‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 6 sur 55 · REUNION DES FRERES · texte numérisé non relu

REUNION DES FRERES

Kersac pressait le pas de son cheval; il était tird.

« Je suis resté trop longtemps chez cette pauvre femme, se disait-il. Je voyais que ma présence la consolait; c'est comme si elle avait eu Jean auprès d'elle! Pauvre mère! c'est pourtant terrible d'envoyer son enfant faire cent vingt lieues à pied, seul, presque sans argent, pour arriver à Paris, où tant

de jeunes gens se perdent et meurent de faim

J'irai la consoler et lui parler de Jean quelquefois; c'est une charité. Et je donnerai de ses nouvelles à — hnbécile que je suis, s'écria-t-il, j'ai oublié de demander à Jean son adresse ! C'est-il bête ! Oii le trouver dans ce grand diable de Paris?... La mère doit le savoir; je le lui demanderai quand je la verrai. »

Rassuré par cette pensée, il songea à ses af-

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faires, et calcula dans sa tête le gain de sa journée; il était considérable.

Et Jean et Jeannot? où étaient-ils? que faisaient-ils? Ils étaient arrivés vers quatre heures du matin à Paris, reposés et enchantés. Descendus de wagon, ils ne savaient où aller; il faisait encore nuit. Le chef de tram, qui était bon homme, les retrouva dans la salle des bagages, où ils avaient suivi les voyageurs, et leur demanda où ils allaient.

JEAN

Chez mon frère Simon, monsieur; mais il est trop matin; et puis, il ne nous attend que dans un mois; et puis, nous ne savons pas le chemin.

LE CHEF DE TRAIN

Savez-vous où il demeure?

JEAN

Oui, monsieur : rue Saint-Honoré, n" 263.

LE CHEF DE TRAIN

Eh bien, restez ici jusqu'à cinq heures, et vous irez alo^^s chez Simon. Mais, comme vous ne trouveriez jamais votre chemin tout seuls, voici trois francs que m'a donnés M. Kersac pour vous nourrir en route; vous ne les avez pas dépensés, puisque vous avez vécu de vos provisions et bu de l'eau; vous prendrez sur ces trois francs un franc cinquante centimes pour payer le fiacre dans lequel

je vous ferai monter A présent, j'ai aifah'e, je

vous quitte; attendez-moi là. »

Jean et Jeannot s'assirent sur une banquette; Jean s'amusait beaucoup à regarder les allants et

venants; il remarquait tout et s'intéressait à tout. Jeannot bâillait et soupirait.

JEANNOT

Qu'allons-nous devenir, Jean, au milieu de tout ce bruit? Nous ne trouverons peut-être pas Simon; alors où irons-nous? que ferons-nous?

JEAN

Pourquoi donc ne trouverions-nous pas Simon, puisqu'il demeure rue Saint-Honoré, n" :263.

JEANNOT

Mais si nous ne le trouvons pas?

JEAN

Alors nous le chercherons.

JEANNOT

Où le chercherons-nous? A qui le demander?

JEAN

Il se trouvera bien quelque brave homme qui nous aidera à le trouver. D'ailleurs, Jeannot, ce que tu dis là est ingrat pour le bon Dieu. Vois comme il nous a protégés. Ce bon monsieur voleur qui nous donne de l'argent....

JEANNOT

A toi, pas à moi.

JEAN

Ce n'est-il pas la même chose ?ïu sais bien que, tant que j'en aurai, tu en auras. Après le bon monsieur, nous avons eu la chance de rencontrer cet autre brave M. Kersac, qui a fait pour nous comme aurait fait le bon Dieu.

JEANNOT

Oui, joliment, il m'a donné deux coups de fouet.

JEAN

Bah! deux petits coups de rien du tout; et c'était par bonté, encore.

JEANNOT

Comment, par bonté? Tu appelles ça bonté, toi?

JEAN

Certainement, puisque c'était pour te rendre plus gentil; et il y est arrivé, tout de même. Ce bon M. Kersac, qui nous fait faire douze lieues en carriole !

JEANNOT

Parce que ça l'amusait de causer.

JEAN

Pas du tout, ça ne l'amusait pas; c'était par bonté. Puis il nous fait souper avec lui, déjeuner avec lui ; il paye notre coucher.

JEANNOT

Coucher, pas cher! De la paille dans une écurie.

JEAN

Est-ce que nous avons si bien que ça chez nous?... Puis il nous paye notre voyage. 11 nous fait arriver à Paris en vingt-quatre heures au lieu de trente jours. C'est à ne pas y croire!

JEANNOT

Oui, quant à ça, il n'y a rien à dire. C'est véritablement une bonne chose Mais que feronsnous si nous ne trouvons pas Simon?

JEAN

Allons ! voilà que tu vas recommencer la même histoire. Je te l'ai déjà dit : nous le chercherons et nous finirons bien par le trouver. »

Jeannot n'avait pas l'air bien rassuré, et il recommençait à geindre, lorsque le chef de train entra.

(c Vous voilà! c'est bien! Venez et suivez-moi. Vite, je suis pressé. »

11 sortit précipitamment, suivi des enfants, qui ne le quittaient pas des yeux, tant ils avaient peur de s'en trouver séparés. Ils arrivèrent à la place de la gare, sur le boulevard Montparnasse. Le chef de train les fit monter dans un petit fiacre, et donna ordre au cocher de les mener rue Saint- Honoré, n° 263. Pour plus de précaution :

« Donnez-moi votre numéro, dit-il au cocher; s'il arrive quelque aventure aux enfants, c'est vous qui en serez responsable : ainsi gare à vous!

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