité diplomatique. La mort le
prit à Blois dans une maison quil avait héritée de son beau-père Sulpice Cuper, en 1684, une année avant la révocation de TKdit de Nantes.
Le Conseil de Genève reconnut, par un dernier hommaoe, les longs services rendus par son habile et loyal serviteur. Nous lisons dans les Registres, en date du i *■■ septembre 1684.
« S'" Jacques Bordier, estant décédé en sa « maison à Bloys, a esté mis en délibération « si on doit tesmoigner à sa vefve la part « que le Conseil prend à son affliction, en con- « sidération des services qu'il a rendus à FEs- « tat. A esté ordonné à noble Jean Du Puy, « secrétaire d'Estat, d'escrire à la dite D"'" une « honeste lettre sur ce sujet, et la lettre a été « approuvée, et il a été trouvé quon pourroit « se servir du S*" Petitot, gendre du dit S' Bor- « dier, en nos aflfaires à la Cour. »
La copie de cette pièce n'existe pas aux Archives. D'après leur érudit et obligeant directeur, M. Dufour-Vernes, elle devait être fort courte et avoir été écrite séance tenante. Jean Petitot, qui avait succédé à son beau-père dans ses fonctions d'agent officiel de la République de Genève auprès du Cabinet de \ ersailles, remercia le Conseil, au nom de la tamillc i^or-
dier, par une lettre datée de Paris, 18 janvier i685, et adressée au secrétaire Du Puy.
« Monsieur, ayant attendu tousiours le des- « part de Monsieur notre cousin Bordier, a fay <f que i'ay demeuré si longtemps à vous remer- « cier de Thonneur que vous avez fait à ma c( tante Bordier, de la part de nos Seigneurs, « sur la mort de feu mon oncle, son mari. « Celle-cy vous supplie très - humblement , « Monsieur, de la part de toute sa famille, et « pour moy en particulier, de leur en faire mes « très humbles remerciements et les prier de « nous continuer en mémoire du deffunt Thon- « neur de leur bienveillance, puisque personne « ne peut être avec plus de respect et à vous « que je suis. Monsieur, vostre très-humble et « très obéissant serviteur.
J. Petitot, fils. »
Jacques Bordier avait laissé une nombreuse famille ' dont huit membres étaient déjà morts en bas-âge. Nous mentionnerons parmi ceux qui lui survécurent deux fils : Jean-Baptiste, né à Paris, le 3 décembre 1654, venu à Genève en 1690 pour ses études académiques, inscrit sur
'Théophile Dukour. yolice généalogique sur la famille Bordier, de Genève.
le livre du Recteur sous la dénomination de Johannes Baptista Bordierus Parisiensis, réfugié à Groningue, dans les Pays-Bas, en 1691 ; Etienne, né à Paris le 22 janvier i65j et cité dans un document en lôyS, et trois filles: Madeleine, née à Paris le 8 mai i658, épouse de son cousin germain. Jean Petitot, morte à Genève le 11 janvier ly^G; Anne, baptisée à Charenton le 29 octobre 1662, enfermée comme hérétique au For rFvcque en 1686 en même temps que son oncle Petitot, réfugiée à Genève où elle mourut célibataire le 17 mai i753; Marie, également prisonnière pour cause de religion et délivrée en décembre 1684 pour récompense de son abjuration momentanée, revenue à la foi de ses ancêtres après s'être réfugiée, en 1695, à Groningue, ainsi que son époux Théodore Le Roux de Rode. Nous les retrouvons tous deux fixés à Londres en 1716.
dier, par une lettre datée de Paris, 18 janvier i685, et adressée au secrétaire Du Puy. « Monsieur, ayant attendu tousiours le despart de Monsieur notre cousin Bordier, a fay que i'ay demeuré si longtemps à vous remercier de Thonneur que vous avez fait à ma tante Bordier, de la part de nos Seigneurs, sur la mort de feu mon oncle, son mari. Celle-cy vous supplie très - humblement , Monsieur, de la part de toute sa famille, et pour moy en particulier, de leur en faire mes très humbles remerciements et les prier de nous continuer en mémoire du deffunt l'honneur de leur bienveillance, puisque personne ne peut être avec plus de respect et à vous que je suis, Monsieur, vostre très-humble et très obéissant serviteur.
J. Petitot, fils. »
Jacques Bordier avait laissé une nombreuse famille ' dont huit membres étaient déjà morts en bas-âge. Nous mentionnerons parmi ceux qui lui survécurent deux fils : Jean-Baptiste, né à Paris, le 3 décembre 1654, venu à Genève en 1690 pour ses études académiques, inscrit sur
'Théophile Dufour. Notice généalogique sur la famille Bordier, de Genève.
le livre du llecteur sous la dénomination de Johannes Baptista Bordierus Parisiensis, réfugié à Groningue, dans les Pays-Bas, en 1691 ; Etienne, né à Paris le 22 janvier lôSy et cité dans un document en lôyS, et trois filles: Madeleine, née à Paris le 8 mai i658, épouse de son cousin germain. Jean Petitot, morte à Genève le 11 janvier 1736; Anne, baptisée à Charenton le 29 octobre 1662, enfermée comme hérétique au For TEvéque en 1686 en même temps que son oncle Petitot, réfugiée à Genève où elle mourut célibataire le 17 mai i753 ; Marie, également prisonnière pour cause de religion et délivrée en décembre 1684 pour récompense de son abjuration momentanée, revenue à la foi de ses ancêtres après s'être réfugiée, en 1695, à Groningue, ainsi que son époux Théodore Le Roux de Rode. Nous les retrouvons tous deux tixés à Londres en 1716.
« croire, que vous aurez aussi observé que vous « estes enfants d'un père, qui n'a rien épargné, « suivant son pouvoir, à subvenir à toutes les « choses nécessaires pour vostre entretien et « vostre éducation ; en quoy vous devez reco- « gnoistre la grâce que Dieu vous a faite. Je « ne puis vrayment vous laisser que peu de « biens selon le monde, mais je vous laisse « pour héritage Talliance de Dieu et sa béné- « diction.
« Ne soyez point convoiteux des richesses de « ce monde et ne faites pas cas des hommes, « selon qu'ils sont riches, mais selon qu'ils sont « vertueux. Cette convoitise est la peste des « esprits et la racine de tous maux; c'est une « sangsue insatiable qui ne dit jamais : C'est « assez. La nature se contente de peu et la piété « encore de moins; mais la convoitise n'a point « de tin. Les biens de ce monde sont une glace « qui ne porte pas et se fond entre les mains. « La fallace des richesses enveloppe plusieurs « et les perd. Le monde passe et ses convoite tises, mais, qui faict les volontés de Dieu, « demeure éternellement. Soyez donc sainte- « ment avaricieux, amassans en théorie de « bonnes œuvres qui vous suivront, quand vous « sortirez de ce monde. Et combien que vous
HORTENSE MaNCINI
Anne de Gonzague
CoUclIU'h jii Lituvrc.
Phot. Giraudon, Paris.
Phototypie Sadag.
« soyez pauvres, ne laissez pas de donner « Taumosne, car Dieu ne regarde pas tant à « la grandeur du don, qu'il regarde de com- « bien il est pris, et à la charité sans feintise (( et par laquelle l'homme craignant Dieu croit « recevoir, quand il donne, et estime qu'il y a un « trrand oain en la diminution de son aroent, « pour ce que Jésus-Christ se constitue débite teur de nos aumosnes et que, celuy qui donne « au pauvre, preste à usure à Dieu. Par ce « moyen vous vous acquérez toute l'amasse de « vos biens et l'usage en deviendra légitime, de « même que, sous l'Ancien Testament, toute la « récoite de l'année étoit consacrée par les pré- '( mices.
« P^n matière de biens de ce monde, ne vous « comparez point avec de plus riches que vous, « de peur de devenir envieux. Comparez-vous « plutôt avec ceux qui sont plus pauvres que « vous, afin que vous ayez sujet de rendre « grâces à Dieu, de ce qu'il vous traite plus « doucement qu'eux et avec plus d'abondance, « mais, en matière de vertu, de sagesse et de « sçavoir, comparez-vous avec ceux qui sont « meilleurs que vous, afin de vous humilier, et " taschez de vous conformer à leur exemple. »
Les gains commerciaux de Petitot furent en
effet affectés à Téducation et à lentretien de sa très nombreuse famille. Marguerite Guper ne lui avait pas donné moins de dix-sept enfants, dont la dernière, Marie, naquit le 14 juin 1674, Tannée même où fut entrepris le Journal. Les foyers abondamment bénis ne furent point rares à Genève pendant le XVII™' et le XVIII"^^' siècles. Si je feuillette le Jubilé de famille, j'y rencontre un cousin de Jacques, Guillaume, né en 1669, époux en 1706 d'une belle et forte femme, Olympe de Cboudens. dont la vigueur et les charmes ne furent point altérés, à en juger son portrait, par la venue successive de dix-sept héritiers. Ainsi procédaient gaillardement nos pères dans le bon vieux temps.
La Qrénéalooie de Petitot a été établie soit par Henri Bordier dans la deuxième édition de la France Protestante, article Bazin, soit par M. Louis Dufour-Vernes, dans la Descendance genevoise de la Mère Royaume. De ses quatre fils à nous connus, laîné, Jean, né à Blois le 2 janvier i652, agent de la République à Paris après la mort de son beau-père Jacques Bordier, vécut depuis la Révocation, soit à Genève, soit à Londres; le deuxième. Paul, dit Petitot de la Place, fit sa carrière militaire en France dans le rémment suisse de
Zurlaubcn: le troisicmc, Ksticnnc, s'établit à Genève; le quatrième, François, partagea la captivité de S(Mi père, raccompagna dans sa fuite hors de France, émigra en Irlande et testa à Dublin par un acte daté du i*"' octobre lySS. Parmi les cinq lilles de Petitot, Charlotte, Anne-Madeleine et xMarie épousèrent respectivement Auguste de .laspoix, écuycr. Jean- Louis Farmande, .Tean Bazin de Fimeville. Deux autres, Jeanne et Madeleine, sont simplement nommées sans indication plus précise. Les autres enfants durent mourir en bas-âge. Les Petitot, Larmande et Bazin s'allièrent, par une série de mariages, aux familles genevoises ou suisses de May, de Rameru, Lasserre, Sautter, de la Rive. Guigner de Prangins. Fatio de Duillier.
Revenons au Joiinial. Les réformés français du XVH'"'' siècle, malgré les fortunes considérables amassées par quelques-uns d'entre eux, vivaient néanmoins dans une situation des plus instables, à cause des taxes et des confiscations arbitraires, dont ils étaient sans cesse menacés par le gouvernement. L'étroite solidarité, qui les unissait entre eux, comme les membres dune seule et même famille, leur imposait de lourdes charges pécuniaires, car
ils exerçaient joyeusement la bienfaisance sous toutes ses formes et pratiquaient, en particulier, la plus large hospitalité à Tégard des indigents, des spoliés, des proscrits. Il nous plaît de citer sur ce point un témoignage significatif, puisqu'il émane d'un adversaire déclaré :
« La pauvreté parmi nos hérétiques, » affirme en eflfet Bourdaloue, » n'était ni négligée ni « délaissée. Il y avait entre eux non seulement « de la charité, mais de la police et de la « règle dans la pratique de la charité. Soyons « de bonne foi et ne leur refusons pas la jus- « tice qui leur est due. En certaines choses ils « nous ont dépassés. Ils ont eu de Térudition, « de la science. Ils ont été charitables envers {( les pauvres, sévères dans leur morale. »
Nous ne vivons pas assez intimement, par la pensée et par le cœur, avec nos pères spirituels, nous ne maintenons pas, avec une assez jalouse sollicitude, les liens d'une étroite et pieuse solidarité. Considérons les écrivains religieux du grand siècle. Les catholiques cultivés n'en dédaignent pas aujourd'hui la lecture. Si M"''' de Sévigné goûtait un égal plaisir dans la société d'Arnauld et.de Bourdaloue, son héritière au XIX""^ siècle pour la franchise primesautière et la grâce épistolaire. M'"" de Rému-
sat, soutenait de brillantes joutes avec son fils en Thonncur de Du Ouet et de Quesnel. Un critique aussi ralHné que Sylvestre de Sacy se plaisait à relire, chaque année, le Grand Carême de iMassillon dans un exemplaire relié en maroquin rouge, de la belle édition publiée en iSiopar Renouard. « Chacun, » dit-il avec un charme exquis, « a sa dévotion d'inclination « et de préférence. La mienne, que je ne « donne pas pour la meilleure, est de méditer (( le plus littérairement que je puis et de pro- « fiter de toutes les fêtes de Tannée pour re- « lire, tantôt quelques bonnes pages de Xi- « cole, tantôt un sermon de la vieille chaire « française, illustrée par les grands orateurs « du XM!™'' siècle. »
Pourquoi n'en agirions-nous pas de môme avec nos classiques huguenots et ne nouerionsnous pas solide connaissance avec Claude, Saurin, Du Bosc, Jurieu, Superville? Pourquoi surtout ne remonterions-nous pas à Tépoque créatrice et n'entretiendrions-nous pas un commerce régulier avec Calvin et Viret, Duplessis- Mornay et Hotman. Agrippa d'Aubigné et Théodore de Bèze ? Si l'occasion ou le loisir nous manquaient pour les lire dans les éditions originales, imprimées sur un beau et fort pa-
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pier, pourvues de vastes marges, superbement reliées, distinguées par une exécution typographique irréprochable et, mérite supérieur à tous les autres, parvenues jusqu'à nous dans un nombre rarissime d'exemplaires, nous pourrions tout au moins en prendre un attrayant aperçu dans les ingénieuses et substantielles études qui lui ont été consacrées par Sayous et Vinet. Mon excellent maître, Etienne Chastel, me racontait un jour que son ami et collègue, Edouard Diodati, employa une semaine de Pâques à parcourir une volumineuse collection de prédicateurs qui occupait les rayons de sa bibliothèque alignés vis-à-vis de son fauteuil. Jamais vacances, au dire de l'honorable professeur, ne se passèrent plus agréablement. Edmond Scherer a eu tort, lorsqu'il a prétendu, dans une boutade répétée à satiété par les incrédules littéraires de bas étage, que le sermon était un genre faux. J'en connais, sans sortir de la période contemporaine, plusieurs recueils, aussi remarquables par la vigueur des pensées et la justesse des observations que par la netteté de la méthode et la correction du style.
Quant aux pièces historiques, quant à ces opuscules dont l'origine doit être cherchée
dans un acte de foi et non dans un vain exercice de rhétorique : la Confession sur les principaux Points de la Foi Chrestienne, présentés à la Cour du Parlement de Paris par Anne du Bourg, conseiller de la dite Cour, estant pour lors prisonnier pour la déjjénce de la Parolle de Dieu, les histoires des Souffrances des bienheureux Martyrs; Jean Bion, Isaac Le Fèvre, Pierre Néau, Louis de Marolles ; les Mémoires d'uji Protestant condamné aux s^alères de France, par Marteilhe de Rergerac : la Lettre Apologétique du pasteur Claude Brousson à l'intendant du Lanouedoc Basvillc, la Relation des principaux événements qui sont arrivés à la Religion protestante depuis la Révocation jusqu'en i'j2S, par Pierre Corteiz. nous croirions leur faire injure, en déclarant qu'ils l'emportent pour l'intérêt dramatique sur les fictions les plus émouvantes et les plus habiles. Nous dirons seulement qu'après la Bible nous ne connaissons pas de lecture plus édifiante et plus réconfortante.
he Journal de Petitot évoque, avec une scrupuleuse exactitude, rimai::^ede ces bouri^eois du XVII"''' siècle, qui, en France, ne suivirent point la noblesse dans son retour intéressé à l'ancien culte, mais restèrent lidèles aux crovances
évangéliques, en dépit de toutes les sollicitations, comme de toutes les menaces, tandis qu'à Genève ils défendirent, avec une opiniâtre bravoure, leur indépendance territoriale et maintinrent leurs franchises civiques au prix des plus rudes sacrifices. Certains de leurs descendants, lancés à pleines voiles dans les eaux du libéralisme humanitaire, croient se montrer perspicaces, vis-à-vis d'une démocratie agressive, par la répudiation dédaigneuse ou timide d'un illustre passé. Nous rendons volontiers hommage à la sincérité et à l'éloquence de quelques-uns des coryphées du Néo- Christianisme social, mais nous les tenons pour les victimes des plus dangereuses illusions, lorsqu'ils se flattent, en prêtant imprudemment les mains à une révolution économique, de ramener au sentiment relipfieux un radicalisme foncièrement incrédule. Si, au lieu de se laisser séduire par des phrases sonores et de fallacieuses hypothèses, ils étaient capables d'accorder quelque attention aux enseignements de l'histoire, ils sauraient que, chez les nations, qui se sont volontairement soumises à la bienfaisante discipline de la Réforme, il se forma ou se consolida un tiers état instruit, laborieux, sévère dans ses mœurs, dévoué dans
raccomplissemcnt de ses devoirs. Si varié que soit aujourd luii leur organisme politique, toutes, la Suisse comme la Hollande, TAnoleterre comme rAllemaii"ne, les Etats-Unis comme les pays Scandinaves, ont marché, d'une allure ferme et sage, sur la route du progrès et ont vu continuellement s'accroître la somme de leurs libertés, tandis que les peuples, qui nont pas réussi à s'affranchir du joug de Rome, demeurent condamnés à une agitation stérile, ballottés comme ils le sont sans cesse entre le despotisme et lanarchie.
Les dilTérentes vertus recommandées par Petitot à sa famille, vertus pratiquées par lui dans toute leur étendue et non pas seulement célébrées du bout des lèvres, découlent des Saintes Ecritures, comme le fleuve de sa source. Ea Bible fut, en effet, pour lui comnie pour les Huguenots de France, les Puritains d'Ecosse et tous les autres fils spirituels de Calvin, le livre par excellence, le seul qui instruit et redresse, fortifie et console, le seul qui, selon la promesse de l'Apôtre, engendre la foi, inspire la charité et communique l'espoir. Cette fidélité est d'autant plus méritoire chez un artiste, que son métier exposait à toutes les séductions mondaines, au peintre attitré de la du-
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chesse de la Vallière, de la marquise de Montespan et de toutes les grandes dames de la cour de Louis XIV.
Nous aimons à nous représenter Bordier et Petitot le soir, après le travail de Tatelier, dans leurs vieilles maisons de Paris ou de Blois. Dans la grande salle, à la place d'honneur, figure la Bible, probablement un vénérable in-folio emporté de Genève, de façon à ce que le lien religieux fut toujours gardé avec la mère patrie, et sorti des presses de François Perrin ou de François Jaquy, des de Tournes ou des Estienne.
Que Texemplaire portât la vignette du semeur ou du guerrier armé du glaive de l'esprit, de l'olivier ou de la porte étroite, ou quil affectât la forme plus commode et plus élégante de rin-8° choisie par Mathieu Berjon en i6o5, le contenu demeurait identique : après les Saintes Ecritures venaient les Psaumes de David, mis en rimes françoises par Clément Marot et Théodore de Besze ; la Forme des Prières Ecclésiastiques avec la Manière d'administrer les Sacremens et célébrer le Mariaofe et la Visitation des Malades ; le Catéchisme, c'est-à-dire le Formulaire d'instruire les Enfans enlaChrestienté, fait en manière de Dialoo^ue oii le Mi-
nistre intcrroguc et TEnfant respond : la Confession de Foy faite d"un commun accord par les François qui désirent vivre selon la pureté de rFvanoile de nostre Seioneur Jésus Christ. La première page portait toujours également la même suscription : la Bible qui est toute la Sainte Flscriturc du vieil et du nouveau Testament, autrement TAncienne et la Nouvelle Alliance, le tout reveu et conféré sur les textes hébrieu et grec par les Pasteurs et Professeurs de rEo;lise de Genève.
Peut-être les deux amis se servaient-ils. pour leurs lectures quotidiennes, d'une édition en trois volumes in- 12", dite de Cbarenton, imprimée par Pierre Des Hayes en i652 et ayant comme illustration un temple, sur le frontispice duquel apparaît, en lettres hébraïques, le nom de Jahweh, tandis que, de chaque côté, se dressent les statues de la Foi et de la Charité. Le libraire Antoine Cellier tenait boutique à Paris, rue de la Harpe, aux Gands Couronnes, près la Rose Rouge. Genève ne possédait pas en effet le monopole des impressions bibliques. De nombreuses éditions du Saint-Livre parurent dans diverses villes de France pendant le XVI'"'-' et le XMI'"^' siècles, ce qui atteste à la fois le zèle pieux des lecteurs et l'activité pros-
père des typographes. J'en trouve une donnée par Loys Rabier, à Orléans, qui joua un rôle si important dans les guerres de Religion, une deuxième par Jérôme Haultin, à La Rochelle, la dernière place de sûreté conservée par les Huguenots, une troisième par Jean Jannon, à Sedan, siège d'une académie théologique célèbre et qui jouit d'une indépendance relative sous les princes de Bouillon. Le petit format de cette dernière convenait tout particulièrement à des fidèles obligés sans cesse, pour échapper aux galères, de prendre la route de Texil.
Petitot continue dans son journal l'instruction morale, qu'en Protestant convaincu, il avait donnée à sa famille avec une sollicitude éclairée et un zèle infatigable.
« Quand vous serez avancés en âge, ayans « des enfans, vous devez conduire vos familles « avec piété et prudence, vous donnant de « garde de faire ou dire devant eux chose, en « laquelle Dieu seroit offensé. Sans doute ils se « formeroyent sur vostre exemple. Il n'y a rien « qui s'imprime si avant dans les esprits « tendres que ce qu'ils ont veu ou ouï dire à « leurs père et mère. Il faut que les enseigne- « mens entrent les premiers, qui doivent de- (1 meurer les derniers. Nous empeschons nos
« enfans d'estrc oauchers, mais il vaudroit « beaucoup mieux les former à estre droituriers « en leur conversation ; plusieurs forment la « contenance de leurs enfans, sans former leur « conscience à la piété et à la vertu. Plusieurs rt travaillent à amasser du bien à leurs enfans, « mais ils ne leur enseig^nent pas à se servir de « ces biens, comme il faut, et à les perdre vo- « lontiers pour la cause de Dieu.
« Surtout il est nécessaire d'imprimer dans « les esprits des enfans la haine du mensonge, « car le mensonge sert de couverture à tous les « autres vices. L'Apostre disant : «Dépouillez le « mensonge», parle du mensonge comme dun « manteau. Celuy qui s'astreint à ne mentir « jamais, s'abstiendra de toutes actions quil « faudroit couvrir en mentant; par ce moyen, « en chassant un vice de l'esprit de vos enfans, « vous chasserez tous les autres. Combien c'est « une chose excellente d'estre véritable en ses « paroles, l'Escriture le montre en ce que, fort « souvent, sous le mot de vérité, elle comprend « toutes les vertus.
« Il faut aussi tascher de rabattre l'orgueil « de vos enfans, car, de tous les vices, l'orgueil « est le plus naturel et où l'homme a une plus « forte inclination. C'est un excès de l'amour
« de soy-mesme. Ce vice rend les enfans re- « belles et secouant le joug de toutes sortes de « sujettions.
« Il faut empescher les enfans d'estre oisifs. « Par Toisivité les esprits s'engourdissent, et le « corps se relasche d'une paralysie volontaire, « et ce mal va tousiours en croissant. Les « hommes oisifs deviennent pervers et insolens, « comme chevaux trop reposés qui deviennent « indomtables.
« Il les faut aussy nourrir sobrement. Ils en « seront plus vigoureux et propres au travail ; « s'ils tombent en pauvreté, ils seront accou- « tumés à se passer de peu.
« En général, pour chacun de vous, mes « enfans, fils et filles, que Dieu appellera en « état de père et de mère de famille, banissez « de votre maison toute mauvaise action, qu'il n'y « ait rien chez vous qui soit injustement acquis, « Il vaut mieux vivre d'aumosne que de rapine, « perdre plutôt que de gagner injustement.
« Aimez-vous les uns les autres ; c'est l'en- « seignement de nostre Seigneur. Aimez et « honorez la personne qui m'est si chère, avec « laquelle j'ay vescu en grande concorde et qui « m'a tousjours esté en grande consolation et à « vostre égard vrayement bonne mère. «
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Le culte domestique était régulièreinent célébré à cette époque ilans toutes les maisons huguenotes et suppléait fréquemment aux services publics en temps de persécution. Si fort qu'illestimàt, Petitot lui préférait, pour la nourriture de sa piété si simple et si mâle, les entretiens intimes avec son Père Céleste.
« \'ous obtiendrez de Dieu ces grâces, si vous « les lui demandez par prières assiduelles. « L'homme qui aime Dieu prend grand plaisir » à parler à Luy. C'est un des grands eifets de « la bonté de Dieu, qui, comme il daigne parler « à nous par sa Parole, aussi il veut que nous « parlions à Luy par nos prières et nous promet « de les exaucer.
« Par les prières, je n'entens pas seulement « les prières du soir et du matin qui se font « dans les familles, mais j'entens principale- « ment celles qui se font en secret, c]ui sont « poussées avec ardeur et suggérées par la <( nécessité, esquelles un homme, craignant '( Dieu, répand sans témoins devant Luy ses « larmes et verse ses soupirs dans le sein de •( son I^ère.
« Telles prières fréquentes obligent l'homme «< à vivre saintement et à cheminer en la " crainte de Dieu. Car tout ainsv que ceux
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« qui ont rhonneur de parler souvent aux " grands de ce monde, s'habillent honneste- « ment, ainsi celuy qui par ses prières se pré- " sente souvent à Dieu, qui est le Roy des rois, H se sent obligé à se présenter à Luy en état « décent et avec un cœur vuide d'orofueil, de « haine et mauvaise convoitise, qui est le « conseil de TApôtre d'élever à Dieu nos mains « pures, sans ire et sans contention. Il n'est pas « croyable, que celuy, qui, avec une vraye « humilité, a demandé à Dieu la grâce de vivre « saintement, se veuille incontinent porter à des « actions contraires à ce qu'il a demandé.
« Faites qu'en vos familles la lecture de l'Es- « criture soit ordinaire, que les louanges de « Dieu y retentissent, que la prière y soit « comme le parfum du soir et du matin , que '< vostre porte ne soit point fermée au pauvre, « ny vostre oreille au cry de l'affligé. Si vous '< invitez quelqu'un à vostre table, suivez le « conseil du Seigneur, qui veut que nous invi- « tions plutôt les pauvres que ceux qui nous c< peuvent rendre la pareille.
« Que vos enfans soyent instruicts en la « vraye religion par l'Escriture, afin qu'ils « soyent prests à ceux qui, par raisons ou par « menaces, les voudroyent détourner de Sa pro-
M. M. A mi: I'K Skvicnk
MaI)AMK hh: Maintknon
Collection du Louvre.
Pliol. Giraudon. Paris
Photolypio Sadag.
« fession. Il faut que, sortans de chez vous, ils « soyent munis de forts préservatifs contre la « contagion courante des vices et des erreurs. « En un mot, il faut que vos familles soient de (( petites P^glises, et vos maisons comme de « petits temples, où Dieu soit soigneusement « bervy,. »
Les recommandations, adressées par Petitot à sa famille pour la pratique des différentes vertus, sont empreintes du pur esprit évangélique.
« Tous vos soucis doivent se tourner vers le « soleil de Dieu. Soumettez-vous à la conduite « de sa Providence. Reposez-vous en ses pro- « messes, esjouissez-vous en son amour : il « n'abandonne point ceux qui le craignent.
« Le commencement, mesme toute la subs- « tance de la vraye sagesse, c'est la crainte de « Dieu. Considérez que Dieu vous regarde « tous les iours, qu'il sonde le secret des « cœurs, qu'il est iuge de nos actions et que « rien ne Luy est caché.
« Fondez en Luy seul vostre espérance, que « sa grâce et son amour soient vostre consola- « tion. Aimez ce que Dieu a fait, c'cst-à-diie « ses œuvres, et faites ce qu'il ayme. c'est-à- <( dire ses commandemens. Nous sommes icy « estrangers et passants.
« Le luxe de ce monde ressemble aux espines a fleuries : les fleurs tombent, mais les espines « demeurent, lesquelles toutes fois Dieu rend « salutaires à ceux qui le craignent et qui se « fient en Luy.
'( La bonne conscience aussy est un des « principaux fondemens de la joye et du repos « d'esprit. Si vous cheminez en bonne cons- « cience et faites à autruv, comme vous vou- « driez qu'on vous fist, vous jouirez d'un « grand repos.
« Car vous ne serez point en peine de vous « contrefaire par mensonges et mauvais arti- « lices, vous ne serez pas de ceux qui ont « la langue plus longue que les mains, qui « promettent et ne font pas, qui ne disent ja- « mais ce qu'ils font et ne font jamais ce qu'ils « disent, et, ayant bonne conscience, vous pré- « senterez à Dieu vos prières avec franchise et « sainte '^liberté, vous marcherez la teste levée « entre les hommes, pour ce que vous ne « craindrez plus que rien vous estre injuste- « ment reproché.
f( Si on vous faict tort, vous aurez votre « conscience et la fiartce en Dieu pour vostre « consolation. La conscience ne vous donnera '( point de coups de géhenne, ni de remords.
« quand la mort vous adjournera pour com- '< paroistre devant le siège judicial de Dieu. <( Nul n'a la paix avec soy-mesme, s'il ne la « premièrement avec Dieu.
« Soyez débonnaires et affables, et non con- « tentieux, soyez officieux envers tous, mais « familiers et intimes avec peu de personnes, « et qui soyent vertueuses, desquelles Texem- « pie vous serve et Tamitié vous soit en con- « solation.
« Ne soyez point vindicatifs. Vengez-vous, « des mauvaises paroles qu'on vous aura dites, « par de bonnes actions ; suivant le conseil du « Seigneur, rendez le bien pour le mal et bé- « nissez ceux qui vous maudissent et outra- « gent. Détournans vos yeux de ceux qui vous « offensent, regardez à Dieu qui se sert d'eux « pour vous éprouver et humilier. Ce sont des « verges en la main de vostre Père Céleste. « lesquelles nous ne devons pas Luy arracher « de sa main. Et puisque Dieu s'appelle Luy- « mesme le Dieu des vengeances, pourquoy « voudrions-nous, en nous vengeant nous- « mesmes, usurper sa charge et enjamber sur « son autorité ?
« Ne soyez point vaniteux, ny grands par- « leurs : les tonneaux vides retentissent plus
« que les pleins. Soyez parés d'humilité, reco- « gnoissant vos imperfections et la corruption « de vostre nature incline à mal ; considérez « la brièveté de vos jours et la fragilité de vos « corps, laquelle Dieu vous a faict sentir par « plusieurs maladies, qui sont autant d'ajour- « nemens. Vos corps sont une maison hran- « lante dont il faudra bientôt déloger.
« L'envie est un mal général, une peste qui « infecte le genre humain; un vice qui ronge « le cœur, qui seiche les os, qui punit juste- « ment ceux qui se sont entachés. C'est un « vice qui s'oppose tacitement à Dieu, car il « trouve mauvais le partage que Dieu a faict « et voudroit qu'il distribuast autrement ses « bénédictions. Le lustre de la louange d'au- « truy ofFence la veue de l'envieux. Il tord et « tourne à mal les meilleures actions. Fuyez ce « vice et, quand vostre prochain tombera en « quelque faute, diminuez et excusez tout ce « qui pourra être excusé. Charité couvre mul- <( titude de péchés. »
A ces recommandations inspirées par le plus haut idéal religieux, en succèdent d'autres, qui trahissent le négociant avisé, où perce le bon sens inné chez tout bourgeois de la vieille Genève.
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« A ces conseils auxquels la piété et nature « vous oblige, il faut joindre les conseils de « prudence, sans laquelle les meilleures ac- « lions sont souvent inutilles et quelquefois « nuisibles. Cette prudence enseygne à faire « choix d'amis, à mesnager le temps et em- « poigner les occasions, à mesurer ses forces M et reigler sa dépense selon ses moyens, à « parler peu. mais à propos sur tout, à ne <i mentir jamais, mais à ne dire pas tousiours « toute la vérité et à se taire.
« Cette mesme prudence enseigne à n'estre « point trop curieux et enquéreurs des affaires « d'autruy, et à ne se point rendre juges des « actions de nos prochains qui sont sujettes à « interprétation.
" L'homme prudent gouverne ses affaires « par ordre et sans confusion, en sorte qu'il « n"y ait ny meuble, ny livre, ny papier, ny « aucune chose qui serve, qui n'ait sa place et « qu'on ne trouve aisément. En toutes ses al- « lurcs il se propose un certain but et ne tire « pointa coup perdu.
« Cette mesme prudence incite l'homme à « travailler, à fuir la négligence et le temps « perdu, qui ne se retrouve jamais et aussy à « ne point précipiter le travail, qui est se
« tourmenter sans avancer. 11 est des esprits « qui se hastent trop, comme des eaux rapides « qui ne sont jamais claires.
« Travaillez à vostre vocation, sans bruit, « remettant les événements sur la prudence « de Dieu, le suppliant que, parmy les confu- K sions civiles, son Eglise soit conservée et « son pur service maintenu. Ne soyez point « trop austères en vostre vie, ny trop délicats « et curieux. Comme il ne faut pas donner à « nos corps des choses superflues, aussi il ne « faut pas leur refuser les choses nécessaires. »
L'idée dominante du Journal est celle d'une soumission joyeuse aux décrets de la Providence, si contraires qu'ils puissent être à nos plus chers désirs. Et ici nous saisissons Tinlluence souveraine exercée, par le dogme de la Prédestination, sur Petitot comme sur tous les fidèles disciples de Calvin. Contradiction étrange en apparence, insoluble en théorie, mais qui n'affectait en rien la pratique! Les mêmes hommes, qui se courbaient sans murmurer devant la volonté du Très-Haut, relevaient la tête après cet acte d'obéissance, se lançaient, dans les plus audacieuses entreprises, avec la certitude absolue de la réussite et affrontaient avec une tenace énergie les plus
redoutables périls. Le fait historique est incontestable, si subtiles et si variées que puissent être les explications fournies par les différentes écoles théologiques. Petitot se montra le digne frère, par l'esprit, des soldats huguenots, qui entonnaient dune voix mâle leurs vieux psaumes après la victoire comme après la défaite, au lendemain de Coutras et d'Ivry comme de Jarnac et de Moncontour, des Gueux de Hollande qui bravaient sur terre et sur mer toutes les forces de Philippe II et préféraient voir leur pays inondé par la rupture des digues et l'invasion de l'océan, plutôt que souillé par la perte de ses franchises séculaires et l'établissement de l'Inquisition, des Puritains qui, après avoir été ballottés pendant de longues semaines sur la Fleur de Mai, s'agenouillèrent en débarquant sur le rocher de Plymouth et, sûrs désormais de l'assistance divine, se lancèrent avec une calme hardiesse au travers des forêts des Alleghanys et des solitudes du Far West. « Ayant tant de subjects de vous esjouir en « Dieu, ne vous abandonnez point à la triste tesse ; car, pourquoy quelques incommodités, « que vous souffrez ou en vos corps ou en vos « affaires, aurovent-elles plus de force de vous u attrister, que la grâce de Dieu, et voslre
adoption en Jésus Christ, et Tespérance du salut n'ont de force à vous resjouir et entretenir votre esprit en bonne assiette, veu que ces incommodités passent en peu de temps et que Dieu les rend profitables et change les maux en remède ? mais la grâce de Dieu et les effects de son amour demeurent à perpétuité. Il y a grand nombre de personnes qui sont incapables dejoye, qui sont lasses d'estre à leur aise, qui ont tousiours les espricts penchans vers les choses futures, pour ce qu'ils sont dégoûtés des choses présentes. Ils taschent tousiours de changer de condition, mais ils se trouvent tousiours plus mal en la dernière.
« Pour faire que vous jouissiez d'une vraye joye et possédiez un vray contentement d'esprit, il y a deux moyens, assavoir la fiance en Dieu et l'intéo^rité de conscience.
« Pour dormir doucement, il n'y a point d'oreiller plus doux que de remettre ses soucis et ses craintes sur la projndance de Dieu. Il veille pour nous pendant que nous dormons. Il nous couvre de sa main, Luy qui n'a point épargné son propre Fils, mais Ta livré à la mort pour nous. Comment ne nous élargiroit-il pas aussi toutes choses avec Luy ?
« Par vostre chagrin et souci vous ne pourriez
« d'un cheveu blanc en faire un noir, mais vous
« pourriez bien de plusieurs cheveux noirs en
« faire plusieurs blancs. Dieu ayme une pro-
« bité gave, une joye non insolente, une sim-
« plicité prudente, une piété franche et sans
« feintise, qui ne tasche point de complaire aux
« hommes mais à Dieu, par laquelle un homme
« est bien au dedans et au dehors.
« La sage providence qui conduit toutes
« choses m'a appelé ailleurs ' et m'a ramené icy
« au train de mon travail ordinaire, où j'ay
« reçu une infinité de grâces d'en haut, dont je
« te remercie, o Dieu mon Père. Tu m'as ac-
« cordé la demande du sage, ne m'ayant donné
« ny pauvreté ny richesse. Tu m'as, avec la
« femme et le nombre d'enfans qu'il ta plu me
« donner en ta bénédiction, fait avec paix
« heureusement passer mes jours jusques icy.
« Tu les a tous faicts et rendus exempts des
«( intirmitcz du corps et de l'esprit, à quoy la
« nature humaine est sujette. Tu m'as prolongé
« mes jours en leur faveur, et de plus, comme
« une chose non attendue en mon aage, tu m'as
»« extraordinairemcnt favorisé, en me conti-
' D'Angleterre en IVance.
— lyo —
« nuant encore les moyens d'exercer mon art « avec quelque facilité, en la compagnie de la « personne liée avec moy d'amitié et d'asso- « dation dès environ un demy siècle, sans avoir « aucune mésintelligence ni division entre « nous.
« Enfin toute ma vie n'a été qu'une suitte de « bénédictions reçeues de mon Dieu. Ce n'est « pas que jaye esté exempt de quelques afflic- « tions en mon propre corps et en ma famille, « mais je tiens que ses chàtimens sont du « nombre de ses bénédictions et même des « principales et des plus nécessaires pour le <i salut ; j'en diray icy quelques-unes des plus (< remarquables pour faire voir la bonté, la pro- « tection et les grâces de Dieu envers moy.
« J'ay en ma jeunesse esté tiré des eaux du « milieu de la rivière de Seyne et au milieu de « la nuit, où je me suis vu sans aucune resw source d'espérance, par conséquent fort dis- « posé à y perdre la vie. J'ay esté sur mer en « attendant le moment d'y faire noffrage et d'y '( périr. J'ay esté plus de deux années consécu- « tives dans les inquiétudes et craintes perpé- « tuelles de tomber dans une dernière ruine, « avec toute ma famille, sur une affaire dont « l'issue a esté heureuse. J'ay esté en un mesme
— lyi —
« instant jette deux fois par terre, par un tour- « billon extraordinairement tempétueux, une « infinité de tuilles tombées sur moy et à mes « environs, qui me mirent hors du pouvoir de (( me rellever et hors d'espoir déchapper entre <( les bras de la mort où je me voyais ; couvert « de sang, je fus ramené. J'ay esté guéry de « deux playes à la tétc visiblement mortelles « causées par un chute de carrosse en Taage de « soixante-dix ans. p]t jay esté affligé en ma « famille par un mariage, j"avouc trop précipi- « tamment fait.
« C"est là à peu près le petit détail des pros- « péritez et des adversitez, qui m'ont esté cn- « voyées de la main d'en haut, et une confession « et reconnaissance sincère des bienfaits reçus « de m(jn Dieu pour Luy en donner gloire et « pour mieux adorer sa divine providence « envers moy, qui ne dois jamais oublier aucun « de ses bienfaits, mais qui dois redire le « Pseaume 48"^^
rt Puisque Jésus Christ nous prépare aux « afflictions pour sa parolle, nous disant j)ar « son apostre que quiconque vivra selon piété, « soulirira persécution et que. par plusieurs « oppressions, il nous faut rentrer au royaume « des cieux, si Dieu vous appelle à telles
« épreuves, vous devez prendre à grand hon- « neur de porter la croix après le Sauveur. C'est « un opprobre honorable que de porter en son « corps les flétrissures du Seigneur Jésus. Par « ce chemin, le Fils de Dieu et tant de martyrs « sont entrés en la gloire céleste et nous ont « frayé ce chemin, tant de fidèles témoins ont « signé de leur sang la doctrine de TEvangille. « C'est une perte lucrative que de perdre les « biens corporels pour Celuy qui nous a acquis « un royaume éternel. Refuserions-nous de ré- « pandre des larmes pour Celuy qui a répandu « son sang pour nostre salut ?
« Je n"ay pas esté soigneux de visiter Taffligé « ni esté prompt à secourir l'indigent, mes « aumosnes ont été chiches et mes compassions « dures, et j'ay souvent fuy les objets tristes, de « peur de m'attrister, lors même que j'aurois pu « apporter quelqualégement et consolation. Je « n'amèneray pas icy la dureté du temps, « quelque affliction domestique, la multitude « de mes enfans, la prévoyance des maux à « venir, qui sont choses qui restraignent ordi- « nairement la charité et divertissent les au- « mônes, je n'alléguerày pas non plus l'assi- « duité qui est requise en mon travail ordinaire, « qui ne m'a permis de m'en bien acquitter et
« m"a fait obniettre plusieurs choses néces- « saires. Plutost je te donnerai gloire, o mon '' Dieu, en m'humiliant et confessant franche- « ment que ces deffauts provenoient de crainte '( d'avoir faute et d'une défiance ingrate à ta <( bonté, vu que Tu mas fait sentir en ce pais « tant d'effets de ton soin paternel, que je « devois conserver une assurance pour l'avenir, « car chez moi l'huile de la fiollc ni la farine « du coifm n'ont failly, ainsy je devois trace vailler, mieux que je n'ay fait, après le pain « qui est permanent en vie éternelle.
« Tu m'as fait sentir ta puissance, me don- « nant la force et la facilité de supporter, « l'espace d'environ dix-huit mois, des indispose sitions qui m'ont affligé, obligé finalement de « quitter ma famille, mon travail et mes « affaires, pour chercher en divers endroits de « la campagne, chez mes amis, le moyen de me « procurer la santé et me remettre comme « avant, qui est ce que Dieu m'a accordé.
« Cela même, que je subsiste encore après « différentes épreuves et en un aage si avancé, « comme est celuy que j'ay de soixante-quinze « ans passés avec un tempérament assez foible, « n'est-ce pas un effet de ta puissance et de ta « bonté ? Je ne me réveille jamais de mon
« dormir que je ne sois ébay de me voir encore « au monde. Les prières ardantes, que je lui « adresse à présent, ne regardent ni le monde « ni sa vanité, mais bien sa gloire et le salut de « ma famille affligée en Fun des miens, pour « n'avoir pas, sur un mariage, assez consulté « TEvangile qui nous envoyé à la prudence du « serpent. Etant rassasié de jours et touchant « bientôt soixante-seize ans, je désire d'estre « dissous pour estre avec Christ. Que faisons- « nous icy-bas, sinon voir, avec sensible dé- « plaisir, des sujets qui nous remplissent d"af- « fliction, ton Eglise foulée aux pieds de tes « ennemis, tes temples et tes autels démolis et « rasés, tes troupeaux et pasteurs épars et dis- « sipés, ton Saint nom blasphémé, ta vérité « opprimée par le mensonge et exposée en op- « probre. Enfin, Seigneur, Dieu grand et ter- « rible, nos péchez ont attiré ces maux. »
Tout nous édifie dans le Journal de Petitot : la soumission enfantine aux décrets de la Providence, la profonde gratitude pour les événements heureux, les joies de la famille et les succès artistiques qui illuminèrent sa carrière, sa mâle acceptation des épreuves qui ne lui furent pas épargnées, la scrupuleuse délicatesse avec laquelle il procède à son examen de conscience,
sa touchante humilité vis-à-vis de ses manquements sans doute très véniels. Notre admiration s'accroît, lorsque nous nous rappelons qu'il l'écrivit à la veille de la Révocation. Ses nobles sentiments furent partagés par la plupart de ses corelii>-ionnaires, qui, après leur établissement en Hollande et en Angleterre, en Suisse et dans le Brandebourg ne cessèrent pas de s'intéresser aux destinées de leur commune patrie. Saurin fut leur éloquent interprète, lorsqu'il pria, le jour du Jeûne de 1706, dans le Grand Temple de la Haye, pour les armées de Louis XIV, battues à l'urin et à Ramilies par le prince Eugène et le duc de Marlborough.
La perspective de la mort, loin d'effrayer I^etitot lui fut douce et familière, réconforté comme il l'était par son intime communion avec son Sauveur. Il l'attendit avec le détachement du philosophe et la sérénité du chrétien. Sa fin ressemble, selon le vers du fabuliste, à celle d'un beau jour.
« Pensez souvent à la mort, de peur quelle <( ne vous surprenne, alin que, quand elle vicn- « dra, elle vous trouve préparés. En bien vi- « vant, vous apprendrez à bien mourir et vous « quitterez cette terre, si vous en avez quitté
« l'amour avant la mort. A l'exemple crElie, « vous laisserez avec joie tomber à terre cet « habit pour monter à Dieu. Ce sera le jour (( de vostre délivrance, le jour auquel vous « cesserez d'offenser Dieu, en un mot c'est « la fin pour laquelle vous estes entrés au « monde. Si vous estes bien disposés, la vieil- « lesse, qui est un avant-coureur de la mort, ne « vous attristera et la dernière partie de votre « vie sera honorable comme le soleil, qui est « encore beau quand il se couche.
« En attendant cette dernière heure, trace vaillez et vous occupez avec fidélité et dili- « gence à la vocation, à laquelle Dieu vous a « appelés. Rachetez le temps, car les jours sont « mauvais et courts; n'y ayant rien plus cher « que le temps, il n'y a rien dont les hommes « soyent plus prodigues. Ils reculent et retar- « dent leur amendement, estimant qu'il y a « assez de temps de reste pour y penser, « comme s'ils disoyent à Dieu : Tu nous « presses trop, il n'est pas encore temps de « penser à ton service.
« Ce sont là, mes chers enfants, les choses « que je demande à Dieu pour vous, toutes les « fois que, par mes prières, je fais de vous une « offrande à Dieu, lui disant avec Esa'ie : Me
Madame de Sévigné
Duchesse de Vendôme
Collection du Scuth Kcnsiui:;ti>n Muséum.
l'hot. F. Jenkins, Londres.
Phototypie Sadag.
(f voicv et les enfants que tu m'as donnés. Je « croy que Dieu m'a exaussé en mes demandes, " car, autant que je puis cognoistre jusques icy, « nul de vous ne sest abandonné aux vices, <( nul de vous n'a tant soi peu varié en la pro- « fession de la religion, et l'éloynement les uns « des autres n'a point diminué l'amitié entre « vous ny relasché les liens de vostre union « fraternelle, ce qui me fait espérer que Dieu « continuera envers vous le cours de ses grâces « et qu'après mon décès vous serez des exem- « pies de son soin paternel.
« L'amour, que je vous porte à tous, m"a « obligé de vous escrire ces choses (tirées de (( feu M. Dumoulin), pour satisfaire à l'affec- « tion paternelle et à mon devoir envers Dieu, « et pour vous porter à la piété, qui se doit cul- « tivcr de père en fils.
« Vous recevrez donc avec gré ce présent, qui « vous est faict par vostre père, qui vous aime « cordialement, pour ce que vous êtes ses en- « fans, mais beaucoup plus, pour ce que vous « estes enfans de Dieu. Ht, comme il est tort « avancé en âge et dès longtemps en ce monde, « sa principale pensée ne doit plus estrc qu'à « se disposer à en sortir et à mourir en la « grâce de Dieu. C'est à quoy j'aspire de tout
« mon cœur et, avant ce delogement, ce m'est « une joye de vous pouvoir donner ma béné- « diction et faire mes simples et dernières (( exhortations, afin de parler encore à vous « après ma mort.
« Quand Dieu nous aura séparés, il nous « rassemblera et nous mettra au lieu, où les « liens charnels ne seront plus et oij les affec- (( tions paternelles et filiales seront éteintes et « englouties par la force et ardeur de l'amour ^' de Dieu, qui rassasiera tous nos désirs et « exclura toutes nos craintes et nous remplira « de lumières. En attendant ce temps, je prie « Dieu quil vous couvre de ses aisles, qu'il « vous adresse par son F^sprit et par sa provi- « dence et qu"il vous délivre de toute mauvaise «■ œuvre et finalement qu'il vous reçoive en c( son royaume céleste. A Luy soit louange et « gloire aux siècles des siècles.
Votre père et ancien amy, J. Petitot.
A Paris, ce 12 juillet 1674. »
S^^ous dépasserions de beaucoup le cadre de ^^)|^^ ce modeste essai bioi^raphique. si nous entreprenions l'esquisse, même sommaire, de la Révocation de TEdit de Nantes. Il convient cependant de signaler quelques audacieux sophismes, obstinément maintenus par les apologistes de TKglise romaine, quoiqu'ils aient été victorieusement réfutés, à diverses reprises, par les historiens compétents.
L'un des plus impudents me paraît celui, d'après lequel l'argent n'aurait joué aucun rôle dans les abjurations, auxquelles se laissa entraîner un trop grand nombre de Réformes. Il
' Consulter Ath. Coqukukl. Les temples J'rotest.vits. - Libres études (1864). — O. Don.N. l'jris protestant, llncy clopëdie des sciences religieuses, — F. de Schicklkk. Le Re fuge, ibid.
suffit, pour se convaincre du contraire, de parcourir les registres de la caisse spécialement instituée dans ce but et confiée, en récompense de sa propre apostasie, à Pélisson, qui proportionnait ses largesses à la position sociale de ses ex-coreligionnaires.
La rigueur brisa la résistance des âmes, sur lesquelles la cupidité n'avait exercé aucun attrait. L'organisation, en 1681, des dragonnades à Paris aussi bien qu'en province, a marqué la mémoire de Louvois d'un stigmate ineft'açable. « Courage, Messieurs », criaient aux missionnaires bottés, détenteurs d'un nouveau genre de billets de logements, les carés du Poitou et du Languedoc, « c'est l'intention du Roi que ces chiens de huguenots soient pillés et saccagés ». Si étrange que le fait paraisse aujourd'hui, l'orgueilleux ministre répondait, par ces mesures cruelles, aux vœux de l'opinion. Les personnes les plus modérées et les plus impartiales, La P'ontaine, M'""" de Sévigné, Fénelon, La Bruyère félicitèrent, en un langage chaleureux, Louis XIV d'avoir réussi à extirper de ses Etats l'hérésie. Un docteur, que les périls imminents courus par ses amis les plus chers auraient dû rendre plus équitable, Antoine Arnauld, parlait, à cette occa-
sion, de « voies quelque peu violentes, mais nullement injustes «.
MM. Frank Puaux et Sabatier ont, lors de la célébration du Centenaire de la Révocation, mis en pleine lumière la part prépondérante prise par le clergé de France à cet acte inique. Le principal article, inscrit au programme de ses assemblées quinquennales, consistait dans sa contribution aux charités du Royaume, impôt obligatoire et indéniable, à ce que prétendaient les conseillers gallicans de la couronne, don gratuit, volontaire et toujours révocable, à ce que répliquaient les légistes ultramontains, puisque les biens de l'Eglise appartiennent à Dieu seul. Il s'établit à ce sujet, pendant de longues années, un marchandage des plus répugnants, dont les frais, en tin de compte, étaient toujours payés par Ihérésie.
Dès i636, le président de l'Assemblée écrivait à Louis XIV : « Sire, nous sommes obli- « gés de solliciter de votre justice que les « prières de leurs prêtres, injurieuses à l'hontt neur de Sa Sainteté, qu'ils nomment l'Ante- « christ, soient biffées et corrigées, que ce « monstre de l'hérésie, cette indifférence de la a religion, conçue et engendrée par le ministre « Daillé soit étouffée en sa naissance ». iiin
1640, les protestants, frappés par une série d'actes vexatoires, rendus soit contre leurs temples, soit contre leurs écoles, se voient contraints, par la menace de lourdes amendes, à la salutation du Saint-Sacrement et sont informés, en 1657, de la suppression de leurs synodes nationaux. Les sollicitations s'étaient renouvelées plus pressantes dès i65i. Nous ne demandons pas, Sire, à votre iMajesté, qu'elle bannisse dès à présent de votre royaume cette malheureuse liberté de conscience, qui détruit la véritable liberté des enfants de Dieu, parce que nous ne jugeons pas que l'exécution en soit facile, mais souhaiterions au moins que ce mal ne fit point de progrès et que, si votre autorité ne le peut étoufTer tout d'un coup, elle le rendit languissant et le fit périr peu à peu par le retranchement et la diminution de ses forces.
L'assemblée de 1660 formule des exigences encore plus nettes et plus catégoriques au sujet des temples et des hôpitaux construits par les Huguenots, des collèges et des académies qui se multiplient, grâce à leur zèle, dans plusieurs villes, des cimetières usurpés par eux sur leurs légitimes possesseurs. Les prélats, dans un
accès de cruelle ironie, n'hésitent pas à se plaindre de la violence dont les rclii(ionnaires usent en tous lieux contre les catholiques. Le i3 février 1661, deux millions sont octroyés par le cleri^é au trésor roval, en échanjTc de nombreux arrêts et déclarations, d'après lesquels plusieurs temples furent démolis, plusieurs collèges supprimés, les hérétiques exclus de l'administration, des consulats, de la marine, des finances, le tiers du revenu des économats affecté à la caisse des nouveaux convertis, les relaps envoyés aux galères et traînés sur la claie après leur mort. L'ensemble des mesures prises en 1666 parut si rigoureux qu'il provoqua une nouvelle et abondante émigration. A chaque nouveau décret rendu par le pouvoir civil contre ses sujets de la religion prétendue réformée, le cleroé témoigfna de sa fjratitude par des dons pécuniaires considérables, successivement accordés en 1666, 1670, 1675, 1680. Toutes les déclarations de Rome se résument en ces quelques paroles, sinistres dans leur brièveté : « Il faut faire expirer entièrement riiérésie. »
Il semble plus dillicile, au premier abord, d'établir, avec une précision irréfutable, le véritable rôle joué par M""^ de Maintcnon dans les
prolégomènes de la Révocation. Elle en fut longtemps regardée comme la principale instigatrice, mais elle a rencontré à notre époque de doctes et persuasifs avocats, le duc de Noailles, MM. Geffroy, Gréard, Charles Read, qui ont cru découvrir des preuves incontestables, sinon de son innocence, tout au moins d'une très forte atténuation de sa culpabilité, soit dans ses Lettres, soit dans des pièces inédites des Archives. Leur argumentation, si habile et si plausible qu'elle ait paru à de nombreux lecteurs, ne nous a point ébranlé dans nos convictions premières. Nous persistons, avec MM. H. Bordier, O. Donen et N. Weiss, à croire à l'influence néfaste et victorieuse exercée par elle sur Louis XIV.
Son concours contre l'hérésie fut obtenu en échange du consentement donné par le Saint- Siège à son mariage morganatique avec le grand roi, mariage célébré le 12 juin 1684 dans la chapelle de Versailles, très secrètement et en présence seulement de trois témoins : Louvois, Bontemps et Montchevreuil, grâce aux bons offices de l'archevêque de Paris et du confesseur, le Père- La Chaise. La princesse Palatine, restée fidèle à la foi réformée, ■crivait à sa famille, plusieurs années après
révénement, le i3 mai 1719 et à Toccasion de la mort de M'"*-" de Maintenon, avec sa franchise et sa vio'ueur habituelles : « Si elle était « morte, il y a trente ans, tous les pauvres « Huoucnots seraient encore en France et leur « temple de Charenton n'aurait pas été rasé. « La vieille sorcière a été avec le Jésuite, le « Père La Chaise, la cause de tout cela et à eux « deux ils ont produit tout le mal. » La preuve décisive se lit dans un mémoire de Tévéque Languet de Gergy. « L'évêque de Meaux'. « plusieurs autres prélats, le pape lui-même- « avaient été consultés, ils avoient décidé que « c'étoit remplir les desseins de Dieu de faire « servir la confiance du Roi pour Madame de « Maintenon et la complaisance légitime de « Madame de Maintenon pour le Roi à faire « triompher dans le royaume la vertu et la « piété par Tusage de l'autorité souveraine. Fénelon, en diplomate expert, ajoute « le M grand point est d'assiéger le Roi puisqu'il « veut l'être, de le gouverner puisqu'il veut « être gouverné, yj
La bataille est désormais gagnée. L'assem-
' Bossuet.
' Innoceni XII, Odescalchi.
blée du clergé en proclama, le 2 juillet i685, le résultat en ces termes : « Tâchons, Mes- « sieurs, de faire rendre à Dieu, par les héré- « tiques, le culte qui lui est dû et nous jouiez rons en paix de nos biens. Vous serez « étonnés, Messieurs, après que nous avons « tant obtenu de la justice du Roi, que nous « ayons encore quelques demandes à faire. » Suivent 2 5 articles immédiatement accordés par Louis XIV et contresignés par Colbert. La Révocation est désormais un fait accompli et la harangue du 1 1 juillet en exige la proclamation officielle. « Les rois n'ont permis Texer- « cice de la religion prétendue réformée que « par provision seulement, dans le malheur des (f temps et pour des raisons qui ne subsistent « plus, que, dans Tétat florissant où la valeur « et la sagesse de Sa Majesté ont mis le « royaume, le clergé a de très justes sujets de « demander la révocation des édits qui con- (( tiennent cette permission. »
M""" de Maintenon ne regretta jamais son œuvre. Ses défenseurs actuels prétendent que, liée par des souvenirs de famille, elle pouvait, moins que tout autre personne à la Cour, intercéder en faveur de ses ex-coreligionnaires, mais qu'elle gémit en secret sur ce qu'elle ne
— iSy —
pouvait empêcher et que d'ailleurs, trompée par de faux rapports, elle ignora les cruautés commises dans les provinces. Saint-Simon vit plus juste dans l'admirable et terrible portrait qu'il traça de la prude marquise. Son acharnement contre les Réformés, loin de faiblir avec les années, lui dicta en 1688, contre une requête de Vauban, en vertu de laquelle les expatriés seraient rentrés dans le royaume et auraient joui de la liberté de conscience sans recouvrer lexercice public de leur culte, un mémoire dans lequel elle se prononçait contre toute concession.
Ce serait dépasser de beaucoup les limites de ce travail qu'indiquer, même brièvement, le dommage causé par la Révocation à la prospérité spirituelle et matérielle de la France. 600,000 et peut-être même 800,000 religionnaires, tous distingués par leur conscience droite, leur solide culture, leurs capacités industrielles et financières, s'établirent en Hollande, en Suisse, en Angleterre, en Allemagne. Leur habile et loyal concours permit à (juillaume d'Orange de renverser la dynastie catholique des Stuart, à Frédéric I'' de transformer son électorat de Brandebourg en royaume de Prusse, aux princes évangéli-
ques d'opposer avec la ligue crAugsbourg- une barrière efficace à la politique envahissante de Louis XIV. Un des historiens qui ont le plus exactement étudié cette période, M. Charles Weiss, a résumé ses travaux dans cette phrase éloquente en sa brièveté : « Ce que l'étranger a gagné, la France Ta perdu ». En F'rance même, la suppression de la liberté d'examen, après avoir favorisé la domination des Jésuites, provoqua la réaction incrédule des encyclopédistes, tandis que le manque de self government se traduisit tour à tour par l'absolutisme monarchique et le terrorisme révolutionnaire.
Le mal le plus funeste fut l'hypocrisie engendrée chez les âmes cupides et pusillanimes. La noblesse donna l'exemple. Si Turenne et M"""-" de Duras feignirent de céder à l'éloquence et à la dialectique irrésistibles d'un illustre prélat, d'autres, comme Dacier, Dangeau, Tallemant des Reaux s'efforcèrent de racheter, par Texcès de leurs flatteries, leur ancienne indépendance huguenote. Trois seulement persévérèrent, parmi lesquels deux prirent le chemin de l'exil : Duquesne, Schomberg et Ruvigny. L'épouse et la sœur de Turenne, Charlotte de Caumont-La P'orce et Charlotte de la Tour
crAuvergnc, témoignèrent également dune constance héroïque.
Si les exemples de vaillance et d'abnégation se multiplièrent parmi le peuple et la bourgeoisie, les abjurations remportèrent néanmoins sur les résistances, abjurations purement formelles, il est vrai, et qui n'impliquaient, dans la pensée de leurs auteurs, qu'une adhésion purement formelle au credo romain. Le fait est constaté par un des maréchaux et un des intendants qui arrachèrent le plus grand nombre d'apostasies. Villars, en effet, écrivait : « Quant aux nouveaux convertis, j'ai su de gens sensés, ecclésiastiques, grands vicaires et autres, que sur mille, il n'y en avait pas deux qui le fussent peut-être véritablement. » Baville déclare de son côté que « la religion catholique n'avait fait aucun progrès dans les cœurs ».
Peu intéressants par le caractère, ces tristes néophytes parvinrent peu à peu à étouffer la voix de leur conscience. D'autres, qui cédèrent à leurs remords, se rétractèrent publiquement, aussitôt qu'ils eurent réussi à gagner l'étranger. Quelques rares fidèles purent garder leur foi intacte, abrités qu'ils étaient par les gorges des Cévennes, les montagnes du Dauphiné et autres retraites inaccessibles. M. Félix
— igo —
Chavannes, dans son Histoire des Réfugiés, a résumé en quelques lignes, exactes dans leur sévérité, les conséquences morales de Tacte du 22 octobre i685 : «Les anciennes familles des 'x réformés de France, ou bien sont devenues « purement et simplement catholiques, à la « manière de la majorité de leurs concitoyens, « ou bien sont revenues à la foi protestante « après un temps d'adhésion extérieure au ro- « manisme, sans que rien eût marqué, dans « leur retour à la profession de leurs pères, <i un acte sérieux rappelant la voix sainte de « la conscience. Ceux qui sont vraiment dea meures fidèles, c'est à l'étranger qu'on est « réduit à les chercher. »
Le premier pas décisif vers la révocation de l'Edit de Nantes avait été accompagné, en 1668, de la suppression des Chambres y relatives, siégeant à Paris et à Rouen. Les députés des églises sollicitèrent une audience du roi, qui admit devant lui, pour la forme, le délégué général, marquis de Ruvigny, et l'éloquent pasteur de Caen, Pierre Du Bosc. Le discours de ce dernier, plein de force et de dignité, touchant et pathétique; produisit un tel effet sur l'altier monarque qu'il ne dissimula pas son émotion, mais promit d'y penser. « Ma-
— IÇfl —
dame », s*ëcria-t-il en entrant dans la chambre de la reine, « je viens d'entendre Thomme de mon royaume qui parle le mieux », et, se tournant vers SCS courtisans, il ajouta : « C'est certain que je n'avais jamais ouï mieux parler. » Louis XIV ne tenait pas probablement à la présence des personnes éloquentes, dont les opinions différaient des siennes, puisqu'il condamna, quelques années plus tard, DuBosc à l'exil. L'édit suppressif fut promulgué en janvier 1669.
En 1682, la môme assemblée du clergé qui proclama, à l'instigation de Bossuet, les libertés gallicanes, se montra des plus violentes à l'égard des huguenots, auxquels elle adressa un Avertissement pastoral. Les Consistoires turent obligés d'admettre dans leur sein les représentants des évoques, chargés de leur signifier cet acte insultant et qui renfermait, sous son enveloppe doucereuse, de cruelles menaces. L'intendant de la province assista, le 20 septembre, à Charenton. à la séance du Consistoire, où l'oiTicial i\c larchevèque de Paris, accompagné de trois curés et de deux notaires apostoliques, donna lecture du monitoire. Claude, qui présidait, lui répondit avec une douloureuse fermeté : « Nous avons cette
confiance en la justice et en la bonté du roy, qu'il ne voudra jamais obliger à rien contre notre conscience, dont Sa Majesté sait bien que Dieu seul est le maître. » Les séances du Consistoire de Charenton ne tardèrent pas à être interdites, mais le marquis de Ruvigny n'en continua pas moins à réunir chez lui ses collègues, dont les uns se rendaient directement à son hôtel, tandis que les autres passaient par la boutique d'un serrurier.
Le 17 octobre i685, TEdit de Nantes, juré par Henri IV, confirmé par Louis XllI, déclaré perpétuel et irrévocable par Louis XIV luimême, fut abrogé sous le prétexte dérisoire qu'il n'existait plus de Réformés en France. Même dans cette infortune suprême l'Eglise de Paris ne s'abandonna point à ses lugubres destinées. Un enfant de la famille Lestocq, une petite fille, fut baptisée le dernier jour où fut célébré le culte dans le temple de Charenton, déjà condamné. Les Huguenots afiluaient, en effet, dans la capitale pour y procéder aux cérémonies religieuses, devenues impossibles en province.
Le jour même où l'ordonnance révocatrice de Louis XIV, quatre jours après sa proclamation, avait été portée pour sa vérification au Par-
Richelieu
Gaston d'Oki.éans
Collection Ju Louvre.
Phot. Giraiidon, Pari;-
Phololypie Sadag.
Icment, trois commissaires désignés par le lieutenant de police, Nicolas de La Reynie, se rendirent à Charenton, accompagnés de cinquante ouvriers menuisiers, afin de commencer la démolition du temple. Il fut procédé avec une telle ardeur à cette œuvre destructrice, qu"il suffit de cinq jours pour son complet achèvement. Les ouvriers, animés pour la plupart d'une haine sauvage, affluèrent de tous les coins de Paris. Le cimetière contigu au temple fut profané et les tombes violées, même les plus illustres, celles entre autres des Rohan et du maréchal de Gassion, comme le furent en 171 1, sur Tordre du même monarque, à Port-Royal, celles des pieux solitaires, en 1798, à TAbbaye de Saint-Denis, celles des rois de France.
Les principaux chefs des familles protestantes furent mandés, par billets personnels, au domicile des magistrats, qui leur ordonnèrent de changer de religion, sans épargner les promesses ni les menaces. Les récalcitrants furent expédiés en nombre considérable à la Bastille et les membres du Consistoire exilés par lettres de cachet, tandis que les protestants, domiciliés à Paris depuis moins d'un an, reçurent linjonction immédiate d'en sortir. Il ne fut accordé aux pasteurs que quinze jours pour quitter la
France. Le plus redouté d'entre eux, pour son caractère plus encore que pour son talent, Claude, fut gardé à vue par un valet du roi et ne disposa que de vingt-quatre heures pour vider le territoire. Pendant les mois d'octobre, novembre et décembre i685, plus de trois mille huguenots demeurés à Paris refusèrent d'abjurer, 109S consentirent, d'après les rapports de police, à un acte extérieur d'adhésion vis-à-vis de l'église romaine, 1087 prirent le chemin de Texil. Claude et ses collègues avaient très habilement organisé les émigrations et enrôlé des guides sûrs qui, au mépris de la hart, se rendaient constamment de Paris à la frontière. Les sorties avaient généralement lieu à minuit, les jours de marché, à cause de l'ouverture plus facile des barrières.
Le protestantisme n'était point anéanti, malgré les déclarations officielles. A Paris même, du vivant de Louis XIV, une lettre du secrétaire d'Etat Pontchartrain au lieutenant de police La Reynie, datée du 11 décembre i65o, c'està-dire cinq années après la Révocation, constate avec courroux que les Réformés célébrèrent plusieurs fois leur culte détesté dans cette même rue du Marais, où Henri II avait cru l'étouffer dès ses origines.
Les pasteurs bannis n'hésitèrent pas à rentrer en France, quoiqu'ils encourussent la peine de mort. Six d'entre eux, d'après Elie Benoit, furent arrêtés à Paris. Moins d'une année après la révocation, Gardien Givry, Gcraud et Malzac furent internés, en 1692, pour ce prétendu crime, aux îles Sainte-Marguerite, tandis que Mestrezat et quelques autres de ses collègues furent enfermés à la Bastille.
Parmi les mesures odieuses mais logiques prises contre les Réformés, nous ne citerons que la défense intimée, en 1680, à ceux de Charenton de faire l'aumône à leurs coreligionnaires indigents, afin que ces derniers pussent être gagnés par la famine. Plusieurs jeunes filles arrachées à leurs mères furent enfermées dans les maisons des Nouvelles catholiques ou de la Propagande de la foi, sises au Faubourg Saint-Germain, dans les rues Sainte- Avoye et Sainte-Anne.
Tout protestant, qui était surpris en llagrant délit d'assister au culte en commun ou arrêté dans sa fuite liors de France, était immédiatement envoyé aux galères. L'église de Paris fournit son contingent à cette armée de héros qui s'appelaient eux-mêmes les Forçats pour la Foi et se voyaient systématiquement mélangés
avec des scélérats de droit commun et des esclaves barbaresques. Nous possédons d'effrayantes et véridiques relations des souffrances endurées par ces infortunés, soit au bagne, soit pendant le voyage de la chaîne, soit au dépôt des condamnés. Un de ces derniers, installé au quai de la Tournelle, surpassait tout ce qui se peut imaginer.
L'hérésie, dont le grand Roi s'était flatté d'opérer l'entière destruction, se maintint dans sa propre capitale, grâce à l'aide persévérante que lui octroyèrent les titulaires des légations étrangères. Ils ne faisaient en cela que lui appliquer ses propres théories. Louis XIV, dans toutes les controverses relatives aux affaires religieuses qu'il avait soutenues avec les puissances évangéliques, était toujours parti du principe que ses représentants diplomatiques avaient le droit de célébrer le service divin dans leur résidence en vertu de l'extérioralité. « Il ne serait pas de la dignité du roy « disait à ce propos Colbert à Lect le 26 décembre 1677, « de faire en faveur de la République de Ge- « nève une exception à ce qui se pratique en « Angleterre, en Hollande et partout où sa " Majesté envoyé des ambassadeurs. C'est le « droit du roy qui ne touche en rien au vostre.
« vous pouvez prendre les précautions que vous « croirez nécessaires pour vostre seureté. »
La situation des hôtels, où étaient installées les légations, favorisait les secours accordés aux religionnaircs, puisqu'ils se groupaient autour de cette abbaye de Saint-Germain des Prés qui, après avoir abrité la Réforme à ses débuts, servait actuellement de prison aux huguenots fermement attachés à leurs croyances. Celui de Hollande s'élevait à Tangle sud-est de la rue Taranne avec celle des Saint-Pères, en face du premier cimetière Saint-Germain et sur l'emplacement d'un ancien cimetière de lépreux, celui de Suède à l'angle sud-ouest des rues Jacob et Saint-Benoit, en face d'un pavillon de l'abbaye qui ne fut démoli qu'en i85o, celui de Brandebourg dans la rue Grenelle Saint- Germain. Ceux d'Angrleterre, de Danemark, de Wurtemberg, de Hesse-Cassel, n'étaient pas trop éloignés. Dans leur voisinage immédiat se trouvait cet hôtel de Jaucourt qui avait été surnommé, au XVI H'"'' siècle, la maison des huguenots et dans un salon duquel Malesherbes délibéra sur l'édit de tolérance qui rendit, en 1787, aux protestants létat-civil.
Les ambassadeurs accueillirent dans leurs hôtels la plupart des religionnaires qui son-
geaient à s'évader du royaume et reçurent en dépôt Targent et les objets précieux enfermés dans des coffres, qu'ils se chargeaient plus tard d'expédier à l'étranger. Les livres secrets et les registres de baptêmes et de mariages, de communions et de sépultures furent consignés à la légation de Hollande. Les secrétaires distribuaient les passeports et fournissaient, avec les guides, les renseignements indispensables. Parmi les plus hardis de ces huguenots, qui figuraient au service de l'Allemagne, les mémoires de l'époque signalent Brousson et Jean Beck. Ce dernier paya son courage de sa liberté et fut enfermé le 26 novembre 1686 à la Bastille, après que trois de ses tilles eurent été envoyées au couvent des Ursulines de la rue Sainte- Avoye. L'ambassadeur d'Angleterre emmena une fois plusieurs jeunes gens dont il fit passer les uns pour ses attachés, les autres pour ses domestiques.
Dès le 3 décembre i685, un arrêt de police interdit l'accès des chapelles protestantes, sans grand succès, parait-il, car, au mois de juin suivant, La Reynie constatait avec irritation que de nouvelles assemblées se tenaient à l'hôtel de Hollande en l'absence de l'ambassadeur. Le 16 janvier 1687, Louis XIV ordonna Tarres-
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tation des Français qui se rendaient au culte célébré dans les chapelles de Danemark et de Brandebourg^-, pourvu qu'ils fussent rencontrés à une distance suffisante. L'ancienne injonction fut réitérée, le 20 octobre 16S8, à Tarnbassadeur de Brandebourg; et en 1698 à celui de Danemark, M. de Meyencron, dans la maison duquel se célébraient des baptêmes hérétiques. L'aumônier de cette dernière légation fut également invité à suspendre les visites faites par lui aux protestants parisiens. I/écuyer, M. de Villiers, fut, en 1700, exilé pour le même délit, échappa à grand peine à la Bastille et fut enlevé avant d'avoir réussi à franchir la frontière. I{n lyoS, Sa Majesté apprenant que des prédications françaises se tenaient régulièrement à l'ambassade de Danemark, déclara qu'il ne le souffrirait point et fit immédiatement procéder à l'arrestation des auditeurs, notamment de l'horloger Dubois, un opiniâtre huguenot résidant rue Mazarine. De nouveaux ordres d'arrestation furent lancés en 171 3. en 1726, en 1740, contre les protestants français qui se rendaient au prêche célébré dans les chapelles d'Angleterre et de Hollande.
L'ambassadeur des Provinces-Unies, Hopp, se distingua par son zèle en faveur des Hugue-
nots persécutés, même des galériens et des pasteurs du Désert. La tolérance du Régent lui rendit la tâche relativement facile. Il ne fit du reste que se conformer aux instructions, à lui transmises, parles Etats-Généraux de La Haye, qui avaient choisi ce mode généreux de se venger des injustices autrefois commises à leur égard par Louis XIV. Les cultes, célébrés en français par les soins de Hopp, attirèrent un nombre si considérable d'auditeurs, qu'il fallut établir deux ou trois ser\'ices d'ordre chaque dimanche, afin de prévenir les manifestations hostiles de la populace. « La chapelle de l'ambassade est trop petite pour contenir tous les assistants, » écrivait en 17201e pasteur Guiton. Dans une lettre datée de la même année, M"^ de Villarmont parle d'assemblées auxquelles prirent part 700 personnes. Basnage mentionne de son côté i,5oo communiants. Le culte se célébrait également en français à l'ambassade d'Angleterre, sous le patronage successif des lords Portland, Stairs, Sutton ; lorsque Horace Walpole crut devoir se départir de cette habitude, Hopp s'en plaignit à l'archevêque de Canterbury et obtint gain de cause.
Les registres de l'ambassade de Hollande, continuateurs de ceux de Charenton, déposés
aujourd'hui à l'Oratoire du Louvre et qui comprennent la période s'étendant de 1727 à 1781, accusent un chilîVe total de 285o premiers communiants. Les catéchumènes venaient en fortes bandes, non seulement de Paris, mais de Meaux. de Saint-Quentin, d'Amiens, de Caen, d'Orléans. Il se joignait même à eux d'anciens catholiques, séduits par leur fervent héroïsme. Lorsqu'un seul chapelain fut devenu insuffisant pour une aussi lourde tâche, les Lltats-Généraux n'hésitèrent pas, en 1762, à en nommer un deuxième. Sur leur liste figure Jean Du Voisin, qui épousa, en 1767, Anne Calas, avec lapermission expresse de Louis XV et garda ses fonctions jusqu'en 1780. La transition fut tout naturellement fournie, avec l'état de choses actuel, par Marron qui, après avoir rempli depuis 1782 l'office de chapelain de l'ambassade, fut nommé, en 1788, pasteur de l'P^glise de Paris, reconstituée par ses soins et ceux de Rabaut- Saint-Ltienne.
L'assistance au culte luthérien de l'ambassade de Suède n'avait jamais été interdite aux Protestants parisiens, probablement parce qu'il se célébrait en allemand. L'ambassadeur fut cependant invité à plusieurs reprises à la faire tenir dans une salle éloignée, parce que les
moines de Saint-Germain ne pouvaient supporter crentendre, du jardin de leur abbaye, les Psaumes, traduits, il est vrai, par Lobwasser, mais toujours chantés sur les mélodies de Clément Marot, en sorte que les Français recouraient au texte vénérable de Théodore de Bèze. La communauté Scandinave avait été fondée dès 1626, par Jean Hamboi, un pasteur luthérien qui professait également les langues orientales au Collège de France. Lorsque Grotius, exilé de sa patrie par Maurice de Nassau, représenta Christine de Suède à la cour de Versailles, il lui adjoignit François Dor, un ancien pasteur de Sedan, choisi à cause de ses opinions arminiennes. Pour obvier aux trop fréquents changements des titulaires, Louis XIV reconnut Texistence légale de la chapelle, à la condition que son ambassadeur à Stockholm bénéficiât de la réciprocité. Les mariages n'y étaient cependant bénis qu'en vertu d'une fiction diplomatique autorisant les deux époux à s'unir à l'étranger, c'est-à-dire au coin de la rue Jacob, pour rentrer ensuite dans le royaume.
« On a aujourd'hui, » écrivait J.-N. Nemeitz, conseiller du prince de Waldeck, dans le récit de son séjour à Paris, « trois assemblées de « Protestants, savoir une de Luthériens chez
« Monsieur Gedcla, résident de la part du roi « de Suède, et deux de réformés, savoir chez « Tambassadcur extraordinaire de la Grandc- « Bretagne et chez celui des Etats-(jénéraux « des Provinces unies des Pays-Bas, qui fut de « mon temps M. Hopp, Les autres ministres « évangéliques comme ceux de Prusse, de Da- « nemark, de Wurtembero- et de Hesse-Cassel « n'ont point de prédicateurs. Les sermons de « ces deux assemblées, chez Tambassadeur « d'Angleterre et celui des Etats-Généraux, se « font dans les langues de ces deux nations, « mais c'est quelque chose d'extraordinaire que « les évangéliques font le service divin en lan- « gue allemande chez le dit ministre de Suède. « Il est bien probable que cela se fait ainsi pour « la commodité et pour le bien des luthériens, « qui ont en partie leurs domiciles dans cer- « tains quartiers privilégiés de la ville, par « exemple dans l'enclos de l'abbaye de Saint- » Germain-des-Prés, de celui de Saint-Jean-La- « tran, du Temple, etc., et qui, en partie, sont '< au service de la l'rance dans les régiments de « Suisse et d'autres nations étrangères. C.ette « assemblée a été. quelquefois au nombre de « plus de quelques centaines d'hommes. Ce « service se fait publiquement chez chacun des
« dits trois ministres en particulier, dans un « grand appartement qu'ils y ont destiné, tous « les dimanches et jours de fête, régulièrement « de dix jusqu'à douze avant midi. »
L'affluence à la chapelle s'accrut considérablement à partir de 1742, lorsque des sermons y furent prononcés en français, une et même deux fois par mois. Une nouvelle communauté luthérienne s'organisa, en 1 747, sous les auspices de l'ambassade de Danemark, une inhrmerie Scandinave, qui reçut des malades réformés, s'ouvrit en 1785 rue du Four-Saint-Germain, en face de la rue des Gannettes.
L'édit de novembre 1787, qui avait reconnu l'existence légale des réformés par la validation de leurs naissances et de leurs mariages, n'avait pas encore proclamé la liberté des cultes. L'Eglise se remit elle-même en possession des biens que l'Etat tardait à lui rendre, ouvrit, après plusieurs délais, un local pour la célébration du service divin et y distribua pour la première fois, le 7 juin 1789, la Sainte-Gène. La nouvelle « salle d'assemblée des protestants » se trouvait dans la rue Mondétour, vis-à-vis de celle du Gygne, l'allée à côté de la grille du cloître de la rue Saint-Jacques de l'Hôpital. Au bout de six mois, l'affluence continue des audi-
teurs amena le transfert du culte rue de Thionville, aujourd'hui rue Dauphine dans la salle du Musée, une association littéraire qui avait été créée et dirigée par Tagent général des églises protestantes de Paris, le fils du pasteur du Désert, Antoine Court, l'érudit Court de Gébelin.
Lorsque la liberté de conscience eut été proclamée par la Constituante, TKglise réformée put se montrer au grand jour. Rabaut-Saint- Etienne, qui venait de succéder, comme président, à Tabbé de Montesquiou, écrivit à son père, rillustre Paul Rabaut, proscrit comme hérétique depuis cinquante ans, cette phrase si souvent citée : « Le Président de l'Assemblée nationale est à vos pieds. »
Grâce au concours empressé du maire Railly et à Tactive protection de La Fayette, le Consistoire loua, en 1791, la maison Louis du Louvre, c'est-à-dire cette ancienne église Saint- Thomas du Louvre, dédiée plus tard au roi l^ouis IX, et dans laquelle Charles IX s'était entendu louer, par le clergé de la paroisse, pour avoir exterminé l'hérésie en une matinée. L'emplacement fait aujourd'hui partie de la place du Carrousel. Lorsque Marron inaugura le temple il prit pour texte : « La nuit est passée ; le jour
est levé » ; il n'eut garde de passer sous silence ces lugubres souvenirs. Une parole éloquente de Mirabeau, qui avait produit un puissant effet sur ses collègues, lui fournit la transition désirée. Ah ! s'écria-t-il : « Si l'orateur, dont la patrie déplore la perte récente, dit un jour, à cette tribune qui s'enorgueillit de son talent et qu'il tonnait contre l'intolérance : « J'aperçois, de cette tribune, le balcon funeste (( où un roi égaré par de perfides conseils, lance çait le plomb meurtrier contre ses sujets, à « cette place où je me vois élevé, suis-je moins « en droit de renouveler ces souvenirs ? « Marron rendit également grâces à Dieu, en présence du maire Bailly et de douze conseillers municipaux, pour l'achèvement de la Constitution.
Emprisonné une première fois en 1798, mais libéré à la demande et sur la garantie du Consistoire, Henri Marron continua à célébrer le culte, au péril de sa tête, pendant toute la période de la Terreur et, lorsqu'il fut obligé de le transférer au décadi, il s'imposa une double tâche, en ne renonçant pas à celui du dimanche. Incarcéré de nouveau à 'la veille de la fête de l'Etre Suprême, il serait, sans le 9 Thermidor, certainement monté sur Téchafaud. Il ne put
reprendre immédiatement son ministère à la sortie de Thôtel Talaru, qui lui avait servi de cachot, mais travailla à la reconstitution graduelle de rEglise, tout en remplissant, dans les bureaux de la marine, les modestes fonctions de traducteur jure pour la langue hollandaise.
Le premier Consul, lorsqu'il eut signé en 1802 le Concordat avec le Saint-Siège, y ajouta pour les protestants des deux confessions, réformée et luthérienne, les articles organiques connus sous le nom de loi de Germinal an X. Trois pasteurs furent accordés à l'Eglise, dans la pensée qu'ils administreraient chacun une paroisse, comme les curés de l'Eglise catholique. Les premiers titulaires, compris tous trois dans la première p^romotion de la Légion d'Honneur, furent Marron, Mestrezat et Rabaut Pommier, hls du pasteur du Désert et frère de Rabaut Saint-l^tienne.
Les trois temples, mis à la disposition du Consistoire et depuis longtemps désaffectés, se trouvèrent être Saint-Louis, Sainte-Marie et Pentemont, le premier d'cnti-e eux ne tarda pas à être démoli par décret impérial, pi)ur l'agrandissement du Carrousel, mais cette place ne fut achevée qu'un demi-siècle après, sous un autre
Bonaparte, et Tabside à demi renversée de réglise se voyait encore, en i85o, des fenêtres de la grande galerie du Louvre. Cet édifice fut remplacé, pour la célébration du culte réformé, par l'ancienne église des Pères de rOratoire, qui servait à cette époque, de magasin pour les décors de TOpéra, situé place Louvois.
Sainte-Marie était une ancienne chapelle des Visitandines, qui s'élevait dans le voisinage immédiat, soit de la place de la Bastille, soit du collège Gharlemagne, ancien couvent des Jésuites. La baronne de Chantai avait acheté en i6o5, également dans le faubourg Saint-Antoine, riiôtel de Cossé pour le transformer en un monastère des Filles de la Visitation Sainte- Marie. Lorsque Marron y prêcha pour la première fois, il rendit grâces à Dieu de ce que les protestants de Paris pouvaient, en toute sécurité et liberté, se réunir entre les deux plus grands épouvantails de leurs ancêtres, les Jésuites et la Bastille.
Le nom de Pentemont provenait de Bénédictines, dont la maison mère s'élevait, à l'origine, sur les pentes du mont Saint-Symphorien, près de Beauvais. Une inondation, survenue en i yS i , détermina leur transfert à Paris. Leur abbaye
Molière
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Collection du Soiuli K:ensiiii:;lon Musein
pii.^i I? I.,
])rospéra si rapidement, quen 1790 elle disposait de 58o(K) livres de rente. Comme elle avait été convertie, lf)rs de sa cession pour le culte réforme, en un dépôt d'habillements, le ministre de la guerre refusa de s'en dessaisir et le Consistoire n'en prit possession qu'en 1846. à la fin du règne de Louis-Philippe.
Enfin, l'Oratoire est aussitôt devenu le centre le plus important de TEglise Réformée de Paris. Au X\ I""" siècle, sur son emplacement, se trouvait l'hôtel du Bouchage, possédé par (Jabrielle d Estrées, et dans lequel fut amené Henri IV après la tentative d'assassinat commise par Jean Châtel « Sire » osa lui dire en cette circonstance Agrippa d'Aubigné, « Dieu vous a frappé aux lèvres, parce que vous ne l'avez encore renié que de bouche, mais prenez garde, si, un jour, vous le reniez du cœur, qu'il ne vous frappe au cœur. » L'église fut construite en 1625. sous le règne de Louis XIII, par le fondateur du nouvel ordre, le cardinal de Bérulle qui y mourut en 1629, pendant qu'il célébrait la messe dans une chapelle. Le portique n'a été construit qu'en 1745; la Bibliothèque, forte de 38,0(K) volumes, a été répartie entre la Nationale et la Mazarine. Bossuei qui. tout en proscrivant le tliéàtre, excellait dans la