‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 31 sur 55 · RENCONTRE JEANNOT · texte numérisé non relu

RENCONTRE JEANNOT

Kersac s'émerveilla du bon et copieux déjeuner qu'on leur servit, et ses convives s'émerveillèrent de son appétit infatigable ; sa dernière bouchée fut avalée avec le même empressement que la première. Après le repas, Jean lui proposa d'aller chez Simon, ce que Kersac accepta avec plaisir. Jean le mena par le plus beau et le plus court chemin, les Champs-Elysées, la place de la Concorde et la rue de Pùvoli. Il lui fit voir en passant l'hôtel Meurice , où demeurait son cher M. Abel, puis l'épicerie où avait été Jeannot; puis, dans la rue Saint-Honoré, le café où lui-même était resté près de trois ans et Simon sept ans. Ils arrivèrent, non sans peine, chez Simon, car Kersac s'arrêtait à chaque pas pour admirer les boutiques, les voitures, les bâtiments; tout était pour lui nouveau et merveilleux.

Jean monta rapidement les deux étages de Simon : Kersac le suivit plus modérément. Simon venait de finir son déjeuner-diner et se préparait à descendre au magasin.

« Simon, voici M. Kersac qui vient te voir, s'écria Jean en entrant chez son frère.

SIMON

Monsieur Kersac! Que vous êtes bon, monsieur, de faire ce grand voyage pour moi !

Pour vous, mon ami, et pour Jean et pour votre mère.

JEAN

Maman va devenir la femme de M. Kersac. Il me l'a dit tantôt; et il sera mon père! C'est drôle, ça, n'est-ce pas?

SIMON

Pas possible! C'est-il vrai, monsieur Kersac?

KERSAC

Très vrai, mon ami; à mon retour.

SIMON

Quel bonheur pour notre pauvre mère! Cher monsieur Kersac ! »

Simon embrassa Kersac, qui le serra à l'étouffer, comme il avait fait pour Jean.

SIMON

Et quel dommage que ma mère n'ait pu venir avec vous!

KERSAC

C'était impossible, mon ami! Toi épousant une fille de haute volée, une Parisienne, ta mère se

serait trouvée embarrassée, déplacée avec tout ce beau monde. Et puis, tant qu'elle n'est pas ma femme, elle est ma fille de ferme; je n'aurais pas voulu que ta mère se présentât comme fille de ferme chez tes parents. Et puis, la pauvre femme j avait une très grande répugnance, probablement à cause de tout cela. Moi-même, je ne m'y suis réellement décidé qu'en partant. J'ai vu que ça me faisait quelque chose de la quitter. C'est qu'elle est bien bonne, elle m'est bien attachée, et je pense que nous ne serons malheureux ni Tun ni l'autre.

SIMON

Ma mère ne le sait donc pas, comme ça?

KERSAC

Elle n'en sait pas le premier mot.

SIMON

Et si elle allait refuser?

KERSAC, étonne.

Comment? Qu'est-ce que tu dis? Refuser!... Diantre î je n'avais pas pensé à cela, moi ! Ah bien ! si elle refusait,... c'est que j'en serais bien chagrin!... Oui, oui, ce serait une vraie perte pour la ferme et pour moi. Jamais je ne trouverais à remplacer cette femme-là. Quelle diable d'idée tu as eue, Simon! Je ne vais pas avoir un instant de tranquillité jusqu'à mon retour là-bas.

SIMON, souriant.

Rassurez-vous, mon cher pèrel Ce n'est qu'une supposition. Pourquoi refuserait-elle de rester avec vous, puisqu'elle vous aime tant et qu'elle est si

heureuse chez vous? Soyez tranquille, vous serez notre père à Jean et à moi.

C'est possible! mais... ce n'est pas certain. Dismoi, Simon, à quand ta noce?

SIMON

Après-demain,^ monsieur Kersac. Demain matin je voudrais bien aller chez M. Abel, pour lui demander son heure et convenir de tout avec lui.

JEAN

Tout juste, il t'a fait dire d'aller avec nous à l'hôtel Meiirice avant neuf heures; passé neu' heures, on ne le trouve plus.

SIMON

Je le sais bien. Pouvez-vous venir me prendre?

JEAN

Oui, oui, j'ai prévenu M. Barcuss.

KERSAC

Après-demain la noce; le lendemain au soir, je file pour arriver à Sainte-Anne le matin de bonne heure.

JEAN

Déjà, monsieur!

KERSAC

Il le faut bien, mon enfant; dans une ferme, le tenq3s qu'on perd ne se rattrape pas. Et puis... il faut que je parte. »

Ils causèrent quelque temps. Kersac demanda à voir Mlle Aimée. Simon le présenta à Monsieur, à Mme Amédée et à Aimée. Kersac secoua la main du père à lui disloquer l'épaule, serra la main de la

mère à lui engourdir les doigts. Quant à Mlle Aimée, quand elle voulut lui donner la main.

KKRSAC.

Du tout, du tout! Dans mon pays, les témoins embrassent la mariée. »

Et de ses bras vigoureux il enleva de terre Mlle Aimée et l'embrassa sur les deux joues avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître. Effrayée pourtant, elle appela Simon à son secours.

« Eh bien! quoi, la belle enfant? dit Kersac en la posant à terre. 11 n'y a pas de mal. Je suis témoin. Après-demain la noce. A quelle heure? Où se réunit-on?

Page 1