‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 35 sur 55 · IF.A · texte numérisé non relu

IF.A

Monsieur, je reviendrai pour servir le diner.

BARCUSS

Gomme tu voudras; il n'y a que M. Abel qui vient dîner; il y a quatre couverts. Je servirai bien tout seul.

JEAN

Non, non, monsieur, je viendrai vous aider. Mais je dois dire, pour ne pas me faire meilleur que je ne suis, que je désire bien voir M. Abel; j'ai à lui parler.

BARCUSS

Ah! c'est différent. Je compte sur toi, alors. »

Jean alla savoir des nouvelles du petit Roger. Il le trouva dans le même état; après avoir dormi près d'une heure, il s'était trouvé mieux, mais plusieurs crises violentes avaient détruit l'effet salutaire de ce bon sommeil.

Il sourit à Jean quand il le vit entrer. Son père avait remplacé pour le moment Mme de Grignan.

(c Jean, dit Roger en lui tendant la main, pajia a bien envie de voir M. Kersac; et moi aussi, cela

me fera grand plaisir de le revoir. Veux-tu lui demander de venir chez moi?

— Tout de suite, monsieur, répondit Jean en baisant doucement la main que lui donnait Roger. Lui aussi sera bien content de votre invitation. »

Jean sortit.

(c Monsieur Kersac, dit-il en entrant dans sa chambre, M. Roger vous demande de descendre chez lui; il voudrait bien vous faire voir à son papa, M. le comte de Grignan.

KERSAC

J'y vais, mon ami. Ce pauvre petit! Je pensais à lui tout justement. »

Ils descendirent. Lorsque Kersac entra, Roger, qui n'avait pas ôté les yeux de dessus la porte, sourit et dit :

(.( Papa, voici M. Kersac. »

Kersac s'avança vers M. de Grignan, qui lui tendit la main.

« Vous me faites bien de l'honneur », lui dit Kersac.

M. DE GRIGNAN

Roger vous doit d'avoir dormi une heure, ce qui ne lui était pas arrivé depuis deux mois, répondit M. de Grignan.

ROGER

Monsieur Kersac, venez près de moi, je vous en prie. »

Kersac s'approcha.

ROGER

Asseyez-vous comme ce matin. »

Kersac se remit dans le fauteuil inoccupé et prit la main de l'enfant.

« C'est singulier, dit Roger au bout d'un instant; quand vous me tenez la main, je me sens mieux; c'est comme quelque chose de doux, de tranquille, qui court sur moi et dans mes veines. C'est la même chose quand M. Abel prend ma main. Pas les autres. Pourquoi cela?

KERSAC

C'est probablement que nous vous passons un peu de notre force, monsieur Roger, et ça chasse le mal.

Alors pouvez-vous rester un petit instant? Je sens comme si une crise allait venir; peut-être la ferez-vous passer.

KERSAC

Ah ! si je le pouvais, pauvre petit monsieur Roger, je resterais là sans en bouger! »

Roger pressa légèrement la main ou plutôt un doigt de Kersac, lui jeta un regard reconnaissant et ferma ses yeux fatigués. Quelques instants après, il dormait.

Ni M. de Grignan, ni Kersac, ni Jean n'osaient bouger; au bout d'un quart d'heure la porte s'entr'ouvrit doucement et Abel entra. M. de Grignan lui fît un geste suppliant en montrant son fils endormi. Abel comprit; il resta debout et immobile, regardant l'enfant et Kersac. Puis il tira un crayon et un album de sa poche et se mit à dessiner. 11 avait fini, et Roger dormait toujours. Il dormit

ainsi près d'une demi-heure. Il se réveilla doucement, sans secousse, aperçut Abel.

(( Mon bon ami, embrassez-moi », lui dit-il.

Abel Tembrassa, mais ne lui }>arla pas encore. Roger se tourna vers Kersac, attira sa main sur sa petite poitrine décharnée.

(( Je ne vous oublierai pas près du bon Dieu.

M. DE GRIGNAN, (IVeC effusioil.

Merci, mon bon monsieur Kersac! Je suis réellement reconnaissant. Vous avez fait avorter une crise qui se préparait. Je crois, en vérité, que votre explication est juste : votre force agit sur sa faiblesse. »

Le médecin entrait avec Mme de Grignan; il trouva qu'il y avait trop de monde près du malade et ne voulut j laisser que le père et la mère ; les autres sortirent. Jean profita de la présence de M. Abel pour raconter ce qu'ils avaient appris de Jeannot.

« Monsieur Abel, vous qui avez fait tant de belles et bonnes actions, sauvez le pauvre Jeannot, retirezle de la maison où il est; il s'y perdra.

M. ADEL

11 est déjà perdu, mon enfant; et il était en bon train avant d'y entrer. Que puis-je y faire? Comment changer un cœur mauvais et ingrat?

JEAN

Si ses maîtres voulaient bien s'occuper de lui donner de sages et bons camarades !

ABEL

Les maîtres ne valent; guère mieux que leurs ser-

viteurs, mon ami. Et malheureusement les enrichis sont presque tous de même; ils ne songent qu'à être bien et habilement servis, et ils oublient qu'ils sont riches, non pas seulement pour se faire servir, mais pour faire servir Dieu et le faire aimer. Ils payeront bien cher leur négligence, et ils auront une terrible punition pour avoir si mal usé (le leurs richesses et pour avoir négligé la moralité (le leurs serviteurs. Quant au malheureux Jeannot, je ne puis rien pour lui. »

M. Abel causa avec Kersac de son mariage, qu'il approuva beaucoup; il lui promit d'y assister et de lui mener Jean, ce qni fit bondir de joie Jean et Kersac. Jean eut un petit accès d'enfantillage d'autrefois : il baisa les mains de M. Abel ; il lui dit des paroles tendres, reconnaissantes, comme jadis. M. Abel le laissa faire quelques instants; puis il lui prit la main et lui dit amicalement :

« Assez, mon cher enfant; tu as oublié notre vieille convention : de parler peu et modérément quand ton cœur est plein, et de me laisser voir dans ton regard tous les sentiments de ce cœur affectueux et dévoué.

JEAN

C'est vrai, monsieur, je me suis laissé aller; j'ai oublié que j'avais dix-sept ans. »

M. Abel lui serra encore la main en souriant de ce bon et aimable sourire qui lui gagnait tous les cœurs.

« Demain, avant neuf heures, je vous attends

chez moi, à l'hôtel Menrice », dit M. Abel en passant chez M. de Grignan, où il alla attendre l'avis du médecin sur l'état de Roger.

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