LE PORTIER
A présent que me voici éveillé et levé, je n'ai pas besoin que vous attendiez. Entrez et montez. ))
Le portier ouvrit, fit entrer Jean et Jeannot, et referma la porte.
(c Au fond de la cour, l'escalier à droite, au cinquième )), grommela le portier.
Et il rentra dans le trou noir qui lui servait de chambre.
Jean avait le cœur un peu serré; l'aspect sombre, sale et délabré de la cour de la maison lui inspirait une certaine répugnance. Jeannot était consterné; tous deux montèrent sans parler l'escalier qu'on leur avait indiqué; ils montaient, montaient toujours. Arrivés au haut de l'escalier, ils virent trois portes devant eux : à droite, à gauche, en face.
(c Frappe donc, dit Jeannot.
JEAN
Où frapper? Comment faire? J'ai peur de fâcher quelqu'un si je frappe à une autre porte qu'à celle de Simon.
JEANNOT
Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? recommença Jeannot de son ton. larmoyant.
116 JEAN QUI GROGiNE
JEAN
Ne t'effraye donc pas; je vais appeler. Simon !... Simon!... » appela-t-il à mi-voix.
Une porte s'ouvrit; un jeune homme s'y montra. « Simon! » s'écria Jean.
Et il se jeta à son cou.
C'est toi, Jean! Et toi, Jeannot! Dieu soit loué! J'avais tant besoin de revoir quelqu'un du pays! Entrez, entrez; nous allons causer pendant que je m'habillerai. Je ne vous attendais pas sitôt. Maman avait écrit que vous seriez ici dans un mois.
JEAN
Certainement; nous ne devions pas arriver avant; mais nous avons voyagé comme des princes! En voiture! Je te raconterai ça. »
Ils entrèrent dans une petite chambre propre, claire et assez gaie. Tout en furetant partout et en regardant Simon se débarbouiller et s'habiller, Jean et Jeannot lui donnèrent des nouvelles du pays et lui racontèrent toutes leurs aventures. SIMON, riant.
Il paraît que Jeannot n'a pas la chance; et toi, Jean, je crois bien que c'est toi qui fais venir la chance par ton caractère gai, ouvert et ser viable. Tu as toujours été comme ça; je me souviens que, dans le pays, tout le monde t'aimait.
Quand ils eurent bien causé, bien ri, et qu'ils se furent embrassés plus de dix fois, Je:\n demanda :
« Et que vas-tu faire de nous, Cimon? Tu ne vas pas nous garder à rien faire, je pense?
SIMON
Non, non, sois tranquille, vous êtes placés d'avance; toi, Jean, tu entres comme garçon de café dans la maison où je suis. Et toi, Jeannot, tu vas entrer de suite chez un épicier.
JEANNOT
Tiens, pourquoi pas garçon de café comme Jean?
SIMON
Parce qu'il n'y avait qu'une place de libre. Tout le monde ne peut pas faire le même travail.
JEANNOT
Serons-nous dans la même maison?
SIMON
Non ; toi, Jeannot, tu seras tout près d'ici, dans la rue de Rivoli, et près de Jean, qui demeurera avec moi, dans cette maison où nous sommes en service.
JEAN
Quel service ferons-nous?
SIMON
Le service d'un café; c'est un bon état, mais fatigant.
JEAN
En quoi fatigant?
SIMON
Parce qu'il faut être actif, alerte, toujours sur pied, adroit pour ne rien briser, ni accrocher, ni répandre. Tu feras bien l'affaire, toi.
JEANNOT
Je l'aurais bien faite aussi,
Non, tu n'es pas assez vif, assez en train ; tu
te serais fait renvoyer au bout de huit jours. » Jeannot ne dit plus rien : il prit son air boudeur.
SIMON
Ah ! ah ! ah ! quelle figure tu fais ! Ça ferait bon effet dans un café. Toutes les pratiques se sauveraient pour ne plus revenir ! »
Jeannot prit un air encore plus maussade. Simon leva les épaules en riant.
« Toujours le même! dit-il. Ah çà! voici bientôt sept heures. Il faut descendre au café, Jean; et toi, Jeannot, je vais te présenter à ton maître épicier; sois bien poli et déride-toi, car l'épicier doit être gai et farceur par état. »
Simon tira un pain de son armoire, en coupa trois grosses tranches, en donna une à Jean et à Jeannot, et mit la troisième dans sa poche; ils descendirent les cinq étages et entrèrent dans un café très propre, très joli. Jean et Jeannot restèrent ébahis devant les glaces, les chaises de velours, les tables sculptées, etc. Pendant qu'ils admiraient, Simon alla parler au maître du café et revint peu de temps après avec un morceau de fromage, des verres et une bouteille de vin. Il versa du vin dans les trois verres.
(c Déjeunons, dit-il, avant que le monde arrive. Et vite, car il y a de la besogne; il faut tout nettoyer et ranger. »