Jean qui pleure et Jean qui rit
— Paul est un bon enfant, mais il est jaloux et me fail des scènes à propos de rien.
— Ah! la jalousie : je ne sais pas quel est l'invenleur de celle scie domestique, mais le jour... prends garde, i£lia, lu changes la pose de la main, ma bonne;
JEA5 Cr»! riEVU ET JEA^ Qll RIT. T. 1. 1
le jour, dis-je, où il a émis les actions sur la place, toutes les Espagnoles se sont donné le mol pour en prendre quinze cents chacune; elles se sont ensuite repassé les coupons de mère en fille, el je l'assure que depuis quelque temps elles ont diablement haussé.
— Qui?
— Tu es bêle! les actions: Dis donc, est-ce qu'il est Espagnol, ton amant?
— Il est né rue Copeau.
— C'est une bonne idée qu'il a eue là. Enfin, <iu6 demande-l-il cet Othello?
— Que je ne pose plus pour les Danaé elles Vénus callipyge.
— Alors qu'il le fasse donner un bureau de labac, ou qu'il l'épouse : aux grands maux, les grands emplâtres.
— Il veut que je redevienne actrice.
— Hein... tu dis?
— La langue m'a tourné : que j'entre au théâtre.
— C'est un idiot, que ton amant.
— Ah! monsieur Jean, nous nous fâcherons.
— C'est un idiot, je le répèle, elje souligne le mot; au reste, il a cela de commun avec tous les jaloux, suis bien mon raisonnement : la pensée de te savoir huchée sur une estrade, dans le cusluine primitif d"Eve, avant l'affaire du serpent, le loul en présence d'un monsieur qui frotte du crayon rose sur un châssis de papier gris, lui donne des affadissemenls; c'est une opinion comme
iHje aulre. Mais que dcvieiidra-t-il, ie pauvre garçon, quand ii le verra aux flammes de !a rampe, l'œil éméritlonné par le rouge el la poudre, la taille cambrée sous un corsage chatoyanl de bijoux, la jambe bien dégagée, chaussée d'un joli bas de soie, dont l'éclatante blancheur en modèlera mieux Tamoureux contour? — Il tournera à la bêle féroce, au vil chacal ; — et quand il enteudra les abonnés de l'orchestre, les quarts el les demi-quarts d'agent de change, coter tout cela dans la coulisse, Thydrophobie la plus forcenée ie mordra au coîur... Crises nerveuses, tapage nocturne, soufflets, rupture, désespoir et misère, tel est le programme qu'il s'imposera el qu'il remplira sans dérager d une seconde.
Modèle d'atelier el au point de vue purement artistique, tues vraiment belle, mais le type de la figure, trop sévère et trop accusé à la ville , sera splendide à la scène. Comme sialuaire, tu as la gorge trop haute el les hanches trop développées pour la finesse de la taille; au théâtre, tes épaules seront citées, el les atidalouses les plus désinvoltées avaleront de dépit leur éveniail jusqu'au manche, en te voyant marcher. — Bref, je (e re?peclerai toujours comme acadcmie, mais je ne laisserais peut-être pas le manteau de Joseph entre les mains de la comédienne JEUa. — A propos, as-tu de la voix?
— Je ne sais pas... Qu'est-ce que vous enlendez pnr de la voix?
— Clianles-tu?
— Oui, quand ça m'amuse... mais vous avez dû vous en apercevoir, depuis le lemps que je viens à l'atelier.
— Je n'y avais pas pris garde... Voyons un peu, je parie que tu ehanles de la gorge.
Le disciple de Raphaël, après avoir déposé sur son tabouret la boîle de pastels qu'il tenait sur ses genoux, se leva, ouvrit un piano placé dans un des angles de l'atelier, et plaqua trois ou quatre accords vigoureux.
La conversation précédente, tout en servant d'exposition à l'auteur, ne laisse pas que d'être assez vague pour le lecteur, fixé seulement sur les deux points suivants : que la scène se passe dans un atelier et que mademoiselle JEUa pose devant le peintre Jean.
Jean Revel s'étanl chargé, pour nous, d'ébaucher le portrait de son modèle, nous allons essayer de lui rendre le même service.
Jean Revel, le héros de celle histoire, avait vingthuit ans ; il était blond, Il Allons, je crois vraiment
que je ferai fausse roule en débutant ainsi : il est de ces types si simples, si naïfs, et en même temps si caractérisés, qu'ils échappent à la description fleurie.
Le bonnes grosses faces de bourgmestres avinés qu'Adrien Brauwer peignit sur les murs des cabarets de Harlem, les lèlcs rondes et embéguinées des commères, sortant des toiles de Rembrandt, n'onl que faire de cadres émaillés et dorés.
te signalement placé en marge du passe-port que noire
artiste avait pris peu de jours avant que nous ayons fait sa connaissance, sera par sa sécheresse et son laconisme un excellente épreuve daguerrienne pour le lecteur :
Taille, unniètrell centimètres,
cheveux blonds, abondants,
front haut,
sourcils bruns,
yeux bleu-gris,
nez droit,
bouche moyenne,
6ar&e blonde,
menton rond,
visage ovale,
teint ordinaire,
Signes particuliers... —
L'atelier du peintre Jean Revel, situé au troisième étage d'une maison de la rue de Berlin, avait vue sur les jardins d'un hôtel.
L'ameublemeni, d'une simplicité de bon goùl et complètement dégagé de tout cet attirail de p'àtras, d'ébauches, de chevalets poussiéreux, d'armes, de carton-pierre, de potiches ébréchécs et de toiles crevées, qui encombrent d'ordinaire les ateliers, visait plutôt au salon artistique.
Un moelleux tapis de haute laine couvrait le plancher,
el un joli papier glacé lilas-perle , disposé comme une lenluresur les murailles, se fondait dans une même leinle avec les rideaux et les portières de soie.
De bons portraits au pastel, somptueusemenlencadrés, suspendus au milieu des panneaux, servaient comme de montre au jeune peintre, qui avait apporté dans l'exécution de ces portraits de fantaisie (portraits féminins) un soin tout particulier dans le choix des costumes, l'harmonie el la richesse des étoffes.
Le velours bleu, le salin blanc, la martre zibeline, l'hermine et toutes les pierres précieuses de l'univers, ondulaient et chatoyaient sur les épaules el dans les cheveux blonds ou bruns de cette galerie féminine, au milieu de laquelle on remarquait mademoiselle ^Elia en amazone de drap noir, cravatée de soie orange, caracolant sur un alezan brûlé dans un parc vert tendre (toile de 6 mèires 20 centimètres, comme l'on dit en style de catalogue) ; le tout à l'admiration des grandes dames qui venaienl poser pour leur porlrail dans l'atelier de Jean Revel.
Celle exhibition permanente donnait au pastelliste des résultats surprenants... Telle marquise, encore irrésolue, se décidait bravement à prendre séance, ravie de trouver une aussi bonne occasion de laisser à la postérité le fac sirnile de ses rivières et de ses châtelaines.
Telle comédienne en renom envoyait chez Jean Revel le costume complet de son rôle favori, sachant bien que le^ crayons du consciencieux pastelliste s'escrimeraicrd