Jean qui pleure et Jean qui rit
La paralysie availfiiil tics progrès effrayanls. Ainsi qu'il lavait annoncé, monsieur Lacroix pratiqua une seconde saignée; mais celle fois le sang ne vint pas.
De Brannos compril que madame Dargis élail perdue sans ressource.
Cependant le docleur prépara lui-même la limonadt; tarlriquc que la malade devait prendre pendant la nuit, et il engagea le jeune homme ù faire provision d'élher
JtV> yll ritlRE ET Jt.\> QVI RU. T, i. 1
pour le cas où, niiitlarne Diirgis vcnaiil à iDOurir, niiidcmuiselle Pauline aurait une allaque de n<'rfs.
l\ se relira enfin, eu s'engageanl à revenir le lendemain de grand malin.
Jean de Brannes revint s'asseoir auprès du lit de la mallicureuse femme, ear madame Simon ne devait venir !e relever de ses fondions de garde-malade qu'à onze heures.
Une pâleur livide couvrait le visage du vicomte cl la fièvre faisait battre ses artères.
Ce qu'il é|)rouYait, ce n'élait pas celte sensation de crainte et de plaisir de l'amant qui attend l'heure du rendez-vous.
C'était l'impalience farouche, le Iremhlement du meurtrier qui rampe dans le fossé de la route, du voleur de nuit qui regarde s'éteindre les dernières lumières de la maison isolée, et qui marche dans l'ombre la main cris|)ée sur la lame d'un couteau.
Les terreurs superstitieuses du méchant et les désirs charnels du débauché dominaient seuls sa pensée.
Hélas! pauvre Yorick! comme dit Hamiel. La veille, n p.areille heure, celte f(;nime si élégante et si belle se promenait joyeuse cl insoucianle au milieu d'une fêle, et mainlenanl elle se meurt dans un lit d'emprunt.
Quel admirable drame inlime !
Quel magnifique sujet d'éUule que ce tableau d'intérieur!
D'un côté, celle mailieureuse femme qui, à mesure qu'elle marche vers Téternilé, voit s'effacer peu à ppii lonles les iHiisions chimériques de sa vie cl comprend enfin quel avenir de misère el de douleur elle a légué à s."s enfanîs.
En créant son Enfer, Dante Alighieri n'a pas trouvé pour ses damnés un chàlimenl comparable aux angoisses de celle mère qui, devinant le danger qui menace son enfant, ne peut rien. pour elle.
Paralysée el muette ! !
Enfin, en regard de ce personnage, cel homme qui, jetant le masque hypocrite du dévouement el de ramilié, ne cherche même plus à donner une espérance ou une consolation à celle créaUire qu'il regarde froideraent comme une chose inerte, inutile, qui, n'élanl pas encore cadavre, n'a aucun droit à son respect.
A demi couché sur le divan et mâchonnant entre ses dénis le bout d'un cigare éteint, il altendail avec une impatience avide que Ion vînt le relever de ses fonctions de garde-malade.
La chambre n'était éclairée que par la clarté vacillante d'une veilleuse de porcelaine bleue.
Au dehors, des bourrasques de vent couchaient par moments la cime des arbres du jardin et laissaient entrevoir un ciel verdâlre, marbré de nuages noirs.
Soil lassitude, soil ennui, de Brannes avait fini par s'endormir d'un sommeil agile.
Un léger craquemenl du plancher le réveilla en sursaut.
Madame Simon élail debout contre le lit de la malade qu'elle regardait avec une attention inquiète.
— Que faites -vous ici? dit brusquement le vicomte à mi-voix, et pourquoi avez-vous laissé seule la personne que je vous avais chargé de veiller?
— La demoiselle repose, dit madame Simon; les quelques gouttes d'éllier que je lui ai fait prendre dans un verre d'eau sucrée Innl calmée subitement; sans cela, je ne sais pas trop comment j'aurais fait, elle voulait absolument descendre tout à l'heure pour voir sa mère.
— Et vous êtes certaine qu'elle repose? demanda vivement de Brannes.
— Oui, monsieur; d'ailleurs, je vais remonter; je venais seulement savoir comment se trouvait celte pauvre dame.
— Madame Dargis est toujours dans le même étal. Hélas ! je crains bien qu'elle ne passe pas la nuit!
iMadauie Simon joignit les deux mains el secoua Irislcment la tête.
De Brannes fil quelques pas pour sortir. La brave femme le rappela du geste.
— Comme elle est pâle! lui dit-elle à voix basse en lui désignant la malade.
Le vicomte alluma une bougie el s'approcha doucement
— Mon Dieu! mon Dieu! coiilinua madame Simon on voyant limmobililé elîrayanle et la fixité vitreuse du regard de Malhilde.
De Brannes se penclia pour écouler le souffle de sa respiration et soulever sa main qui pendait inerte s.r ie
lit.
Celte main était roide et glacée; un frisson d=' terreur fil tressaillir le jeune liomme : il lâcha le bras de la morle et recula vivement.
- Morle! elle est morle ! dit-il dune voix élranglée.
Un cri déchirant partit comme un écho à l'autre exlré-
mité du salon.
De Brannes s'élança encore assez à temos pour recevoir dans ses bras le corps inanimé de Pauline.
La pauvre enfant avait usé d'une ruse bien innocent.', pour éloigner sa gardienne et connaître par elle-même la position exacte de sa mère. ^
Les quatre mots prononcés par de Brannes lui avaient appris en une demi-seconde toute rmunensilé de sou
malheur.
De Brannes déposa la jeune fille sur son lit, et après avoir tiré doucement les verrous pour se délivrer des oûicieux plus embarrassants qu'utiles en pareil cas, il versa sur un mouchoir le contenu d'une petite fiole placée sur la cheminée, et l'appuya doucement sur les lèvres et sur les narines de Pauline.
Dans son Irouble, le vicomte avait pris le flacon d'é-
— iO —
tlier. L'odeur pénéiraiile de la liqueur l'averlil immédialemenl de sa méprise; mais ii se souvint de la recomnia'idation du médecin, el dans son ignorance des elfels étranges de l'éllier, il continua à appuyer le mouchoir sur la bouche de Pauline, dans l'espoir de la ranimer.
Un soupir de bien-èlre souleva sa poitrine; ses yeux se rouvrirent peu à peu et se fixèrent sur de Brannes avec une indéfinissable expression de langueur el de tendresse; sou bras gauche, en s'étendant dans le vide, écarta le haut de sa robe, qui se dégrafa dans toute la hauteur du corsage.
De Brannes tenta de soulever sa tête qui était retombée sur son épaule; mais au contact de cette uiaiu qui effleurait ses cheveux, Pauline fit uu effort pour se relever el retomber aussitôt.
Dans ce brusque mouvement, son joli sein blanc se dégagea e|^ièremenl de sou corset , el ses longs cheveux noirs se dénouèrent pour ruisseler sur ses épaules.
Un cri étouffé s'échappa des lèvres du vicoiijte, qui tomba à ge.'ioux au bord du lit, dévorant sous ses baisers l'haleine embaumée de Pauline.
La bougie qui se consumait dans le candélabre placé sur la cheminée jeta en ce moment une dernière lueur, et Tobscurilé s'étendit comme un voile dans la chambre.
— Pauline, je l'aime! je t'aime ! murmura de Brannes d'une voix frémissante de plaisir el d'éuiotion, en serrant la jeune fille entre ses bras.
La jeune fille fil un dernier efforl pour vaincre ce sommeil terrible qui la livrait sans défense à son séducteur mais elle retomba une seconde fois sur le lit pantelante et brisée
lï
»lcn dispos© (Suite*)
Le jour conimençail à poindre lorsque Pauline soria enfin de celle falale lélhargie qui l'avait perdue.
La mémoire lui revint avec la raison. ^
Vu ai)ercevanl de Brannes, elle poussa un cri decliiranl, et, cacl.anl son visage entre ses mains, elle se mit à sangloter avec désespoir.
Le vicouilc sélail préparé à celle scène de larmes, ri comme ce n'était pas un simple caprice qu il avait eu il ,-omprenail fort bien que pour excuser Todieux de en conduite d ne pas compromellre ravenir, .1 fal-
iail quil se mil de siiiie à la liauît^iii' de la situation.
De Brannes se jela aux gono'.ix de Pauline, et lui jura, par les serments les plus sacrés, sur l'àme de sa mère, sur leur amour, qu'elle serait sa femme.
li y avait un tel accent de vérité et de passion dans ses paroles, que la pauvre enfant se laissa persuader et reprit un peu de courage et d'espoir.
Oubliant sa posiîion pour ne s'occuper que -de la perle irréparable qu'elle venait de faire, elle se leva, s'liabili;i à la hàle et voulut descendre auprès tle sa mère.
De Brannes chercha à la dissuader, ou du moins l'engagea à attendre pour cela l'arrivée de sa sœur.
— Henriette! murmura faiblement Pauline en courbant la tête, jamais je n'oserai paraître devant elle à posent.
— Votre sœur ne saurait vous accuser d'une faute dont vous êtes innocente; d'ailleurs, je lui avouerai lout, el elle me pardonnera quand elle saura combien je vous aime, quand elle connaîtra ma pensée. Non, continua de Brannes avec passion, ne pleurez pas, Pauline, ne regrettez pas cette nuit, la plus radieuse de mon existence. Unis devant Dieu, nul pouvoir sur la terre ne saurail nous séparer; maintenant vous êtes ma femme, Pauline, ma femme adorée, et ma vie enlière sera consacrée à voire bonheur.
Vous n'êtes plus orphelines, pauvres enfants ; vous avez un mari, Pauline ; vous avez un frère, Henriette.
— Que Dieu, qui vous eiilend el qui vous juge, hénisse vos paroles, si vous èles sincère, dit une voix calme el grave.
Pauline s'élança dans les bras d'Iïenrielle, car c'était elle-même qui venait d'entrer.
De Brannes renouvela aux deux jeunes filles les proleslalioiis les plus énergiques de dévouement éternel 1 1 d'inaltérable amitié.
Henriette était arrivée trop tard pour fermer les yeux à sa mère et sauver sa sœur.
Elle accepta ce double malheur avec une force morale et une résignation surhumaines.
Mais nous pouvons comprendre quelles angoisses devait soiiffrir ce noble cœur pour dissimuler son désespoir el son indignation.
Repousser sans pitié la malbeureuse sœur, l'abandonner au moment où, plus que jamais, elle avait besoin de consolation, c'était la vouer sans retour au déshonneur.
Ce qu'un frère eût pu faire avec l'épée, Henriette résolut de le tenter avec le cœur.
D'ailleurs, M. de Brannes semblait résolu à accomplir son devoir, et l'apparence du doute eût été ou une faute, ou une maladresse.
ÎMadame Dargis n'avait plus d'autres parents que RI. l'jumanucl Dargis, son beau- frère, retiré à Bruxelles.
\'oulanl épargner aux deux sœurs des formalités sans nombre el des démarches pénibles. lanl jiour le irans-
|)orl du corps de madauie Dargis à Paris que posir Tacquisiiion iVun terrain et le niarclié ù passer avec les pompes funèbres, de Brannes se chargea de toiil. Les deux jeunes filles ayant désiré que les cendres de leiir nière reposassent dans le cimetière deCliàienny, ce vœu simplifia beaucoup la trisie mission du vicomte.
Pauline et Henriette voulurent embrasser une dernière fois leur mère sur son lit de mort; mais le vicomie fui obligé de les arracher bientôt à ces terribles adieux.
Au soleil couchant, le modeste convoi de ilathi.'de Dargis Iraversail les champs, suivi seulemeni par de Brannes el les domestiques de la maison.
Les deux sœurs prièrent toute la nui! pour l'ànie de leur mère.
Cocsrsc nu rlorher.
Nous sommes à Bruxelles ! comme Ton dil en s!}lo de brochure llicàlrale.
Iluil mois se sont écoulés depuis in mort de madiime Dargis.
iMais que ce liardi tour de clef donné à lliorloge du lemjts ne semble pas trop liasardé à nos lecteurs.
Quelques mots justifieront ce chiffre, qui n"a que le tort de laisser entrevoir une nouvelle complication drnnialiquc.
Pour se soustraire aux récriminations d'IIenriellc, de
Rrannos avait enlevé Pauline, ci, après un voyage de quelques semaines, il était revenu liMbiti-r avec elle l'apjuirlement de la rue du Bac.
Pauline n^élail pas coupable d'une première faute : en Mbandonnant sa jeune sœur pour aller vivre avec son amant, la malheureuse jeune femme espérait que ce qu'elle ne pouvait gagner par la persuasion, elle Tobliendrait par raffeclion et labnégalion.
Sa posiîion devenait chaque jour plus difïicile, et honte pour honte, elle préférait encore celle qui pouvait donner un nom à l'enfant qu'elle portail dans son sein.
D'ailleurs, elle aimait Jean de Brannes, et Paveuglemenl de sa passion lui servait sinon d excuse, du moins de
mobile.
Quanta Henriette, aiirès avoir réalisé quelque argent par la vente du mobilier de sa mère et l'avoir partagé avec sa sœur, elle s'était mise courageusement à donner des leçons de piano pour se créer des ressources et ne pas escompter la petite fortune qui devait lui revenir après la mort de son oncle Emmanuel.
Ilenrielle n'allait jamais chez M. de Brannes, mais Pauline montait souvent dans le modesle apparlemenl que sa sœur avait loué dans la rue de Grcnelle-Saint- Germain. Les deux sœurs passaient alors de longues heures à se raconter leurs espérances ou leurs chagrins.
Revenons maintenant à notre ami Jean Uevei et à son
ménage.
Jean n'avait pas perdu son lenijis on Belgiqne, et ce voynge d'agrément lui avait donne l'occasion de gagner pas mal d'agent avec ses crayons.
Quant à mademois<;!ie JEWn , eWe était devenue en quelques mois lenfant gâté des abonnés du llicàlrc Saint-Hubert.
Voici, en quelques lignes, comment Revel avait réglé son existence amoureuse et artisl'qne.
II avait loué en arrivant une petite maison sur le boulevard du Régenl.
yElia en habitait le premier étage; le second servait d'atelier à Jean.
Le matin, il montait à cheval et faisait le tour de la ville par les boulevards; après quoi, il rentrait travailler jusqu'à la nuit.
Le soir, il dînait avec sa maîtresse el l'accompar^nail au théâtre lorsqu'elle jouait.
La comédienne avait tenu plus que sa promesse : une vérital)le transformation s'était o!)érée dans le caractère de Jean Revel, qui avait repris toute son insouciante gaicti'.
Or, un malin que la belle juive disposait par avance ses costumes pour la représentation du soir, Jean Revel "utra, ou, pour mieux dire, se précipita dans sa chambre, les cheveux en désordre et les habits souillés de poussière.
— Ouf! dit-il en se laissant tomber dans un fauteuil, je viens de l'échapper belle!
A la vue de ce liésordie, MÀa poussa un cri deffroi. .^î.iis riularilé subite de Jean la rassura aussilôl.
— Tu es touibé de cheval ! dil-el!e vivemcnl. El sonliiini aussilôl : Vile, Gudule, un verre deau sucrée elde la fleur d'oranger.
— Non. cria Jean, une bouleiile de madère ; ccl anlisjinsniodique me réussira mieux.
— Mon pauvre ami, continua ^Elia en s'approchanl de iui et en commençant à épousseler la poussière qui le zébrait des pieds à la lèle... tu n'es pas blessé, au
moins?
— Physiquement, non; mais, moralemcnl, je suis
écrasé.
— Dis-moi bien vile ce qui s'est passé.
— Il s'est passé, dit Jean après avoir vidé un grand verre dé madère, il s'est passé que je viens d'essuyer une charge de cavalerie.
— Une charge de cavalerie?
— Légère, inlerromuil Jean en s'cssuyanl le fronl. Voici l'aventure: — Je descendais bien tranquillement le boulevard de rObservaloire, au petit trot, la bride lâche, le cigare entre les dents, comme un meunier qui regagne son moulin, lorsque à deux cents pas de moi, jevois déboucher de la rue de Schaerbeek une amazone montée sur une grande haquence lilas lcndre;>lu sais, une de (cs couleurs absurdes?
— La couleur ne fait rien à la chose. Après?
— Mon amazone desceiiilail égalemeni ie bo'jlevartl. Toules les amazones se ressemblent à dblance, n'esl-ce pus? C'est toujours la même robe de drap noir ou olive, le même chapeau et le même voiie vert ou marron. Eli bien, malgré la dislance qui nous séparait et ma mauvaise vue, je crus reconnaître celle écuvère... De vagues pressenliments nrinquiélèrent, j'eus comme l'intuilion des désastres qui allaient avoir lieu. Il n'y avait qu'une femme au monde i)our avoir ces omoplates anguleuses et ces petits mouvements brusques et nerveux II n'existait (ju'une amazone en Europe pour oser porler un feutre roux avec plume noire et boucle d^acier... le sombrero de Mordaunt dans les Mousquetaires.
— Olivia! exclama la comédienne.
— En plume et en os, continua Uevel.
— Pour être imprévue, la rencontre n'avait rien, aj)rès tout, de bien fâcheux pour loi.
— Je ne dis pas non ; mais, tu le sais, Olivia a été, pendant Irois ans, pensionnaire de riIi|)podrome, et comme je ne suis qu'un cavalier de troisième classe, je jugeai prudent de tirer sur la droite pour éviter de lui donner le s|)ectacie d'une pinceltc chcvauclianl à raiiglaise.
— Faiblesse d'esprit.
—- ^'on , de jarret. J'éperonne lU'in-dWmoar pour spéculer par lu chaussée de Laeken. Urin-Lp Amour .s'airêlc court, lève la lèle, honnit d'une façon singulii're,
el après une demi-douzaine de petites ruades tout à fair galantes, il |)art comme une flèche pour aller conter fleurette à la jument de rhérilière des Gomez de Sylva. Je réclame, Brin-d' Amour insiste. Je proteste des poignets el des genoux, Brin-d! Amour va toujours son train; la femeile iilas tendre semble se douter de l'effet qu'elle produit ; soit coquetterie, soit caprice, elle prend le galop, et alors commence une véritable course au clocher, une seconde édition de la ballade de Bùrger. Enfin Bvin-d'Amour débouche sur le boulevard du Hégenl, ivre d'amour el soufflaul comme un phoque. Non, les mots me manquent pour le dépeindre la scandaleuse conduite de ce drôle de Brin-d'Amourf non, c'est à ne pas croire.
— Eh bien?
— Brin-d' Amour caressa aux trois quarts el demi la femelle Iilas tendre de la fille des Hernandez y Calderon.
iElia se renversa sur un fauteuil en se pàmanl île rire.
— Ah! ah! mon pauvre Jean, quelle drôle de ligure elle devait faire!
— La junieni?
— Non, l'Espagnole.
— Eh bien! elmoi?
— El cela ne lui a pas monté rimaginalion à celte chère Olivia?
— Non, mais ça lui a monté lu lêle. Pivoianl sur ta bclle comme une toupie d'Allemagne, elle s'esl mise à faire
JIA> Qll nttRt ET JtA> QU RIT, T. 2. 2
pleuvoir sur Brin-cC Amour r-l sur moi une a\c'rso, une grêle de coups de cravaciie. Si jamais on ajoute un suppiômcnl à V Art de s'engueuler en société sans se fâcher, elle pourra demander à collaborer à la chose, va! Elle reridrait trente points sur cinquante à la poissarde la plus ferrée sur le vieux français.
Bref. Brin-cV Amour , contrarié au dernier point, a oublié complètement les égards qu'il me devait en me lançant par-dessus sa tête.
Le reste n'est que confusion.
— Que contusion, lu veux dire?
— Contusion, confusion. Après m'avoir passé sur le corps, Olivia est rentrée triomphalement dans un petit hôtel situé juste en face du lieu du sinistre.
— Tes tribulations venaient de cesser.
— Pas encore, i! me restait le coup de pied de l'âne à recevoir. Au moment où je me remettais en selle, j'enrndis une petite voix sèche et impérieuse qui criait à Olivia :
— Que le voulait donc cet imbécile-là?
Je relevai la tête pour voir d'oii partait l'interrogation ; chou blanc! Une fenêtre venait de se fermer au premier étage de l'hôtel en question... C'était évidommonl par cette ouverture que le mol était parti. Mais comme je i:"avais plus en face de moi qu'une paire de rideaux verts, jf réfléchis qu'il était assez diUicile de sonner pour dire au concierge :
« Mon bon ami, un de vos locaiaires vionl de laisser tomber une rime malsonnanle, je lui en signerais volontiers un reçu au bas des reins. »
L'hilarilé d\Elia éeiala de plus belle lorsque ^3 peintre eut achevé le récit de ses infortunes.
— C'est moi qui en ai assez du sport, c'est- à-dire que Ton ne me ferait pas monter sur un cheval de bois.
— Plains-toi. tu as revu ton adorée, car lu las adorée, celle drôlesse-là!
— Jamais, dit Revel en se récrianl. el'e me faisait manger lâchement du poivre rouge pour abuser tiuilammenl de mon physique. Voilà une maîtresse que l'on pourrait recommander de confiance aux gens qui observent rigoureusement le carême.
— Ingrat, elle aura appris que tu étais à Bruxelles, el c'est pour te reprendre dans ses filets.
— Qu'elle m'a cravaché comme un nègre î
— Oh ! la jalousie!
— .^lia, ne plaisanlons pas avec les filles de la Ca>ti!Ie-Vieille, c'est traître comme les canifs à six lames, ça part au repos comme les fusils de garde champêtre.
— Que diable veux-tu qu'elle te fasse à présent? D'abord, je ne lui conseille pas de venir m'ennuyer ici, c'est que je me moque un peu de son i«lylet, moi.
— Parbleu ! le stylet , cela ne sert quà ouvrir les serrures dont on a oublié ta clef, ou à débourrer les pipes ; il est tombé bieo bas, ce pauvre stylet.
Ah î mon Dieu !
— Qu'esl-ce qui te prend?
— Si elle allall te faire siffler.
iEIia devint sérieuse comme Merculio.
— Eh bien, qu'elle essaye un peu, dit-elle avec une inquiétude mal déguisée. Mais je suis bien bonne de prendre la réflexion au sérieux, je suis adorée du public t't les siflleurs en seront pour leurs frais.
— Qu'esl-ce que tu fiiis ce soir?
— Je me repose.
— Et demain?
— Demain, je joue dans deux pièces, Drigille du Domino, et Clapolle du Tigre de Bengale.
A propos, lu sais que c'est demain soir que Christian paye le souper qu'il a perdu?
— Quel souper? demanda Revel en cherchant à rappeler ses souvenirs.
— ïu sais bien! Christian avait parié que la petite Julia aurait un amant avant trois mois.
— Eh bien, elle en a quatre.
— Non, elle a épousé, il y a trois jours, la première flùle du théâtre de la Monnaie.
— Ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour, dit sentencieusement Revel. Qu'est-ce qu'il y aura à ce souper?
— Christian, Louis cl sa maiiresse Eslhcr, toi, moi, et deux ou trois amis que Christian doit nous présenter.
Ce sera gai.
— Voilà un mol imprudent.
Tu crois donc que la gaieté se frappe comme le Champagne à l'office; apprends, fille d'Israël, que la gaieté est une véritable sensitive.
Une figure allongée, un papier criard, trois bougies neuves économiquement conservées au milieu d'un candélabre enflammé, deux calembours et une chanson de table, et la sensitive referme ses pétales, tombe d meurt dans un verre de sillery. Enfin qui vivra verra.
Où aura-t-il lieu ce festin ?
— Chez Christian.
— On tâchera d'y faire la moins triste mine possible; en attendant nous irons diner ce soir en lêie-à-têle à la porte du Nord.
Si cela vous agrée toutefois, madame.
— Cela m'agrée, monsieur.
— Eh bien, je vais dormir une heure ou deux dans mon atelier pour me remettre un peu de mon aventure; tu me feras prévenir par Gudule, quand lu seras prête.
— C'est bien.
Au moment de franchir la porte du salon, Revel se retourna lentement vers sa maîtresse.
— Imbécile! il m'a appelé imbécile, dit-il d'une voix dolente; comprends-tu cela, toi?
— Dame! le mot n'a pas besoin de notes marginal.?.
— Oui, mais, palsamb'.eu! si jamais j'entends ce
limlire de castrai subaigu, je le reconnaîtrai, verlu- Lœuf! et je lui solderai la note de coups de cravache que je viens de laisser en souffrance... Ah! imbécile! izrouimela encore le joyeux garçon, en nionlant l'escalier qui conduisait à son atelier.
Guduleî Gudule! cria-l-ii au moment d'entrer.
— Monsieur, cria la servante (la qualification esl éminemment belge).
— I! n'est pas arrivé une lettre de Paris pour moi?
— jSon, monsieur.
Depuis huit mois moins trois jours, Jean Revel adressait régulièremenl celle question à Gudule, qui lui répondait négalivemenl avec la même régularité.
— Que diable a donc de Brannes pour ne pas me répondre? dil-il en s'élendanl sur son divan; il l'aul qu'il soit en voyage, ou enlevé par une Américaine piastrée.
Jean Revel reposait depuis une heure à peine, lorsqu'on carillonna à la porte extérieure de la maison.
JElla, \\n peu inquiète sur l'issue de l'équipée de son amanl, souleva doucement le rideau de la fenêtre pour reconnaître dans le réflecieur accroché au dehors le visiteur impatient.
— Mon oncle Moëser! s'écria-t-elle avec stupéfaction ; qu'est-ce <iu"il peut venir f.iire en lielgique?
Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que l'oncle d la nièce prenaient place sur In causeuse du s;iIon.
— Prévenez monsieur Revel, dil .Eiia à la strvaiiie.
— Non, fil le juif, non, je serais au regrel de déranger cet excellent jeune homme ; el il ajouta à mi-voix : El puis, j'ai besoin de causer d'abord avec toi seule.
D'un signe la juive congédia Gudule.
— Maintenant, mon oncle, vous pouvez parler, ditelle en roulanl un métier à tapisserie devant la causeuse.
Moëser se leva doucement, et après avoir embrassé du regard toute l'élendue de la chambre el sondé tous les recoins, il revint s'asseoir auprès de sa nièce.
— Ah! fit yElia entre ses dents, il prej;d trop de précautions, il va me proposer une opération commerciale, bien sûr!
4^iilnze pour sang*
— Voyons, mon enfant, dit Moësor en j)renant In m.iin de la comédienne, parle moi bien franchement, es-tu lieiirense dans la nouvelle position?
— Dame! mon oncle, fil yElia en jouant la franchise, je gagne mes appoinlemenls, et M. Revel , en outre de l'argenl qu'il me remel chaque mois pour faire marcher la maison, me donne Inul ce qu'il me faut pour ma toilette.
-- Enfin, lu (économises tes gages?
— Mes appointements, vous vouhz dire?
— Oui ; 'de sorte que l'année Ihéalrale aclievée, tu reviendras .à Paris avec quinze ou dix liuil cents francs?
— Environ.
— Il faudra que lu sois bien économe, sais-lii bien, si lu veux que cela te conduise jusqu'au renouvellenienl de ton engagement.
— C'est vrai, mon oncle; mais j'en prends bravement mon parti. Tous les commencements sont difficiles l'engagement que je signerai pour laiinée prochaine sera plus avantageux.
— C'est égal, ma pauvre JEWa, il est triste de penser qu'une belle ûlie comme loi, pleine despril et de talent, soil exposée à manquer des choses les plus nécessaires, surtout quand on voit tant de jiimbèches, qui n'ont rien pour elles, vivre comme des duchesses et se faire des renies pour l'avenir.
— Est-ce pour me proposer un entreteneur, que vous vous êtes dérangé, mon oncle? interrompit ^îia.en fixant sur le brocanteur un regard froidement ironique.
— Ces choses-là ne me regardent pas, reprit Moëser en rougissant de pudour: je ne le conseille pas, tu es assez grande pour savoir ce que tu as à faire; je le dis seulement ce que je vois.
— Qu'esl-ce que vous voyez, mon oncle? contez-moi donc cela.
— Je vois, je vois, dit Moëser, des grands seigneurs qui se ruinent pour des filles sans beauté et sans esprit.
— V'raimenl î Je voudrais bien les connaître ces dignes gentilshommes.
— Oh! lu n'as pas besoin de chercijer bien loin ; ton voisin, le vieux marquis Emmanuel Dargis, fait des folies pour une pie-grièclie nommée Olivia.
— Ah? oui, une ancienne à Revel, qui l'a plantée là. Klle lâcherait son marquis comme un vieux bouquet fané, si Jean lui faisait seulement un signe.
Moëser tordit sous ses doigts sa lèvre inférieure el parut réfléchir proTondément.
— Vous avez raison, continua la juive d'une voix saccadée, il y a des gens qui payent fort cher la défroque des autres.
Ce mouvement d'humeur n'échappa pas à Moëser.
— Fnlin, dil-il avec résignation, le momie est ainsi fail, on ne peut le changer. Il y a des femmes qui savent faire leur affaire, comme il y en a d'autres qui doivent prodiguer leur jeunesse el leur beauté pour rien.
— Est-il envoyé par le marquis, se demanda iElia, ou cherche-t-il seulement ù semer pour l'avenir? Je le forcerai bien à s'expliquer.
Que voulez-vous, mon oncle! reprit-elle avec insouciance; je ne suis pas meilleure qu'une autre, et si je trouvais jamais uw niaïquis Emmanuel ù exploiter, j.i rattraperais le temps perdu; mais pour cela il fau»lrait que je fusse libre... Ah! si Revcl me quittai!, je n'hésiterais pas!
Vous croyez donc bonnement que je fais fi de l'argent ! Allons donc ! je serais indigne d'être juive !
— A la bonne heure ! s'écria Moëser radieux, je te reconnais enfin.
— Voyons, mon cher Moëser, fit-elle résolument, voilà asscï longtemps que nous jouons aux propos interrompus, franchise brutale et absolue.
— Soit ! dit 3Ioëser en reniflunl la prise qu'il roulait depuis un quart d'heure entre ses doigts.
— Le vieux marquis Emmanuel vous a chargé de me faire des offres?
— Non pas précisément; mais je sais qu'il l'a vue au théâtre, el que lu lui plais beaucoup ; je sais enfin qu'il le donnerait bien mille à douze cents francs par mois.
— J'avoue que ce serait amusant de supplanter une seconde fois mademoiselle Olivia. Ah çà ! mais le marquis ne sait donc pas que je suis avec Revel?
— Si.
— Que Uevel est d'une jalousie incroyable?
— Je connais le marquis; il était duelliste dans sa jeunesse, el le danger d'une rivalité ajouterait un charme de plus à la passion qu'il a pour loi.
— C'est bien euibarrassant, savez-vous ? conlinua vElia avec un accent de vérité admirable, Jean est U)vi n)auvaise tête, il cherchera querelle au marquis.
Les petils yeux glauques de Moëser étincelèrent comme di'S émeratides.
~ Bah ! dit-il en rianl.
— El il le luera en duel.
Un soupir à demi «^louffé dilata la poitrine de l'usiirier.
— Oh! dit -^lia en se mordant les lèvres pour se contenir , je comprends maintenant; madame Dargis n'existe plus, et ses deux filles sont les seules héritières du marquis.
Lui morî, Moëser louche de suite les cent mille francs qu'il a avancés à madame Dargis.
.fllia avait vu sur le hureau de son oncle l'acte signé par Malhilde et par Pauline, le jour où elle était allée reporter les deux mille francs à l'usurier.
— Voyons, que décides-tu? reprit Moëser après un silence.
— C'est bien grave, savez-vous ! d'avoir la mort d'un homme à se reprocher.
— Allons donc! esl-ce que lu crois à ces niaiseries-là?
— Je vous le répèle, mon oncle, si je quille Jean Kevcl, il se battra avec le marquis et le tuera.
— Alors, fit brusquement iMoëser, tant pis pour le marquis s'il est maladroit.
— Eh bien, qui me donnera les mille à douze cents francs par mois, si mon entreteiieur est tué le lendemain du soir où nous aurons soupe ensemble pour la première fois? continua la juive avec un calme parfait... Vous qui
êles si foil en affaires, mon oncle, soyez donc assez bon pour m'expliquer les avanlages que je retirerai de celle spécuialion-là.
11 se fil un silence de quelques secondes.
Les yeux de la juive semblaienl cloues sur ceux de l'usurier.
— D'abord, je le le répèle, je ne crois pas à celle rencontre. M. Revel prendra gaiement son parti, comme un garçon d'esprit qu'il est, et les choses ne tourneront pas au tragique, comme tu le crains.
— Écoulez, mon oncle, les affaires ne se traitent pas ainsi.
— Eh bien, pour te rassurer com|)lélement, interrompit Moëser, comme le conseil est venu de moi, je m'engagerai par écrit à te compter quinze mille francs complanis, pour le cas où le marquis serait tué par Ion amant.
— Quinze mille francs! dit .^Ih.
— Quinze mille francs, répéta Moëser, c'est-à-dire un peu plus que la première année de pension.
— Je calcule mieux sur le papier, dit si^upleraent la juive en allant prendre dans le secrétaire un crayon et une lellre de faire part encadrée de filets noirs.
— Voyons, reprit-elle, tout en chiffrant sur ses genoux: M. Emmanuel Dargis a soixante ans, il peut vivre encore quinze ans, — mettons quinze ans; — mainlenan', les inlciéls de cciil mille francs pendant
(fuinze ans doiineiil soixanle-scpl iiiille cinq cents francs, plus les inléiêis des intérêts. En me coniplanl quinze njille francs pour faire tuer ce pauvre xM. Dargis, c'est environ cinqnanle-huit mille francs que vous me carottez, mon ciier oncle.
— iElia ! balbutia Moëser, livide de colère en enfonçant son chapeau sur sa tête.
— Otez votre chapeau, monsieur, dit-elle avec calme ; j'espère qije vous ne me faites pas l'injure de me considérer encore comme étant de voire famille.
Moëser haussa les épaules de pitié et ne répondit pas.
— Tenez, dil-elle en jetant à ses pieds le papier sur lequel elle venait décrire... vous pouvez vérifier si l'addition était exacte.
Moëser jeta machinalement les yeux sur la lettre.
C'était le billet mortuaire de madame Dargis, envoyé par Henriette à Jean Revel , et dont ^^iia ne lui avait jamais parlé.
— Maintenant, continua la juive en indiquant la porte à son oncle, vous comprenez, n'est-ce pas?
— Miséiiible! cria Moëser d'une voix étranglée par la lionle et la colère, lu chasses le frère de ta mère.
— Je ne sais pas si vous êtes le frère de ma mère, mais ce que je sais, c'est que vous èles cent foi? plus vil et plus lâche que les voleurs de grand chemin.
Moëser bondit à quatre pas d'^lia et leva la main pour la frap|)cr au visage ; mais la juive lui saisil le poignet
avec une force incroyable el appuya de l'aulre iiiaiii sur !e boulon d'un timbre.
— Priez M. Revel de descendre près de moi. dil-elie à Gudule, qui venait d'apparaître devant la porîe.
— A présent, choisissez, monsieur Moëser : la porte ou la fenêtre.
— Sois maudite ! fille de Juda ! exclama le juif en s'élançanl dans l'escalier.
— Allez, pauvre méchant, dit .Eiia en le regardant s'éloigner, vos malédictions doivent porter bonheur.