‹ Jean RichepinChapitre 9 sur 15 · LA NOCE FÉERIQUE · texte numérisé non relu

LA NOCE FÉERIQUE

La noce sera belle et riche galamment.

Sur la roule, où l'or fin nous servira d'arène, Aux chevaux pomponnés je lâcherai la rêne, Et notre dais d'azur sera le firmament.

Je serai cuirassé de velours, moi l' amant. Vous sere^eu dentelle et salin, vous la reine. Nous aurons pour parents notre vieille marraine Oui nous donne legrand soleil, son diamant.

JT.AN RICIIF.PIN 21

El tous les amoureux viendront à la soirée

Où chantera la Nui! dans sa robe moirée.

Tous viendront, les oiseaux, les fleurs, les papillons.

Ils seront deux à deux, et salueront par paire

En me disant : — Seigneur, nous nous émerveillons

De voir qu'un homme ait pris l'Idéal pour beau-père.

Mais déjà Floréal est passé; voilà Thermidor qui paraît. Nous nous éloignons de plus en plus de la chanson du cœur, c'est la chanson de la chair seule qui résonne. Le poète n'a plus qu'une seule loi : le désir; qu'une seule parole : le baiser. Son ivresse est insatiable; il en observe toutes les folies avec une exactitude maladive; il en est l'esclave, et il est heureux de cet esclavage; tout ce que la tendresse lui suggère, il le note en des vers d'une ardeur terrestre :

Mes désirs ne sont point lassés :

Donne-moi tes baisers, maîtresse!

Je n'en aurai jamais assez.

Je veux boire jusqu'à F ivresse.

Et plus loin, il s'écrie dans un transport de jalousie amoureuse :

Dis-moi n'importe quoi! porte-moi n'importe où Tout me plaira pourvu que ton désir le veuille. Pour moi, je ne sais plus vouloir et je suis fou. Tu seras l'ouragan et je serai la feuille.

Porte-moi n importe oit, ! dis-moi n'importe quoi Quel que soit le pays, l'instant et ton caprice, Je ne verrai que toi, je n'entendrai que loi. Le monde est un théâtre où toi seule es T actrice.

Dis-moi n'importe quoi ! porte-moi n'importe où! Je ferai sans remords tes volontés sans cause. Tout ! rien ! n'importe quoi! n'importe où ! Je suis fou. Je ne suis plus un homme, un moi. Je suis ta chose.

Mon cœur n'a plus de vœu. Ton désir est le sien. Tu m'as versé le vin d'amour plein ma timbale. Comme l'initié du mystère ancien, J'ai mangé du tambour ci bu de la cymbale.

Oui, ce qu'il leur faut à ces deux êtres asservis aux fureurs de leur sens, c'est l'inconnu, avec tout ce qu'il promet de jouissances brutales.

Dans Y Été, d'Ernest Feydeau, nous trouvons autant de passion, mais moins de furie ; autant d'ardeur, mais plus de chasteté. Nous y trouvons même l'extase des gens heureux de s'aimer, et non cette soif inapaisée des gens qui souffrent en s'aimant. Le paradis n'est plus une étroite chambre, dont l'alcôve est discrètement fermée d'épais rideaux, c'est un boudoir orné de hautes plantes, qui versent sur le lit de repos une molle atmosphère d'odeurs capiteuses, d'ambre, de miel, de vanille, de thé; la clarté ne vient plus d'une veilleuse vacillante, mais du soleil qui, par une large baie, filtre ses paillettes vermeilles à travers les feuilles que nul souffle ne balance; la chanson qui retentit, ce n'est pas celle des lèvres qui se choquent, mais celle qui s'échappe des nids, celle de la source dont les eaux écument sur les roches, celle des cigales qui murmurent. L'aimée alors s'est endormie, bercée par cette monotone symphonie, et lui, « penché sur sa « face ravissante, maîtrisant son souffle, la regarde dormir et, les « narines ouvertes, la respire comme une fleur. »

Le langage de l'amour chez Richcpin s'appelle l'éloquence; chez Feydeau, il se fait harmonie.

Mais suivons : voici Brumaire, voici l'Automne, et déjà au cœur de l'amant se creuse une profonde blessure :

Ah! l'automne vient aux amours comme aux années!

On se souvient encore des heures écoulées; on relit au livre du passé les feuillets qu'on a écrits, croyant ne les jamais tourner; mais

JF.AN RICHliPIN

tout cela ne rend pas le bonheur perdu. De part et d'autre, l'on est en proie à d'irritantes songeries, et l'amour devient persécution, Il se mêle à ce sentiment pâli comme une amertume cruelle; et l'on se torture sans but, sans cause, nous dit le poète.

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