I.e marquis
Après les explicalions données par Moëser sur la position sociale de mademoiselle Olivia, nous pouvons nommer le personnage qui avait si vertement apostrophé notre ami Jean au boulevard du Uégent.
Cette voix aigre et pointue appartenait au marquis Emmanuel Dargis.
Permetlcz-moi donc de vous présenter le marquis Emmanuel Dargis, car ce gentilhomme rocaille, dont on a beaucouj) parlé, n'a guèro agi jusqu'il j)résent.
L'IiôlcI du marquis était situé, avons-nous dit, sur le
boulevard du Régenl. L'exiérieur avait celle Irislesse morne , silencieuse el uniforme de toutes les maisons des boulevards de Bruxelles.
Mais on était frappé, en entrant, de la coquelteria féminine, de rétincelanle propreté et du confortable élégant qui régnaient à l'intérieur.
Le caractère du marquis se reflétait complètement dans le choix et la disposition de l'auieublement.
Le vieux gentilhomme était égoïste comme un chat, prétentieux, insolent el débaucîié.
Le mobilier était prétentieux, efTérainé el licencieux comme les boudoirs que rêvait cet autre marquis, ce singe fait homme, qui avait nom de Sades.
La scène suivante donnera à nos lecteurs une idée plus |)récise du physique, du caractère el des mœurs de ce personnage.
Le marquis, sa maîtresse el une jolie fille de dix-huil ans se trouvaient réunis dans un petit boudoir situé au second élage de l'hôtel el dont la vue plongeait siir k jardin.
iMalgré la répugnance que nous avons à faire des descriptions de mobilier, nous ne pouvons nous dispenser de détailler cel ameublement.
Le boudoir formait un ovale parfait de trente-cinq pas de circonférence.
Le plafond voûté en forme de dôme était peint à fres- (jiie el reprcsmîaii v.u ciel bleu tendre, moucheté d9
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pî'iiis nuages roses ; des guirlandes de fleurs et de fruils couraienl irréguiièremeul sur la corniche dorée.
Une niaguillque lanterne chinoise se balançait niajestiieusemenl au-dessous de cette voûte azurée. Un cordon de glaces cerclait la muraille à hauteur d'appui. La partie, supérieure était tendue en soie bleue, encadrée par des baguettes d'or.
Un lapis de Turquie couvrait le plancher.
Une pendule de vieux Sèvres et des candélabres ro- C:iille surchargeaient la cheminée de marbre blanc, admiriiblemenl sculptée.
Des divans larges, mais bas, en soie pareille à la tenture, faisaient le tour du boudoir.
Dans l'embrasure de la croisée formée par une immense g'ace dépolie, et sur une table de bois doré, se dressait une collection choisie des statuettes les plus décolletées de Pradier et de Glésinger.
Un album de maroquin rouge avec fermoir à secret se trouvait également sur la table.
Mais l'objet qui vous frappait le plus, en entrant, par FOU étrangeté, et sur lequel Timagination s'épuisait en conjectures élranges, occupait le milieu du boudoir.
C'était une large causeuse, ou plutôt un divan à accotoirs, en bois doré, et recouvert en satin noir.
Pourquoi cette nuance plutôt qu'une autre?
Un peintre ou un statuaire eût trouvé de suilcla raison d'être de ce meuble, rai^^tMi que nous formulerons ainsi :
"■ ôl) —
Lf'S nus se déla-lienl mieux sur le noir que sur le bleu.
Or, jtour nêire ni peintre ni sculpteur, le marquis Emmanuel n'en n'était [)as uîoins w\\ admirateur effréné de la beauté plastique.
Fl maintenant que nous en avons fini avec le décor, occupons-nous des acteurs.
Le vieux marquis était d'une taille moyenne, mais ses éjiaules voûtées plus encore i>ar la débauche que par l'âge le faisaient paraître beaucoup plus petit qu'il ne l'était en réalité.
Sa lê!e, largement développée par en liaul, était couverte par une chevelure fine, d'une nuance si pâle el si décolorée qu'il était diftlcile de distinguer si elle était blanche ou blonde.
Le nez était fin el droit, la bouche plate, pincée el bordée de lèvres incolores.
Les yeux brun-orange offraient un mélange surprenant de sensualité, d'impertinence et de fausseté.
Presbyte coiiime presque tous les vieillards, le marqiiis portail de petites lunettes d'or d'une (inesse extrême , rionl il ne se servait guère que pour lire.
Son visag'? et ses mains avaient la teinte blafarde et cireuse de ces figures de vieux comédiens de provinc.
II était en élégant déshabillé du matin.
Pantalon de molleton blanc à pieds, jaquette de basin croisé cl pantoufles vernies.
Assis à califourchon sur une petite chaise do laqu'', il
— iO —
parcourait en sifflotant Y Indépendance behje^ poncfaiit que la jolie fille dont nous avons porlé, el qui reinplissnil auprès de lui les fondions de femiiie de chambre, lui meKait des papillotes.
Olivia, accroupie à la turque dans l'angle du divan, feuilletait l'album qu'elle venait de prendre sur la table, tt que le marquis lui avait ouvert.
Nous n'aurons pas Tindiscrélionde regarder par-dessus l'épaule de mademoiseîle Olivia pour vous dire quel genre de dessins el de lithographies renfermait ce mystérieux album; mais nous pouvons supposer que Dévéria y occupait une assez large place.
— Ainsi, inlerrompil tout à coup le marquis, tu iiC' veux pas revenir à Paris avec moi, Olivia?
— Pour quoi faire? dit-elle sans lever la tête.
— Pour ne pas me quitter; il faut bien que je me décide à aller voir mes nièces avant l'hiver; voilà plus de six mois que je remets ce voyage-là.
— Alors, c'est qu'il peut se remettre, continua l'Espagnole, el vous attendrez bien à l'hiver.
— Non pas, je ne quille jamais Bruxelles à cette époque.
— Il y a commencement à tout; d'abord je veux aller au moins une fois au bal de l'Opéra.
— Tu iras au bal du théâtre de la Monnaie.
— Ah! oui, avec cela qu'il est gai, ce Ihéàtrc-là, un faux Odéoi).
— Enfin, lu ne parltraspas demain avec moi?
— Non.
— Eli bien , reste, c'esl une dépense de moins.
— Oui, reprit aigrement Olivia, vous serez plus libre ainsi de me tromper loul à votre aise.
— Avec cela que j'aurai le temps de m'amuser! Ma chère beile-sœur m'a taillé !? une jolie besogne en escomptant par avance Texislence de ses enfants ; si mon notaire ne trouvait pas un moyen d'arranger avec moi un autre testament, je ne sais pas trop comment loul cela tournerait.
Cette petite phrase résolument débitée eût certainemeul donné des vertiges à maître Moëser s'il avait pu l'entendre.
Mademoiselle Belly avait achevé de coiffer Vex-beau pendant cette conversation.
— Quelles jolies mains elle a cette Betly ! dit le marquis en arrêtant la camérisle par le bras et en caressant sa petite main blanche et potelée.
— Betty est une fille adorable, dit Olivia en arrêtant sur la jeune femme un regard si étrangement provo caieur, que k's joues de l'Anglaise se colorèrent d'un incarnat velouté.
C'est dommage qu'elle soil sauvage comme une Irlandaise. Allons ! viens l'asseoir près de moi.
El Olivia, boiidissani sur ses pieds, jela ses bras autour de la taille de Bi'tlv et la renversa à demi sur le divan.
— Al) ! si j'dlais Iioinrne, comme je raimcrais, Betly î dil-elle en appuyant ses lèvres sur la bouche vermeille de la jeune fille qui essayait de se dégager.
— Belly, je le donne un louis par baiser que tu recevras, s'écria le marquis dont les yeux chatoyèrent subilemenlde reflets irisés; laisse-loi donc faire, maladroite.
— Non, non, murmura Betly haletante, en repoussant Olivia.
L'arrivée d'un domestique mil fin à cette scène que notre plume n'a fait qu'effleurer.
Belly s'enfuit les vèicmenls en désordre et rouge de lionle.
— M. Christian î annonça le domestique.
— Il arrive mal à propos, dit le mar(}uis avec humeur. — Eiifin î failes entrer.
Un gros garçon à face réjouie entra dans le boudoir en frétillanl comme un maîlre à danser. —- Tuilelle exagérée et criarde, physique de commissionnaire en vins.
Tel était, en deux phrases, le signalement de ce pcriionnage.
— Bonjour, ma lonle belle, dit-il en allant baiser la main maigrelcllt.' d'Olivia.
— Bonjour, cher, bonjour, glapil le mar(|uis en su renversant sur h' div;in.
— Rlonsii'ur le MiaHinis je suis bien votre servilciir.
— Gillol! cria le marquis en voix de faussai. Giiloiî Le doraeslique qui avait annoncé Christian rentra de
nouveau.
— Gillol, du marasquin et du curaçao.
— Vous savez que c'est pour ce soir? dit Clirisliaîi d'un airdinlelligence.
— Pour ce soir, quoi? deawiidA le marquis tout en versanl dans les verres.
— Le souper.
— Quel souper? reprit à son tour Olivia.
— Eb bien, le souper que j'ai perdu, vous savez, j)Our la petile Julia.
— Ab ! j'y suis maintenant. Est-ce que ce sera drôle, votre souper? continua le marquis avec une suprèn;e iiDperlinence.
— Mais, je Tespère, fît Clirislian avec une importance comique.
— Qu'est-ce que vous aurez?
— D'abord un magnifique turlol au milieii... puis..»
— Est-il bête ce Christian! s'écria l'Espagnole en riant; on lui parle convives, et il vous répond turbot,..
— C'est qu'il est absurde, ce cher Christian, appuya le marquis.
— Nous serons sept à labié : M. le marquis, mademoiselle Olivia, Eou's et sa maîtrcs.<e, Jean, sa uiuitresse d moi.
— Jean! j'ai eu un cocher qui s'appelait Jean, (iii le marquis en se parlant 5 lui-même.
— Et moi, j"ai eu un Jean pour amaiit. soupira Olivia tout en regardant le plafond.
— Ce Jean-là n'est ni votre cocher, marquis, ni voire ex-amant, senora : c'est un peintre.
Un peintre! s'écrièrent en même temps le jnarquis^
et Olivia.
— Oui, Jean Revel, répliqua Christian en les regardant avec un élonnemenl hébété.
— J'en étais sûr, glapit le marquis en éclatant comme une bouteille de Champagne. Ce barbouilleur, ce cuistre, devait être en Belgique.
— Monsieur le marquis, riposta l'Espagnole avec une dignité du plus haut comique, en insultant l'homme que j'ai aimé, vous me déconsidérer, moi.
Olivia ne pensait pas un seul mol de ce qu'elle disait là ; mais son esprit de contradiction lui inspirait celte vigoureuse sortie.
— Je me fiche bien de voire considi-'ralion ! reprit le marquis, toujours plus aigre et plus criard.
Ah ! je comprends maintenant pourquoi vous vouliez rester seule à Bruxelles.
— Vous me faites pitié.
— Voyons, la paix! dit Christian en cherchant à f aimer le couple exaspéré.
— Laissez, monsieur Christian, dit Olivia avec une
— 4ii —
fausse résignalîon ; il d'v a pas de raisonnement possible avec un caractère comme le sien. Vous voudrez bien urexcuser, je n'irai pas à ce souper.
— Pourquoi donc? pourquoi donc? fil le mnrquis en faisant parcourir à son organe une véritable gamme chromatique; c'est cela qui serait un peu curieux à voir.
— Voyons, mon ami. du calme, murmura Christian, je suis au désespoir...
— D'avoir invité M. Jean Revel; j'en suis ravi, moi : nous allons donc le connaître enfin ce beau blond, ce Rajjliaël, cet Apollon dont on nva tant parlé.
— Mon ami, je vous jure El puis d'abord Jean
est ici avec .Elia; vous sxvez, Olivia, la débutante de Saint-Hubert... Il en est fou.
L'Espagnole se mordit les lèvres jusqu'au sang.
— Un modèle d'atelier, dit-elle avec dégoût, une ignoble juive.
— Là, tu ie vois, Christian, elle enrage parce que (u lui as dit qu'il aimait cette fille! Eh bien, palsambleu î quand je devrais t'y faire traîner par mes domestiques, lu iras à ce souper.
Le souper ou la porte : choisis.
— Vieux brigand! dil-elleen serrant les dents, j'irai, 4nais je le ferai payer cher celte humiliation. . . .
Le même soir, à onze heures, au moment où k «lar-
— requis s'iiabil'ait dans son cabinet de loilelle, Gillol enira mysiérieuscMiient sur les pointes.
— Monsieur le marquis, dil-il à voix basse.
— Qu'esl-ceque lu veux, animai?
— M. le marquis m'a recommandé, ainsi qu'à Belly, de lui remellre toutes les lettres qui pourraient venir pour mademoiselle Olivia.
— Eh bien?
— Eh bien, c'est qu'en rentrant tout ù Iheure, un jeune homme s'est détaché de l'angie de la muraille et m'a glissé dans la main celle pièce de vingt francs et ce petit billet.
— Pour toi l'argenl, ce billel pour mademoiselle Olivia, m'a-t-il dit; si tu es adroit, tu peux foire de bonnes afTaires avec moi.
I.e marquis arracha le papier des mains du valet et dé\ora les lignes suivantes :
« Viens ce soir où tu sais; — dans le cas où notre a rendez- vous de Laeken ne tiendrait plus, pose les gants » sur la t'jble pendant le souper.
— Gillot, dit le marquis d'une voix tremblanle de fureur, prenez sur ma crêniaillèrf^ ma canne de haleine fondu»'.
Le domestique s'empressa d'exécuter cet ordre et remit au marquis la canne demandée, en même lemps que ses gants et son chapeau.
Emmanuel se coiffa en casseur, et fil une demidonzaine de moulinets avec sa canne; après quoi ii descendit prendre Olivia, et tous deux montèrent en voilure.
>]aiîre Moëser venait de jouer son dernier atout, et nous avons pu voir qu'il maniait assez galamment la lettre anonyme.
Quant à Gillot, il avait empoché la cagnotte pour mentir comme un empirique des bords de la Dordogne.
4)ul vivra verra.
Monsieur Christian, personnage de second plan, jouait ce rôle, si commun en province, de l'ami des artistes.
Satellite sniis valeur, il gravitait per|)étu('llemcnt autour des planètes artistiques, qui lui abandonnaient gént^rcusement quelques reflets de leur esprit cl de leur jr.iielé.
Christian ('■tait la providence des directeurs et dos altistes.
Possesseur d'une trentaine de mille livres de rente, et désœuvré comme un bcrjrer, il servait aux premiers
(le commis voyageur et de sergent recruteur ^ur l'organisation de leur troupe; il était le banquier et l'amphitryon ordinaire des seconds.
Christian tutoyait tout le personnel ûe^ théâtres de la Monnaie, des Galeries Saint-Hubert, du Vaudeville et des
Nouveautés.
L'ami des artistes avait toujours cinquante à soixante mille francs dehors ; mais, depuis vingt ans environ qu'il prêtait sans le moindre intérêt, il n'avait pas perdu un centime.
Les jeunes premiers et les fortes amoureuses se seraient bien gardés de brûler une aussi précieuse connaissance.
L'ami des artistes avait ses grandes entrées dans les
coulisses de tous les théâtres et dans toutes les loges
d'actrices.
C'était la chronique vivante des aventures galantes du
monde dramatique depuis le siège d'Anvers.
Louis et Eslhcr arrivèrent les premiers au rendezvous.
Christian les fit passer dans un petit salon attenant à la salle à manger et leur dit en deux mots quelle école il venait de faire en invitant à la même table Jean Revel et le marquis, :Eiia et Olivia.
Le marquis était loin d'être sympathique au couple auquel il coulait ses doléances.
Monsieur Louis promit toutefois de faire tout son
— :iO —
possible pour maintenir la concorde enirc les convives. Jean Revel et AL\\:\ enlrèrenlen ce moment.
— Boiisoir, mon petit Christian, dit ^Elia en tirant de sa poche une tabatière niellée or et platine... Permellezmoi de vous la souhaiter bonne et heureuse.
— Et que Dieu vous bénisse, ajouta Jean, en lui fourrant vivement entre son gilet blanc et sa chemise un gros bouquet de roses moussues.
— Comment! c'était ma fête? dit le quadragénaire en s'altendrissanl.
— La Saint-Honoré !... Vous voyez que votre nez n'a pas été oublié.
— Oh! je ne vous ai pas oublié non pins, mon bon Christian, reprit à son tour mademoiselle Eslher; seulement, l'ouvrier qui devait me monter l'objet que j'ai brodé pour vous a eu la sottise de me manquer de parole pour ce soir... Mais je m'inscris pour un porlecigares.
Christian embrassa pudiquement les deux femmes sur le front, pendant que les deux jeunes gens se serraient la main.
— Vous savez, Revel, dit Louis à mi-voix, votre ancienne est des nôtres avec son marquis?
— J'ai une ancienne dans le marquisat, dit Hevel en riant.
Jean n'ont pas le temps d'ajouter un mol de plus.
— Mademoiselle Olivia, nioiisici/r le marquis Kmma-
— bl —
nnel Dargis, annonça le valet de chambre de Christian.
— 3fon imbécile du boulevard d'Ar.derlechl, exclama Jean en se rapprochant d';Elia.
Le marquis entra en donnant le bras à sa maîtresse avec le sérieux el la digiiilé d'un premier régisseur conduisant au piano une Sophie Cruvelli ou une Rosine Sloltz.
Les deux jeunes gens s'inclinèrent légèrement, el Chrislian se précipita à la rencontre des nouveaux venus, auxquels il serra cordialement la main.
Emmanuel envelpppa les deux jeunes gens d'un regard haul;iin et provocateur.
Quant à Olivia, elle affecta de détourner la tète d'un autre côlé.
Christian donna immédiatement l'ordre de servir. Les convives prirent place dans l'ordre suivant : Christian ayant à sa droite Olivia et Louis, Jean de Branncs à côlo d'Esthcr el d'/Eiia.
.lean el sa maîtresse échangèrent un regard d'intelligence ; Christian commença à servir, pendant que le valet de chambre remplissait les verres de madère el d'alicanlc.
Cinq minutes s'écoulèrent sans qu'un seul mot eùl été prononcé, cinq minutes qui durèrcnl un demi-siècle pour le pauvre Christian.
Les convives s'observaient el se regardaient sournoisement comnjc des lutteurs qui comprennent bien qu'il faudra tôt ou liird cominoncr r Tallaquc, inais qui allen-
denl pour cela que leur adversaire ail fail un mouveracnl ou une feinle.
Ce fut Louis qui ouvrit le feu.
— Dites doue, Christian, vous qui êtes bien informé, est-il vrai que nous ayons cette année un cirque d'hiver?
— Parfailemenl vrai, dit l'ami des artistes: c'est Bernaerl qui a obtenu le privilège de la régence: il doit établir son hippodrome en dehors de la chaussée de Laeken.
— El, demanda Eslher, sans se douter qu'elle allait mettre eu branle les lignes ennemies, a-l-il au moins une bonne troupe?
Christian se retourna galamment vers Olivia.
— Je vous présente une de ses pcusionnaires, dit-il, ex-premier sujet de l'Hippodrome de Paris.
— Vous pouvez comj)ter; mademoiselle , que nous irons apitlaudir à vos débuis, dit Eslher; n'est-ce pas, Louis?
— Certainement : d'abord, j'adore les chevaux: et vous, Jeau, aimez-vous les chevaux?
— Moi, dit Jean, j'aime les perroquets... gris. Emmanuel regarda Revel par-dessus ses lunettes pour
savoir si celle étrange réponse ne cachait pas quelque Irait à .^on adresse.
— Et pourquoi ain)ez-vous les pcrroqiielS; monsieur? dit-il froidcmcnl.
— Jtj Itj- ainif parce fju'ils oui le nez cl la voix de
— Où —
polichinelle, el que, comme lui, ils sont égoïstes, sensuels, bavards el polirons, jusqu'à cent quinze ans. — Tenez, monsieur, j'ai connu un vieux perroquet qui était grossier comme un geiililliomme algonquin; il avait une façon de lancer le mol de maroufle el d"imbécile, loul à fait désopilante.
— Eliî mais, riposta lemarquis, j'achèterais fort cher cet animal-là; il ni'éjîargnerail souvent une besogne faliganle.
— Hélas! monsieur, fil Revel, celle bonne bête appartient à une jeune Brésilienne qui ne consentirait jamais à s'en séparer.
Emmanuel devint livide, mais il se contint.
— Vous avez été charmante hier dans le Tigre, ma chère ^Elia, reprit Christian en envoyant une aile de faisan à la comédienne.
— Vous êtes un abominable flatteur, j'ai été triste comme une guitare sans cordes.
— Madame se sent peul-èire jilus à l'aise dans les rôles passionnés, rejiarlil Olivia tout en tendant son verre à Clirislian; je suis certaine que vous auriez beaucoup de succès dans le grand répertoire, où la beauté plastique entre pour une bonne part.
— Vous êtes réellement trop bonne, madame, reprit ALWa toujours souriante ; mais je crois naïvemenl que le lalcnl csl la |)remière condition de succès, cl ce qui esi
JtAN QVl riKlRE ET JEA> QVI HiT, T. 2. 4
indispensable à la ville, n'est (ju'uii accessoire sans grande valeur sur les planches.
Tout en parlant, JEW'd relevait les dentelles de s.i manche gauche, sous prétexte de refermer son bracelet, el laissait voir son joli bras rond, admirable de blancheur et d'élégance.
Emmanuel jeta sur la belle juive un regard de faunf sentimental.
— Travaillez- vous beaucoup, Revel? demanda Christian, pour engager la conversation dans une voie nouvelle.
— Je viens d'achever deux portraits pour le comte de Frédéric Drakker, deux adorables tètes d'enfants.
— Un garçon et une petite fille, dit Louis ; je les vois quelquefois avec leur père à l'AIlée-Verle.
— Vous devez aimer les eiifants, monsieur Jean, flil Eslher en regardant le peintre avec un sourire affectueux.
— Jusqu'à l'adoration, dit Jean avec expansion, et je plains sincèrement les gens qui n'en ont pas, à eommcncer par moi.
— Comment, par vous? réclama Esther; mais vous ne réfléchissez pas que, dans votre position, un enfant serait un embarras; vous pouvez vous marier un jour.
— Jamais, di! Jean avec une gaieté forcée, et cVsl pour cela (jue je voudrais avoir près de moi un brav^; gaiçnn (j!ii m'iiiitierail conimi' mmi vieil ami et écoulerait
sans trop bâiller le récit de mes avenlures de jeunesse. Or, comme je n'ai pas la prétention de vivre jusqu'à soixante ans avec .-Elia, je relmiiberai falaleaienl un jour dans la gouvernante, ce qui est triste comme ton!, ou dans les petites filles, ce qui est dégradant, n'est-ce* pas, Cbrislian?
— Quoi?
— Babl versez-moi du bordeaux-Larose, cela vaudca mieux que de causer vieux.
— Moi je connais des vieux lrès-agréab!es, dit Louis.
— Pardieuî moi aussi : le vieux pomard, d'abord; !c vieux sèvres, ensuite; cl enfin, le vieux Christian; car ne vous y trompez pas, madame, Christian est vieux comuse le Manneken , le jdus ancien bourgeois de Bruxelles.
— J'ai eu quarante et uîi ans le 10 juillet...
— La veille de la bataille de Culloden, dit Louis.
— D.'rnier, acheva Christian.
— Eh bien, vrai, il est bien conservé, fil .Elia avec admiration.
— Il n'y a que les blonds \our se soutenir comni<« cela! exclama Jean ; — ils se frippent, «nais ils lulleni.
— Monsieur! cria Emmanuel, est-ce une personnalilt? que vous avez eu lintention de faire là?
— Est-ce que vous auriez été blund , monsieur le marquis? riposta Jean en regardant !e vi»^ux beau avec un étonnement naïf.
Emmanuel compril que la boite porlait à fond et qu'il a'.Uiil s'enferrer jusqu'à la garde.
— Je vous souhaite d'être un jour aussi vert que le ninrquîs, dit Christian avec conviction.
— Vous aimez les prunes vertes, madame? demanda Jean à sa voisine de droite.
— Les chinois? vous voulez dire.
— On ne parle pas bas ! cria l'amphitryon ; un gage.
— D'amour? Tenez, voilà mon bracelet, dit Eslher en jetant le bijou sur la table.
— Un bracelet de cheveux! s'écria ^Elia en le regardant curieusement; un souvenir, c'est attendrissant comme tout.
— Ce sont les cheveux de mon Louis, fît Eslher en rirrèlanl sur son amant un regard velouté.
— Regarde un peu bondir Emmanuel, dit Jean bas à /Ella.
— Laisse-le donc tranquille.
— Eh bien, j'ai mieux que cela, moi, fil le peintre avec une mystérieuse importance.
Vous connaissez tous la légende de la Toison d'or, n'est-ce pas?
— Monsieur! cria Emmanuel, il y a des dames ici; vous somme de ne pas raconter celle version incon-
v^Miante.
— Rassurez- vous, mon anecdote n'a aucun rapport
avec TEspagne. Écoulez bien cela, Louis, et frémissez, imnrudenl Samson que vous êles !
— La toile! cria Esllier.
— El vous aussi, Dalila... Il y a environ un an, c'élait...
— Par un beau soir d'auloiune, poursuivit Louis.
— Précisément.
— Dites donc, elle m'ennuie voire histoire, interrompit Christian qui connnençail à y voir trouble. Et vous, Olivia, esl-ce que ça vous amuse?
— Moi, je ne m'occupe pas de ce que dit monsieur.
— Eh bien, faites un lour dons les vignes; vous rt-ntrerez à Tépilogue, dil.Eiia en remplissant le verre de l'ami des artistes, qui s'alourdissait à vue d'œil.
— Bah! dit gaiement l'amant d'.Elia. Je passe de suite au cinquième tableau; ceux qui voudront savoir le commencement demanderont la brochure... Oiicques n'avait revu ma brune maîtresse avec laquelle j'avais rompu en fa mineur, lorsque eu fouillant dans mon secrétaire...
— lié! lié! il a un secrétaire, ricana Christian complètement ivre, c'est \m liomme d'ordre.
— Christian, si vous êtes sage, je vous raconterai une histoire qui sera à la hauteur de votre abrulissemenl.
Dans mon secrétaire, poursuivit Jean, je Irouvni une mèche de ses cheveux, oh! mais une mèche d'un
niô'.re de long, el noire comme liiile i\u corbenti, comme v(>;is le disait feu Chrislian.
— Hein !
— Je suis un homme d'ordre, el pour iililiser celle mèche, ce soiivenir d'amour, j'en fis Iresser une laisse pour mon chien.
— Quelle horreur ! s'écria Eslher.
— Emblème à rendre jaloux M. de Fiorian , l'Incontlance enchaînant la Fidélité.
Une explosion de rire accueillit celle extravagance que mademoiselle Olivia prit au sérieux, car elle lança au pi'inlre un regard vipérin.
Quant au marquis, il se conlenla de hausser les épaules.
— I\Ioii histoire, je veux mon histoire, réclama Chrisli-in.
Jean ^i(la d'un Irait un verre de ciiampagne, el s'a- (Iressant à Chrislian qui le regardait avec un hébèlemeiil comique :
— L'empereur Commode entra un malin chez son secrétaire qui gardait le /;/, el, se laissant lojnber sur la berycre placée enire la causeuse el la table, il s'écria : Ami, guéris donc (guéridon )\ Trois histoires comme celle-là, el l'on peut vous extirper une œillère sans dou- It ur, vous êle.s élhérisé à fond.
VH
Les Jeux inuoceiits.
Le souper lermiiié, les convives rentrèrent au salon, où le domestique servit sur un plateau d'argent le café, les grogs et les cigares.
— Monsieur, j'aurai une explication à vous demander, dit le marquis bas à l'oreille de Revel.
— Tout à vos ordres, monsieur, dit Revel en s'iuclitiant.
Vous plait-il de passer dans le cabinet de Christian?
— J'allais vous le proposer, monsieur.
— Allons, une partie de jeux innocents, s'écria Chris-
— co —
liai), en lilubanl au milieu du sslon. Emmanuel, Jean, prenez place.
— Mais... réclama le marquis.
— Asseyez-vous, je le veux, tiil Olivia en venant le prendre par le bras.
— Soil; mais je ne perdrai rien pour attendre, grommela le vieux beau.
En cinq minutes Eslher, qui conduisait le jeu, avait une trentaine de gages sur ses genoux.
C'était à elle d'ordonner les épreuves.
Jean Revel et Olivia entraient bien pour la moitié des gages donnés.
Le premier par distraction.
La seconde par bêtise.
Une idée folle passa par la tête de la maîtresse de Louis. Elle se leva.
El s'approcbanl de Jean qui causait avec yElia :
— Vous allez entrer dans cette chambre avec mademoiselle Olivia, lui dit-elle avec autorité.
— Jamais, interrompit le marquis en se levant l.i figure bouleversée.
— Prenez garde d'être ridicule, mon cher, lui dit Christian bas à l'oreille; on vous observe.
Emmanuel se laissa tomber sur son fauteuil en grinçant des df-nls.
— i:i qu'est-ce que nous ferons? demanda Jean n\ec une légère inquiétude.
— Vous l'embrasserez.
— Par exemple ! exclama à son tour Olivia.
— El il faudra que nous devinions où il vous aura embrassée.
— Mais puisque c'esl le jeu, ma chère amie, ne vous failes donc pas prier, balbutia le marquis, qui se serait plutôt laissé couper en morceaux que de paraître ridicule.
— El si vous ne devinez pas? demanda Jean.
— Si nous ne devinons pas par trois fois...
— Par trois fois ! soupira Emmanuel.
— Tous vos gages vous seront rendus.
— Je suis à vos ordres, madame, dit résolument Rêve! en offrant le bras à l'Espagnole.
Eslher souleva la portière du second salon attenant au premier, el le couple se trouva dans une obscurité conipièle.
— Je crois, dit Revel, que ce que nous avons de mieux à faire est de tâcher de rattraper nos gages.
— Je le crois comme vous, dit sèchement Tamazone.
— Alors, permettez, dit le peintre en effleurant de ses lèvres les lèvres de son ancienne, du diable s'ils devinent.
— Est-ce fait? cria Eslher.
— C'est fait, dit Jean en rentrant avec Olivia.
— Eh bien, failes le tour du salon, chacun dira sou mol.
— Sur le dos, dit Christian, après avoir longtemps réfléchi.
Lo couple passa.
— Sur les cheveux, dil le marquis en s'efforçaul de sourire.
— Sur le fronl, conliiiua Louis.
— Sur l'oreille, fil Eslhnr.
— El toi, tievines-lu? demanda Revel en s'arrêlanl (levant JElh.
La juive fil une petite nioue de reproche à son amanl : file avait deviné !
— Sur la n)atnî dit-elle généreusement.
— El d'une! s'écria Revel en entraînant de nouveau l'Espagnole dans la chambre voisine.
— Continuons-nous? demanda-t-il : je crois qu'ils n'oseront pas plus deviner la seconde fois que la première.
— Je l'espère, dil la jeune femme. Revel fut peut-être l'ius consciencieux celle fois dans raccomplisscmenl de .ses fonctions , car il la sentit tressaillir entre ses bras.
Personne ne devina.
Le couple rentra pour la troisième fois, mais Revel li'eut pas la moindre réflexion à faire.
Olivia le poussa doucement sur un fauteuil, et se jetant ;ur ses genoux, elle appuya avec frénésie ses lèvres sur sa bouche.
— Est-ce fa il? demanda Esther de sa plus douce voix après doux grandes minutes d'attente.
Pa.<; de réponse.
— Alors je vais vous chercher, dit-elle en soiileviint !a jiorlière.
Jean el Olivia apparurent de nouvciui et pour la troisième el dernière fois.
Jean était calme et souriant.
Olivia était rouge comme une cerise et ses yeux noirs brillaient de reflets dorés.
En entrant, elle enveloppa la juive d'un regard ironique et triomphant.
— Elle a les joues en feu et les lèvres pâles, se dit le marquis ; je sais ce que cela veut dire : palsainbleu ! nous rirons tout à l'heure.
Cette fois Jean commença par ,Elia.
— Sur la bouche, dit-elle à mi-voix en regardant sa rivale bien en face.
Le couple passa.
— Sur le nez, dit Christian.
— Sur les yeux.
— Sur les cheveux.
— On l'a dit, un gage.
— Sur... sur tout, exhala le marquis avec une rage contenue.
— Un gage; ce n'est pas une réponse, fit Eslhor.
— Voyons, où l'avez- vous embrassée? cria la galerie
— Où? ré|)éta Revel en souriant.
— Oui, oui.
Jean éleva en l'air une iHMilc h.igne d or.
— Gl —
— Sur le clialon de cet anneau, dil-il avec un aplomb digne des héros de Boccace, en remellanl la bague à l'annulaire de l'Espagole.
Reslail encore à épuiser les autres gages.
Ce fui JEUa qui s'assit sur la sellette.
Mais sur l'observation que fil Christian que les dames pouvaient se faire remplacer par un patient de bonne volonté, Jean Revel prit de suite sa place.
— C'est moi qui recueille les accusations î s'écria le marquis en s'élançant au milieu du salon.
Personne ne remarqua ou du moins n'attacha d'importance à la canne de baleine avec laquelle il semblait jouer.
Emmanuel fil le tour du salon, écoutant avec un sourire méchant le trait satirique de chacun.
Quand il eut achevé sa tournée, il marcha droit au jeune homme, et s'arrêtanl à deux pas de lui,
Il dit d'une voix sèche et brève, en jetant aux pieds de Hevel la lettre anonyme écrite par Moëser :
— M. Jean Revel est sur la sellette parce que c'est un impudent drôle qui s'est permis d'écrire cette lettre.
Jean bondit sur ses pieds, et parant le coup de canne qui allait lui couper le visage, il repoussa son adversaire avec une telle vigueur que le vieux beau alla roulera dix pas au pied de la table.
Un cri de terreur s'échappa de toutes les poitrines.
.■Elia se jela dans les bras de son anianl comme pour le défendre.
Louis el Christian s'élancèrent pour relever le marquis.
— Il est blessé ! s'écria l'ami des artistes en soulevant la lêle de son com|iagnon déplaisirs.
— La tempe gauche a frappé conlre la tab'e, reprit Louis en cherchant à éponger avec son mouchoir le sang (|ui s'échappait par une large blessure et ruisselait sur le parquel.
— Vile un médecin! s'écria Christian en s'élançant dans l'antichambre, pendant qu"Eslher cherchait à contenir Olivia en proie à une attaque de nerfs réelle.
— Mon Dieu ! laurais-je tué? murmura Jean en regardant avec terreur la figure décomj)osée du marquis, que Louis venait de déposer sur le divan.
Christian rentra avec un médecin qut habitait dans la même maison, el auquel il raconta en deux mots la scène déplorable qui venait de se passer.
Le médecin examina le blessé avec attention, et se relournanl vers Christian qui était plus qu'une connaissance pour lui :
— Si vous nven croyez, dit-il, ne répétez pas au commissaire de police qui va venir, les explications que vous \cnez de me donner.
— Comment cela? demanda Louis.
— Cet homme esl morl, dit le médecin, et pour avoir