‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 34 sur 55 · UN COMMIS · texte numérisé non relu

UN COMMIS

Quelle espèce de châle monsieur demande-t-il?

KERSAC

Une belle espèce, monsieur.

LE COMMIS, souriant.

Sans doute, monsieur; mais serait-ce de l'Inde, ou bien anglais, ou français?

KERSAC, vivement.

Français, monsieur, français; je n'ai pas de goût pour les Anglais, et, s'il faut tout dire, pour aucun pays étranger; ce qui est français me va mieux que toute autre chose; surtout pas d'anglais. »

Le commis fit circuler Kersac et Jean pendant près d'un quart d'heure avant d'arriver au quartier des châles.

« Voilà, monsieur, dit-il enfin. Brindé! des chaises à ces messieurs. »

Brindé s'empressa d'apporter deux chaises; elles étaient de velours; Kersac passa la main dessus avant de s'asseoir et se plaça sur le petit bord, de peur d'aplatir ce beau velours bleu. Jean, plus

ET JEAN nui RIT 361

habitué au velours et à la soie, s'assit sur sa chaise avec moins de respect et de précaution.

On apporta les châles. Kersac trouvait tout magnifique, mais il passait toujours à un autre et il ne se décidait pour aucun; le commis, voyant Tadmiration naïve de Kersac et de Jean, leur demanda enfin à quel usage ils destinaient ce châle.

KERSAC

Parbleu! c'est pour le porter.

LE COMMIS

Mais pour qui, monsieur?

KERSAC

Pas pour moi, toujours.

LE COMMIS

Je veux dire, monsieur, pour quel genre de dame ?

KERSAC

Pour le bon genre, monsieur; un genre comme vous n'en avez pas beaucoup à Paris; elle vous fait marcher une ferme comme le ferait un homme. LE COMMIS, souriant.

Je le pense bien, monsieur; je ne conteste pas le mérite de la dame ; je demandais à quelle classe de la société elle appartenait, pour vous présenter cjuelque chose de convenable.

KERSAC

Ah oui! je comprends. C'est pour ma fille de ferme, monsieur, ma ménagère pour le moment.

LE COMMIS

Bien, monsieur; nous allons voir ce qu'il faut; du bon marché, comme de raison.

KERSAC

Mais pas du tout; je veux du beau, moi.

LE COMMIS

Du beau pour une fiîle de ferme, monsieur, c'est du bon marché

KERSAC

Mais quand je vous dis que je veux du vrai beau. Cette fille de ferme sera ma femme, monsieur; et c'est un châle de noces que je vous demande.

LE COMMIS

Faites excuse, monsieur; je ne savais pas bien ce que voulait monsieur. Du moment que c'est pour madame!... Brindé, le paquet châles français, belle qualité. »

Kersac était content; le commis lui déploya des châles longs, des châles carrés, des châles de toutes les couleurs.

« En voilà un bien beau, monsieur, dit Jean en désignant un châle rouge vif.

I KERSAC

Superbe, mais... les taureaux... qui n'aiment pas le rouge! et j'en ai, moi, des taureaux!... Et puis, vois-tu, ta mère n'est pas de la première jeunesse.

LE COMMIS

Et celui-ci, monsieur? (Montrant un fond vert.)

KERSAC

Joh, très joli! Mais... vert,... ça passe. Les fonds noirs sont plus solides. En voici un qui est joli! fameusement joli ! Quel prix, monsieur?

-.=^=^t' ., vvY//'^'\f/"//'j/i/fi',t' ' / /"/,

LE COMMIS

Cent vingt francs, monsieur; c'est tout ce qui se fait de plus beau.

KERSAC

Ah! il est beau!... Rien à dire. Je ne sais pas si on marchande chez vous; si vous pouvez rabattre, rabattez; sinon, je prends le chàle; et faites-moi voir les robes de laine.

LE COMMIS

Nous ne marchandons pas, monsieur. Si vous voulez passer à la galerie ii" 91 , je vais vous faire voir des étoffes de laine.

KERSAC

Et mon châle?

LE COMMIS

Il vous suit, monsieur. »

Kersac et Jean se remirent à parcourir d'innombrables galeries; ils arrivèrent enfin à celle des étoffes de laine. Là le choix fut difficile encore; car, outre la couleur, il y avait le genre d'étoffe, k disposition du dessin, le prix, etc. Kersac finit par se décider pour un satin de laine bleu de France. Jean approuva son choix; on lui donna l'aunage qu'il voulut.

« Plutôt trop que pas assez », avait dit Kersac.

Lorsque Kersac voulut payer, on le fit revenir au comptoir et on lui proposa de lui envoyer le paquet.

KERSAC

Pourquoi ça, me l'envoyer?

LE COMMIS

Si monsieur est à pied, ça le chargera trop.

366 JEAN QUI GROOXE

KERSAC

Ça! J'en porte tous les jours de cent fois plus ourds! Ah! ah! ah! vous me croyez donc la force d'une puce? Ah! ah! ah! ce paquet trop lourd! La bonne farce ! )> '

Et il partit riant, ainsi que Jean; les commis riaient aussi, de même les allants et venants, qui avaient été témoins du colloque, i Kersac et Jean rentrèrent après avoir fait le tour par la rue de Richelieu, les boulevards, la rue de la Paix, les Tuileries et l'avenue Gabrielle, dont Kersac ne pouvait se lasser, à cause des chevaux qu'on j voyait. Dès que Jean eut installé Kersac dans sa chambre, il s'empressa d'aller demander de l'ouvrage à Barcuss.

BARCUSS

Non, non, mon bon garçon; tant que ton ami, M. Kersac, sera ici, tu n'as pas besoin de finquiéter de ton ouvrage; tu travailles tant que tu peux, et du mieux que tu peux toute l'année; prends ta petite vacance; elle ne sera pas longue, il faut du moins qu'elle soit complète; ta principale besogne ici est de soigner et d'amuser M. Roger; va passer chez lui le temps qui te reste.

JEAN

Merci bien, monsieur, merci; je profiterai avec plaisir du temps que vous voulez bien m'accorder, pour faire voir à M. Kersac les belles choses de Paris.

BARCUSS

Où le mèneras-tu?

A Notre-Dame d'abord; puis à Notre-Dame des Victoires, au bois de Boulogne, au jardin d'Acclimatation, sur les boulevards. M. Abel a dit qu'il nous mènerait aussi voir ses tableaux à l'Exposition; et puis, nous nous promènerons un pou partout.

BARCUSS

C'est très bien, mon ami ; ton choix est excellent.

Page 1