‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 14 sur 55 · LA LEÇON DE DANSE · texte numérisé non relu

LA LEÇON DE DANSE

Quelque temps après, Jean dit un matin à M. Abel, en lui servant son déjeuner : « Monsieur aurait-il envie d'aller au bal?

M. ABEL

Au bal? Eh! ce ne serait pas de refus. Quelle espèce de bal? Chez qui?

JEAN

Un très beau bal, monsieur. On dansera, et Simon m'a déjà fait voir comment on dansait; nous dansons le soir dans notre petite chambre là-haut; c'est bien amusant, monsieur, allez! Savez-vous danser? M. ABEL, avec une feinte trHstesse.

Hélas! non. Si tu voulais me montrer comment on fait?

JEAN

Très volontiers, monsieur; mais où danseronsnous?

M. ABEL, avec empresse meiit.

Ici, entre les tables. Il n'y a personne.

Mais, monsieur, on pourrait nous voir du dehors.

M. ABEL

Et quand on nous verrait? 11 n'est pas défendu de danser; quel mal y a-t-il à danser?

JEAN

Aucun, monsieur,... certainement;... mais ce sera tout de même un peu drôle de nous voir danser tous les deux.

M. ABEL

Bah! je prends tout sur mon dos. Si on n'est pas content, c'est moi qui répondrai; et, si on rit de nous, nous nous moquerons d'eux. Allons, commençons. »

M. Abel se leva, se plaça au milieu du café et se mit en position. Jean se mit en face et commença à sauter ou plutôt à ruer, en lançant ses pieds en avant, en arrière, à droite et à gauche.

« Commencez donc, monsieur. Sautez plus fort. . . . Plus haut encore!... C'est bien! Lancez le pied droit,... le pied gauche,... en avant,... en arrière,... Très bien. »

M. Abel, qui avait commencé en souriant et avec une gaucherie affectée, finit par rire et par s'animer de telle façon que les passants s'attroupèrent près des portes et fenêtres; les croisées étaient obstruées par les têtes collées contre les vitres. Jean vit bientôt qu'il avait affaire à son maître en fait de danse; M. Abel faisait des entrechats, des

pirouettes, des pas mouchetés, des pas de Zéphyr, des pas de Basque, que Jean cherchait vainement à imiter.

Jean s'animait et ne se lassait pas; M. Abel riait à se tordre, et redoublait de vigueur, de souplesse et de légèreté. Le public du dehors applaudissait et riait; ceux de derrière, qui ne voyaient pas, cherchaient à voir poussant ceux de devant. La foule devint si compacte, que les sergents de ville arrivèrent pour en connaître la cause.

« Voyez, sergent, voyez vous-même. Tenez, tenez, voyez donc comme le grand est leste; le voilà qui a sauté par-dessus le petit.... Et le petit qui s'essaye; le pataud! J-<e voilà par terre! Ah! ah! ah! »

Et la foule de rire. Les sergents de ville riaient aussi.

Page 1