‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 32 sur 55 · M. AMÉDÉE · texte numérisé non relu

M. AMÉDÉE

C'est à neuf heures précises, monsieur; le mariage à la mairie d'abord, puis à l'église à neuf heures et demie. Ensuite on déjeune chez nous, et puis on ira passer la journée à Saint-Cloud; et là c'est M. Abel qui donne à diner et qui se charge du reste de la soirée.

— Très bien, dit Kersac; nous serons exacts. » Kersac ne resta pas longtemps chez les Amédée ; il dit qu'il avait des emplettes à faire, et il partit avec Jean.

KERSAC

Dis donc, Jean, ces Amédée me gênent; je ne me sentais pas à mon aise avec eux.

JEAN

Ah! vraiment? Je suis content que vous me disiez cela, parce que c'est la même chose pour moi. Je suis toujours un peu gêné chez eux. Tandis

que je me sens si bien à l'aise avec vous et avec M. Abel! Ça gâte tout d'être gêné.

KERSAC

Tu as bien raison. Et puis, vois-tu, les Amédée, c'est Parisien, commerçant parisien; ça se moque des bonnes gens comme moi, un campagnard, un fermier, qui n'a pas d'habit ni de gants. Ça ne se dit pas, mais ça se devine. Franchement, je serai content quand la noce sera finie. Et je suis plus content encore de n'avoir pas amené ta mère. La pauvre femme! elle aurait eu de l'embarras, de la crainte de faire quelque sottise, de faire rire d'elle. Et moi, ça m'aurait fait souffrir; j'en aurais été tout démonté!

JEAN

Vous avez fait pour le mieux, monsieur. Où allons-nous maintenant?

KERSAC

Je voudrais acheter mon présent de noces pour Mme Simon, et puis mon présent de noces pour ta mère; car... Simon a beau m'avoir troublé l'esprit, je crois encore qu'elle ne refusera pas de vivre chez moi comme ma femme, puisqu'elle y vit bien comme ma servante. Je n'aime pas à la voir en service chez moi; elle vaut mieux que ça. »

Jean demanda à Kersac quelques explications sur ce qu'il voulait acheter.

« Un bijou pour la jeune mariée, répondit-il, et un châle pour la vieille mariée », ajouta-t-il en riant.

Ils allaient entrer chez un bijoutier voisin du calé

H enleva de terre Aille Aimée et l'embrassa sur les deux joue (Page 347.)

Métis, lorsqu'ils se rencontrèrent nez à nez avec Jeannot. La surprise fut grande des deux côtés. Après le premier échange de bonjours, Jeannot les invita à prendre un café et un petit verre; Jean allait refuser, mais Kersac lui fit signe d'accepter, et, une fois attablés au café, il poussa Jeannot à boire copieusement. Il lui fit d'abord compliment sur sa mise élégante.

« Tu es vêtu comme un grand seigneur, Jeannot!

— Oh! dit Jeannot d'un air dégagé et dédaigneux, ces vieilles nippes sont bonnes pour traîner le matin, mais le soir on se fait plus beau que ça.

KERSAC

Ah ! tu ne te trouves pas assez beau comme tu es là ?

JEANNOT

Pour Jean ce serait bien, mais... pour moi —

KERSAC

Diantre ! monsieur Jeannot est devenu grand seigneur, à ce qu'il paraît.

JEANNOT

Mais... un peu.... Ainsi on ne me dit plus Jeannot tout court!... On ne me tutoie plus.

KERSAC

Et qu'est-ce qui vaut à monsieur Jeannot sa haute position?

Penh! Je ne suis pas bête, vous savez.

KERSAC

Non, je ne savais pas.

JEANNOT

Je dis donc que je ne suis pas bête; j'ai eu l'ha-

bileté de me faire i3ien voir de M. Boissec, l'intendant de M. le comte. Je lui ai rendu des services.

KERSAC

Quels services as-tu pu rendre à un aussi grand personnage?

JEANNOT

Je l'ai servi avec zèle; je l'ai flatté, j'ai fait pour lui des affaires dans lesquelles il ne voulait pas paraître.

JEAN

Des affaires! Quel genre d'affaires?

JEANNOT

Des affaires d'argent, des mémoires à payer, des vins à acheter, des commandes à faire, et autres choses qui rapportent beaucoup.

JEAN

Comment peuvent-elles rapporter?

JEANNOT

Es-tu naïf! Tu ne comprends pas? En payant un mémoire de cent francs, je suppose, outre les cinq pour cent, je marchande, je trouve les objets trop chers, je menace de changer de fournisseur. Le fournisseur, qui a tout porté au double, rabat un quart et le cinq pour cent en sus. M. Boissec porte au maître le mémoire avec la somme entière, et il empoche les trente pour cent, trente francs sur cent, et ainsi du reste. Et comme la maison est riche, qu'on y dépense plus de cent mille francs par an, tu penses que l'intendant se fait un joli magot. »

Jean était indigné et il allait se récrier, mais

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Kersac le poussa du coude et continua à faire boire et parler Jeannot.

KERSAC

Ce n'est pas bête, en effet, ce que tu fais là. Mais je ne vois pas là dedans quel bénéfice tu y trouves, toi?

JEANNOT

Au commencement, pas grand'chose; une pièce de cinq francs, de dix francs, par-ci, par-là. Mais quand je me suis habitué aux affaires, j'ai fait les miennes aussi.

KERSAC

Comment ça?

JEANNOT

Voilà! Je m'arrangeais avec les marchands pour qu'ils chargeassent leurs mémoires; avec l'épicier, outre le prix, il j a le poids; et, alors, au lieu d'en rogner le quart, je lui en rognais le tiers; je déclarais toujours le quart à M. Boissec et je gardais le reste.

KERSAC

Mais pourquoi M. Boissec ne fait-il pas ses affaires lui-même? Il doit se méfier de toi?

JEANNOT

Il ne voulait pas paraître dans les affaires pour ne pas être pris. En cas de découverte, il fait tout tomber sur moi, il me fait chasser comme un voleur, et le maître est content : il croit M. Boissec un trésor de probité.

KERSAC

Et toi, donc? Tu te trouves sur le pavé.

JEANNOT

Oh! que non. Il me replace bien vite dans une autre bonne maison, en me recommandant comme un sujet rare. En attendant une place, il me fournit de quoi vivre, sans quoi je parlerais. Et quant à se méfier de moi, je ne sais pas s'il s'en méfie, mais il n'en témoigne rien, toujours; il n'oserait pas.

KERSAC

Quel mal pourrais-tu lui faire?

JEANNOT

Quel mal? Le dénoncer aux maîtres en faisant l'indigné, et en déclarant que je suis honnête homme, que je suis attaché aux maîtres, et que je ne peux plus souffrir de les voir trompés par un voleur. Ou bien un autre moyen, c'est d'écrire une lettre anonyme en plaignant le pauvre garçon (moi) de se trouver obligé, par la misère, à aider à ces friponneries qui le révoltent. »

Jean ne pouvait plus se contenir.

JEAN

Jeannot, ce que tu fais, ce que tu aides à faire est infâme; c'est un vol abominable, une tromperie indigne. Jeannot, pauvre Jeannot, sors de cette maison, quitte Paris où tu as de mauvaises connaissances, retourne au pays; notre bon M. Kersac aura pitié de toi, il te trouvera de l'ouvrage. Mais, mon pauvre Jeannot, je t'en supplie, ne reste pas dans cette maison de voleurs.

.lEANXOT.

Mon garçon, tu es un niais; la maison est bonne et j'y resterai; je veux être dans une maison riche.

et elles sont toutes de même; les maîtres ne s'occupent pas des domestiques, ils les laissent tranquilles, ne s'informent pas s'ils passent les nuits dehors, au café, au bal ou au théâtre, n'importe. Ils payent, ils se laissent voler. A la chambre, à la cuisine, à l'écurie, c'est tout la même chose. Je vis heureux, je m'amuse, je fais bonne chère, de l'argent à profusion, j'en dépense et j'en refais. Toi, au contraire, tu travailles, tu t'ennuies, tu fais maigre, tu restes à la maison, tu vas à la messe, tu mènes une vie de capucin. Ça ne me va pas; toi, je ne t'en empêche pas si tu préfères un capucin à un bon garçon qui boit, qui danse, qui fait la vie.

JEAN

Mais, Jeannot, pense donc qu'il j a un après, comme je te le disais un joui', et que....

Ta, ta, ta, laisse-moi tranquille, je ne veux pas d'APRÈs; je ne veux pas que tu me cornes aux oreilles ton après, qui me revient déjà assez souvent....

JEAN

Et qui gâte ta vie, pauvre Jeannot.

JEANNOT

Parbleu non! car j'envoie promener ton apr^ès et toi-même avec. Tiens, je n'aime pas à te rencontrer, Jean ; tu as toujours de sottes paroles qui me troublent ma journée, ma nuit, et qui me taquinent, quoi que j'en aie. « Garçon, la note. »

Le garçon apporta la note; on avait consommé pour cinq francs de café, eau-de-vie, liqueurs.

Jeannot tira de l'or de sa poche, donna une pièce de vingt francs, empocha la monnaie, et sortit sans attendre ses compagnons.

Kersac et Jean sortirent aussi, mais ne suivirent pas Jeannot.

(( Quelle canaille! dit Kersac.

— Malheureux Jeannot! dit Jean.

KERSAC

Ai-je eu de la peine à me tenir pendant que ce gredin nous défilait son chapelet de gueuseries ! Si je n'avais voulu le laisser se découvrir tout à fait, je lui aurais brisé la mâchoire d'un coup de poing dès la première tirade.

JEAN

Ah! si j'avais l'esprit, l'instruction, la charité de M. Abel, j'aurais trouvé de bonnes paroles qui auraient peut-être touché le cœur de ce pauvre garçon.

KERSAC

Ah ! ouiche ! Un gueux comme ça ! Rien n'y fera ; c'est un être sans cœur, rien ne le touchera. Je le disais bien à ta mère, il finira par se faire coffrer; pourvu qu'il ne se fasse pas mettre au bagne et qu'il se borne à la correctionnelle. Mais te voilà tout triste, mon enfant. Cela ne t'arrive pas souvent ! Entrons chez un bijoutier, tu m'aideras à bien choisir. »

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