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avec bonheur pour la reproduclion exacte des étoffes et des accessoires.
Que nos lecteurs ne se hâtent pas de juger noire personnage sur ces faits, en le classant parmi les portraitistes à vingt-cinq francs, sans les mains.
Jean Revel avait du talent, beaucoup de talent, — mais il connaissait son monde, et savait fort bien que, dans le genre qu'il avait pris, le gracieux et l'élégant ont seuls le pouvoir de plaire.
Un dernier détail complétera ce tableau d'intérieur : une collection de chaises, de faïUeuils et de tabourets, de style renaissance ou Pompadour, salignait contre les murailles.
Ces meubles disparates, mais élégants et confortables, servaient à Jean Revel de mannequins pour les portraits assis.
La bourgeoisie financière insistant généralement pour siéger sur des bergères dorées à médaillons de tapisserie vert-chou... Jean avait fait de véritables folies dans ce genre d'ameublement.
Maintenant que nous avons fait plus ample connaissance avec les êtres et les choses de cet intérieur, reprenons la conversation là où nous l'avons laissée.
— Eh bien î pour quand ? dit le jeune homme en se retournant vers mademoiselle /£lia qui se tenait debout à sa droite.
— Un instant donc, je cherche une chanson.
— Cherche... Eh bien?
— Eh bien , je ne sais rien, moi. . D'abord le piano me gêne.
— Je n'ai pas besoin que lu me chantes le Prophète ow les Huguenots pour le dire mon opinion,., dis-moi la première chose venue.
Mademoiselle iElia toussa légèrement et chevrota le premier vers de la romance si populaire : Petits oiseaux^ venez...
— Oh, non ! non, pas ça, cria Jean Revel en se prenanllatèledans lesniains et ens'accoudanl sur le clavier ; pas ça... te souviens -tu de la chanson de Fortunio que lu m'as entendu chanter ?
— Oui.
— Allons-y gaiement, dit-il en jouant la ritournelle de l'air, — marche !
Les lèvres d'.'Elia s'enlr'ouvrirent, et une admirable voix de mezzo-soprano, sonore et vibrante comme \m timbre de cristal, fit résonner dans l'atelier les gentilles strophes d'Alfred de Musset :
Si vous croyez que je vais dire
Qui f ose aimer ,• Je ne saurais, pour un empire,
fous la nommer.
Nous allons clianter à la ronde.
Si j'ûMS voulez, Que je l'adore et qu^ellc est blonde
Cotume les blés.
— Très-bien î... Irès-bien !... Le second couplet, mainlenanl. Et Jean, tout en accompagnant, regarda la chanteuse avec une attention singulière.
La belle tète de la juive était calme el souriante, et les angles de sa jolie bouche se relevaient gracieusement en laissant échap-^er les noies les plus graves. C'était une admirable voix de poitrine, large et puissante, qui s'élançait de ses lèvres..... celle voix qui part du cœur et laisse rayonner sur le visage lous les seniimcnls humains sans le faire jamais grimacer.
— yElia, cria Jean enthousiasmé, je le défends... tu entends bien , je le défends de poser cinq minutes dans un atelier à présent... tu as vingt mille livres de rente dans la poitrine, ma bonne fille.
— Quelle folie !
— Parole d'honneur! — Rentre chez loi; mets M. Paul à la porte pour le remercier de ses conseils... ou plutôt non, garde-le encore quelque temps, el reviens demain à midi ; je le conduirai chez Gabriac qui le donnera des leçons gratis pour le présent, el te fera débuter dans un an ; — surtout, n'aie pas la velléité d'entrer au Conservatoire, va, tu es trop jolie pour cela...
El Jean, après avoir fait deux ou irois tours dans lalejier, s'arrêta devant le |>orlrail qu'il venait de terminer.
— Sais-lu bien que ce portrait sera curieux un jour?
— Pourquoi cela ?
— Si l'on apprend que la cantatrice /Elia a posé pour les mains de la vicomtesse de Charney.
— Il y aura une chose plus curieuse, allez, monsieur Jean.
— Quelle chose ?
— El qui se vendra joliment... les études qui ont été faites d'après moi à l'école et dans les ateliers.
— Ah, diantre ! fit le peintre en tordant sa moustache, oui, cela s'enlèvera bien, mais ce sera un peu trop déshabillé pour la circonstance. — Dis donc, si tu as besoin d'argent, dis-le; j'ai reçu cinq cents francs ce matin... nous avons dix-huit séances à trois francs et cinq à (juatre, ce qui fait... voyons un peu
— Soixante et quatorze francs, dit vivement ^lia en mettant ses gants.
— Diable, lu es ferrée sur les mathématiques, toi... après cela, lu ne serais pas de ta race s'il en était autrement.
Jean ouvrit un petit secrétaire en bois de rose et prit dans un tiroir l'argent qu'il remit au modèle.
— Maintenant, adieu, et à demain ; au fait, non, ne viens que jeudi, nous serons plus certains de trouver Gabriac.
— Comme cela, c'est sérieux?
— E>t-ce que je plaisante jamais avec ces choses-là... Dis donc, lu sais, quand tu seras comédienne, je me recommande à loi... sois bonne fille.
— Nous verrons cela plus lard, dil JE\h en tendant la main A l'artiste.
— io —
Jean attira la jolie fille vers lui et déposa sur ses joues veloutées deux baisers retentissants.
Un double cri vibra dans l'atelier.
— Tiens, c'esl Olivia ! exclama Jean en aiîa:it audevant d'une petite femme brune, maigre el sèche, qui de sa main droite froissait avec rage la portière de la porte d'entrée, tout en battant une tarentelle frénétiq'./e avec la semelle de sa bottine gauche.
— Voyons, entre donc, Olivia.
L'Espagnole (le titre de ce chapitre nous permet de lui donner ce nom sans autre préambule), l'Espagnole resta immobile, silencieuse el pâle, comme la sîatue de son compatriote le commandeur Goniez de Silva... Ses yeux noirs, cloués sur ^Elia, avaient lâ fixité el léclal des prunelles ardentes d'une jeune panthère.
.Eiia, remise de sa première frayeur, comprit de suite la pensée de la jeun« femnie, et se fil une véritable joie lie retourner le poignard sur lequel elle venait de s'enfiTrer, en laissant tomber ces trois mots prononcés à mi-voix :
— A jeudi... adieu.
Après quoi la juive salua le peintre en souriant, et se dirigea vers la porte en marchant avec la légèreté d'une chatte qui s'apjiroche d'un dogue mal famé; elle n'était plus qu'à trois pas de sa rivale, lorsque cette dernière porta rapidement la main sous son châle comme pour y prendre un objet caché.
^£Iia ne se senlil point ie courage davancer.
— Qu'est-ceque c'est que ces manières-là? cria Jean Revel en faisant pirouetter mademoiselle Olivia au milieu de l'atelier et en ouvrant la porte à son modèle.
— Ces manières là, glapit mademoiselle Olivia avec un petit accent basque, strident comme une crécelle, ces manières-là sont celles d'une femme qui apprendra à celte drôlesse ce qu'il en coûte de souffler un amant à Olivia l'Espagnole.
Jean haussa les épaules sans répondre, et reconduisit yElia jusqu'à la porte de l'escalier.
— Allons, fît la future Malibran en faisant une petite grimace dédaigneuse, si j'ai la gorge trop haute, mademoiselle Olivia a la voix trop pointue... elle n'est pas jolie, votre maîtresse, mais elle rachète bien cela par ramabililé de son caractère, allez.
La juive achevait à peine celte réflexion peu bienveillanle, qu'un bruit de porcelaine cassée retentit dans l'atelier.
JEWa partit d'un éclat de rire étouffé et descendit rapidement Tescalier, pendant que Jean se précipilait dans son atelier.
Olivia, sans chàle et sans chapeau, piétinait avec rage sur les débris d'un superbe plat du Japon.
— Bravo! bravi! brava! cria le peintre en se laissant tomber dans un fauteuil, c'est moi qui la Irouve drôle, celle-lii; j'avais acheté celte chinoiserie pour toi, ma
biche : c'est vingt sous de oommissionnaire que lu m'économises.
— Vous êtes un infâme ! exclama Olivia en venant se poser à deux pas de son amant.
— Après ?
— Vous êtes un lâclie î
— Olivia, deux mois de plus et je dégaine.
— Celle fille est voire mailresse?
— .Elia, ma maîtresse, mon modèle...
— Votre modèle... le modèle de tous ceux qui en veulent... une juive! — Oh ! tenez, vous me dégoûtez à présent.
— Olivia, je le donne ma parole dhonneur que lu te trompes... ^Elia est une bonne fille, sans conséquence, je l'ai embrassée aujourd'hui pour la première fois : j'ai eu tort, soit; mais, pour Dieu, laissons cela maintenant.
— Du moment que vous me demandez pardon de vos torts, je me lais; mais que je ne retrouve plus celle coquine ici.
— Eh bien, et qui esl-ce qui me posera pour mes bonnes femmes?
— Moi.
— Toi?
— Oui, moi, dit résolument Olivia en appuyant sur le mot de la voix et du gesie.
— Ah! fit Jean en se mordant les lèvres pour ne pas éclater de rire, cl avec quoi?
— Avec loin.
Mademoiselle Olivia mil laiil d'assurance et de conviction dans celle singulière réponse, que le pauvre garçoti ne pul lenir plus longtemps son sérieux.
L'Espagnole, exaspérée par celle gaieté intempeslive, jela son cliâle sur ses épaules el reprit son chapeau.
— Adieu, dit-elle d'une voix caverneuse, \ous aurez bientôt de mes nouvelles, monsieur Jean Revel.
— Olivia, voyons, pas de mauvaise plaisanterie.
— Oh ! tout n'est pas fini entre nous, allez.
— Ah ! mais cela devient fatigant, à la fin, dit Jean en se levant el en allant se rasseoir sur le tabouret du piano. Je l'ai donné toutes les explications possibles, je t'ai fait un serment que je ne prodigue guère, tu le sais. — Qu'est-ce que lu veux de plus ?
— Je veux... je ne veux rien.
— Je vais te le dire, moi... lu veux ra'ennuyer a l'heure et à la carte... tu veux, de bonne fille que lu étais il y a un mois, devenir insupportable, tu veux m'uccaparer, m'empailler, me momifier; et quand je serai bien encroûté dans mon rôle de Léandre,blen sentimental, bien triste, bien ridicule, lu me mettras un beau soir à la porte de ton cœur el de ton boudoir pour avoir le |)laisir de dire à tes petites camarades : « Ce pauvre Jean Uevel, il me fuit vraiment de la peine; ce garçon-là eslinconsolable: que voulez-vous! j'en aime un autre qui ne m'aime pas. Hélas î c'est toujours comme cela. »
Eli bien , moi, je ne veux pas me brouiller avec lous mes amis , je ne veux pas m'exposer à perdre ma clienlèle par les violences inlolérables el les algarades ridicules d'une femme impossible. — Enfin, je ne veux plus... écoule-moi bien, je ne veux plus de celte existence que je mène depuis quelque temps... jai perdu la voix el le rire, je soubrcsauie sur ma chaise à chaque coup de sonnette, le bruit d'une clef tournant dans une serrure me donne des frissons dans le dos, je rêve poison el poignard, je vois du vitriol dans les flacons. — Bref, je suis faligué de celle vie-là.
Nous ne nous devons rien... ta es libre, je suis libre, séparons-nous bons amis... prends le chemin de traverse, je couperai par le bois.
— Cela suffil, interrompit mademoiselle Olivia; si vous êles fatigué de moi, je le suis autant que vous... de vous. — Je suis encore assez jeune et assez jolie poi.r trouver un amant qui me comprendra, lui ; tenez, voici votre clef.
— iMerci, filJean en allant ramasser la clef que l'Espagnole avail lancée à l'autre bout de Tatelier.
— Mainleuani, rendez-moi mes lettres, je vous renverrai les vôtres par la bonne.
— Vos lellros... vos lettres, j'ai allumé mes cigares avec.
— Cesl digne de vous.
~ Olivia, Hia chère, voire librello devient monotone,
— soie vais essayer de le meitre en musique pour voir un peu quelle tournure il aura : Et Jean, pivotant sur son tabouret, se mit à jouer sur les basses avec une énergie farouche.
— Entrée du traître : do, do dièze, ré, ré dièze, do, fa, fa, sol, sol dièze, sol, sol, do.
Mademoiselle Olivia s'élança hors de l'atelier en fermant la porte à la briser.
— Bon vent ! cria Jean de toute la force de ses poumons. — Allons, la journée n'a pas été trop mauvaise; c'est de Brannes qui sera quelque peu étonné quand je lui diraique j'ai rompu avec Olivia... Si j'allais le voir... j'ai bien envie d'aller... je vais y aller.
Et Revel, se dépouillant de sa vareuse, passa dans sa chambre à coucher, attenant à l'atelier, et s'habilla à la hâte.
— Il n'y a pas de lettres pour moi, mère Pâturai ? fitil en entro'uvrant la porte de la loge de la concierge.
— N'y a pas de lettres, mais y a une carte pour vous, monsieur Jean.
— Donnez.
— Ous'donc quVas fourré la carte de e'te dame, p'iiole?
— Ah ! c'est une dame.
— Avec sa d'moiselle, un beau brin d'fille.
— J'étais chez moi, pourquoi n'avez-vous pas laissé monter?
— Faites excuse, monsieur Jean, comme ça m'a eu J'air de gens de la iiaule, el qui y avait là-haul du sesque pas trop... enfin, vous savez... j'ai dit que vous étiez sorli... T'nez, v'Ià la carte... faudra aller à celle adresselà, c'est pour un portrait, à ce qu'on a dit.
— Madame Matliiîde Dargis, rue de Caslellane, ii" 19. C'est bien, j'irai demain.
JtAM Qll HElRr tT JTiS Qtt BIT, T. 1.
.% Rot)fu«on.
Jean Revel eiilra chez son ami comme ce dernier se disposait à sortir.
— Je suis charmé de vous voir, mon cher Revel, dit M. de Brannes en serrant la main de l'artiste; j'allais passer vous prendre à votre atelier pour vous prier de venir avec moi à la campagne dîner au cabaret. Langeais m'a prêté son américaine, qui doit être en bas; venez.
— Et où allons-nous?
— A Fontenay-aux-Roses. Langeais a dû partir hier pour l'Angleterre, vous savez, toujours pour sa grande
affaire de colon filé... il sera absent tout l'été, el comme il m'a ofTert de me sous-loner sa campagne, je ne serai pas fâché de voir si c'est convenable. — La maison louche aux bois d'Aulnay; comme situation, ce doit être adorable, mais, vous le savez, j'ai horreur des intérieurs par trop rustiques... Cela fait, nous trouverons bien quelque gargote du cru.
— Parbleu, nous trouverons !e père Gueusquin, h Bobiîison.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Ça, c'est le calque en grand de la Chaumière au bon temps el de feu Vile cV Amour ; c'est la nouvelle colonisation des amours efT-jrouchés du bois de Romainville.
— La grisette est morte !
— Allons donc, ce sont les romanciers et les vaudevillistes qui disent cela. La grisette a émigré comme les hirondelles en hiver, voilà tout. Je vous .montrerai son nid sur le marronnier phénomène de Robinson... C'e^t aujourd'hui jeudi, nous trouverons joyeuse société là-bas.
— Diable! le programme est engageant, ne perdons pas une minute.
Les deux jeunes gens montèrent dans la légère voilure: de Brannes prit les guides et loucha le cheval qui partit au grand trot.
Une heure après, les deux amis laissaient sur leur droite l'étang du Plessis-Piquet el s'engageaient sur la roule d'Aulnav.
Nous ne procéderons pas, à l'égard de M. de Brannes, comme nous l'avons fail pour le peintre Jean Revel, par une esquisse rapide ei lâchée du personnage.
Jean de Brannes élail une de ces natures fioides et concentrées, un de ces types particuliers sur lesquels on ne peut se former de suite une opinion bonne ou mauvaise.
Plus âgé de deux ou trois ans que son ami, de Brannes élailniince et élancé, sa figureélait régulière etd'unegrande pureté de ligne, avec l'immobilité et la teinte blafarde de la cire ; ses yeux brun-foncé étaient doux et. ternes, sans que jamais un éclair de joie, de tristesse ou de colère en vînt modifier l'expression.
Sa peau fine et douce comme celle d'une femme ne laissait poindre qu'une barbe rare et grêle qu'il rasait entièrement. Ses cheveux d'un noir bleu, bien fournis, mais plats et luisants, se séparaient en deux parties égales sur le milieu de sa tête pour retomber le long des leinpes.
Des mains longues, blanches et veinées, un pied d'une petitesse remarquable : — Itl était Tensemble de ce portrait.
Descendant d'une grande famil'e d'Auvergne, la race perçait encore chez lui, malgré les nombreuses mésalliances de ses derniers ancêtres.
De Brannes n'avait plus de sa famille qu'une sœur plus âgée que lui, mariée à un employé supérieur de la
marine en mission aux Anlilks, et un vieil oncle iiifirme, dont il devait parlager i'iiérilage avec sa sœur.
Héritage qui, selon le dire des noiairos et fermiers des environs de Clermont, ne t'onnerail rien moins que trente mille livres de rente à chacun des deux héritiers. A la mort de sa mère, événement qui avait eu lieu depuis environ cinq ans, de Brannes toucha cinq cent mille francs argent comptant.
Maître d'une somme aussi importante , de Brannes, qui jusqu'alors n'avait vécu que de la modeste pension que lui faisait sa famille, se mit à vivre de cette existence d'élégance et de plaisir, après laquelle il aspirait depuis son enfance.
Deux cent mille francs se fondirent en trois ans dans les coulisses de l'Opéra, dans les salons du café Anglais et dans les écuries des plus 'célèbres entraîneurs des Champs Élysées... L'oncle Antoine de Brannes, coudamné par tous les médecins, s'était mis à la graine de moutarde blanche qui avait opéré une véritable résurrection.
De Brannes comprit alors que du train dont marchaient les choses, il ne lui resterait plus dans quelques mois qu'un petit écu pour louer le pistolet du désespoir.
Les chevaux, les laquais, les jnaîlressps el les chiens se fondirent comme la glace au soleil.
Trop fier pour avouer hautement la véritable cause de cette réforme générale, de Brannes prit le prétexte d'un amour vertueux el bourgeois.
li lui restait un joli mobilier, toutes ses dettes étaient payées.
Une voilure de déniénagemenl arriva une belle nuit devant la porte de son ancien domicile, et à sept heures du matin, à l'heure où Paris élégant dort les rideaux bien clos, il n'y avait plus que les murs, les cendres et ks vieux clous dans les salons déserts du viveur.
De Brannes avait loué un petit appartement dans un vieil hôtel de la rue du Bac, hôtel habité par un seul locataire.
Un dernier trait de caractère achèvera de mettre en lumière notre personnage.
Pour soutenir son ancienne élégance , de Brannes sacridait volontiers son estomac à la pureté de ses gants cl à la finesse de son linge et de sa chaussure.
Son dîner, qu'il prenait ordinairement chez Desmares ou au café d'Orsay, ne se composait que d'un consommé et d'une côtelette à la Soubise, arrosée d'une carafe d'eau claire; quand le garçon lui apportait l'addition, deBrannrs ouvrait un porte-monnaie rempli d'or et jetait un louis sur le marbre de la table.
Le garçon lui rapportait dix-sept ou dix-huit francs de monnaie; de Brannes laissait dix sous sur la table et sortait fièrement sans saluer la dame de comptoir.
Pour le même prix il aurait dîné dans une bonne table d'hôte, mais cela eût manqué de genre.
Quant aux maîtresses , l'astre de Jean de BranneS'
avail considérablemenl pâli. Des espaliers en fleur d ' rOpéra, il était tombé dans les plates-bandes des Folies- Dramatiques el des Délassements.
Il s'était fait une sorte de clientèle parmi les jeunes premières el les ingénuités comiques de ces deux établissements. Ne sortant presque jamais dans la journée, il recevait ces dames, faisait payer leur voiture par son concierge , el les commanditait d'im louis on deux à loccai-ion.
Jean de Brannes ne mettait jamais les pieds chez ses clientes.
Les clientes de Jean de Brannes rappelaient le vicomte.
C'était par une de ses clientes que Jean de Brannes avail connu le peintre Jean Revel el qu'il était allé dans son atelier pour voir certain portrail dont l'original lui étail cher.
Jean de Brannes aimail la musique, la peinture el la chasse.
Jean Revel était bon musicien, bon peintre el grand chasseur.
Trois raisons plus que suflisantes pour que les deux jeunes gens ne lardassent pas à se lier étroitement.
Par son inépuisable gaieté el son élincelanie philosophie, Jean Revel amusait Jean de Brannes el le consolait de ses déceptions passées. Qunndie fiel remontait du fond de la coupe conrimune, Hevel la couronnait de roses el la remplissait d'insouciance el d'oubli.
La pâle et austère figure de Jean de Brannes, son réalisme désespéranl et sa connaissance de la sociélé parisienne, calmaient les exubcranles fantaisies du peintre et le tenaient en garde contre lui-même.
Un lien invisible unissait ces deux natures si diiïérenles, si incompatibles, mais qui, semblables à certaines pierres précieuses, se frottaient l'une contre l'autre sans se briser ni s'user...
La maison de campagne que Langeais avait offert de céder à son ami était véritablement charmante, située sur la route d'Aulnay à la Vallée-aux-Loups, et construite en pierre noire et en briques comme les maisons espagnoles du xv« siècle.
Elle était enfouie sous une ombreuse cbiUaignerie et encadrée de lierres, de clématites et de roses trémières.
L'intérieur élail digne de l'extérieur; le mobilier, style LouisXV cl Louis XVI, était élégant et confortable.
— Tenez, mon brave liomme, voilà dix francs pour vous, dit de Brannes en s'adressanl au vieux concierge qui venait de leur faire visiter le jardin et la maison; vous pouvez retirer l'écriteau de la grille, j'écrirai ce soir à Langeais que j'accepte les conditions du bail.
— Bien, monsieur.
— Si vous m'en croyez, de Brannes, laissons la voilure ici et retournons à pied à Robinson, le domestique viendra nous y prendre à sept heures.
— Vous entendez, Georges?
Unquarl d'Iïeiire après, nos deux perso nnages faisaient la carie de leur dîner sous un des berceaux du jardin de Bobinson.
Que nos lecteurs ne voienl pas dans les lignes suivantes une réclame à l'adresse de l'établissement du bois d'Aulnay; mais seulement un aperçu géographique du lieu.
En apportant ses fourneaux et ses casseroles à Aulnay, le fondateur de Robinson n'a pas eu besoin de faire de grands frais d'imagination pour la décoration de son restaurant.
La nature s'est chargée de la partie la plus pittoresque et la plus agréable.
Du milieu d'une verte châtaigneraie étagée sur un terrain accidenté et sablonneux, parsemé de cabanes rustiques, de hangars et de parasols recouverts en chaume, s'élance un gigantesque châtaignier trois fois centenaire.
Un escalier de bois cercle le tronc de ce burgrave et monte en spirale jusqu'à sa cime.
Deux maisonnettes étagées sur ses branches vigoureuses et enfouies sous la feuillée, comme des nids d'oiseaux, servent de salle à manger et de cabinets de société aux consommateurs.
Un système de poulies, de cordes et de paniers permet aux garçons de servir les indigènes perchés au premier et au second étage, et de leur hisser leur pâture comme on hisse une voile.
Vingt personnes peuvent dîner en même (emps dans Varhre de Robinson.
Eli bien , malgré le précepte de lÉvangile : « il y aura beaucoup d'appelés et peu d'élus, » précepte que l'on devrait écrire sur la porte de Robinson , deux ou trois cenls familles partent chaque dimanche de Paris dans l'unique espoir de festoyer à cinquante pieds au-dessus de la planète terrestre.
De Brannes et Revel auraient eu grand plaisir à dîner dans le célèbre cliàlaignier, mais toutes les tables étant occupées, ou retenues pour longtemps, ils s'étaient décidés à se faire servir sous un berceau d une fraîcheur douteuse.
En face d'eux et sous un immense parasol de paille construit sur un tronc d'arbre, deux commis de magasin et trois grisettes, assis autour dune table, dévoraient une pyramide de côtelettes aux cornichons et dégustaient le petit vin du cru.
Le loustic de la société, grand et solide gaillard aux épaules carrées, à la figure niaise et couimune, jouait au garçon de restaurant en allant chercher à la cuisine les plats et les bouteilles du festin.
La serviette attachée en guise de tablier, et lemouchoirqu'il avait roulé autour de sa tête en forme de bonnet de coton, pour jouer son personnage, étaient une source intarissable, pour la compagnie, de jeux de mots de mauvais goût et d'éclats de rire bruyants.
Les trois griseltes ctaieul jeunes el jolies; une surloul avait une petite physionomie éveillée el résolue qui amusait infiniment de Brannes: ce devait èlre, au juger, la maîtresse du garçon improvisé.
Les deux jeunes gens pouvaient entendre la conversation de leurs voisins, leurs voisins ne devaient pas perdre une seule de leurs paroles.
Pendant tout le temps que dura le dîner, de Brannes profila des absences prolongées du cotnmis pour lancer à la grisetle des œillades assassines el de petits sourires protecteurs auxquels la jeune fille répondait franchement.
Ce petit manège se faisait si adroitement, que Revel ne s'apercevait de rien; la conversation décousue de son ami l'élonnaii bien un peu, mais il éiail à cent lieues do se douter de Teffel quelle produisait sur sa jolie voisine. De Brannes ne parlait que par vingt raille livres de rente, el abusait singulièrement du pronom possessif mon.
Mon cheval, mon domestique, mon appartement do la rue du Bac; c'était une véritable page de mémoires.
Jean de Brannes procédait loul simplement au levage a l'opulence. (Le mol est déplorable, et pour être passé dans l'argot des viveurs, nous ne l'employons qu'à regret el parce qu'il s'applique admirablement au caractère de notre personnage.)
Revel raconta à de Brannes sou aventure avec Olivia, el tout en suivant son intrigue naissante, de Brannes approuva complélomenl ce coup d'Étal.
— Que voulez-vous, mon cher ami, dil l'arlisle en • clianlé de celle approbation : je lui aurais peut-êlre passé la scène de jalousie, qui après tout anime la coriversalion et vous fouelto le sang; mais celle pauvre Olivia lournail à la mélancolie et à la souffrance résignée. Au diable! ma foi, on a bien le lemj)s d'être triste el de broyer du noir sur la paletle de son existence.
— Toujours est-il que vous voilà garçon maintenant.
— El je n'en suis pas fâché.
— Eh bien! mon cher Revel, reprit de Brannes en élevant la voix, je suis d;ins la même situation que vous... j"ai rompu il y a huit jours avec Ernesline.
— Bah !
— Oui, elle usait trop largement de la clef de ma caisse... je ne liens pas à l'argent, vous le savez, mais il n'y a pas de fortune qui résiste aux caprices d'une courtisane de cette Irempe-là. Je lui ai envoyé hier un bracelet de chez Janissel, avec deux mots de rupture.
— Toujours grand genre... Dites donc, de Brannes, fille peintre en tirant de sa poche son album qu'il posa sur la table, retournez voire chaise el mettez-vous un peu plus en face de moi.
— Ces messieurs prendront-ils du café? cria le garçon en passant.
— Oui, fil de Brannes, du café cl des cigares, de suite. — Pourquoi me demandez-vous do changer de |)Iacc? conlinua-lil à mi-voix.
— Parce que tout en fiiinanl je prendrai un croquis de celle jolie Oile qui est à quatre pas de noire table... (et Hevel conlinua en taillant son crayon avec soin.) Avec quelques pampres dans les cheveux, cela me fera une bacchante adorable.
— Oui, oui, c'est une excellente idée, interrompit de Brannes; je vous achète à l'avance ce pastel.
— Allons donc! est-ce que je fais du commerce avec mes amis? Je vous le donnerai s'il vient bien; cela ne vous coulera qu'un remercîmeiil, un cadre et une glace.
El Revel, après avoir allumé un cigare et humé quelques gorgées de café, esquissa largement la lèle de la griselle.
En un quart d'heure son ébauche était achevée.
Comme il allougeail le bras pour donner l'album à de Brannes, ces mots prononcés dun ton de menace partirent de la table voisine :
— Voilà un monsieur auquel je vais envoyer une bouteille à la tèle tout à l'heure.
— Diantre! c'est vif, dit Re\el en souriant; et il releva la lèle pour voir à qui s'adressait celte menace.
Le garçon d'emprunt, dobout devant sa table, toisait de Drannes avec colère.
De Brannes, aussi pâle que le mouchoir qu'il tenait à la main, fixait sur son adversaire un regard atone et glacial; une grimace de dégoût et de pilié crispait ses lèvres.
— Qu'est ce que c'est ? murmura Revel en s'adressant à son ami.
— Ce n"e?trion... ce monsieur qui, faligué du service qn'i! vienl de faire, a trouvé une manière plus expédilive de desservir la table.
— Qu'est-ce que vous dites, vous? cria le commis en se dégageant brutalement des bras de la grisetle qui cherchait à le calmer.
— C'est à nous que vous parlez, Tami? fit brusquement Jean Revel en se levant.
— A VOUS; comme à lui, si ça vous arrange.
— Cela m'arrange, fil Revel en se contenant.
— Laissez donc, mon cher, reprit de Brannes en tirant son ami par la basque de son habit,
— Pas avant que je sache ce que désire monsieur.
— Ce que je désire... je ne veux pas qu'il regarde ma maîtresse dans le blanc des yeux, comme il le fait depuis une heure. Comprenez-vous ?
— Parfciilement, monsieur, répéta Revel; je ne vous demandais pas le secret de vos amours, mais puisque vous voulez bien me donner cette preuve de confiance, je ne serai pas en reste d'indiscrétion avec vous.
Nous sommes ici dans un lieu public, nous avons le droit de nous servir de nos yeux comme bon nous semble...
Quand on ne veut pas être vu, on s'enferme dans un cabinet particulier et l'on lire les rideaux.
— C'est bon, ne faites pas lanl le malin, interrompit le commis en haussant les épaules, et n'essayez pas de
— oo —
recommencer la même balançoire, ou il y aura du verre cassé dans Landerneaii.
— Garçon î cria Revel en arrêîant an passage un des serviteurs du père Gueusquin, pour combien y a-l-ii de vaisselle el de crislanx sur la lable de ces messieurs el sur la nôtre?
— Dame, monsieur, je ne sais pas au jusle, moi, fit le garçon en riant bêlement, cent sous, six francs.
— Tenez, voilà vingt francs, les morceaux seront pour vous avec le reste de la monnaie. Prenez la fuite, garçon, il n'est que temps... Maintenant, continua gaiement Revel en enlevant d'une seule main le plateau chargé de tasses à café el de carafons de liqueurs; commencez le feu, messieurs les Anglais, nous sommes chargés.
Les trois griselles poussèrent des cris aigus, en se faisant un bouclier de leurs serviettes.
Le commis, honteux et embarrassé, haussa de nouveau ^es épaules, se laissa retomber sur sa chaise, et échangea quelques mots à voix basse avec son compagnon. Quelques minutes après, ils demandaient leur carte et quittaient brusquement Robinson.
— C'est votre diable de pincenez qui nous a valu celte algarade, reprit Jean en s'adressanl à de Brannes. Le pince-nez, c'est la bête noire du courtaud de boutique, voyez-vous.
— Il fallait laisser tomber cette solle querelle el ne rien réjtondrc à ce goujat.
— Oui, pour nous faire assommer... Vous croyez que ces gaillards-là procèdent par voie de cartel, comme les tenants de vos ûlles dOpéra ?... Quand on veut se frotter à la griselte en puissance d'amant, il faut boxer comme un Irlandais ou filer doux.
Et comoie de Brannes faisait un geste d'impatience, Revel ajouta :
— Vous aviez tout l'air de prendre ce dernier parii tout à l'heure, mon cher... Je ne vous en veux pas pour cela ; mais une autre fois ne jouez plus sur cette corde-là, il faut savoir en pincer, voyez-voirs.
Et Revel, joignant l'exemple au précepte, enleva à la force du poignet une des chaises du jardin et la tint, pendant une minute ou deux, dans la position horizontale.
— Ali! voilà Georges qui nous cherche; parlons, il se fait tard, dit de Brannes en se levant.
— Laissez-moi conduire, je connais la route, fil le peintre en prenant la place de droite sur le siège de la voiture.
— Si cela vous amuse, je vous cède de grand cœur ce plaisir.
— Merci. lïop ! cria Kevel en faisant siffler dans l'air la mèche de son fouet.
Les chevaux partirent au galop.
— Vous nous menez un train de posle, observa de Brannes, et par celle obscurité je n'aurais pas celte assurance el ce couj) d'œil.
— Là, mes coco! les, soiifiloz maiiilenaiil, fit !e peinlre en reiuianl la main aux ciievaux qui vcnaienl de tourner l'angle de la roule du Plessis-Piqucl.
Un bruit sec et clair vibra contre un des panneaux de la voilure.
— Qu'est-ce que c'est. Georges? exclama deBrannes en se reiournaiil.
— i'. crois que c'est une pierre que l'on vient de nous lancer.
— Une pierre, dit Jean en sondant du regard robscurilé de la route. Bab ! quelque ivrogne en gaieté.
Revel n'avait jias achevé sa phrase, qu'une énorme motte de terre frappa avec force l'angle du tablier contre lequel elle se brisa en mille parcelles.
— Mettez les chevaux au galop! cria de Brannes en s'emparanl des guides.
— Ah ! canaille, je t'ai vu, celte fois! hurla Revel en sautant sur la route... Venez, Georges... venez.
Le domestique s'élança à son lourde son siège et courut bravement après Revel pour le défendre contre les misérables auteurs de cette lâche agression.
Le peintre, s'aidanl des pieds el des mains, grimj)ait comme un chat sur le talus escarpé qui bordait le côlc gauche de la roule.
Georges allait prendre le même chemin et monter à l'assaut, lorsqu'une ombre se détacha d'un buisson à quelques pieds au-dessus de Revel.
^t\^ (jri piEiBr, t.t jFv» on bit. t. \. 5
Un géniisscmenl douloureux s'exhala de la poitrine de Pariisle, el son corps tout sanglant roula au travers des branches et des ronces.
Le commis en madapolam venait de lui fendre la tête d'un coup de bâton.
La profeaalon tic fol de Jean Revel.
Lu blessure de Jean Kevel elail lieureiisenienl sans gravilé; le peintre en fui quille pour une aboniianle saignée el un bandeau de soie noire autour de la tête.
Trop insouciant pour donner de l'iDiporiance à cet accident, Revel ne le regarda que comme un conire-temps fàclieux qui, en le condamnant à i'inaclion, allait lui faire perdre du temps et de l'argent.
Sans approuver la conduite de son ami dans l'affaire (lu bois d'Aulnay, Revel n'y voyait que l'inexpérience d'un homme dont les mœurs el les habitudes étaient
romplélemenl en dehors de ces .sortes de choses; bieji l'-ersuadé que, Tépée ou lo pistolet ù la main, de Brannes se fùl bravemenl conduit.
Le digne garçon ignorait que, lorsque le domestique l'avait ramassé évanoui sur ia roule, il avait été obligé de courir après la voilure que de Braiines avait eu l'impudeur et la lâcheté de laisser rouler sur la route.
Condamné à garder la chambre, Ilevel en profita pour mettre de l'ordre dans ses affaires; et après une journée de rangements et de nettoyages intérieurs, il écrivit plusieurs lettres pour prévenir ses clients et ses. élèves qu'il était dans la nécessité d'ajourner ses séances et ses leçons.
Mademoiselle^ lia ne fut pas oubliée; elle recul sous pli un biliet d'introduction pour le maestro Gabriac avec im post-scri|)tum des plus chaleureux.
Revel achevait son courrier lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur la carte que la concierge lui avait remise l'avant-veiile.
— Madame Malhilde D.irgis, 19, rue de Caslellane, relui Jean en cherchant à rappeler ses souvenirs. Je ne connais pas celle dame; en tout cas elle doit avoir une Irisle opinion de mon omi)ressemenl à lui rendre sa visile : si de Brannes veut y aller à ma place, il m'obligera inlinimenl... je lui en parlerai ce soir.
De Brannes entra dans l'atelier comme Revcl faisait celle réflexion; en deux mots le peintre le mil au courant du genre de service qu'il réclamait de lui.
Revel acceplail la commande de madame Dargis,si elle coDsenlail à venir poser dans son atelier.
— J'ai ma voiture, dit le gentilhomme, et comme je comptais faire quelques visites, je me suis habillé: dans une demi-heure, je serai chez madame Dargis, el ce soir je vous rendrai compte de ma mission.
— Ce soir, reprit Revel en s'asseyanl devant son chevalet, vous trouverez votre bacchante bien avancée.
— Ah! j'oubliais... Si vous aviez besoin de l'original, ne vous gênez pas, fit de Brannes en souriant.
— Comment cela^
— Votre bacchante est venue chez moi, à minuit, me demander des nouvelles d'une certaine ombrelle rose, oubliée là-bas, à Robinson.
— Alors vous avez fait une meilleure spéculation que moi. dit le peintre en moniraul le bandeau qui cerclait sa tète.
— C'est vrai; mais si le minois de mademoiselle Lydie peut vous faire oublier votre mésaventure, ne vous gênez pas pour moi, je suis bon prince.
— Merci, je ne lui demanderai qu'une cho^i', si vous le permettez : le nom el ladresse de mon assassin. Je ne serais pas fâché de solder à ce bonhomme-là la noie des coups de bâton que je lui dois.
— Allons donc, est-ce qu'un homme comme vous peut se commcllre avec un pareil misérai)Ie? Vengez-vous plus gaiement en lui sotifflaiil sa maî'.n^ssc.
— Une jolie offre que vous me faites là, savcz-vou?, de Brannes... je ne suis pas plus puritain qu'un autre, înais, que diable! je n'achète point mes amours à la rotonde du Temple.
— Excusez-moi. mon cher ami, ces choses-là se font entre jeunes gens, et je croyais vous être agréable.
— Aussi je ne \ous en veux pas... je refuse, voilà tout... Ah çà! mais, continua Revel, tout en préparant ses pastels et ses crayons, comment se fuit-il que vous, qui aspiriez depuis si longtemps après une de ces liaisons champêlres et naïves, vous en soyez si vile désenchanté?
— Par une raison bien simple, luon cher : c'est que la moderne Frétillon en s'envolant de sa mansarde, en quittant ses giroflées et ses serins, n'a qu'un seul but, une seule pensée : trouver un imbécile qui lui achète un mobilier en bois de rose, des lapis de moquclle, des glaces de Venise, des jardinières de camellias et une perruche à collier.
~ Ilélas! soupira Revel, c'est l'affreuse réalité.
— Autant vaut cent fois prendre une fille toute dressée, qui, ayant ce malériel, ne cherche qu'à l'entretenir en bon élal.
— Parbleu! les réparations locatives coûtent toujours moins cher que les constructions; et d'ailleurs, si Ton y perd du coté de la jeunesse cl de l'inexpérience, on a du moins la satisfaction d'avoir une maîtresse bien plàirée, bien f;inlée; bien maquillée. VA puis, avouez que c'est
loujours Irès-nalleur de savoir que l'on a la survivance du comle Zakomelski, du baron HuniiidorlT, du pcm Léonce, ou de tel joii cavalier en reiioit), quelque peu bâtard d'un géuéra! de Tempire et d'une comédioniie légère.
— Sur quelle herbe avez-vous marché, Jean ?
— Si vous disiez sur quel fumier!
— Ah! j'y suis maintenant , fil mystérieusement de Brannes. Celte calilinaire est l'inlroduclion d'une réclame à l'adresse des amours discrets des daines du monde. Revel, mon ami, vous avez sous jeu quelque intrigue avec une femme mariée, ou quelque petite vicomtesse mineure dont vous faites le portrait.
Si la dot vous échappe, vous n'aurez pas tout perdu, et dans les cas diQiciles, un voyage de neuf mois en Italie arrange bien des choses.
— Vous vous trompez... je n'ai pas besoin de me vendre comme un avoué, pour vivre et faire vivre ma femme, si je me marie jamais.
Quant à séduire une jeune fille du monde, un de ces enfants confiés à ma loyauté d'homme et d'artiste, je me regarderais comme le dernier des misérables si celle pensée me venait seulement à l'esprit.
Tenez, de Branne^;, n'oubliez jamais mes paroles.
On dit que le cœur ne se commande pas et que l'homme le plus fort peut être vaincu par une passion plus puissante que sa rai>ou cl que son honneur; je crois
cela, parce que cela esL Eii bien ! si j'élais assez mallieiire'jx un jour pour èîre dans ce cas, libre el indépendant comme je le suis, je n'Iiésilerais pas une minute... je partirais... je partirais pour ne pas m'exposer îî une lutte dangereuse ou à un irréparable niaiiieur.
Si mon amour était toujours aussi ardent, aussi implacable, je me ferais Tamant de la dernière des courtisanes pour me souiller, m'avilir à mes propres yeux, el me rendre indigne d'un amour pur. Voulez-vous savoir ce qui arrive lorsqu'on n'a pas assez de volonté pour prendre un de ces partis extrêmes? On se laisse bercer |)ar ce |)remii'r sentiment si doux d'une affection naissante, on boit avec délices celte coupe si pleine d'ineffables sensations, on cache son bonheur à tous les yeux comme un avare cache son trésor... Et puis un jour arrive où la tristesse vous serre le cœur, où les sens parlent plus haut que la raisoii... Ce jOur-li!i, on déshonore une famille entière... on broie sous ses pieds le cœur dune mère qu'on condamne à rougir de sa fille, on force un brave jeune homme à joutr sa vie dans un duel dont l'issue ne rachète rien... car sous la tache de sang il y a toujours la tache de boue. Si le malheur, qui ne fait rien à demi, a voulu que la pauvre fille soit mère, {\cs malédictions el des larmes couvrent le premier cri de son enfant, cl le premier sourire de cette petite rréalurc est pour la mercenaire qui Ta emportée bien loin au fond d'un viî!nt;e perdu de la Normandie.
Voilà, mon cher de Braiines, l'opinion de riionime auquel vous croyez faire beaucoup d'honneur en lui prêtant une maîtresse du grand monde.
illutkllde EInrgIs.
Madame Dargis, élendue sur une chaise longue, câro?- ?all iionchalammenl le museau d'une Icvrelle blanche couchée sur ses genoux.
De lemps à autre, ses yeux se levaient paresseusement sur le cadran de la pendule du salon et s'y fixaient avec une attention singulière.
Deux jeunes filles de dix-huit î'i vingt ans, assises auprès de la fenêtre à l'aulre extrémilé du salon, tournaient doucement les feuillets d'un album de musique tout en causant ù voix basse.
La lersislance de madame Dargis à suivre la marche des aiguilles sur les minutes et les heures nous dil clairemenl qu'un qualrième personnage est altendu avec une impatience des plus vives.
Le soin que prennent les deux jeunes filles à ne pas troubler la méditation de leur mère nous montre également quel degré d'irritabilité elles lui prêtent.
Cependant deux heures se passèrent dans celle double attente.
Or, comme il est de toute nécessité pour nous de préparer l'entrée de ce retardataire, nous allons nous occuper d'abord des personnages présents.
Madame Dargis était une grande et belle femme aux formes bien développées et d'une tournure élégante ei fi ère.
De longues anglaises d'un blond cendré descendaient en anneaux soyeux sur ses épaules d'un contour charmaui.
Des yeux bleus doux et limpides, d'une mobilité singulière, donnaient à son visage, peut-être un liCU pâle, rie l'animaiion et de la finesse.
Mathilde Dargis avait quarante-trois ans , elle en avouait trente-six, et de bonne foi ses amis lui prctaieui la coquetterie de se vieillir de trois ou quatre ans.
Fille d'un cafetier-limonadier d'Orléans , le colonri Dargis, habitué de la maison, en était devenu cpcrdument amoureux et l'avait épousée après deux mois de cour assidue.
Mademoiselle Malhilde Brunol (la future madame Dargis) n'apportait en dot que ses ciiarmes et les goûts de luxe et de dépense d'une princesse héréditaire.
Le coioiiel Dargis n'avait eu pour se mettre en ménage que sa pension de retraite et des espérances fort belles, il est vrai, mais aussi fort compromises, car ses opinions bonapartistes l'avaient éloigné de sa famille, légitimiste au premier chef.
Toutefois, le colonel espérait que la naissance d'un lils éclaircirait cet horizon, et que son frère, le marquis Emmanuel Dargis, vieux garçon millionnaire, se laisserait attendrir par cet événement.
!\]adame Dargis fondait de son côté les mêmes espérances.
Cependant ie colonel vieillissait à vue d'œil et baissait considérablement. Cinq années s'étaient écoulées depuis le jour oij les époux avaient prononcé le oui solennel, et il n'était pas autrement question d'héritier.
Veuve et sans enfants, madame Dargis avait en perspective l'arrière-boutique et le coniptoir du café de r Union.
Il fallait nécessairement que le colonel perpétuât sa race.
Madame Dargis, qui avait une volonté bien arrêtée, donna au colonel une belle petite fille qui fut inscrite sur les registres civils sous le nom de Pauline. Et comme il n'y a, dit-on, que le premier pas qui coûte, dix-huit mois après le colonel était une seconde fois père.
Seconde Jéceplion.
L'eiifanl était égalemeul du sexe fémiiiiu ; el connue on ne voulut pas démarquer la layelle que Ton avait faite aux initiales d'Henri Dargis, lliérilier tant désiré, la cadette recul le nom d'Henriette.
Depuis longtemps déjà le colonel se plaignait d'une maladie du foie; ce fui un nouveau prétexte pour lui de crier après tout le monde el de persuader qu'il était l'homme le plus malheureux du monde.
Madame Dargis chercha en vain à le consoler par l'?s moyens les plus persuasifs ; le colonel, plus aigre et plus jaune quejamais, Tenvoyaau diable avecses filles, chassa son médecin comme un laquais, et se mit au régime du Mémorial de Sainte-Hélène et du rob Boyveau-Laffec- Icur.
Quinze jours après, un peloton de grenadiers lui rendait les honneurs militaires au cimetière Mont-Parnasse.
Madame Dargis chargea de suite ses amis de faire toutes les démarches au miiiistère de la guerre pour la régularisation de sa pension, et partit pour Vichy avec Irois caisses remplies dérobes de deuil et de demi-deuil.
De mémoire de commis, le magasin de la Scabieusc n'avait livré une garde-robe plus complète.
Le noir allait à ravir à madame veuve Dargis au dire des hôtes de Vichy, el jamais elle n'avait été plus séduisante.
Notre inlention n'étant pas de nous étendre davantage
sur celte biographie rélrospeclive (un vilain mol qui rappelle un plus vilain homme encore), hâtons-nous de reprendre la scène où nous l'avons laissée.
— Pauline, dit madame Dargis, voyez donc ce que l'on donne à l'Opéra ce soir.
La jeune fille se leva vivement et consulta le journal du jour.
— On annonce les Huguenots avec la Cruvelli.
— Vous aimez l'Opéra, je crois?
— Oui, ma mère.
Madame Dargis agita le cordon d'une sonnelle. Un vieux domestique entra presque aussitôt.
— Tenez, Baslien, dit-elle en prenant un billet de cent francs dans une boîte de laque, allez me louer à l'Opéra la loge iO des premières de face, si elle n'esl pas retenue déjà.
Le valel s'inclina et présenta à sa maîtresse une carte •Je visite sur un plateau d'argent.
— M. Jean de Braii!ie<, lut madame Dargis à mi-voix ; je ne connais pas ce monsieur. Que me veul-il?
— .Madame, c'est un ami de ce jeune peintre qui doit faire le portrait de mademoiselle Pauline.
— Revel !.... Ah î fort bien faites entrer.
— Alors je ferai attendre dans l'antichambre M. Moëscr qui csl arrive en même temps, continua Bastien d une voix plus basse.
Un sourire de satisfaction éclaira le visage de madame Dargis.
— >'on, fit-elle ; pricz-Ie de passer dans ma chaiiibn', j'irai le retrouver dans un instant.
— Faut-il nous retirer, ma mère? dit Henriette on prenant le bras de sa sœur.
— Non, ce monsieur n'a sans doute pas de secrets à me confier.
Baslien souleva la portière du salon et introduisit M. de Brannes.
Hloëser.
Nous savons de quelle mission s'(5lail chargé Jean de Brannes ; or, pour ne pas faire dialoguer inuiilemenl nos personnages, nous dirons tout siniplemcnl qu'en apprenant Taccidenl arrivé au jeune peintre, accident que de Brannes avait arrangé et poétisé de son mieux, madame Dargis lui dit de prévenir son ami qu'elle amènerait sa fille poser dans son atelier, puisqu'il ne pouvait venir chez elle.
Nous remarquerons en passant que madame Dargis n'employait ce mot : ma lillc, que pour désigner Pauline,
n'appelanl jamais son autre enfanl que par son nom de baplème.
Après avoir exprimé à de Brannes la haute opinion qu'elle avait du talent et du caractère de son ami le paslellisle Jean Revel,Mathilde flxa la première séance pour le surlendemain, deux heures.
De Brannes remonta dans sa voilure, préoccupéetpensif.
Quant à madame Dargis, charmée des manières distinguées et de la conversation du jeune homme, elle lui fil incontinent une petite réclame devant mesdemoiselles Pauline et Henriette; après ^quoi elle entra dans sa chambre.
Un petit homme de quarante à quarante-cinq ans, maigre et blafard, aux cheveux blond filasse, aux yeux gris vert comme ceux des demoiselles d'eau, se tenait debout contre la cheminée, tournant entre ses doigts, d'une propreté douteuse, une magnifique coupe de jade.
— Bonjour, Moëser, dit madame Dargis en s';inprochant.
— Votre respectueux serviteur, fit l'homme en s'Inclinanl profondénjenl.
— Vous regardiez celte chinoiserie, c'est un cadeau de monsieur de Sainl-3Iarcelln.
— C'est moi qui lui ai vendu celte coupe, dit iMoëser en la déposant avec précaution sur une étagère.
— Alors je suis fixée, reprit en souriant mndanie Dargis, elle a dû lui coûter i-her.
JSAS Qll rlBC«£ ET JE>> QCI KIT, T. I. 4
— Trois cents francs, fil le marchand, el je vons la rei)rends pour deux cenl cinquante, si vous voulez vous en défaire.
— Est ci^ que vous vous croyez au Temple, maître Rîoëser?dil la veuve en toisanl noire personnage avec une majestueuse impertinence.
l]ï\ petit sourire froid glissa sur les lèvres pincées du brocanteur.
— Voyons, asseyez -vous el écoutez-moi, continua la veuve en se laissant tomber sur un fauteuil.
Le juif prit un tabouret el s'assit lentement, après avoir posé son chapeau sur le lapis.
— J'ai besoin d'argent, Moëser, reprit madame Dargis, du même ton qu'elle eût dit: Les fonds sont prêts, faites loucher chez mon banquier.
— Pardon, madame, objecta le juif en baissant la voix, mais je vous ai remis quinze cents francs il y a un mois.
— Après? fit madame Dargis en polissant ses petits ongles roses sur la manche de sa robe.
— Après, répéta Moëser un peu embarrassé, c'est que je ne suis pas en fonds en ce moment.
— ^'raimenl, monsieur Moëser... la question d"Orienl, n'est-ce pas? qui entrave toutes les affaires... Tescompte qui devient de plus en plus difficile? Croyez-moi, monsi»Mjr Moëser, nVnlamtz pas ce chapitre-là; cï'lail bon il } a (\*M\ an>, quand vous me marcha udiez pour un
billet de cinq cents francs. Je vous le répète, j'ai besoin d'argent, voulez-vous m'en vendre?
— Entre vouloir et pouvoir... balbutia Moëser en soupirant.
— Il y a un monde, je sais cela.
— Enfin, quelles seraient vos conditions ?
— Ne les connaissez-vous donc pas ? reprit madame Dargis un peu étonnée de la question. Je m'engagerai a vous rendre la somme à la mort de 31. Emmanuel Dargis, Uion beau-frère.
— Permettez! Si M. Emmanuel Dargis venait à se remarier...
— A soixante ans, je serais curieuse de voir cela.
— Moi pas î fit iMoëser avec épouvante, j'y perdrais net cent mille francs.
— Moëser, vous êtes un manant, dit la veuve en égrenant loules ses paroles; si M. Emmanuel venait à nie... à déshériter mes enfants, je trouverais dix moyens pour un de m'acquilter envers vous.
— Oh ! je n'en doute pas, madame, repartit vivement Moëser, mais les aJTaires doivent se baser sur des certitudes et non sur des éveiitualilés... Laissez-uîoi m'expliquer : vous venez de dire vous-n)ême que c'étaient vos enfants qui devaient hériter du marquis Emmanuel Dn rjiis.
— Eli bien?
— Eli bien, que mesdemoiselles raiili:ie et Iloiiri-lle
se marient sous le réginie de la comniunaulé, el la garantie que j'ai acceptée devient complètement illusoire'. Les maris de ces dames peuvent parfaitement refuser de payer les dettes de leur belle-mère... cela se voit tous les jours.
— Jamais! s'écria madame Dargis avec force, jamais mes enfants ne renieront une dette aussi sacrée; c'est pour elles, c'est pour leur donner du pain el un gite que j'en suis réduite à emprunter.
— Hé! lié! ricana Moëser, je connais des familles entières qui se nourrissent fort bien el se logent agréablement avec la moi lié de la pension que vous possédez.
— Ah ' fil sévèrement l'ex-limonadière, je ne reconnais à personne le droit de contrôler mes actions.
Assez de phrases comme cela ; oui ou non, pouvezvous me remettre ce que je vous ai demandé?
— Combien vous faudrait-il? demanda le juif avec hésitalion.
— Deux mille francs.
— Deux mille francs! réjjéta Moëser en calculant sur ses doigts, et pour quand?
— Tout de suite.
Moëser reprit tranquillement son chapeau et en brossa lis bords avec la manche de son paletot. ~ Kh bien?(ilMathilde.
— Tenez, madame, dit Moëser avec une fausse bonhomie, je n'aime pas à refuser de rendre service à une
clienle : je vous remettrai demain l'argehl, seulement...
— Seulement? répéta mo'lanie Dargis.
— Seulement, continua Moëser en se levant, nous ferons un nouvel acte... Nous sommes tous moriels, vous le savez, el on n'est pas un malhonnête lionmie pour prendre ses précautions.
— Expliquez-vous clairement.
— Mademoiselle Pauline est majeure, nVsl-ce pas?
— Depuis un mois.
— Eh bien, elle voudra bien ajouter sa signature à la vôtre ; de cette manière jaurai entre les mains un engagement régulier qui pourra facilitera lavenir nos petites opérations.
— Soit, dit madame Dargis en f.iisant un effort sur elle-même, Pauline signera.
— Demain à quatre heures vous aurez l'argent.
— Pas avant? flt Mathilde en arréianl le juif par le bras.
— Oh ! guère avant, il me faut le temps de trouver les fonds.
— C'est vraiment fort ennuyeux, reprit-elle, el je ne sais comment je ferai d'ici là : il rue restait juste cent francs, et je viens de les remettre à Bastien pour aller me prendre une loge à l'Opéra.
Qu'est-ce que vous avez sur vous, Moëser? Le juif fouilla dans la poche droile de son gilet el en lira trois louis.
— Trois louis, dit-il humblemeni, je me croyais plus riche; el il fil le geste de remettre l'orgiutdaiis sa poche.
Une leiute rosée colora subitt-meul le front et les joues de la veuve.
— Je ne me gène pas avec vous, dit-elle en faisant r.n effort pour sourire; je prends vos soixante francs, Moëst r, ils me seront pcul-élre fort utiles.
Les petits yeux gris du juif brillèrent d'un reflet irisé, el sa bouche décolorée grimaça de nouveau un sourire amer.
Il posa les trois pièces d'or sur une des tablettes de rétagère, enîre un Chinois émaillé et un caniche de verre soufflé.
C'était dire assez clairement que Tor pouvait être considéré, ce jour-là, comme une curiosité dans la maison ; l'inlenlion n'échappa pas à Malliilde, qui se mordit les lèvres de dépit.
— Je ne vous connaissais pas ce Chasseriau, reprit Moëser en prenant son p nce-ncz pour regarder une petite toile accrochée contre la porte de sortie.
Une baccliaiite endonnie et peu velue... c'est prodigieux de ressemblance.
— De ressemblance? ré|)éla 3Ialhildc en cherchant à comprendre.
— Oui, dit Moëser, c'esi ma nièce A^Wn (|ui a posé.
— Sous ce costume.
— Sans ce co.^ume, vous voulez dire. — Ah ! c'est
une belle fille, allez, que ma nièce, el il n'y a pas à Pùris un plus beau modèle.
— Voire nièce pose dans les ateliers? conliiiu.i Malhilde avec une grimace de dégoù!.
— Elle posait du moins, mais M. Jean Revel li.i a promis de la faire entrer au théâtre.
— Alors, bonne chance! je prendrai une loge quùii l elle débutera. A demain, Moëser.
— A demain, madame !
El Moëser, après s être respeclueusemeDl incliné, ouvrit la porte el disparut.
Il venail de conclure une affaire d'or.
Quant à Malhilde, elle ruinait sa fille avec une mrveilleuse placidité de conscience el une aisance de furnu'S peu commune.
Portrait à la plume et au pastel.
Madame Palural el sa demoiselle s'élaieiU distinguées ce jour-là dans le nettoyage el le rangement de Talelier de Jean Revei.
Les fauteuils avaient été essuyés el brossés, les carreaux lavés ù i'espril-de-vin, el les lapis battus dans la cour.
Les portières, relevées par lesembrasscs desoie^aiïeclaicnlk's plis les plus académiques, et de gros bouquets de dablias jaillissaicnl des vases de Chine posés sur lu lable de chêne.
Jean Uevel allendnil madame Dargis el sa fille, tl il voulait que ces dames eussent aussi bonne opinion de sa propreté que de son talent.
Un châssis tendu était posé sur le chevalet d'acajou, el la boîte de pastels s'ouvrait sur le tabouret placé à droite.
Ces préparatifs achevé-, Uevel endossa sa vareuse de flanelle la plus neuve el tailla ses crayons en aitendanl.
De Brannes lui avait dit que le portrait qu'il aurait à faire serait celui de la fille aînée de madame Dargis, mais il s'était abstenu de lui donner d'autres détails sur son modèle.
Revel ne savait donc pas si mademoiselle Pauline Dargis était petite ou grande, sévère ou gaie, cl enfin si ses cheveux étaient bruns, blonds ou mordorés.
Deux heures sonnèrent enfin, et un coup de sonnette retentissant éclata dans l'antichambre.
Madame Pâturai annonça madame Dargis.
Revel commença par otîrir des sièges; après quoi il s'excusa du dérangement qu'il causait à ces dames en les laissant venir chez lui.
En cinq minutes, toutes les questions relatives au portrait à faire étaient complètement résolues.
Revel avait demandé mille francs pour exéculcr le portrait en pied et de grandeur naturelle d(! mademoiselle Pauline Dargis ;
Prix que madame Dargis ne crut pas devoir marchander.
Revél posa sur son clievalel un châssis de plus grande dinii(\ision. pendant que mademoiselle Ilenrietle yidait sa sœur à se débarrasser de son manlelel et de son cliapeaii.
Madame Dargis avait pris un album sur la table el s'était assise dans un fauleuii.
— A!i! dit-elle sans lever la !è!e, j'aimerais assez un fond de campagne, un parc, si c'est possible, avec une balustrade de pierre sur le premier plan : vous savez, des Ions clairs et vaporeux.
Revel se mordit les lèvres jour dissimuler un sourire malicieux.
— Permettez, madame, dit-il doucement : si j'avais à exécuter le portrait de mademoiselle, et il désigna Henrietle , qui a des cheveux blond cendré et des yeux bleus, je n'hésiterais pas à suivre votre conseil; mais je crains bien de ne pouvoir vous donner la même satisfaction pour le travail que je vais entreprendre.
— Eh bien, faites selon votre inspiral ion, reprit madame Dargis tout en couliiiuant de tourner les feuillets de l'album.
Jean Kevel approcha de Pauliiie une grande chaise d.i bois s ulplé, sur le dossier de laquelle lu jeune h'Ihî appuya son bras gauche. Il lui indi(|iia ensuite la pose sous laquelle il voulait la reproduire, et après avoir disposé autrement quelques plis etquehjues rubans de la robC; il regagna son chevalet, prU bravement un porlrcrayon chargé de fusain, et regarda mademoiselle Pauline avec les yeux du corjiN et ceux de l'àme.
— fiô —
Les yeux du corps lui luontrèrenl une belle jeune fil'e d'une angeiique beauté ; ceux de lâîne, ou, pour mieux dire, son fnliiilion arlislique, lui fil deviner sous ce fn.is el doux visage une àme poétique el rêveuse, un cœur franc, généreux el aimant.
Au premier coup de crayon qu'il donna, il sciiîit comme une douce chaleur lui monter au cœur: un sourire de plaisir éclaira son visage.
Il senlail qu'il allait faire une œuvre remarquable avec un semblable modèle.
Or, pendant que noire ami Revel esqcisse à grands traits Tensmible de son portrait, nous ébaucherons le nôtre à la plume.
Pauline était grande el élancée; sa taille était souple, ronde el cambrée, ses épaules el ses bras d'un contour admirabip.
Une splendide chevelure d'un noir bleu se séparait sur son fronl, ondoyant d'abord sur ses tempes pour s'enrouler derrière son cou en torsades soyeuses.
Ses yeux brun foncé , d'une expression calme et rêveuse, s'ailacbaient sur vous avec une fixité plej/ie de douceur et de poésie. De grands sourcils noirs dont l'arc se relevait vers les tempes, un nez légèrement aquilin, et de petites lèvres carminées, complétaient ce délicieux ensemble.
L'ovale de la figure, un peu mince par le bas, el l;i disposition des sourcils donnaient enfin à sa pbysiomimie
une expression de finesse el d'esprit indescriptible.
Un petit zézayement, ou plutôt une prononcialion légèrement anglaise, loin d'être un défaut chez elle, ajoutait une naïveté enfantine el un charme irrésistible à ses paroles, et rompait avec bonheur la sévérité de sa beauté.
En une heure, Revel eut esquissé entièrement son portrait.
Ce premier dessin était admirable de hardiesse el de mouvement.
— Reposez-vous, monsieur, dil Pauline en souriant, vous êles plus fatigué que moi.
Revel remercia du regard la jolie enfant, el pendant qu'elle s'asseyait sur la chaise, il se laissa tomber sur le divan pour regarder de loin l'effet de son œuvre.
— Voyez donc, maman, comme c'est déjà avancé! lit Ilenrielle en se penchant par-dessus l'épaule de sa mère.
— Oui, dil Mathilde en prenant son binocle, mais cela ne ressemble pas encore; en vérité, je ne comprends pas comment ces grosses barres noires disparaîtront sous le pastel.
— Je ne suis qu'une écolière en fait de peinture, repril Pauline en regardant l'artiste, mais je pense que monsieur Revel a lintention de prendre pour ce portrait la manière de Van Dyck ou de Rembrandt.
— Oui, mademoiselle, dil l'arliste un peu surpris de celle réflexion, el je crois qu'en montant le Ion des vête-
menls, des accessoires el du fond, la têle ressortira mieux.
— C'est que ma fiile s'occupe aussi de peinture, interrompit madame Dargis avec importance.
— Vraiïiienl! — Alors, si j'ai besoin d'un conseil, je saurai à qui m'adresser.
— Hélas ! je suis déjà assez embarrassée pour moimême quand je veux faire une pauvre petite aquarelle d'après nature.
— Ah! c'est l'aquarelle que vous faites, mademoiselle?
— L'aquarelle et la gouache, reprit Pauline en souriant, c'est-à-dire les deux genres qui souffrent le plus la médiocrité... Ce n'est pas un art pour moi, c'est un passe- temps quand nous allons à la campagne, el un prétexte |)our barbouiller des albums en voyage.
— Je suis certain que vous mettez trop de modestie dans vos paroles, mademoiselle.
— Certainement, dit Henriette en s'approchant, ma sœur fait de très-jolies choses; seulement, elle n'est jamais satisfaite de son travail.
— Alors je ne doute'pas qu'il n'y ait dans les carions de mademoiselle Pauline de très-bonnes études.
J'ai, par expérience, une excellente opinion des artistes qui doutent deux-mêmes el qui font bon marché de leurs oeuvres.
— Eh bien , fit Pauline, je vous apporterai quelques croquis, cl nous verrons si vous persisterez dans celle
— co —
opinion. — J'y gagnerai toujours de bons conseils et une critique éclairée.
— Oh ! je vous promets d'être sincère, dit gaiement Revel; je serais trop embarrassé pour trouver des com- Dlimenls qui ne seraient pas mérités.
3îaintenant je suis tout à votre disposition, mademoiselle, conlinua-l-il en se rapprochant du chevalet. Pauline se leva et reprit la pose.
— La tète un peu plus tournée vers moi, dit le peintre en commençant à indiquer les ombres avec la terre de Sienne.
IMadame Dargis ferma l'album pour prendre un journal, pendant que mademoiselle Henriette s'asseyait devant le piano.
— Le piano ne vous gênera pas? dit-elle en se retournant.
— Au contraire, mademoiselle, dit vivement le jeune lioiiime; j'adore la musique, et c'est une joie pour moi quand mes amis veulent bien se mettre au piano. Le travail que je fais en les écoutant est toujours heureux.
— Vous êtes musicien, monsieur Revel? demanda madame Dargis.
— Ilélas! non, madame, fil Jean, j'accompagne tout au |»lus une roniance, et encore fuul-il qu'elle soit dune facilité cIcnuMilaire.
— Ma lille a un véritable talent , continua niadaine Dargis.
— Mais oui, dit Revel en écoulant le quadrille que inademoiseile Henrielle avail attaqué a\cc une sûrelé cl une vigueur remarquables.
— C'est de Pauline que je parle , inlerrompil madame Dargis.
— In nuage de tristesse glissa comme une ombre sur If visage de Pauline.
— Ma sœur est au moins aussi forte que moi, dil-elie avec élan, et d'ailleurs je suis son aînée de deux ans, et par conséqueni j'ai eu plus de tenjps à donner à celle élude.
Revel comprit de suite que mademoiselle Pauline était Tenfanl de prédilec'ion de la famille et ce que celle préférence avait de douloureux pour la pauvre Henrielle.
Madame Dargis cul loulefois lespril de ne jias contredire sa fille.
Ilenrielie acheva son morceau; mais pour une oreille même peu exercée, il était aisé de juger que l'exéculion du finale bissait beaucoup à désirer.
I^auline regarda sa sœur avec une expression si douce cl si triste lorsqu'elle regagna sa place, que le jeune Iionime en fut profondément ému.
— Allons, se dit -il, elle esl aussi bonne qu'elle est jijie.
— Vous recevez beaucoup d'ariislcs ? reprit Malliilde < n se renversant sur son fauteuil.
— Moi, dit Revtl tout en continuant son travail, je ne voi> guère que M. de lirannes.
— es —
— Le jeune liomme que vous m'avez envoyé ?
— Oui, madame.
— li est forl bien ce M. de Brannes, continua madame Dai-ijis. Que fait-il?
— Mais il vit de ses renies, madame.
— Ah î il est riche î
— Riche, non; il a de quoi vivre honorablement.
— El c'est votre meilleur ami? demanda Pauline en arrêtant sur le ])einlre un regard profond.
— Oui, madenïoiselle, reprit Revel avec conviction, c'est mon meilleur ami, car ii a pour moi la même estime el le même dcvouemenl que j'ai pour lui. M. deBrannos est d'un caractère sérieux el concentré ; mais j'ai pu apprécier souvent les qualités solides de son cœur el de son espril.
— Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, monsieur, dit Malhilde en s'animanl peu à peu, je n'ai vu M. de Brannes qu'une demi-heure à peine, et cela m'a suffi |)our lejuger lel que vous venez de nous le dépeindre.
Ces caractères froids el réservés... me plaisent infiniment. C'est toujours un signe de distinction el de race.
— Alors je dois avoir hien mauvais goût, dit élourdimenl Henriette ; mais je n'aimerais pas un mari qui iiélant ni avocat, ni médecin, ni notaire, enfin ce que l'on est convenu de nommer un homme sérieux, aurait toujours la mine d'un procureur impérial qui a condamné sa demi-douzaine de forçais dans la matinée.
Malhilde haussa les épaules de pitié el regarda Henrielte avec colère.
Mais d'un regard suppliant, Pauline avait arrêté sur ses lèvres une leçon cruelle devant un étranger.
La séance étant terminée, Pauline remit son manlelet el son chapeau, et la mère et les filles prirent congé du peintre, non sans lui avoir promis de revenir le lendemain à la même heure. Au moment où Jean Revel fermait la porte du carré, il entendit madame Dargis qui disait d'une voix brève et impérieuse à mademoiselle Heiirieile :
— Vous apporterez demain voire tapisserie; de celle manière, vous aurez une raison pour vous taire.
Jean rentra dans son atelier, s'assit sur le fauteuil qui avait servi à Pauline, et, les yeux fixés sur son ébaucha, il se mil à réfléchir profondément.
Il ne connaissait guère le monde que par sa clientèle, et ses études physiologiques et psychologiques étaient fort peu avancées : cependant, avec son bon sens el sa droiture d'esprit, il comprenail qu'il y avait une anomalie pénible entre l'éducation j)remière el la conduite présenle de ces jeunes lilles.
Le Ion dégagé, les manières cavalières, el jusqu'à la loilelte prétentieuse de celle mère de famille, tout cela ui inspirait enfin de irisles réflexions.
Jean de Brannes était sorti préoccupé cl sérieux de chez madame Dargis.
JEàF QCI PlïCIir ET JE\5 QM BIT, T. 1. if
Jean Revel était triste et inquiet après le départ de sa nouvelle cliente.
Or, nous connaissons assez bien le caractère de ces deux personnages pour comprendre que celle préoccupation et celte tristesse avaienl un mobile différent.
Au fond de l'âme, de Brannes se réjouissait du basard bcureux qui lui avait ouvert une maison agréable, et il calculait froidement les cbances d'une conquête digne de lui.
Le cœur généreux de Jean Revel se serrait à la pensée que celte jeune fille si belle et si pure était exposée à se perdre par l'orgueil, la vanité et la légèreté de sa mère.
Qui avait donc inspiré cette secrète espérance à l'un, et cette crainte à l'autre?
Jean de Brannes avait entrevu mademoiselle Pauline Dargis, et cela lui avait suffi pour la trouver remarquablement jolie.
Jean Revel venait de passer deuxbeures à la regarder, et il avait compris tout ce qu'il y avait de séduction et dt '' .'P'"-> /'ans cette adorable créature.
vu
Orages du cœur.
Nous donnerions à nos lecteurs le bulletin détaillé des dix séances que Jean Revel accorda successivement à madame Dargis pour le portrait de sa fille, que noire action ne marcherait pas plus rapidement pour cela.
Comme dans la chanson des Oies, celte scie importée de la villa Wédicis, la seconde ressembla à la première, la troisième à la seconde, et ainsi de suite. Constatons seulement que les bâillements et les soupirs d'ennui de Mathilde Dargis devenaient chaque jour plus larges el plus profonds, et que M. de Brannes, qui était venu dès
— Taie second jour en s'excusanl de déranger son ami, et en demandant toiUes sortes de pardons pour son indiscrétion, assistait régulièrement à toutes les séances.
Du moment oij ses clientes acceptaient franchement la présence d'un tiers, Revel, qui ne travaillait jamais mieux qu'au milieu du bruit et de l'animation, était encbanté de trouver une distraction de plus.
Or, pendant qu'il égrenait sous ses doigts le crayon et le pastel, de Brannes faisait à Maihilde de petits compliments dans le style du marquis de Boufflers ; après quoi il se mettait au |)iano, et causait, tout en jouant, avec mademoiselle Pauline et Jean.
C'était d'ordinaire le moment que choisissait Maihilde pour s'endormir derrière son journal.
Quanta cette pauvre Henriette, depuis le jour où sa mère l'avait si vertement grondée, elle brodait silencieusement des manchettes et un col pour sa sœur.
La charmante enfant, toujours empressée à mettre en relief les qualités et les talents de son aînée, avait apporté le carton qui renfermait les aquarelles de Pauline, et Revel avait examiné avec une joie véritable ces petits paysages, qui, sans être d'une exécution remarquable , dénotaient un sentiment profond de l'art et une surprenante facilité.
Pas n'est besoin de direque deBrannes trouva moyen de surenchérir sur les éloges sincères que le peintre adressa à la jeune fille.
Comme on le voit, l'alelier de Jean Revel ressemblait assez au tableau du Décameron de Winterhalter.
De sympathique qu'il était d'abord à madame Dargis, de Brannes devint bientôt pour elle un garçon charmant, plein de cœur et d'esprit, bref, un peu moins qu'un ami, mais beaucoup plus qu'une connaissance.
Avec son élude du monde et son expérience, de Brannes avait parfaitement compris que pour arriver au but qu'il s'était proposé, il fallait gagner d'abord la confiance et l'amitié de madame Dargis, pour s'ouvrir peu à peu la porte de son salon.
Toujours modeste et respectueux dans sa conversation, de Brannes mettait un soin tout particulier à dissimuler devant son ami le sentiment qui le guidait, cor l'austère profession de foi du peinire lui avait donné à réfléchir sur l'issue d'une confidence amoureuse.
De son côté, Jean Hevel refoulait au plus profond de son cœur cet amour naissant qui le jetait dans un trouble inconnu et lui donnait par moments une tristesse contre laquelle sa joyeuse philosophie n'essayait même pas de lutter.
Revel avait pour Pauline cet amour profond, respectueux et timide, qui n'a d'aulre espérance que le mariage ; cet amour que l'on n'ose presque jamais avouer soimême, parce que le monde a appris à ne le considérer que comme une alTaire, et que les affaires délicates se traitent beaucoup mieux par des tiers.
Riche el d'un nom plus illustre, Jean Revel eût prié son ami de Brannes d'aller demander pour lui la main de mademoiselle Pauline ; mais dans sa position présente, e( avec le goûl de dépense el de luxe que madame Dargis avait dû donner à sa fille, c'était s'exposer à un refus pénible.
Dans sa loyauté, le pauvre garçon se débattait au milieu d'une question insoluble, bien résolu qu'il était à n'user que des moyens les plus honorables.
La galanterie de son ami, ses visites à l'atelier lui avaient bien donné un peu à réfléchir; mais connaissant de longue date le caractère du vicomte el l'importance qu'il attachait à former des relations dans le monde, il n'avait plus vu dans cet empressement que le désir bien innocent de s'ouvrir une maison agréable pour la saison d'hiver.
Maintenant, comme nous voulons en finir une bonne fois avec ces comparaisons et ces rapprochements qui reviennent sans cesse entre nos deux personnages, nous nous abstiendrons à l'avenir de ces parallèles fatigants.
Cependant, cet état de choses ne tarda pas à se modifier — se perfectionner serait peut-être plus exact. Des bâillements et des soupirs , madame Dargis en était passée aux récriminations et aux réflexions malsonnantes.
a M. Uevcl n'avait demandé que quinze séances.
« M. Revel n'avail plus besoin de son modèle pour achever les étoffes et les accessoires.
« On ne connaissait rien de plus ennuyeux que d'assister aux séances d'un portrait; » et bien d'autres choses encore. Ce fut en vain que de Brannes chercha à lui faire prendre patience.
Mathilde Dargis connaissait trop bien le prix du temps pour accepter une semblable situation. Son existence reposait en partie sur des opérations de la même nature que celle que nous lui avons vu traiter avec le juif Moëser, ou sur le trafic des actions qu'elle avait l'habileté de se faire donner parses amis.
La perte d'une journée répondait donc pour elle à une perte d'argent... D'ailleurs, Mathilde faisait encore un autre calcul: le nombre de ses amis utiles et de ses connaissances serviables était incalculable, et ce n'était qu'en apportant une extrême exactitude dans sa correspondance du malin et ses visites de l'après-midi, qu'elle cultivait ses relations et qu'elle maintenait son crédit dans les ministères, auprès des directeurs et administrateurs des grandes compagnies industrielles.
Partout enfin où il y avait quelque chose à es|.érer ou à gagner.
Du reste, madame Dargis ne se contentait pas seulement de mettre ses amis à contribution, elle écrivait fort bien à .M. Pereyrc, qu'elle ne connaissait pas même de vue :
« Cher monsieur,
« J'espère que vous voudrez bien me comprendre pour cenl aclions, lois de l'émission de, etc., elc. »
Or, comme Maihilde ne se souciait pas de compromettre plus longtemps son avenir pour un portrait, elle trouva un moyen ingénieux de concilier ses intérêts avec rachèvement de l'image de son enfant.
Ce moyen, parfaitement accepté dans les mœurs anglaises, consistait toutsimplementà laisser mesdemoiselles Pauline et Henriette sous ia sauvegarde de Jean Revel.
Dans toute autre circonstance, Revel eût été flatté de celte marque de confiance; mais la présence de M. de Brannes, qui pouvait être une garantie pour Maihilde, devint pour lui un sujet d'inquiétude.
Il avait charge d'âme, comme l'on dit en langage mystique, et comprenait quelle responsabilité pesait sur lui.
S'en expliquer avec de Brannes et le prier de suspendre SCS visites, c'était éveiller en lui des idées qu'il n'avait sans doute pas. D'ailleurs, madame Dargis ne lui avait pas donné mission pour en agir ainsi.
Observer et attendre étaient les deux seuls partis raisonnables.
Revel observa et attendit.
De cette observation cl de celle attente, il sortit deux découvertes:
De Brannes aimait mademoiselle Pauline Dargis, et mademoiselle Pauline se troublait visiblement à la vue du vicomte.
De plus, Revel surprit au passage une demi-douzaine de petits sourires afleclueux et autant de regards étliérés.
— C'est bien, se dit-il; je n'ai pas le droit de me mêler de leurs amours, mais je ne serai plus responsable de l'avenir.
L'homme disparaissant alors pour faire place à l'arliste, Revel, immobile et muet, se remit au travail avec une sorte d'acliarnement.
En une seule séance le portrait fut presque entièrement terminé.
Madame Dargis elle-même s'extasia de la rapidité avec laquelle le peintre avait exécuté la dernière partie de son œuvre.
— Allons, dit-elle en souriant, encore deux ou trois séances, et l'encadreur pourra venir prendre ce portrait.
— Je vous avoue, madame, que je n'aurai plus besoin d'avoir recours à l'obligeance de mademoiselle, dit Jean avec calme: il ne me reste plus que les ajustements de la robe et le fond à terminer; si vous voub-z bien me faire remCTtre la robe et le bracelet avec lesquels mademoiselle a posé, j'achèverai seul mon travail qui sera demain à votre disposition.
Un nuage de tristesse passa sur le visage de Pauline, cl lorsqu'elle s'approcha de la glace pour remettre sou
chapeau, ses yeux s'arrêlèienl sur de Brannes avec une douloureuse expressiou.
— Merci, monsieur Revel, merci, murmura une douce voix à l'oreille du peintre.
Revel retourna vivement la tête.
Henriette était debout derrière lui et le regardait en souriant.
— Merci de quoi, mademoiselle? murmura Jean.
— Allez, moi aussi j'ai compris, dit-elle en désignant M. de Brannes.
En partance pour le Brabaut.
— Ah ! le voilù enfln, s'écria Revel en voyant enirer iElia dans l'atelier.
— J"ai reçu votre lettre juste au moment où je m'habillais pour venir vous voir.
Revel ouvrit des yeux énormes et tourna plusieurs foi autour du modèle avant de répondre.
^lia était rayonnante de toilette et de beauté.
— Ah çà ! fit-il enfin, tu as donc été aux placers, qii te voilà dans une tenue d'avanl-scène un jour de prc-
Riière représenlation ! Combien de rangs de volants , madame?
— Trois, monsieur, dit ^Elia en faisant la révérence.
— El de la vaienciennes à cinquante francs le mètre, continua Revel en inventoriant toujours.
— A soixante francs, réclama JEWa en jetant son mantelel sur le dossier du fauteuil.
— Diantre! tu te mets bien, maintenant.
— N'est-ce pas?
— Est-ce avec tes appointements d'actrice que lu as fait de semblables réparations?
— En grande partie.
— Conte-moi vite l'aventure.
— Qu'est-ce que c'est que des mots comme ceux-là ? dit ^Eliaen toisant le peintre avec une suprême impertinence.
— iElia, tu es splendide, fit Revel avec admiration.
— Pourquoi suis-je splendide?
— Je te dis mon opinion, je ne la discute pas.
— Soit; niais vous feriez mieux de me dire ce que vous désirez de moi.
— Trés-volonliers, je voulais le prier de me poser les ajustements de ce portrait...
Et Revel tourna le châssis qui se trouvailsur son chevalet.
— Une jolie fille, dit .Elia en lorgnant le portrait do Pauline.
— N'est-ce pas? reprit le jeune homme avec un sourire de satisfaction.
— Oui, elvous avez fait là un beau porlrail.
— Je l'espère, dit Ravel en regardant son œuvre avec complaisance.
— Aussi je serais désolée, après ce que je vous dois, de vous refuser le pelil service que vous me demandez.
— Comment cela?
— Je ne pose plus, vous le savez bien.
— Je ne l'en aurai que plus d'obligation , dit-il en prenant dans son bahut la robe et le bracelet rie Pauline.
^lia passa dans la chambre de Jean pour changer de toilette ; et avant qu'il eùl eu le temps de lui donner ses instructions, elle s'était posée dans le mouvement du portrait.
— Maintenant, dit Jean en se mettant au travail, causons un peu de loi. Qu'est-ce que tu as fait avec Gahriac ?
— J'ai fait, quaprès nravoir entendue chanter, M. Gnbriac m'a dit que si je voulais partir pour Bruxelles, il avait un engagement pour moi.
— Bah î il l'a appris à jouer la comédie en une seule leçon. C'est un habile homme.
— Non ; mais comme avant de poser dans les ateliers, j'ai joué pendant dix-huit mois aux Batignolles el à Montmartre, il n'a eu qu'à me faire répéter quelques scènes au hasard pour me juger.
— Tu as été actrice? dit le peintre au comble de Tétonnemeiit; tu ne m'avais jamais parlé de cela.
— Oh ! dil .£lia avec un sourire amer, c'est que cela
me rappelait un souvenir assez Irisle... mais à présent que c'est passé, je puis vous raconter celte vieille iiistoire-là.
— Je j'écoulerai avec intérêt, je le le jure.
— Eli bien , dit- elle, après avoir travaillé longtemps seule, je débutai un beau soir à la banlieue, où j'obtins un succès véritable. Un an plus lard, j'étais l'enfant cbéri des habitués du tliéûtre de Balignolles, et j'allais signer un engagement pour le Vaudeville, lorsque...
— Lorsque? répéta Revel en voyanl l'hésitalion û'JEWa.
— Lorsque je tombai amoureuse, comme une bête, d'un jeune homme qui venait assez souvent dans Tavanlscène du rez-de-chaussée.
— Un lion batignollais ?
— Non, le flis d'un vieux colonel retraité.
— Eh bien, c'était une assez bonne affaire pour l'héritier de ce vieil Ajax.
— Non, dit u£lia, car dans ma naïveté je voulais avoir le bénéfice do ma sagesse et de ma fortune à venir.
— Ce qui veut dire? demanda Jean...
— Ce qui veut dire, reprit ^lia, que je refusai d'être la maîtresse de ce jeune homme, parce que je croyais qu'il m'aimait assez jjour m'épouser.
— Diable ! c'était grave.
— Quand on aime on devient si absurde! Je pccsais
bonnement que ma répulalion mérilée, je vous le jure, de vertu el d'honnêteté, que la dot que je pouvais apporter avec mon travail, me feraient l'égaie de la première bourgeoise venue, el qu'enfin l'amour serait plus puissant que le préjugé. Hélas ! la désillusion ne tarda pas à arriver. Le colonel qui avait appris, jo ne sais comment, l'inirigue de son fils, m'attendit un beau matin à la sortie de la répétition.
— Pour te jouer la scène du père dans la Dame aux Camélias ?
— Pour me dire que j'étais une impudente drôlesse, que je voulais abuser de l'amour que son fils avait pour moi, en lui faisant commettre une lâcheté... devant me trouver très-honorée qu'il voulût bien passer un caprice avec moi ; bref, il termina par me menacer de me faire fourrer à Saint-Lazare si je continuais à débaucher son fils.
— C'était un vil crétin! exclama le peintre.
— Non, dit la juive avec calme, c'était un brave homme, esclave avant tout du préjugé, el ayant le bou esprit de ne pas mettre en balance l'amour désintéressé el sincère avec les exigences du monde. On ne refait pas la société, voyez-vous , monsieur Revel, el ce n'est pas à moi de déclarer que ce qui est fait est mal fail : il faut laisser les grands seigneurs s'allier aux jeunes héritières du faubourg Saint - Germain , les bourgeois épouser les filles des épiciers en gros, et
les artistes rester garçons quand ilsoni !e sens commun.
— Tu as raison, ma bonne fille, dii Revei avec chagrin, et dans cent ans les choses se passeront encore de même. Le plus sage est d'en prendre son parti et d'en rire franchement.
— Oui, dit JElia^ on fait comme les poltrons qui chantent pour lutter contre la peur; les lèvres rient, mais le cœur pleure. Bref, pour vous finir mon histoire, de chagrin, j'ai quitté le théâtre pour me faire modèle d'atelier.
— Une singulière idée que tu as eue là!
— Oui, dit iEIia, c'était le suicide moral... cela m'a fait un drôle d'effet le premier jour où j'ai posé... moi, qui n'aurais pas souffert que Ton me baisât la main huit jours auparavant. Mais c'est égal, le moyen était bon, car, un mois après, je ne croyais plus à rien, et j'étais complètement guérie de mes idées de mariage.
Revel passa ses deux mains sur ses yeux comme pour écarter une pensée douloureuse.
— Eiifin, dit-il après un silence, lu as bien fait de reprendre ta carrière.
— Grâce à vous, monsieur Revel; aussi, vous n'aurez pas affaire à une ingrate.
— Alors, c'est à Bruxelles que tu vas?dil Jean après un silence.
— Oui, au théâtre Saint-IIubcrt; je suis engagée pour la saison, aux appoinlcnjents de deux cent cinquante francs par mois, et mon oncle Moëscr m'a prèle deux
mille francs pour monter ma garde-robe de coslumes.
— EnniièneS'lu ton amaiil?
— Non, fil ^Elia en riant, je l'abamionne à son déplorable sort : ?*Joëser a exigé celle rupture en n.e falsaiil l'avance des deux mille francs.
— Pounjuoi cela? demanda ikvel.
— Parce que ce n'est pas sur mes appointements que je pourrai le rembourser, et que la jalousie de ce pauvre Pùul eût été un obstacle à mon avenir...
— Très-bien, dit Revel ; ainsi, tu tiens à rendre l'arg'iil que tu dois à Woëser, et tu ne regrettes pas ton iiinaiit ?
— Non, dit iËlia avec conviction.
— Quand pars-tu?
— Dans huit jours.
— Alors nous voyagerons ensemble.
— Vrai?
— Très-vrai.
— Vous avez donc des commandes là-bas?
— Pas l'ombre d'une.
— Alors, c'est un voyage d'agréuienl?
— Cela dépendra de toi.
— Gomment cela? dit JE\\i\ en jetanl sur le jeune homme un regard velouté et souriant.
— Oui, dit gaiement Revel; la solitude m'épouvanle à Tétranger, el je t'avoue que je ne serais pas fâché d.; trouver une demoiselle de compagnie pour me promener
nky Qll riEVRC ET JEA.1 Ql't RIT, T. 1, C
le malin à l'Allée Verle — manger des huîtres d'Oslende cl des éperlans d'Anvers, el remplacer le soir la lecture des journaux du cru par une conversation vive et enjouée. El tiens!... je ferais volontiers une avance de deux mille francs à la demoiselle de compagnie en question, si elle se nommait mademoiselle .îllia el si elle avait un billet à ordre chez le père Moëser.
— Et dans le cas où mademoiselle ^iia accepterait les offres de M. Jean Revel, ce dernier n'ajouterait-il pas un dernier article à son programme?
— On le verrait là-bas.
— Wa foi, je signe le traité sans condition, dit JElia en tendant la main à Jean Revel.
— Allons donc, cl tu fais bien!
— C'est pour le coup que mademoiselle Olivia va m 'arracher les yeux.
— Olivia...
— Oui, votre Espagnole.
— Il y a beau temps, ma foi, que nous ne sommes plus ensemble.
— Allons, n'en dites pas de mal, vous serez peut-être enchanté de la reprendre un jour. Dites donc?
— Quoi?
— Est-ce que vous ne trouvez pas qu'elle ressemblait nu peu à celle jeune fille?
— Quelle jeune fille?
— Eh bien, celle dont vous faites le portrait.
— Mademoiselle Pauline Dargisî exclama Revel aven feu; quelle folie... Esl-ce qu'Olivia a jamais eu ce re* gard doux el rêveur, celle petite bouche vermeille, el ces longs clieveux aux reflets nacrés?... Est-ce que l'on peut comparer ses mains courtes el replètes avec ces belies mains blanches, aux doigts roses el effilés?... Elle ressemble à ce portrait comme mademoiselle Lemercier ressemble à Oplielia.
^lia releva sur le peintre un regard brillant et acéré; el comme Revel se penchait sur son chevalet pour cacher son embarras, elle murmura doucement :
— Pauvre garçon ! lui aussi il aime et il souffre ! Cinq heures sonnèrent à la pendule de l'alelier.
— Au diable! s'écria Revel en frappant du pied, j'ai encore pour deux heures de travail.
— Eh bien, fil ^lia, qui vous empêche de continuer? rien ne me presse de m'en aller, el si vous ne faites rien le soir, travaillez jusqu'à sept heures.
— Alors tu partageras mon dîner?
— Bien volontiers; ça fait que je commencerai ce soir mes fonctions de demoiselle de compagnie.
— Fais vite la carte, dit Revel en lui donnant un crayon el une feuille de papier; la mère Pâturai ira la porter chez Bignon, qui se chargera du reste. Soigne le menu, c'est le moins qu'après ((iialre heures de pose tu reprennes des forces.
.'Elia écrivil rapidement quelques lignes el plia le panier.
— Je parie cent sous que lu as demandé des écre- \isses ou du liomard?
— Non, mon cher monsieur... vous avez perdu; à moins que le garçon ne lise homard pour pomard.
Rêve! ouvrit la porle de l'atelier, et se penchant audessus de la cage de l'escalier, il souffla dans un pelit cornet de chasse.
Celait un signal convenu d'avance avec la portière, qui monta presque aussitôt prendre ses ordres.
A sept heures moinsunquarl, le portrait de mademoiselle Pauline Dargis était entièrement achevé.
C'était tout simplement le chef-d'œuvre de Jean Revel , un admirable portrait aussi fini que les pastels de Lalour, aussi vigoureux que les crayons de Maréchal.
liC Tin de Saint-Gcorses.
Madame Painral rcnira enfin ilnns l'iilelier pour signaler le dîner qu'apporlail un des giirçons du café de Foy el offrir ses services.
— Merci, madame Palural, dit vivemenl la jolie fille, nous melirons notre couvert nous-mêmes.
— Oui, reprit à son lour noire ami Jean en aidant vElia h débarrasser la table, nous aurons l'air de jou«T au petit ménage.
— Monsieur n'y est pour personne? demanda la portière avec un petit sourire béai.
— so —
— Dis donc, ^iia?
— Qu'est ce qu'il y a?
— Madame Palural qui me demande si elle doit clore ma porte ce soir.
— Eh bien , dit la juive sans relever la tête, cela ne me regarde pas, moi.
— Consignez! madame Pâturai, consignez! exclama Jean en se laissant tomber sur une chaise et en commençant à servir.
iElia élait assise sur le divan en face du jeune homme.
— Ah! mon Dieu! dit-elle en se reculant vivement.
— Qu'est-ce qui te prend?
— U y a quelqu'un sous la table.
— Bah! fit Revel en se penchant pour regarder. Tiens, dit-il, c'est un chien.
— Chassez-le vile.
— C'est un chien, reprit Revel, tout en caressant la lèle fauve d'un petit épagneul de chasse qui frétillait autour de sa chaise.
— W sera en!ré à la suite du garçon.
— lia unedrôle de physionomie de chien, ne irouves-tu pas?
— Je trouve qu'il est roux comme un écureuil, lit AiWa avec une petite moue dédaigneuse.
— C'est qu'il est gai comme pinson , cet injbécile-là, rf)nlinua Revel en regardant le chien tourner après sa (jueue.
— Si vous i'inviliez à dîner, il aceepterall peul-être.
— C'est une idée, je Tinvile : ii n'a pas de collier; ma foi, si on ne me le réclame pas, je lui offrirai l'iiospiialiié sous mon toil.
— Eh bien , et si on Tafficiie?
— Aliî si on l'afiiche, c'esl autre chose.
— Ah!
— Cela fera cinquante francs d'intpression perdus... plus l'épagneul et la rédaction, — Qui esl-ce qui lit les affiches à présent? c'était bon sous la république, gardons nos armes. — Couchez; allons, couchez là, Almanzor, et attendez une pâture abondante et variée.
Le chien s'étendit sur le lapis en poussant un petit grognement de satisfaction.
— A propos, reprit Jean, si nous dinions. — Versemoi à boire.
^Elia prit une des fioles et remplit le verre du peintre.
— Fameux vin! dit-il après avoir bu; de la topaze fondue, comme l'on dit dans les romans.
— Oui, c'est du saint-georges, dit ^lia en se versant également.
— Par Saint-Georges, c'était un vin trop généreux; il s'est dépouillé, exclama Jean en regardant au travers de la bouteille.
— Je vous sers, n'est-ce pas? dit-elle en découpant un perdreau sur son assiette.
— Oui, je découpe comme un collégien.
Les deux convives niangèrpiil silcncieusenienl pendant quelques minutes ; et lorsque la juive reprit une seconde bouteille pour servir son liôle, les yeux du peiiilre se fixèrent sur les siens avec une singulière expression de ] éverie et do tristesse résignée.
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de la juive.
— Buvez, dil-fclle en luj versant un plein verre de pomard.
Revel viila de nouveau son verre.
— Tiens, dil-il, tu as cliangé de vin... voilà qui vous grise admirablement.
— Tant mieux, dit vElia, toujours sans lever les yeux.
— Pourquoi tant mieux?
— Parce que vous oublierez vos cbagrins.
— Mes cbagrins, reprit le jeune bomme eu regardant la juive avec étonnemeut; mais je n'ai pas de cbagrin.
— Alors je me serai trompée, continua -t-elle avec insouciance.
— Comment cela?
— Oui, n'est pas mauvais comédien qui veut, mon pauvre Jean. Vous clés bien gai, n'est-ce pas? et les gens qui vous entendraient sans vous connaître, diraient à COU]) sûr : Voilà un joyeux garçon qui n'a guère de soucis et qui ne prend la vie que par son côté le plus riant.
— Et ces gens-là auraient raison, dit Revel avec force.
— Alors buvez, mon ami ! fit .£|ia avec boulé; buvez, si vous avez le vin gai, car les larmes coiilenlsoiis cô masque de gaielé el d'insouciance qui couvre voire visage.
Buvez! si vous a^-ez honte de m'avouer, ayant voire raison, le secrel que j'ai deviné.
Revei baissa la lêle sans répondre; mais bieniôl une résoîulion subite traversa sa pensée... il remplit el vida irois fois son verre.
— Voyons, parle, que sals-lu ? dit-il brusquement. .£\ia se leva, el après avoir repoussé la lable, elle pril
doucement les deux mains de Jean Revcl el l'atlira près d'elle sur le divan.
— Vous aimez mademoiselle Pauline Dargis, lui dilolleen arrêtant sur lui un regard profond.
— Moi ! répliqua Revel en clierchant à lutter conire l'ivresse qui l'envahissait, comment raimerals-je, puisque je veux parlir avec loi, puisque...
— Je dois èlre voire maîtresse"^ interrompit .Elia, ~ Oui, répéta Revel après une seconde d'Iiésilation.
— Je me suis bien fail modèle d'aîelier pour oublier, vous pouvez bien devenir mon amaiil pour le même motif. Allez, je suis bonne fille, Jean, et j'accepte, non par intérêt ou dans l'espoir de me faire aimer de vous un jour, mais parce que je sais que voire cœur est aussi bon que voire âme est loyale cl généreuse.
Vous ne m'aimerez pas, car, je vous l'ai dii, je ne
— Décrois plus à rien, je n'aime rien ; mais je suis b-jlle, el les plaisirs des sens avec lesquels vous vous griserez plus sûrement qu'avec ce vin , vous laisseront au réveil ce mépris de vous-mêmequi fera que, vous trouvant indigne d'un amour chaste el pur, vous reviendrez guéri de celte fièvre qui a brisé d'abord voire volonté et qui briserait un jour votre talent.
La nuit était venue peu à peu pendant celle conversalion ; mais bientôt la lune en montant vers le zénith laissa filtrer au travers de la fenêtre une lueur nacrée qui éclaira bienlôt une partie de l'atelier.
Lorsque Jean releva la tête pour répondre à ^Elia, il resta immobilisé par la surprise.
La juive était accoudée sur le dossier du fauteuil qui avait servi d'accessoire pour le portrait de Pauline; sa belle tête brune, éclairée par les rayons argentés, se détachait dans l'ombre comme une apparition surnalurelle.
Le costume, la coiffure, la pose, tout enfin comj)!élail l'illusion.
On eut dit le reflet vivant de Pauline Dargis.
— Oh ! reste ! reste ainsi ! s'écria Jean avec passion en tendant les bras vers elle.
JElia demeurii immobile el silencieuse comme une blanche statue d'albàlrc.
— Chère âme adorée, murmura Jean fasciné |)ar le mirage amoureux qu'il avait sous les yeux, je t'aime ! je l'aime !
Celle espérance qu'un aulre eùl conservée au fond de son cœur comme un Irésor, je Tai brisée sous mes pieds, parce que j'ai eu peur que cel amour qui ne pouvait être pur el sacré ne devînt coupable un jour. Adieu ! image adorée, adieu pour jamais.
Mais comme si un aimanl magique Teùl alliré malgré lui vers la gracieuse apparition qui le regardait en souriant, il fît quelques pas en chancelant , el enlaçant la juive de ses deux bras, il cacha son visage sur son sein, aspirant avec délire le parfum virginal de la robe de Pauline, baisanl mille fois son bracelet qui élincelailau liras de la courtisane.
[]i\ tressaillement nerveux courut par tout le corps de la juive, elle se cambra en arrière pour essayer de se dégager des bras du jeune homme... mais bientôt sa respiration devint haletante et saccadée; son joli bras blanc s'enroula autour du cou de Jean Revel, el ses lèvres frémissantes cherchèrent ses lèvres dans l'ombre.
liC vin de §»alnt-Georg;cs ( SiiKe ).
licvoi neiii qu a laire viser a la legaiion dP î^ftlgiqiic le passe-porl qui nous a servi déjà à crayonner sou porlrail pour èlre coniplélemenl en règle.
Cependant M. de Branncs n'avait pas mis le pied dans l'atelier depuis deux jours, el quoique très-peu susceptible de sa nature, Jean Revel se ronsnitail pour savoir s'il ne prendrait pas congé de lui par un simple mot jelé à la poste le soir niênie de son départ.
Le vicomte arriva enfin le troisième jour, comme le peintre achevait sa malle.
— 'JT -
— Vous parlez? dil-il d'uoe voix dolente; moi qui complais vous emmener pour deux mois à la campagne!
— Merci, dil Revel ensourianl; il y a longtemps qje j'ai le désir de voir la Belgique el la Hollande, et comme c'est autant un voyage détude qu'une partie de plaisir, je ne veux pas remettre cette excursion à l'année prochaine... Si le cœur vous en dit, de Brannes, accouipagnez-moi.
— J'irai peut-être vous rejoindre.
— Ah! Gt le peintre, j'oubliais que vous aviez des atTaircs à Paris.
— Oh! elles n'ont pas l'importance que vous leur prêtez, reprit le vicomte sans comprendre le sens que Revel attachait a ses paroles.
— N'importe, fit Jean en allumant un cigare, si vous vous ennuyez ici, prenez le chemin de fer du Nord, je vous déclare que vous trouverez ià-bas un plus joyeux compagnon qu'à Paris.
Vous le savez, de Brannes, il y a des gens qui voyagent parce qu'ils ont le foie malade ou une névralgie de la mâchoire; moi, ma santé, c'est ma gaieté, c'est mon insouciance. Or, je suis gai comme un niirlilon le lendemain d'une fête à Saint-Cloud et insouciant comme un débiteur cerné par un quadrille de gardes du conimerce. — Il faut donc que je fasse quelque chose pour cette folle raisonnable qui me console quand j'ai du chagrin et me montre l'avenir au travers d'un transparent couleur rose
de Chine. — Les grelols serouillaienl, voyez-vous, j'en fais poser d'antres là-bas. — Du train dont allaient les choses, je tournais tout bêlement à l'association des Enfants d'Apollon; je vousépargne la honte d'avoir pour ami un membre de la société des Fils de la gaudriole.
— Quand parlez-vous?
*- Aj)rès-demain soir.
— Alors, fil de Brannes, vous accepterez l'invilalion que je suis chargé de vous faire de la part de madame Dargis?
— Madame Dargis vous a chargé de m'inviler? reprit Jean en regardant de Brannes avec un ctonnemenl naïf ; et à quoi m'invite-l-elle, je vous prie?
De Brannes parut visiblement embarrassé pour trouver les termes de sa réponse.
— Mais, dit-il après une seconde d'hésitation, j'ai rencontré hier madame Dargis...
— Chez elle? interrompit Revel.
— Non, aux Tuileries, où je passais par hasard... ft comme dans la conversation je lui ai dit que je complais vous voir aujourd'hui, elle m'a prié de vous inviter à venir passer la soirée chez elle jeudi prochain.
— El comme les amis de nos amis... vous connaissez le reste,... elle vous a invité aussi, el elle a bien fait.
— Vous acceptez,, n'est-ce pas?
— Je refuse.
— Ce n'ebl pas sérieusement que vous parlez, vous ne
pouvez faire une semblable impolitesse ù une femme (lui n'a eu que de bons proeédés à votre égard.
— Je refuse, répéta Jean d'une voix ferme el résolue ; je ne vais jamais dans le monde, \ous le savez bien, el comme je n'ai aucun motif de modifier celte dotermiualion en faveur de madame Dargis, je prendrai la peine de lui écrire pour la remercier.
Quant aux bons procédés dont vous parliez, je ne pense pas élre son débiteur sur ce chapilrc-Ià ; en ne lui prenant que mille francs pour le portrait de sa fille, j'ai pris juste la moitié de la somme que je demande d'ordinaire.
— Après tout, mon cher ami, vous êles assez grand garçon pour en agir à votre guise... acceptez ou refusez, vous êles parfaitement libre.
— Voyons, mon ami, pardonnez-moi ma brusquerie, reprit Jean en tendant la main au vicomte, je ne sais vraiment ce que j'ai depuis quelques jours pour être aussi irritable... c'est Olivia qui m'aura jeté un sort en partant.
— Oh ! je ne vous en veux pas! répondit de Brannes en reprenant son chapeau, et la preuve, c'est que j'irai vous serrer une dernière fois la main au chemin de fer.
C'est une bonne pensée que vous avez là. La fille de madame Pâturai entra dans l'alelier comme de Brannes allait en sortir.
Elle apportait à Revcl ses journaux el ses lettres.
— A propos, ilil le vicomte en se retournant sur le seuil de la porte, j'ai vu un joli ciiien dans votre anllchambre; il est à vous?
— Oui, reprit Jean, un épagneul de chasse qui est tombé de la lune dans mon atelier; le pauvre animal mourait de faim quand il est arrivé ici... depuis, madame Pâturai a eu beau s'informer dans le quartier, personne ne le réclame. — Ici, Almanzor, ici! cria Revel en entr'ouvrant la porte de l'anlichambre.
— Est-ce que vous chasserez là-bas? demanda de Brannes, tout en caressant le chien qui gambadait autour de ses jambes.
— Non.
— Alors laissez-moi votre chien, je l'emmènerai à la campagne avec moi.
— Très-volontiers, dilJean; vous me rendrez service et à lui aussi, n'est-ce paS; Alnnanzor?
— Je le ferai prendre demain par mon domestique.
— Rentrez-vous maintenant?
— Oui.
— Eh bien ! siflloz-le, il vous suivra comme un caniche. C'est yu\ drôle de chien, allez, irfail des tours de force comme un clown, et, entre nous, je le soupçonne fortement déjouer le domino avec une grande supériorité.
— Au revoir, Revel, à vendredi.
— Allons, Almanzor, suivez voire maître, fil Revel en désignant le vicomte au chien qui semblait vouloir
lire dans sn pensée el dans ses yeux. — Ailons, décidez-vous, Pilre !
L'épagneul se dressa sur ses paties de derrière, el après avoir léché les mains de i'arlisle, il partit comme une flèche |)ouf rejoindre le vicomte qui le sifflait dans Tescalier.
Revel JL'la les journaux sur la table, et ouvrit une jtremière lettre.
C'étail un billel anonyme, d'une écriture presque illi* sible.
— Ah î (it Revel avec dégoût, on m'engage à me déûer de 31. de Rrannes qui voulait me souffler mademoiselle Olivia. — La jjersonne qui s'intéresse à moi m'en donnera la preuve, si je réponds poste restante à madame M*** de G***. — - C'est ignoble et bête!
El Revel déchira le billet avant de l'avoir achevé.
La seconde enveloppe qu'il décacheta renfermait les lignes suivantes :
B M. de Brannes a dû vous inviter de la part de in.i mère à une petite soirée pour jeudi; venez, el je vous dirai encore une fois merci!
» Henriette Dargis. »
Revel relui plusieurs fois ce billet avec une altenlioii iringnlière.
'- Jirui, dit-il rés(»lùment, j'irai.
JiV.i (ji I rturi f» Jti^ qii rit. t. I. 7
Ccudrîllosî.
Laissons notre ami Jcnn \\c\o.\ sabandoiiner aux suppositions les plus contradictoires, et voyons ce qui se passait, le même jour, chez madame Dargis.
Forcée de partir le irialin pour Saint-Germain, où elle allait régler un reste de com|)le chez un de su'S nomhrenx riulaires, madame Dargis avait laissé ses deux lilles ù l'.iris, en les prévenant que son absence se prolongerait bi'.us doute jusiiu'au soir.
Pauline et Henriette étaient donc depuis le malin les gardiennes de la maison.
— iOô —
La porte rigoureusement consignée à (oui le monde, les deux sœurs s'élaient relirées dans la chambre qu'elles liabilaient en commun.
Celle chambre, meublée avec une exlrême simplicité, n'offrait d'autre parliciilarité remarquable, que presque tous les meubles étaient en double.
Mademoiselle Pauline avait sa toilette, son étagère et ses deux fauteuils; mademoiselle Henriette possédait en propre deux fauleuiiS; une toilette et une étagère.
Une alcôve renfermait deux lits de fer.
Le piano appartenait pendant un temps déterminé à celle qui voulait travailler..
Comnie dans la pièce ù'Un Monsieur et une Dame, la partie de gauche était à Henriette, celle de droite à Pauline; or, s'il n'y avait aucune différence dans l'élégance et le confortable de leur mobilier, il y en avait une notable dans le rangement et la propreté des dilTérents objets.
Les fauteuils de mademoiselle Pauline étaient tachés de bougie ou éraillés, sa toilette était encombrée de potiches dépareillées et de flacons d'essences, une triple couche de poussière couvrait les émaux, les ivoires et les verroteries de son étagère. Enlin,- des albums de chant et des modèles d'aquarelle encombraient les chaises et le tapis.
Dans le domaine d'Henriette, tout était brillant, propre, et rangé avec \\r\ soin extraordinaire.
\}\\ observateur nVùl ciTtes pas manqué de tirer de
— lOi —
celle dissemblance des conclusions d'une haute porlt^e philosophique; mais si les reman]ues s'élaient étendues du mobilier à la tenue des deux sœurs, il sérail tombé à coup sûr dans un grand embarras.
Henriette était aussi simple dans sa toilette et aussi peu soignée que sa sœur était élégante et minutieuse.
Pour ne jias nous étendre davantage sur ce point, nous dirons tout simplement que la préférence marquée que Malhilde avait toujours eue pour Pauline, était l'unique cause de cette différence de caractère.
Habituée dès son enfance à ne faire que ce qui lui semblait agréable et facile, et ignorant les rouages les plus simples du ménage, elle se reposait entièrement sur sa cadette pour tout ce qui avait rapport aux soins intérieurs et aux exigences de la maison.
Ayant toujours trouvé la vie facile el agréable, elle croyait de bonne foi que lorsqu'une femme a donné ses ordres le matin à sa femme de chambre, à son cuisinier et à son cocher, elle a rempli tous ses devoirs de maîtresse.
La question d'argent devait également se réduire à écrire à son notaire lorsqu'il ne restait plus que deux ou trois cents francs dans la caisse.
Henriette avait profité de celte journée de solitud-pour ranger sa chambre et changer quelques dispositions intérieures, travail qui devint bientôt pour elle un plaisiivéritable.
L'idée de garder forcémenl la maison et de ne recevoir personne semblait avoir abattu toute Ténergie de Panline. Elle commençait un dessin pour rabandonnt.T aussitôt; elle ouvrait et refermait son piano dix fois en une heure, sans pouvoir parvenir à vaincre l'ennui et le désœuvrement qui s'étaient emparés d'elle.
A bout de ressources, elle venait de s'asseoir devant la fenêtre dont elle avait relevé les rideaux, lorsque Henriette, qui avait usé vainement de tous les moyens possibles pour la distraire, crut devoir lui faire Tobservalion que du moment où Baslien avait reçu Tordre de dire que tout le monde élail à la campagne, elle s'exposait, en se montrant, à blesser des susceptibilités et des amitiés ombrageuses.
La réflexion était tellement juste, que Pauline ne crut pas de\oir résister; elle tira les rideaux et prit un livre.
— Tu me fais vraiment de la peine, ma pauvre Pauline, dit Henriette en voyant le volume glisser bientôt de ses genoux sur le tapis, et je voudrais bien trouver un moyen de te distraire.
— Il ne faut pas m'en vouloir, ma chère Henriette! Tu sais, on a ses mauvais jours.
— Je sais ce que c'est, reprit Henriette en souriant, 1 1 CCS mauvais jours-là dureraient des mois entiers si on nr. luttait pas courageusement. — Tiens, fais comme moi, fais Ion ménage, il m a grand besoin, cela l'occupera.
— Non, dit Pauline, je suis habillée; a!i î lu es bi-n
lieureuse de trouver un plaisir à respirer la poussière ei à frotter de petites tasses de Chine pendant des heures entières.
— Heureuse est le moi, car le temps ne me semble jamais long : veux-tu que je te dise ce qui m'a donné celte force de volonté?
— Oui, demanda Pauline.
— Eh bien, c'est une réflexion que j'ai faite un jour que ma broderie, mon piano et mes livres me fatiguaient au lieu de me distraire. J'ai pensé à ces pauvres malades qui sont couchés dans les hôpitaux, et qui ont pour unique distraction le son d'une horloge et la vue de leurs compagnons de misère. Celle idée m'a lellemen^' frappée, que depuis ce jour le mot ennui a été rayé de mon existence ; il m'arrive bien d'être triste parfois , mais ce n'esl jamais que pour une raison sérieuse.
Ainsi donc, si tu es triste sans motif, surmonte bravenient celle faiblesse de caractère; si lu as quelque chagrin sccrel, dis-le-moi bien vite; je ne te dirai pas que je te le ferai oublier, mais lu trouveras toujours dans l'affection de ta sœur de la pitié ou de l'indulgence.
— Allons, lu es folle, dit Pauline on s'efforçanl di sourire, et lu me fais la des recommandalions bien iniililes; je n'ai pas de chagrins, je n"ai pas de secrets.
— Tant mieux alors ! dit \ivcmenl Ilenriclle en venant s'appuyer sur le dossier du fauteuil de sa sœur ; c'est ijue, vois-tu, Pauline, quand nous allons dans le mond.',
je ne parle pas beaucoup, mais j'écoute ce que l'on dit autour de moi.
— Ah ! ûl Pauline en laissant retomber sa jolie lête sur son épaule.
— Oui, conliniia Henriette tout en caressant de ses deux mains la chevelure parfumée de sa sœur, surtout lorsque l'on parle de toi el que j'entends dire que tu es élégante et belle, que lu seras un jour une adorable femme, enfin les choses les plus gracieuses.
— Et comme tu as un cœur excellent , cela te fait plaisir.
— Oui, certes ! continua Henriette, mais autant j'éprouve de joie à écouler ces éloges désintéressés, autant j'ai de chagriji lorsque dans un salon, ou ailleurs, je vois un étranger oublier le respect qu'il doit à la jeunesse et le faire des compliments dangereux.
— Je sais ce que tii veux dire, interrompit brusquement Paul/ne; quand je posais pour mon portrait, lu as entendu monsieur de Brannes ?
— Je croyais n'a\oir nommé personne, reprit Ih'nriette avec douceur.
— Mais, continua Pauline avec une certaine sécheresse, si tu l'occupais un peu moins de moi dans les salons ou ailleurs, tu pourrais observer que la galanterie respectueuse cl amicale est une chose plus qu'ordinaire, et que AI. de Brannes est avec moi comme il le serait avec la première demoiselle vimiuo q'i'il aurait connue dans le monde.
Ilenrielle souril légèrement.
— Décidémeni, dil-elle, il paraît que M. de Brannes (Si sur la sellelle; eh bien , tant mieux, cela me permellra de le dire ce que je pense de lui.
— Voyons, parle, que reproclies-lu à ce pauvre jeune homme?
— Ce que je lui reproche, dil Henrielie avec assi;runce, c'esl de parler bas quand il devrait parler haiil ; ce que je trouve indigne d"uii galant homme, c'esl d'abuser de riiospilalilp, je ne te dirai pas qu'on lui a donnée, mais qu'il a prise, c'esl, enfin, de profiler de l'absence d'une mère pour glisser sournoisement un billel dans le mouchoir d'uiie jeune IjJle qui devait cire sacrée pour lui.
— C'esl faux ! exclama Pauline en se levant.
— Je l'ai vu ! répéta Henriette immobile et calme.
— Alors lu as mal vu! continua Pauline avec humeur,
— Je voudrais pouvoir douler.
— Ce que lu as pris pour un billet était (oui simplement une lellre de mademoiselle Blanche, notre modiste, qui réclame un ancien compte soldé depuis longtemps; je uj'élais chargée de ré|)ondre et j'avais pris sa lellre sur moi ; elle élait tombée dans Talelier, et pour ne pas me dér.ingcr, M. de Brannes l'a placée dans mon mouchoir.
— Tu ne m'as jamais menti, Fi'est-ce pas, Pauline?
— Non, dit-elle dune voix mal assurée.
— Je serais donc indigne d.' ton amilié si je ne le
croyais pas : ce billel élail bien In leitre de mademoiselle Blanche ?
— Oui, répéta Pauline.
— C'est bi»}n. Mainleiianl, coniinua Henrieîte avec boRté, je vais le dire ce qui m'a fait le parler ainsi, ma bonne Pauline. Tu es en âge de songer à le marier, el ce désir si naturel peut le faire concevoir certaines espérances donl la réalisation rencontrera malheureiisemeiîl de sérieux obstacles. Tu sais si malgré sa sécheresse, sa dureîé même, j'aime noire mère el lui suis reconnaissaïKe lie loul ce qu'elle a fait pour nous.
— Oui, dil Pauline, et je souffre bien souvent de celle préférence injuste qu'elle a pour moi.
— Eh bien, malgré mon respect el mon amilié, c'est avec un véritable chagrin que je vois quelle funeste roule elle suit depuis longtemps. Pour soutenir un Irain de maison au-dessus de noire position, elle compromet son avenir el le nôtre; si bien qu'il arrivera un jour où ses ressources venant à lui manquer, il nous faudra trouver dans le travail un moyen de subvenir à son exislence el à la nôtre.
Il y a deux jours, tu as signé un acte par lequel lu eng-iges la pari d'héritage qui doit te revenir de notre oncle Kmmanuel; dans deux ans, lors(|uc j'aurai atteint nn majorité, ce sera mon tour à m'engager aussi, el alors, lorsque ce juif, ce Moëscr, n'aura plus de garanties pour l'avenir, il cessera d'être notre banquier.
Après avoir considéré le préseiil, vois dans raveiiir.
Noire mère, encore 'assez jeune el assez belle pour se remarier,, csl Irop jalouse de son indépendance el de sa liberlé pour y songer, et d'ailleurs elle ne possède que sa pension, qui cesserait le jour même où elle se remarierai!. En supposant encore que ses intentions vinssent à se modifier , elle n'épouserait qu'un homme qui lui apporterait une fortune considérable. Or, connais-tti beaucoup d'exemples de gens riches qui épousent une veuve sans foriiine, ayant de plus deux lilles à marier et à doter ?
Ces prétentions qu'elle aurait pour elle, elle les aura pour nous à plus forte raison.
— Iléias ! ma pauvre Pauline, les mariages d'amour sont rares dans le temps où nous vivons, et la pauvre jeune fille qui n'apporte nieMne pas en dot une espérance lointaine de fortune, ne doit plus compter que sur le rare désinléressemeiil d'un orphelin ou l'amour égoïste d'un vieillard.
Tu me diras que nous pouvons nous marier plus simplement et choisir |)our comiiagnon de notre existence un modeste employé, ou un artiste dont l'aflection sincère el le courage seront une garantie de bonheur pour l'avenir. Mais alors voici ce qui arrivera... notre mère conservant toujours cette espérance irréfléchie de fortune, celle aveugle croyance dans le hasard, s'ngagera à aider le jeune m'-nage; les promesses ne lui couleront pas
parce qu'elle sera de bonne foi en les faisant; mais le jour où son gendre renconlrera un premier embarras d'argent, le jour où par le fait do la naissance d'un enfant adoré les charges de sa maison seront trop lourdes pour sa posilion présente, il comprendra qu'il a élé trompé indignement et qu'on a menti lâchement à un devoir sacré. Alorscet homme, en perdant ce point d'appui si nécessaire à son avenir, perdra du même coup sa gaieté et sa confiance ; aux prises avec la nécessité, avec les besoins dètres qui lui sont chers, il luttera bravement, mais il rendra sa belle-mère responsable de ses fatigues, de ses veilles et de ses souffrances, et il s'en éloignera peu à peu jusqu'au jour où, après une explication brutale, il rompra avec elle des relations mensongères.
Voilà, mn bonne Pauline, ce qni pourrait arriver si nous ne mettions pas en commun notre iiuelligi-nee et . notre confiance, comme nous mêlions noire cœur. Je fai montré le côlé difficile et douloureux de notre existence, je l'ai fait toucher du doigt la réalité, parce que j"ai i^ur de celte exaltation qui couve au fond de ton Ame et que je veux l'épargner de cruelles déceptions.
Nous pouvons noifs marier un jour bonorablemenî, je lecroissincèremenl, parce que noire éducatioii, noire conduite et notre beauté peuvent être des raisons assez puissantes pour décider un homme de cœur; mais, je te le répète , nous ferons exception à la règle commune. Si je t'ai parlé ihi M. de Brannes en termes aussi durs
c'est que j'ai cru m'aperncvoir que lu recevais avec plaisir les Ijoiuiiiagcs de ce jeune homme, el que je pense, moi, que iM. de Braniies n'esl pas de ceux qui épouseiil une jeune fille sans fortune.
— Si je discutais celle opinion-là, lu croirais que j'ai un inlérèl secret à en agir aiFisi.
— Aussi, reprit vivement Ilcnrielle, je suis heureuse d'apprendre qu'il n'est rien de tout cela.
La fi'mme de chambre de madame Dargis entra en ce moment dans la chambre dos deux sœurs.
— Que voulez-vous, Fauny? demanda Pauline.
— Mademoiselle, il y a là un commis de chez Dclisie qui apporte un mantelelpour madame votre mère; faut-il lui dire de revenir?
— Non, dit Henriette, qu'il laisse ce mantelel et qu'il vous remette sa facture acquittée; je Nais le payer de suile.
La femnw de chambre s'inclina et sorlil.
Henriette s'approcha de sa table, et après avoir choisi dans un trousseau de clefs, elle ouvrit un petit coffret di' bois de rose, exactement pareil à celui (jui se trouvait sur h lablc de Pauline.
— Mais, dit Pauline en sourJanI, les ('conomies sufliroiil-elles pour cette avance ?
— Oh ! je suis riche ! rei)ril Ilcnrielle en fouillant dans le coffret sans regarder, jai encore les deux crnl-; fr.inc.^ (jue mon oncle Emmanuel m'a envou-s pour nja
fête. En glissant sous les gants cl les dentelles renfermés dans la boîte, les doigts d'IIeurielte rencontrèrent un papier ployé en quatre.
— Qu'est-ce que cela? dit-elle à mi-voix en le déployant.
Un cri douloureux s'élança de ses lèvreSj elle froissa la lettre entre ses mains.
— Qu'as-^lu donc? exclama Pauline en la voyant jîàlir el cliancekr.
— Moi, rien... rien..., dit-elle eu faisant un effort pour sourire.
Fanny rentra en ce moment avec la facture acquittée.
— J'ai réfléchi, dit Hourielle, ma mère ne m'a pas laissé d'ordre, priez ce jeune homme de revenir demain. Diles-moi, Fanny, c'est vous qui avez mis en ordre cette chambre ce malin, n'est-ce pas ?
— Oui, mademoiselle.
— Alors, vous me direz comment il se fait que le coffret de ma sœur soit à la place du mien.
Une pâleur mortelle descendit sur le visage de Pauline.
— Mais, balbutia Fanny, c'est sans doute en é|)oussetanl, je me serai trompée en remettant les objets en place.
— C'est bien, laissez-nous.
Henriette alîendil que la porte se fût rofemiée sur la femme de chambre ; s'approclianl alors lenlenient de Pauline, el la regardant avec une douloureuse
— lU —
coiiipassioiîj elle hissa loiuber la iellre sur ses genoux.
— Que. (loil-on penser, dil-elle avec calme, de la sœur qiii ni' Ml à sa sœur, de la jeune fille qui conserve un billet où Ton ose lui parler d'amour el lui demander un rendez-vuus?
— Henriette, ma bonne sœur! s'écria Pauline en caciianl son visage entre ses mains.
Henriette reprit la lettre de M. de Brannes, car nos lecteurs ont deviné déjà que le vicomte était fauteur de celle déclaration, el la déchira lentement.
Pauline en regarda les fragments tomber un à un sur le parquet, el de grosses larmes coulèrent silencieusement sur ses joues.
— Allons, dil résolument Henriette, embrasse-moi, Tauline, je t'aime trop pour le voir souffrir ainsi ; d'ailleurs, les reproches seraient inutiles maintenant... tu aimes M. de Brannes?
— Oui, murmura faiblement !\iuline.
— El tu crois qu'il songerait à l'épouser!
— Quelle autre intention pourrail-il avoir? dit Pauline avec dignité.
— Je ne sais, mais, en tous cas, nous l'apprendrons bientôt,
— Comment cela?
— Je le le dirai demain soir, continua Pauline apr(\s avoir réfléchi.
Soirée «larsanie.
A neuf hecrf's précisrs. le conpé dt* Jo.in de Branncs s'arrêta dosant le 11° 19 de la rue de Caslellane.
Les fenêtres de l'appartement de madame Dargis (^laienl entr'ouvertes; des flots de luniière filtrdlenl a\i travers des rideaux de soie rouge, et l'on entendait par niomi^nîs les vibrations liarFnoniqnes du piano.
— M. de Brannes! annonra Baslien en soulevant la I orlière du salon.
Maliiilde Dargis, en robe de mousseline brodée, décol-
letée el bras nus, dansait au milieu d'un quadrille de jeunes filles en toilelle de bal.
Animée par le plaisir el la chaleur, el sous celle loilelle qui faisait valoir loute l'élégance de sa taille el la beauté de ses épanles et de ses bras, Malliilde Dargis était vraiment belle.
On eût dit une déesse au niilieu de ses nympîies ; comparaison en slyle de l'empire, mais d'une inconleslable vérité.
En apercevant de Brannes, elle battit des mains avec une joie enfantine.
— Vivat ! s'écria-t-elle, vous nous amenez des danseurs.
Le vicomte salua en souriant, el s'excusa de loin par une panlominie expressive.
Le quadrille fini, RIalhilde traversa le salon el lendit familièrement la main au jeune homme'.
— Soyez le bienvenu, mon cher monsieur de Brannes, dit-elle d'un ton dégagé.
— Mais, dit le vicomte, vous m'aviez invité à une soirée d'intimes, allenlion des plus (laiteuses pour moi, et j'arrive en cravate noire el gilet de fantaisie, au milieu d'un ba! véritable.
— Que vouIe/.-vous, reprit étourdimenl Malliilde, ces cillants- là n'ont rien voulu entendre, el malgré la eha- Iciir, elles oui voulu .-auler oiilre elles; il faudra bien NOUS résigner à leur donner quelques polkas el quelques valses. — Vo!re ami Bevel ett venu avec vous ?
— Non, niudame, el jignore même i^il viendra.
— Tenez, dil Maihilde, en prenant deux glact'S ssir un pialeau, el en offranl une au vieomle. — Venez vous asseoir près de moi, j'ai deux niols à vous dire.
Malliiide passa son bras sous celui de de Braimes, ei lous deux alièreiil s'asseoir dans Taiijile.de la ciieniinée.
— J^ complais, dil .^lathilde, aller passer i'ëlé au château de mon beau frère, le marquis Emmanuel, qui habile la Belgique; mais la saison est si avancée que j'hésile à faire ce voyage.
— La Belgique est un pnys |ilaî, el par conséquent assez froid, dil de Brannes à tout hasard, ne comprenant pas encore où Malliiide en voulait venir.
— Justement. Cependant comme je neveux pas condamner mes enfants à restera Paris par celle chaleur, je veux leur faire une surprise agréable en louant quelque maisonnette aux environs de Paris.
— C'est une excellente idée, appuya de Brannes, qui compril desuitequel parti il pouvait llrer de cette conlid'-nce.
— Vous m'avez dil, je crois, que vous aviez loué q;!(.'!que chose à Auliiay.
— Oui, renril de Brannes. un^^ délicieuse petite niaispn, si;r h route dAulnay à la Vallée-aux-Loups, c'esl-à-dirj d.ins le plus a<lorable pays du monde. Imaginez-vous la Touraine à dix minutes de Paris, des roules sablées el r.iiissées comme les allées d'un parc, d-.s bois fu
jiiA<i Qii iLctKi. ET JtiM ((Il c;t. t. |. 8
ampliilhcàlre, el avec ceia, l'isoleineiil le plus complot.
— El vous èles installé déjà dans votre propriété?
— Depuis hier seulenjenl.
— Voulez-vous me rendre un véritable service, monsieur de Brannes?
— Oii! de tout cœur, madame! exclama le jeune liomme avec feu.
— Eti bien, informez-vous dans les environs, el sachez s'il ne se trouve rien à louer de sui;e. J'irais jusqu'à huit cents francs^ si c'était réellemenl bien.
— Je m'acquitterai d'autant mieux de votre commission, madame, qu'ayant consacré ma journée d'hier à battre le pays, j"ai remarqué plusieurs maisons à louer. Mais, cependant, je vous ferai remarquer que je ne pourrais prendre sur moi de faire un bail sans que voua ayez vu par vous-même.
— Oh! je compte bien faire cette promenade-là k jour où vous m'écrirez que je n'ai que l'embarras du choix.
— A quoi bon perdre un temps précieux, madame? Permcllez-moi de vous proposer un moyen plus simi)Ie et plus sûr de devenir ma voisine de château.
— Voyons, dites.
De Brannes parut hésiter une seconde, tant la proposition était étrange cl difficile à formuler. ■ — Ce moyen? répéta Malhildc.
— Serait de vouloir bien accepter, pour un jour, riii»s-
pilalilédans ma mo<lesle villa. — Ala voilure vous attendra à la station de Fonlenay-aux-Roses ; vous goûterez, tout en vous reposant, les fraises de mon jardin, et j'aurai riionneur enfin de vous servir de cicérone dans l'excursion quil vous plaira de faire.
Malhiide regarda le vicomte avec un élonnemenl légèrement ironique.
— Ah ! dit-elle, l'invitation esl assez cavalière, vous l'avouerez?
— C'est vrai, madame; mais avant de vous la faire je me suis demandé pourquoi la femme qui erilrernit sans arrière-pensée chez un fermier boire du lait cliaiid et prendre des informations, n'accepterait pas un service analogue du monsieur en habit noir qu'elle reçoit chez elle et que par conséquent elle doit estimer.
— Permettez, reprit Mathilde , cela peut être parfaitement logique, mais ce n'est guère dans les usages du monde.
— Alors tant pis pour le monde, dit le vicomte avec calme.
— Vraiment!
— Oui, puisque l'amilié respectueuse et dévouée y esl condaniiiée à èlre éternellement égoïste et froide pour avoir grand air.
— Voyons, ne vous fâchez pas, mon cher monsieur de Brannes, reprit Malhiide d'un ton enjoué ; j'ai usé mon existence à combattre les préjugés absurdes, pre-
nanl un peu partout dans les mœurs el coutumes des nations civilisées, pour m'affranehir des usages el des exigences ridicules de noire sociéié |>arisienne.
En vérité, j'aurais mauvaise grâce à ne pas accepter I offre que vou me faites, moi qui suis le paradoxe in- (arné, la négation par excellcjice du bien ou du mal... I:]<cs-vous libre demain ?
~ Parfailemenl libre.
— Eh bien, venez me prendre à une heure à la station (îe FontenaVj j'y serai avec ma fille.
— Merci, madame, dil le vicomte avec joie, merci pour tout le plaisir et l'honneur que vous me faites.
Pauline et Henriette Iravcrscrcnl le salon en ce moment en se donnant bras.
Les deux souirs étaient ravissanles de jeunesse el de |:râce.
Leurs toilettes exactement pareilles ne consistaient qu'en une robe de laiïelas rose à trois volants et en u)i large ruban de velours noir attaché autour du cou par une boucle en cailloux du Rhin.
— Mettez-vous au piano, llcnrielte, dil Malhilde en np|u;!antsa fille.
El, se retournant vers de lîrauncs, elle ajouta d'un Ion presque confideniicl :
.. — Je ne sais vraiment ce que peut avoir Pauline, elle (Si Irisle el préoccupée depuis deux jours; je comple sur >ous pour cire son caviilicr, n'est-ce pas?... Elle aime
le bal, el^celie diilraclion dissipera ce polil muge d.; irislesse qui, n'ayanl aucune raison) dèlre, s'envolera comme il est venu.
De nouveaux invilés apparaissant à la porte du salon, Malhilde quitta vivement le jeune homme pour aller les rei'evoir,
Henriette attaqua largement la rilournelle^ d'une mizurka de ScliulholT.
— Mademoiselle, dit huniblement de Brannes en s'iiiclinanl devant Pauline, voulez-vous bien me faire llionneur de m'accorder celte mazurka ?
I^auline s'inclina légèrement et tendit la main à de Brannes, 'qui rentraîiia en louibiiluiuianl dans-lajonde des danseurs.
— Regardez donc, commandant, quel beau garçon, dit une vieille dame en s'adressanl à un petit homme à cheveux gris, à loiirnure militaire, et portant au cou le cordon de commandeur de la Légion d'honneur et sur la poitrine la plaque de Charles III.
— Où donc cela ?
— Lu, contre la |)orte d'entrée. Ne trouvez-vous 4)a3 qu'il ressemble à votre fils Edmond?
— C'est frappant, ma parole d'honneur. Quel bel oflitier de hussards cela ferait î continua le commandajjt. Parbleu î il faut que je sache ïon nom. ••
Ht côtoyant les banquettes et les fauteuils du salon, h commandant s'approcha d'Henriette, qui n'avait jias quitté le piano.
—- Vous désirez quelque chose, commandant ? dil-el!e en le voyant s'asseoir près d'elle.
— Oui, ma belle demoiselle, je voudrais savoir le nom de ce joli garçon qui est appuyé contre la porte, à droite de la porte ?
— C'est le peintre qui a fait le portrait de ma sœur... c'est M. Jean Revel, dit Henriette, dont le visage s'éclaira subitement d'un rayon joyeux.
— Eh bien , grommela le commandant dans sa moustaclie, avec ce physique-là et ce talent-là, voilà un gaillard qui n'aura que l'embarras du choix quand il voudra se marier.
•lean Revel était réellement beau ce soir-là. Sa chevelure blonde et soyeuse s'arrondissait sur ses tempes en larges boucles.
Ses yeux doux et bons brillaient d'un éclat inaccou-
lumé.
Ses moustaches relevées à la hongroise dégageaient entièrement sa bouche vermeille, aux angles de laquelle se dessinait un sourire légèrement ironique.
Sa pâleur faisait un contraste étrange avec l'insouciancecl la gaieté qui se peignaient dansions ses traits.
Un pantalon noir demi-collant, un habit noir à larges manches, boulonné sur la poitrine, et un ruban de soie moirée comme cravate, formaient l'ensemble do sa loiletle.
Un seul dci'ail donnait à sa tenue un cachet un peu artistique.
Revcl portail des boulons de manclieite en diamant et des gants gris-pcrie.
La mazurka achevée, Rcvel; qui avait salué déjà madame Dargis, tenta de se rapprocher dHenriette.
De Brannes lui i^crra la main au n)ilieu de la foule, (oui en recoriduisanl Pauline à sa place.
En voyant l'arlisle s'approcher et sourire à Henriette, la vieille dame qui s'était extasiée sur sa ressemblance avec M. Edmond, crut qu'il venait inviter la jeune fille.
— Cédez-moi votre place, mon enfaîil, dit-elle en déposant ses gants sur le piano, je suis encore assez bonne musicienne pour déchiffrer un quadrille ou une polka.
Henriette ne crut pas devoir se hire longtemps prier.
Elle remercia affectueusement la vieille dame, prit le bras devBevel et se dirigea vers un petit salon occupé par des joueurs de whist.
— Écoutez-moi bien, monsieur Jean, dit Henriette en l'emmenant dans l'embrasure d'une croisée, car notre conversation doit être mallieureusement très-courte. Ma conduite doit vous piiraîire liiexplicable, en dehors de toutes les règles du monde ; mais vous êtes un bon et loyal jeune homme, et je n'aurai pas besoin de faire de longues phrases pour me justifier. J'aime ma sœur pnr-dessus toute chose au monde, et pour conjurer le danger qui la menace, pour lui épargner un chagrin, je ne suis plus une sœur, niais une seconde mère.
Je vous ai remercié du fond de mon oœiir le jour où vous avez cessé les séances de son porlrail.
J'ai osé vous écrire, de|)uis, de venir.
Vous allez juger si j'ai eu lorl ou raison d'en agir ainsi, si je suis coiipnble d'inij^.rudence ou si je suis digne de toute votre estime.
— Oh ! mademoiselle, inlei rompit Jean d'un Ion de doux reproche.
Henriette continua d'une voix ferme et grave :
— M. de Braiines, voire ami, aime ma sœur, ou du moins les apparences doivent le faire supposer.
— J'avais deviné ce secret, reprit le peintre, et c'était pour mettre voire responsabilité et la mienne hors de cause, que j'ai cessé si brusijuement mes séances.
— J'avaisdonc deviné votre |)ensée ?
— Oui, dit Rêve] avec conviction.
— Maintenant, reprit-elle, M. de Brannesesl reçu ici comme un ami; ma mère, qui ignore complètement ce qui se passe, semble même l'attirer dans la maison.
Or, de deux choses Tune: ou les intentions de ce jeune homme sonl bonnes, ou elles sont mauvaises.
— Mais, dit Revel avec hésitation, mademoiselle Pauline Taime donc ?
— S'il en était autrement, aurai-je besoin de vous faire cet aveu ? rej)rit Henriette en baissant les yeux.
Uevel appuya son mouchoir sur ses lèvres pour étouffer un sanuluL
— MaiSj tlil-ii enfin, que pnis-je faire, moi ?
— M. de Brannes esl voire meilleur ami, nous avezvous dit ?
— Oui, de Brannes csl mon amijrt'péla Jean, absorbé dans une concenlralion d'esprit étrange.
— Eh bien , un ami n"a pas de secrets pour son ami ; sachez quels sont les projets de M. de Drannes.
— Moi î exclama Rtvel avec un sentiment de répulsion qu'il ne put maîtriser.
— Ces choses-là se font tous les jours, reprit Henriette avec une dignité affectueuse, et ^es mariages se traitent le plus souvent de celte manière.
Quand vous aurez dit à M, de Brannes, comme je vous y autorise, comme je vous en prie, que ma sœur partage l'amour qu'il a pour elle, mais quelle ne peut lui apporter une dol, il réfléchira: s'il laime réellement, il demandera sa main ù ma mère.
Si la question d'inlérèl est plus puissante à ses yeux, il cessera à l'avenir des visites pénibles et indignes d'un galant homme.
— niais ne peut-il me dire qu'un frère seul a le droit de demander de semblables comptes?
— S'il vous répondait cel.i, dil Henriette avec force, cet homme ne serait pas votre ami, et vous pourriez lui demander comple alors de Ihospilalité qu'il oulragcail eu glissant une lettre dans le mouchoir d'une jeune fille confiée à vos soins.
— Je n'iiésiîe plus, mademoiselle, dit Revel avec élan, ce soir même je parlerai à 31. de Braiines, el si vous ne nie revoyez pas demain, c'est que, n'ayant qu'une déception à vous annoncer, je serai parti le cœur brisé.
— Ali ! vous voilà, monsieur Revel, dit en ce moment madame Dargis en s'approchanl, que vient donc de me dire votre ami ? Vous partez demain pour la Belgique!
— M. de Brannes vous a dit la vérité, madame.
— Alors je vais vous remettre de suite le prix du portrait de ma fille.
— Vous voudrez bien nrexcuser, madame, dit Revel en souriant, mais je procède comme les médecins el les avoués, je n'envoie mes notes que tous les ans.
Jean échangea un regard affectueux avec Henriette, el suivit Malhilde, qui voulait, disait-elle, le présenter à une dame de ses amies, admiratrice effrénée de son talent.
Je vois d'ici Tétonnement de mes belles lectrices, qui, depuis quatre ciiapilres au moins, attendent la grande scène d'amour entre mademoiselle Pauline Dargis et Jean de Brannes, el ne comprennent pas comment, en o|)posi' lion à la conversation calme el posée de Jean Revel cl d'Henriette, Tauteur n'a pas eu l'heureuse inspiration de conduire ses deux amoureux dans un salon écarté et de les faire deviser d'amour tout en effeuillant des marguerites cl en se serrant le boni des doigis.
Que M. Jean Revel soit muel, passe encore, il a de
bonnes raisons pour ;igir ainsi ; mais que le vicomte (le Brannes, ce séducteur de profession, ne trouve rien à dire à celle qu'il aime, voilà qui passe la plaisanterie.
El j'entends bourdonner à mon oreille ce proverbe : beaucoup de bruit pour rien.
Mais aussi pourquoi nous faire attendre ces feuillets tant désirés?
Je vais vous le dire, mes charmantes dames, car remarquez bien que j'exclus les demoiselles de notre causerie intime; je vais vous le dire, à la condition expresse que mon cours de psychologie comparée trouvera indulgence complète pour sa franchise un peu crue.
Vous connaissez toutes, n'est-ce pas, un charmant acteur du nom de Laferrière?
Eh bien, ve jeune premier ( le mol est absurde, mais il est consacré ) est tout simplement le comédien qui rend le plus comi)lélement et avec le plus de vérité la scène d'amour la plus chaude ( autre mol consacré et tout aussi laid ).
Or, donnez à Laferrière une scène d'amour écrite par Auguste Maquel ou Dumas fils, et placez vos deux amoureux dans l'angle d'un salon où se trouvent dix personnes, cinq personnes, ou seulemenl un seul monsieur... et la scène esl luéc.
Pourquoi? C'est que vous savez hku que la forte amoureuse (f ncore un bien joli mot que je vous recommamlo), eût- elle la meilleure envie du monde de se
rendre, le moiisieiir qui esl 15, le Iroisième, l'éteignoir, rougirait comme une pivoine au premier baiser sur les ongles, et jiousseraii des cris de |)aon si les choses allaient aiisi-i loin que dans le conle du Poirier.
Donc ce qui est impossible au ihéàlre manque encore plus d'effet dans le monde.
L'amant qui joue l'essoufflenient dramatique, l'égarement et la souffrance ailleurs que dans le lèle-à-lête esl un homme perdu.
Il sait qu'avec tout le bon vouloir possible on ne peut rien pour lui; n"élant pas redoutable, il devient ridicule.
C'est le brelteur qui provoq^ue le baurgeois poltron.
II le savait bien, ce cher de Brannes, aussi s'cst-il gardé de faire celte école.
Ne pouvant êlie loup dévorant, il a rentré ses griffi'S et ses crocs, et i'esl fait moulon sans perdre son temps pour cela.
Mais chacun de ses reganls était une longue phrase d'amour.
Ce baiser qu'il déposait en souriant sur les gants tombés par Insar.l de la poclie de la pauvrette !
Ce liessaillenicnt nerveux si vrai lorsqu'une petite main blanche j)ressail tendrement la sienne!
Cette lettre, enfin ! chef-d'œuvre de patience, mélange pcrlide d'amour élhéré cl fralernel et de folle passion î
Allez, tout cela élait admirablement calculé Cl faisait lionnenr ii l'expérience du vicomte. •
El niainlonanl que je crois vous avoir donné une expiicalio:) assez salisfaisanle de la conduite de mon personnage eldela mienne propre, je suis loul à vos ordres, s'il vous agrée de poursuivre.
Après un quart d'heure de conversation avec l'amie de madame Dargis, Rêve! rejoignit de Brannes.
— J'ai à vous parler, de Brannes, lui dit-il en l'arrêlanl au passage; nous partirons ensemble, n'est-ce pas?
— Cela dépendra du temps que vous comj)iez resler, imm cher ami.
— Oh! je suis enlièremenl à voire disposition, dil Jean avec insouciance.
— J'allais partir.
— Parlons, dil Jean.
Les deux jeunes gens prirent congé do madame Dargis el quillèrenl le salon.
Au momenl où ils Iraversèrenl l'anlicliambre pour reprendre leur pardessus au vestiaire, Pauline ouvrit une porte latérale el ajtpella Bastien, auquel elle sembla donner un ordre.
— Bon voyage, monsieur Jean, dit-elle au peintre, revenez-nous bieniôl...
Et saluant ensuite le vicomte, elle niurmiira des lèvres seulement ces deux mots :
— A demain.
— Ma voilure vous remettra chez vous, dit le vicomte en offrant son porle-cicares à Jean.
— Comment! vo'.re voilure?
— L'américaine de Langeais. Ce que c'est que Thabitude! dil-il avec un sourire forcé.
— Il fait un temps magnifique, nous causerons mieux loul en marchant.
— Soit. Vous pouvez rentrer, Georges! cria-t-il au cocher. Maintenant, mon cher Revei, je suis tout à vous.
Les deux jeunes gens s'éloignèrent dans la direction du boulevard des Italiens.
Comme ils traversaient la rue, une mendiante portant un enfant dans ses bras se détacha d'une porte cochère.
La lune donnait en pleine lumière sur ses traits amaigris, mais fins et réguliers.
— Messieurs, dit-elle d'une voix douloureuse el sourde, ayez pitié de mon pauvre enfant qui meurt de faim et de froid.
— El pourquoi diable faites-vous des enfants, ma chère! exclama de Brannes en fouillant dans la poche de son gilet.
La mendiante baissa tristement la tète et tendit la main.
— Ma foi, tant pis pour vous, ma brave femme, je n'ai «jue de l'or sur moi, continua-t-il en lui tournant le dos,
La main de la mendiante retomba inerte le long de son corps, el un gémissement étouffé s'exhala de sa poitrine.
Uevcl chercha son |iortc-nininiaie, mais il se souvint aussitôt de l'avoir oublié sur sa cheminée.
— PrêUz-moi un louis, de BraiiRcs. dii-il vivement.
— Allons donc, vous èles fou : niais ces gens-là font mêlier de demander l'aumône, et les enfants dont ils se servent pour émouvoir votre compassion sont de> cnfjnls loués ou volés.
— Ohî s'écria Revel en voyant la malheureuse cliaoceler.
Mais une pensée généreuse éclairant subitement son esprit, il détacha un des doubles boutons de diamant de ses manchettes.
— Tenez, dit-il, il y a là pour quatre cents francs de linge et de pain; mais comme on ne manquerait pas de vous accuser d'avoir volé ce bijou, prenez cette carte, c'est moi qui vous le rachèterai demain.
— Diable, vous êtes princier dans vos aumônes, fit de Brannes quand ils furent éloignés.
— Vous avez bien fait de me refuser ce que je vous demandais, de Brannes.
— Pourquoi cela?
— Parce que vous avez humilié cette pauvre diablesse pour plus de quatre cents francs, mon cher.
Nous ne consacrerons pas un chapitre spécial à la conversation des deux jeunes cens.
Jean Revel s'acquitta de sa mission en conscience, mais inutilement, cl sans ohtenir une réponse favorable aux projets de mademoiselle Hei;rie;te.
Trop lial)ile pour repousser briilalcmcnl les otiverîiircs qui lui élaienl faites par son ami, de Braniies joua d'abord rélonnemeiit, el quand le peintre en vint à lui repr(»c!ier en termes un peu énergiques la légèreté de sa conduite, il accepta sans réclamer celle mercuriale.
Le vicomlereconnaissait bien que sa galanterie avait i été uu peu trop loin; mais, après tout, mademoiselle Pauline n'était nullement compromise, el il ne se croyait pas tenu de racheter une faute aussi légère par le sacrifice de son avenir.
Mademoiselle Pauline Dargis oublierait bieiitôt une idée de pensionnaire émancipée, el s'il ne fallait, pour lui rendre le repos, que discontinuer ses relations avec madame Dargis, il s'engageait volontiers à ne plus revenir dans la maison.
Les cœurs les plus nobles onl leurs faiblesses; Revel éprouva une joie secrète en voyant de Brannès renoncer francliemenl à l'amour de mademoiselle Pauline.
Nous devons toutefois reconnaître qu'il plaida généreusement sa cause avant do se ranger de l'avis du vicomte.
iMais la résolution de ce dernier était parfaitement arrêtée; le siins dot de V Avare avait produit un efTel magique.
Les deux Jean se séparèrent donc les meilleurs amis dti monde.
De Brannes s'était excusé d'avance de ne pas aller le
endomain faire ses adieux à Tarlisle. empêché qu"ii éUiil par un rendez -vous d'alTaires.
Or, chacun de nos deux personnages emportait au fond du cœur une espérance ou une consolalion.
De Brannes pouvait compter sur l'amour de Pauline.
Jean Rêve! parlait pour la Belgique avec celte assurance égoïsie que s'il ne devait jamais êlre l'heureux époux de mademoiselle Pauline Dargis, son ami de Brannes ne serait pas mieux partagé que lui.
Le lendemain, à dix heures du matin, de Brannes par- [li lait pour sa campagne.
Le même jour, à huit heures du soir, Jean Revel montait dans le train express de Bruxelles, en compagnie de mademoiselle ^lia.
Souhaitons un heureux voyage à ces deux derniers, car nous ne les reverrons maintenant que dans la seconde partie de ce livre.
ir*:t iiw rt.rrnr. ri jrA> ^ii rit. t. I.
Dieu dispoMe.
Pour la première fois de savie, Henrielle insista auprès de sa mère pour être du voyage de Fonlenay-aux-Iloses; mais ]\lalliilde resta inflexible.
Pauline avait éclioué également dans la tentative qu'elle avait faite auprès d'elle, indice certain d'une volonté bien arrêtée de la part de Malliilde.
Madame Dargis cl Pauline partirent dojic seules pour la campagne.
De liranncs les attendait à la station du chemin de fi-r.
l'uur ne pas perdre do temps, Malliilde voulut avant
— iôo — loui visiter les propriélés dont le vicomte lui avait parlé; mais, au grand déplaisir de ce dernier, madame Dargis ne trouva rien de convenable.
Ce qu'elle voulait, c'était un parc véritable avec des prairies, des bouquets de bois, une pièce d'eau et trois chalets rustiques, le tout dans le prix de huit cents à mille francs.
Pauline connaissait assez le caractère de sa mère pour comprendre qu'elle ne renoncerait pas à un seul peuplier dans le devis fantastique qu'elle avait rêvé.
Comme Louis XIV donnant ses plans du château de Versailles, elle eût demandé volontiers aux propriétaires des sources naturelles et des bassins de cent mètres de circonférence.
Cependant le vicomte fil bonne contenance, et lorsqu'ils eurent épuisé la liste des propriétés à louer, il raiv pela galamment à Maihilde qu'elle lui avait promis d'accepter une collation sur ses terres.
— J'allais vous demander de nous ramener chez vous lui du RIathilde en s'emparant de son bras; je ne sais si c'est la chaleur ou la fatigue, mais j'ai comme des verliges.
Elle ajouta en regardaut Pauline.
— Il ne faut pas l'elTrayer décela, mon enfant, tu sais que je suis habituée à ces petits accidents-là.
Les deux dames rcmontèriMil dans la voiture, et en quelques minutes de Brannes eut gagné la route d'Aulnav.
— lôG —
Le vicomte les fit passer de suite dans le salon du rez- (l-'-cliaussée.
Des fruits magnifiques, des gâleaux choisis et des flal'OMs de maUiga et de porto couvraient un large plateau (i'argenl placé sur la table.
RIathilde se laissa tomber sur le fauteuil que lui offrait ii" jeune homme.
— Comnienlvous trouvez-vous maintenant, ma mère? (lit Pauline en venant se placer à côté d'elle.
— Mieux, fit Malhilde en passant son mouchoir sur son visage: la réverbération du soleil sur le sable est la seule cause de ce malaise; quelques gouttes d'eau fraîche sur les tempes et je n'y penserai plus.
Pauline trempa son mouchoir dans un verre d'eau fraîche et le présenta à sa mère.
Le vicomte remarqua avec une certaine inquiétude l'expression d'égarement qui se peignait dans les yeux de Mathilde.
— Je me sens déjà mieux, reprit-elle en respirant à j)lt'iiis poumons.
De Brannes ouvrit les fenêtres qui donnaient sur le jaitlin, cl revint pour préparer un verre d'eau sucrée à Mathilde.
— En vérité, monsieur, je suis honteuse de l'emb.itras que je vous cause pour rien, conlinua-t-clle en Souriant.
— Je crois qu'il serait prudent de rclourncr à Parij
le plus loi possible, dil Pauline en observant avic une émotion inquiète i'aliéraliou progressive du visage de sa mère.
— Donnez-moi voire bras, monsieur deBrannes, dil Malhiide en se levant, un tour de promenade achèvera de dissiper cette niiiuvaise disposition, et d'ailleurs je suis curieuse de visiter voire retraite, qui me paraû charmante.
Le vicomte sempressa de satisfaire au vœu de sa belle visiteuse.
Appuyée sur le bras du vicomte, Mathilde descendit le perron du jardin el se dirigea vers un parterre de fleurs qui formait une admirable corbeille au milieu delà pelouse.
— Les beaux dahlias ! dit Pauline avec convoitise. De Brannes quitta le bras de Malhiide. et, malgré les
prières el les supplications de la jeune fille, il se rail à couper les plus belles fleurs du parterre, dont il fit en quelques minutes un superbe bouquet qu'il offrit à madame Dargis.
— Merci, dit Mathilde en s'avançanl pour prendre les fleurs; mais la main qu'elle tendait retomba aussiiôi contre son corps: un cri de suprême douleur s'élança de sa poitrine, et elle tomba sans connaissance.
— Ma mère ! ma pauvre mère ! s'écria Pauline éperdue en Tentouranl de ses bras.
— Ah! j'étouffe, je meurs, balbutia Mathilde d'une voix étranglée.
De Brannes enleva la malheureuse femme entre ses bras, et s'élançant dans le salon, il la déposa sur le divan .
Georges el le jardinier élaienl accourus aux cris de Pauline.
— Georges, courez vile clierclier un médecin à Sceaux ; crevez les chevaux s'il le faut, mais que dans un quart d'heure vous soyez de retour.
Le domestique s'élança au dehors, el comme la voiture était encore attelée, il eut bientôt gagné la ville.
Le médecin n'était pas chez lui; mais on lui dit que le docteur Lacroix, de Fonlenay-aux-Roses, venait de passer dans sa voilure pour se rendre à Châlcnay...
Cinq minutes après, Georges arrêlail le docteur sur la route, el tous deux reprenaient au g;t!op la roule d'AuInay.
Trois quarts d'heure s'élaienl écoulés depuis le départ de Georges, el madame Dargis n'avait pas encore repris connaissance.
A genoux sur le lapis, Pauline sanglotait, la tête entre ses mains.
— Le docteur ! cria enfin Georges en entrant.
— Ah î monsieur, sauvez ma mère, sauvez-la ! s'écria la pauvre enfant en tendant les bras vers lui.
Le docteur s'élança de suite vers niadame Dargis, el après lui avoir talé le pouL>,ii lira vivement un éiui à lanccltes de sa poche.
— \';li', dit-il. une cuvelle et un ruban, un mouchoir,
n'importe, il faut que je saigne de suite madame ; du courage, mademoiselle, et surtout du calme.
— Ma pauvre mère, mon Dieu î s'écria la malheureuse, en voyant le médecin déchirer la manche de la robe de sa mère et faire la ligature avec le mouchoir que lui présentait le domestique.
— Emmenez cette jeune fille, monsieur, dit M. Lacroix, tout en faisant ses préparatifs avec une incroyable rapidité.
La recomm;indalion était inutile : Pauline venait de perdre connaissance dans les bras du vicomte.
De Brannes la porta dans sa chambre en la laissant sous la garde de la femme du jardinier, madame Simon.
Quand il rentra au salon, le médecin venait d'ouvrir la veine d^' la malade.
Un filet de sang noir coulait lentement dans le vase do cristal que tenait Georges.
— Jai été prévenu bien lard, dit le docteur en secouant Irisiemenl la lêle.
— C'est donc un accident bien grave, docteur? demanda de Brannes en pâlissant.
— Oui, une congestion cérébrale; tout le côté droit du corps est déjà conipiétemenl paralysé. — Celle dame est une de vos parentes?
— Non, docieuT; une connaissance, une amie.
— Elle revient un peu, continua le médecin en conimiiiçanl à bander la saignée, pendant que de Brannes
soutenait la lête de Malhilde et lui mouillait les lèvres et les tempes avec de l'eau vinaigrée.
— Faites monter un lit dans ce salon, dit encore le docteur à voix basse ; dans l'état où elle se trouve en ce moment, od ne peut songer à la transporter dans uue autre chambre.
Georges et le jardinier exécutèrent les ordres du docteur avec une promptitude surprenante. En quelques minutes tout était prêt, et Malhilde reposait doucement dans le lit qui vennit d'être préparé.
Elle avait complètement repris connaissance, mais ce fut en vain qu'elle essaya de prononcer quelques mots ; la paralysie Tavail rendue muette.
Un gémissement plaintif souleva sa poitrine ; ses yeux se voilèrent peu à pfMi, et de grosses larmes, filtrant au travers de ses paupières, roulèrent sur ses joues.
De Braiines et le médecin se penchèrent sur son chevet pour lui parler et luidonner unpeude courage et d'espoir.
— Je reviendrai ce soir, dit 31. Lacroix en prenant son chapeau.
— Voyons, docteur, fit de Rrannes quand ils se furent éloignés de la malade, ne me cachez rien, l'état de madame Dargis est désespéré?
— Je le crains. Si la seconde saignée que je compte faire ce soir ne dégage pas la tète, tout espoir est perdu.
— Pauvre femme! murmura le vicomte avec chagrin.
— N'oubliez pas que, dans la situation où elle est, une
cmolion violenle enlraîiierait les plus fatales consé- (liunces. Si voire litre d'ami vous donne un peu d'influence sur mademoiselle Dargis, obtenez d'elle qu'elle ne reste pas auprès de sa mère; en ce moment, sa pré- >ence ne ferait qu'aggraver sa position.
— Je crois pouvoir vous répondre que vos inslruclions seront rigoureusement suivies, dit le vicomte en prenant congé de lui.
Levicomtemonla de suite dans la chambre de Pauline; on l'apercevant, la pauvre fille se jeta dans ses bras.
— Je veux voir ma mère, s'écria-t-elle avec désespoir; par pitié, laissez-moi près d'elle.
Sur un signe du jeune homme, la vieille femme qui était restée près d'elle se relira de suiîe.
— Pauline, dit de Brannes en prenant les deux mains de la jeune fille, si vous aimez votre mère, si vous m'aimez, ne me demandez pas une chose impossible.
— Impossible! répéta Pauline avec stupeur.
— En ce moment, du moins, sans être en danger, voire mère est irès-sérieusemenl malade, et la préoccupation, l'inquiétude qu'elle aurait eu vous voyant, lui seraient funestes... le docteur vous le dira lui-même ce soir, si vous ne me croyez pas.
— Oh ! je vous crois, monsieur, fil Pauline avec résignation ; mais enfin que dois-je faire?
^ Attendre courageusement et avoir confiance.
— Va ma pauvre sœur, que va-t-elle penser de notre
— Ui —
absence? Il faut que je lui écrive loul ce qui s'esl passé, qu'elle vienne de suite.
— J'allais vous proposer de l'envoyer chercher par Georges.
— Merci, dit-elle en s'asseyant devant un petit bureau et en écrivant à la liûle quelques lignes quelle remit aij vicomte.
— Dans deux heures mademoiselle Henriette sera près de vous, dit de Brannes avec bonté.
Pauline regarda la pendule qui marquait six heures, et tendit la main au jeune homme.
— Pauline, dil-il en la regardant avec une expression d'ineffable tendresse, vous êtes ici chez vous, et personne ne franchira le seuil de cette porte sans votre volonté... Avez-vous assez de confiance et d'amitié dans celui qui sera votre époux, pour lui permettre de revenir ce soir vous parler de voire mère?
— Je douterais de Dieu, si je doutais de votre honneur et de votre loyauté, mon ami.
De Brannes appuya ses lèvres sur le front de la jeune fille et s'élança hors de la chambre.
Au moment où il traversait la salle à manger, il se croisa avec Georges qui venait prendre ses instructions.
— Georges, dit le vicomte en donnant au valet la lettre de Pauline, vous allez partir pour Paris à l'instant mènK-; vous remettrez cette lettr»; à mademoiselle Henriette Dargis, que vous ramènerez avec vous.
— Uô —
— Mais, objecta liMiiJemonl le domesllque, le cheval de monsieur est bien fatigué pour faire rapidemenl un jiareil trajet.
— Vous mettrez deux heures pour aller à Paris, rr prit le vicomte, et quatre pour en revenir. Il faut que mademoiselle Henriette n'arrive à Aulnay que cette nuit, à une heure au plus tôt.
Georges chercha en vain à lire dans les yeux de son maître le mobile qui le guidait ; de Brannes restait impénétrable.
— Monsieur le vicomte sera content de moi, dil le valet en s'inclinant-
— Allons, fit le jeune homme quand il se fut éloigné, la partie est trop belle pour attendre à demain.