‹ Jean ReynaudChapitre 1 sur 3 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

J^entreprends ici une tâche aussi difficile qu'elle m'est chère. Je voudrais faire connaître à ceux qui ne Tout pas connu, faire revivre un moment pour ceux qui le regretteront toujours, une des natures les plus puissantes, je dirai presque le plus bel exemplaire de l'homme qu'il m'ait été donné d'admirer. Sans doute ses écrits sont là qui témoignent de lui; mais un livre ne dit pas tout. Que de traits de cette noble figure qui sont restés dans l'ombre! Il y avait en Reynaud, à côté du penseur éminent que tout

le monde honore, deux ou trois êtres supérieurs, que ses amis seuls ont connus. Pour ses ouvrages même, comme sa personne, comme sa parole en étaient un merveilleux commentaire ! Ce regard incomparable, cette éloquence qui allait toujours grandissant à mesure qu'il parlait, ce mélange singulier d'austérité quelque peu hautaine et de cordialité pleine de bonhomie , cette bouche où le rire s'épanouissait si franchement, et qui tout à coup , à l'aspect d'un vice ou d'une bassesse, devenait si frémissante, on peut dire si terrible d'indignation et de mépris,... que dirai-je enfin? Luil... ce lui qui laisse un tel vide dans tant de cœurs, voilà ce que je voudrais reproduire. Je voudrais faire pénétrer le lecteur à la source même d'où jaillirent de si nobles pensées, et expliquer à tous ce qu'il disait de lui-même avec un légitime orgueil : Je ne suis pas un auteur^ je suis un homme.

Tâchons d'abord de le déGnir. Toute une âme tient parfois dans une courte définition. Reynaud en a inspiré deux très-heureuses.

Une dame anglaise me dit un jour en le voyant : // me fait l'effet d'Adam avant sa chute; et au collège.., (on sait que les élèves ont, comme le peuple, le talent de frapper en médaille l'effigie des gens par un surnom) au collège, ses camarades le surnommèrent le philosophe^ le bandit ti femme sensible... Assemblage bizarre ! mélange incohérent en apparence, mais, en réalité, plein de profondeur et de vérité! Traduisez en effet ces mots vulgaires en langage choisi, et vous aurez V homme de pensée y V homme dac-^ tion et V homme* de cœur : Reynaud est là tout entier. C'est cette triplicité que nous allons essayer de mettre en lumière , car le vrai titre de ce travail est : Histoire d'une grande âme.

Commençons par le bandit. Notre récit se chargera d'expliquer le vrai sens de ce mot.

Reynaud naquit à Lyon le 4 février 1806, d'une famille riche et considérée. Vers 1810, des revers de fortune forcèrent sa mère à se retirer avec ses trois jeunes fils à Thîonville. Jamais femme ne m'a mieux représenté ce que les anciens désignaient par ce beau mot de matrona. Ses yeux pleins de lumière, comme ceux de son fils, avaient plus de sérénité; sa bouche, puissamment modelée et cordialement ouverte.'comme la sienne, était plus habituellement souriante; d'une noblesse de manières qui était de la noblesse de cœur.

on sentait en elle un de œs êtres qui sont nés pour toujours servir de soutien sans avoir jamais besoin d'être soutenus, non par insensibilité ou stoïcisme, mais par une certaine force, naturelle et facile comme la santé même.

Chargée seule, par l'absence de son mari, de ses trois enfants, elle les éleva à la Cornélie^ c'est-à-dire virilement et tendrement. Les circonstances l'y aidèrent. On sait que les pays de frontières ont souvent un caractère de patriotisme un peu farouche. Toujours les premiers en armes, s'il y a guerre; les premiers menacés, s'il y a défaite; posés en sentinelles devant l'étranger en temps de paix, ils demeurent hostiles alors même qu'ils ne sont pas ennemis. Tel était Thionville; telle était, surtout en 1813, dans les sombres et dernières années de l'empire, cette patriotique Lorraine si voisine des grands événements de la guerre et si ardente à la

.défense du sol. Les trois enfants y respiraient de tous côtés la haine de Tétranger et Tamour passionné de la France. Placés tous trois au petit collège de Thionville, ils avaient pour maître d'études un vieux soldat de la République qui leur expliquait le De viris illus^ tribus pendant les classes et leur racontait les guerres de 92 pendant les récréations.

Double leçon de patriotisme! car il le leur montrait à la fois dans le monde antique et dans le monde moderne, dans les grands hommes et dans le peuple, sous les traits des héros immortels et sous la figure plus touchante encore du pauvre soldat obscur, qui n'a la gloire ni pour objet ni pour récompense, se bat sans qu'on lui en sache gré, meurt sans qu'on s'en aperçoive, et aime, ce semble, d'autant plus sa patrie qu'il lui donne tout et qu'elle ne lui donne rien. Le vieux maître termina dignement ses leçons : quand vint 1814 et avec 1814

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l'invasion, il parut un matin dans la cour du collège avec un fusil sur Tépaule et un petit paquet sur le dos : c( Mes amis, leur dit-il, lorsque le sol de la patrie est envahi, tout citoyen doit devenir soldat, » et il partit comme volontaire.

Ce noble type populaire s'imprima fortement dans Timagination de Reynaud; il s'en souvint toute sa vie, et certainement en 1848, lorsqu'au ministère de Tinstruction publique il prenait tant de souci du sort et de l'influence des maîtres d'études, il pensait à son vieux professeur du collège de Thionville.

Le maître parti, l'ennemi se chargea de continuer l'éducation. Le siège fut mis devant Thionville. C'est un rude cours d'études qu'un mois de siège. Les trois élèves du vieux soldat n'y virent qu'un plaisir, je dirais volontiers qu'un jeu. Tout travail scolaire avait cessé; ils ne mettaient plus la main à la plume que pour rédiger à eux

trois leur journal du siège. Dès que le canon se faisait entendre, ils couraient aux remparts, et leur vaillante mère ne les arrêtait pas. Si la garnison faisait une sortie, ils se glissaient à la suite des soldats et allaient se mêler de loin à la bataille... Quels cris de joie, quand on rentrait vainqueur ! quand on avait fait des prisonniers ! Que n'écrivait-on pas alors dans le journal! Mais le jour néfaste arriva; Thionville tomba.

Les villes capitales ont beau être prises, elles ignorent ce que c'est qu'une invasion.

Les horreurs du siège et de l'assaut leur sont presque toujours épargnées. Contenues par la présence des chefs qui sont souvent des souverains, les troupes ennemies restent sous la règle d'une discipline sévère, et, comme elles éprouvent en partie la peur qu'elles inspirent, leur présence ressemble à Toppression plus qu'à la conquête. Mais dans les villes de province, dans les campagnes

surtout, plus de mesure! Les envahisseurs forcent 'les maisons, brûlent les villages, insultent, égorgent, font fuir devant la flamme et le fer les populations épouvantées. C'est au milieu de ces terribles spectacles qu'apparaissent vraiment le fond de la vie et le fond de l'âme humaine. C'est là qu'éclata aux yeux de Reynaud enfant la peur dans tout son égoïsme, le courage dans toute sa grandeur, le désespoir dans tout son éperdument, la misère dans toute son horreur; et l'image des grandes calamités publiques se levant dans son ânae à la lueur de ces lugubres incendies, y laissa une éternelle empreinte d'austère énergie et de farouche vaillance.

Sa mère était femme à accepter ces épreuves pour ses fils, et, une fois ces épreuves passées, à les bénir. Mais les y exposer deux fois, c'était au-dessus de ses forces* Quand 1815 amena la seconde invasion, elle quitta Thionville et se retira avec son précieux trésor au

fond (l'une campagne solitaire où Tennemi ne pût pas pénétrer.

Là, avec cet instinct merveilleux qui la guidait pas à pas dans cette triple et délicate éducation, elle plongea ses trois vigoureux enfants en pleine nature, comme elle les avait plongés à Thionville en pleine patrie.

Peu de travail, sauf quelques courtes études. Les champs et les bois pour maîtres, la vue du ciel pour De viris, la vie champêtre pour leçons! Mes trois bandits (un des sens de ce mot profond se dégage) partaient seuls dès le matin, et passaient toute leur journée dans les forêts, dans les fermes, suivant les gardeschasse, mangeant dans quelque cabane de bûcheron, vivant de la vie du peuple des campagnes et ne revenant que le soir, harassés, hérissés, les habits déchirés , mais avec un luxe de santé sur le visage qui disait à leur mère : Tu fais bien I Rien de plus intéressant que de voir poindre les premiers

linéaments du caractère des hommes supérieurs. Là commença donc à se montrer un des traits les plus distinctifs de Reynaud, son double amour de la nature, je yeux dire son amour pour le détail comme pour l'ensemble. Les grands horizons, les splendeurs des couchers de soleil, les éloquentes profondeurs des bois, qui lui ont inspiré de si admirables pages, frappaient déjà son imagination d'enfant^ et en même temps il étudiait les herbes, les insectes, et revenait toujours les mains chargées de plantes et de nids d'oiseaux. Sa mère observait le petit observateur, et la vue de cet enfant singulier la rendait songeuse.

Aussi, le soir, quand le ciel étincelait d'étoiles et qu'elle se promenait dans le jardin, « Viens ici, mon petit philosophe, lui disait-elle, et regarde !... » Puis, élevant ses yeux vers le ciel, elle lui désignait les planètes, les constellations, et ajoutait ! « Vois-tu

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tous ces astres? ce sont des mondes! des mondes comme le" nôtre ! » L'enfant silencieux plongeait ses regards ardents et déjà profonds dans cet infini du ciel qui devait . être l'objet de toutes ses pensées. 11 le con-^ templait avec un enthousiasme méditatif comme s'il y eût déjà yu la patrie future de son imagination. Ne dirait-on pas saint Augustin et sa mère dans Tadmirable tableau de Scheffer? Malgré la différence des doctrines, c'est le même élan de pensée, c'est le même but. Le doigt de ces deux mères et le regard de ces deux enfants indiquent et cherchent le même point : le chemin qui conduit à Dieu!

L'enfance écoulée et l'adolescence yenue, Reynaud continua ses études avec ses frères d'abord au collège de Metz, puis à Paris. De 1823 à 1825, la noble mère eut la joie de voir ses trois fils entrer, dans le rang le plus honorable, l'un à l'École de marine, les deux

autres à l'École poljlechnique, d'où Reynaud, en 1827, sortit des premiers pour entrer à l'Ecole des mines.

Le trayail s'y divise en deux parts : dix mois par an d'études spéciales à l'Ecole même ; deux mois de voyages à pied en France et en Europe, dans les grands centres d'exploitations minières. Reynaud se fit remarquer comme élève et comme voyageur.

Comme élève, on me cite de lui un trait caractéristique.

A la fin de sa première année, pendant le temps des épreuves, il achevait un jour dans le laboratoire une analyse très-délicate. Les substances qui formaient le sujet de l'analyse bouillaient sur le fourneau dans une capsule de platine cbauifée jusqu'a^u rouge. La fusion faite, Reynaud prend la capsule avec une pince et commence à la transporter doucement, pour la soumettre à l'examen, sur une tablé de marbre située à l'extrémité du labo-

ratoire. A mi-chemin, il sent que la capsule échappe à la pince,... tout est perdu! Son épreuve va manquer, son examen est com-' promis! Aussitôt il place vivement la main gauche sous la capsule brûlante, Ty reçoit, et sans se hâter, sans que sa main bouge, il traverse le laboratoire et va déposer la précieuse coupe sur la table de marbre. Son analyse réussit, mais il avait la main brûlée presque jusqu'à l'os.

Comme voyageur, ses camarades de route ont gardé de lui un vif souvenir. Rien ne peut rendre, dit-on, la fougue de corps et d'esprit, l'infatigable ardeur de marche et de recher-ches de ce hardi et curieux pionnier. C'était toute la furie française appliquée à la science et à l'aventure. La faim, la soif, la fatigue, le danger, rien ne comptait pour lui. Il faisait dix lieues en dehors de sa route pour étudier quelque accident de terrain intéressant, pour constater quelque progrès scienti-

fique, et surtout pour pénétrer dans les mœurs des populations industrielles. Car le sort des travailleurs faisait déjà un de ses grands soucis, et la secourabilite\ qu'on me pardonne ce mot, une de ses grandes yerlus.

Son compagnon de Yoyage dans la chaîne du Harz et dans la Forêt-Noire m'a souvent raconté qu'un jour, après une longue journée de marche, Reynaud, le voyant fatigué et voulant lui abréger la route, se lança à travers des escarpements inaccessibles à la recherche d'un sentier plus court qu'il croyait avoir entrevu au-dessus de leur tète. Après une escalade des plus périlleuses, ruisselant de sueur, les mains ensanglantées, il arrive enfin au pli de terrain qui lui figurait une route. Mais quelle est sa surprise! pas de route!

Continuer de monter? Impossible !... Le roc s'élevait devant lui droit comme une muraille. Redescendre? Impossible encore!... Ses forces

étaient à bout. Reprendre haleine en restant sur Tétroite saillie de rocher où posaient ses pieds? Toujours impossible!... Ses jambes fléchissaient sous lui; au bout de quelques secondes il serait tombé dans Tabime. Son ami, devinant tout d'en bas, suffoquait de terreur. Tout à coup il voit Reynaud tourner sur lui-même dans cet étroit espace, appliquer son dos là où était sa poitrine, et, se laissant hardiment glisser, tomber assis sur la saillie du roc. Puis, une fois là, les jambes pendantes sur l'abîme, il se met à chanter une tyrolienne. Quelques minutes après, il redescend près de son ami qui lui fait les plus vifs reproches. — a Que veux-tu? lui répond-il simplement, tu étais si fatigué !... »

Une autre fois, poète, héroïquement poète, il bravait la mort... pourquoi? Pour aller, il le dit lui-même, presser sur ses lèvres, au haut d'une cime inaccessible, un petit arbrisseau battu de l'orage. Rien ne peint mieux

son ioor singulier d'imagination que la note de voyage où il raconte cet étrange désir.

a Hier, dit-il, descendant de risenlhaljjeme suis arrêté pour contempler ce grand rocher qui porte une croix au sommet, et qu'on appelle le rocher du Pater-Noster. Il sort de la forêt de sapins comme une ile de la mer. Les faucons au cri aigu s'ébattaient autour de son sommet, et sa cime dentelée se détachait comme une ruine sur l'azur du ciel. Soudain j'aperçus, tout à la pointe du rocher, dans une crevasse, un petit arbrisseau qui pendait échevêlé sur la vallée et dont le vent agitait tristement les petits rameaux, pauvres de feuilles et de verdure. Qui l'a transporté dans ce lieu aride, si loin du sol natal? Est-ce le vent qui Ta enlevé et conduit où va l'orage de la montagne? Est-ce l'alouette des rochers qui l'a laissé choir en retournant à son nid?... Je me suis pris de pitié pour lui croissant ainsi tout seul loin des arbrisseaux ses frères; il me faisait l'effet d'un exilé. J'ai senti le besoin d'aller à lui, de presser sur mes lèvres ardentes ses rameaux humides de brouillard I Pourquoi? Le sais-je?... La route était rude. Nulle autre

haleine bumaine ne Tavait encore touché. Nulle autre ne le touchera plus. Se trouvera-t-il deux fois un voyageur qui , pour Tamour de toi , petit arbrisseau , voulût braver la mort? Quand je redescendis, riche d*un souvenir de bonheur, mes compagnons me dirent : « Reynaud, mon ami, vous n*avez pas de sens^ vous voulez vous tuer I » Je ne répondis pas; à quoi bon? Ils ne m'auraient pas compris... »

Enfin, un troisième trait de son caractère qui se marque énergiquement dans ses voyages, c'est celui de Français. On se rappelle les leçons qu'il avait reçues de son vieux maître d'études. Quand il atteignit ses dix-huit ans, la Providence lui envoya un nouveau mattre de patriotisme qui était digne d'un tel élève , Merlin de ïhionvîlle. Merlin était parent éloigné des jeunes Reynaud; la mort de leur père fit de Merlin leur tuteur. Ceux d'entre nous qui ont vu quelqu'un de ces vieux débris de la Convention en ont con--

serré une impression ineffaçable. Ces hommes semblaient d'une autre race; leur accent, leur démarcbe, leur langage gardaient dans les circonstances les plus vulgaires de la vie, je ne sais quoi d*héroïque et comme de vibrant. J'ai entendu le vieux Lakanal parler à quatre-vingt-quatre ans sur la tombe de Geoffroy Saint-Hilaire ; je l'entends toujours ! Dans son discours écrit (j'étais derrière lui pendant qu'il le prononçait), revenaient naturellement les souvenirs des guerres de la République; eh bien ! partout où se trouvait sur le manuscrit le mot Prussiens, l'impétueux vieillard avait ajouté en marge à l'encre rouge quelques nouveaux termes de colère, quelques mots d'indignation et de déG. Dieu sait pourtant s'il en manquait sur le manuscrit même!

Mais, en le relisant, il avait trouvé ses expressions trop faibles, et il les avait un peu rechargées de poudre ! Tels ils étaient tous.

Nous ne pouvons nous représenter ce que va-

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lait alors ce mot : la France! Ils raimaient comme on aime ce qu'on a défendu, ce qu*on a reconquis. Tel était surtout Merlin, Timmortel défenseur de Mayence. Sa Yoix était un cri de clairon. Reynaud sentit auprès de lui s*exalter encore son patriotisme. Aussi ses voyages comme ingénieur dans les pays étrangers nous le montrent-ils toujours préoccupé de cette idée, qu'il représentait la France et qu'il devait la représenter vaillamment.

Un jour, on organise dans la Yalteline une chasse au chamois pleine de périls. Il y va; il étonne, il surpasse les chasseurs les plus aguerris, non par bravade ou par vanité, mais pour que le soir au retour on dise :

«C'est/e Français quia été le roi de lâchasse! » Dans le Hartz, il arrive un matin à une mine aussi profonde que dangereuse d'accès ; l'Allemand qui conduisait les travaux lui déconseille de tenter cette rude descente : « Nos ouvriers

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mêmes, lui dit-il, nos Allemands, ne peuvent descendre et remonter sans prendre de repos, et n'y mettent pas moins de trois heures. — Yraiment? » lui dit Reynaud, et soudain le Toilà descendu dans la mine, d*où il remonte sans s'arrêter, en moins de deux heures. Ces bons Allemands ne purent s'empêcher de dire : Ahî ces Français! Il avait sa récompense; on avait dit : ces Français, et non pas ce Français ! Toute son ambition était pour la France, jamais pourlui-nf\ême; s'il tenait à ce qu'on nt attention à lui, c'était pour qu'on se souvînt d'elle.

Le lecteur doit commencer à comprendre enfin ce surnom de bandit qui lui avait été donné. Bandit, à cette époque de fièvre poétique, au milieu du rayonnement de la gloire de Byron et de Schiller, bandit voulait dire Conrad, Lara, Charles Moor, Manfred, Gœlz de Berlichingen, c'est-à-dire je ne sais quoi d'héroïque et de poétique, de chevaleresque

et de révolté, qui convenait à merveille à ce aventureux jeune homme. Lui-même il a dit de lui dans une lettre :

tf Mes défauts sont une haine violente de Tobstacle toutes les fois que je n'ai aucun moyen d'agir contre lui; c'est un sentiment invincible de révolte toutes les fois que je sens que j'entre dans un état de dépendance vib-à-vis d'autrui; c'est un amour sauvage de ma liberté. IJ y aura toujoui*s en moi Thomme qui s'est foimé seul, au milieu des âpres montagnes de la Corse, à cheval sur les cîmes, entre le ciel et l'océan, vivant de sa chasse, couchant à la belle étoile, ne connaissant d'autre autorité que la sienne, et menant lui-môme sa vie. »

Le mol de Corse ^ jeté dans cette lettre, achève de nous expliquer le mot bandit. La Corse fut en effet sa sévère et dernière institutrice; nous allons l'y suivre.

Petits ou grands, nous avons tous dans notre vie des époques de crise, ce que j'appellerais volontiers des ères. Le séjour de Reynaud en Corse fut une ère pour lui; c'est là que son être intellectuel et moral se dessina nettement, que le fruit se noua. Il avait alors vingt-quatre ans. Sa jeunesse, passée à Paris, avait déjà eu ses orages; mais ce n'étaient pas les passions terrestres, les agitations des sens, qui avaient troublé ce cœur véhément, c'étaient les débats de Tâme avec elle-même, les terribles problèmes de la vie, de l'immortalité^ des misères de ce monde. La tempête des idées était presque la seule qui eût grondé en lui, et les contemplations religieuses ex-

citaient dans cette âme de vingt-trois ans des transports et des attendrissements pareils à ceux que Taniour fait naître dans les jeunes cœurs.

a ma bonne mère, écrivait-il vers celte époque, une immense joie inonde mon âme!... Plus de videl plus de spleen!,.. Hier, l'idée de Dieu m*est apparue claire, sans nuage I l'idée du Dieu présent, personnel I... Le monde est maintenant rempli pour moi d'un adorable ami!... »

A ces effusions religieuses se mêlaient et se liaient en lui, dès ce moment, des préoccupations sociales et politiques. On se rappelle le beau mouvement d'idées qui éclata en France dans ces années de 1825 à 1830. Politique pure, philosophie, poésie, histoire, économie politique, tous les grands objets de la pensée humaine étaient à Tordre du jour dans tous les esprits. Un groupe d'élèves de l'École polytechnique avaient pris pour devise cette formule : Amélioration physique et intellec-

ttielle de la classe la plm pauvre et la plus laborieuse. Reynaud , pendant son séjour à Paris, s'était joint à eux , et c'est dans cette double disposition de cœur et d'esprit, c'est tout plein, si je puis parler ainsi, de l'âme de la France nouvelle, qu'il partit pour la Corse, en 1829^ comme ingénieur des mines.

Il rencontra en route, à Marseille, sur le bateau, un de ses camarades de promotion, Lamoricière, qui partait comme sous-lieutenant pour l'Algérie. Ils passèrent tous deux une partie de la nuit sur le pont, couchés à côté l'un de l'autre, regardant les étoiles et se disant gaiement : c< Quelle est la nôtre? » Grand eût été leur élonnement si on leur eût ditqu'à vingt ans de là, ils se retrouveraient tous deux dans une assemblée représentative républicaine , l'un comme ministre de la guerre, l'autre comme secrétaire d'État au ministère de l'instruction publique.

Les premiers temps de son séjour en

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Corse ne furent cependant pour Reynaud que la continuation de sa vie de voyageur et de chasseur. On l'envoyait dans ce pays comme ingénieur des mines; mais il n'y manquait que des mines. Il l'écrivit au ministre; puis, trop fier pour manger le pain de l'État sans le gagner, il entreprit de dresser sur place une carte géologique de. l'île. Le voilà donc parti sur un petit cheval corse nommé Bayardy son fusil sur le dos, et se lançant à travers la montagne. Cette vie d'aventures le charmait.

Un jour qu'il gravissait un col assez étroit, il aperçoit dans un pli du sentie^ six robustes gaillards, de physionomie non douteuse, armés de longs fusils et couchés sur la bruyère, où ils déjeunaient. Rétrograder, c'était appeler les balles, et puis d'ailleurs... un Fran^ çais! Il donne donc un coup d'éperon à Bayard, et marche droit à ces honnêtes gens, le Visage ouvert, souriant, comme charmé de

les rencontrer. Arrivé près d'eux, il descend de cheyal, les appelle mes amis, feint de les prendre pour des chasseurs, leur demande la permission de cuire à leur feu les merles qu'il avait tués, et les charme si bien par son assurance, par sa gaieté, et sans doute aussi par sa belle et cordiale figure, qu'ils lui offrent à déjeuner* « Seulement, ajoutait-il en riant, quand vint le moment toujours cruel de la séparation, quand je remontai à cheval, leur montrant forcément, non plus le visage qui impose toujours, mais le dos qui tente ^ je m'en allai au pas, très-lentement , pour ne pas paraître avoir peur, mais je serrais involontairement les épaules, m'attendant toujoure à sentir s'y loger quelque balle corse. » Il fallait l'entendre raconter cette aventure, car je n'ai pas connu de conteur, je dirai presque de mime plus amusant que ce philosophe austère. On voyait tout ce qu'il décrivait, il le revoyait lui-même. Les gestes,

les accents, les physionomies, il reproduisait tout. Dans les scènes populaires surtout, dans ce qui était franche-comédie, peinture profonde des ridicules et des mœurs, il atteignait une puissance de comique qui me rappelait Hogarth. Ce voyage de Corse était un texte inépuisable de récits où sa verve n'avait d'égale que sa véracité. Cher et tendre ami! que de soirées passées à l'écouter et à rire ou à frémir en Técoutânt! Je le vois encore nous dépeignant l'incendie d'un makis, une forêt de chênes-liéges s'enflammant et l'entourant d'un cercle de feu, son brave petit cheval corse soufflant, haletant, bondissant sur les monceaux de charbon ardent. On croyait lire une page dé Cooper.

Un jour, il arrive dans un village perdu au milieu des montagnes. Tout en soupant :

« Ne faut-il pas, dit-il à son hôte, passer le col Sublicio, pour aller jusqu'à Cervione? — 5i, signor; mais vous êtes donc déjà venu

ici? — Non. — Gomment savez-vous que le col Sublicio est là? — Je l'ai vu sur la carte. — Qu'esUce que c'est qu'une carte? — Vous ne savez pas ce que c'est qu'une carte, une carte géographique? — Non. — C'est le portrait d'un pays. — Le portrait d'un pays?...

reprit le paysan sans trop comprendre. — Tenez, ajouta Reynaud, je vais vous en faire un, je vais vous dessiner sur la muraille la carte géographique de la Corse. » Et il saisit un morceau de charbon. c< Attendez, Monsieur, lui dit le paysan, je vais aller chercher mes voisins... » Et au bout de quelques instants, voilà la chambre pleine d'une vingtaine de paysans corses, entourant et regardant Reynaud comme on regarde un magicien. Il tire sa boussole pour s'orienter. c< Qu'est-ce que ce petit instrument?... » Il leur explique, avec ce talent de vulgarisateur qu'il avait à un si haut degré, l'invention et l'usage de la boussole; puis, debout, à la lueur du foyer,

armé de son morceau de charbon, il fait apparaître à leurs yeux stupéfaits Timage de leur propre pays, leur dessine à grands traits les golfes, les promontoires, les montagnes, mêle à son dessin mille détails curieux sur l'histoire ou le caractère géologique de chaque contrée, et les tient ainsi jusqu'à minuit suspendus à ses lèvres, à sa main , et ne sachant ce qu'ils devaient admirer le plus, ou cet art merveilleux de représenter un pays inconnu, ou cette parole magique qui peignait ce que dessinaient ses doigts. — Plusieurs années après , un voyageur français passant dans ce village, on le conduisit aussitôt dans la maison devenue célèbre. Il trouva la carte encore empreinte sur la muraille, mais bien plus empreint encore dans les âmes, le souvenir de celui qui avait pris dans leur imagination quelque chose de légendaire, et qu'ils avaient vu, avec surprise, le lendemain de celte scène, s'élever seul sur les âpres cimes du Sublicio.

Les cimes ont joué un grand rôle dans la vie de Reynaud ; on peut dire que les Alpes ont été ses meilleures consolatrices et ses plus chères conseillères. Dès qu'un trouble d'idées le saisissait, dès qu'un grand chagrin venait le frapper, il s'envolait vers les hauts sommets comme un aigle blessé vers son aire.

Errant pendant des journées entières avec sa boussole pour seul guide, parmi les solitudes des neiges éternelles, son cœur s*apaisait , son intelligence s'éclairait , et, quand il redescendait dans les villes, il rapportait, ce semble, sur son front et dans son âme, quelque chose de la paix et de la lumière de ces sublimes spectacles.

Eh bien! en Corse, il passa de longues heures, assis, ou plutôt, comme il le dit luimême énergiquement, à cheval sur la pointe d'un roc qui s'avançait dans la mer comme un promontoire; et là, seul, en plein ciel, voyant ou sentant tout autour de lui à l'ho-

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rizon la France, Tltalie et la Grèce, loin de la terre et cependant relié à la terre par la vue et la pensée, il agita en lui-même toutes les grandes questions de la vie. Là se formèrent, au sein de l'immensité et comme à portée de la voix de Dieu, toutes ses idées sur le Créateur, sur la création, sur l'homme, sur la société, sur nos devoirs, sur nos droits.

Mais là aussi lui apparurent sa place à lui, et son rôle dans ce monde !... Il était monté sur ces montagnes ingénieur, il en redescendit philosophe, et le philosophe força l'ingénieur à donner sa démission.

Je dis forca^ le mot n'est que juste. Ce moment fut pour Reynaud un moment de grande lutte. Une fois engagé dans le monde des idées, une fois gagné à leur cause, il sentit le besoin de se vouer tout entier à leur service. Depuis son séjour en Corse, il était resté en active correspondance avec le jeune groupe de polytechniciens, et tout ce qui s'a-

gîtait à Paris Tagitait. La révolution de Juillet, qui éclata sur ces entrefaites, acheva de mettre le feu à son âme.. Alors les affaires pratiques, les détails administratifs, le métier d'ingénieur lui devinrent odieux. La perspective d'être condamné à une telle vie, dût-elle le mener un jour aux plus hautes fonctions, le fit frémir. c< J'ai besoin d'agir, écrivait-il, je sens quelque chose qui me pousse !•• » La Corse commence à lui peser comme une entrave insupportable. « Adieu, ô mon île ! s'écriait-il; métier de Robinson n'est pas métier de ce temps ! Il s'agit de la vie et de la mort des nations! Honte à celui qui se sent du courage à l'âme et qui consent à s'isoler!... Pour moi, je crois que j'en mourrais! » Il n'y tint pas, et un jour, sans demander de congé, il partit pour Paris. Ses premières démarches eurent pour but un simple changement de résidence. Puis il comprit qu'il y a des fonctions incompatibles, qu'on ne peut pas être

ingénieur jusqu'à six heures du soir et philosophe le reste du temps, que la pensée, et surtout la pensée active, militante, est une maîtresse jalouse qui n'accepte pas de partage, que la condition première de la mission qu'il se proposait était de ne relever que de lui-même, qu'il fallait enfin choisir entre son rôle et son état. Il choisit. Il demanda un congé illimité, c'est-à-dire qu'il donna sa démission.

Le parti était rude, non pour lui; l'incertitude même de son avenir nouveau lui était un stimulant de plus; il éprouvait une sorte de joie âpre à la pensée des sacrifices qu'il faisait à sa cause, des privations qu'il allait subir pour elle. Mais sa mère ! quelle fut sa surprise, son regret, sa crainte! Avoir tout sacrifié pour assurer une profession à ses fils, et, au moment où ils entrent à pleines voil.es dans la carrière, voir celui des trois sur lequel reposaient peut-être ses plus chères espé-

rances tourner le dos à un noble but déjà atteint, se jeter dans Tinconnu, dans la misère peut-être, quitter enfin le titre d'ingénieur.. «, pourquoi? Il faut bien le dire : pour le nom de saint-simonieh! Ce seul nom dit tout le chagrin de sa mère, et ce chagrin le jetait dans le désespoir, a Si tu voyais ma figure, lui écrivait-il, et les larmes qui gonflent mes paupières à la pensée de la peine que je te cause, tu aiirais pitié de moi ! Mais je ne suis pas le maître ! j'ai autre chose à faire dans ce monde qu'à figurer dans l'annuaire avec le titre d'ingénieur! Je te le répète, je sens quelque chose qui me pousse!.. » Il n'hésita donc pas, car dès qu'il voyait son devoir quelque part, il y marchait toujours; et, hâtons-nous de le dire, tel était son ascendant sur tout le monde, même dans sa jeunesse, tel était le respect qu'il inspirait à tous, même à sa mère, que, tout en le blâmant, elle ne s'opposa pas directement à son des-

sein; quelque chose lui disait tout bas, en dépit de ses répugnances, qu'une telle âme avait le droit de chercher sa route en dehors des voies ordinaires. Qui sait même si, dans les mystérieuses profondeurs de Tamour maternel, elle n'éprouva pas une sorte de joie orgueilleuse à voir son fils si imprudemment généreux?

Pour jciger sainement Técolc saint-simo* nienne, il importe de distinguer soigneusement les deux périodes de son existence. Bien ne ressemble moins à ses débuis que sa fin.

Les folies de Ménilmontant, les costumes bizarres, les dénominations ridicules, les théories immorales aboutissant à une sorte de papauté d'Épicure n*ont rien à faire avec les idées graves, humainei^, qui servirent de drapeau à récole naissante. Sa doctrine se résumait en un mot : Perfectibilité; son but, en une phrase : Amélioration moraley intellectuelle et physique des classes pauvres et lahoriemes. — Quel plus beau programme

38 JEANREYNAUD.

pouvait se proposer un homme de cœur? Quoi de plus digne d'intérêt que de voir, en 1830, au moment où le parti libéral triomphant concentrait toutes ses forces dans rétablissement de la forme politique, où le parti républicain traduisait trop souvent ses désirs de triomphe et de réformes en conspirations et en coups de fusil; quoi de plus digne d'intérêt, dis-je, que de voir toute une phalange de jeunes et libres esprits aller au fond même du problème social, laisser de côté la forme politique, dont la condition indispensable est sans doute la liberté, mais qui n'est, après tout, que l'instrument de la vie des peuples, pour constituer cette vie même, c'est*à-dire organiser le travail, la production, l'éduca* tion, substituer à la guerre par l'émeute la guerre par l'idée, et se rallier à cette devise : A chacun selon ses œuvres I

Reynaud fut séduit par ce programme ; il dut l'être, et il eut le droit de s'écrier : <t J'ai

VU des hommes qui portaient une bannière où ils avaient inscrit : Amélioration du sort des classes laborieuses. J*ai tout quitté pour me joindre à ces hommes, et jusqu'à la mort je demeurerai sous leur bannière, car elle est sainte ! x>

Il a tenu parole ; il est mort sous cette bannière, car il n'a quitté ces hommes que quand eux-mêmes quittèrent ou ternirent leur dra-^ peau. Jamais le caractère de haute moralité de Reynaud n'éclata plus vivement que dans cette séparation. Quelque temps après son entrée au saint-simonisme, la théorie de la femme libre commença à se produire d'une façon voilée dans les entretiens d'un des chefs de l'école. Reynaud se refusa d'abord à y croire, et, pour s'arracher à des soupçons qui lui semblaient une calomnie contre un homme qu'il aimait, il partit en mission. A Lyon, à Grenoble, partout où il passa, partout où il parla, son influence fut considérable. Un des

40 JEANREYNAUD.

membres des Etats généraux de 89 et de la Convention, le comte Thibaudeau, qui assistait à une de ces conférences, disait : « Je n'ai rien entendu de pareil depuis Mirabeau ! » Et deux mille ouvriers rassemblés à Lyon dans la salle des Brotteaux, saluèrent avec un respect enthousiaste cette voix éloquente et honnête qui leur parlait de leurs devoirs autant que de leurs droits, leur montrait le progrès dans le développement de leur âme et de leur intelligence plus encore que dans l'extension de leur bien-être, et, leur prêchant la morale sévère de la pureté, s'écriait éloquemment : «Rien, après la chute de l'antiquité, ne précipita plus ardemment les peuples d'Occident vers le culte de la Vierge que leur besoin impérieux de se séparer de cette Vénus impudique qui commençait à dégoûter le monde ! »

Cette phrase, répétée à Paris, y porta coup; c'était une attaque directe contre la doctrine

de la femme libre. M. Enfantin S vivement blessé, rappela Reynaud; à son retour éclata le dissentiment. Il fut absolu, décisif. Reynaud, et avec lui M. Bazard, essayèrent d'abord, dans des conférences particulières, de faire sentir à M. Enfantin et à ses amis où les entraînaient des théories fatales. M. Enfantin resta inflexible; M. Bazard se sépara de lui, et quelques jours après, à la salle Taitbout, en pleine assemblée publique, le Père trônant sur l'estrade, et la salle remplie de ses adhérents les plus fanatiques, Reynaud se leva tout à coup, et traduisit ces fatales (ioctrines à la barre de l'indignation publique. L'attaque et la scène furent violentes.

1 Nous ne voulons, bien entendu, incriminer en rien ni la personne, ni les intentions de M. Enfantin. 11 est sans contredit un des hommes éminents de ce temps-ci, et je ne doute pas que dans sa pensée ses théories sur la femme ne se reliassent à un ensemble d'idées morales. Mais, à mes yeux, ses théories étaient funestes.

Toul^ dans la salle et sur Testrade, était tumulte et clameurs. Le public, partagé entre les deux camps, applaudissait, et huait tour à tour les deux adversaires ; les saint-simoniens, éperdus, allaient de Reynaud à Enfantin et d'Enfantin à Reynaud; Enfantin, troublé pour là première fois, se défendait mal. <c Vous démoralisez les ouvriers, s'écriait Reynaud, dont la véhémence allait toujours croissant, en ne leur parlant jamais que d'argent I... Vous démoralisez les femmes en affranchissant leurs passions au lieu de leur âmel... Mais rappelez- vous ce mot terrible que la Bible applique à Satan : La femme se relèvera contre toi et t'écrasera la tête ! » La confusion et les cris devinrent tels qu*il fallut lever la séance. M. Enfantin quitta la salle, entraînant avec lui tous ses partisans; les amis de Reynaud Tentourèrent en le sup-i pliant de ne pas sortir ; ils craignaient l'exaspération de quelques fanatiques. C'était en

effet un coup mortel porté à M. Enfantin.

Sur dix-huit saint-simoniens qui composaient cette famille philosophique, un très-petit nombre suivirent le Père à Ménilmontant; le saint-' simonisme matérialiste était terrassé, mais le vainqueur n'était pas moins blessé que le vaincu, car le saint-simonismé lui-même était mort du coup, et Reynaud se sentit écrasé sous les débris du temple qu'il avait renversé.

Avec le saint-simonisme^ en effet, dispa** raissait tout ce qu'il avait cru, tout ce qu'il avait espéré depuis trois ans; un vide affreux se fit dans son âme. Les cœurs vulgaires ne connaissent guère d'autre spleen^ à vingt ans, que celui qui nait de Tamour déçu ou de l'ambition trompée. Il fut saisi, lui, de cette mélancolie particulière qu'éprouvent seules les âmes supérieures, l'amère tristesse qui suit les nobles espérances détruites, les rêves de bonheur public évanouis, la cruelle conscience de notre impuissance à faire le bien.

Ceux qui ont connu Reynaud à ce moment ont gardé un vif souvenir de son humeur farouche. Les larmes de joie de sa mère, toute radieuse de le voir échappé au saint-simonisme, ne pouvaient le consoler. Retiré d'abord chez son frère, puis près de Paris, il se complaisait dans une pauvreté stoîque. On eût dit que c'était encore une protestation contre les théories matérialistes qui l'avaient révolté. Je méprise Vorl disait-il alors, avec un orgueil sauvage. On m'a conté de lui, à ce moment, un trait qui caractérise bien l'état de son âme. Il lui arrivait parfois de n'avoir chez lui qu'un morceau de pain. Dans un de ces jours de jeûne forcé, il entra chez un ami à Theurcdu repas; on lui ofiTrit d'y prendre part; il refusa. c( Pourquoi votre refus? lui dit une personne qui en avait été témoin. Est-ce que vous avez déjà dîné? — Non. — Pourquoi donc avoir refusé? — Parce que je n'ai pas de quoi dîner chez moi. — Raison de plus.

— Raison de moins ! D'abord, je ne veux pas changer la maison d*un ami en hôtellerie, et Tamitié en parasitisme ; puis, si aujourd'hui je m'assieds ayant faim à la table d'un ami, je viendrai peut-être demain m'y asseoir parce que j'aurai faim! Et alors, voilà mon corps qui est mon maître, et je ne veux pas de maître, lui surtout!... )>

Et comme son ami le regardait avec surprise. « Oh ! je l'ai habitué à obéir, reprit-il gaiment. Dans mes longs voyages de jeune homme, je lui disais le matin en partant: Tu n'auras à déjeuner que quand tu auras fait six lieues ! Les six lieues faites, il réclamait. Encore deux lieues ! lui répondais-je. Et comme il grondait parfois : Allons, lui disaisje, marche et tais-toi ! Et il se taisait. Eh bien! il se taira encore aujourd'hui. » Et làdessus il rentra chez lui, et dîna de son mor-. . ceau de pain.

Ce moment de crise fut court. M. Carnot,

toujours dévoué I lui aussi , au service des idées, et qui s'était retiré du saint-simonisine avec Reynaud, acheta la Aevue encyclopédie que et y appela ses amis, Charlon, Fabas, Pierre Leroux.

Le talent et le caractère de Reynaud se montrèrent dans cette publication sous un nouveau jour. Tout est éducation et progrès pour les esprits d^élite; sa campagne du saint-simonisme avait mûri en lui le philosophe social; son passage à la Eevue encyclopédique le condxiisit au rôle de philosophe politique.

Reynaud était républicain par caractère et par conviction; mais le bon sens supérieur, qui ne l'abandonnait pas dans les plus hasar* dcuseâ tentatives, lui faisait blâmer comme prématurées les espérances actuelles et les efforts présents du parti républicain. 11 ne croyait pas à l'avènement immédiat de la ré* publique, il n'y croyait pas et ne le désirait pas. Selon lui, rien n'était mûr pour cette

forme de gouvernement, ni les esprits, ni les choses. Il blâmait donc hautement les conspirations, refusait d'entrer dans les sociétés secrètes, repoussait toute part aux descentes dans la rue, et exprimait souvent sa pensée sous cette forme piquante : Je suis trop bon r^ublicain pour désirer aujourd'hui la répU" blique. Plusieurs articles, écrits par lui dans ce sens, attirèrent l'attention du parti, et, chose étrange, ne le choquèrent pas. Un des défauts de notre démocratie est d*étre soupçonneuse et accusatrice. Tandis que le clergé abrite tous ses membres et tous ses partisans derrière Tautel, que les légitimistes enveloppent tous les leurs dans les plis de leur drapeau, nous, démocrates, nous usons notre poudre à nous fusiller les uns les autres; la loi des suspects est toujours en vigueur parmi nous. De pluSj comme le courage compte justement parmi les qualités les plus habituelles du parti républicain, le reproche de faiblesse

est celui qu'il jette le plus volontiers au visage de qui refiise de le suivre. Reynaud eut la bravoure la plus rare parmi les démocrates; il n'eut pas peur de paraître avoir peur.

Tel était, du resle, l'accent viril de sa parole, que les plus hommes d'action du parti ne purent s'empêcher de rendre hommage à l'énergie de celui qui refusait d'agir. Un procès célèbre leur donna sujet de marquer à Reynaud leur estime, et à Reynaud l'occasion de montrer qu'il en était digne.

Je veux parler du procès d'avril 1834. Les membres de la société des Droits de l'Homme étaient descendus dans la rue; le sang avait coulé à Paris et à Lyon; les républicains avaient été vaincus, et cent cinquante de ces vaincus furent traduits devant la chambre des pairs. Chacun d'eux, et il faut ici rendre justice à l'équité du gouvernementde Louis-Philippe, chacun d'eux eut le droit de choisir deux

défenseurs. M. Guinard choisit Reynaud.

Reynaud accepta avec empressement.

Du premier coup d'œil, il avait vu quelle fortune inespérée était un tel procès pour la cause républicaine. Cent cinquante accusés, accompagnés chacun de deux défenseurs, formaient une masse de quatre cent cinquante républicains qui représentaient ce qu'il y avait de plus éminent dans le parti pour Tintelligence et la vaillance. Cette élite allait arriver devant rassemblée de la monarchie avec le droit de discuter les plus hautes questions politiques, car ce droit se liait au droit sacré de la défense; la république allait pouvoir plaider la cause de la république à la face du pays, avec la France entière pour juge et du haut de la tribune même de Taristocratie. C'était là une lutte bien autrement décisive et solennelle que toutes celles qui avaient été soutenues jusque-là ou qui. pouvaient rétre dans les. sections et derrière les barricades.

C'était une véritable chambre représentative républicaine.

Reynaud le sentit et se concerta avec les principaux défenseurs. Je ne nommerai parmi eux que Carrel et Trélat, qui fut héroïque dans ce procès. Malheureusement les brouillons, les emportés et les importants firent obstacle à un plan de conduite habile et digne. S'irritant de quelques difficultés apportées par la Chambre à Texécution de leur mission, ils rédigèrent, à Tinsu et mêmie contre la volonté des véritables chefs, une lettre acrimonieuse et offensante pour la Chambre haute. Puis, pour comble d'imprudence, ils la publièrent dans les journaux comme étant émanée de tous les défenseurs, et la revêtirent même de la signature de ceux^qui l'ignoraient. L'effet de cette publication fut déplorable. La Chambre résolut avec raison de sévir énergiquement contre cette lettre, et cita les signataires à sa barre. Alors, ce qui arrive souvent dans les

luttes politiques, les farouches de la veille devinrent les prudents du lendemain; je ne dirai pas qu'ils furent eJQTrayés de leur courage, mais tout acte de courage a deux côtés : un côté glorieux et un côté dangereux. Eh bien! la veille, ils ne virent que la gloire, et le lendemain ils ne virent que le danger.

Le président de la Chambre le sentit et en profita. Des indiscrétions et des révélations lui avaient appris l'embarras des auteurs de cette publication et leur ardent désir de se tirer de ce mauvais pas. Il leur en offrit le moyen, mais Dieu sait à quel prix ! Sa tactique fut des plus habiles. Supposant ou feignant de supposer que l'impression des noms dans le journal pouvait être le fait et la faute du journaliste seul et que par conséquent les noms imprimés ne prouvaient pas la signature, il interpella, l'un après l'autre, chacun des signataires et leur posa nettement la question suivante, en leur montrant la lettre : a Avez-

vôus'ou n'avez-YOUs pas signé cette lettre;?» • La pbsUion était cruelle pour itôus. La cohsciéncô obligeait ceux qui n'avaient pas! signé à dire* won; mais comme,- en 'même temps qu'eux et avec eux, les défaillants qui rèculaietit devant les conséquences 'de lelir signature disaient aussi non, le reproché de faiblesse enveloppait ceux même qui n'avaient rien à se reprocher. De là, parmi les plus généreux,' une indignation et une colère frémissante.' Chaque fois que s'élevait ce fatal' mot, non^ lé président, avec une froideur^laciale,' répondait : ce Très-bien! asseyez-vous, nionsieur. » Et un léger sourire de mépris et dé satisfaction errait sur les lèvres de tous les pairs :* c'était la décapitation morale du parti républicain.' Mais que faire? comment se relever? on ne pouvait pourtant pas ' mentir, pour 'sauver l'honneur du parti! Reyriaùd sentait, son cœur bondir; mais quand i cette froide question arriva jusqu'à lui,' au lieu dé répondre

JEAN REYNATJD. 53

comme ses amis avec une rage concentrée :

noii! il dit à voix haute: a Pour rendre hommage à la vérité, je suis' contraint de dire que je n'ai pas signé cette pièce; mais j'en revendique les principes et j'en accepte les corisé-^ quences!» ; . ; . ; > - . \

* Cette déclaration énergique et inattendue éclata dans l'assemblée comme une bombe.

Tous les amis deReyiiàud le remfercîèrént du regard et du geste^ les défaillants baissèrent la tête; et,' quant aux pairs eux-mêmes, la fière parole de ce jeune homme les toucha au lieu de les irriter. Les hommes réunis sont toujours sensibles à ce qui ressemblé au courage. Les pairs ne pouvaient pas laisser une telle déclaration impunie ; mais ils lui appliquèrent le' miwzmt/m de la peine : un mois de prison et cinq cents francs d'amende. -■ * Les plus faibles parmi les défenseurs furent les plus empressés à dire à Reynàudque le payement de cette amende regardait le

51 JEAN BEYNAUD.

parti tout entier. Il refusa leur offre, d'abord par suite de cet orgueil" natif qui lui rendait insupportable Tappui des autres; puis, comment accepter un service de gens qu'il n'estimait plus qu'à demi? Il employa donc son mois de prison à écrire un petit Traité des minéraux usuels, qui, par parenthèse, est un chef-d'œuvre d'exposition, le vendit cinq cents francs, et l'ingénieur des mipes paya ainsi l'amende de l'homme politique.

18^4 fut pour JReynaud une année d'épreuves et une année féconde. La Revue encyclopédigue i où sa pensée avait cherché refuge après la destruction du saint-simonisme, cessa de paraître faute d'abonnés. Sa vie se trouva ainsi brisée pour la troisième fois. En apparence, c'était un mal; en réalité, c'était un bien. Les hommes supérieurs ont besoin de changer de route pour aller à leur but. L'obstacle les force à se chercher et à se troiiver eux-mêmes. Leur développe-

ment n'est complet qu'au prix de déplacements violents dans leur existence. Pour eux, la ligne droite n'est pas le chemin le plus court.

La Itevtie encyclopédique détruite, Reynaud entra comme rédacteur en chef à Y Encyclopédie nouvelle. De là date son plein épanouissement. C'est là qu'il devient vrai* ment Jean Reynaud.

Tout en efTet était avantage pour lui dans cette entreprise : — D'abord le titre même de l'ouvrage : Encyclopédie. Douze ans d'études sur l'astronomie, sur l'histoire naturelle, sur l'anatomie comparée et sur la philosophie, venant s'ajouter à ses connaissances spéciales d'ingénieur des mines, faisaient de lui un esprit vraiment encyclopédique. En second lieu, la forme de l'ouvrage, la forme de dictionnaire : quoi de plus propre à mettre en lumière la grande variété de ses connaissances et à mettre en jeu les facultés inven-

tîves de son espriti que cette succession fortuite* et forcée de mois qui le contraignait à passer dans une même 'livraison de déluge à dentelle^ de Cuvier à célibat? — Enfin son association avec M/ Pierre Leroux. Cette collaboration fut 'un véritable bonheur pour Reynaùd; pourquoi? Parce que jamais deux collaborateurs ne furent, ou plutôt ne devinrent plus dissemblables de sentiments et de doctrines. Au fond , ils pensaient directement le contraire sur tous les grands problèmes humains,' sur Dieu, sur l'homme, sur la vie. Le travail commun fit bien vite éclater ces dissentiments ; leur association devint une discussion. M. Pierre Leroux fut pour Reynaud, philosophe religieux, ce que M. Enfantin avait été pour Reynaud, philosophe social, une contradiction vivante qui le força à se définir de plus en plus à ses propres yeux, à s'affirmer de plus en plus énergiquemenL Excité par les tendances panthéistiques

de M. Pierre Leroux, l'intime sentîmenl de la personnalité diTine: et ! dé la personnalité humaine, quifait-île^foiid de «la doctrine de Reynaud, éclata avec une sorte de violence, et l'on peut dire que Tiridividualité si caractéristique de Tautèur. de Terre et Ciel doit quelque chose à sa lutte avec l'auteur de r Humanité. »

Le plan et les bornes de ce travail ne nous permettent pas d'entrer dans le .détail,. ni même dans la simple énumération des: innombrables travaux que Reynaud répandit à partir de cette époque, soit dans rEncy^ clopédie, soit sous une forme familière et charmante dans le Magasin pittoresque^ ce recueil véritablement excellent, utile et sain comme une bonne action, et qui désigne son directeur, M. Charton, à la reconnaissance de tous les bons citoyens. Réunies par une main pieuse et publiées bientôt en corps d'ouvrage, les ! principales œuvres de Reynaud montre-

58 JEAN BEYNAUD.

ront dans son ensemble cette vaste intelligence qui porta la lumière partouLoù il porta ses regards et qui les porta presque sur tout. Âujoard'hui nous nous contenterons de nous arrêter un moment sur ses deux ouvrages fondamentaux : Terre et Ciel et V Esprit de la Gaule.

Quand on parcourt par la pensée quelques-^ unes des religions qui se sont partagé le monde, on est frappé de rencontrer au fond de presque toutes un sentiment commun, quoique manifesté sous des formes diverses; ce sentiment, c'est la lassitude de la vie. Soit en effet que, comme dans le judaïsme, le dogme se taise sur l'immortalité de l'âme et semble assigner à l'existence de l'homme le même terme qu'à sa vie corporelle ; soit que cette immortalité se réduise, comme chez les poëtes anciens, à un vain royaume des ombres, ou, comme chez les philosophes, à un vain bruit de renommée qui se prolonge

quelque temps dans la mémoire des hommes pour s'éteindre bientôt comme un son qui meurt en se répétant; soit que, comme dans quelques sectes religieuses de Tlnde, le sage aspire ardemment, pour seule récompense de ses vertus, à s'évanouir dans le nirvana; soit enfin que, comme dans le catholicisme lui-même, l'homme,- se survivant, aille, selon ses mérites, prendre place pour toujours ou parmi les élus dans une béatitude immuable, ou parmi les damnés dans une douleur sans changement, ou parmi les habitants du purgatoire dans une peine qui peut finir, mais qu'ils ne peuvent pas faire finir; toutes ces explications de là mort peuvent se résumer en ceci : abdication de la vie; repos dans la joie, dans la peine ou dans le néant, mais plus de luttes, plus de traverses, plus d'affec-' tiens nouées et brisées, plus de progrès et de décadence, c'est-à-dire plus de vie telle que la terre nous la fait. Il semble que ce fardeau de

la;Tie ait si •lourdement; pesé sur les épaules humaines, que Thomme n*ait qu'une. ambition, s'en décharger, et. que, dans ses rêves sur sa destinée, il ait pu tout accepter pour lui-même., sauf redevenir homme.

Une race pourtant s'est senti au cœur, dans notre Occident, assez de vitalité pour vouloir prolonger la vie humaine dans la mort, ou plutôt pour abolir la mort : c'est la race gauloise* Loin d'être écrasés du poids de leurs années terrestres, les Gaulois, dans leur dogme, osaient ressaisir les années antérieures à la naissance par : la préexistence, s'emparaient du temps .qui suit la mort par l'immortalité, posaient enfin cette doctrine : la vie terrestre n'est qu'une étape de la vie éternelle. Eh, bien !< telle est, avec toutes les différences que la civilisation, îe christianisme et la scienceontanienées dans notre, manière de considérer, la.vie,, telle est, disonsinoiis, la doctrine de Jean Reynaud.dans.rierree/iCie/.

JEAN REYNAUD. 6r

La perpétuité de la .vie, voilà son dogme; le progrès; continu, voilà^sa foi.

Seulenient,. il ne commence point par se placer; au. centre.de la métaphysique pour parler: en ; métaphysicien; .il ne s'appuie pas d'abord sur la théologie spéculative pour raisonner en théologien ; c'est la science qui est son point de départ et sa base d'argumentation. Astronome, géologue, physicien, chimiste, il se sert de l'astronomie, de la physique^ de la géologie, de la chimie, pour en faire^ non pas, comme les savants ordinaires, des ouvrages spéciaux de théorie ou de pratique, mais des instruments de croyance. Il les applique, luiaussi^ ces sciences, selon le goût de notre temps, mais ce n'est ni à l'industrie ni à l'agriculture, , c'est à la connaissance de la création et du Créateur. Du haut de cette double et toute ; nouvelle, position de savant et de théologien, il appelle, à j lui comme autant d'auxiliaires,. et,. si je; puis

parler ainsi, comme autant de Pères de l'Église, Galilée à côté de saint Paul , Newton auprès de saint Augustin, Keppler, Buffon, Geoffroy Saint-Hilaire , Élie de Beaumont avec saint Thomas d'Aquin ou Origène, et déduit l'organisation du monde moral de Tétude raisonnée de l'univers physique. Or, que lui dit-elle , cette étude? Que notre terre n'est pas, comme le croyait le moyen âge, le centre et le but de l'univers, une sorte d'arche sainte, flottant solitaire ou du moins unique dans une immensité peuplée seulement de flambeaux destinés à l'éclairer, mais un monde semblable à tous les milliers de mondes qui nous entourent, soumis aux mêmes lois^ et nageant de conserve dans l'espace avec tous ses frères célestes. De là à croire que les mondes pareils à lui sont peuplés comme lui, il n'y a qu'un pas : l'auteur le franchit; il conclut, de la multiplicité infinie des mondes, la multiplicité infinie des

JEAN REYNAUD. 6ê

créatures^ et nous montre^ dans les divers astres , les diverses demeures des êtres hur mains qui paéseot éternellement de Tun à l'autre en luttant toujours^ c'est-à-dire en se perfectionnant sans cesse sans arriver jamais à être parfaits.

Telle est la pensée générale de ce livre.

Nous ne nous dissimulons pas les objections qu'il soulève, et nous en aurions nous-meme plus d'une à lui opposer; mais, sans entrer dans des discussions métaphysiques qui ne sont pas de notre compétence, et à ne juger que sa valeur morale, on peut affirmer qu'il y a là une doctrine virile, saine et profondément religieuse.

Ce mot, religieuse^ blessera peut-être quelques esprits élevés, mais intolérants, qui frappent du nom de sacrilège toute œuvre tendant à attaquer tel ou tel dogme de la religion catholique.

J'admire dans la religion catholique la plus

grande «institution' que le moDideait connue. Quels qu'aient* été les excès souvent affreux dont ses biëtfaiits ont été mêlés, quelqu*ap« pui qu'elle ait prêté parfois au despotisme^ quelque, résistance qu'elle apporte • aujourd'hui au développement de plusieurs des idées modernes, on ne peut oublier qu'elle a été la grande institutrice du genre humain pendant de longs siècles-, et si, par la pensée, on la supprimait pour un moment de l'histoire, il se ferait un tel vide dans le monde que l'âme en resterait épouvantée ! Mais résulte-t-il de ces bienfaits passés que l'Église catholique doive demeurer à l'abri de tout contrôle,* de tout examen? Nous ne le croyons pas. - La règle des sociétés a changé : ce qui se conservait, par le silence ne peut plus aujourd'hui se conserver que par la parole. Qu'on y adhère ou non^ c'est la loi! Famille, religion, législation, tout ce qui vit doit combattre et ne peut vivre que par le combat. La liberté de

pensée, ne «serait qu*un vain mot sans la li- •berfé 'de' discussion, et le bon sens ne saurait c6mprendWque,dans un pays où l'État ouvre des teinples' protestants et des synagogues juives ; il ne sôit pas permis, sans impiété^ de discuter tel ou tel dogme catholique.

Je' vâis' plus loin. Il y a dans Thistoire des sociétés' tel moment où tout dissentiment de culte doit cesser entre tous ceux qui ont

* un culte pour courir à la défense de ce qui •estauHlessus de tous les cultes, la croyance

• a Dieu et à l'immortalité. Le monde tend à se partager, bien inégalement encore, grâce au

•ciel', mais cependant tend à se partager en deux classes : ceux qui croient^ et ceux qui ne croient pas. Tandis que le commerce, l'industrie, les sciences pratiques^ l'ordre matériel. Tordre social, tout ce qui s'occupe du corps ou relève de l'esprit seul , se développe miraculeusement, il semble que tout ce qui est du domaine de l'âme se stérilise et se

66 JEAN EEYNAUD.

refroidisse. Voilà où est le péril ! \oila le point véritable du combat I La lutte ii*est plus, bêlas! aujourd'bui, entre catboliques et protestants, entre unitairieos et trinitairiens ; elle est bien plus haut, elle est bien plus loin. Les bommes sérieux qui sont en commerce babituel avec la jeunesse restent épouvantés de voir s'étendre peu à peu, comme les flammes sinueuses d*un lent incendie, ces fatales doctrines qui corrodent tout, Talbéisme, c'està-dire la négation de Dieu, le scepticisme, c'est-à-dire la négation deTbomme. Ëbbien !

toute œuvre, toute parole qui combattra ce fléau est parole sainte, et, à ce titre, Reynaud, comme Cbanning, est un soldat de la foi.

Quelle foi plus vaillante en effet que cette croyance à un combat éternel ! Quel sursum corda que ce tableau de Tbomme restant éternellement l'ouvrier de sa vie! Quelle énergique affirmation des trois grands principes

de toute religion : la personnalité divine, la personnalité humaine et le libre arbitre I Chose étrange, mais logique, on puise à la fois dans ce livre plus de respect pour la vie et plus de mépris pour la mort. Gomment, en effet, ne pas mépriser la mort, si, au lieu de tout trancher, elle continue tout et nous sert seulement de transition , je dirai presque de barque de passage d'un monde à l'autre?

Et comment ne pas respecter la vie, si elle est l'image temporaire de notre condition éternelle dans l'univers?

Du reste, le meilleur commentaire de Terre et Ciel, c'est son auteur. Son livre, c'était lui. Profondément convaincu que cette terre est une partie du ciel, il vivait en réalité en plein ciel, en plein infini : il était citoyen de l'univers I Les agitations du monde, dans ce qu'elles ont de misérable, nos passions mesquines, nos ambitions terrestres lyi apparaissaient comme de petites bulles d'air sur

'»C8 JEANREYNAUD.

i la, surface d'un vaste océan, et, en même iteitips, rien de ce qu'il y a de grand dans ces /paissions mêmes ne lui était étranger, car, ' contrairement au catholicisme, il voyait dans .tous les sentiments fondamentaux de notre ; ânie une part d'éternité. < *

f Sa piété était profonde. /Dieu, si présent dans son livre, était plus présent encore dans 'son: cœur. Ces perpétuels élans vers le Créditeur qui remplissent chacune, de ses pages -sanctifiaient chacune de ses actions. Dieu n'était pas pour lui une vaine. force, mem agitât ^.molerrij mais un être réel qu'il interrogeait, .qu'il consultait, qu'il suppliait à chaque instant; sa vie, si je puis me servir de ce mot, sa vie priait sans cesse * ! . i .<

1. Je DB puis • m'expliquer Taveuglemênt cde quelques hommes sérieux qui ont accusé .Rcynaud de panthéisme. Je trouve dans ses papiers une note qui dit tout à ce sujet : ' ' '

Quand je m*imagine cette sublime puissance

' De là, dans le style même de ce livre, un caractère si nouveau. Aux ^ magnificences de descriptions, aux trésors d'harmonie que le poète rapporte, ce semble; de son commerce 'perpétuel avec les sphères célestes; \e croyant ajoute cette forme sévère ^pii nâit d'une con* viction sérieuse, et qui rappelle les grands écrivains du dix-septième, siècle.

Reynaud, en eflTet, reproduit souvent leur grandeur, non par une imitation extérieure de leurs mots ou de leurs tours de phrase.

s'inclinant pour me donner Tétre; à moi chétif et .misérable, me faisant petit,. afin; qu'un jour, ayant contribué moi-même à ma grandeur, je me sente plus grand, faisant plus pour moi que n*ont jamais pu faire parents ou bienfaiteurs, je:mé sens toucbé au fond de l'âme, et le mouvement d'amour se déclare. Dès lors le problème est résolu ; je n*ai plus que faire de logique et de 'métaphysique ; j'aime, je suis convaincu. Du jour^où.j'ai aimé, de^ toutes les forces de mon âme, il m'a été impossible de douter que l'idée éveillée dans mon entendement correspondît à un être réel. » .

mais par parenté naturelle de son intelligence avec la leur. Il leur ressemble parce qu'il est de leur famille. La grande différence de Bossuet et de Pascal avec Rousseau, avec Montesquieu, même avec Labruyère, c*est que ces derniers étaient, si je puis parler ainsi, des stylistes^ des artistes en style, artistes de génie, artistes inspirés, mais artistes enfin, c'est-à-dire mettant la forme presque au même rang que le fond, et se préoccupant de Tefiet littéraire dans les questions les plus considérables pour le genre humain. Bossuet et Pascal, au contraire, tout entiers à la pensée qui les domine, entraînés les premiers par la conviction qu'ils veulent faire passer en vous, ne se soucient ni de vous plaire ni de vous faire crier bravo, mais de vous convaincre, de vous toucher. Ils écrivent avec la naïveté d'un homme transporté par une passion véritable :

toujours hommes, jamais hommes de lettres.

Tel est le caractère du style de Reynaud. S'il

VOUS inspire souvent de l'admiration , c'est qu'il ne s'occupe pas d'être admiré, et qu'en parlant de Dieu et des hommes, il pense toujours aux hommes et à Dieu, jamais à lui.

UEsprit de la Gaule est le complément de Terre et Ciel. C'est Terre et Ciel en action. U Esprit de la Gaide a été l'objet de vives critiques de la part d'historiens sérieux et compétents.

L'auteur, disent-ils^ fonde sa théorie sur des faits exacts et habilement mis en lumière, mais il en tire des conséquences infiniment trop étendues et trop précises; il part du vrai pour arriver au chimérique. Quelques textes glanés à grand'peine| dans les historiens anciens, quelques débris de chants populaires, quelques] restes d'inscriptions heureusement déchiffrées, quelques monuments en ruine ingénieusement interprétés ne suffisent pas pour décrire les mœurs, la religion, la vie politique d'un peuple avec la précision du

peiùtrç qui fait un .portrait sur le modèle.. M.'.Cuvier a pu, à l'aide d'un fragment de mâchoire, reconstruire toute une espèce disparue,: parce que les lois.de la nature physique ont une fixité qui permet à la déduction, fondéesur l'analyse,. de deyenir une véritable divination ; mais appliquer ce/procédé à l'histoire .d'un: peuple, surtout à l'histoire des mœurs, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus mpbile,,;de plus contradictoire, c'est intro^ duire .dans le récit la conjecture au lieu de l'observation, l'imagination au lieu ^ de la réalité. Les Gaulois et les druides de M. Reynaud sont sortis armés de toutes pièces de son cerveau; aussi sont-ils faits à son image. C'est son portrait, ce, n'est pas; le leur. , . ,

Nous avons i laissé; à ses, critiques , toute leur ivalçur, jet -nous ajoutons qu'û)pnm, et à .ne considérer que la ; tournure, d'esprit de; R^ynaud,^ nous i les . croyons [vraies en partie. Iliyi4yîiit j' erf eETet,^ en lui à la;fQis ,\xn poêle

et un mathématicien : double dang;.r pour un historien! Certes, sa conscience l'empêchait de partir jamais d'un point qui ne fût incontestable; mais^ une fois ce point établi, ses facultés créatrices l'entraînaient parfois dans une série d'hypothèses que sa dialectique transformait en conséquences rigoureuses.

Il démontrait géométriquement ce qu'il avait poétiquement imaginé, et la sévérité scientifique de son procédé prêtant à ses conjectures la force d'un raisonnement, le mathématicien trompait le poëte, qui, à son tour, pouvait égarer l'historien. On va bien loin en histoire avec l'imagination et la logique.

Tel est le défaut de Reynaud dans le domaine des études historiques. Mais ajoutons, pour être juste, qu'à ce défaut correspondait une rare qualité. Souvent sa faculté inventive devint une sorte d'intuition ; souvent cette rigueur de raisonnement lui révéla ce que l'observation seule eût été impuissante à

déœuYrir. Il agrandit le champ même des faits en portant dans les poinls obscurs la lumière des idées. Le célèbre Eugène Bur- Douf se plaisait à raconter que, dans un travail considérable sur Zoroastre, Reynaud ayant osé supprimer comme faux , au nom de la logique, un fait reconnu exact jusquelà pour tout le monde; des découvertes plus précises donnèrent raison à celui qui avait deviné contre ceux qui savaient. Les lecteurs qui ouvriront sa belle biographie de Merlin de Thionville pourront observer comment, armé d*un petit nombre de faits précis et comparés les uns les autres, il arrive de raisonnement en raisonnement à réduire à néant toutes les imputations calomnieuses qui obscurcissaient la mémoire de Théroïque défenseur de Mayence*. Même sagacité inven-

1. Un témoignage considérable m*a conflrmédans la valeur historique de ce travail sur Merlin

iiyedansï Esprit de la Geit/Ze; j'ajoute, même sentiment du devoir. C'était la reconnais-* sance, c'était une affection filiale qui lui avait inspiré cette apologie de Merlin; c'est son amour pour la France qui lui dicta son Esprit de la Gaule.

Son patriotisme s'indignait qu'on vît toujours en nous des héritiers des Romains. Il avait besoin d'enter notre nationalité sur une souche vraiment nationale; il avait besoin de retrouver dans l'âme de nos pères les sentiments qu'il sentait si vivants dans la sienne, et qui font la gloire comme la force de notre sodété moderne. Grande fut donc sa joie, grand son enthousiasme, quand les idées de l'immortalité, de l'unité de Dieu , de la li-

de Thlonville. Un jour, je le trouvai aux mains de M. le duc Pasquier, si bon juge des évéoements auxquels il avait assisté. Je lui demandai son avis : « Mon avis, me répondit-il, est que Pauleur de ce livre a raison. »

berlé lui apparurent comme fruits sortant de notre sol. Il lui sembla qu'il affranchissait 1 ame de son pays du joug de la conquête, et cette conception patriotique donna "vic et force à son œuvre.

Le livre porta coup. Qu'importe qu'il ait tort sur tel ou tel point de détail ? Qu'importe même que, selon l'habitude des intelligences synthétiques, il ait trop voulu unir en un ensemble philosophique et systématiquement lié les points de doctrine encore épars du druidisme^?La direction générale des idées n'en est pas moins juste. Il n'en a pas moins fait faire un pas à notre histoire. La science historique, pour avancer, a également besoin des Mignet et dés Michelet. A côté des esprits supérieurs, patients sans être timides , qui ne marchent que pas à pas^ mais dont chaque pas est une conquête définitive, il lui faut des intelligences aventureuses, hardies, inventives, qui se jettent aux points

les plus obscurs des origines comme des pionniers au plus' épais des forêts vierges, hache en main, abattant, défrichant, faisant trouée. Ne leur demandez pas la régularité et la sûreté de marche des premiers. Leur rôle n*est pas de bâtir des villes et de tracer des rues; mais de porter violemment la lumière dans les inaccessibles solitudes. Ce sont des soldats d'avant-garde. Tel fut Reynaud.

Son livre réveil la l'esprit gaulois en France ; à sa suite surgirent de nombreux travaux sur les origines celtiques, et ces travaux aboutirent en grande partie à lui donner raison, du moins sur le fond. Aujourd'hui, nul écrivain sérieux ne pourrait tenter d'écrire nos annales sans tenir grand compte de ses idées. Il n'en faut pas plus pour l'honneur de son travail, et il ne nous en faut pas plus à nous^même pour dire qu'il a fait dans VEsprit de la Gaule œuvre de patriote, de poète et d'historien.

78 JEAN BBYNAUD.

Du reste, ce livre ne suscita pas seulement des' travaux d'érudition; Montanelli s'inspira des idées des Gaulois sur Timmortalité pour composer sa belle tragédie de Camma. Voici une lettre de Reynaud sur cette représentation :

a Si bien que tous ayez lu la pièce^ écrit-il à un de ses amis, vous ne pouvez vous douter de la sublimité que lui imprime le talent de madame Ristori. C'est la plus belle leçon d'immortalité qu'on puisse voir, et en contemplant Camma dans cet essor suprême, dans cette mort à la gauloise, on voudrait voler avec elle vers les hautes régions, et y retrouver comme elle tous ceux qu'on y aime. La salle tout entière était suspendue à ses lèvres. Dans la loge devant moi se trouvaient une dame, un jeune homme et une jeune fille, tous trois en grand deuil et fort émus. En sortant, le jeune homme dit à sa mère : « Elle m'a fait plus d'effet encore que la dernière fois. » On devine assez quel genre de satisfaction allaient chercher au théâtre ces infortunés, et pourquoi ils y allaient tous les jours. Ma-

dame Ristori a été accablée de bouquets; nous sommes allés la féliciter dans sa loge, et c'était chose remarquable, au lieu des jeunes gens qui assiègent ordinairement les actrices dans ces asiles privilégiés, de n'y voir que trois hommes sérieux, Montanellî, Henri Martin et moi, c'est-à-dire la triade gauloise, un poëte, un historien et un philosophe, causant avec elle de la mort et de Fimmortalité. »

1848 le surprit au milieu de ces travaiux. Il ne désirait pas un aussi rapide avènement de la république et il ne lavait pas prévu. Au reste, qui l'avait prévu? La' république a surpris tout le monde parce qu'elle a été l'œuvre de la monarchie. On entend quelquefois tirer de la chute du gouvernement de Juillet un argument contre la liberté de la presse : rien de plus inique. La. presse aurait sauvé la monarchie si la monarchie eût voulu écouter la presse. Ce qui a fait tomber Louis-Philippe, c'est Louis-Philippe lui-même. Il est tombé parce qu'il n'a su ni céder ni résister.

Le gouvernement provisoire a ramassé le pouvoir dans la rue comme on ramasse une couronne jetée en partant, et, si l'ingratitude n'était pas le vice naturel des peuples, notre pays garderait une reconnaissance éternelle à ces quelques hommes courageux et dévoués qui, portés au pouvoir par un coup de tempête, ont pendant trois mois gouverné ce peuple en pleine passion révolutionnaire par la seule force d'une parole éloquente et honnête.

Reynaud joua un rôle actif dans ce gouvernement. Dès le premier moment, il s'était dévoué tout entier à l'œuvre nouvelle. Dans la nuit du 24 février, il était à l'hôtel de ville, et Lamartine, qui ne le connaissait pas alors, m'a souvent raconté qu'au milieu des agitations de ces heures décisives il n'avait pu s'empêcher d'admirer cette figure pleine d'un tranquille courage. M. Carnot, nommé ministre, l'appela avec lui à l'instruction pu-

blique. Il y entra, sinon avec le nom, du moins avec les fonctions de secrétaire d'État, en même temps que M. Schœlcher entrait à ce titre au ministère de la marine. Si ma plume rapproche ces deux hommes si étroitement unis dans mon affection , c'est qu'ils le \alaient par leur dévouement à la chose publique, c'est qu'ils refusèrent [tous deux de recevoir aucun traitement de la république pauvre. Mais Schœlcher tira du moins de son patriotisme une récompense qui manqua à Reynaud. Dévoué pendant vingt-cinq ans à l'émancipation des esclaves, il eut la gloire et le bonheur de rédiger et de signer, comme secrétaire d'État, le décret d'abolition.

Jamais citoyen ne reçut un plus noble prix d'une plus noble vie.

L'arrivée de Reynaud au gouvernement excita une grande espérance. Y a^t-il répondu? Évidemment non. À qui la faute? A lui ou aux événements? Nous dirons notre sentiment

en toute franchise sans rien éluder, pas même la fameuse circulaire.

M. Carnot avait appelé auprès de lui, avec Reynaud, M. Charton. Tous trois, depuis vingt ans, ouvriers de la même œuvre, tous trois entrés ensemble au saint-simonisme et l'ayant quitté ensemble; tous trois fondateurs ou collaborateurs de la Revue encyclopédique et de Y Encyclopédie nouvelle^ ils apportaient au ministère un seul esprit et un seul cœur. Ce n'étaient pas un ministre et deux secrétaires généraux], c'était un triumvirat d'amis honnêtes gens. Dès le premier jour, avec cette haute raison qui le distingue, M. Carnot fit le partage des fonctions. A M. Charton, si plein de modération dans sa fermeté , si conciliant et si équitable à la fois, revint l'administration proprement dite, c'est-à-dire les rapports avec les hommes : à Reynaud, la préparation des réformes ou des innovations t M. Carnot se réserva les afiaires politiques,

les rapports avec le gouvernement, les séances à rhôtel de ville, et, bien entendu, la surveillance générale de tous les actes de son ministère.

Reynaud se mit à l'œuvre, et, afin d'échapper au bruit, prit pour cabinet de travail une petite chambre sous les combles, à peine meublée. Dès le début, une pensée domina tout en lui. Sentant que la république était venue trop tôt, pressentant que son triomphe serait de peu de durée, il voulut signaler son court passage et la désigner à la reconnaissance de l'avenir par quelques institutions utiles, durables, que le] retour mên^ie de la monarchie ne pourrait détruire.

Ses premiers efforts se portèrent sur la création d'une grande École d'administration. Former une pépinière d'hommes éminents et instruits dans toutes les parties du service public, renouveler, fortifier les études administratives et politiques, porter l'émulation

du concours dans ces fonctions confiées trop souvent jusqu'alors aux seuls amis du pouvoir, appeler enfin le mérite de toutes les classes, le mérite pauvre, dans ces offices réservés d'ordinaire aux classes riches, tel était son but, et je n'en sais pas de plus digne d'un ministère de la république.

Soumis à M. Carnot et vivement approuvé par lui , ce projet ne rencontra dans le gouvernement qu'une approbation un peu froide, et qui se réduisit à unp bienveillance sans concours et sans secours. Reynaud résolut pourtant de réaliser son projet -et le réalisa. En deux mois, il trouva un local, des professeurs, des examinateurs et deux cents élèves. Mais comment? Ce fut le point délicat, et, il faut l'avouer, regrettable. Il fit entrer l'École d'administration dans le Collège de France; pour donner place à ses nouveaux cours, à ses nouveaux professeurs, il brisa quelques positions acquises et porta atteinte, entre au-

m JEAN REYNAUD.

ires, à l'enseignement d*économie politique qui avait rendu des services. Il le fit pour le bien ; ce qu*il créait était sans doute supérieur à ce qu'il renversait ; n'importe, il eut tort. Le Collège de France, d'où étaient parties, sous le règne de Louis-Philippe, tant de nobles, inspirations libérales, était la dernière institution à laquelle la république dût toucher.

Deux autres projets, également utiles, occupèrent Reynaud. 11 proposa à M. Carnolet rédigea d'accord avec lui, sur l'instruction primaire, un projet de loi vraiment démocratique, où étaient réglés, avec une égale sollicitude, le sort des instituteurs et les études des élèves. Il établit et présida une commission de hautes études, formée de l'élite des intelligences de notre temps, où Béranger siégeait à côté de M. Élie de Beaumpnt, et où se traitèrent, 'pendant deux mois, avec la dignité d'un congrès intellectuel, les plus grandes questions relatives à Tinstruction publique.

Ce sont là trois faits qui comptent pour M, Carnot et pour Reynaud comme trois titres d'honneur, et dont la trop célèbre circulaire n'atténue en rien la valeur. Je viens de relire froidement cette circulaire; Écrite dans un temps de fièvre, sous le coup des élections prochaines, elle est excessive et même malheureuse dans la forme; mais le fond reste parfaitement juste. En définitive, à quoi se résume-t-elle? en cette phrase : Quand on change de besogne, il faut changer d'outils.

Qu'établit-elle? que l'Assemblée républicaine a besoin de se recruter dans le peuple aussi bien que dans les classes élevées; que si la fameuse maxime : tout pour euxj rien par eux^ est juste sous une monarchie, où il y a un pays légale elle est absurde sous une république où le droit électoral est le droit de tous; que par conséquent il ne faut pas craindre d'élire des agriculteurs, voire même des paysans, ou des instituteurs. Ce conseil

renfermait une pensée profonde. D'abord, Texemple ancien des états généraux de 89, t't l'exemple récent du storthing de Norvège, prouvaient l'utilité des paysans dans une assemblée représentative; puis, en 184.8, sous la menace de théories communistes qui circulaient parmi un certain nombre d'ouvriers des villes, quoi de plus sage que de leur opposer, non pas seulement ce qu'ils appelaient les préjugés égoïstes des classes lettrées, mais le bon sens pratique et l'esprit individualiste du peuple des campagnes?

Quant aux instituteurs, leur nom seul excita une fureur véritable; les journaux antirépublicains n'eurent pas assez de termes de mépris pour flageller, vilipender ces malheureux maîtres. Il semblait que toutes les mauvaises passions, toutes les idées fausses étaient réunies dans ces ministres de Vignorance pu-blique; il semblait que les précepteurs du peuple étaient la lie du peuple. Ils se sont no-

blement vengés. Il y a quatre ans, une pensée généreuse et salutaire ouvrit un concours sur la question de Tinstruction primaire.

Quelle fut la surprise des juges! Plus de quarante mémoires portaient le nom de ces instituteurs si méprisés en 1848, et, sur ces quarante mémoires, dix au moins, pleins de lumière,. de patriotisme, de science pratique, prouvèrent que cette humble classe était tout aussi propre à faire des législateurs que celle des hommes d'affaires ou de parole. Rien n'honore plus Reynaud que d'avoir pressenti leur élévation d'esprit naturelle, et d'avoir tout fait pour les élever encore. En réalité, nos destinées sont en leurs mains. Puisque le peuple est le maître, honorons donc ceux qui sont chargés de l'éducation du souverain !

Malheureusement la justesse de l'expression ne répondit pas dans cette circulaire à la justesse de la pensée. Reynaud aimait à rédiger ses idées en formules. Gomme philoso-

phe, il avait peut-être raison; comme politique, il avait tort. Rien ne ressemble moins à la vie pratique que Talgèbre, Les idées politiques, les idées de fait, enfermées dans le cadre rigide des définitions philosophiques, y sont mal à Taise et s'y faussent. C'est ce qui arriva dans cette circulaire. La phrase sur Véducaiion et la fortune ne saurait être défendue. Mais je sais à ce sujet une anecdote curieuse qu'il m'est pemis de citer, car M. Charton lui-même m'y autorise.

Reynaud , la circulaire écrite, descendit au cabinet du secrétaire général pour conférer, selon son habitude, sur ce qu'il venait d'é*^ crire, avec le ministre et M. Charton. Malheureusement tous deux étaient absents ; mais, par compensation, se trouvait dans le cabinet un homme distingué d'esprit, ami commun des trois amis, admirateur passionné de Reynaud, et dont le républicanisme ne le cédait alors à nul autre; c'élait M. Fortoul, alors

JEAN BEYNAUD. 94

professeur à la Faculté des lettres d'Aix, depuis ministre de l'instruction publique. Reynaud en le voyant s'écria : « Ah ! c'est le ciel qui TOUS envoie! Écoulez cette circulaire; suppléez à l'absence de Charton; dites-moi votre avis. » M. Forloul remercia, se recueillit, écouta et approuva la circulaire en de tels termes d'admiration absolue que Reynaud l'envoya directement au Moniteur^ et retourna chez lui, à la barrière de l'Étoile, pour prendre im peu de repos. Le soir, fort tard, M, Fortoul et M. Charton se retrouvent. Le premier mot de M. Fortoul est : a Reynaud m'a lu une circulaire où il y a une phrase bien dangereuse. — Comment ne l'a^t-il pas effacée sur votre observation? — Je ne lui ai pas fait d'observation. — Pourquoi? -«— Je n'ai pas osé. »

Quelque étrange que paraisse un tel silence et un tel motif de silence , de la part d'un ami, M. Fortoul avait dit le mot vrai;

il n'avait pas osé. Reynaud était pour quelque phose dans cette timidité. Quoique rien ne lui fût plus étranger que la mesquine vanité qui ne veut que des éloges, son aspect, son caractère n'appelaient pas la critique. Un des malheurs des hommes qui imposmt est que la vérité arrive plus difficilement jusqu'à eux. Tel était Reynaud. On sentait toujours en lui l'homme plutôt fait pour être consulté que pour consulter, et, quoiqu'il ne repoussât pas le contrôle, il ne s'y prêtait pas. Il fallait donc une certaine force et un certain efifort pour le blâmer. M. Fortoul n'était pas de cette trempe. Quand les âmes un peu faibles se trouvent en relation d'amitié avec des êtres d'un ordre plus élevé, elles se répandent volontiers en admirations excessives, même à leurs propres yeux. C^est ce qui arriva à M. FortouP. M. Charton, averti trop tard,

i , Quelques personnes ont prétendu que M. For-

ne put modifier la phrase au Moniteur; elle parut le lendemain et elle reste encore aujourd'hui attachée comme un reproche au souvenir du ministère Carnot; ce qui me confirme dans Topinion que j'ai entendu émettre à M. le duc Pasquier. Nous parlions d'un nrjot malheureux échappé en pleine assemblée à un orateur considérable : <( 11 aurait « mieux valu pour lui, me dit M. Pasquier, c< qu'il eût fait une faute. Les actions se dis- «cutent, se contestent, s'altèrent avec le «temps; mais les mots restent. En politique, il vaut mieux faire deux maladresses a que d'en dire une. »

On peut adresser un autre reproche à Reynaud. Lorsque, après les journées de Juin et soqs le coup de la réaction antirépublicaine qui les suivit, sa loi et ses deux institutions

toul avait eu part à la rédaction de cette circulaire. La Yérité exacte est dans notre récit.

furent soumises à la Chambre et repoussées ou détruites par elle, il les défendit mal. Pour*quoi? Pourquoi cette parole si entraînante a Lyon devant trois mille ouvriers, si forte et si grave dans la commission dés hautes études devant une assemblée d'esprits supérieurs, si puissante dans les réunions particulières, ne se produisit-elle à la tribune qu'un peu froide et un peu roide? Que lui manqua-t-il? Le temps ! On ne devient pas orateur politique en deux mois; les plus éloquents même ne peuvent se passer de l'apprentissage de la tri** bune : le premier discours de M, Thiers no révélait pas, dit-on, un orateut. Puis, il y avait dans Reynaud une singulière disposition qui n'était pas sans un certain mélange de hauteur autant que de graûdeur. Il ne pou*vait parler, je veux dire être tout lui-même en parlant, que sous le coup d'une vive sympathie ou d'une antipathie violente, et surtout en vue d'un but élevé à atteindre. Que quel*

que noble cause excitât son enthousiasme, que quelque basse doctrine excitât sa colère, et sa parole s'élevait jusqu*à Ja plus haute élo^ quence; mais parler à titre d'orateur, parler pour être admiré, pour faire, non pas réussir, mais valoir ses idées dans un intérêt de sucrées personnel, il en était incapable. De là sa conduite a rAssemblée.

Il jugea du premier coup d'oeil que sed trois œuvres étaient condamnées d'avance, que les hommes et les choses de la république avaient fait leur temps ; une sorte de dégoût hautain glaça la parole sur ses lèvres, et il se renferma dans quelques explications brèves et froides. Son rôle politique était fini. Je ne puis en prendre mon parti. Je ne puis me consoler que tant de patriotisme, tant de sympathie pour les classes pauvres, tant d'idées ingénieuses et grandes pour le bien public soient restées stériles, et que la France n'ait pas su qu'il aurait pu y avoir dans ce phi-

96 JEAN EEYNAUD.

losophe un émiment homme d'État. Ce n'est pas mon amitié seule qui lui donne ce titre.

J'exprime l'opinion de tous les hommes considérables qui l'ont vu à l'œuvre. M. Vivien, M. le ministre actuel de la marine, M. Boulatignier, juges si compétents, disaient de lui à son court passage au conseil d'Etat : « Dans six mois , il sera plus fort que nous tous. » Béranger, qui n'était pas prodigue de louanges et qui l'avait vu présider la commission des hautes études, parlait avec une sorte d'admiration de sa dignité d'attitude, de son talent pour diriger les débats ou les résumer, de son autorité sur l'assemblée.

Ce don si rare de Tautorité lui était naturel. Il était né gouvernant. Il agissait à la fois sur les hommes par l'ascendant et par l'enthousiasme, également propre à les faire obéir ou à les électriser. Sans doute le maniement des affaires publiques et des assemblées politiques amène ou exige souvent certaines

conduites qui lui eussent été insupportables. On gouverne plus les hommes par leurs défauts que par leurs qualités; qui dit homme politique dit plutôt tentateur qu'ange gardien, et Reynaud n'eût pu se résigner à ce rôle.

Mais, en dehors du train habituel des choses où je ne regrette pas sa présence; dans un moment de crise décisive et d'action organisatrice, ayant le pouvoir en main et le temps pour lui, il était de taille à compter parmi les guides d'un grand peuple. Dieu ne l'a pas voulu; résignons-nous, comme il s'est résigné lui-même. Croyons avec lui que la Providence avait plus besoin de ses services comme penseur que comme homme public.

Mais ne quittons pas cette trop courte période de sa vie sans citer un trait où éclate tout ce qu'il avait de courage, d'humanité, et, si je puis parler ainsi, d'invention dans le dévouement.

Il était représentant et sous-secrétaire d'É-

98 JEAN EEYNAUD.

tat dans les fatales journées de Juin. Ce qu'il y a de plus affreux dans les guerres civiles, ce n*est pas le sang qui coule, les morts qui couvrent le pavé, les murailles effondrées par les boulets, ce sont les sentiments qui fermentent dans les âmes. Rien d'aussi terrible que la haine de ceux qui devraient s'aimer. la sombre légende qui ouvre l'histoire du monde, la légende de Gain et d'Âbei, semble planer sur ces mêlées fratricides et les marquer de je ne sais quel sceau de rage infernale; dans les guerres ordinaires on se hait en ennemis, dans les guerres civiles on se hait en frères. C'est ce que nous avons tous vu dans les journées de Juin, et j'en garde dans mon cœur un exemple à la fois bien navrant et bien sublimée Nous étions campés sur la place de la Concorde, avec les gardes nationaux de notre village, c'était le lundi, le troisième jour; la bataille venait de finir : vers les quatre heu* res, passe sur la place, à quelques pas de nous,

un homme en blouse, un ouYrier, seul, sans armes, marchant paisiblement. A. la vue de celte blouse, nos paysaos s'écrient : Un in* surgé! un insurgé; et se précipitent sur lui la baïonnette au poing. Nous voulons les retenir ! Vains efforts! Le malheureux, épouvanté^ s'enfuit. Des cuirassiers qui stationnaient dans les Champs-Elysées, le voyant fuir, le croient coupable, et deux d'entre eux se lancent sur lui au galop ; on l'atteint, on l'entoure ; baïonnettes et sabres sont levés, sur sa tête, son sang coule déjà, il va être massacré! Tout à coup un homme, au risque d'être tué dix fois, se précipite au milieu de ce tumulte et de ces armes; il ne dit pas un mot, il ne fait pas une prière, mais par un mouvemenfplus rapide que la pensée, il arrache de sa poitrine son écharpe de représentant et la jette sur l'ouvrier ! A la vue de ce signe , les armes tombent, les menaces cessent ; cette écharpe devient pour ce malheureux comme un des

lieux d'asile de rantiquité ou du moyen âge.

C'est qu'en efiet, c'était un lieu d'asile et le plus grand de tous ! car c'était l'image de la Nation elle-même!... C'était derrière le peuple tout entier que cette main inconnue et généreuse avait abrité cet homme du peuple, qu'il l'avait sauvé... Hé bien, cet inconnu, ce sauveur, c'était Jean Reynaud.

Je ne pourrais trouver une meilleure transition pour arriver à la dernière partie de cette étude, à la peinture de Reynaud comme homme de cœur.

Il n'est pas rare de voir des philosophes dont toutes les théories ont pour objet le bonheur de Tespèce humaine et qui ont assez peu de souci des individus dont se compose cette espèce ; pleins de sympathie pour l'homme, ils sont pleins d'indifférence pour les hommes. On dirait que, tout ce qu'ils ont de généreux étant absorbé par les sentiments généraux, il ne leur eu reste plus pour les sentiments particuliers. Tel n'était pas Reynaud. Jamais âme enfermée dans le cercle des affections individuelles n'en a eu davantage toutes les délicatesses, je dirai presque toutes les nuances.

Enfant, sa mère l'appelait ma perle ^ comme

pour peindre tout ce qu'elle trouvait d'exquis et de rare dans son cœur. Jeune homme, une sensibilité presque féminine s'alliait si étrangement en lui à la véhémence pathétique , qu'un de ses amis disait : (c Le cœur de Reynaud n'a pas d'épiderme; il suffit d'un pli de feuille de rose pour le faire crier. » Homme fait et devenu austère d'aspect, - — il l'avait toujours été d'habitudes , — la même tendresse de cœur perçait à tout instant sous le grave visage du philosophe stoïcien.

Le récit du moindre trait de générosité faisait trembler cette lèvre puissante, et des larmes remplissaient soudain ses yeux. Un mot froid dans la bouche d'un ami, un moment d'oubli involontaire suffisait pour l'affliger comme un de ces êtres affectueux et un peu faibles qui ne vivent que de sentiment. Cet homme, capable des résolutions les plus énergiques et même, à l'occasion, des plus violentes, ne pouvait supporter l'aspect de la

douleur; la compassion devenait pour lui une véritable souffrance. Je lui avais envoyé un jour un exemplaire en plâtre de l'admirable tète de Michel-Ange, Y Esclave mourant. Le lendemain, il me pria de le reprendre; la Vue continuelle de Tagonie sur ce beau visage lui était un supplice. Doué à un degré rare du sentiment musical, il fut forcé de renoncer aux concerts du Conservatoire; cette musique sublime le jetait dans une émotion qui aurait pu se changer en un état de crise morbide.

Enfin, douloureux et cher souvenir que je ne veux pas écarter ! dans la terrible maladie qui nous Ta enlevé, une fois qu'il se sentit en face d'un danger mortel, l'idée de la séparation lui rendit presque impossible à supporter la présence de ce qui lui était le plus cher. Je me rappellerai toujours que la dernière fois que je le vis, et où je vis, hélas! si clairement la mort sur son visage , après un court serré* ment de main et quelques noots échangés, il

m'écarta en me disant: a Assez! assez! cela me fait mal!... » Et toute cette noble figure trembla, pleine de larmes!...

Ce que fut un pareil ami, on le conçoit. Sa jeunesse ayant été pure de toute passion inférieure et matérielle, il avait, à Tabri de son austérité, gardé tout son cœur pour les affections permises ou saintes. L'amitié était pour lui un culte. Qu'on relise ses divers ouvrages, les plus graves comme les plus familiers, h tout instant, au milieu d'un récit de voyage, d'une démonstration philosophique , apparaît ce mot mes amis^ avec une sorte d'émotion qui prouve qu'ils étaient toujours présents pour lui. Personne n'a mieux parlé le langage qui console, qui dirige, ou qui relève. Je l'ai vu au chevet d'amis mourants, je l'ai vu penché sur le front d'amis désespérés; sa parole avait tous les accents, celui de la grandeur, celui de la pitié; cet homme était une source de vie toujours jaillissante. Pas d'obstacles de

temps ni de lieu pour son ardente charité ; je dis charité, car son affection méritait ce beau nom. Son imagination , toujours en éveil au sujet de ses amis, hii inspirait mille idées heureuses pour la direction de leur vie, de leurs travaux. Il voyait plus clair que vousmême dans vos intérêts ou dans vos dispositions. C*est à lui que j'ai dû celui de mes ouvrages qui m'a valu le plus de vraies joies : YBistoire morale des femmes. Non-seulement il m'a ouvert le Collège de France pour y exposer les idées sur lesquelles repose ce livre, mais c'est lui qui m'a forcé de le faire. Tout entier à des travaux de théâtre, de poésie, jamais je n'avais songé à écrire une œuvre de moraliste. I! me demanda pour V Encyclopédie nouvelle un travail sur la condition des femmes; je refusai, comme incapable ; mais lui, insistant : « Ce livre est au dedans de vous, me dit-il, sans que vous le sachiez. Frappez, il sortira!... » Tous ses

amis pourraient citer quelque trait pareil de sa sollicitude pour eux. Des inconnus même, attirés vers lui par l'ascendant indéfinissable des natures puissantes, Tenaient chercher abri dans ce port. Il avait toute une clientèle d'âmes dont il était la conscience.

L'affection d'un pareil homme n'allait pa», on le devine, sans un fond de gravité. Aussi, malgré sa bonhomie de manières et de cœur, malgré sa gaieté même, les meilleurs n'étaient pas exempts près de lui de ce léger trouble, de cet embarras ému qu'on éprouve auprès des êtres supérieurs. Si tendrement qu'on l'aimât, il était impossible d'oublier qu'on le considérait. De là ce besoin d'être considéré par lui, approuvé par lui, besoin si impérieux, que j'ai vu des hommes se parer à ses yeux pendant des années entières de sentiments qui n'étaient pas les leurs, non par hypocrisie ni pour le tromper, non I mais se trompant eux-mêmes, se croyant auprès

de lui autres qu'ils ne Tétaient, Tétant peutêtre pour un moment.., tant on subissait en sa présence la contagion du bien ! Mais une fois le voile tombé, le naturel revenu, j'ai vu aussi ces faux honnêtes gens démasqués pâlir devant ce clair regard comme devant celui de Thonneur même. Leur défection avait porté ses fruits cependant : ils avaient reçu le prix de leur abandon des principes, en puissance, en honneurs, en richesses, et lui, il n'était rien. Mais le rencontrer tout à coup dans une réunion, dans une loge de théâtre, aller à lui la main tendue, et le voir retirer froidement la sienne en les regardant en silence; cela suffisait pour faire tomber ces transfuges du haut de leur grandeur vilainement acquise, et incliner leurs fronts jusqu'à terre* Cet homme était si juste, qu'il était naturellement justicier.

Son influence s'étendait jusque sur des vieillards, sur des hommes de génie; il m'en

revient en pensée une preuve touchante. Il avait été l'élève et était devenu Tami de l'illustre Geoffroy Saint-flilaire le père; j'ajoute le père, car le mot illmtre ne suffirait pas à le faire distinguer de son fils.

M. Geoflroy, arrivé à la vieillesse, mais plein encore de son ardeur créatrice, voulut porter ses recherches sur une branche des sciences nouvelle pour lui, sur les sciences physiques. L'âge lui conseillait la modération dans le travail, sa santé affaiblie la lui ordonnait, il n'en tint compte; et sa digne compagne voyait avec douleur s'allumer chaque nuit au chevet du vieillard la lampe de travail qui éclairait jusqu'au matin ce front pâle et penché. L'inquiétude devint grande dans sa famille; on redoutait à la fois pour lui et l'excès et l'impuissance du travail. On n'apprend pas une science nouvelle à soixante ans; il était donc à craindre que cette œuvre de sa vieillesse rie fût œuvre de vieillard, et ne répondît

ni à ses espérances ni à ses premières créa-> lions. Mais comment lui communiquer ces soupçons? Comment lui ravir- cette dernière joie, et compromettre peut-être en la lui ravissant, cette santé même que Ton voulait défendre? Après de longues irrésolutions, la famille consulta Reynaud, et lui demanda son intervention. Sa compétence] dans les sciences physiques donnait pleine autorité à son jugement; Taffection paternelle du vieillard pour lui donnait toute valeur à ses conseils. Il hésita pourtant. A son âge (il n'avait pas trente ans),- il lui semblait voir une sorte d'impiété dans cette hardiesse. L'intérêt de son maître le décida.

Un matin donc, il entra dans le cabinet de M. Geoffroy. Quelques questions adroitement jetées amenèrent facilement la confldence du travail commencé. Reynaud écoute sans interrompre, puis, reprenant un à un tous les points de la question, il commença avec mé-

uagement d'abord à faire sentir à Fauteur les côtés faibles de son système, lui montra Viasuffisance de ses études commencées trop lard, l'inanité de ses découvertes qui ne paraîtraient que des souvenirs, et, augmentant d'énergie à mesure qu'il voyait la surprise, le doute, la conviction se succéder sur le visage de son maître, il ne s'arrêta que quand il eut renversé pièce à pièce tout Tédifice aux yeux du vieillard désespéré. Aeynaud^ dans ces sortes de services cruels que nous sommes appelés tous à nous rendre les uns aux autres, apportait ordinairement une sorle de vigueur un peu âpre; cette âpreté tenait tout ensemble à son vif sentiment de ce qu'il croyait la vérilé, à son désir d'éclairer^ et aussi à sa crainte d'affliger; l'effort qull était obligé de faire portait son courage jusqu'à la véhémence* Qui l'eût vu près de M. Geoffroy eût été sur^ pris du mélange de regrets et d'enthousiasme qui se lisait sur sa figure» C'est qu'il avait

trouvé le moyen de guérir la blessure au moment même où il la faisait! En effet, à peine le dernier mot de la démonstration prononcé, il change subitement de terrain, il quitte les sciences physiques et se reporte vers les sciences naturelles où M. Geoffroy a jeté un si grand éclat. Récapitulant toute cette noble vie, il la développe au vieillard lui-même dans sa grandeur et son héroïque énergie, lui rappelle ses luttes mémorables avec Cuvier, Goethe intervenant dans le débat et se prononçant pour lui, lui montre la jeune école scientiGque se rangeant sous son drapeau, le présent lui donnant raison, l'avenir lui (donnant la gloire, et de degré en degré le conduit pour ainsi dire par la main jusqu'à la place que lui réserve la postérité, entre Buffon et Linné ! N'est-ce pas vraiment le génie de lamitié, et j'ajouterai, l'amitié du génie? Le vieillard ranimé, consolé, se jeta en pleurant dans ses bras, puis ouvrant la porte de la

442 JEAN PwEYNAUD.

chambre où sa famille attendait anxieuse :

t( Notre ami m'a convaincu, dit-i!, j 'éteins ma lampe de travail . »

J'arrive à un moment de la vie de Reynaud où j'hésite à hasarder ma plume, tant mon cœur et le sien y sont fortement engagés; mnîs je lis dans un philosophe ancien qu'il rendait sans cesse grâce aux dieux de deux choses :

d'être né Grec, et né au temps de Socrate.

Pourquoi ne remercierais-je pas tout haut la Providence d'avoir permis un jour à mon amitié d'être un bien véritable pour Reynaud?

D'ailleurs parler de moi, ce sera surtout parler de lui.

Notre première rencontre remonte à 1840.

Un projet de voyage en Suisse m'ayant fait désirer quelques renseignements précis sur le meilleur itinéraire à suivre, un ami me réunit un matin à Reynaud. Après un quart d'heure

d'entretien, où il me traça un excellent plan de campagne, grande fut ma surprise, lorsque je me levai pour partir, de le voir venir à moi et me tendre la main avec une cordialité tout affectueuse* Le serrement de main n'était pas alors aussi en usage qu'aujourd'hui; d'ailleurs, quoique je ne connusse Reynaud que depuis un quart d'heure, il ne me semblait pas homme à prodiguer les marques de sympathie. Depuis, quand je lui exprimai ma surprise à ce sujet, il me répondit que toute sa vie, à sa première rencontre avec les gens, il les rangeait instinctivement et comme malgré lui en trois classes : ceux qu'il n'aimerait jamais, ceux qu'il aimerait peut-être, ceux qu'il aimait tout de suite, et que j'avais pris place tout d'abord dans la troisième catégorie. i< D'ailleurs, ajoutait-il gaiement, vous savez mon système. Je crois aux existences antérieures comme aux existences subséquentes, et je suis bien certain de vous avoir rencon-

tré déjà, peut-être plus d'une fois, dans quelque autre planète; nous étions donc deux vieilles connaissances, nous nous retrouvions.»

Notre amitié devint vite de l'intimité; un événement imprévu en 8t un lien quasi fiaternel. Reynaud était souvent saisi de ces besoins, de solitude habitqels aux esprits qui vivent dans la pensée de l'infini. Vers 1842, il se retira donc à Yiaeqil, village voisin de Chantilly, pour se dévouer tout entier à ses grands travaux de philosophie religieuse. Il vivait là seul, dans une maison isolée, travaillant tout le jour, se promenant et méditant dans un petit jardin fort inculte où régnaient en maîtres quelques animaux privés. Il a toujours eu un goût excessif pour la société des animaux. Leur vue le touchait, le charmait et le troublait. Le mystère de leurs souffrances, inexplicables par l'idée d'épreuves, et par conséquent inconciliables, ce semble, avec la

JEAN REYNAUl). 4^5

honte de Dieu , le ramenait sans cesse à la contemplation de ces muettes créatures, dont la beauté était encore un attrait pour lui.

Artiste, en effet, autant que philosophe, il se complaisait dans la vue des animaux élégants et surtout des beaux plumages d'oiseaux ; s'il eût été riche, c'aurait été sa manière d'avoir des bijoux.

Sans être riche, il avait reçu du Jardin des plantes , en échange d'une curieuse collection de nids conquis par lui, deux superbes paons. Je les vois encore apparaître sur le bord de la fenêtre, dans la salle à manger basse où nous dînions à Vineuil. Ils venaient prendre leurs repas avec nous, puis s'en allaient gravir majestueusement le sommet d'un grand hangar voisin, et regarder de là coucher le soleil, a Ne semblent-ils pas, me disait-il, aller saluer le dieu de leur patrie, et prendre plaisir à faire étinceler leur splendide plumap^c dans le rayonnement de ses dierniers feux ? »

Cependant je ne revenais jamais de Vineuil sans avoir le cœur serré. Celle vie de dévouement à la science me remplissait de respect, d'admiration , mais aussi de regrels. Je connaissais trop toute la tendresse de cette âme pour ne pas deviner la souffrance dont il ne se plaignait pas, pour ne pas souffrir du sacrifice qu'il acceptait héroïquement. Il avait trente-sept ans à peine, et je ne pouvais me redire sans tristesse cette phrase de lui : ce Je me sens ici sous la main de Dieu, que depuis si longtemps je vois seul au-dessus de ma tête, par delà les étoiles, dans mes promenades de nuit. »

Une pensée singulière vint bientôt se mêler à mes préoccupations. Au fond d'une province, au fond d'une campagne, à cinquante lieues de Paris, dans une solitude aussi douloureuse et presque pareille à celle de Vineuil, vivait une de nos amies les plus chères , une jeune femme qui, par un hasard étrange, n'avait

trouvé refuge qu'au sein des plus sévères études. Nos grands penseurs, lus et relus, l'avaient nourrie des mêmes idées qui occupaient Reynaud, et Ton peut dire qu'à cinquante lieues de distance, inconnus Tun à l'autre, leurs âmes vivaient dans les mêmes régions.

Souvent nous les réunissions dans nos pensées, et les voyant ainsi en nous et devant nous, embrassant d'un regard leurs qualités, à la fois si diverses et si semblables, nous nous disions : a Évidemment ces deux êtres-là ne sont que les deux parties d'un même tout. »

Nous nous résolûmes donc de les rapprocher, nous fiant à la Providence pour achever l'ouvrage, si cet ouvrage était conforme à ses desseins. Seulement, je connaissais l'humeur sauvage de mon solitaire ; il s'agissait de ne pas l'effaroucher, et une première lettre, toute simple, lui demanda d'abord de nous accorder quelques jours dans notre petite de-

meure de campagne. Sa réponse n'était pas de nature à ip^encourager.

a I.a peine que je prends^ me répondit-il , pour . me discipliner de nouveau (il revenait d*uri court voyage) à ma vie solitaire, se trouverait toute perdue à mon retour. Voici que je commence à rentrer dans mon stoïcisme comme un guerrier dans, son armure, et vous me conviez déjà à en sortir. Croyez-vous que ce soit un vêtement si commode qu'on puisse le vôtir et le quitter comme sa robe de chambre? Il m'est utile, mais il n'est pas doux; ne m'attendez donc pas, cher ami. »

Celte lettre me détermina. Je lui écrivis notre dessein. Deux réponses, envoyées coup sur coup , m'apportèrent le trouble de son âme. J'en citerai quelques courts fragments avec la réserve qu'impose un tel sujet.

La première n'est qu'une suite de phrases entrecoupées et comme de cris : « Votre lettre me frappe, me trouble, je n'ose dire m'épou-

Tante. La main me tremble d'une façon extraordinaire. Je m'effraye de me voir trembler ainsi ! La chose me touche donc bien à fond ! » La seconde est plus calme , ou veut être plus calme, comme il convient à un philosophe qui a passé la nuit à réfléchir.

« Ce projet n'a aucune chance de réussite. Vous ne me jugez que sur mes trente-sept ans; mais comment voulez -vous qu'avec mon front dépouillé, mes cheveux blanchis, mes habitudes sévères, les allures méthodiques de mon cœur et de mon esprit, mon manteau de philosophe, en un mot, je puisse prétendre à autre chose qu'à t'amille? Moi-môme, suis-je capable d'un autre sentiment? Si mon âme est affamée de tendresse , ce n'est que d'amitié.

Après les raisons de modestie , les raisons de conscience :

« Ce dur tourment de la solitude , oublié par

Dante dans son Enfer, a peut-être pour objet de m'exercer à la lutte, de m*encbalner au service des idées... Un changement d*élat me troublerait peutêtre dans ce devoir.

« Je me contente sans peine du peu que me rapporte mon travail désintéressé. Je préférerais môme la gêne à l'humiliation de m'appliquer à quoi que ce soit ep vue d*un bénéfice quelconque. Mais cette gêne, serais-je le maître de la braver si elle devait faire souffrir une et peut-être plusieurs existences précieuses I...

Enfin son cœur éclate malgré lui. L'image de sa mère avait gravé trop profondément dans son âme le respect des femmes, il leur croyait une trop haute mission dans ce monde, pour ne pas regarder le vrai mariage comme Texpression la plus complète dé la vie humaine.

Mais il s écriait dans sa candeur :

« Certes, je serais plus heureux marié que

seul; mon travail môme y gagnerait. Chaque soir, je le sens plus profondément, ma pensée ne pren-

jkAN REYNAUD. 421

dra son essor que dans le calme, et je n*ai pas le calme, quoique je le cherche partout et que je ne cesse de le demander. Mais Dieu veut-il que je goûte ce bonheur, veut-il que ce cœur, si souvent fatigué du désert qui l'entoure, trouve un autre cœur qui batte avec lui et lui forme un autre écho que celui de ces froides murailles où je me suis condamné à vivre?... Je désire le bonheur, mais je n'ai pas le fol orgueil de croire que j'en sois digne! »

Dans un dernier cri, sa sensibilité se révèle tout entière.

« Hier, au milieu de mon trouble , une idée étrange s'est présentée à moi, celle de ma dernière heure! Je me représentais le bonheur dont vous me parliez, et tout à coup je me suis dit : qui, mais il faudra mourir!... El alors, commeat avoir le cœur de mourir?... Ainsi, cher ami, faisons notre devoir, et, pour le reste, à la volonté divine! Je crois que vous n'aurez rien à me répondre... »

Je répondis, il vint, et sa venue inaugura pour lui vingt ans du bonheur le plus pur, le plus complet , tel qu'il était capable de le sentir et le donner, et où il ne connut qu'un seul jour de douleur, celui, hélasl qu'il avait prévu, le jour de la séparation. Sa mère, qui vivait encore, ses deuj frères, parvenus tous deux au premier rang dans leur profession ^ ajoutèrent à sa joie en la partageant. La fortune même se mit à lui sourire. Soa goût à'nrliste lui servit d'habileté en affaires; cherchant une retraite riante pour son bonheur et son travail , il employa un petit héritage et la dot de sa femme h se bâtir, à une extrémité de Paris, une maison sur des terrains isolés d'où l'on embrassait un bel horî—

i. L'un est M. Léonce Reynaud, directeur gêné rai des phares de France, et auteur d'un traité d*architeclure déjà classique; Tautre est M. le contre-amiral Reynaud, qui revient en ce moment d'Amérique.

zon. Son înslinct do paysagiste l'avait bien guidé; il fut exproprié pour cause d'embellissements publics, et le spéculatif, devenu spéculateur malgré lui, se trpuva riche, parce qu'il aimait le beau.

Il en profita pour aller planter sa tente d'hiver sur les côtes de Provence. C'est là qu'il mit la dernière main à son livre de Terre et Ciel; c'est là qu'il prépara son second travail sur y Esprit de la Gaule; c'est là qu'il fut heureux. Ceux qui l'avaient connu dans sa fougueuse jeunesse s'étonnaient de le voir dans son jardin de Cannes, serein et tranquille comme un homme de campagne, plantant, bêchant, portant dans son nouveau métier de jardinier cette ardeur inventive et cette imagination poétique qu'il mettait à toute chose. Il rayonnait de joie à l'arrivée d'un beau végétal ; il nous rappelait à tous cette noble vie de Schiller qui, lui aussi, commença par être le Schiller des 5rï^awc&, c'est-à-dire l'homme

m JEAN REYNAUD.

des orages, [)Our Cnir par être le poëte de Guillaume Tell^ c'est-à-dire le poëte de la lumière. C'est que Reynaud, comme Schiller, avait rencontré, nelmezzo cammin délia vita, au milieu du chemin de la vie, comme dit Dante, le guide qui devait l'aider dans le dernier perfectionnement de son âme. On a souvent remarqué que dans les unions vraiment dignes de ce nom, l'échange habituel des paroles, des pensées, des sentiments, amène peu à peu comme un échange de qualités. Reynaud en fit la favorable expérience. Ce qu'il y avait en lui d'un peu indompté s'apaisa au contact de celle que je nommais son Fénelon. Cette âme de douceur s'insînuant en lui comme une huile pure et précieuse qui parfume et lénifie tout, il se rasséréna sans se refroidir, il s'adoucit sans s'amollir.

Les élections de 1863 le prouvèrent. On se rappelle avec quelle vivacité s'agita entre les

républicains, avant la lutte électorale, la question du serment. Consulté à ce sujet par plusieurs de ses amis, Reynaud leur conseilla de le prêter. L'intérêt de la France, disâit-il, leur en faisait un devoir. Mais quand les électeurs de la Moselle, dont les suffrages Pavaient envoyé à la chambre représentative de 1848, vinrent le rechercher à Cannes, en 1863, pour lui offrir la candidature, ii la refusa. Son refus n'impliquait pas et ne pouvait pas impliquer le blâme de ceux qui crurent devoir plutôt suivre ses conseils qu'imiter sa conduite; mais je dois citer cette réponse aux électeurs de la Moselle^ car rien ne peint mieux cette nature inflexible, et qui portait dans les actions de la vie la même rigueur que dans les principes philosophiques.

Cannes, mars 18C3.

a Je me sens trèsému, très-rempli de reconnaissance et de douleur, messieurs. J'ai le regret de ne

136 JEAN BETNAUD.

pouToir me rendre à Thoaneur que tous voulez bien me proposer. Je ne pois me résoudre à prêter serment à une constitution qui n'a pas la liberté pour base.- Je suis fait de telle sorte que je ne saurais fléchir sans m*anéantir par l'outrage fait, soit à ma conscience si je prétais un serment faux, soit à mon patriotisme si j'en prétais un vrai. En définitive je vous tromperais» car, au lieu d'appeler vos suffrages sur un homme droit et ferme, je ne leur offrirais qu'un homme humilié devant lui-même et abattu. »

Je souligne en passant ce mot, humilié devant lui-même; jamais homme n'a eu un plus impérieux besoin de s'estimer soi-même.

Et je lis dans une lettre de lui ce mot qui complète la pensée : ce J'aimerais mieux tomber du haut du Righi, que de déchoir d'une ligne dans l'estime de mes amis !... r»

« Ne croyez pas cependant, reprend-il, que je veuille imposer par là ma manière de voir, qui est essentiellement personnelle. Je me réjouis de voir

autour de moi, et jusque parmi mes amis les plus chers, de sincères patriotes qui s'en écartent. Leur présence à la Chambre peut être d'une utilité que je suis loin de méconnaître, et de ce qu'ils n'éprouvent aucun scrupule à prêter serment je conclus simplement que ce serment ne les affecte pas comme il m'affecterait moi-même; et je m'en félicite pour les intérêts qu'ils auront à servir.

« Mais en môme temps qu'il est utile au pays de posséder une opposition légale, permettez-moi de penser qu'il ne lui est pas inutile non plus d'en posséder une moins ouverte^ passive môme, mais inflexible dans ses principes. C'est dans celle-ci que mes sentiments, mon jugement politique et mon caractère me portent à me ranger, c'est d'elle que j'ai à cœur de demeurer le représentant. »

Ce fut là son dernier acte d'homme public.

La mort l'avait déjà touché de son aile : depuis deux ans il se sentait atteint. Je trouve dans iine lettre de lui à son digne anii ,

M. Henri Martin, en date de mai i861, cjbs paroles attristées :

« Je ne suis pas content de moi, je suis tombô dans une sorte d'inertie. A mon âge, on se trouve si près de Tautre vie, qu'on se sent plus disposé à y aspirer qu'à s'intéresser à celle-ci I... On se dit : Ma tâche est faite, et, en la voyant si minime, on se résigne en pensant que l'on fera mieux une autre fois.

« Le monde appartient maintenant à la jeunesse. La seule chose qui nous reste, c'est nousmêmes, et que d'améliorations nous avons à réaliser dans ce monde-là ! »

Malgré ces découragements, aucun de nous ne s*inquiétait sérieusement pour lui. Toute sa vie, il avait été sujet à ces mélancolies sévères qui sont le propre des imaginations à grande volée. « Je n'ai plus d'ailes ! » disait-il souvent, ne se rendant pas compte que c^est la maladie de ceux qui planent. Puis, par un

contraste étrange, cet hoinmo si dédaigneux des grandes douleurs comme des grands dangerS) ne pouvait supporter sans impatience les légers malaises qui entravent, a Mon cher ami, lui répélais-je souvent en riant, vous êtes fait pour combattre les lions, mais pas les moucherons. » Je le -gourmandnis donc au Heu de le plaindre. Enfin son aspect même achevait de nous tromper. Il n'avait rien perdu de sa beauté imposante, et Fidée de mort était 5i incompatible avec cette apparence olympienne, sa personne physique elle-même représentait toujours si vivement la protection, qu'on ne pouvait croire que le grand chêne pût tomber avant les plantes plus faibles qui s'abritaient à son ombre.

Il fallut bien le comprendre. Une pierre dure comme du fer, qui lui déchirait les entrailles depuis plus de deux ans, le força enfin, comme le héros du poëme de Tristan, à dire : Je suis vaincu l Les douleurs atroces

qui le torturaient lui arrachaient parfois malgré lui des cris aigus , jamais une plainte.

Un des ornements de sa chambre était un basrelief représentant un Gaulois combattant^ dès qu'il se sentit au pouvoir [de la mort, il fit voiler cette figure, comme pour exprimer que son combat à lui était fini. Quoique ses idées sur la personne du Christ ne fussent pas celles de rÉglise catholique, il avait toujours au pied de son lit un grand crucifix. Au milieu de ses plus terribles crises, on le vit étendre ses bras en croix sur son lit de torture, comme pour prendre exemple sur le divin martyr.

Une nuit on Tentendit murmurer tout bas :

a Mon Dieu ! ajez pitié devotre pauvre serviteur! »

Un jour pourtant, il se ranima. Il venait d'apprendre les élections de Paris ; le réveil de l'esprit de liberté en France l'avait comme ressuscité. Quelques jours plus tard, il n'était plus.

JEAN REYNAUD. iZ\

J'ai achevé ma tâche. Ai-je dit ce que je voulais, ce que je devais dire? Évidemment non. Plein de gratitude pour la Providence qui m*a donné le plus précieux des biens dans la connaissance intime de cette grande âme^ j'ai voulu partager ce bien avec tous, j*ai voulu continuer, prolonger le bienfait de sa présence ; mais comment parler d'un tel homme, d'un tel ami, quand la tombe qui recouvre ses restes est à peine fermée, quand j'ai encore dans les yeux et dans le cœur la dernière et déchirante cérémonie! Une vie aussi religieuse ne pouvait se terminer sans une consécration religieuse. Ses restes furent présentés par sa famille à l'église, qui, je dois le dire, s'ouvrit pour lui comme s'il n'eût pas persisté dans sa dissidence* Ah ! si ceux qui me lisent étaient entrés comme nous, ce jour-là, dans celte petite paroisse de Neuilly où ne se trouvaient, selon sa volonté, que ses parents et ses amis; s*ils avaient vu le déses-

poir et les larmes sur tous les visages jeunes ou vieux, d'hommes ou de femmes, s'ils avaient vu des tètes toutes blanches convulsivement secouées par les sanglots comme des fronts de vingt ans; ils comprendraient ce que j'ai vainement essayé de rendre, que la mort venait de frapper un de ces êtres rares dont la rencontre est un bienfait d'en haut, la disparition une perte irréparable, et qui, même disparus, régnent toujours si puissamment sur nous, que leur seul souvenir est encore notre plus ferme soutien contre les misères de ce monde, et même, hélas ! contre la douleur de leur propre perte !

E. Legouvé,

de l'Académie française.

Paria. — Imprimerie P.-A. Bourdier et Cie, 30, rue Maiarine.

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