‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 28 sur 32 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Paris a, qaelqaefdis encore, nn printemps pour les cœurs et les tètes de la jeunesse; pour ses chaussures, jamais I... A peine le ciel daigne-t-ii cesser de fondre en eau, que Fédilité parisienne se hâte d'arroser. Si Ton ne nous fait pas le beau temps, on nous fait quelque chose comme la pluie : la pluie nous fait la boue; une boue qui se renou- Telle et se multiplie incessamment sur le macadam de nos Yoies principales, et y prospère à perpétuité.

A ce point de vue, il est permis d'appeler nos Champs- Elysées Teufer des Piétons !

Or, il y avait une fois au débouché de la grande avenue, aux pieds des célèbres chevaux de Marly, un personnage qui voulait enfourcher sa monture, et qui, en raison des soubresauts de Tanimal rebelle, le tenait par le frein, en

2 LBt SECRETS DU HASARD.

même attitude absolument qae les esclaves aux prises arec les cçurs^ers fougueux représentés dans ces groupes sptendides... L'homme était beaucoup moins beau, mais besreusement, beaucoup plus vêtu Le quadrupède, avec des formes plus effilées, ne s'éloignait pas trop de la perfectiou des chenaux de marbre.

Je connaissais un peu le maître du cheval, et je le saluais chapeau en main, car il avait deux fois mon ftge, et je loi devais quelque déférence comme ayant occupé dans le monde une assez haute situation. En même temps, je m'approchais, pour admirer plus à l'aise et de plus près le bucéphale récalcitrant; et surtout, afin de mem ettre à distance des mille voitures qui passaient en tous sens et fesaient voler des gerbes de fange liquide.

Mais je ne prenais pas suffisamment garde aux écarts de cette bête charmante qui, une fois en veine de se cabrer, ne tenait aucun compte de ses admirateurs, et envoyait à tout hazard, ses ruades désordonnées.

Imprudent que j'étais !

Souvent la peur d'un mal nous jette dans un pire !

A gauche , un des fers lancés au vent menaça mon habit. D'un mouvement rapide «t machinal, je portai mon chapeau devant moi en guise de bouclier. Le couvre-chef fut atteint : il eût été sans aucun doute enfoncé : heureusement, c'était la mode alors des gibus... Il céda et en fut quitte pour quelques déchirures.

A droite, l'autre fer glissa contre le revers de ma manche, et la tête des clous érailla de minces trouéees blanches la trame noire de l'habit.

Or, je me trouvais ce jour-là en tournée de grandes vi-

LES SECRETS W SiSÀRD. S

sites, et me rendais cbez noe dame propriétaire d'im des plus somptueux hôtels du faubourg Saiut^HouQré.

Dans le premier mouyemeut d'impatience qui m'échappa; (mouYement bien naturels mais trop vif peut-être), je me récriai par un, saprebleul fort accentué, qui appela yers moi l'attention du maître de ce rétif viimal, dont il s'était jusqu'alors exclusivement occupé.

En voyant l'état de mon chapeau qu'il croyait meurtri de la plus irrémédiable façon, il vint à moi, et son air ne témoignait pas moins de contrition que d'embarras. Pour le tirer de peine, je n'eui» qu'4 faire jouer le ressort du gibus, qui se redressa tout d'un trait, visiblement sauvé du plus majeur i»*éjudice.

Ainsi, non*seulement j'allai au devant de ses eiouses; mais, à l'aspect de sa fi^u?Q surprise, je partis d'ua rire spontané, que partagea aussitôt le cavalier. Il s'approcha de moi tout k fait, et après m'avoir uu instant examiné, il me serra la main.

C'était un ex-eoaunandant de la markie royale, que j'avais deux ou trois fois rencontré dans un salon du faubourg Saint-^Germain.

-^ C(W^age, dii-il : î'tmê qu'on sache prendre gaie««fil les petites misères de la vie.

<*- £h I llonsienrI.«. Quand ^les vous en ont épargné de grandes ! Savais en peur d'un solide covp de pied. Et mon chapeau, je l'avoue, à très-bien mérité de moi I...

*<-* A la bonne heure... Je suis désespéré, néanmoins !...

— * Ne le soyez pas ! Ce mince accident fait asses mon compte^.. Je 4oifi, ici pip«;he, une visite, depuis ^atorze mois...

— Et Yoas TOUS exécutiez à regret?

— Oui... Je me demandais sll n*y aurait pas moyen de retarder encore jusqu'au retour de la campagne.

— Jusqu'au retour! En effet, le printemps s'annonee tellement beau qu'on peut être déjà parti.

— C'est vraisemblable... Pourtant j'avais quelques doutes... Je me serais fait des reproches... Mon état actuel, Monsieur, tranche pour moi l'incertitude, répliquai-je en reportant les blessures de mon gibus à celles de ma manche un calme regard ; et jetant, sur ma personne, à la suite du regard, un paletot de caoutchouc, qui, jusqu'alors demeurait superflu et reployé sous mon bras.

Ainsi redevenu présentable, du moins pour la promenade, js fis an salut au commandant; et je me mêlais à la fonle ascendante d'une des contre-allées, quand je l'entendis me rappeler vivement.

Ramené vers moi par mon heureuse manière de prendre le petit malheur dont j'étais victime , inquiet d'ailleurs des dispositions turbulentes de sa monture, l'ancien marin (et ceci est fort dans les habitudes marines) : qui ne tenait à l'équitatiou que comme moyen d'hygiène et pour se donner quelque embonpoint, se déterminait à monter pédestrement les Champs-Elysées. Il avait commandé à son domestique de rester sur la place, maintenant en bride et promenant pas à pas le fougueux animal ; et il m'offrit sa compagnie, à moins qu'il ne me plût de rester seul et silencieux :

Car il ne voulait pas attenter à ma liberté individuelle, sous prétexte qu'il était la caus* indirecte et involontaire de ce qui venait de m'arrêter dans l'exécution de mes plans.

Je me défendis courtoisement de ces soins extrAmes de politesse. Quant à sa compagnie, je Tacceptai avec plaisir, et noQS marchâmes quelque peu, d*abord côte à côte. Ce fat le temps de nous remettre mutuellement en mémoire les souvenirs qui établissaient entre nous un lien, et de nous rappeler tour à tour nos deux noms ; ensuite, il usa de cette familiarité bienveillante qui sied toujours à un vieillard, à un homme distingué; et, s'appuyant sur mon bras:

— J'ai beaucoup vécu, beaucoup voyagé, beaucoup vu, me dit-il d*une voix tant soit peu solennelle ; j*ai appris, soit par mon expérience, soit par celle des autres, quMl est assez ordinaire que, d'un minime accident, résultent des circonstances graves en bien ou en mal, et souvent déci* sives dans la vie. J'en pourrais citer mille exemples. Je sais un peu conteur, à la manière des gens de mon ftge, Monsieur. Voudriez-vous me permettre de vous faire, en cheminant, le récit d'une aventure que la circonstance présente me rappelle entre toutes les autres?

— Ce sera pour moi ua honneur, et un bénéfice réel, Monsieur. Je ne redoute rien comme la promenade solitaire...

— Oh! prenez garde... Si vous en écoutez bien une, vous êtes fort exposé à toutes les autres : dix, vingt, trente! que sais- je?

— Volontiers, commandant, volontiers.

Comme le lecteur pourrait se sentir plus ému de la menace du marin beau diseur, et ne trouver qu'un médiocre plaisir à ses narrations réitérées , nous aurons soin d'abréger. D'autant plus que le conteur qui a la prétention

t LES SËCbCtS DU HASAUD.

de bien eonterest, de sa nature, complaisamment diflbs...

Et pais, ce n'est pas tout. Lors(iâe notre homme eat narré tout à son aise en montant et en descendant les Champs-Elysées, avant que, sa première historiette ne fiït complètement achevée , quoique nous eussions parcoora encore, suivis par son groom et sa monture, depuis la place de la Concorde Jusqu'à la Madeleine, voici quel incident se présenta :

Nous arrivions à la porte de ThAtel, boulevard des Capucines. Il fut soudainement arrêté au début de la phrase i effet qu'il aiguisait pour le finale : un tout petit homme vieux, blême, aux sourcils froncés, à la voix saccadée pour cause d*asthme, de mauvaise humeur, et autre cause que vousal lez deviner, se précipita à sa rencontre, et, le saisissant aux basques de sa redingote, il lui dii avec une vivacité singulière :

— Ah! te voi... voi... voilà enfin... Je t'ai atten... tendu; et enatt... att... att.,.

— Tendant... Tu as déjeuné! bon 1 en ce cas, permets que...

— Déjeuné... ou... ou à peu près. Des œufs br... brouillés, du ca*.. ca... fé.

— Si c'est tout ce que la gouvernante a pu trouver an logis...

— Un vrai re... re..» pas d'an.«. d'an..«d'ana.«. cocd... cor...

— Allons I pendant que tu vas finir toà mot, laisse-moi finir avec Monsieur un récit qui touche à son terme.

~ Ah I toujours des récits... repartit le bègue, avec un

LES SECRETS DU HiSARD. 7

redoublement de vâiémence, de balbutiemeats surtout, que le lecteur nous saura gré de lui épargner désormais ; toiijours des histoires, comme preuves à l'appui de tes idées fatalistes...

— Religieuses,* mon frère I

— N'importe... Sur le pouvoir des petites causes, et le Mnéiîce de se confier, moins à soi-même qu'au hazardl..

— Non ! à la providence ; car. .. rhomme s'agite et Dieu le mène !

-* Monsieur me permettra de lui faire entendre, après le pour, le contre... Moi aussi, j'ai mon répertoire d'anecdotes qui démontrent que la vraie sagesse réside dans la maxime : aide toi, le ciel faidera! Je ne tiens pas à raconter, parce que je... j'ai de l'asthme et, que je... je... Mais, cher frère, je t'enverrai cela sous peu... dès demain, et Monsieur jugerai

— Demain! soit... Ainsi, Monsieur, vous l'entendez: voilà mon frère qui vous engage (il n'a fait que me devancer), à prendre note de ce numéro, de cette porte cocbère, que je vous prie bien d*être assez bon pour ne pas

oublier.

— Assurément.

— Aujourd'hui, mon frère. .. je veux te faire redéjeuner, pour te rasseoir la bile et te calmer l'esprit; viens I viens...

Ici, politesses nouvelles. On se sépara. — Et puis, durant un mois, les anecdotes de pleuvoir ; d'un côté, verbales, écrites de l'autre. Cours de philosophie en partie double; procès instruit sur pièces et oralement, dont nous tâcherons d'être le fidèle greffier.

s LES SECRETS DU HASARD.

0 public, arbitre souverain I cour suprême, qui ne laisse pas même la porte ouverte au recours en grâce , vois, pèse, prononce! Et si tu trouves avoir gagné quelque chose en ce débat, daigne te condamner gracieusement aux frais !

l'ayaotàge d'être éclaboussé.

— Quand Yons êtes d'un déjeuner d'apparat, faites donc des économies de voiture I

A.lnsi s'apostrophait à roi-voix un jeune homme arrêté daas l'étroit renfoncement d'un trottoir anguleux et d'une porte cochère ouverte à double battant

La bouche de qui venaient de s'échapper ces philosophiques paroles, n'avait, pour les accompagner, qu'un sourire triste et doux : (chose étran^^e I) et non pas ces contractions de colère qu'on aurait pu en attendre, vu la désobligeante façon dont elle se trouvait alors encadrée ; car une quinzaine de mouches brunes s'éparpillaient à l'entour, depuis les narines jusqu'au menton.

De même, le patient ne sembla-t-il être que fort étran-

ger à cette exclamation que lançait vers loi nne TOix bnisque et enrouée, tombant des hanteurs d'un véhicule, stationnaire maintenant, à quatre mètres de distance :

— Eh ! pardien ! voilà le profit des bourgeois endimanchés qui aiment à garder dans leur poche ce qui devrait aller dans la nôtre I

Ce disant, le cocher ouvrait, au milieu d'une cour assez large et presque monumentale, un coupé élégant, mais d'une élégance vieillie... type ordinaire des équipages numérotés.

La repartie, au surplus, s'adressait à un monsieur décoré, voisin de la cinquantaine, qui, ayant loué la voiture, s'était fait un devoir de gourmander Tautomédon, cause trop peu repentante de l'accident.

Le monsieur mit pied à terre, laissant sans réponse la boutade du cocher. Que lui répondre en effet?

Qoe répondre? alors qu'il y avait au fond du coupé une jeune personne qui, soit parce que les ri^pliqnes narquoises sont, hélas I contagieuses dans leur malignité, soit en raison de la drôle de figure que lui présentait ce piéton moucheté de noir ainsi qu'une coquette de la Régence, ne pouvait qu'à peine dissimuler le rire peu charitable qui passait sur ses lèvres. Pourquoi répondre, enfin, lorsque la victime de l'accident y demeurait, conune on en pouvait juger, aussi indifférente qu'à un fait dont elle n'eût pas été atteinte !

Yoici en réalité ce qui occupait cependant et captivait l'esprit du jeune homme : tout à l'heure... Il était absorbé dans la contemplation de la jolie femme assise au fond de la voiture; beauté faite, disons-le sans essayer une description oiseuse, pour fixer les regards, la

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peDsée d*un homme de goût, les rêves d*an artiste même. Et de là son opinifttre soarire... Mais la boae froide qui vient de le frapper aa visage Ta ramené soadain, ei malgré lai, à nne contemplation bien différente qui l'absorbe à son tour. Il promène les yeux sur Tensemble de sa toilette, vraiment digue, à plus d'un égard, de i'épithète du cocher ; car nous sommes au matin d'un dimanche, jour de la Toussaint, et le pauvre piéton est orné de son plus neuf et plos bel ajustement... Or, maintsnant, avec ces apostrophes impures qui ne se sont pas arrêtées, ainsi qu'il l'observe lentement, à son col et à sca vi:;ag<9 ; pas mémo à sa cravate blanche ; pas même i son gilet de satid gris ; pas même à son habit de casi*uir noir ; gr: i^de est s:, perplexité de savoir quel parti prendre... Il est invité à un déjeuner en grande tenue... Ses gants jaunes, sa chemisette finement brodée, et jusqu'à ses bottes vernies, tout était arrivé an seuil de cette porte, d. as un Lvà parfait de netteté ; à présent, tout a souffert du plus au moins ; tout lui apparaît odieusement maculé, aspcvgé, constellé de taches brunes et tenaces dont l'étiquetce ne saurait, à aucun prix, s'accommoder... Et c'est ici, dans cet bôteldont il n'ose franchir le péristyle, que son amphylrion va l'attendre... Et midi sonne! midi, l'heure précise iiidiquée par l'invitation...

— Doit-il se faire excuser et disparaître? doit-il disparaître et ne rien faire dire, sauf à donner, uu premier jour, des explications ?

Comme il méditait, embarrassé, sur cette matière grave, le monsieur du coupé s'approcha ; et, avec le ton sincère du regret :

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— Monsieur, lui dit-il, j'aurais conscience si, vous ayant occasionné un désagrément, je n'essayais tout le possible afin de le ré[.arer. J'oserai donc...

— C'est vous, monsieur, qui. ..

— Qui me trouvais dans la voiture conduite par ce cocher dont l'inadvertence, la maladresse que je déplore, vous ont couvert de boue.

-— kh\ V3US étiez dans la voiture, reprit le jeune homme distrait... je ne vous avais point aperçu...

— Bref, monsieur, car j'ai peu d'instants, et je suis même eu retard, peut-être. . .

— Vous*veuez déjeuner ici, probablement Y

— Du tout... une affaire grave m'amëLe, ainsi que ma fille... Mais vous, monsieur, soyez assez bon pour entrer quelques minutes chez le concierge. Je l'ai prévenu. Il voas attend. Il est prêt à vous brosser, épuuger, sécher.

— Monsieur, si je voulais entrer chez le concierge, il me eonnatt parfaitement : je vous suis très-obligé et vous remercie...

— Vous refusez?... Eh bien! nous allons entrer» ooas, au secrétariat de la mairie... J'ai ce remise à Theure.Dites? vous plait-ii mieux que je vous fasse reconduire?

— Nulle part; mille grâces ! Je venais à la mairie pour. . Ici, la voix du concierge interrompit le dialogue en

criant :

— M. le maire est aux ordres de M. le député de Ville* neuve.

Nous ne dirons, quant à présent, sur le député de Villeneuve, que peu de chose. Il avait nom de Salvage. C'était le seul descendant d'une famille ancienne de Pro-

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yence, fort riche et passablement noble ; partant, des plus considérées : ajoutons, des plus enviées dans le pays.

Sa fille était, de tout point, la plus attrayante héritière qni fût à quinze lieues à la ronde ; mais, quoique âgée de près de vingt-six ans, elle se trouvait si heureuse avec son père, qui la gâtait comme un veuf gâte sa fille unique; elle désirait si peu de se marier, qu'au moment où nous la voyons descendre de voiture pour entrer chez M. le maire, elle retardait le pas sensiblement : car, après quatorze prétendants éliminés, il s'agissait de faire inscrire son nom sur les bans qui constateraient qu'enfin elle s'était résolue, ou résignée plutôt, à en agréer un quinzième.

Ces premiers détails énoncés, revenons au concierge et à M. Duchaume... Aussi bien, le concierge et sa femme l'appellent à Tenvi par son nom, porteurs l'un et l'autre des instruments qui doivent efiucer les maculations éparses sur sa personne.

Dachaume donc se vit incontinent brosser, frotter, savonner même en plus d'un endroit. Notamment il y eut certain pan d*habit qui, ayant été d'une part éclaboussé par les roaes, vint s'étaler en outre sur la borne souillée, contre laquelle le jeune homme se rangeait alerte, mince et prompt. Double malheur, dont il ne sortit, que mal réparé encore, quoique largement humecté et passé au fer avec soin!.. Mais au linge, mais aux gants, rien à faire.. ^ Décidément le concierge et son épouse, à l'unanimité, déclarèrent que Monsieur n'était pas remis en état de figurer à une table d'apparat, avec des gens comme il faut.

Eh l qui pouvait mieux, que ces dignes concierges, ap-

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précier le comme il faut des convives et le degré d*étiqaette du déjeuner! Personne.

Ils apprirent à l'invité que, tous les ans, à pareille époque, M. le maire et son premier adjoint consacraient une matinée à vérifier les registres de l'état civil. Le secrétaire commis à leur tenue^ employé fort ancien, petit vieillard plein de zële, de conscience et de ponctualité, mais qui ne manquait pas d'amour-propre, avait joui dans le monde d'une position fortunée jadis, et ne savait pas se défendre de s'en souvenir : aussi, comme pour chacune de ces vérifications de la Toussaint, ses deux supérieurs se trouvaient forcément attardés dans son bureau, et comme il leur paraissait mériter estime et condescendance, ils avaient insensiblement érigé en habitude de se laisser offrir par leur subordonné un déjeuner impromptu ^ dans la pièce la plus reculée des archives.

Cet impromptu, ainsi que cela se passe ordinairement, était bientôt devenu une chose préparée avec soin ; le prétendu morceau sous le pouce, un ambigu bien servi, que les autorités, pour leur satisfaction, tenaient à arroser des meilleurs vins de leur cave opulente : c'était de règle ; et de règle, aussi, une gratification suivait promptement.

Toutefois, auprès de l'honneur de traiter M. le maire et son adjoint, le reste n'était rien pour l'employé, quoiqu'il fût pauvre et passablement gourmet. Enfin, table, service, couvert, transport de vins, desserte générale étaient dévolus aux concierges, homme et femme, anciens domestiques de bonne maison.

De tous ces détails qu'ils lui fournirent, il apparat assez nettement pour Sylvain Buchaume que si l'employé, son

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compatriote et arrière-cousin, l'avait engagé à Tenir dé- ^ jeûner ici, à pareil jour, il avait des motifs particuliers, motifs que Sylvain était à même de suppléer* Aussi, quand, malgré tonte Tobligeance des concierges, il se releva, et put constater de visu, en présence de la glace, qu'il n'était pas encore pré sentable, ce fût avec un gémissement profond qu'il les remercia, et avec une tristesse poignante qu'il retourna sous la porte cocbëre et se mît à regarder silen* cieusement la chute des gouttières sur le pavé.

Vous, monsieur I vous qui êtes riche, vous prendrier nne voiture à l'heure, vous vous feriez transporter au ga« lop jusqu'à votre domicile, vous changeriez de tout et reviendriez vite, n'ayant guère usé que du quart d'heure de gr&ce ; et, quant au surplus, vous excusant à merveille par le récit de votre mésaventure, gatment racontée, comme une des plus petites misères de la vie... mais cela, pour Dachaume, c'était l'impossible !

Le moyen de changer de pied en cap, lorsqu'on n'est possesseur que d'un seul habit, d'une seule cravate fraîche, qu'on n'a pas d'autres bottes vernies, d'autres gants paille, d'autre chemise à plis fms I

Ducbaume était en proie à cette grande et incomparable misère qui résuite d'une pauvreté digne et courageuse, que l'on combat et dissimule opiniâtrement ; détresse d'autant plus affligeante pour lui, qu'il la partageait avec sa vieille mère infirme, et que tous ses efforts réussissaient à peine à la lui pallier.

Tout le jour il travaillait chez un notaire, afin de compléter ses études de droit par la pratique ; et souvent il avait recours à son cousin l'employé de la mairie, pour

qo'il tâchât de loi faire obtenir, chez loi, quelque besogne aâministratiTe : comptabilité, écritures, n'importe I pourvu qu'an prix de ses veilles il ajoutât quelques bénéfices aa salaire de la journée. Sans doute, une circonstance fayorable se produisait, et c'était pour le présenter avec plus de facilité aux autorités municipales, que son cousin l'avait invité. Aussi, jugez combien, à deux pas de cette table où il devrait prendre place, cette éclaboussure le rendait triste et malheureux!

Cette éclaboussure, il ne soupçonnait pas que, tout à l'heure, il n'aurait plus qu'à la bénir; et qu'elle renfermait, pour ainsi dire, en germe, ce qui donne lieu d'éclabousser autrui I

H. le député de Salvage et sa fille étaient avec H. le maire qui leur répétait, non sans une foule de compliments, que, nonobstant la circonstance du dimanche, jour où les bureaux sont généralement inaccessibles, on se mettrait à leurs ordres, et on recevrait leur déclaration. D'après la note déjà prise de sa main, voici quels en étaient les premiers mots : f II y a promesse de mariage entre GuiUemette Armande de Salvage, etc. »

Mai%, chose étrange I le fatur qui devait compléter ces lignes intéressantes ne paraissait point I...

La veille au soir, attendu chez les de Salvage pour faire sa cour, il n'était venu que fort tard, et s'était retiré presque au même instant. Aujourd'hui...

Afin de dissimuler leur 'dépit et leur impatience, le père et la fille prétendent qu'il avait parlé d'une autre heure, tout d'abord; et dans la crainte, disent- ils, d'empicher

ces messiears de continuer leur travail, ils font retraite soDS un vestibule intérieur.

Dans ce moment une grosse Tlllageoise, nourrice à Paris, entrait chez le concierge, portant un nouveau-né dont elle sMtait chargée de faire constater officiellement la venue en ce monde. Elle cherchait dans sa poche un billet plié, indiquant les noms des père et mëre de l'enfant. Elle u'avait bien retenu que celui à donner au marmot, dont elle. Tapostrophait déjà, pour mémoire, de sa voix la plus caressante : Augustin 1 Augustin !

En traversant la cour sous la conduite du concierge, qui mettait fort en doute que l'autorité se dérangeât pour s'occuper d'elle, la paysanne le pria de lire le billet. Le concierge ne trouvant pas ses lunettes, ce fut à Duchaume que Ton eut la pensée de recourir. Un autre billet, dûment clos et cacheté, sortit de la poche de la campagnarde, et celle-ci, dans la crainte d'un oubli... (car elle ne devait re^ mettre ce second pli qu'en sortant), jugea convenable de le donner tout de suite.

Dachaume, à sa grande surprise, aperçut alors ces mots sur l'adresse : « Pour M. de Salvage, à la mairie du onzième arrondissement. »

Et, rencontre bizarre, cette écriture ne lui semblait pas inconnue !

Il ne fit aucune observation à haute voix; mais peu après, voyant le député et sa fille qui, sous le vestibnle, paraissaient vivement contrariés, il crut à propos d'avertir M. de Salvage que le concierge avait dans les mains une lettre pour lui.

Quelques instants plus tard, le concierge appela, tour à

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tour, de la part de H. le maire, le député de VilleneaTe et Duchaame dans le secrétariat; Voici de quoi il s'agissait : GomBie il arrive trop souvent, des personnes ignorantes de la loi avaient envoyé faire une déclaration de naissance pv la première femme qai s'était trouvée sons leur main; celle qui présentait ici l'enflant n'était nullement capable^ ainsi qu'on dit au barreau, pour être témoin d'un acte officiel.

Cependant on voulait bien, car la déclaration était déjà tardive, régulariser la position à l'aide de témoignages étrangers. La grosse fille protestait comme si on lui fît l'injure de suspecter sa bonne foi. Dacbaume, qui atait subi trois examens et qui ne manquait ni de savoir en pro* cédure, ni d'éloquence naturelle, ne put s'empèeber de répondre par nue dissertation tellement lucide que la villageoise enfin passa condamnation sur ses incapacités,

L'acte se rédige, on en donne lecture : aucune mention du père d'Augustin, et la mère n'est intitulée que demoiselle.

Seconde protestation de la paysanne ; seconde alimentation de Ducbaume, ayant pour objet de lui faire entendre que l'enfant est illégitime, que la recbercbe de la paternité est interdite, et qu'il faut se borner, en conséquence, à la mention vague de père inconnu.

— Inconnu ! s'écrie-t-elle ; c'est M. de Roquepivent qui est le père, vous Jis-je!... Et Madame ne tient pas à ce que son nom à elle, mais celui de Monsieur paraisse dans la chose !

Le maire l'interrompit, et la congédia d'an geste plein d'autorité. Elle hésitait encore : Ducbaume lui ferma la bouche; et, de sa voix la plus persuasive, il la conjura de sortir.

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Aognste de Roquepirent était une de ces dem^connaissances comme on en fait dans les études, entre clercs obli« géants et clients faciles. €eliit-*ci avait parlé à son notaire, il y a peu, d'ane liquidation à établir pour régler ses affaires, en vue d'un mariage prochain. Duchaume avait re* conna, pour ainsi dire rétrospectivement, son écriture sur le billet rendu par le concierge à M. le député de Villeneuve, k là mairie du onzième. Quant à M. de Salvage, entendant œs noms : Auguste de Roquepivent, on l'avait TU bondir, frémir, pftlir instantanément.

Sylvain alors pensa deviner une catastrophe dans le mftriage dont il y avait promesse entre mademoiselle Guillemette Armande de Salvage et. .

Sylvain ne se trompait pas.

Le député de Villeneuve quitta comme un trait le secrétariat , et dans le vestibule, aussitôt, lui et sa fille oovk* mencèrent à lire et à relire le billet de Roquepivent. Il y déclarait, avec la loyauté d*un homme d'honneur, que la nécessité d'une réparation morale et urgente le forçait impérieusement à abandonner tout projet de mariage, etc.... Regrets... civilités.

Regrets que mademoiselle Armand fustigea d'une multitude de sarcasmes amers! Civilités que son père in>* digne traita de dérision éhonlée! En ce moment, Duchaume qu'avaient essayé de retenir le maire, l'adjoint et son cou-» sin surtout, mais qui avait insisté pour retourner près de sa tnère qu'il disait très-malade et absolument seule, Duchaume, à l'exemple du député, voulut sortir, et il se disposait à ne faire au couple mécontent qu'un salut rapide, en passant devant lui.

M. de Salvage parât frappé, à son aspect, d'une idée subite et féconde.

Il le pria très-courloisement d'être assez bon pour attendre une minute en compagnie de sa fille , et lui-mémei il rentra pour quelques explications dans l'intérieur des bureaux.

Les deux jeunes gens restèrent un moment en présence, sans parler. Les yeux de Sylvain, toutefois, n'étaient pas aussi muets à l'endroit du joli profil de mademoiselle de Salvage, qui baissait la tête consciencieusement ; ni trop ni trop peu !... Elle semblait examiner l'effet sur le pavé du vent qui commençait à sécber la boue. Nous ne voulons pas dire que la jeune personne ne voyait rien, pourtant, des regards admiratifs de Duchaume.

Quoiqu'il en fût, elle se leva soudainement pour s'approcber d'une porte vitrée an travers de laquelle on distinguait l'borloge du salon des mariages, et dit à haute voix :

— Comment 1 une heure moins cinq, déjà I

Nous supposons qu'elle se parlait à elle-même. Ce fat l'opinion de Duchaume, il faut le croire ; car, de son côté, silence absolu...

Mais, dans son mouvement, la jeune fille avait laissé tomber son mouchoir.

Il courut le ramasser, et le lui remit avec un salut trèshumble et non moins embarrassé, en balbutiant :

— Mademoiselle...

— Merci, Monsieur, repartit Armande; puis, après one courte pause, elle ajouta : mon père vous a retenu ; son motif, je l'ignore... Le savez-vous. Monsieur?

— Non, Mademoiselle.

LES SECRETS DtJ HASARD. 24

— En tout cas, d'après ce que j'ai compris, il me semble qae le temps doit vous paraître long !

(Geste de Duchaume assez troublé I murmure inintelligible.)

— Ces Messieurs de la mairie, continue la jeune fille, n'ont-ils pas déjeuné sans vous?

— Je suis arrivé trop tard... et d'ailleurs...

— Eh bien 1 votre déférence pour mon père, alors... TOtre estomac doit en souffrir, Monsieur.

— Oh ! je n'ai pas faim. .. Du tout 1

— A une heure de l'après midi!... nos jeunes gens de province... de Provence, dis-je, ne seraient pas capables d'un pareil jeûne. C'est affaire aux Parisiens ! Là bas, ils ont de bien plus fiers appétis, je vous assure! Autrement, c'est qu'ils sont malades... Ou bien, ils arrivent tout droit au ridicule. Oui, au ridicule! J'en ai maintes fois entendu se débMtre à outrance contre un proverbe, je ne sais plus trop lequel... où il s'agit de ceux qui vivent purement d'eau claire...

— Mademoiselle, j'ai pris avec ma mère une tasse de bouiUon de tortue...

— Se tortue, Monsieur!

— Ahl c'est que ma mère est âgée, souffrante d'une gastrite aiguë; et que, pour la décider à prendre ce qui lui est convenable, il me faut prêcher d'exemple.. . et manger comme elle, lors même que je n'ai pas faim. .. même ce qui me plait le moins !

— C'est d'uniK>n fils, Monsieur!

— Elle est si bonne mère!... Et puis, la Providence Ta

n USS SECBETS DU HiSiEfi.

teliement épt oayé^ ! Sorvivi^, dans Ift forco de rige» à sou mari, à ses huit enfants?

*— Vous étiez donc neuf?

— Et je lui reste seul... Tout seul !

— Neuf eafants! h, Paris ( viais c'est admirable I On n'a jamais ouï parler d'une si ii0B^>r^se famille 4aAS ZK4re cité de Villeneuve

— - Eu Provence? al) t Mademoiselle^^ J'ai, àVlUeneuve, un ami! mon meiU^Hr anû*.. le docteur Gim^, LeçoR^ naitriez-YOus?

— Assurément» je le eonxiais; m jeune liiomm fileia de science, de courage, de dévouement!.,.^ U a sauvé diçm personnes de notre parenté, lors de la dernière épidi^xpie»

— Le choléra... Pauvre Feroaud!.**. il v^nt d'^ ^^^ les atteintes, et voilà trois joqis il n^'éçrivait^,*

*— Lui! mais il y a deux semaines qu'U était àla wiort... U y a trois jours, à peine s'il entrait &i coQvales^ençeAv

<— le l'ai bien vu à la brièveté de sa lettre, k son écri* ture tremblée... La force lui manquait pour tenir la plumer Cependant U çberche à me rassurer^. Mademoiselle, disaiton, que vous sachiez, àTlUeneuve, qu'il fût certainement, absolument, hors de danger ?

— Oui... Absolument... Certainement. La ville entière s'intéressait à lui. Il avait été le dernier sur la brèche. U restait... par bonheur, le dernier malade. Mon père fi'a cessé de faire prendre de ses nouvelles que le jour oii bobs partions.

— Ah ! vous me rendez bien heureux !

— Que vous paraissez content ! C'est plaisir à voir I

-^ Mademoiselle, je ne saurais trop vons le dire*** Oo

LES SECRETS DU fiiSÀRD. 25

Q*a pas deux amitiés comme est la nôtre, dans sa vie t Noas nous remplaçoQS l'un poar Tautre tout ce que nous avons perdu. Nous sommes plus que des frères, car...

— Cette intimité avec un pareil jeune homme vous fiiit honneur, Monsieur... infiniment d'honneur l

Duchaume était rouge de plaisir... (N'était-ce que de plaisir?.. Il devint si pftle quand M. de Salvage rentra et interrompit Tentretien I }

A ces seules paroles de sa fille : Nous causions du docteur Gimerel , dont Monsieur est le meilleur ami , reloge du savant, de l'héroïque médecin fut aussitôt répété par H. de Salvage. Il enchérit même, avec une chaleur que la jeune personne n'avait pu y mettre, sur les marques d'intérêt et d'admiration qui lui étaient dues et sur tout ce qui en rejaillissait de favorahle pour M. Duchaume.

— Actuellement, ajouta-t-il, nous vous avons attardé... Madame votre mère est privée depuis toute la matinée de votre présence, de vos soins... permettez, je vous prie, que je vous fasse profiter de notre coupé, et vous reconduise chez vous. Monsieur. Elle vous aura plus vite auprès d'elle.

Impossible de s'en défendre... on n'y songea même pas.

Ces détails sur Duchaume et son intérieur, d'où M. le député les* savait-il? Et pourquoi ?

Ce n'était pas à Sylvain de lui poser la question. Mais tout en cheminant, mademoiselle Armande la glissa dans Toreille de son père; et, tout bas, il répondit :

— Pour rien... Je m'mtéresse à ce jeune homme : voilà tout. A la mairie, on en a parlé... incidemment. Et je serais

bien sarpris, ma foi I si je ne pouvais, un jour ou Taatre, faire quelque chose pour lui.

Les cahots de la voiture amortirent ce bref colloque et empêchèrent entre tous trois une autre conversation... Les cahots d*abord... Et puis quelque chose de plus sans doute.

Au bout bout d'un quart d'heure, on arriva au domicile de madame Duchaume, et on voulut monter chez la pauvre veuve, qui reçut une si belle visite avec surprise, mais sans gaucherie, et, ce qui est bien plus rare, sans fausse humilité.

La visite dura assez longtemps, et Sylvain fut requis une seconde fois, après qu'il eut remis ordre à sa toilette, d'accompagner monsieur et mademoiselle de Salvage. C'était chez son patron, le notaire de Roquepivent.

Des étrangers, venir questionner un notaire sur le compte de l'un de ses clients, il y aurait eu là indiscrétion grave, inadmissible; et il ne semblait pas à H. de Salvage que ce fût à entreprendre, bien que Duchaume peoiftl qu'il le devait essayer, grâce à son double titre de père de famille et de député.

La demoiselle fut laissée dans la voiture ; le clerc introduisit M. de Salvage chez son patron, et retourna dans l'étude, où il vit reparaître ces deux derniers après dix minutes d'entretien.

Ce fut alors avec l'autorité d'un supérieur parlant à son subordonné, que l'officier public dit au jeune homme :

— Je vous prie d'accompagner Monsieur pour une affaire pressante qu'il vous expliquera.

Et ce fiit ayec on ton d'afifectaosité singulière, que M. de Salvage, l'emmenant, ajouta :

— Venez ; l'afifaire est de votre compétence, on ne peut plus.

Vous remarquerez, ici, avec moins de surprise que Sylvain Duchaume peut-être, que le député, avant de remonter en carrosse, dit au cocher vite ! à la mairie du onzième. H. de Salvage, renseigné par le maire, l'adjoint et leur estimable commis, sur le compte de Duchaume, ayant appris d'eux toutes ses vertus filiales et sa courageuse fermeté dans le malheur , édifié par lui-même sur son intelligence des affaires et sa faconde à les discuter , confirmé en tous ces points capitaux par le snfirage et les éloges du notaire, enfin, ayant jugé par ses propres yeux de la pénurie décente et honorable de la veuve Duchaume, avait cru trouver le meilleur des gendres dans cet honnête gar* çon, dont il pouvait, tout d'un coup, faire le plus heureux des hommes.

Armande, éclairée d'un mot dit à voix basse, sur les intentions qui germaient dans l'esprit de son père, avait récapitulé en souvenir, et la patience du pauvre jeune homme si malencontreusement éclaboussé, et sa discrétion généreuse sur les mystères si peu honorables de la vie d'Auguste de Roquepivent, dont il n'était point l'ami. De plus, le père, comme la fille, songeaient à la déconvenue terrible qui devait les attendre si, après avoir fait le voyage de Villeneuve à Paris pour traiter d'un contrat, publier des bans et acheter des parures de mariage, en compagnie d'an fiancé parisien, dont, grâce au ciel, on avait tû le nom jusqu'alors, ils revenaient là-bas, seuls, Armande,

26 LES SECRETS DU HiSilU).

en face de tons ces aspirants jadis éliminés, mariés à cette heure, pour s'engager dans cette ornière du célibat involontaire que le bonnet de sainte Catherine a chargé dQ couronner d'épines ; M. de Salvage porteur d'une corbeille i» noces qui demeurerait sans emploi.

Quant au futur que suppléerait Duehaume, U est évident que la jeune personne n'y^ tenait pas le moins du monde. G était un lion échappé du quartier Bréda, qu'elle avait eu l'occasion devoir, pendant ane dizaine de jours, dans le château d'une parente éloignée. Le dandy l'avait trèsvivement courtisée, mais d'une façon toute respectueuse. Après quoi, la parente chez qui l'on était, avait proposé, arrangé, décidé le reste.

Sa conduite présente ne lui apportait donc, à vrai dire, m humiliation, ni regret, ni tristesse; mais seulement, mais sartouti en comparaison de celle de Duehaame, un immense mépris. .

Quoiqu'il en soit, vers le milieu du trajet annoncé au cocher» Armande, se penchant contre la glace de la portière, fit eette remarque : Nous ne sommes pas loin, il me semble, de la rue où demeure madame Duchaume t

«^ Nous en sommes tout proche, Mademoiselle, reprit Sylvain... £t si quelque chose pouvait accroître le bonkeor que j'éprouve, ce serait de lui faire part de ma joie...

— Ëh bien I que ne le disiez vous^ Monsieur T

-^ Je n'osais I Je me laissais conduire comme dans na rêve... un beau rêve du ciel qu'on a peur de troubler I

*— Mais, monsieur le légiste... il n'est donc pas vrai que, dans certaines circonstances, on ail lonjours bcsoiat pour la régularité, i.

LÉS SECREtS DU HASARD. 27

— Âb !... vous avez raison! Oui., da consentement de sa famille. Je n'y songeais plus 1

— J'y avais pensé, repartit M. de Salvage ; mais j'ai tout lieu de croire que M. le maire, puisqu'il m'a dit que jusqu'à trois heures et demie il serait à mes ordres, entendait bien passer outre , et faire préparer les annonces voulues pour dimanche, sans cette formalité... sauf à la remplir après coup.

— Non pas I non pas... dit la jeune fille, vivement... faisons aujourd'hui tout ce qu'il sied de faire aujourd'hui.., On avisera ensuite, n'est-ce pas, M. Duchaume?

— Certainement , appuya le jeune homme, certainement!... Et puis ajouta-t-il à voix basse, pour Armande toute seule, pendant que son père avertissait le cocher qu'on n'allait plus à la mairie du onzième, mais qu'il devait prendre telle rue, et s'arrêter devant tel numéro... et ))uis, Mademoiselle, nous n'avons pas à suivre que les prescriptions légales, en ceci ; nous avons la loi des bienséances.

Elle lui fit un signe, non seulement approbatif, mais reconnaissant.

Elle le remerciait d'avoir eu le. tact de pressentir que c'eût été chose peu digne de sa délicatesse de jeune fille, que la substitution accidentelle, immédiate d'un fiancé par un autre. S'imposer quelques jours d'attente pour ménager les apparences, c*est-à-dire, débuter vis-à-vis d' Armande par un sacrifice discret ; un sacrifice qu'elle n'avait pas même eu la pein3 de demander, c'était, à double titre, une attention dont elle lui saurait gré.

Impossible de préluder à l'avenir d'une existence corn-

mune par quelque chose de meilleur augure, que cette correspondance muette, ce concert spontané I

La visite chez madame Dnchaume fut longue ; et chacun s'en trouva satisfait, au point qu'il ne fut aucunement question de l'heure où M. le maire cesserait d'être à la disposition de la compagnie, et que M. de Salvage parut luimême ne pas s'en souvenir.

Il y eut force d'attendre pour les publications légales une huitaine de plus.

Dans cette huitaine, au bout de trois jours seulement, la pauvre mère, délivrée par le bonheur du plus grand de ses maux, se portait assez bien déjà pour aller assister son fils à la mairie, et lui donner, s'il eut été besoin^ un millioa de consentements !

Trois jours encore, et elle se rendit, à pied, chez le notaire pour signer le contrat.

Faut-il donner ici quelques dernières lignes à l'histoire de Roquepivent? C'était le hazard qui s'était chargé, à deux reprises, du rôle^capital dans sa vie déjeune homme.

Premier hasard. .

Voyager un matin, dans l'omnibus de Chaillot, avec mademoiselle Rosine, charmante fleuriste, qui avait oublié sa bourse, et qui consentit qu'il payât pour elle trente centimes ; sous promesse qu'il viendrait le jour suivant, dans sa demeure, réclamer cette dette importante... — Ce qui noua en huit jours une capricieuse intimité, que deux mois dénouèrent.

Second hasard...

S'être trouvé connaître quelqu'un dans un hAtel garni où la fleuriste était venue cacher ses malheurs, mais les

raconter toutefois, à ce point qu'abandonnée par Thomme qui. avait été l'auteur unique, disait-elle, de son unique faute, elle ameuta contre lui toutes les commères sentimentales de la maison. D'où il résulta qu'avant qu'il ressortit de la cour, étourdi d'un concert effroyable de clameurs, d'injonctions, de prières et d'outrages; ému principalement à l'aspect d'un couteau qui brillait à la fe« nêtre de l'entresol, sous les doigts de Rosine, et qu'elle se vantait d'aiguiser en cas de mariage du perfide, pour trancher, fût-ce au chœur de l'église, le nœud conjugal, Auguste avait promis de ne pas épouser d'autre personne que Rosine.

Effectivement, il n'épousa d'autre personne que Rosine... mais il n'eut garde d'appeler Rosine madame de Roquepiventl.. Il préféra s'en fuir, tout seul, au Congo... Et ses créanciers dirent qu'il était temps I

Ajoutons un détail à ce qui concerne Armande et Syl* vain.

Dans les douze jours qui précédèrent leur mariage, M. le député de Villeneuve a gagné de la mère et du fils, non sans beaucoup de peine, un point qu'il regardait comme important.

Après avoir obtenu de Duchaume cet aveu, dont la conséquence ultérieure lui échappait, que l'héritage modeste de feu son père, transmis à sa veuve pour l'usufruit, était sien pour la nu-propriété, et qu'il consistait en la chaumière natale dont le loyer annuel montait à deux cents frand, H. de Salvage lui persuada que possédant terre et pignon à la face du soleil, il pouvait signer son nom avec la particule en vedette, et que mademoiselle Armande le désirait ainsi. . .

De telle sorte que, par condescendance, la mère et le fils apposaient le lendemain sur le contrat la signature Da Ghanme... et qu'ils en avaient déjà pris une certaine habitude le jour où chacun put voir mademoiselle de SaWage, an sortir de la voiture de noce, fière et charmante dans sa belle toilette de mariée, prendre, pour la première fois devant tons, le bras du jeune Sylvain, rayonnant, et, pour ainsi dire, ivre de félicité I

Dieu semblait lui en départir, maintenant, au-delà de ses espérances I Sa bonne mère vivrait auprès d'eux ; et, rajeunie par le bonheur, elle promettait de faire dans la Yie un bail, pour le moins encore, de yingt-cinq ansl...

LE TUTEUR DE MÂBELEmE.

Tuteur sexagénaire , pupille de vingt ans ; d*un cAté, grande figure austère, de l'autre, charmant visage ; Tun et Tantre, depuis dix années, renfermés dans Tisolement strict de la vie commune ; longue et rigoureuse parenthèse ! Entre ces deux êtres disparates, une question de mariage flottante et que Ton prétend fixer, pour en faire de Hester Haximilien à Madeleine un irrémissible trait d*union...

— Vous présumez que je vous appelle à reconnaître ici les masqnes célèbres de Rosine et de Bartholo? — Non! assurément non I

Il est plus d'une heure de la nuit : le ciel est sombre.. . Deux personnes assises sur les bancs solitaires du pont des Arts, se jettent ça et là un regard obliquci inquiet et colère.

iLr- , ...<

Écartons I écartons bien vite la moindre ressemblance avec les deux Aveugles des Bouffes-Parisiens, cette désopilante folie 1 . B'abord, les Deux Aveugles n'éinmii^ encore inventés au mois de mars 1850. En second lieo, nous n'assistons pas du tout à une scène gaie .. Nos per« sonnages sont venus là, ensemble, par le plus grand hasard, pour se suicider I

La femme, (c'est Madeleine,) se tient debout depuis an moment : elle rassemble et attache avec soin le bas de ses jupes ; soit pudeur, puisqu'un témoin de l'autre sexe paraît l'observer; soit précaution, pour que, dans l'espace où elle va se précipiter, dans l'eau où elle prétend s'engloutir , ses vêtements ne se trouvent point former parachute, et la faire surnager.

De son côté, l'autre individu (sir Grégory Woldman), exact et méthodique, à la manière des personnes de sa nation, vient de regarder l'horloge, et il s'est déclaré à luimême qu'au coup sonnant de la demie, s'il ne voit pas cette dame qui s'apprête évidemment à mourir, exécuter sa résolution, c'est lui qui commencera.

Toutefois, cette combinaison n'est guère suivant ses dé' sirs. Il conçoit bien que son exemple doit entraîner aussitôt la détermination de celle qui le regarde ; mais une fois leur double plongeon opéré, (il connaît les femmes!] rien d'impossible à ce que celle-ci, parce que l'eau serait froide, ou parce que l'horreur de la mort la saisirait en entrant dans la rivière profonde ; rien d'improbable à ce que, se reprenant à vouloir vivre, elle pousse des cris perçants, fasse venir du monde, des gens secourables qui la tire-

ront des flots. Et lui aussi peutpètre... par la même occa* sion,

Il préfère donc la laisser disparattre complètement, irrévocablement... et puis, mourir à son tour, avec toute chance de tranquillité et toute espèce de certitude.

Ainsi, calculait-il, ce digne Woldman, et déjà, Thorloge éclairée de l'Institut lui montrait une heure et seize minâtes... Ce qu'il ne voyait pas sans quelque impatience, car les jupes de Madeleine ne finissaient toujours point de s'attacher comme elle l'entendait.

Gregory se lève alors ; il dépouille un long vêtement de soie, couleur marron, qui, vu par devant, ressemblait assez à une douillette trop longue, ou bien à une trop courte robe de chambre. Il rejette l'objet sur son banc et marche vers celui de Madeleine. Arrivant aux limites d'une respeotaeuse distance, il s'incline ; puis, sans autre préambule ; — Mademoiselle ou madame... dit-il, je peux disposer pour voQs de deux épingles, et même de trois, à la rigueur. Tenez I les voici.

En effet, ayant fouillé dans son gousset de montre, il en tira une, deux et même trois épingles, qu'il remit à la jeune fille... — Et la jeune fille s'occupa de les utiliser, pendant que Woldman, avec une quatrième conservée pour son usage, piquait soigneusement et assujétissait le mieux possible un petit papier ployé eu quatre, contre une des parois intérieures de sa poche de gilet.

Sur ce papier, ii avait écrit, au moment de venir se suicider^ quelques lignes, déclarant que sa mort était volontaire ; donnant le texte de ce qui serait gravé sur sa tombe; et indiquant, outre ses nom et prénoms, son adresse, pour

54 LES sëghets du hâsâhd.

Je cas ob Vùn repécherait sir John Gregoi^y Wôidtnan, afin que son corps ne fût pas exposé sur les dalles de la Morgtiê. Sir Gregory, un gentleman, avait horreur ée figurer aa milieu de ces yagàbonds de la mort qui seront mis en terre sans funérailles, sans épitaphe, sans cerctteilt

A voir de près Madeleine, il trouva que, pour si jeune et si gracieux visage, c'était un contre-sens atroce qu'une pareille fin... Mais sir Woldman, et comme Anglais, et comme philosophe, respectait la liberté individuelle scrupuleusenient. Toutefois, il ne put se dispenser encoi'e d'une question, plus grosse qu'elle n'en avait Tair, de pl*évoyance et de sympathie.

— Miss tient peut-être à ce que j'aille me noyer sous le pont des Saints-Pères?.. Qu'elle le dise! j'irai... quoiqu'il y ait beaucoup moins d'eau.

— Que m'importe I monsieur est bien maître de faire comme U voudrai répondit la demoiselle en s'éloiguant on peu.

— Miss répond : que m'importe I cela m'étonne... Sans doute, elle n'a pas bien réfléchi ! — Non ; elle n'a pas réfléchi que si nous sommes retrouvés, je suppose, sous li même arche, auprès l'un de l'autre, une fois morts, on présumera que nous sommes venus là, nous tuer ensemblei pour une même cause, par suite de»..

— Ah ! je comprends I par suite d'un désespoir commun.

— Eh I oui... d'un chagrin d'amour I... Or, il ne me convient pas du tout, miss, de donner à croire ce qui n'est pas. Et quant à vous, surtout, il n'est pas possible que cela vous convienne ; car, dans ces chagrins partagés, te

monde, Yoqs savez, est toujoar3 prêt à imaginer des fautes...

-- Des fautes... Mon Diea I s*écria Madeleine, levant les mains au ciel, avec nu regard qui protestait de son innocence. Ah I vous m'effrayez, monsieur I

— Mademoiselle... En êtes- vous donc à ignorer que les jeunes filles ne se délerminent guères à sortir ainsi de l'existenee, quand il n'y a pas eu dans leur vie un roman pins ou moins triste... de plus ou moins terribles peines de cœur... faiblesses « infidélités... voilà, d'ordinaire, ce qui les tue.

— < MonsieurI j'ai ma conscience pour moi; et dès lors...

— Pardon. •• Vous* avez contre vous les statistiques : (je dis celles de France comme celles d'Angleterre)... et sur mille femmes qui se détruisent à votre ftge, trente succombent à la misère... les autres sont victimes d'une passion malheureuse... ou d'un remords. On n'en a jamais trouvé une qui se soit décidée à mourir.., ainsi que votre servi' teor, parce qu'elle s'ennuyait.

Madeleine, ébranlée dan» sa résolution, courba la tète ; pais, elle se rassit , ou retomba plutôt, sur le banc, assié* gée d'une foule de réflexions toutes nouvelles.

Le coup d'une heure et demia frappait à l'horloge de rinstitut* Woldman retourna vers le banc voisin.

*-*- Ainsi, mademoiselle, ajouta-t-il, vous préférez que j*d11e me noyer an pont des Saint-Pères. J y vais... Qhl God my savel Si le Louvre n'avance pas comme cette horloge-ci, vous m'aurez mis en retard... Hais pour une demoiselle et pour satisfaire son dernier désir, je me le pardonne volontiers.. « Adieu.

Poar'ce, avec un flegme rare, même chez un Anglais, il reprit sa dalmatique brune et la remit sur ses épaules.

Quand il passait la deuxième manche, Madeleine était auprès de lui.

— Quoi? monsieur? dit-elle; vous vous tueriez par ennui?., seulement par ennui!

— Sans doute I Et combien on voit de mes concitoyens ne pas attendre leurs quarante-deux ans pour cela ! — Oui, miss, quarante-deux ans bien sonnés. Il est vrai que j*ai passé dans cette récréa... Comment dirai-je? dans cette pleine dé recréations capitale, un bon tiers de ma vie.

— Oh ! Paris ! continua la jeune fille, avec un soupir désolé... Paris, ville toute pleine de plaisirs pour les uns... pour les autres, de tristesse!... mais enfin, monsieur, si vous étiez de ceux qui s*adonnent aux distractions, aux amusements de cette capitale, d'où peut venir alors...

— Mon ennui, n'est-ce pas?.. Eh ! justement, de l'abus, de Texcès, de la lassitude.

— On peut donc se lasser du plaisir, et arriver eufifl, un jour, à n'en vouloir plus? ajouta Madeleine avec vivacité, interrogeant Grégory, moins qu'elle ne répondait à sa

propre pensée.

— Si on le peut 1 c'est plus que possible : c'est fréquent, c'est ordinaire. Toutefois les exemples sont rares de gens qui se sont fatigués de votre Paris jusqu'à se tuer, miss... extrêmement rares chez vos compatriotes.

Il était sensible, au ton de sa voix, qu'il parlait en homme qui a deviné une partie des peines de la jeune fille, Madeleine le comprit, et, afin de couper court à ces confidences tacites :

— Vous m'avez dit : votre Paris, vos compatriotes, reprit-elle .. Je suis née à Brème, et tellement peu parisienne, monsieur, que depuis quatre ans à peine j*habite cette ville... Si encore il faut appeler la ville, le quartier Chaillot.

— Ainsi! vous êtes Allemande... je ne Taurais jamais cm... mademoiselle... Et on vous nomme, ifyoupleasef

— Madeleine Bloomstedt.

— Mademoiselle Madeleine Bloomstedt... Je veux inscrire snr mes tablettes, qu'avant de mourir, je vous aurai empêchée d*en faire autant... Ma prétCiition vous étonne I Vous êtes bien résolue : d'accord. Mais, je vous en préviens, je sais très-fortement résolu, moi, si vous vous lancez dans la rivière, à m'y précipiter après vous... Non pas afin de vous compromettre en mourant ensemble, pauvre demoisellel.. mais afin de vous repêcher... Je suis vigoureux, excellent plongeur et capable. — C'est après une positive expérience que je le dis : — capable de faire dans la Tamise ou en mer, à la nage, deux milles anglais, la célèbre traversée de Byron et de Léandre devant Abydos... J'attendrai, (car je ne prétends ni vaincre votre volonté, ni périr en vous sauvant) ; j'attendrai le momet où vous flotterez sans connaissance, immobile, évanouie ; le bon moloent pour tirer une personne de l'eau !.. et en quelques brassées, je vous ramènerai à bord...

Madeleine se défendait avec persistance. Plus elle maintenait sa détermination, plus Woldman se montrait persuadé que c'était, au fond, la suite de cbagrins amoureux ; 6t, malgré elle, il l'attirait de nouveau sur la pente des con- * fideuces; pente glissante et douce, quand le trop plein du cœor ue cherche qu'à déborder I

Ce n'était pas un hooime sans finesse que Grégory. Il profitait habilement de cet avantage qui a Tair d'un inconvénient, savoir, la faculté donnée à quiconque s'exprime dans une autre langue que sa langue oiaterneUe, de brusquer les mots sous prétexte qu'il les ignore ; ce qui revient au privilège de passer pardessus le^ ménagements, grâce à cette raison majeure, que Ton manque des formules nécessaires pour ne pas les enfreindre.

Ceci est pour une grande part dans la force diplomatique des étrangers chez nous ; et même^ nous livrons notre remarque aux réflexions du citadin exposé à lutter de finesse contre nos madrés paysans.

Quoi qu'il en soit, Madeleine, insensiblement, n'a plus rien dissimulé à Woldmau de ce qili fait le tourment de sa vie, de ce qui la pousse au dernier acte du désespoir.

En première ligne, elle accuse son vieux tuteur, un beaufrère de sa mère, homme dont l'âge et les habitudes d'isolement rendent, pour elle, Texisteiice le pla$ insipide elle plus triste des tète-à-téte.

Ce n'est pas que le.monde bruyaut et brillant la séduise, et qfxe fréquenter beaucoup de gen$ lui sourie; au coutraire... mais, vivre dans l'intérieur du monotone Ma* ximilien, flegmatique, avec upe seule servante qui, par respect ou par ordre, ne sajt ou ne veut pas dire trois phr93esi la suite l'une de l'autre ; viais se promener deux ùm la semaine au bras du grave tuteur, daujs uu triao^le désert, entre la rue-dcs Vignes et le quartier du Troeadéro ; mais n'avoir pas seulement revu depuis le premier 0)oi$ de leur séjour, le véritable Paris qui, assure-t-on, s'embellit tant chaque année; c'est dur! c'est iiUOiiér^ble I fit ptti3, cbo&^

mille fois pire ! le tuteur veut absolument, il veut à toute force, devenir son mari... Quelle prétention I quelle tyrannie!.. Ce n'est pas qu'on se plaigne de son caractère!., il est noble et afieciueux. .. Ni de ses infirmités I . . on le trouve d'une conservation, d'une santé, d'une vigueur remarquables... On observe seulement qu'il a les joues creuses, pa$ mal de rides, la barbe grise, la tète chauve et des luoeUes qui lui pincent le nez I . .

— Est-ce tout ? demandait sir Grégory, en àescendioi côte à côte avec Madeleine les degrés*du pont des Arts,

Tout? Obi bien loin de là, M. Bloomstedt a l'air d^ devenir fou, quand elle semble lui dire qu'elle ne désire pas répouser. Tantôt il la prend par la douceur et lui jure, le3* larmes aux yeux, qu'elle serait la plus heureuse des femmes. Tantôt il se met en colère : U lui déclare qu'il n droit de disposer de sa pupille, orpheline de tous ses parents, et qu'il ne la mariera jamais à un autre. Quelquefois il ajoute que, si elle refuse, il se refusera toujours à Témanciperi afin qu'elle ne laisse pas se choisir elle-^même un mari.

Wol^man bocha la tèt», et fit entendre q^» le digne t«r teur n'était pa3 ferré sur la loi, ou qu'il trompait y^lontaî'rement sappille... •

C'est cette assurance qui fut cause que Madeleine |4âi&a devant le pont des Saial.s^Pikres, sans témoigne!^ «licune eoTie d'y q|ontet^ et de voir si k place n'y serait pas konne pour se noyer.

Elle dit seuljement à Grégory :

-^Abl si j'étai;^ Française » monsieur, je n'aqrais pas songé k mourir. J'aurais été libre de ma per^ona^ h yûûgtr ^ aas..« et j'aurais attendu*

— Quatre ou cinq ans?

— Cinq ans ! et au delà!..

— Il importe beaucoup, car c'est bien long, mademoiselle... Mais vous êtes Allemande, Brémoise : loi atiséatiqne! loi spéciale, et que je ne connais pas, il faut bien le dire... Cependant co^ume c*est une ville libre, je serais étonné que ce fût, pour la femme, le pays où il y aurait la condition la plus dépendante^ la plus dure, le temps de tutële et d'esclavage plus prolongé.

Ils passèrent devant le pont Royal, et c'est à peine si Madeleine jeta vers la rivière un coup d'œil de souvenir.

— A votre place, moi, j'étudierais la loi de Brème, ajouta Grégory. Je voudrais m'assurer et ine rendre compte, par mes yeux...

— Oh! si j'avais pu ! fit-elle avec un profond soupir!

— Je conçois, mademoiselle. Oui... le tuteur s*y oppose : mais la servante , je lui aurais fait acheter, soas main...

— Notre servante. . Elle n'obéit qu'à M. Bloomstedt, vous dis-je. Elle a peur de lui Avant que j'aie pu lai expliquer mon désir seulement, elle m'a répondu : — cNon! je ne saurais pas assez lire... jamais! — » Et elle s'est enfuie.

— Il est donc terrible, M. Bloomstedt.

— Oui, pour certaines choses... Il y a peu de jours, il m'a trouvée cherchant parmi des liasses répandues sur son bureau, la main sur des parchemins qui étaient (je Tai vu au cachet et aux signatures,) des papiers anciens de notre famille, monsieur. Il m'a fait une scène violente. D me les a arrachés... Il voulait, devant moi, les détraire:

j'en ai frissonné... et je me suis sauvée tout en larmes... Je crois cependant qu*il ne les a pas détruits ..

— C'est indubitable... sinon votre tuteur serait un... (comment dirai-je?)... un malhonnête... nu scélérate gentlematL

— Lui ! c'est la probité, la droiture en personne, au contraire ! à Brème, on Testimait comme le type des négociants scrupuleux. Tellement, assurait-on, que sans cette vertu là, il aurait conservé et doublé la fortune de nos aïeux.

r- Bon! mais à Paris... on se gâte souvent... et beaucoup vite.

— Ohl oui... beaucoup !.. je le sais... Je le crois, du moins, fil Madeleine en se reprenant.

Une vive rougeur colora son front, et Grégory sentait comme un voile de deuil sur la voix de la jeune fille.

Sans avoir Tair de rien remarquer, il se plaça au côté gauche de la jeune fille, entre elle et le pont de la Concorde, vers lequel on eût dit qu'elle songeait de nouveau à se diriger. Il la ramenait dans le sens de la place, et lui disait avec bonté :

— Si vous n'avez personne, miss, absolument personne qui soit à même de vous faire connattre jusqu'à quel point la loi anséatiqne, permet h votre tuteur des choses que je suis forcé de traiter, en tout cas, de contrainte et d'abus non permis par la raison ; s'il n*y a pas un être qui doive ou puisse vous conseiller, vous défendre...

— Eh bien ! non... pour me conseiller, je n'ai. . je n ai plus personne. Pour me défendre, jamais qui que ce soit ne l'a pu... ne l'a dû faire. Quant à m'instruire de mes droite, est-ce que vous seriez assez bon ?..

Ai Lf:S SECKETS DU HASARD.

*— Je le serais très-volonliers, miss. Maïs il faudrait d'abord la possibilité, dit Woldman, en lui faisant traverser le chetuia dn cours la Reine aux Champs-Elysées. Eq effet, contimia-t-il aussitôt, nous ne sommes pas destinés à nous revoir, nécessairement.

— Il est trop vrai... puisque mon tuteur ferme la porte à tout le monde... à tout le monde, homme ou femme, depuis un an.

— ^ Ce n'est que le moindre obstaclç... pour qui veut bîeni mais, avant toute chose, encouragez-moi 1 Dites... allons, dites au moins que vous ne pensez plus à mourir!

Après un silence de Madeleine, tacite acquiescement, Grégory insista, et lui fit avouer, sans plus de détours, qu'elle préférait maintenant savoir, attendre, espérer. Elle ne démentit qu'à peine les commentaires curieux de TAnglaîs touchant ce dernier mot, espérer... mot significatif, dont sa logique imperturbable donnait des interprétations contre lesquelles Madeleine ne savait plus discuter, quelles qu'en fussent les atteintes délicates ou la profonde portée.

Bref, ils perdaient la rivière de vue ; et elle perdait pied sur le terrain de ses réticences premières, poussée par les déductions opiniâtres de Woldman... si bien qu'arrivés aux deux tiers de la butte Chaillot, vers TËglise, elle ne lui dissimulait pas plus... pas tant peut-être, la vérité qu'elle n'eftt fait au pied du cbnfesionnal ouvert à cent pas devant eux.

L'Anglais ayant tour à tour deviné qu'elle était attachée à quelqu'un, son voisin, naguères ; et que ce quelqu'un avait renoncé à la voir, rencontrant chez le tuteur la plus opiniâtre vigilance pour lui interd^e toutes relations avec

LIS SECRETS Dtî HASARD. 45

lear maison, conjectara encore que c*était un mondain, un éventé, un dandy, un mauvais sujet; et Madeleine répondit, 00 de la bouche ou de la tète, affirmativement.

Sur !â dernière qualification de mauvais sujet, elle se récria toutefois, et laissa entendre que M. Bloomstedt Pavait bien sûr calomnié.

Grégory ne dissimula point qu'il connaissait les plus marqaants, ou pour mieux dire, la presque totalité des viveurs de Paris. Il était prêt à s'informer. Il ne lui faudrait donner pour cela que les initiales de son nom et le détail de sa personne. Elle épela donc un G. un F. et un H. Elle dépeignit nn bomme de trente ans, cheveux boirs bouclés naturellement, lèvres charnues, bouche aux coins relevés»

— Grande taille, fines moustaches ! interrompit Wold« man : c*est bien cela... j'y suis, mademoiselle» En trois mots, Germain Frédéric Heurtier, un peu joueur, «n peu daellisle...

Elle rougit et pâlit coup sur coup.

— Ah! ne craignez rien, ajouta-t-il; heureux aux cartes, heareux à Tépée, «ans aucune déloyauté... Mais attendezdonc. Il me semble qu'au dernier steeple chasse de Berny, le bruit courait de son absence. — Oui, absence pour cause majeure, obligée.. Une partie... (non une partie d'honneur!) l'avait enlevé à Paris. Quelqu'un, ayant sur lui pleine autorité, le retenait hors de France, en Belgique, en Allemagne... je ne sais plus trop. Je m'informerai, miss, el je promets, sous huit jours, de vous dire...

— Obi monsieur... hnil jours! moins si vous pouvez!.. Mais non... Quelle folie!

— Pourquoi?.. Il n'y a pas de folie.

— Est-ce qu'il est possible qne nous nous revoyions?

— Certainement... et j'y compte, mademoiselle. Chaque soir, à partir du troisième après celui-ci, je vous attendrai, de neuf heures à minuit... par exemple. . sur le pont des Arts... sur le même banc où j'ai eu l'avantage... C'est compris... Vous y viendrez. Ce que femme veut, dit-on, je crois, en France ; et nous y sommes...

— Dieu le veut! hélas!., mais pas. toujours. Ainsi, moi, qui étais résolue tantôt...

— A mourir... Oh! si vous ne mourez pas, c'est que TOUS avez changé de projet.

— Grâce à vous, monsieur...

— Permettez... quant aux remerciements... si remerciements il y a... je les refuse.. Ou bien, j'en aurais à vous offrir de mon côté.

— Vous aussi, vous avez abandonné votre dessein... n'est-ce pas ?

— Changé, mademoiselle... Mourir tant que je ne vous aurai pas rendu compte de Germain Heurtier et de la loi de Brème, non, par Saint-Georges, non! Mais ensuite peatètre, oui... Car si vous persistez à en finir avec la vie...

— Eh bien?

— Eh bien !.. Comme je cesserai d'avoir l'occasion, l'intérêt, le lien qui m'y rattachent de ce moment, de cette nuit... Comme je n'aurai dès lors .qu'à regretter d'avoir vécu trois jours de plus... trois jours de trop, madenioiselle... puisqu'ils ne m'auront apporté qu'un mal pour od autre, un chagrin à la place de mon ennui; surmafoil

. quuid vous vous rejetteriez dans la^ Seine, au pont des

Arts... Oh ! je ne vous retiendrais plus... Mais au pont des Saints-Pères.. . j'en irais faire autant.

Ces paroles, dites avec une certaine émotion^ semblèrent effrayer Madeleine... Outre que, dans le carrefour solitaire où elles étaient proférées, il y avait énormément d'écho.

Elle s'élança d'un trait à l'extrémité d'une rue sans lumières et presque sans maisons : elle passa au travers d'une bâtisse entourée de palissades ; et delà, dans une cour intérieure... où elle disparut aux yeux de Woldman.

Woldniam, effectivement, (et qui ne l'aura deviné), s'était permis de la suivre pas à pas, bien qu'à distance. Il avait remis sur lui, et encapuchonné son vêtement brun pour pouvoir se rapprocher davantage ; et il ne disparut, à son tour, qu'après avoir constaté que, dans la maison où venait de se glisser Madeleine, le redouté Bloomstedt ne s'était pas réveillé sans doute, puisque rien n'y troublait le silence profond de la nuit... et qu'une lumière, une seule, projetait l'ombre d'une femme sur les vitres éclairées et les rideaux transparents.

Derrière ces rideaux et ces vitres, tout rentra presque immédiatement dans les ténèbres...

Mais comment s'était-il trouvé que Madeleine avait pu sortir sans être aperçue; et que» de même elle, avait pu rentrer ?

Comment?.. Ahl pauvre Maximilien Bloomstdetl pour, un seul homme, même porteur de lunettes, veiller sur deux jeunes filles, c'est trop... Et il y avait dans la maison, outre les seize ans de mademoiselle votre pupille, mademoiselle Charlotte, la domestique, autres seize ans. Double

OGe&sîoriy double chance ponr en être réduit à perdre toos vos frais de vigilance et de sagacité, monsieur I

Or, cette chance, Madeleine, sans le savoir, en profita, la nuit en question, grâce à mademoiselle Charlotte, bien trop affairée vraiment pour s*en douter. — Cette fille, d*Lumeur très-dansante, et de conduite plus que légère, avait excité, depuis le carnaval principalement, des soupçons graves dans Tesprit du vieillard. Le soir, elle se couchait trop tôt pour bien remplir son service : le matin elle se réveillait trop tard, sans paraître mieux reposée par de si exorbitantes nuits. Elle se disait souQrante : le maître sembla on ne peut plus aisément le croire... et néanmoins, il épia.

Or donc, à neuf heures, il veillait du côté de la cour, ayant remarqué dans l'angle des palissades, un personnage à manteau sombre, qu'il jugeait devoir être auxiliaire et complice de cette Charlotte aux suspectes allures... Et voilà juste le temps qu'il fallait à Madeleine pour s'élancer, comme elle fit, par la porte de la rue I .

Vers deux heures de la nuit, ayant constaté dans la chambre de Charlotte une complète absence, Bloomstedt vint guetter du côté de la rue son furtif retour. — Et, dans Tinstant même, Madeleine, contournant les palissades, était rentrée parla porte de derrière et se glissait, de la cour intérieure de la maison, dans sa chambre, dans son lit. * Le maître et tuteur, qui observait alors un homme en ^omino brun qui, debout à l'horizon, avait Tair d'attendre incognito quelque chose ou quelqu'un, le maître ne tarda pas à voir passer Charlotte sous ses yeux, et rentrer... II va sans dire que, pour l'usage ûe ses évasions uoctornes,

LES SBCÏlETS Btf BASAAD. 47

la servante laissait toujours Qde porte entrebâillée devant on derrière le corps de logis,

Bloomstedt descendit au-devant de Charlotte, dans la cour. Là, sans discussion, sans bruit, en quatre paroles, il liii donna son compte et la huitaine de rigueur pour se replacer. Comme il rentrait dans sa chambre, il vit Thomme an domino brun s'éloigner rapidement, allégé, semblait-il, d'une inceriitnde pénible ; et, lonlefois, se retournant pour jeter en arrière un ou deux coups d'œil. Bloomstedt rappor-* tait à Charlotte ce dernier Indice... Penser que ces regards fussent à Tintentlon de Madeleine, rien de plus impossible, en vérité I

Charlotte, surprise eh flagrant délit, et se jugeant congédiée sans rémission aucune, se monta la tête, les fanfares lointaines d'un bal public aidant, à ce point, qo'ausâitdt le maître rentré dans son alcôve, elle retourna vers la barrière des Bons-Hommes, continuer ^a veillée de plaisirs sottement interrompue!

Le lendemain, elle était fort matinale, comme une femme qui n'a jîas eu le temps de se coucher, et elle préparait activement son bagage pour quitter la maison. Par elle, son renvof fut connu de Madeleine... Quant aux motifs, une l^yrinlle de mensonges lui en tint lieu ; mensonges accompa^Miés souvent de certains airs de victime, et çô et là, de quelque phrases de susceptibiliié.

C'est pourquoi, en déjeunant, Madeleine intercéda pour Charlotte. Le tuteur répondit brièvement que cette jeune fille n'était pas un bon sujet ; que la bienséance, et mèmd la sûreté de leur service, ne permettait 'pas qu'elle fftt pardonnée. Et, comme Charlotte se montrait infiniment rél^i-

4s LES SECRETS DU HASARD.

gnée, le mattre non moins parfaitement décidé, on n'en parla plus.

Cinq jours se sont écoulés. Doaze coups sonnent à un des bouts du pont des Arts Llnstitut marque minait...

Voilà plus de deux heures que sir Grégory Woldman a pris place sur un banc... Madeleine arrive par le quai do Louvre.

Au Louvre, le marteau d'horloge frappe les qnatre quarts. Il va tinter minuit... Sous le guichet, un petit homme, très-essoufflé, traverse. Il court vers la maisonnette en planches de sapin, où se lisait en ce temps-là : Gardien du port; secours aux noyés. Il descend jusqu'à la berge, et vient se poser en sentinelle sous une arche. Dans sa main est une longue baguette qu'il a trouvée couchée contre l'une des parois de la maisonnette en planches. C'est une ligjae appartenant au gardien; lequel, assis sur une borne, près de sa demeure nocturne, et tout à fait dissimulé dans une encoignure sombre, ne bouge pas plus qu'un soliveau.

Magnifique clair de lune I et si, au lieu de l'astre des nuits, l'astre du jour frappait sur l'eau tranquille, la pèche serait bonne I — Mais ce n'est pas un homme qui se poste là pour prendre du poisson, évidemment, que ce pécheur à la ligne...

En revanche, s'il advient, par malheur, qu'une seule phrase lui échappe du dialogue qui va s'engager entre Madeleine et Grégory, ce sera bien l'auditeur le plus surpris du monde; et, toute son attitude en fait foi d'avance, le plus mortifié I

Il i^eut pas ce mécompte... Sir Woldman est venu à la

rencontre de la jeune fille. Le banc où ils se sont pesés, toache presque au cintre de Tarche sous laquelle le pécheur, aux aguets, laisse onduler sa ligne qu*il ne regarde même pas. L'entretien commence avec une certaine vivacité et fort peu de mystère. Il est vrai que, tout d'abord, Grégory prend la parole et qu'il est possesseur. .. je devrais dire possédé, (puisqu'il n'en est pas le maître), d'un organe démesurément sonore.

Il apprit d'une façon positive à Madeleine, d'après le Code de son pays qui est calqué sur le Code prussien, qui est un décalque du Code français, que sa majorité doit sonner è vingt-cinq ans ; et qu'ainsi, orpbeline^ elle pourra dès lors, en liberté pleine et entière, disposer de sa main.

Il confirma ce qu'il avait annoncé dubitativement, la semaine précédente, de Germain Heurtier, de son voyage, de son séjour lointain. Il prononça le mot de fuite. Quant aux détails maintenant recueillis et avérés, il manifesta beaucoup d'hésitation à les dire. Peut-être désirait-il en pressentir, au fur et à mesure, l'impression et la portée, pendant qu'il forcerait Madeleine de les lui arracher un à un.

Ce fut ainsi qu'il révéla successivement que, pour Germain, TAllemagne était, il y a deux mois, un refuge obligé en raison de quelques dettes criardes ; et surtout, parce qu'en dernier lieu, il y avait eu, dans certaine maison où la table verte lui avait été funeste, un grand scandale ! Tripot clandestin ; bénéfices prohibés ; querelle des joueurs ; irruption de la police ; rixe sérieuse avec les agents. Les plus robustes des joueurs, et les plus agiles, s'étaient sauyés; Heurti^ était du nombre. Mais, dès lors, impossibilité de reparatrte en France sans avoir maille à partir avec

la justice; à Tétranger, exclasionde toute société honnête, et nul moyen de vivre, si ce n'est celui de tenir les cartes dans un monde qui n*est rien moins qu'honorable . Il trouve donc sa meilleure et presque seule ressource dans ces salons publics où la roulette est intronisée, parce qae c*est un jeu dans lequel personne ne saurait tricher.

Nous laissons deviner les frémissements de dégoût et d*horreur indescriptibles qui assaillaient la jeune fi lie, entendant faire sur le compte de celui qu'elle a aimé. ». qu'elle aime encore, de si honteux et déplorables récits !

Elle ne sut opposer à Grégory et à sa propre douleur, qu'un mot de réponse: — Germain avait perdu, puisqu'il devait. Ainsi donc, c'était lui du moins qui, jusqu'à ce jour, avait été, non pas le trompeur, mais la dupe.

Woldman ne jugea pas qu'il convtut de répliquer à cet argument peu solide.

Il ajouta comme à l'appui :

— On dit en eJet que la cause de l'esclandre à Paris, c'est qu'il refusa de payer, déclarant, tout haut, que son adversaire était un fripon ; et que cette insulte a couimencé la querelle.

Madeleine, à ces mots, se sentit un peu soulagée... Mais il surgissait dans sa pensée un autre genre de crainte...

— Et, monsieur, demanda-t-elle en balbutiant... estce que de cette... couicslation il ne pourrait pas résulter encore..

— Un duel? Non... Hourtier a depuis longtemps affaire à des gens trop au-dessous des injures... et qui ne se batteiU plusl répondit Woldman. Du reste, voici ce qui

LES SËCftElS Dtr aiSARI). 54

irient d'arriver. M. Germain avait été en veine de fortune, un matin, dans la maison de Hombourg-les-Eanx... Par suite, ayant, le soif, fait avec des amis un souper trèscopiec^ et une excursion de plaisir fort turbulente , il se trouva, par une série d'erreurs et de confusions trop longues à vous raconter, qu*ils furent ramenés dans la nuit à Hombourg en France. Là, un de ses créanciers connaît son arrivée. Il l'aperçoit... il le dénonce...

— Quelle lâcheté I

— Oui ! c'était un lâche. .. ne vous l'ai -je pas déjà dit? Au surplus, les limiers de police avaient le signalement de Germain. Il fut arrêté et mis au pouvoir des magistrats. Enfin, mademoiselle... j'ai le regret de vous instruire que maintenant, il peut... il doit rester longtemps sur le sol de France... Mais, pour le revoir... pour le rencontrer même, en quelque lieu que ce soit, la difficulté serait grande...

— Oh! je neveu* pas le revoir!.. J'ai compris, monsieur L.

-<- Il est sous la garde rigoureuse d'un geôlier.

— En prison!.. Ah! ce sont là des circonstances que vous aviez raison de trouver inutiles à dire, et qu'on laisse deviner !

— Mille pardons... Je me tairai... Ces détails vous sont trop pénibles ! Sachez seulement tout ce qu'ont fait contre lui ces 'indignes, ces prétendus amis, reste fatal de son entouragede France. Ce sont eux qui, sciemment, l'égaraient dans les chemins ou sur les paquebots d'Allemagne ; et puis, rentrés eo deçà des frontières, au lieu de lui réclamer une dette de jeu qu'il ne pouvait manquer de leur dénier

toujours, ils eurent la noirceur de se souvenir que Germain avait laissé de ce côté du Rhin des créanciers plus sérieux, des méfaits impunis... De sorte que, par leurs dénonciations occultes, accumulant sur lui les poursuites anciennes et nouvelles...

— Assez! j'ai compris, vous dis-je! épargnez- moi, monsieur Woidman, interrompit la jeune fille, à bout de courage. — Oh 1 voilà, voilà l'homme qui osait prétendre à mon amour, dont j'aurais eu à porter le nom ! Un débauché! un joueur! uu misérable 1 Et moi, j'étais assez folle pour vouloir mourir parce que je ne pouvais devenir sa femme... et que sa présence manquait à ma vie... Ah! mon Dieu I mon Dieu I

Elle se tut Et Grégory faisait silence, respectant ces douloureux retours, ces cruels désenchantements. U pouvait suivre sur son visage toutes les fluctuations de cette pauvre âme agitée par le regret, la colère, la honte, le dédain.

De ces fluctuations, pas une n'échappait au pêcheur à la ligne, dont l'attention, comme le regard, se concentraient vers le groupe assis à quelques mètres au-dessus de loi. Il semblait deviner, dans le moindre frémissement, un sanglot, et l'accent d'une plainte, là où manquait la voix...

Mais, eu revanche, comme son engin de pèche s'en allait libre et délaissé au caprice du courant 1 Oublieux même de le soutenir, tout maintenant, tout jusqu'au maoehe^ tremblait à chaque oscilliation des flots !..

Grégory cependant épiait avec soin le moment où une réprobation méprisante et indigpée lui paraîtrait prendre le dessus dans i'ftme de la jeune fille. Aussitôt, il essaya d'une

trausition naturelle et assez habile pour venir à. parler de loi-même.

Si Germain avait eu pour Madeleine un sincère amour, cette noble passion l'aurait défeoilu contre ces honteux égarements. Il n*est pas impossible que celui qui, avec un cœur bien placé, ne porte pas en lui toute la force nécessaire contre certaines séductions, se laisse entraîner un instSHit par l'exemple et le conseil de quelques êtres dépravés; mais ses désordres sont moins graves et plus rares .. Ce qui est impossible , c'est que le sentiment pur et généreux inspiré par une belle jeune fille ne le ramène promptement dans la bonne voie, car il doit prendre tout ce qui n*est pas digne d'elle en aversion, tout ce qui n'est pas elle, en mépris I — L'homme dont la raison est trop saine et l'esprit trop sérieux pour accepter les plaisirs superficiels autrement qu'à titre de distraction passagère et de défense contre l'oisiveté, celui-là n'attend qu'un signal, un prétexte, pour rompre avec une telle existence ; non parce qu'il est blasé, mais parce qu'il la juge instincrtivement pour le peu qu'elle vaut Même lorsqu'il est encore dans le tourbillon, il se plait quelquefois à le fuir. Il s'éloigne, il voyage... puis, les voyages ont une fin : il rentre, isolé, mécontent de tout, fatigué de lui-même. Il a beau faire, son ennui tourne au spleen, avant qu'il soit longtemps. — Deux choses peuvent le sauver^alors : une occupation intellectuelle, attachante, qui le fasse vivre pour l'ambition ou pour la science... mais par-dessus tout, B'ilest encore assez jeune pour aimer, uil||^ffection vive et profonde qui lui enseigne le prix de la vie pour la tendresse et pour le dévouement...

84 LES SECRETS DÎT BfÀSAKD.

Madeleine n*écoataît guëres... — Le pèchear écoutait beaucoup !

Ce qu'on vient de lire était prononcé avec un accent de véhémence très-remarquable, bien que par un Anglais.

— "8*11 ne rencontre une de ces deux ancres de saint, continua Grégory, cet homme est bientôt conduit par le spleen à l'idée, a.u désir de la mort... et, vers sa quarantième année, on a pu le rencontrer, regardant ainsi qu'Ophélia les flots bleus qui lui paraissaient faits pour devenir son tombeau... Et à cette place, comme voas Mademoiselle, ou sans vous, Madeleine, il se suicidait.

La jeune tille se recula jusqu'à Tautre extrémité da banc, pour toute réponse...

Wotdman, n'essayant point de se rapprocher, (tant il était respectueux)! fit une pause de quelques secondes avant de poursuivre.

Il raconta sotnmairemeet de quelle façon, habitué de jeunesse à cause de sa grande fortune à ne rien apprendre d'utile, désenchanté de la politique par l'exemple de son aïeul qui lui en avait fait toucher à nu toutes les misères et les déboires, il avait usé son activité et presque sa fortune en parcourant les deux tiers du monde. Il peignit de couleurs sinistres l'ennui invincible où il était tombé dès qu'il avait essayé, à Paris, de faire ce qu'on appelle s'amuser. Puis, abandonnant le passé, il déclara ses idées folies de suicide complètement vaincues et remplacées par le plus tendre intérêt, par la plus douce espérance, depuis qu'il avait eu 1 Aonheur de voir Madeleine et de l'empêcher de mourir.

Enfin, pour en venir au positif, et conclure nettement,

ISS eeCKËTS DV filSARD. 55

eomme on véritable gentleman doit le faire : il possède aujourd'hui encore, un capital de 15,000 livres sterling, A titre de majorât ; somme qui en Franee lui donne facilement de quoi dépenser 18,000 fr. chaque année. C'est plus que Taisance : il offre k Madeleine de la partager ; en d'autres termes, de devenir, à Brème, ou à Paris, ou à LotHlres, comme il lui plaira, mtstriss Grégory Woldman.

Madeleine resta muette quelques tninutes. Le pêcheur à la ligne remontait la berge, abandonnant ses engins dans le fleuve... Et le gardien du port se levait avec rapidité pour retirer de Teati sa gaule qui plongeait.

— Merci! lui dit tout bas Meister Bloomstedt. Nous n'aurons pas de sauvetage h faire.

— Je peux me coucher? demanda l'autre, baillant.

— Oui... et dormir la grasse matinée.

— Bon ! à votre santé, Monsieur.

Il empocha quelque chose qui brillait jaune sons la lune pâle.

Madeleine sô taisoiit au lieu de répondre à Grégory, quoiqu'immobile en face d*elle, il parût attendre fort anxieusement.

Jusque-là elle n'avait songé à Interrompre son discours et sa déclaration qu'à trois reprises.

La première fois, elle lui avait demandé si c'était un homme déshonoré, que celui qui avait passé quelques mois en prison.

— Oui, Mademoiselle, à moins que ce ne soit une prison politique, à ce qu'on prétend, avait répondu l'Anglais... Et encore! et encore!...

La secondé foig, elle lut âvalt posé ta question si Ger-

main était sans famille, saas état, sans ressources ni moyens pour payer ses dettes.

— Oui, toi\t à fait. Il ne trouve plus personne qui veuille jouer avec lui... même son geôlier!

La troisième fois, elle s'était interrogée elle-même en l'interrogeant. Elle avait dit :

— C*est donc... ce doit donc être pour moi, comme si je ne lavais jamais connu... comme si j*avais fait on de ces horribles rêves qu'il faut vite oublier?..

— Oui, yès, oh ! yès, riposta chaudement sir Woldman. Pour <ces trois ouiy il n'en sollicitait qu'un seul ; et il ne

l'obtenait toujours pas.

Debout, les mains jointes, il renouvela sa prière d'une voin profondément émue, et fit comprendre que refuser ce serait, eu quelque sorte, le condamner à détester une seconde fois la vie... En même temps, agité d'une attente frémissante, il montrait du doigt la rivière.

— Allons I courage , dit Madeleine, debout à son tour... Sauvons-nous d'ici... Vous ne me suivrez que de loin, Monsieur. Mais nous nous reverrous... J'aurai parlé à mon tuteur, alors.

— Alors, quand? mademoiselle. Où? Gomment nous revoir ? i

— - Chez H. Bloomstedt, chez nous. On vous écrira je vous le promets... Et, s'il vous faut quelque chose qui vous empêche de douter de ma promesse, n'oubliez pasj^ tiens à avoir les preuves écrites de tout ce que irous m'arez appris sur cet homme, et que c'est votre devoir, enteDdezvous, de me les apporter.

— - Vous les aurez, Mademoiselle, dit Woldman.

LES SECSEXS DC HiSAlB. S7

A'partir de ee memeDU T. crut sas^. sis$ ?ro('%«r zx

parole, de se maintca'r for >s pas d- U v^^^f t.- ï cT>e distance F^nbère et cocTeDai^e, s'osalI *c rer<r:*r T^rs elle qu'à de rares ioterrai^es el as p&'rit 5lr/Mr!ii*2î l-^ cessaire, quand l'approcbe de q::e;^ae procDez^rr Dortiirae demaodait qa*il se titNtTât en mtsfm de pouTotr la protéger.

Le lendemain, diez H. Bloomstedt on se lera tard , on mangea peu, on ne parla goène, et on se eoacha tôt...

Rien de particnlier dn reste, sinon que le tuteur, ayant fermé tontes les portes extérieurement, fit. an milien de la joaraée, une sortie de deux heures, en coupé.

Le surlendemain, il fut très- matinal; et ayant que Ma* deleine eut fini de s'habiller, déjà Charlotte avait, sur Tordre du maître, emporté son bagage dans la cour, reçu an-delà de 3on salaire, et franchi pour toujours le seuil de la maison. Ced fut fait sans récriminations et sans bruit.

Madeleine trouva, peu après, son tuteur assis devant un grand bureau à cylindre, les mains posées sur de nombreux papiers. U Tavatt appelée, il lui donna un siège; et, avec le ton, bien moins du reproche que d'un affectueux intérêt, illuidit:

— Je vois avec plaisir que Tinsomnie, la fatigue ni la fraîcheur du soir n'eut eu prise sur ta santé, pauvre chère enfant. La nuit d'avant-hier m'a fait plus de mal, à moi.Il est vrai qu'aussi, aller et retour, j'ai marché très-vite, et tenu à faire quelques circuits.

C'était donner beaucoup à entendre, sans rien exprimer*

La jeune fille se taisait, confilSe à dei)ù, à demi rêveuse.

58 I^ES SECftETS W HiSÀBD.

Il lyoQta vivemeot, pour qu'elle n'eût p^s U peine de deyio^r sou bat :

-^ Madeleine, tu désirais c^aattre certaines preuves touchant quelqu'un? Jusqu'ici, je croyais faire sagement de les conserver pour moi seul; aujourd'hui, tu les auras... et, s'il le faut, d'autres encore... Les voici.

— Donnez! donnez touti Je suis femme à ne pas manquer de courage, quand il est bceoia.,.

— Il en sera besoin, grandem^ut besoin I répondit M. Bioomstedt d'une voix pénétrée.

Ce disant, il prenait le dessus d'une liasse, partie manuscrite, partie imprimée... Et il n'en passait les feuilles que l'une après l'autre aux mains de sa pupille, dont une rougeur instantanée marquait seule les émotions.

A la lecture d'une dernière page imprimée qui portait ce titre : Gazette des Tribunaux, Madeleine pâlit, et tout son corps trembla.

Pour le dire rapidement, il était devenu certain à ses yeux, et constaté par un témoignage public, décisif, irrécusable, que Germain Heurtier n'avait pas été mis sous main de justice è cause d'un jeu ou d'une rixe seulement, et retenu sous les verroux pour une esclandre et quelques dettes. Ces diverses causes l'avaient fait arrêter ; mais il était condamné par suite de tromperies au jeu ; de ces tromperies que la Gazette qualifiait, après la loi, de larcins et filouteries. La peiiiie était sévère : deux ans de prison pour chaque délit.

— Est-ce tout? balbutia la jeune fille, puisant dans l'indignation, à défaut du calme résigné, mia singulière énergie.

^ Cr«st Umt, réptiquA Bloomstedk

Elle ne le crut pas.

Et en effet, le vieillard tenait encore sous sa main d'autres papiers qu'il semblait vouloir ou cacher, ou retenir.

Après une courte pause, il aborda ce qui touchait sir Grégory Woldman. Il annonçât à sou égard de nouveaux faits, de nouvelles révélations, et plus tard^ s'il était né^ cessaire de nouvelles preuves.

D'abord, il se montra sincère et juste appréciateur de la conduite loyale, de la respectueuse délicatesse du gentleman en deux circonstances graves, sur lesquelles Bloomstedt se bornait à revenir par voie d'allusion, heureux de n'avoir plus à les raconter ! Il ne ménagea point les termes de sa reconnaissance pour l'homme qui avait sauvé Madeleine d'une fin prématurée et sinistre; il observa même que Grégory avait eu cette générosité exquise de laisser dans le vague les fautes, les crimes de Germain, de pallier ou de taire en partie ses condamnations et sa flétrissure. Il ne contestait pas que l'Anglais ne fut riche, de bonne maison, très-estimé en France et dans son pays : encore moins révoquait-il en doute la pureté de ses intentions et l'offre sérieuse de son nom, hier même renouvelée deux fois, oralement et par écrit ; mais il pouvait, il devait mettre en suspicion la vérité entière de ses paroles de tendresse, ou la durée chez lui de pareils sentiments.

Ne faire voir à ces mots inattendus qu'une légère surprise, sans aucun signe d'incrédulité ou de dépit, c'était preuve que, relativement à sir Woldman, le cœur de la jeune iilie était bien faiblement intéressé ! Meister Maximiiien effleura donc à peine un sujet, scabreux du reste ; il se contenta d'indiquer que, tombé de tsi dissipation dans le

marasme, ce personnage n*avait pas dit l'adieu qa'ii prétendait à sa vie de jeunesse et aux entraînements ruineoi d'un monde indigne de lui.

En même temps, le tuteur présentait à sa pupille quelques feuilles manuscrites, comme pour ajouter à ses dires. Madeleine promena sur Tepsemble un coup d*œii distrait et rapide. Pour une dernière seulement, Bloomstedt insista; elle en fit et recommença deux fois la lecture à voix basse.

La lettre en valait la peine. Le vieillard, en son nom et au nom de Madeleine, faisait connaître à sir Grégory, poliment il est vrai, mais catégoriquement : c Qu'elle était trop heureuse avec son tuteur pour songer à accepter Tailiance proposée ; que lui, Woldman, n'aurait pas, dès lors, besoin de sacrifier brusquement à des devoirs tout nouveaux d'anciennes habitudes qui semblaient encore, pour lui, impérieuses ou chères. »

— Faut-il mettre ceci à la poste? demanda Bloomstedt*

— Soit, répliqua- t-elle, mais alors...

— Eh bien?

— Eh bien I alors, votre pensée est donc que vous ne me marierez jamais.

. C'était là une question qu*il ne présumait pas entendre soulever ainsi, et qu'il était loin de vouloir approfondir. U courut, en quelque sorte, au devant des embarras d'une réponse formelle et explicative, en disant à Madeleine que) maintenant elle n'ignorait plus ses droits à devenir soos peu d'années maîtresse de sa main et arbitre de son sort, qu'ainsi jusque-là il tâcherait de lui faire accepter le mariage qu'il pensait, et aujourd'hui surtout, devoir uniquement appeler ses réflexions et lui odBrir oae sécurité rai-

soimable : il lui ferait sa cour assiduement à sa manière ; il la lierait à lui par la confiance, le dévouement et la gratitude, lai qui Tavait élevée; lui qui connaissait toutes ses peines, il aurait à cœur d'y condescendre ; et, s'il avait manqué une fois de vigilance, il lui devait en échange une plas immédiate protection.

Madeleine, debout, la tète inclinée, les mains sur son front, paraissait plus inquiète que pensive, et tftchait de lui dissimuler que si son regard ne s'attachait pas sur lui, c'était surtout parce qu'elle portait ailleurs le cours de ses pensées:

— Nous avons le temps de reprendre ce sujet, ajouta le vieillard, qui ne tenait pas à provoquer une i^puvelle réponse. Tu y songeras, chère enfant. Mais rappelle-toi le bien, Madeleine, ce que je crois bon, utile, nécessaire, je le \eu\ obstinément. Ainsi, quand tu devrais dire que j'abuse de ma dernière période d'autorité, sache que je regarde comme très-iipportant, à divers points de vue, que toi et moi nous allions finir l'été qui commence aux bains de mer... dans le midi ou le sud- ouest de la France... Et j'estime que, plus promptement nous nous mettrons en route, mieux vaudra. J'ai donc résolu que ce serait d'ici à bnit jours ., moins encore s'il se peut.

— Dans trois jours, reprit la jeune fille, je veux être prête... et nous partirons.

Elle sortit aussitôt, et monta dans sa chambre silencieusement.

Devant une fenêtre du rez-de-chaussée, Woldman était alors arrêté. Bioomstedt vint à cette fenêtre, puis, sans prououcer une syllabe, il loi remit la lettre dans la main

<i% LES SEqiETJS DU EiSÂBJO*

avec des gestes négatifs qui tenaient lieu de commentaire.

L'Anglais n'eut ni le besoin ni Tenvie de la déplier... mais il ne put se défendre de lever jusqu'à la croisée de Madeleine un regard interrogateur. Il la vit, entre les rideaux moiiié ouverts, le fixer un moment, et liùsser tomber la double tenture en signe d'adieu.

Elle ne reparut pas une seconde fois, et Grégory s'éloigna tristement. — Mais il n'était plus fatigué de vivre; car son peu d'insistance avait une puissaate raison d'être. Il guérissait la blessure du regret par le baume dje Tabuégation. Il se rattachait à l'existence par le charme d'un noble sacrifice.

Comment? Pourquoi? On va le comprendre.

M. BlooAstedt, qui se flattait d'avoir donné à Grégor; seulement, la clef de ce qui reste inexpliqué dans cette aventure, put, dès le lendemmn, juger que Madeleine la possédait comme eux. Elle avait trouvé moyen de pénétrer dans le cabinet du vieux tuteur^ et de lire f urtivenaent cette liasse de papiers jaunis doui elle sentait d'instinct qu'âne partie, sans doute la plus importante, lui était dissimaiée soigneusement."

Là, elle découvrit de nombreux détails sur sa mère. C'était une pauvre créole, mariée à dixrsept ans avec m riche négociant de Brème, établi à Rio-Janeiro. Peu de temps à la suite de cette union, elle avait élé ram^e dans la première 4e ces villes» maladie et teuve de son mari, victime d'un accident au milieu de la traversée; pois, quelques semaines après avoir touché le aol européen, elle était morte à s^ tour, au coBMr de l'hiver, tuée, selon le dire des médecins, par l'indémeoce d'un tipop vude cliBMt»

LES SECRETS DtJ HASARD. 65

Elle se trouvait enceinte alors, et dans un état de grossesse qni permit qae Madeleine fût tirée de son sein une heure avant que, le souffle manquant à sa poitrine, la mère s'éteignît... On craignait pour Tenfant l'héritage du même mal; surtout, on redoutait qu'il se déclarât vers le même âge, et dans des conditions analogues de mariage, de maternité.

Bloomstedt avait reçu du médecin, au nom de la défaute, cette recommandation suprême, de tâcher que Madeleine ne prit jamais, ou prit du moins le plus tard possible, un mari; il devait sortir de sa tutelle, chercher de tout son pouvoir à ne lui donner d'autre époux que luimême. Il aurait alors soixante- neuf ans. Il ^it aisé de concevoâ' que, sous ce nouveau titre, il resterait pour elle an tuteur et un père.

Ces choses lues ou devinées, Madeleine s'expliqua l'insistance, l'opiniâtreté de Bloomstedt, et au lieu de le taxer de tyrannie, elle ne ^e trouva plus qu'ingrate envers l'excellent vieillard, si elle ne le couvrait de bénédictions reconnaissantes.

Tenir longtemps contre ce généreux désir, son cœur en était incapablel.. Ainsi, au moment du déjeuner, elle lui fit en l'embrassant l'aveu de sa curiosité, de ses indiscrétions. Il semblait presque que Maximilien s'y attendît.

Elle se montra d'ailleurs moins attristée que lui de l'horoscq)e menaçant qui planait sur ce front si jeune et si beau. ..

Us partirent pour les Sables d*01onne le surlendemain.

Le voyage fut heureux et parut bienfaisant pour Madeleine, car ils avaient gagné, depuis Vannes, le l)ord de rOcéan ; ils le côtoyaient dans une ligne parallèle, et assez

proche pour qae les émanations salines de la mer panrlnssent, avec la moindre brise jusqu'à eux, ramenant chez la jeune fille une force et une vitalité que son teint plas également coloré décelait mieux chaque jour.

L'espérance, de nouveau, s'épanouissait au cœur da yieillard...

• Mais vains calculs et faibles recours que ceux des humains !

A Rochefort, voici quel coup lui réservait la destinée.

Devant le seuil de leur hôtel, deux personnes en questionnaient une troisième au sujet d'un homme qui venait de se prendre de querelle avec un autre, tandis qu'ils balayaient la rue, accouplés ensemble par une cb&tne de fer.

On disait: celui qui a frappé l'autre .. celui qui a da sang aux mains... c*est un misérable, encore vaniteux dans sa honte, 'et implacable dans ses haines On prétend qa'il a assommé son camarade avec son boulet, parce que celuici, quelques jours avaut, s'était hasardé à lui répondre dans une querelle... — Oui, mon beau monsieur 'l'aristocrate... avoir été riche, avoir, pour devenir plus riche, et pour débaucher de petites malheureuses, friponne an jeu... et ne porter que la casaque jaune... et en être quitte poor dix ans de bagne... je trouve que c'est trop peu I

Madeleine vit le forçat qui avait l'habit jaune et les mains sanglantes .. Elle le reconnut.

Avant la fin de la semaine, son ftme blessée finissait de souffrir... — Et le pauvre tuteur sexagénaire fermait, avec sa main baignée de larmes, les paupières de cette morte de seize ans!..

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