I.a petite Jeuiiue
Le |)rcniier soin do Rcvel, en arrivant à Paris, fui de se rendre rue de Casleliane pour avoir quelques reriseigiicniculs sur les deux jeunes orphelines.
Jean vil de suile, aux ré|)onscs embarrassées du concierge, qu'il ne |)()uriail rien en lirer- il se conleiila donc de prendre l'adresse de mademoiselle llenrielle, adresse qu'il n'oblinl qu'après d'inlerminabîcs pûurj)ar- Icrs.
Comme il clail de liop bonne heure pour se présenler tliez elle, îe peintre rentra dans son alelier el uUcndil.
Voyons ce qui <e pasiait dans celle même matinée (liez mademoiselle Dargii^.
Ainsi que nous l'avons di(, Henrietle liabilalt depuis lu mon de sa mère un petit apparlemenl rue Grenelle- Sainl-Germain.
La disposition et le rangement de cet intérieur étaient aussi simples et aussi soignés que celui de la rue dé Castellane.
Le petit salon dans lequel Henriette reoevxiii ses élèves était meublé avec une élégance et ua confortable dont le mobilier de madame Dargis avait fait eu partie tous les frais.
Quant à la chambre à coucher, elte était exademcRl la même que lorsque les deux sœurs habitaient ensemble.
Henriette avait fait placer dans l'alcOve fermée le lit de sa sœur à côté du sien.
Ce lit servait à la nourrice de la petite Jeanno dont le berceau était placé au chevet d'Henriette.
Qu'est-ce que h petite Jeanne? me demamlerez-vous.
La .^cène si:ivanle vous l'apprendra, si- vous ne l'avez pas deviné déjà.
Henriette était assise dans une chaufTeuse très-basse «devant la cheminée dans la.|uelle pétillai, un bon I.m. de l'Ois; de son bras gauche elle soutenait sur un oreiller la icle d'une jolie petite lil e d'un mois à peine, pendant (,uo 'io la main qui lui restait libre elle réchauiïail ses petits pieds.
La pauvre femme à laquelle Revel avail si géiiéreusenienl donné ses boulons de diamants eu sorlanl de chez madame Dargis, la mendianle, enfin, allait et venai! dans l'apparlemenl et disposait des langes pour la toilelic de la petite Jeanne.
Les quatre cents francs de Revel lui avaient porté bonheur. — Son mari était rentré à son ancienne usine, cl quant à elle, après avoir fait ses couches dans son jfays, elle était revenue à Paris comme nourrice.
Hasard étrange, qui faisait que cette femme donnait son Idit à la fille de celui qui lui avait refusé sans pitié une aumône.
Au léger coup de sonnette qui résonna dans l'anlichanibre, Henriette releva la tèle, el regardant la pendule :
— Dix heures. C'est l^auline, dit-elle, allez lui ouvrir, Marcelle.
Pauline entra vivement; mais sur un signe de sa sœur, elle traversa la chambre en marchant sur les pointes.
— Elle dort, dit Henriette en lui désignant Penfaiit qui reposait sur ses genoux.
Pauline se débarrassa lestement de son cachemire cl de son chapeau, et vint s'asseoir sur un petit tabouret placé en face de sa sceur.
— Je te permets tle Icnibrasser, dit Henriette, maibien douc(!meni, pour ne pas le réveiller.
La jeune nièrc appuya légèromrnl ses livres sur la priile main de sou enfant.
— Commenla-t-ellepasséla nuit? dilPaiiliiieà mivoix.
— Aussi bien que possible; seulement, comme elle se refroidissait. Marcelle m'a aidée à l'envelopper dans une ouate...
— Pauvre chère petite Jeanne... Voyons, Marcelle, reprit Pauline en observant avec une attention inquiète le NJsage de la nourrice, vous qui avez élevé deux enfants, dites-moi bien franchement si je dois être encore inquiète maintenant.
— Hassurez-vous, ma clière dame, dit Marcelle avec convie! ion. votre petite fille vivra : cette faiblesse et cette somnolence qui vous ont tant alarmée proviennent, comme vous l'a dit le médecin, de voire délivrance avant lerme. Les enfants qui viennent après huit mois de grossesse sont moins forts que les autres, mais enfin ils Nivent; je vous le répète, tranquillisez-vous donc cl prenez confiance.
— Bonne Marcel'e, fe veux vous croire, car la pensée de perdre ma chère petite fille me rendrait folle.
— Allons donc! qu'est-ce que c'est que des idées comme cela? interrompit Henriette en regardant ?a sœur (» souriant.
— Oui, continua Pauline comni'^ en se parlant à ellemên)e, le médecin avait raison, et si j'avais cédé aux Instances de Jean , si j'avais envoyé mon enfant hors do Paris, je v.c l'aurais jamais revu.
— Dame! pour ça. c'est vrai^ madame, dit Marcelle;
mais mademoiselle Henriette étail là, et comme elle vonlail conserver sa petite nièce, elle n'a pas hésité à la prendre avec elle. — Elle n'est pas si délicate que M. de Brannos, et les cris de celle chère petite créature ne lui I orient pas sur les nerfs.
— ^^ Marcelle! dit sévèrement Henriette.
Pauline couvrit de baisers la tête de son enfant qui venait de se réveiller, et, la prenant dans ses bras, elle la remit à iMarce'lc qui la réclamait pour lui donner le sein.
— J'ai à causer avec toi, Pauline, dit Henrielle en passant son bras sous celui de sa sœur et en l'emmenaiit dans le salon.
— Je sais ce que tu vas me dire, ma bonne Henriette; lu vas me parler de M. de Brannes.
— Non, dit la jeune fille avec une résignation calme; l'homme qui a refusé de reconnaître son enfant n'épousera jamais la pauvre fille qu'il ne supi)orle comme naîlresse que par la force de l'habitude.
— Je ne lui demande plus rien, dit Henrielle on baissant la lèie.
Celle réliabililalion que j'espérais pour loi, et poui' laquelle j'eusse donné dix années de ma vie, je la regarderais aujourd'hui comme un mallieur. Si Ton est assez faible pour se donner à riiomme qu'on aime, on ne saurait épouser riiomme qu'on n'estime pas.
L'ne rouiîcur subite coloia los joues de la jeune femme.
— ro —
— Mais que veux-lu que je fasse niainlenant? (Iil-e!!e avec découragemenl.
— Je veux, dil Henrielle en prenant la main de 5a sœur, que lu ne descendes pas le dernier cclielou de la lionle et du mépris.
Après l'avoir cachée à tous les yeux et l'avoir épargné le chagrin de rougir de la position, M. de Brannes a fini par se lasser de cette existence sédentaire; il a repris peu ù peu ses anciennes habitudes, et dans son impudeur, il n'a pas craint de te donner pour compagnes des filles perdues, les maîtresses de ses amis.
Tant que la passion a pu l'aveugler, tant que lu as pu conserver une espérance dans l'avenir, j'ai été indulgenîe pour toi, j'ai eu pitié de ta faiblesse: maintenant, je serais indigne si je te laissais suivre plus longtemps celle voie funeste.
Il faut que tu oublies cet homme, que tu rompes pour jamais avec un passé coupable, pour ne plus l'occuper que de ton enfant.
La mort de notre pauvre oncle ne m'a pas donné une fortune; mais enfin, avec de l'économie et du travail, nous pourrons vivre honorablement.
Voyons, ma bonne Pauline, promets-moi d'avoir de la résolution.
-- Oui, dil la jeune femme, je le le promets; accordemoi encore un mois, un seul, pour tenter un suprênn; effort, et si je n'obtiens |»as ce que je suis en droit d'exigcr
de M. de Braîines. si la crainte d'une ruplure défiiiiiive ne !e louche pas, si mes supplications et mes larmes ne })euvenl le décider à remplir son dt'voir, tout sera dit.
— C'est bien, j'ai la promesse; mais n'oublie pas que c'est au nom de ton enfant que je fai parlé.
— Tu ne me verrais pas si résolue, si cette pensée n'était pas le mobile qui me fait agir.
— Aussi je suis tranquille, dit Henriette en allant embrasser sa sœur, tu ne voudrais pas que notre petite Jeanne ait un jour une préférence pour sa tante Henriette.
Marcelle rentra en ce moment, en portant dans ses bras l'enfant qui venait de se réveiller.
Pauline prit sa tille sur ses genoux, et après l'avoir dévorée de baisers, elle se mil à la bercer doucement pour l'endormir.
— N'aviez-vous pas quelques petites emplettes à faire, Marcelle? fit Henriette.
— Oui. dit la brave femme, et je profiterai du sommeil de la peiiti* pour descendre; dans une demi- heure je serai de retour.
— Allez, Marcelle, je vous attendrai, reprit Pauline uvec bonté.
Les deux soeurs rentrèrent dans la chambre à coucher, pour ne pas exposer l'enfant ^ une lempérature trop fi lîche.
Pauline posa doucciiicnl Jeanne dans son berceau,
ppiidîiiil qiriîemiellc melf.ail un peu d'ordre sur hi cheminée.
Pauline ramassa leniemenl un journal que sa sœur viu.iil de laisser tomber sur le lapis.
C'était un numéro de l'Indépendance belge.
— Ah! dit-elle, après en avoir regardé la date, c'est le procès qui eut lieu après la mort de notre oncle.
— Oui, dit Henrielle un peu embarrassée, ce journal m'a été envoyé je ne sais par qui, et tout en déplorant le malheur qui a fraj)pé noire famille, j"ai eu la consolation d'apprendre que ce jeune peintre, M. Jean Hevel, ii"élail pas aussi coupable que nous lavions cru dabord.
— Oui, dit Pauilue avec un sourire amer, homicide par imprudence.
Une rougeur subite passa comme une flamme sur le \isage d'Henriette.
— Moëser lui eût donné une prime, qu'il n'eût pas mieux réussi à me ruiner, continua Pauline avec calme; aussi je lui suis bien reconnaissante de tout ce que je lui dois, le déshonneur d'une part, la misère de l'autre.
— Pauline ! ne parle pas ainsi : ce malheureux est innocent des fautes dont tu racciis.es; s'il n'eut tenu qu'à lui, lu serais la femme de M. de Brannes. Quant à la question de ce juif, lu avais répondu pour noire mère, et de queli|ue nia.iière que noire oncle eût arrangé ses alTiiires, tu devais payer un jour.
— C'est vrai : mais je pouvais dans ce cas prendre des arrangcnionls avec cet homme.
— Je n'en connais pas qui soienl capables de salisfaire un paroi! misérable.
— Mais, continua Pauline, il n'en esl pas moins coupable de la morl de noîre oncle, et comme tel je ne puis l'aimer.
— L'existence que menait notre oncle devait fatalement l'exposer à une semblable fin.
IXûtre mère nous a raconté vingt fois les tristes exploits de M. Emmanuel Dargis : ce que l'épée d'un brelleiii n'avait pas fait, le hasard l'a accompli; de quel droit serions-nous plus sévères que les juges qui ont acquitté celui qui, fort de sa conscience, esl venu se livrer de lui-même?
Pauline releva sur sa sœur un regard profond cl se lut pendant une minute.
— Tu aimais notre oncle, dit-elle enfin.
— Oui certes, et sa mort m'a causé une profonde douleur.
— Alors, je comprends mainlenanl pourquoi tu défends iM. Ruvel.
— Que comprends-lu? dil Ilenrielie avec douceur.
— Tu me promets de ne pas le fâcher?
— Oui, car j'ai deviné la pensée: lu crois que j'aime ce jeune homme.
— Oui, fil Pauline après une légère hésilalion.
— Eh bien , oui, je l'aime, dit-elle avec force ; je l'aime, parce que je l'eslime profondémciU; je l'aime, parce quo
'ai compris la délicatesse de sa conduite, à l'époque où il faisait ton portrait.
Si je le parle aussi franchement, c'est que ne devant •'.imais le revoir, et n'ayant aucune espérance d'en éii\i jamais aimée, je puis te dire, sans arrière- pensée, l'opinion que j'ai de son cœur et de son esprit.
— Je serais libre, je n'aurais pas consacré mon existence, mon travail, ma fortune, tout mon être enfin à lavenir de ton eufunl, que je regarderais comme k; suprême bonheur de devenir la femme de ce jeune homme.
— Et tu ne m'en avais jamais parlé! dit Pauline d'uîi ton de doux reproche.
— A quoi cela eût-il servi? dit Henriette en souriaiil. Ce sont de ces rêves dont on a presque honte, tant ils so:ii insensés.
— Mais, reprit Pauline avec élan, si je me mariai>, moi, lu n'aurais plus de raison de montrer autant d'abiié- {^ation.
— Si tu te mariais, dit Henriette, la joie que j'éprouverais nje ferait oublier tout le reste,
— N'importe, continua Pauline sans se rendre com}!!e de la portée de ses paroles, de Brames est l'ami de BI. Jean Rcvel, et il doit savoir où il est maintenant.
— Ne lui parle jamais de ce jeune homme, dit vive-
ineiU Henriette, le souvenir de l'amitié qui les liait est im chagrin pour moi.
Pauline baissa la lêle sans répondre.
Marcelle entra dans la chambre, haletante et ronge démotion et de joie.
— Ah ! mademoiselle ! dit-elle, si vous saviez, comme je suis heureuse! Je l'ai revu, il est là, dans le salon.
— Qui donc? demanda Henriette.
— Ce jeune monsieur qui m'a donné ses boulons de (liamanls.
— Jean Kevel ! s'écria Pauline qui connaissait cetle histoire de longue date.
— Et tu n'as rien dit, au moins? reprit Henriette en r;iirètanl par le bras.
— Je n'ai rien a dire, fit simplement Marcelle.
— Et lu dis que ce jeune homme aîtend au salon? Esl-ce à ma sœur ou à moi qu'il désire parler?
— Il a demandé mademoiselle Henrielle Dargis.
— C'est bien, prie-le de malteîidre.
Henrietlc passa à la liàle un peignoir de soie; mais au moment d'enlror dans le salon, elle s'arrêta, el revenant auprès de Pauline :
— Je ne sais, dit-elle, ce que ce jeune homme peut avoir à me dire; mais comme je désire qu'après l'aveu que je viens de le faire lu naies même pas l'ombre d'un doute, je veux , lu entends bien? je \eM\ (jiie lu écoules tout ce qui se dira duns ce salon.
— OIj! ma sœur! dil la jeune femme avec chagrin.
— Je le veux !
El du gcsle Henrielle indiqua à sa sœur la portière de soie qui séparait la chambre du salon.
Coiuineiit Jeau Uevct contpreuaii le devoir.
En QiMnml dans Icj salon, Ileiirielle fiil frappée de l'allcialioii pruluiulc qui s"o(ait opérée dans K's traits «le Jean.
Appuyé contre la clicniinép, il seniblail coiiune absorbé dans ses réflexions.
An bruit (|iic lit llciiricllc, il releva la léle el s'approcha vivement d'elle; mais, comme si nue crainte secrrle l'eûl reltMiti tout à coup, il s'arrêta el la salua iiumblenienl.
ll<iirielle remar(|na de suite (ju'il élail en |;;rai)d deuil.
— Veuillez vous asseoir, monsieur, dil-elle en indiquant au jeune liomnie un des sièges qui se Irouvaienl devant la cheminue.
— Avant cela, mademoiselle, dit- il d'une voix émue, j)crn;ellez-raoi de vous remercier d'avoir bien voulu mu recevoir , et laissez-moi vous exprimer tous les regrets que j'ai du double malheur qui vous a frappée.
— Je les accepte, monsieur, dit lienrietie, parce que je sais qu'ils sont sincères et que j'ai été à même de juger de la noblesse de vos sentiments.
Que la démarche que vous faites ici soit ou non dictée par le désir de vous justifier d'une faute, d'un irrépalable malheur, je vais au-devant de la question, moi, en vous assurant qu'ici comme là-bas vous trouverez indulgence et oubli ; croyez-moi, ne rappelez pas un souvenir douloureux pour tous, et laissez au hasard, à la fatalité toute la responsabilité du mal.
]Maintenant que vous êtes bien assuré que le passé ne modifie en rien lopinion que j'ai de vous, je vous icoute.
— Ah! merci, mademoiselle, s'écria Jean, merci pour tout le courage que vous me donnez.
Et après un silence, le peintre continua d'une voix douce et calme :
— Vous prononciez généreusement tout à l'heure le mol de hasard; laissez-moi men st'rvir aussi r«our vous parler comme à une sœur, comme à une amie.
Quoique étrange que vous paraisse la conGdeuee que je
V:iis vous faire, laissez-moi l'achever eiiiièreuienl; ayr/ pour l'aveu sincère que je vais vous faire la même indulgence que pour la faute que j'ai involoniairemenl commise.
— Parlez, monsieur, parlez, dil Henrielle avec une émotion curieuse.
— Quand j'ai quitté Paris, il y a neuf mois, personne na deviné le véritable motif de l'exil que je m'imposais.
Le silence que j'avais gardé à cette époque, j'eusse continué à me l'imposer, si les événements n'avaient pas été plus puissants que ma voionlé.
J'aimais une belle jeune fille, je l'aimais de cet amour pur et sacré qui n'a qu'un seul but dans l'avenir : le mariage.
Mais entre mes espérances de bonheur et leur réalisalion, il y avait un obstacle infranchissable; je le croyais du moins : cet obstacle, c'était la forlune et les idées d'anibilion que je prêtais à la famille de celle que j'aimais.
Il y a dans le m'onde des gens qui savent s'exposer courageusement à mw refus j ma timidité exagérée m;i fait hésiter, et pour ne pas voir détruire en un seul instant toutes ces illusions de joies et d'amour, je n"ai rien dit.
nienlôl j'ai compris que njon amour serait peul-êire plus puissant que ma raison, et pour ne pas tenter une lulle dangereuse pour tous, je suis parti.
— Continuez, monsieur, dit Henrielle dont la voix Ironihiail crtMiioliou.
— Pendant cet exil volontaire auquel je m'étais soumis, des événements inattendus, en dehors de toute r.révision humaine, se sont accomplis avec une effrayante rapidité.
J'allais chercher l'oubli et le calme; la destinée devait m'iraposer un autre rôle.
J'aurais donné ma vie pour épargner un chagrin à celle que j'aime, et mon dévouement et mon amour devaient être cause de sa ruine.
— Que voulez-vous dire ? s'écria la jeune fille en l'àlissant.
— C'était votre sœur Pauline que j'aimais, reprit Jean, c'était pour l'oublier que j'ai quitté mes amis, ii.'on travail.
— Mon Dieu ! murmura la pauvre fille avec désespoir.
Revel continua d'un ton plus affectueux :
— Après cet aveu , je ne saurais prendre des détours pour vous parler ouvertement.
La mort de M. Emmanuel Dargis , en vous assur.nU une petite fortune, a ruiné voire pauvre sœur; l..'S machinations infernales d un misérable usurier ont tout fait.
M. Dargis connaissait l'imprudence de sa belle-sœur, ol il allait partir pj ir tout réparer, lorsque cette fatale rencontre a eu lieu.
JKiM QL't rLECRE ET IZkn QCI RIT, T. '2. 6
Innocent aux yeux du monde, je n'en suis pas moins coupable du malheur d'une pauvre jeune fille. Voulez-vous m'aider à réparer le mal que j'ai fait ?
— Que puis-je faire pour cela ?
— Je dois hériter un jour, bientôt peut-être, d'une sonime à peu près égale à celle que mademoiselle Pauline devait attendre de son oncle. Je suis tout disposé à faire à votre sœur l'abandon de cette fortune, et ce no sera que la juste restitution de ce que je lui ai fait perdre.
Un sourire de fjerlé éclaira le doux visage d'Henriette ; ses yeux se portèrent involontairement sur la portière derrière laquelle se trouvait Pauliiie.
Aucun mouvement ne trahit la présence de la jeune femme.
Henriette se leva, et tendant la main à Jean :
— Vous êtes un noble cœur, dit-elle, et l'offre généreuse que vous venez de me faire n'ajoute rien à la haute estime que j'avais déjà jiour vous. C'est au nom de ma sœur que vous m'avez parlé, c'est au nom de ma sœur et au mien ([ue je refuse : vous ne nous devez rien , nous ne pouvons rien recevoir d'un étranger... non, d'un ami.
— Eh bien , dit Jean en rclenant la main d'Henriette, que mon cœur m'inspire mieux cette fois! Que mademoiselle Pauline devienne ma lenmie, et celle fortune, ce bien-être que je voulais lui assurer, mon travail le lui donnera.
Henriette, c'est à genoux que je vous supplie de lui parier pour n;oi; car je n'oserais jamais lui dire combien je Taime.
Maintenant que vous voilà orphelines, vous avez besoin d'un protecteur, d'un ami. Qu'elle soit ma femme, et ma vie sera trop courte encore pour lui donner tout le bonheur qu'elle mérite, comme pour vous aimer et vous protéger, ma bonne sœur.
Henrieile releva sur lui un regard si IrisLeet si doux, qu'il retomba sur sou fauteuil, les yeui baissés comme un coupable.
— Écoulez-moi, mon ami, reprit Henriette après un silence, et croyez bien que c'est avec une douleur profonde que je suis forcée de refuser la mission dont vous me chargez.
L'offre loyale et sincère que vous faites à ma sœur elle ne saurait l'accepter maintenant.
— Mon Dieu ! ne serait-elle plus libre! balbutia Jean, haletant.
— Ne m'interrompez pas, mon ami, je ne pourrais vous répondre.
— Ah! par grâce, par pitié, répondez-moi! s'écria le malheureux en prenant les mains dHenrietle; celte JDccrtilude est trop affreuse... Pauline...
La portière du salon se souleva lentemeni, et la jeune femme entra en chancelant.
Des larmes silencieuses coulaient sur son visage contracté par la douleur.
Elle s'arrêta devanl le jeune homme, et, le regardant avec un sourire reconnaissant et doux :
— Oubliez ce nom, monsieur, oubliez-le pour jamais maintenant.
Ma sœur ne pouvait vous dire le véritable motif de son refus. Mais comme je ne veux pas que voire cœur génél'eux souffre plus longtemps d'un doute injurieux, je vais vous le dire, moi :
Je suis la maîtresse de M. de Brannes.
Un cri déchirant s'élança de la poitrine de Jean ; il voulut parler, mais les larmes étouffèrent sa voix.
Il retomba comme foudroyé.
— Qu'as-tu fait, Pauline? dit Henriette en s'élançant au-devant de sa sœur,
— Mon devoir, dit la jeune femme d'une voix altérée. En apprenant demain celle nouvelle, il ne serait pas reslé maître de sa colère, et je ne veux pas qu'un aussi noble cœur soit exposé aux chances d'un combat.
Henriette serra avec force la main de sa sœur pour la remercier de sa généreuse inspiration.
— Sa maîtresse ! balbutia Jean Revel avec égarement.
— Du courage, mon ami, reprit Henriette en revenant s'asseoir près de lui.
Une résolution subite traversa la pensée de Revel ; il se leva, et s'adrcssanl à Pauline :
— Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il avec calme, si je vous interroge sans en avoir le droit.
— Parlez, monsieur, je vous promets d'être sincère.
— Èsl-ce de votre plein gré que vous avez accepté la position qui vous est faite ?
— Oui, monsieur.
— El vous aimez toujours M. de Brannes ?
— Je l'aime comme l'on aime le père de lenfaul qui fait votre joie et votre bonheur.
Jean appuya avec rage ses deux poings sur ses yeux.
— Rien ! ne pouvoir rien contre lui ! dil-il d'une voix étranglée par la colère.
— Tu le vois, mur.Tîura Pauline à l'oreille de sa sœur.
— Allons, reprit Jean en faisant un effort pour retenir ses sanglots; je n'ai plus rien à faire ici. — Soyez heureuse, madame, c'est mon dernier vœu.
Et avant qu'Henriette eût eu le temps de le retenir, il s'élança hors du salon en sanglotant comme un enfant.
— Laisse-le partir, dit Pauline en arrêtant sa sœur du geste; cela vaut mieux, crois-moii
Henriette s'approcha de la fenêtre dont elle souleva le rideau el appuya sa jolie tète blonde contre la vitre pour cacher à sa sœur les larmes qui coulaient sur ses joues. Pauline reprit vivement son chàie et son chapeau, el, après avoir embrassé son enfant el sa sœur, elle se jeta dans le coupé qui l'attendait à la porte.
— Et maintenant, dit-elle avec une énergie singulière : cœur pour cœur, il faul qu'elle soil heureuse!
Le ménage de de ffirannes.
L'appartement que Jean de IBrannes occupait était situé, comme nous l'avons dit, dans son vieil hôtel de la rue du Bac.
11 ne se composait que d'un rez-de-chaussée ayant vue sur des jardins.
Le niobilior, acheté à ré|)oquc des prodigalités du vicomte, était élégant, conforlahle et admirablement bien conservé.
Un salon style Louis XIV.
Une chambre à coucher moderne, une petite pièce
meublt5e dans le genre oriental, et enfin une salle à manger de chêne sculpté avec panoplies et allribuls de chasse.
Tel était en deux mots le devis de cet intérieur.
Une cuisinière et Georges formaient toute la livrée du Y i comte.
Lorsque Pauline rentra chez de Brannes, elle le trouva à table.
ï/absence de Pauline s'élant prolongée plus que d'habitude, le vicomte n'avait pas jugé à propos de l'attendre pour déjeuner.
Enveloppé dans une ample robe de chambre de soie rayée, qui dissimulait en partie le négligé peu décent de sa toilette, il était à demi renversé sur sa chaise et humait lentement l'arôme d'une lasse de ihé.,
— Ahî te voilà, fit-i! sans se déranger; Georges, faites remettre des œufs pour madame.
— Non, merci, dit Pauline en se débarrassant de son châle et de son chapeau, je n'ai pas fjim.
— Ta petite n'est pas malade? reprit-il tout en se versant une nouvelle tasse.
— >'on, grâce au ciel !
— Tant mieux, tu vois bien qu'il ne faut jamais désespérer ?
— Oui, dit Pauline avec un sourire amer; mais sans le dévouement d'Henriette et ses soins empressés, ma pauvre petite Jeanne serait morte depuis longtemps.
— Elle a du bon, cette chère Henriette, reprit le
vicomte tout en clioisissanl dans son porle-cigares le manille le plus sec; cosl dommage qu'elle soit aussi intolérante pour les autres.
En vérité, je ne la comprends pas : je ne lui ai jamais rien fait, moi, el quand elle aurait tout intérêt à bien vivre avec moi, ne fût-ce qu'à cause de toi, elle s'obstine à jouer le rôle de prude effarouchée et à me faire passer pour un homme sans cœur el sans honneur.
— Tout en désapprouvant ma conduite, ma sœur a toujours mis une extrême modération dans le jugement qu'elle portait sur vous, et je ne sais qui a pu vous faire croire qu'elle vous était hostile.
— Oh ! j'en sais long sur ce sujet, mais il est inutile de donner à cela plus d'iini)ortaiice; je lui ai ouvert ma njaison, je lui ai oflcrl généreusement mes services, elle n'a rien accepté de tout cela. Libre à elle.
Qu'elle te rende un bon office, rien de mieux, je lui en suis fort obligé, puisque cela te fait plaisir; mais, quant au reste, je ne veux même pas m'en occuper.
— Vous me feriez de la peine en insistant, mon ami, fit-elle avec douceur.
— Non , continua le vicomte en jouant la brusquerie et la francliise, je sais très-bien à quoi tendent ces récriminations el ces grands airs.
l'Ile voit le but sans voir les obstacles qui en défendent ra|)proche. Que lui imj)orle à elle que M. Antoine de liraunes, un vieillard égoïste el pudibond, déshérite sou
neveu parce qu'il aura épousé sa maîtresse ; est-ce qu'elle lient compte à un garçon de cœur des efforts qu'il fait pour se créer par lui-même une fortune indépendante qui lui permette de tenir le serment qu'il a fait? Allons donc! ce qu'elle veut, c'est le mariage, le mariage quand même.
Pauline releva sur son amant un regard doux et résigné.
— Mais moi qui ai compris toute Timportance de ces exigences-là, je ne crois pas vous avoir adressé de reproches, mon ami.
— Je ne dis pas cela, mais je ne voudrais pas que la sœur le donnât de fausses idées sur une question qu'elle ne peut apprécier.
— Du moment où moi, la |)remière intéressée, j'ai toute conGance, je n'ai à discuter avec personne si ce sentiment est juste ou injuste.
— Tu es une bonne et excellente fille, et tu ne perdras rien pour attendre, va ! dit le vicomte en se levant de table et en allant embrasser sa maîtresse.
Ta main est glacée, qu'as-tu donc?
— Rien, dit Pauline en s'efforyanl de sourire; le froid qui m'a saisie en sortant ce malin est l'unique cause de ce malaise. ^
— Il y a du feu dans notre chambre, reprit de Brannes en passant son bras sous celui de la jeune femme.
PauUne s'étendit dans la chauffeuse que le vicomte venait de rouler dans l'angle de la cheminée.
— Vous sortez ce malin? dil-ellc en le voyant se débarrasser de sa robe de cliambre.
— Oui, je vais à la Bourse.
Lachesnay nri'a engagé à faire quelques affaires; c'est un garçon qui est toujours bien informé et dont les conseils peuvent m'êlre fort utiles. — A propos, je voulais te recommander d'être un peu plus gentille avec lui, tu le traites avec une sécheresse et une roideur par trop grandes.
— Je croyais vous avoir dit que M. Lachesnay avait osé prendre avec moi un ton familier et protecteur auquel je n'étais point habituée.
— Je ne dis pas non. Lachesnay est viveur comme tous les gens de bourse, et parlant il ne croit pas plus à la vertu...
— Qu'à la politesse, reprit Pauline avec une ironie méprisante. IMais d'après ce que je crois comprendre, vous avez intérêt à ménager la susceptibilité de ce monsieur, cela me suffît.
— En vérité, je ne l'ai jamais vue si docile qu'aujourd'hui.
— Ah! dit Pauline en souriant, c'est que j'ai beaucoup réfléchi depuis d'ux jours.
— Peut-on savoir sur que! sujet? demanda le vicomte en venant se cravater devant la glace.
— Si je vous le disais, vous croiriez que j'ai une arriùrcpciiséc, ou que je veux soutenir un paradoxe.
— Je le promets d'ajouter corapléleinenl foi à tes paroles. '
— Eli bien , continua Pauline avec une sorte d'enjouement que démenlait la pâleur de son visage, je me disais qu'en vérité, la démarcation, la différence qui existe entre les maîtresses du monde et les courtisanes, est complètement à l'avantage de ces dernières.
— Bah! fil le vicoQite stupéfait de celte étrange réflexion.
Pauline continua tout en jouant avec ses jolies mains:
— C'est bien simple : la jeune femme, qui se souvient toujours de son éducation première, se ploie difficilement aux nécessités d'une existence nouvelle pour eiie; tout rétonne, tout l'effraye. Elle n'a ni la gaieté insouciante qui amuse, ni l'élégance exagérée qui attire les regards; son esprit, si elle en a, parait terne et décoloré auprès des bardiesses de langage de ces femmes qui se sont fait une célébrité aux clartés et aux bruiis de lorgie. Sans avoir les bénéfices de considération et de respect qui se rattachent au mariage, leur amant en a toute la monotonie et tout l'ennui.
— Bravo! s'écria de Brannes, réellement surpris du langage de sa maîtresse, tu me fais là une admirable ])bysiologie de la vie intime.
— Tant mieux, si elle est vraie, dit Pauline.
— Pourquoi?
— C'est que, commençant a counaiire un peu le cœi:r
humain^ je serai plus lienreuse dans les efforts que je tenterai pour vous attacher à moi, mon ami.
— Oh! je sais que je puis compter sur ton amour et sur ton dévouement.
— Allez, mon ami, ces deux mots-là sont bien vides quand ils ne s'appuient pas sur des faits matériels. Vous comprenez bien que toutes ces belles théories doivent aboutir à une confession, n'est-ce pas? Le reproche, ou, pour mieux dire, Tobservation que vous m'avez faite tout à riieure, à propos de votre ami Lachesnay, me donnera l'occasion de vous prouver combien je suis désireuse de vous être agréable.
Mais ce n'est pas seulement cela que je compte faire.
Jusqu'à ce jour, je vous avais refusé de nie montrer en public avec vous; j'ai usé despoliquemenl de mon influence pour vous éloigner de vos amis.
C'était une maladresse, car je n'avais pas compris qu'en vous forçant à chercher des distractions hors de chez vous, je me privais d'une joie véritable, et que mon intolérance finirait par vous éloigner peu à peu de moi.
Aujourd'hui que l'expérience m'a rendue plus raisonnable et que je sais si je |)uis com|)ter sur votre promesse, je vous sup|)lie de reprendre vos habitudes d'autrefois. J'accueillerai vos amis avec bienveillance, et sans devenir pour cela la compagne de leurs maîtresses, je les verrai avec plaisir.
Enfin le jour où il vous plaira de recevoir quelques
intimes, c'est moi qui ferai les honneurs de voire maison.
Je vous ai prévenu, ne cherciiez pas la cause de ce cbangemenl là où elle ne se trouve pas.
Je vous aime, et je veux que vous soyez heureux. Voilà tout le mystère.
— Merci, ma chère Pauline, merci î s'écria le vicomte, sans vouloir en entendre davantage. Je savais bien que lu étais une fille d'esprit et que tôt ou tard nous finirions par nous enlendre.
Comme il venait de prendre son chapeau pour sortir, Pauline continua avec le même calme apparent :
— J'avais oublié de vous dire que jai rencontre ce matin, chez ma sœur, un de vos bons amis :
— Qui donc? demanda le vicomte en relevant la tète.
— M. Jean Revel.
— Jean Revel est de retour! s'écria de Brannes radieux; tant mieux: je passerai lui serrer la main et lui demander l'explication de son silence.
— Faites mieux, continua Pauline, réunissez demain quelques amis ici, nous fêlerons son heureux retour.
— Oui, c'est une idée; mais ce diable de Revel n'est pas toujours amusant avec ses leçons de morale.
J'aurais voulu le préparer doucement aux événements qui se sont accomplis. Ta présence chez moi va être le thème d'un interminable sermon.
— Non, dit Pauline, car je lui ai tout appris ce malin.
— El qua-l-il dit?
— Il m'a souhailé francliemeiit, et comme un brave cœur qu'il est, tout le bonheur possible.
— Eli bien, vrai, je suis ravi de lui ^oir accepter aussi bien la chose; je craignais que venant à se regarder comme la cause première de noire liaison, il n'eijl des remords de conscience.
— Approuvez-vous ce que j"ai fait, mon ami?
— Enlièrement, et je trouve que ton idée de réunion est excellente; je dirai à Revel de venir prendre le thé avec nous demain soir.
Lachesnay, Berlhe, Gervaise et Felibien seront également de la partie, puist]ne lu veux bien me faire cette concession.
Le vicomte donna à sa maîtresse une double poignée de main à l'anglaise et gagna la porte en toute liâle.
— Mais c'est qu'elle devient charmante, se dil-il en lui-même, et me sert à souhait. Allons, dans trois mois ce sera une fille lancée, et du diable, ma foi, si elle me parle encore de mariage, quand une fois elle sera l'amie des Derlhe et des Gervaise.
Elle me trompera peut-être, mais je suis bon prince, et çd sera toujours moins ennuyeux que de jouer au ménage.
Bah ! après moi elle trouvera quelque vieux nabab qui s'intéressera à ses liialheurs et lui fera des rentes b'il ne l'épouse pas.
Tout en faisant ces réflexions, le vicomte entra à la Bourse cl se dirigea vers la coulisse.
Lachesnay pérorait au milieu d'un groupe de faiseurs; en apercevant le vicomte, il lui tendit la main et Ten- Iraîna à l'écart.
Physiquement, Lachesnay ressemblait à Cachardy des Variétés, dans un de ses rôles de lions flegmatiques cl insolents.
La sottise, l'ignorance et la débauche étaient les trois points saill;ints de son caractère.
— Nous avons fait hier 80 avec le crédit, dil-il à mivoix; ma foi,j'ai tout lâché... Vous toucherez douze mille balles à la liquidation du 15, mon bon, je n'ai pu faire mieux.
— Merci, dit le vicomte, dont le visage impassible essaya de grimacer un sourire de satisfaction.
— A propos! Pauline va bien?
— Assez bien.
— Quelle drôle de fille! Je lui^ gagne un argent fou, et elle nra en horreur.
— Je crois, dit de Brannes, que ses senlimenls se sont un peu modifiés à votre égard.
— Bah ! dit Lachesnay.
— Du reste, vous en jugerez demain soir, car elle compte sur vous.
— Ah! mon cher; soupira le coulissier, vous pouvez vous vaiiler d'avoir pour niaîtrcsse la plus jolie fille de Paris.
— Oui, reprit de Brannes d'un ton dégagé, elle me fiiil honneur.
Mais, c'est égal, ce sérail à refaire, je crois que j'hésilerais. Allez, mon cher, ce n'est pas amusant les filles du monde.
— Eh Lien , quand vous serez trop fatigué de ce régime-là, mon bon, faites-moi signe, je vous promets de vous rendre la monnaie de celle perle-là.
— Bah ! je ne dis pas non; si je perdais au change du côté de la dislinclion et de la beauté, j'y gagnerais sous d'autres rapports.
— Dame! mon cher, dit Lachesnay en faisant sonner les breloques de sa chaîne de montre, vous savez comme je dresse mes femmes.
Résignation.
En quittant les deux sœurs, Jean, après avoir erré par les rues en marchant au hasard, rentra dans son atelier épuisé de fatigue el en proie à celle douleur muette el résignée, qui, pour n'avoir plus de Jarnies, n'en est que plus sourde el plus profonde.
Pauline aimail de Brannes, elle acceplaii ouvcrlemenl la position qui lui elail faite.
De quel droit pouvait-il chercher querelle au vicomte?
Marcelle, qu'il avait rencontrée en sortant, lui avait dit que Pauline était mère, et cet aveu ne pouvait que
JE»5 QVI Pl.tVKE ET >T\^ QCI RIT, T. 3. 7
raffcrniir davantage dans la résolution qu'il avait prise de rester maître de lui, et d'éviter une rencontre dont l'issue, quelle qu'elle fût, ne ferait que coniproniellre la position de Pauline.
Le niiilheureux se trouvait enfermé dans un cercle de frr dont i! ne pouvait sortir, car sa passion et sa douleur étaient aux prises avec sa raison et sa droiture de cœur.
Sans force et sans initiative, les idées se licurlaienl ei se confondaient dans sa tète sans s'y fixer jamais.
Revel essaya de travarllor pour oublier; mais cette pensée incessante qui rongeait son âme, brisait ses forces l'Iiysiqucs et ne lui donnait qu'une exécution fébrile, que iarliste désavouait.
Cette absence volontaire qu'il s'était imposée quelques mois avant, il ne l'envisageait plus comme un moyen de combattre son cliagrin, maintenant qu'il ne lui restait plus d'espoir, plus d'illusion; il se faisait une secrète joie d'apjirendre tous les détails, de voir par lui-même ce qui devait achever de le désespérer.
Le nom d'Henriette était aussi présent à son esprit que celui de Pauline.
Car, dans son isolement, il cliercbail à se rattacher à tous ceux qui pouvaient lui parler d'elle.
Pauline Tavail bien deviné quand elle disait à sa sœur : Laissc-Ie partir, cela vaut mieux.
Llle savait qu'il reviendrait dans ce salon où il avait I appris si brusquement la fatale nouvelle, et que 15, de
longues heures s'écouleraient à parler du bonheur perdu, el bientôt peut-être du bonheur à venir.
Etrange chose que cet égoïsme de l'amour, qui vous inspire uiie amitié fraternelle pour ceux qui ont connu et aimé ceux-là mêmes qui vous broient le cœur.
Quelques heures avant, Henriette n'était pour Jean qu'une connaissance éphémère; à présent il voyait en elle une amie, une sœur pour laquelle il se sentait capable de tous les dévouements, et dont il pouvait réclamer en échange l'amitié el la confiance.
Cette consolante pensée avait pris un tel empire sur le brave garçon, que quittant à peine la jeune fille, il songeait déjà à la rejoindre.
Revel en était là, lorsque de Brannes entra brusquement dans l'atelier.
A sa vue, une flamme de colère passa dans les yeux du peintre; mais, se remettant aussitôt, il accueillit so.i rival avec une politesse affectée, dont rînlenlion n'échappa pas à ce dernier.
— Diable! mon cher, je vous trouve bien cérémonieux, dit le vicomte en s'asseyant, surtout pour un homme qui n'a pas jugé à propos de répondre à une seule lettre.
Revel s'excusa de son mieux, sans toutefois accuser .*:iia d'avoir détourné la correspondance du vicomte.
— Du reste, coulinua de Brannes, si vous n'avez pas fîunné personnellement de vos nouvelles, vous avez assea
fait parler de vous là-bas, et voire nom a eu un relentissemeiilqui a trouvé de l'écho ici.
— Je vous serais vraiment fort obligé de ne pas insister sur ce sujet, M. de Brannes, reprilJean avec calme, vous devez comprendre combien ce souvenir est pénible pour moi.
— Soit, mais, par grâce, diles-moi ce que je vous ai fait pour me recevoir avec celte froideur et cet air embarrassé. Avant voire déjiart pour la Belgique, nous étions les meilleurs amis ; je ne crois pas avoir démérité de votre amitié.
— Aussi est-ce une erreur de votre pari, dit Revel, d'un Ion qui semblait démentir ses paroles.
— Ce n'est que ce matin seulement que j'ai su par Pauline que vous étiez de retour; vous voyez que je n'ai pas perdu de temps pour venir vous serrer la main.
— En effet, reprit Jean d'une voix brève, j'ai vu ce malin mademoiselle Dargis chez sa sœur, et je devais penser qu elle vous parlerait de celle rencontre.
— Oui, puisqu'elle a été la première à vous annoncer noire liaison.
Jean posa une esquisse sur son chevalet, commença à travailler pour se donner une contenance el dissimuler plus aisémenl l'émolion qui le dominait.
— Diles-moi, Jean, continua de Brannes après un silence, vous ri'êi.cs pas jaloux du boulicur des autres, D'esl-cepas?
— Pourquoi celte question?
— C'est une simple réflexion.
— El à quel sujet, je vous prie?
— Au sujet de Pauline, fit de Brannes en arrêtant sur }e jeune peintre un regard profond. — Tenez, Revel, parlons à cœur ouvert. A tort ou h raison, celte liaison vous a attristé, et au fond de l'âme vous ne pouvez me pardonner d'être devenu l'amant de mademoiselle Dargis.
Jean releva sur le vicomte ses grands yeux limpides et bleus, et se croisant les bras sur la poitrine :
— Je ne suis ni le frère, ni le fiancé de mademoiselle Dargis pour juger votre conduite, de Brannes ; or, comme je n'ai aucun droit de me mêler de celte affaire, trouvez bon que je garde mon oi)inion pour moi.
— Comme il vous plaira, mon cher ami; seulement, vous me permettrez de trouver votre réponse un peu vague.
— Me suis-je jamais immiscé'dans vos an^iours? Xon, n'est-ce pas? Pourquoi voulez-vous que je commence aujourd'hui ?
Mademoiselle Pauline vous aime, et elle accepte toutes les conséquences de sa nouvelle position, que voulezvous que je dise à cela?
Après le malheur qui m'est arrivé, ce n'est pas à moi de me poser en moraliste ; il est d'ailleurs des positions où la conscience seule doit parler et où l'on n'a que faire de l'opinion des autres.
— Ma foi, mon cher Jean, je vous avoue humblement que ma conscience esl assez embarrassée; mais en voilà assez là-dessus.
Reslez-vous notre ami?
— Moi, dil Jean visiblement troublé; mais il n'a jamais été question, que je sache, de brouille entre nous.
— Alors, mon cher Revel, comme nous aurons loujours grand plaisir à vous voir, il faut sans plus larder rompre la glace avec ma femme.
— Votre femme! répéta Revel, sur les lèvres duquel glissa un sourire d'ironie.
— Ou ma maîtresse, si le mot vous semble trop hardi.
— Et que faut- il faire pour cela? demanda le peintre.
— Accepter l'invitation dont Pauline m'a chargé pour vous, car c'est elle qui a eu la première la bonne pensée de fêler demain soir votre retour par un thé d'intimes; nous aurons un de mes amis que vous ne connaissez pas encore, Lachesnay, celle bonne Gervaise et Berlhe.
— Ah! dil Jean, vous recevez chez vous ces filles-là, cl cela sans crainte, sans remords même?
— Du moment oîi Pauline y consent, je ne sais pas pourquoi je serais plus bégueule qu'elle. — Voyons, acccj) lez- vous?
— J'accepte, dit Revel avec force, — et il ajouta d'une voix sourde : Car il faut que je sache quel csl le plus infâme des deux.
La suile de la conversation se résuma on (|uelquos
Lanalilés qucdeBrannes débita au hasard avant de prendre congé.
Une fois seul, Rovel essaya de mellre un peu de calme el de raison dans ses idées ; niais tout se résumait pour lui dans ce mol : attendre.
Câervalse*
Eii quittant l'atelier de Revel, le vicomte se fil conduire rue d'Isly, chez Gervaise.
Gervaise avait été une des premières clientes du vicomte, qui l'avait lancée huit ou dix ans auparavant dans le monde galant.
Après avoir vécu pendant quelque temps de cette vie aventureuse et nomade des filles entretenues, la pécheresse avait fini par faire la connaissance d'un jeune Espagnol cousu de piastres et de doublons, cl poitrinaire au premier chef.
Belle, expérimentée et corrompue comme elie Télaif, Gervaise ne pouvait laisser échapper une aussi belle occasion de faire fortune.
Les médecins ayant ordonné au jeune hidalgo le climat du Midi, Gervaise renonça aux plaisirs et aux enivrements de Paris, pour aller jouer à Nice le rôle de sœur de charité et de demoiselle de compagnie.
Le senor Calderon de .^lendoza était Castillan elphthisique, deux excellentes raisons pour être fort amoureux sous le beau ciel du Midi.
Gervaise avait trente ans, la peau blanche et fine et un tempérament de Mexicaine.
Au commencement du troisième liiver, le jeune Castillan expira à 1 hôlel du Bel -Air, ivre d'amour el saturé dhuile de foie de morue.
Gervaise prit le deuil et revint à Paris avec un testament olographe qui lui constituait uue rente viagère de douze mille francs.
L'Espagnol avait lutté courageusement, mais la pécheresse n'avait |)as perdu pour attendre.
Libre et indépendante, Gervaise, dont l'ambition était complétemeni assouvie, résolut de faire de l'art, après avoir fait du métier.
Son esprit lin et délié, et son scepticisme longtemps étouffé par la domination financière à laquelle elle avait été forcée de se soumettre, les concessions humiliantes que son intelligence avait dû faire aux nécessités de
l'existence , c'esl-ù-dirc à des fermiers insolents, dissolus et stupidcs, tout cela avait irrité au plus haut point son esprit indépendant.
S'étayanl sur une fortune solide, et n'ayant que des goûls modestes, Gervaise déclara une guerre féroce à ses anciens protecteurs, que la force de Thabitude ou l'atlrait du plaisir poussaient fatalement dans son boudoir.
Elle commençait par flageller avec un cynisme incroyable et un esprit de démon leurs ridicules ou leurs vices; après quoi, elle leur présentait la nouvelle carte de ses faveurs dont le prix avait quintuplé.
La colère et l'humiliation sont mauvaises conseillères, surtout quand elles servent de manleau à la luxure.
Les mondors pestaient au fond du cœur, mais ils finissaient toujours par payer, afin de trouver une sortie possible et d'avoir le droit de mépriser celle qui venait de les humilier sans pitié.
Ce n'était- là, du reste, que l'exception, car la pécheresse avait renoncé à cette clientèle dorée, pour choisir ses amants parmi les fils de famille sans fortune ou que des parents intéressés laissaient sans argent.
A|)rès avoir mangé le pain des autres, la pécheresse trouvait une jouissance inconnue, une joie âpre et -in)piloyable ù prodiguer graluilement ses faveurs, à faire partager ses repas et ses plaisirs à ces étourdis sans expérience qui se grisaient avec un premier amour, pour
avoir le droit de leur dire le jour où elle !es jelail à la borne :
— Ah çà ! mais, mon cher, de quel droit vous fâchezvous? Je vous ai logé, nourri, el je vous ai donné des épingles de cravate : que diable voulez-vous donc de
plus? Demandez-donc à voire papa comment on
nomme les amoureux qui jouent ce rôle auprès d'une courtisane.
Au reste, en disant que Gervaise avait été lancée par le vicomte, nous avions tout dit déjà pour les esprits clairvoyants.
De Brannes avait toujours conservé pour Gervaise une pointe damitié, et la pécheresse professait pour son ancien amant un culte véritable.
C'était son chef d'école.
Elle eût rencontré une plus mauvaise nature que lui, que celte admiration n'eût pas manqué de tomber à plat; mais depuis dix ans le vicomte tenait encore la corde.
Il y avait bien huit ou dix mois que de Brannes n'était allé chez sa vieille mailresse; en Tapercevant, Gervaise courut à lui les bras ouverts cl Tembrassa sur les deux joues.
— Je savais bien, s'écria-l-elle, que tu unirais par jouer à mon bénéfice la dernière scène de l'Enfant prodigue .. Tu vas bien, du reste.
— Parfaitement, dit le vicomte on s'aliongeanl dans un fauteuil.
— Mais, que diable es-lu devenu depuis le siècle qu'on ne l'a vu ?
De Brannes mit rapidemenl la courtisane au courant des évéïiemenls.
— Ah! oui, je me souviens, dit-elle, lu avais la fof/î/ade des femmes du monde : Eii bien , est-ce amusant?
De Brannes fit une petite moue significative, tout en tirant les pointes de son faux-col.
— Un four, dit Gervaise en soupirant.
— Tu sais, il y a le bon et le mauvais côté, fît de à Brannes, d'un air profondément ennuyé. *
— Oui, oui, le bon côlé, c'est l'amour-propre satisfait, c'est l'enivrement du preinier mois de lune de miel. Le mauvais, c'est l'excès de distinction, c'est Pamour discret, pudibond el fidèle, c'est le pot-au-feu, enfin.
— Voilà!
— Je connais cela, va, sans compter le mariage qui est toujours suspendu sur votre tête comme l'épée d'Androclès.
— De Damoclès, tu veux dire.
— Si tu y liens. Aliî je comprends que lorsqu'on est à ce régime-là, ont ait besoin de |)rendrc des toniques.
Tout en parlant, la pécheresse regardait le vicomte avec nn sourire singulièrement provocateur.
De Brannes n'eut pas l'air de comprendre el alluma un cigare pour se donner une contenance.
— Je venais, dit-il, le prier de venir prendre le thé,
demain soir chez moi, si toutefois lu n'as rien de mieux à faire.
Gervaise regarda le vicomte avec un élonnemenl comique. %
— Chez toi ! la maîtresse ne fait donc pas nid commun ?
— Au contraire, et je vais l'expliquer ce que j'attends de Ion amitié.
— Tu permets, interrompit Gervaise en prenant dans son armoire à glace des bas de soie gris-perle et de petits souliers mordorés, ornés de talons d'un pouce el demi de haut et de cocardes de rubans.
Le vicomte fît un signe affirmatif, el lorsque la pécheresse se fut chaussée avec le sans-façon le plus encourageant, un sourire railleur glissa sur ses lèvres.
— Je ne te savais pas aussi bien faite, dit-il en lorgnant son ex-amante.
Gervaise frappa du pied pour s'assurer de l'aplomb de ses mules, el relevant ensuite jusqu'au genou les volants de dentelles de son peignoir, elle regarda ses jambes el ses pieds avec une véritable satisfaction.
— Oui, ^dit-el!e, je suis assez bien posée sur mes ergots.
Nous devons reconnaître que celle opinion n'avait rien
d'exagéré.
Gervaise avait une figure plate et commune, mais elle élail remarquablement belle de formes.
— Voyons, mon bon, reprit-elle en prenant une ciga-
rclte sur la cheminée, lu veux que je vienne chez toi ticmain soir.
— Oui.
— Pourquoi faire,?
— Mais, je te l'ai dit, pour passer ia soirée avec moi el avec Pauline.
— Ta maîtresse? Très-bien; je n'ai pas besoin d'autre explication à présent, je sais ce que lu veux.
— Que comprends-tu donc?
— Je comprends que du moment où je ne dois pas sortir de chez loi à dix heures du malin avec mon corset roulé dans un journal, ton invitation a un bul plus sérieux.
Tu me connais trop bien pour savoir à quel danger tu exposes la maîtresse en me présentant.
— Gervaise! fil de Brannes avec élan, lu es le démon le plus adorable que j'aie jamais connu.
— Allons, rassure-toi, nous lâcherons de la dégourdir un peu, colle duchesse, el de lui faire comprendre ses devoirs. Voyons, sois franc : y lieus-tu beaucoup?
— Je liens à ne pas l'épouser, dit le vicomte en se \ levant.
— C'est de la générosité de ta part.
— Merci.
— Eh bien, mon cher, je le réponds que dans un mois m.i(lemoi<clle P;iuline n'aura jilus l'envie de faire une semblable école.
liC cheiulu des Arèues.
Le lendemain soir, ù neuf heures j le coupé de la pcclieresse s'arrêtait devant la porte du vicomte.
Laclie<M;iy et Berllie ne devaieul arriver que vej'S dix heures :
Le |)remier, empêché par la petite Bourse du passage de 1 Opéra;
La seconde, par une figuration hors tour dans une fi'crie de la fabrique Clairviiie el Cordicr.
Quand Georges annonça Gcrvaiso, de Branncs olail ^c■ul au salon.
Le vicomte fui frappé de suite de la transformation qui s'était opérée dans la courtisane.
Gervaise portail une toilette si simple et en même temps si distinguée, que la femme du monde la plus difficile n'y eût rien trouvé à reprendre.
De Brannes ne put s'empêcher d'en faire l'observation à son ex-cliente.
— Oui, dit Gervaise avec insouciance, je n'ai pas voulu effrayer cette pauvre petite par une toilette de combat. Du reste, mon cher, les étonneraents sont vraiment par trop naïfs.
Tu devrais savoir que ce qui distingue les fils d'épiciers des demoiselles de fruitières, c'est que les premiers n'arrivent jamais à décrasser leurs gros sous, tandis que les secondes peuvent jouer à la femme comme il faut pendant une bonne demi-heure et même plus.
— C'est juste.
— Elle porte donc des robes lamées d'or, la maîtresse, qu'elle est si longue à sa toilette ?
— Elle a diiié ce soir chez sa sœur, voilà pourquoi elle se fait attendre.
— Fume-l-on ici? demanda la pécheresse en tirant de sa poche une pelile blague à labac, véritable merveille de broderie el d'orfèvrerie. Ah ! la cigarette, c'est encore un hérilage de mon piiuvre Calderon.
— Veux-tu faire un tour de jardin? dit le vicomte en
~ in —
tirant une porte qui ouvrait de piain-pied dans une allée sablée.
— Volontiers, nous causerons mieux.
Et elle ajouta après un soupir exagéré :
— Cela me rappellera de bien doux souvenirs.
Le couple s'éloigna en riant et disparut bienîôt dans l'ombre.
L'ordre d"arrivde des autres invités n'ayant aucune importance pour nous, nous ne reprendrons ce chapitre quau moment où tous nos personnages sont en scène.
Après avoir présenté officiellement Lacliesnay 5 Jean Revel et serré la main à mesdemoiselles Berlhe et Armande, de Brannes fit prier Pauline de se bâter de venir faire les honneurs do son salon.
Pauline entra comme Georges allait s'acquitter de celte mission.
Elle était en grande toilette de soirée et portait une robe de taffetas blanc, ornée de volants de dentelles.
Trois rubans de velours cerise tranchaient sur sa magnitîque chevelure noire et formaient une coiffure aussi simple que gracieuse, qui rappelait les beaux camées antiques.
Elle était d'une pâleur mortelle; mais ses yeux brillaient d'un feu étrange et ses lèvres souriaient gracieusement.
A sa vue, Jean Revel sentit comme un nuage qui pas-
IKA!» QVI PLElUE ET ir \y Qr\ RIT, T. 2. 8
sait devant ses yeux, et il fut obligé de s'appuyer sur le dossier d'un fauleuil pour ne pas chanceler.
Pauline commença par s'excuser de s'être fait attendre; après quoi elle se dirigea rapidement vers le groupe formé par les trois femmes et leur tendit franchement la main comme à d'anciennes connaissances.
Lachesnay s"avanca les bras arrondis et la bouche en cœur pour débiter un compliment digne en tous points du Secrétaire des amants.
— Vraiment, dit Pauline en riant, je ne vous savais pas si respectueux, mon cher Lachesnay; vous avez vos jours, à ce qu'il paraît.
— Charmante ! elle est charmante, s'écria le boursier en pivotant sur ses talons.
De sa place, Rêve! s'inclina lentement.
Pauline traversa le salon et alla droit à lui.
— Merci, dit-elle en lui tendant la main, je complais sur vous.
Rcvel releva sur la jeune femme un regard glacé.
Celte assurance bouleversait sa raison.
Gervaise, Armande et Berihe s'étant emparées du divan, Pauline quitta de suite le jeune peintre pour réclamer une place au milieu de ces dames.
Lachesnay et de lirannes, qui causaient avec animation près de la fenêtre, se rapprochèrent du groupe.
Quant à Revcl , il avuil pris un journal et semblait absorbé par la lecture dun premier-Paris.
— Eh bien, que diles-vous de neuf, Berlhe? fil de Brannes, pour engager la conversaiion générale.
— Quelle bonne pelile phrase il y a là! repartit Gervaise en s'adressant à ses voisines; Que dites-vous de neuf?...
— Oui, fit à son tour mademoiselle Berlhe, elle ouvre assez bien la scèiie. Armande, qui esl Irès-ferrée sur les jeux de mots, vous dirait que c'est la moitié de dix-huit... Mais moi qui me respecte, je vous mets au courant en trois mots : Gustave esl parti deiaiis huitjours en me laissant lintendance générale de sa voilure, de son singe ei de son canot.
— Eh bien, comment gouvernez-vous toutes ces choses? demanda Lachesnay.
— Je prête la voiture à Edmond, je me débarrasse de Jules en renvoyant bacholer à Saiul-Ouen, et je fais bon ménage avec Cokril, qui mange ses carottes dans mon salon et couche la nuilavec mon kings-dog.
— Pourquoi celle faveur marquée? demanda Gervaise.
— Ah ! voilà ! c'est que Gustave adore son singe, cl qu'il me paye mille francs de pension par mois pour lui et son animal.
— Diantre ! c'est peu, fil Gcrvaise.
— Mais c'est comme cela; le jour où j'ai fait mine de trouver que Cokril était de trop, Gustave a posé la qucs* tion de cabinet.
— Moi, j'aurais pris le singe sans le... Gustave, dit Armaîide.
— C'est-à-dire que si cela continue, il le conduira dans le monde, reprit Berthe avec humeur.
— Et, fil Gervaise, s'il le fait Iiabiller par son tailleur, on les prendra pour les deux frères.
A ce dernier irail. Pauline battit des mains avec une joie enfantine.
— Avouez que notre langage vous paraît étrange, dit Gervaise en se penchant à l'oreille de Pauline, et que vous en riez un peu par politesse, pour nous encourager.
— Non, dit Pauline, en cherchant à reprendre son assurance, car Tespril n'a pas besoin de lettres de noblesse pour avoir droit de cité.
— Tiens, mais on dirait qu'elle se forme, la femme, murmura Lachesnay au vicomte.
— Oh 1 je suis tranquille, avec Gervaise elle est h bonne école.
Georges ouvrit les deux battants de la porte de la salle à manger.
Pauline passa son bras sous celui de Gervaise et l'entraîna vers la table, où une niagnifique théière d'argent lançait au plafond des nuages de vapeur.
— Vous allez m'aider à faire les honneurs de mon eau chaude, dit-elle m dt'-signant h la pécheresse un plateau chargé de petits gâteaux glacés el de bonbons.
— Volontiers.
Les deux femmes commencèrent à servir.
— Ah çà! mais que diable avez-vous ce soir, moFi cher Revel? dit le vicomte en voyant le peintre refuser la lasse de thé que lui présentait Pauline. Vous avez la mine d un héros de mélodrame.
— J'ai beaucoup travaillé aujourd'hui, répondit Jean en s'efforçanl de sourire, et je suis fatigué; voilà tout.
— Raison de plus pour prendre des forces, reprit Gervaise eu s'arrètanl devant Revel.
Étrennez-moi, je n'ai pas encore fait mes frais de la soirée.
Revel prit sur le plateau un quartier d'orange glacé pour s'en débarrasser.
— Mesdames! reprit de Brannes en frappant sur lepauie de Jean, je dois vous prévenir que ce gentleman que vous voyez là, mon homonyme, est le garçon le plus joyeux que j'aie jamais rencontré.
— Bah ! Gt Gervaise avec un élonnemenl naïf.
— Seulement, il a ses heures de décroissance comme la lune.
— Non, dit Revel, j'ai mes jours de deuil comme les autres ont leurs jours de joie. El s'asscyant devant le piano, il se mit à jouer le même quadrille qu'Henriette avait exécuté dans son atelier quelques mois auparavant.
— Une polka î une polka î cria Gervaise en entraînant Pauline au milieu du salon.
— Soit, repril Jean, en frappant les premières mesures d'une polka nouvelle.
Les deux femmes s'clancèrenl en lourbillonnant autour du salon, aux applaudissements de la galerie.
— Bravo, Revel! cria de Brannes, vaut mieux lard que jamais ! Et reprenant le bras de Lachesnay , il descendit avec lui au jardin.
— Merci, M. Revel, dit Pauline haletante en venant s'appuyer contre l'angle du piano.
— Mon Dieu I mais vous souffrez, madame ! s'écria Jean, en la voyant pâlir et d'anceler.
— Ce n'est rien, dit-elle en riant, un éblouissement causé par le mouvement précipité de cette polka.
-— Oui, oui, crièrent à l'unisson Berihe et Arniande eu s'adressant à Gorvaise, l'histoire de ton premier amant.
— Oli! mais cela m'intéresse infiniment, dit Pauline en se rapprochant vivement du groupe.
— Vous le connaissez, madame? demanda Gervaise un peu surprise.
— Oui, dit Pauline d'un ton dégagé, et comme le héros de voire histoire est le même que celui de mon roman, je ne serai pas fâchée de savoir par comparaison à quel cha|)itre j'en suis arrivé.
— Vous le voulez? Ht Gervaise après un silence.
— Oui, dit résolument Pauline,!» charge de revanche, si nous sommes une seconde fois belics-sœurs.
— Perdue! perdue! murmura Jean d'une voix sourde en s'élançant dans le jardin pour cacher les larmes qui l'étoufTaienl.
Or, pendant que Gervaise racontait dans le salon riiisloire galanîe de ses amours avec le vicomie, Jean Revel surprenait involontairement le marché infâme que de Brannes passait avec son ami Lachesnay.
Marché que nos lecteurs connaissent déjà, et dont le vicomte venait d'arrêter les dernières conditions.
De Brannes cl son ami rentraient par la salle à manger an moment même oii, debout sur le seuil de la porte du jardin, apparaissait Jean Hevel pâle et défait, les lèvres conlraclées par un sourire de dégoût et de pitié.
Gervaise venait d'achever ie récil de ses aventure lorsque Jean s'avança lentement vers le cercle formé par les femmes, et au milieu duquel de Brannes et Lacbesnay venaient de prendre place.
— Vous oubliez un chapitre, dil-il d'une voix ferme et éclatanle.
— Lequel? demanda Gervaise.
— Celui où un misérable sans cœur et sans âme trafique de l'amour de sa maîlresse et la vend comme une marchandise à un drôle sans pudeur.
A ces mots qui le souffletaient en plein visage, de Brannes se leva pâle de fureur et regardant son adversaire avec une fixité elTrayanle.
— Et vous connaissez cet homme? dit-il avec calme.
— J'ai celle honte, dit ïlevel.
— Ayez donc au moins le courage de le nommer, qu'il puisse vous tuer sans remords.
— Oh! fli Revel en riant, vous êtes bien pressé, vicomte. Si je ne gardais pas ce nom pour la fin de mon histoire, ces dames n'y prendraient aucun intérêt; ne me présenliez-vous pas tout à l'heure comme un baladin des plus amusants? Laissez-moi donc jouer mon personnage.
— Ah! par pitié! taisez-vous, murmura Pauline en s'altacliant à de Brannes comme pour le proléger.
— Cela va mal tourner, dit Gervaise à l'oreille de sa voisine.
— Monsieur, votre conduite est celle d'un rusire, (îl
Lachesnay en sorlaiil du cercle el en venant se placer en face de Jean, el je vous défends d'ajouter un seul mot.
— Bahl dit Revel, esl-ce -que |)ar hasard M. de Brannes vous aurait donné la maison par-dessus le marché, pour commander ici ?
Le boursier recula de quatre pas, atterré par celte réponse.
— Alors, c'est à moi de vous chasser! s'écria de Brannes en iiidiquanl la porte à Revel. Vous êtes ivre, ou vous êtes fou, sortez!
— Oh ! pas avant de vous avoir fait connaître! s'écria Jean. Vous me tuerez demain, soit, mais je vous aurai déshonoré ce soir.
Allons! ne faites donc pas tant de façons; vous êtes ici en famille, vicomte, el ces dames seront indulgentes.
Berlhe el Armande se serrèrent l'une conlre l'autre avec un effroi véritable.
Quant à Gervaise, elle regardait le jeune homme avec une sorte d'admiration.
— Voyons, dit Lachesnay en faisant un mouvement pour se rapi)rocher de la porte.
— Ah! dit Jean, je ne vous engage pas 5 essayer de la force brutale.
— Que feriez-vous donc?
— Je n'attendrais pas à demain pour vou"; tuer, dit R(îvel d'une voix sourde.
— Oui, Cl le vicomte, à coups de poing, n'est-ce pas?
comme vous avez tué le marquis d'Argis à Bruxelles. Il paraît décidément que c'est votre genre.
— Vous aimiez cet homme, reprit Jean en s'adressanl à Pauline, et dans voire confiance Insensée vous compilez sur sa loyauté, sur son honneur! Eh bien, vous néllez pour lui que la dernière des courtisanes; et comme ces eues sans nom qui rampent dans la fange de la société, il spéculait déjà sur votre beauté pour s'en faire un marchepied de fortune.
Un cri déchirant s'élança des lèvres de la malheureuse femme qui se laissa retomber sur le divan.
— Démentez-moi donc si vous l'osez, continua Jean en s'adressanl au vicomte.
— Oh! je vous tuerai! hurla de Brannes avec rage.
— Ah! oui, vous êtes brave l'épée à la main, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui vous ai vu trembler et pâlir devant un homme, moi que vous avez abandonné lâchement quand un valet accourait pour me défendre... je vous dis que vous êtes un lâche!... Tenez, voyez comme la peur décompose son visage et comme ses mains tremblent...
Et Jean, bondissant jusqu'aux panoplies suspendues contre la muraille, décrocha deux épées de combat et en jeta une aux pieds du vicomte.
— Enfin! s'écria de Brannes en repoussant Pauline et en sejelant sur l'arme.
Les deux adversaires mirent habit bas.
— Mais c'est de la fo!ie ! s'écria Lacliesnay en cherchant à s'emparer de l'épce du vicomte, ce due! est impossible ici.
— Place, fais-moi place, dit le vicomte avec rage; c'est devant vous tous qu'il m':» insulté, c'est devant tous qu'il faut que je me venge. Vous êtes témoins que je n'ai agi que dans le cas de légitime défense.
— Allons, dit Jean, votre moyen n'est guère ingénieux, nous sommes les meilleurs amis du monde. C'est une simple leçon d'armes que vous allez me donner.
Un des fleurets se sera démoucheté dans la chaleur de l'assaut, voilà tout.
La justice ne se donnera même pas la peine de faire une enquête... les maladresses ne l'intéressent point.
— Soit, dit le vicomte en tombant en garde.
— Arrêtez! par pitié! par grâce! s'écria Pauline d'une voix déchirante.
Lachesnay prit les deux mains de la jeune femme, pendant que Berthe et Armande s'élançaient vers la porte du jardin.
Gervaise seule resta calme et alla s'asseoir à l'autre bout du salon.
— Courage! dit-elle en passant auprès de Rcvel. Les deux adversaires lombèrent en garde à trois pas
de distance.
Le vicomte ét:iit un des meilleurs élèves de Raymondi, et sa légèreté était citée ù la salle d'armes.
Rêve! n'avait pour lui qu'une vigueur de poignet suriiumainc.
A la troisième passe, de Brannes fît une felnle de coup droit pour se fendre sur son adversaire et lui porter un coup de seconde.
Mais Jean para la boite avec une telle force, que l'arme du vicomte, chassée par le fort de i'épée de son ennemi, bondit sur le tapis.
De Brannes poussa un cri de rage el écarta de sa main gauche I'épée de Jean qui venait de lui effleurer la poitrine.
Sur le terrain et en présence de témoins sérieux, cette violai ion des règles du duel eût été flétrie comme elle !e méritait.
— Vous voyez bien que vous êtes un lâche! s'écria Jean en arrachant I'épée des mains du misérable. Allons, ramassez votre épée et continuons.
— Ma jiauvre petite Jeanne! ma pauvre petite fille! dit Pauline en tombant à genoux el en cachant son visage dans ses deux mains.
A ce cri si touchant de la malheureuse femme, Revel chancela comme s'il venait d'être frappé au cœur.
— îVon, dit-il entre ses dents, je ne le tuerai pas.
— Mais finis-en donc avec lui! cria Lachesnay avec emportement.
De Brannes s'élança sur son adversaire qui s'était remis en garde.
Les deux épées s'enlacèrent encore el le crépilemenl de l'acier contre l'acier se fil entendre de nouveau.
— Touché! s'écria de Brannes en déiachanl un coupé qui alla frapper Jean en pleine poitrine.
Le coup avait été porté avec une telle violence que Revel alla trébucher contre la muraille.
— Casse-cou, dit Lachesnay avec un cynisme révoltant.
A la vue du sang qui s'échappait de la poitrine de Revel, les femmes poussèrent des cris d'eflVoi el se jetèrent sur le vicomte pour arrêter le combat pendant que Lachesnay fermait avec soin toutes les portes.
Pauline seule s'élança vers le blessé qui était resté debout contre la muraille, l'œil fixe el la main gauche crispée sur le cœur.
L'épée du vicomte lui avait traversé le poiguel droit et avait j)énétré de quelques lignes dans la poitriue.
— 0!) ! malheureuse! c'est moi qui ai tout fait! murmura Pauline avec désespoir; et déchirant son mouchoir, elle releva doucement le bras blessé de Jean, et commença à bander la plaie.
— Le coup était bon, dit Revel dont le visage prit subitement une expression de gaieté insultante ; mais il y a un Dieu pour les bravos gens...
Jean qui pleure ne pouvait pas tuer Jean qui rit. Vous m'excuserez, M. Lachesnay, si je ne fais pas dejiiain votre partie; je crains bien de ne pouvoir serrer la
poignée d'une épée avant un mois. Mais rassurez-vous, vous n'aurez rien perdu pour aUendre.
De Brannes s'ai)proclia de la cheminée et agita le cordon d'une sonnette.
— Georges, dit-il, faites avancer une voiture.
— Non, dit Gervaise en se levant, je mets mon coupé à la disposition de ce brave jeune homme. Celle voiture n'a jamais charrié que des filles comme moi ou des vicomtes comme... Le sang d'un homme de cœur la lavera de toutes ces souillures.
Cinq minutes après, Jean Revel qui venait de s'évanouir élait transporté dans le coupé de la pécheresse.
— Où faut-i! le conduire? demanda Gervaise en reprenant sou chapeau et son manlelet.
— Chez toi, au diable, dit Lachesnay.
-- Rue de Berlin, 19, fil de Brannes en s'asseyant en face de son ami, et en commençant une partie d'écarté.
— Non, murmura Pauline bas à l'oreiile de Gervaise, chez ma sœur, rue de Grcnelle-Saint-Germain, 128.
— Ah! très-bien, se dit la pécheresse en s'élançanl dans sa voiture, c'était l'amant de cœur : c'est égal, il y a au bagne de Toulon des canailles qui ont plus de générosité el de pudeur que ce de Brannes et ce Laciiesnay.
Henriette.
Pauline avait eu raison de compter sur l'inallérable dévouement de sa sœur.
Quand la pécheresse lui eut raconté en détail les événements de la soirée, la pauvre enfant sentit son cœur se briser dans sa poitrine, et sa douleur fut si vraie et si touclianle, que Gervaise elle-même en fut émue.
— Voyons, dit-cllc, ce n'est pas le moment de nous attendrir, commençons par nous occuper de ce pauvre diable.
— Oui, oui, dit Henriette, il faut le faire porter ici.
— Mon cocljer esl fort comme un hercule, il le montera dans ses bras.
— El Dioi je vais préparer un lit dans le salon, dit Marcelle en commençant à débarrasser les meubles.
— Que faudra-t-il ôire au concierge? demanda Gervaise, qui, du premier coup d œil, avait vu à qui elle avait affaire.
— Dites-lui que ce jeune homme est mon frère et qu'il s'est blessé en jouant avec un pistolet... Peu m'importe, du reste, l'opinion du monde; je passe déjà pour avoir un enfant.
— Bien, dit Gervaise en s'élançant dans l'escalier. Une heure après, Jean Revel était couché dans le iil
que Marcelle vjua.t de préparer pour lui, et Gervaise rentrait avec son médecin qu'elle était allée chercher en brûlant le pavé.
Le médecin sonda la plaie et posa le premier appareil.
La blessure que Jean avait reçue à la poitrine n'était, à vrai dire, qu'une siuiple égratignure; mais celle qui lui traversait le poignet départ en part présentait une certaine gravité.
L'homme de l'art répondait de la vie du malade, mais il désespérait de rendre le mouvement à la main droite.
Jean Revel pouvait rester estropié toute sa vie.
Ranimé par les soins du docteur, Jean ne tarda pas à reprendre connaissance pour retomber presque aussilol &iUS une somnolence et une prosîration complètes.
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Pendant le Irajel de la rue du Bac à la rue de Grenelle, il avait perdu une quantité énorme de sang.
— II est probable qu'il aura un peu de délire celle nuit, dil le docteur; ne vous effrayez pas, et faites-lui boire la potion que je vais vous envoyer.
— Ria voilure va vous ramener chez vous, docteur.
— Vous restez, Gervaise?
— Oui, dit-elle, si madame veut bien me permettre de veiller cette nuit auprès de notre malade.
— Merci, dit Henriette, j'accepte avec reconnaisance. Marcelle roula un fauteuil auprès du lit de Jean, et
réclama avec tant d'instance le soin de veiller le blessé, que les deux femmes durent lui céder.
Henriette fit passer Gervaise dans la chambre à coucher.
La petite Jeanne dormait dans son berceau.
— La jolie petite fille! dit Gervaise en se penchant sur le berceau pour la regarder en souriant.
— Oui, dil Henriette, c'est l'enfant de ma sœur.
— Ah ! dit-elle avec un soupir, elle est bien heureuse ! moi aussi j'ai eu un enfant, mais le bon Dieu me Ta repris.
— Pauvre femme! dit Henriette avec bonté.
— Allez, ne me plaignez pas! elle efil rougi de sa mère, ou elle se serait perdue un jour...
Et Gervaise ajouta d'une voix sourde :
— Elle est mieux là où elle est.
Henriette avança une causeuse auprès du feu et engagea Gervaise à se reposer.
— Soii, dit-elle en s'enroulanl dans un cliàle, mais je veillerai.
Henriette s'agenouilla devant le berceau de la petite Jeanne, et après être restée quelques minutes en prière, elle se jeta tout habillée sur son lit.
La tête de la courtisane retomba bientôt sur son épaule, et ses yeux, alourJis par la fatigue et le sommeil, se voilèrent peu à peu.
— Ah ! misérable nature, dil-elle en essayant en vain de lutter, tu n'as de force et de courage que pour la fatigue d'une nuit d'orgie, que pour le mal !
La nuit s'acheva sans accident.
Le lendemain, Gervaise partit au petit jour, en demandant la permission d'envoyer dans la journée savoir des nouvelles du blessé.
Lorsque le médecin revint pour lever l'appareil, Jean Revel avait repris toute sa connaissance. En apprenant par Marcelle chez qui on l'avait transporté, un éclair joyeux illumina son visage.
— Elle viendra! je la verrai encore, dit-il avec émolion.
Henriette s'ai)procha du malade.
— Oui, si vous êtes raisonnable et si vous vous laissez bien soigner.
A la vue d'Henriette, Jean seiUil que la force morale
qui l'avail soutenu jusqu'alors, l'abandonnait subilemenl; de grosses larmes coulèrent sur ses joues décolorées, el il resta plusieurs minutes avant de pouvoir parler. Marcelle se retira discrètement,
Henriette ignorait complètement la résolution désespérée de sa sœur; et lorsqu'elle apprit de la bouche même de Jean à quel degré d'avilissement elle était descendue, elle ne put trouver une seule parole pour la défendre.
Les sentiments d'honneur el de droiture reprenaient le dessus dans cette naiure si noble et si franche.
— Maintenant, dit-elle d'une voix altérée, elle est perdue pour vous comme pour moi. Dieu m'est témoin que j'ai fait tous les sacrifices, que j'ai eu tous les dévouements pour elle... Et Henriette raconta alors à Jean quelle existence eilc s'était imposée pour élever près d'elle l'enfant de Pauline et ce que sa considération personnelle avait à souffrir de celle position.
— Ahl dit Jean qui semblait dévorer toutes ses paroles, vous étiez le bon ange de la famille. Oui, vous avez raison, je dois oublier jusqu'à son nom, elle est morte pour moi à présent. Mais pourquoi m'a-t-elle fait transporter ici? Voilà ce que je ne puis mexpliquer.
— Fallait-il donc vous laisser mourir sans secours? dit Henriette avec bonté; vous n'avez ni parcnlSjUi amis pour veiller près de vous cl vous consoler; elle a bien fait de penser à moi pour remplir ce double devoir.
— Merci! murmura le blessé en nrrèlanlsur la jeune fille un rei5'ard reconnaissant.
— Î^Iaintenant, dit Henriette en se levant, il faut que je vous quitte pour aller donner mes leçons : Marcelle restera près de vous en mon absence.
— Vos leçons î dit Revel un peu surpris.
— Oui, dit Henriette en souriant; il faut bien que je gagne les mois de nourrice de ma petite nièce.
— Oli ! tenez, s'écria Jean avec élan! vous êtes un ange!...
Lorsque Henriette rentra quelques heures après, Marcelle lui remit une lettre et une carte.
La carte portail le nom de Gervaise.
La lettre était de sa sœur. Pauline lui annonçait qu'elle allait passer huit jours à Fontainebleau avec de Brannes.
Elle lui recommandait d'avoir bien soin de son enfant, et s'excusait enfin de ne pas aller savoir lIcs nouvelles du blessé.
Henriette froissa la lettre avec colère et la jeta au feu.
— C'est bien, dit-elle en se débarrassant de son chàle et de son chapeau. Et comme le berceau était vide :
— Où donc est la petite? continua-t-elleen s'adressant à Marcelle.
— Avec M. Jean, dit Marcelle en soulevant légèrement la portière du salon.
— iô8 —
Le blessé élail accoudé sur ses oreillers et porlail à ses lèvres la petite main de l'enfant , qui lui souriait comme à un ami.
Henriette contempla pendant quelques secondes ce riant tableau.
— Allons, Marcelle, cria Jean, ma petite amie va se fâcher; reprenez-la bien vite, avant qu'elle pleure.
Henriette entra vivement, et on enleva l'enfant dans ses bras.
— Vous me la rapporterez, n'est-ce pas? dit Jean en souriant. Elle est si gentille, et nous faisons si bon ménage...
C'est à regret que nous sommes forcé de passer raj)idemenl sur les événements (jui s'accomplirent pendant la longue convalescence de notre ami Jean.
Ce tableau d'intérieur, si naïf et si frais, eût été une véritable bonne fortune pour notre plume; mais il ne pouvait entrer dans le cadre que nous nous sommes imposé.
La reconnaissance acheva rapidement ce que l'amiiié et l'estime avaient commencé.
Jean Revel devina bientôt le secret d'Henriette.
Les soins empressés de la jeune fille, son dévouement sans bornes, la tristesse que lui inspirait la pensée d'une séparation prochaine, rien n'avait échappé au jeune homme.
Quand le souvenir de Pauline venait parfois lui serrer
le cœur, il regardait Heurielte, et la douce sérénité de ce visage angélique rendait le calme à sa raison.
Un autre lien rattachait encore ces deux êtres l'un à l'autre : c'était l'affection qu'ils portaient à Tenfant de Pauline.
La petite Jeanne était devenue l'inséparable compagne de Jean pendant les longues absences d'Henrielle, et sa tendresse pour elle était si démonstrative, si vraie, si communicaiive, que lorsqu'une souffrance passagère venait à arracher à l'enfanl des cris de douleur, Jean n'avait qu'à la prendre dans ses bras et à lui parler pour la calmer aussitôt.
Quinze jours s'étaient écoulés sans que Pauline eût donné de ses nouvelles, et Henriette commençait à concevoir de sérieuses inquiétudes, lorsque la jeune femme entra un malin chez sa sœur.
Henriette venaitde sortir pour faire quelques emplettes. Marcelle fit passer Pauline dans la chambre de sa sœur.
Pauline semblait avoir vieilli de dix années pendant ces quinze jours, et Marcelle fut effrayée de laltéraliondeson visage.
— Ma fille! montrez-moi ma fille, dit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil.
Marcelle posa doucement l'enfant sur ses genoux.
Pauline la serra avec égarement sur son sein, tout en la couvrant de baisers.
— uo —
— Voyons, parle-nioi donc, Marcelle, dis-moi qu'il est sauvé.
— Oui, dit Marcelle, el cela grâce à niadenioiselle Henrielte, car le médecin avait eu un moment de sérieuses inquiétudes... Mais il va tout à fait bien maintenant.
— Ali ! tant mieux, dit Pauline avec émotion. Voyons, Marcelle, tu as pour ce jeune homme un dévouement sans bornes.
— Oui. dit Marcelle, et c'est au nom de la reconnaissance que j'ai pour lui, que je vais vous parler, madame.
Je ne suis qu'une pauvre femme sans éducation, et je ne sais pas tourner de bulles phrases pour obtenir ce que j.' veux.
Mais c'est à genonx que je vous supplie, c'est au nom du bonheur de voire sœur que je vous implore, madame.
— Oh! je te comprends, va : il l'aime, n'est-ce pas? dit Pauline, dont le visage rayonnait d'une joie céleste.
— Oui, dit Marcelle; mais s'il vous voyait, il oublierait peut-être ses bonnes résolutions.
— Merci, mon Dieu! murmura Pauline, j'ai réussi.
— Hélas! non, il pense toujours à vous; pendant sou sommeil , votre nom s'échappe encore de ses lèvres...
— Mais que puis-je faire de plus, dit Pauline avec désespoir, si son amour est plus fort que son mépris?
— Parlez! parlez bien loin, dit Marcelle.
— Oui, tu as raison, reprit-elle après avoir réfléchi;
nous partirons ensemble, Marcelle, avec notre ange adoré.
— Aiï ? vous voulez reprendre la petite?
— Oui, dit Pauline, pour lui consacrer ma vie entière. Mais qu'as-lu donc à hésiter, ne suis-je pas sa mère?
— Oui, reprit doucement 3Iarcelle, vous êtes sa mère, c'est vrai... mais vous ne pourrez jamais lui donner un nom.
— Ah! murmura Pauline, tu es cruelle.
— Non, car c'est pour son bonheur à venir que je parle.
Allez, vous n'êtes pas la seule à aimer celte chère petite, et si vous aviez assez de courage et de volonté pour la laisser ici... elle aurait bientôt une famille et un nom.
— Ils radopteraienl? dit Pauline halelanic d'émotion.
— Oui, fit 3Iarcelle, je vous le jure, car cesl leur vœu le plus cher!
— Mais si loin que je sois, il y aura toujours un n)omcnl où je voudrai embrasser ma fille, où mon amour sera plus fort que ma raison.
— Non, reprit Marcelle, car ce jour-là vous songerez aux conséquences fatales de votre retour, et vous ne voudrez pas compromettre le repos de v(.tre sœur et l'avenir de votre enfant.
— C'est vrai! c'est vrai!... et j'étais insensée quand jo voulais enchaîner son exislonce à la mienne.
Je n'aurais jamais été qu'un embarras ou une honte pour loi, pauvre pelile, et je veux que lu sois heureuse et honorée un jour.
— Voyons, cainiez-vous , madame! fil Marcelle avec bonté; vous avez tout le lemps de prendre une résolution.
Pauline détacha de son cou une petite médaille d'argent el la passa à celui de son enfant.
— Cher ange! c'est l'image de la Vierge Marie; elle le portera bonheur, dit-elle en prenant entre ses mains la lèle de son enfant el en la couvrant de baisers.
Vous en aurez bien soin, n'est-ce pas, Marcelle? vous ne la quitterez jamais.
— Jamais.
— Merci, dit Pauline en serrant avec élan la main de la brave femme. Allez, vous serez contente de moi, Marcelle.
— Vous n'attendez pas votre sœur?
— Non! dit Pauline en souriant; vous lui renjeltrez ce pelit bouquet de violettes en lui disant que je reviendrai bientôt.
Laissez-moi l'embrasser encore une fois, dit-elle en se pcûchant sur le berceau.
Au revoir, Marcelle ! au revoir.
%jaiut-Oaou.
— Eb bien , vrai, dit le vicomle en se renversant dans un fauieui!, c'est une singulière fantaisie que lu as eue là, ma ciière Pauline.
Du reste, je ne te blâme pas; tu avais le désir de faire celle excursion à Sainl-Ouen : du moment où Gervaise, Bcrlbe et Armande sont de la parlie, vous serez en force pour vous défendre... Et d'ailleurs, c'est aujourd'hui mercredi, lîle sera aussi déserte que celle de Robinson.
— Berihe m'a parlé si souvent du plaisir qu'elle pre-
nail à se promener sur i'eau dans le canol de son amanl, que j'ai voulu essayer une fols d'un exercice nouveau pour moi. Armande el elle sont du reste très habiles à manœuvrer une embarcation.
— Oh! je sais, fit de Brannes en rianl, la réputation de Berthe comme canotière est des mieux établies. Et comment allez-vous à Saint-Ouen?
— Dans la voilure de Gervaise qui doit venir me prendre à miiii, continua Pauline en achevant de se coiffer.
— Eh bien ! il ffuidra les ramener dîner ici. Je donnerai des ordres pour cela.
— Merci de celle attention, dit-elle.
— A propos, t'ai-je raconté ce qui était arrivé à ce pauvre Lachesnay ?
— Non, mais je le devine.
— Quoi, que devines-lu ?
— 11 se sera sauvé en emporlant l'argcnl Je ses clients.
— Juste, dit le vicomte, il a filé samedi soir par le Irain ex|)ress de Londres avec quatre cent mille francs.
- Madame Gervaise fait demander si madame est prête, dit Georges en frappant à la porte de la chambre.
— Dites que je descends.
— Surtout, sois prudente, dit le vicomte en lui serrant la main.
— Oii ! dit Pauline avec un sourire forcé, les acci-
dents n'arrivent qu'à ceux qui y meîlenl de la bonne volonté,
— A ce soir.
— A ce soir, répéta Pauline en laissant retomber derrière elle la portière de soie.
Une heure après, le coupé de Gervaise s'arrêtait devant le bac de Sainl-Ouen, et les quatre femmes sautaient dans ie bateau da passeur.
-— Ah ! voilà le canot de Gustave, dit Berlhe en désignant une petite yole galipotée qui se balançait sous les saules de l'ile.
Vous m'attendrez sur la berge pendant qu'Armande m'aidera à parer 1 embarcation.
Gervaise sauta la première dans l'île et tendit la main à Pauline pour l'aider à descendre du bateau.
— Ah! cest vous, mère Catherine, dit Berthe en voyant s'approcher une paysanne qui portail un enfant dans ses bras.
— Vous è[Qs donc par ici aujourd'iiui ! mademoiselle Berlhe.
— Oui, nous venons faire un tour en canot.
— 3ion homme va vous porter les avirons et la barre.
— C'est cela, dit Armande, et nous laisserons chez vous nos chapeaux et nos châles, qui nous généraient pour nager.
— entrons, continua Berlhe, en montanl les quelques
— ÏAQ —
marches de terre battue qui formaient comme une sorte de perron devant la maisonnelle de Catherine.
Les femmes commencèrent à se débarrasser de leurs manlelels et de leurs bijoux, que la paysanne enferma dans une grande armoire de chêne,
— Regarde-moi un peu cette grosse mère-là, fit Berthe en enlevant dans ses bras Tcnfanl de Catherine, et dis-moi si ta fille est taillée en force comme cela?
Une pâleur livide descendit comme un linceul sur le visage de Pauline.
— Non, dit-elle en s'efforçant de sourire, ma petite Jeanne ne pourrait soutenir la comparaison.
Pierre, lo mari de Catherine, entra en ce moment.
— La yole est parée, dit- il en secouant les cendres de sa pipe, et je l'ai remorquée contre le bac ; comme cela, vous pourrez vous embarquer sans vous salir.
— L'eau est joliment forte, reprit Berthe en entrant dans la yo!C; que Pierre maintenait contre le bac.
— Oh! vous aurez un rude courant à la pointe de l'île, ajouta Pierre, et il vous faudra souquer ferme pour doubler les pêcheries.
— Voyons, reprit Berthe: toi, Gervaise, lu vas le coucher à l'avant; Pauline se mettra à la barre, et Arniande et moi nous tiendrons les avirons.
— Mais, dit Pauline, je ne saurai i)as vous diriger, moi.
— Bah! assieds-loi bien au milieu de ton banc, fais
passer sous tes bras les lireveilles de la barre, et lire à droite ou à gauche, selon que je te le dirai. C'est simple comftie bonjour, et dans un quart d'heure tu nous piloteras admirablement.
Les quatre femmes s'assirent dans la yole aux places désignées par Berthe.
— Allons-y, dit Berthe en posant son aviron sur le premier système de bâbord.
— Bonne promenade! cria Pierre en poussant lembarcation au large.
— Appuie ferme à droite, dit Berthe à Pauline. L'embarcation vira contre le courant.
Berthe et Armande se courbèrenl sur leurs avirons, et la yole fila à vingt pieds du bord.
— Où allons-nous? demanda Gervaise.
— Nous allons faire le tour de i'ile en commençant par le plus rude.
— Comme l'eau est glacée! continua Gervaise en Irempant le bout de ses jolis doigts roses dans le fleuve.
Un tressaillement nerveux glissa sur les membres de Pauline.
— Tu as froid? lui dil Gervaise qui la regardait en ce moment.
— \on, dit-elle, mais cette eau court si vite autour de nous que cela m'éblouit.
— C'est égal, ce serait une mauvaise affaire que de tomber à l'eau aujourd'hui.
— MB —
— Allenlion, dit Berthe en lournanl la lête, nous approchons des pêcheries.
— Ah çà, mais, dit Gervaise avec une pointe d'inquiétude, il y a donc du danger.
— Oui, si on allait crever son bateau sur les piquels... Il y a là un tourbillon qui passe sous l'ile, à ce qu'on dit : toujours est-il qu"il se noie là tous les ans quatre ou cinq nageurs maladroits.
— Merci, allons d'un autre côté! cria Gervaise.
— Non! dit Pauline avec une exaltation singulière, il faut voir cela... Berthe me dira ce qu'il faut faire, et je vous réponds de tout.
Berthe et Armande précipitèrent leur temps de nage, et en quelques secondes la yole eut doublé la pointe de
nie.
— Tiens, voilà les pêcheries, dit Armande eu désignant à Gervaise une trentaine de longues perches plantées comme une haie, à l'entrée du petit bras du fleuve.
Pauline jeta un regard avide vers l'endroit que désignait Armande.
Le courant formait un remous blanchâtre qui se détachait sur la teinte verte du fleuve, et l'on entendait très-distinctement le clapotement de l'eau contre les perches.
— Ap|)uie doucement à gauche, cria Berthe en s'adrcssanl ù Pauline, il faut que nous passions entre l'ilot et le tourbillon.
Pauline lira de toule sa force sur la tireveUle gauche, la yole décrivit un demi-cercle et piqua droit sur les perches.
— Mais nous allons en plein sur le danger! cria Gervaise en pâlissant.
D'un seul coup d'aviron , Berthe (il virer la yole qui, entraînée par le courant, rasa l'angle de la pêcherie.
— Mais fais donc attention , Pauline! dil-elle avec colère.
— La barre ne gouverne plus, fit Pauline en se penchant en dehors du canot, comme pour chercher à voir quel obstacle entravait le jeu du gouvernail.
— Prends garde! cria Berthe avec effroi.
— Seigneur, mon Dieu ! ayez pitié de moi, murmura la malheureuse jeune femme en lûchant le plal-burd.
Un cri déchirant s'élança de toutes les poitrines. Pauline venait de disparaître dans le fleuve.
— Oh ! je la sauverai ! cria Berthe en se levant et en déchirant sa robe avec ses ongles.
— Berlhe! Berthe! s'écrièrent les deux femmes en l'enlaçant de leurs bras.
La légère embarcation se coucha sur le flanc et une lame d'eau passa par-dessus le bord.
Gervaise se laissa retomber sur le plancher en poussant un cri de terreur.
Le corps de Pauline reparut à \ingl brasses, roulé par le courant.
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— Que Dieu me protège 1 murmura Berlhe en montant sur son banc et en s'élançanl dans le fleuve.
— Courage ! Berlhe ! courage ! lui cria Armande en la voyant nager avec une vigueur surhumaine.
La yole entraînée par le courant s'était arrêtée entre les racines d'un saule.
Berlhe n'était plus qu'à trois brasses de la malheureuse que ses vêtements soutenaient sur l'eau, lorsqu'elle disparut de nouveau.
— Je l'aurai, je l'aurai, murmura Berlhe en plongeant après elle.
Une minute, un siècle d'angoisse, s'écoula avant que rien reparût à la surface du fleuve.
L'eau bouillonna enfin à quelques pieds du canot, et la lèle de Berthe remonta lentement.
— A moi ! Armande, à moi! dit-elle d'une voix étranglée.
Armande lui tendit un aviron et l'attira doucement à ttrre.
Elle fil quelques pas en chancelant et tomba épuisée sur l'herbe.
Ses mains étaient déchirées et sanglantes. Un cercle bleuâtre marbrait son cou.
— Dieu m'est témoin que j'ai tout fait pour la sauver, dit-elle d'une voix saccadée; mais elle voulait mourir, el mon dévouement me serait devenu fatal.
IIPILOGIE.
Six mois se sonl écoulés depuis la morl de Pauline.
On entrait alors dans les premiers jours d'octobre.
La foule des promeneurs se croisait en tous sens dans les contre-allées des Champs-Elysées.
Sur la chaussée, de brillants équipages et des cavaliers élégants remontaient au pas vers la barrit'^re de l'Étoile pour redescendre au grand trot vers Paris.
Parmi tous ces attelages aristocratiques, un surtout somblail attirer Tallention des connaisseurs...
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C'était un break de couleur sombre^ traîné par deux superbes chevaux anglais harnachés à la russe.
Un grand jeune homme pâle, habillé avec une élégance prétentieuse, conduisait ce magnlGque attelage avec Ja roideur et le flegme d'un cocher anglais.
A sa gauche et sur le même siège, une jeune femme enveloppée dans un manteau de velours bleu, garni de martre zibeline, et le visage encadré dans un adorable petit chapeau de feutre blanc, laissait tomber sur la foule un regard dédaigneux et protecteur.
Le jeune homme était le vicomte de Brannes, qui venait d'hériter de son oncle Antoine.
La femme n'était autre que la comédienne ^Elia.
Que nos lecteurs veuillent bien se souvenir des adieux de la juive à Jean Revel , et ils comprendront quelle mission elle sélaii imposée.
Le soir même où elle soupait pour la première fois avec son nouvel amanl, le peintre recevait sous pli ces quatre lignes :
tt Ce qu'un iiomnie ne fait pas avec une épée, une » femme l'accomplit avec son esprit et sa beauté. « Jean, souviens-toi. »
Or, si vous êtes curieux de savoir comment JE\\î\ procéda à l'égard du vicomte de Brannes, vous retrouverez, dans noire roman des Diables lioscs, ces deux personnages ainsi que mesdcmoisellci Gervaise, Bcrihc et Armande. '
Après la morl du marquis Emmanuel et une chule honleuse à l'hippodrome de Bernaert, Olivia finit par s'engager comme première écuyère dans une troupe de bateleurs nomades.
Ses amours avec le jocrisse de la troupe ne seront pas, je vous assure, la partie la moins intéressante de notre prochain livre.
Eu ajoutant à cette nomenclature le chien Almanzor, nous aurons clos la liste des gens de revue.
Si nous avons gardé pour la fin les deux personnages sympathiques de noire livre, c'est qu'après des détails souvent trop crus, mais vrais, et des scènes d'un réalisme désespérant, nous avons voulu que la toile tombât sur un tableau gracieux el consolant.
Le jour même où le vicomte paradait aux Champs- Elysées, les cloches de l'Abbaye-aux-Bois sonnaient pour le mariage de Jean Revel et d'Henriette Dargis.
Lorsque la mariée entra à l'église, les commères du quartier remarquèrent avec un étonneraenl indescriptible qu'au milieu du bouquet de fleurs d'oranger qu'elle portait à sa ceinture, se trouvaient quelques violettes desséchées.
Après la célébration du mariage el au moment où les mariés traversaient la sacristie, le digne curé qui avait célébré l'office divin s'approcha de Jean Revel.
— Je vous recommande mes enfants pauvres, dit-il en souriant. J'ai de petits orphelins qui ont grand besoin qu'on les prenne en pitié.
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Jean glissa un billelde cinq cents francs dans la main de sa femme.
— Pour les enfants pauvres, lui dit-il, qu'ils bénissent voire nom.
Sur un signe, Marcelle s'avança avec la petite Jeanne. Revel prit l'enfant entre ses bras.
— Maintenant, monsieur le curé, voici une bonne petite fille qui s'inscrit pour vingt-cinq louis, qu'elle prendra sur ses économies, pour vos petits orphelins.
— Ah! merci ! merci, dit le vénérable pasteur en ouvrant un registre, donnez-moi les noms de ce cher ange.
— Jeanne-Henriette Revel ! dit Jean en souriant.