‹ Jean RichepinChapitre 10 sur 15 · LA FORGE · texte numérisé non relu

LA FORGE

Dans la forge qui s 'ni hune Tu chantonnes eu forgeant

Avec un marteau d'argent , Et mon cœur est sur l'enclume.

lin veux-tu pour le bourreau Faire une tranchante épêe?

Que la lame en soit trempée Avec mes larmes pour eau .

En veux-tu pour ta poitrine Elire un bijou délicat?

Cherche au centre, où se piqua Ton image purpurine.

En veux-tu faire des clous ?

Lors il faudrait que tu prisses Pour modèles tes caprices Ou bien mes soupçons ialoux.

Veux-tu l'arrondir en sphère?

C'est le mouler sur ton sein.

Mais ton désir assassin Le forge pour n'en rien faire.

Tu ne veux que t' amuser, Et tu frappes, forges, cognes, Pour voir mon cœur que tu rognes Sur ton enclume s'user;

Et tu ris comme une folle, Quand, sous ton marteau vainqueur, Du bloc rouge de mon cœur Le feu vivant qui s'envole,

Pétillant, éblouissant, Semant d'étoiles la forge, Vient éteindre sur ta gorge Ses étincelles de sang.

Et le souvenir devient une obsession. On veut l'oublier, c'est en vain. L'amour lassé vous sépare; le chagrin qui en naît vous rapproche. Le cœur s'est brisé comme la chanterelle d'un violon; après l'apaisement des désirs, il y a eu comme une révolte jalouse; le doute s'est éveillé dans le cœur des amants; le mensonge est monté jusqu'à leurs lèvres, et de loin comme de prés ces deux êtres sont unis étroitement et ne peuvent s'affranchir de leur lourde chaîne; c'est ce que murmure le poète dans ces distiques :

. Quand je suis loin, je suis cependant près de toi, Car toute ma pensée habile sous ton toit.

Comme un bélier laissant de sa laine, à la crèche, J'ai laissé des baisers chauds sur ta gorge fraîche.

J'ai beau ne point t' avoir près de moi; si je veux, Mon souffle peut d'ici chanter dans tes cheveux.

C'est en vain que l'absence à mes mains te dérobe; Je suis sûr que tu sens mes mains froisser ta robe.

Mes désirs caressants traînent clans tes chiffons. Tu dois me voir passer dans tes miroirs profonds.

Mon amour a muré ton corps dans une geôle. Mon souvenir jaloux t'a marquée à l'épaule.

Mon souvenir te tient comme dans un gluau. Cette chemise en soufre est collée à ta peau.

Le jour, quand ton pouls bat la charge de la fièvre C'est que mon souvenir vient te mordre à la lèvre.

Le soir, quand ton sang bout comme un damné d'enfer, C'est que mon souvenir vient allumer ta chair.

La nuit, quand ton sommeil est un combat sans trêves, C'est que mon souvenir vient violer tes rêves.

Mais Nivôse est venu, et l'amour s'est engourdi sous les neiges de l'hiver qui glace le cœur; la bien-aimée s'est envolée, comme les hirondelles, et l'amant demeure grelottant parmi tant de froidure. Où vivre? s'écrie-t-il.

Où vivre? Dans quelle ombre Ma peine est plus profonde Étouffer mou ennui ? Que la mer.

Ma tristesse est plus sombre

Que la nuit . Où fuir ? De quelle sorte

Égorger mou remord?

On mourir? Sous quelle onde Ma douleur est plus forte Noyer mon deuil amer? Que la mort.

Les sentiments du poète sont complexes à cette période; il se mêle à de grondeuses colères, à de violentes engoisses, une certaine dou-

ccur due à l'apaisement du souvenir, même une certaine bonhomie dictée par l'esprit de justice. Après avoir dit : « Les vrais crucifiés ce sont les amoureux », le poète fait cet aveu à la fugitive :

Malgré tout tu fus bonne, et tu m'aimais vraiment.

Il n'ose pas la retenir, et sa lèvre n'essaie même pas d'un reproche. Il s'est fait une philosophie dans son malheur et juge les choses avec une logique impeccable et un sang-froid vraiment méritoire.

A quoi bon insulter V amour quand il s'en va ! Quand il quitte le seuil, insulte-t-on son hôte? S'il ne fut pas aussi constant qu'on le rêva, N'est-ce pas notre faute ?

Et il s'accuse lui-même. Le pauvre amour, comment l'a— t— il hébergé.

A-t-il écarté de lui tout sujet d'ennui? Lui a-t-il fait assez d'accueil?

A-t-il obéi assez servilement à ses moindres désirs? Mais, bah!

Point ne faut chercher si l'amant est ingrat, si l'amante est oublieuse

et a mauvais cœur. Lui, l'être aimant, l'être qui s'est livré, ne veut

se souvenir que de Floréal, tout fleuri de tendresse, de Thermidor,

si brûlant de juvénile ardeur, et il fait cette promesse à celle qui l'a

quitté :

T'ayant profondément aimée, Je garderai ton souvenir, Et toute ma vie à venir En demeurera parfumée !

Et c'est sur cette note calme que Richepin termine son livre. La passion, il ne la fait pas éternelle; seul le souvenir subsiste. Feydeau, qui avait commencé son étude comme une pastorale, la termine comme un drame. Les deux amants, l'un et l'autre rongés d'une sourde haine, meurent dans un sentier tout blanc de neige, et leurs corps, côte à côte, vont être entraînés par un torrent en furie, qui descend de la montagne et déborde.

Eh bien! des deux voies suivies par les écrivains, la seule vraie est indiquée par le poète des Caresses. L'autre peut vous donner

l'illusion d'une existence idéale; mais combien elle est stérile en émotion, et lorsqu'elle veut vivre d'une vie réelle, à quelles conclusions désespérantes elle nous entraîne. Dans les Caresses, nous avons trouvé plus d'élan et plus de virilité; à certaines pages même, ce n'est plus l'homme qui parle, c'est le mâle inassouvi qui brame. Mais là encore le poète est dans le vrai; il a prouvé que l'amour est faux qui prétend se soustraire aux lois de la nature physique, et que les unions d'âmes ne peuvent exister qu'autant qu'elles sont la conséquence fatale d'une possession corporelle ; autrement le sentiment platonique n'est qu'un désir inconsciemment entretenu et mal déguisé.

Avant de fermer le livre, nous ferons une observation à l'homme de métier au point de vue de la technique du vers. Il a écrit plusieurs pièces en vers de neuf pieds. Le métré existe, il est vrai, mais en quoi peut-il satisfaire l'oreille. La mesure est boiteuse, et l'union de deux vers donne une coupe trop longue pour que l'auditeur y trouve quelque harmonie.

Quittons pour un instant le Richepin des Caresses, qui nous semble être le vrai, celui que nous retrouverons si puissant dans certaines scènes de Nana-Sahib, si ému dans quelques pages de la Mer, et arrêtons-nous aux Blasphèmes, ce livre contre lequel vinrent s'échouer tant de colères! Maintenant que le scandale est tombé, examinons froidement le livre, écoutons attentivement les paradoxes qu'il renferme. C'est là, nous l'avons dit plus haut, une œuvre de combat, et l'auteur ne se dissimule nullement la lutte qu'il lui faudra soutenir, car il est énorme le nombre de gens qu'il sait atteindre dans leurs convictions les plus chères; à commencer par les religieux, les libres-penseurs et les panthésistes. Mais laissons la parole à Richepin lui-même :

Malgré leur tolérance, les sceptiques s'irriteront de mes affirmations

audacieuses; et je serai accusé d'impertinente métaphysique par les positivistes, ces ramasseurs de bouts défaits.

Us matérialistes eux-mêmes, ou du moins ceux qui se disent tels et qui sont assez inconséquents pour parler des causes et des lois, me trouveront criminel et dangereux, de remplacer ces causes par des hasards et ces lois par des habitudes.

Les hommes de science ne consentiront jamais à mépriser les formules des découvertes qui font leur gloire et à les considérer comme une pure logomachie.

Les bonnes gens sans prétention philosophique, mais qui se pavanent impérialement dans leur qualité d'homme et qui se donnent de l'encensoir à travers la figure, sous prétexte d'honorer la Raison, ces aimables dèificateurs d'eux-mêmes, saigneront des coups que je porte à la suffisance humaine, et se révolteront en me voyant cracher dans leur stupide encensoir.

Les heureux ne me pardonneront pas de constater le néant des choses, ni les malheureux de couper toutes les fleurs de leurs rêves.

Pour m'achever enfin, la tourbe des sots et des hypocrites croira de son devoir de sauver le Droit, la Propriété, la Famille, la Société, la Morale, etc., et, à la défense de ces conventions dont je ne reconnais point l'absolu, j'entendrai clabauder toutes ces oies du Capitule.

Voilà qui est net : tout le monde est à refaire. Il y a certes là une intention généreuse. Mais nous ne suivrons pas l'auteur sur ce terrain où nous n'arriverions pas à le convaincre, pas plus qu'il ne nous a convaincus; et, d'ailleurs, une discussion sur des questions de philosophie et de métaphysique ne serait nullement à sa place dans notre revue. Nous ne considérerons le livre des Blasphèmes que sous le rapport de la poésie, et nous avouons de suite qu'il nous a beaucoup amusé. Nous écrivons amusé, parce que s'il est conçu par un apôtre, — apôtre d'un désolant nihilisme, — il est écrit par un virtuose, qui jongle avec les rimes d'une façon à rendre jaloux M. de Banville lui-même, et qui a des trouvailles de rythmes vraiment heureuses. S'il se laisse aller dans les sonnets amers à de mordantes et brutales satires, si, dans le Carnaval, il affuble d'un vêtement grotesque des légendes sur lesquelles s'appuient la foi de quarante siècles, mais qu'il n'ébranle pas, dans la Prière de l'Athée, dans \q Juif- Errant, dans la Chanson du Sang, dans les Dernières Idoles, dans les Vieux Astres, dans l'épilogue au Christ futur, il s'élève au

ton de l'épopée; nous ncn voulons qu'un exemple, ces couplets de la Chanson du Sang, écrits en rimes masculines, et empruntant à cette recherche de sonorités pleines, une rude harmonie qui convient tout à fait à la lourde fatigue de l'éternel passant.

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