‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 13 sur 55 · MADAME PONTOIS · texte numérisé non relu

MADAME PONTOIS

Dix francs par mois, monsieur.... Dame! des en-

fants de cet âge, ça ne sait rien, ça brise tout, y)

Jeannot ayant été suffisamment arrosé, dépoissé, essuyé et rhabillé avec une blouse qui ne lui allait pas, un gilet qui croisait d'un pied sur son estomac, une chemise qui en eût contenu deux comme lui, Jeannot, disons-nous, leva les yeux et acheva de reconnaître M. Abel, que sa voix lui avait déjà fait deviner à moitié.

« Monsieur le voleur! » s'écria-t-il.

L'effet produit par cette exclamation fut exactement le même que dans le café de Jean. M. Pontois ferma et garda la porte; les garçons levèrent les mains pour saisir M. Abel au collet; la dame du comptoir se réfugia près de sa caisse en poussant un cri perçant. M. Abel croisa les bras et resta immobile, regardant Jeannct qui, d'un mot, aurait pu justifier M. Abel, mais qui gardait le silence et le regardait à son tour d'un air moqueur et triomphant.

Les cris de la dame du comptoir attirèrent des sergents de ville; ils se firent ouvrir la porte, s'informèrent de la cause des cris de madame. M. Pontois et les garçons expliquèrent si bien l'affaire, que les sergents de ville se mirent en devoir d'arrêter le voleur. Jeannot se pavanait dans son triomphe.

Laissez donc, mes braves amis, je ne suis pas plus voleur que vous. Le voleur prend, et moi je donne. Ainsi vous voyez ce mauvais garnement nommé Jeannot?

M. PONTOIS

Comment, vous connaissez Jeannot?

M. ABEL

Si je le connais, ce pleurnicheur, ce hérisson! Je ui ai donné un bon déjeuner à Auray et des provisions pour sa route. Mais finissons cette plaisanterie. J'étais entré pour payer les vêtements perdus de Jeannot. Tenez, monsieur Pontois, voici quarante francs : une blouse, un gilet et une chemise ne valent pas plus de vingt francs, le reste sera pour Jeannot en compensation de l'arrosement qu'il a dû subir. Et à présent je me retire.

— Mais, monsieur, dit un sergent de ville, je ne sais si je dois vous laisser en liberté; car, enfin, ce garçon qui vous a reconnu pour un voleur, ne dit rien, et....

M. ABEL

Et c'est le tort qu'il a; je vais parler pour lui. »

M. Abel raconta en peu de mots sa rencontre avec les enfants, la leçon de prudence qu'il leur avait donnée, et l'ignorance où étaient ces enfants de son nom.

« Au reste, ajouta-t-il, venez m'accompagner et me tenir compagnie jusqu'au café Métis, vous verrez si j'y suis connu. »

Les sergents de ville voulurent se retirer en faisant leurs excuses, mais M. Abel exigea qu'ils l'accompagnassent jusqu'au café. Il y fit son entrée avec cette escorte, mena ses gardiens improvisés à Simon, qui, en le voyant ainsi accompagné, s'élança vers lui pour avoir des explications

M. ABEL, riant.

Halte-là, mon ami Simon, je pourrais te compromettre ! Ces messieurs me prennent pour un voleur ! J'ai vu Jeannot, qui a crié au voleur, comme mon petit Jean, et je viens à toi pour me disculper.

SIMON

Comment, sergents, vous ne connaissez pas monsieur, qui est du quartier? Je le garantis, moi. C'est un de nos habitués, et j'en réponds comme de moi-même.

M. ABEL

Merci, Simon, je me réclamerai de toi dans tous les embarras où je me mets sans cesse par amour de la farce. Et vous, messieurs les sergents de ville, vous allez accepter un café. »

Et, sans attendre leur réponse :

(c Trois cafés et un flacon de cognac! » cria-t-il.

Simon sortit en riant : quand il rentra, il trouva M. Abel attablé avec les sergents de ville; ils paraissaient fort contents de la fm de l'aventure : ils savourèrent le café et le cognac jusqu'à la dernière goutte; ils saluèrent M. Abel en lui renouvelant leurs excuses et leurs remerciements, et ils retournèrent à leur poste, qu'ils avaient abandonné pour affaires de service.

LE CONCERT

Un matin, M. Abel trouva Jean plus agité, plus empressé que de coutume

M. ABEL

îl paraît qu'il y a du nouveau, Jean; tu as l'air de vouloir éclater d'un accès de bonheur.

JEAN

Je crois bien, monsieur! Il y a de quoi. M. Pontois, l'épicier de Jeannot, donne une soirée, un concert; il nous a invités, Simon et moi, et M. Métis veut bien nous permettre d'y aller.

M. ABEL

Tant mieux, mon ami, tant mieux. Et as-tu de quoi t'habiller?

JEAN

Je crois bien, monsieur; Simon me prête un habit et un gilet qui lui sont devenus trop étroits, et un pantalon auquel Mme Métis veut bien faire

un rempli de six pouces pour le mettre à ma taille. M. ABEL, inant.

Mais, mon pauvre garçon, tu flotteras dans tes habits comme un goujon dans un baquet.

Ça ne fait rien, monsieur. Il vaut mieux être trop à l'aise que trop à l'étroit. Je m'amuserai bien tout de même. De la musique! Jugez donc! moi qui n'en ai jamais entendu. Et puis des rafraîchissements ! moi qui n'en ai jamais bu. Et des échaudés ! des macarons ! du vin chaud !

M. ABEL, souriant.

Ecoute, Jean; sais-tu que ce que tu m'en dis me fait venir l'eau à la bouche? C'est que j'ai bien envie d'y aller? Ne pourrais-tu pas me faire inviter avec un de mes amis, M. Gain?

JEAN

Mais je pense bien qu'oui, monsieur. Je vais demander à Simon. Dis donc, Simon, peux-tu faire inviter M. Abel à la soirée de M, Pontois?

SIMON

Je suis bien sûr que M. Pontois ne demandera pas mieux; qu'il sera fort honoré d'avoir M. Abel.

JEAN

C'est qu'il faut aussi faire inviter son ami, M. Caïn.

SIMON

M. Caïn? »

Simon regarda d'un air surpris M. Abel, qui souriait de l'étonnement de Simon; mais, reprenant son sérieux :

M. ABEL

Oui, Simon, mon ami Gain; cela te parait drôle que Gain soit ami d'Abel? G'est pourtant vrai. Je ne vais pas dans le monde sans lui. G'est un grand musicien; nous faisons de la musique ensemble.

SIMON

Bien, monsieur, je donnerai réponse à monsieur demain; elle est facile à deviner. G'est un grand honneur que nous fait monsieur. »

M. Abel, très content de l'invitation promise, questionna beaucoup Jean sur la soirée projetée, le monde qui y serait, etc.

Le lendemain, Simon annonça à M. Abel que M. et Mme Pontois se trouvaient fort honorés d'avoir M. Abel et son ami M. Gain, et que, s'il voulait mettre le comble à ses bontés, ce serait de leur chanter quelque chose.

« Nous verrons, nous verrons, répondit M. Abêl d'un air assez indifférent. Peut-être, si je suis en voix. ))

Simon fut aussi enchanté que Jean de cette demipromesse, qu'il communiqua dès le soir même à M. et à Mme Pontois.

La soirée devait avoir lieu le surlendemain dimanche. A huit heures, l'appartement de l'entresol était éclairé, illuminé a giorno; il se composait d'une petite entrée, d'une salle ou salon avec deux fenêtres donnant sur la rue de Rivoli, et d'une chambre à coucher où étaient les rafraîchissements ; deux lampes Garcel éclairaient le côté de la cheminée ; quatre bougies illuminaient le côté opposé ;

un quinquet de chacun des côtés restants complétait l'éclairage.

Les rafraîchissements se composaient d'eau sucrée, d'eau rougie, de bière, de tartines de pain et de beurre, d'échaudés, de macarons, de pruneaux et raisins secs, d'amandes, de noisettes, de pâtes de réglisse et de guimauve, de sucre d'orge et de sucre candi.

Les invités commençaient à arriver. Simon et Jean avaient été des premiers. Jean flottait (comme l'avait dit M. Abel) dans les habits de Simon. Et Simon, au contraire, était ficelé dans les siens, achetés depuis longtemps et avant qu'il eût pris du corps. Jeannot avait une veste, un gilet, un pantalon loués pour la soirée; mais ils étaient si heureux des plaisirs de cette réunion, qu'ils ne songeaient pas à l'effet que produisaient leurs vêtements.

M. Abel arriva et présenta son ami, M. Caïn; tous deux étaient en grande tenue de soirée, gants paille, cravates blanches, gilets blancs, vêtements noirs. On les attendait pour commencer le concert. Quelques dames miaulèrent quelques romances; quelques messieurs hurlèrent quelques grands airs , :>n mangea, on but; Jean et Jeannot s'en donnaient 3t ne s'éloignaient pas de la table des rafraichissefïients.

La soirée était fort avancée, et Caïn et Abel n'avaient pas encore chanté.

« Monsieur, dit Mme Pontois en s'approchant de M. Abel, on nous avait fait espérer que vous voudriez bien chanter quelque chose.

M. ABEL, avec hésitation.

Oui, madame.... Mais je ne chante jamais

seul Gain m'accompagne toujours,... et... je

dois vous prévenir que nous avons des voix si puissantes... que... ce ne serait peut-être pas prudent de tenir les fenêtres fermées.... Les vitres pourraient se briser

— Mais qu'à cela ne tienne, monsieur. Pontois, ouvre les fenêtres.

— Comment? Pourquoi? »

L'explication que donna Mme Pontois courut tout le salon; la curiosité était vivement excitée. M. Abel s'approcha du piano; M. Gain s'assit pour accompagner. Après quelques minutes de préparatifs, de gammes préludantes, de petites notes brillantes, un accord formidable se fit entendre ; un cri puissant y répondit, et alors commença un duo comme on n'en avait jamais entendu. Les deux chanteurs hurlèrent d'un commun accord, de toute la force de leurs poumons et en s'accompagnant d'un tonnerre d'accords :

« Au voleur! Au voleur! A la garde! A l'assassin ! On m'égorge ! Au secours ! Oh ! là ! là ! Oh ! là ! là! Tu périras! ïu périras! Gredin! Assassin! A la garde ! A la garde ! Oh ! là ! Oh ! là ! là ! »

Des cris du dehors répondirent aux hurlements du dedans; M. et Mme Pontois, éperdus, criaient aux chanteurs d'arrêter; les cris du dehors devenaient menaçants; M. Pontois courut fermer les fenêtres; des coups frappés à la porte d'entrée, des ordres impérieux d'ouvrir, les cris des invités qui

demandaient du silence, les hurlements obstinés des chanteurs, mirent en émoi tous les habitants de la maison ; ils se joignirent aux gens du dehors pour forcer l'entrée, et lorsque enfin M. Pontois, effrayé du tumulte extérieur et craignant une invasion par les fenêtres, se décida à ouvrir la porte d'entrée, une avalanche d'hommes, de femmes, d'enfants se précipita dans l'appartement; le tumulte, le désordre furent à leur comble; Abel et le prétendu Gain en profitèrent pour quitter le champ de bataille, et se trouvèrent dans la rue riant aux éclats de leurs chants improvisés et discordants. En arrivant dans la rue, ils arrêtèrent une escouade de sergents de ville qui accouraient au secours des victimes égorgées; ils leur expliquèrent la cause de tout ce bruit.

(( C'est une plaisanterie qui aurait pu devenir fâcheuse, dit un des sergents de ville.

— N'est-ce pas? Ça n'a pas de bon sens, dirent en chœur Gain et Abel. Aussi nous avons quitté la partie; les salons sont pleins, on y étouffe. G'est à n'y pas tenir. »

Les deux amis s'en allèrent enchantés de leurs succès.

« Je déteste les épiciers, dit Abel.

CAÏN

Pourquoi les détestes-tu? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait?

ABEL

Rien du tout; mais leurs airs goguenards, impertinents, leur aisance et leur sans-gêne, leur esprit

et leur langage épicé, tout cela m'impatiente, et j'ai toujours envie de leur jouer des tours.

CAÏN

Je t'assure, mon cher, que tu as tort; les épiciers sont comme les autres hommes, il y en a de bons, il y en a de mauvais.

ABEL

C'est possible! Mais que veux-tu? je ne les aime pas. »

L'ami leva les épaules en riant, et ne dit plus rien sur ce sujet.

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