AU CIMETIÈRE
Heureux qui meurt ici
Ainsi Que les oiseaux des champs!
Son corps près des amis
Est mis Dans l'herbe et dans les chants.
Il dort d'un bon sommeil Vermeil
Sons le ciel radieux.
Tons ceux qu'il a connus,
l'eu us, Lui font de longs adieux.
A sa croix les parents
Pleurants Restent agenouillés; Et ses os, sous les fleurs,
De pleurs Sont doucement mouillés.
Chacun sur le bois noir
Peut voir S'il était jeune ou non, Et peut avec de vrais
Regrets L'appeler par son nom.
Combien plus malchanceux
Sont ceux Qui meurent à la mé,
Et sous le flot profond
S'en vont Loin du pays aimé !
Ah ! pauvres, qui pour seuls
Linceuls Ont les goémons verts Où l'on roule inconnu,
Tout nu, Et les yeux grands ouverts.
Heureux qui meurt ici
Ainsi Que les oiseaux des champs !
Son corps près des amis
Est mis Dans l'herbe et dans les chants.
Et pourtant c'est de grand cœur qu'ils l'affrontent, ce péril toujours renouvelé; et ce n'est pas leur travail qu'ils marchandent, surtout quand il s'agit de remonter le lourd chalut tout rempli de poissons,
Car ça, qui du chalut charge et distend les mailles, C'est du pain pour les vieux, la femme et les marmailles.
Mais ceux-là encore ce sont les heureux; il y a sur la jetée ou dans le port toute une lie grouillante, épuisant un reste de vie à gagner le mince salaire qui empêche de retourner trop vite à la terre, comme si la vie pouvait avoir encore quelque attrait pour ces haleurs, au refrain monotone et scandé comme par des gémissements :
La oula ouli oula oula tchalez !
Hardi! les haleurs, oh! les haleurs, halez !
Ah! c'est la nuit surtout, en décembre, nuit pleine, Qu'il faut l'entendre, la lugubre cantilcne, Alors que les haleurs, entrevus vaguement , La murmurent, lassés, comme un gémissement . Mélancoliquement ça roule en plainte sourde. Toujours tirant, toujours chantant, dans l'ombre lourde Ils vont, et sans les voir longtemps on les entend. Rauque et lent, le refrain se traîne en sanglotant.
Tout là-bas, dans le port, ça s'en va, ça s'enfonce.
Et soudain, quand ça meurt, voici qu'une réponse
S'élève, tout là-bas, à l'autre bout du quai.
C'est un nouveau, bateau qui rentre, remorqué.
Une autre bande est là, douloureuse, minable.
Pauvres damnés à la besogne interminable!
Et de partout, du fond du port, du seuil des flots,
L'ombre de l'horizon se peuple de sanglots,
Et la nuit semble un champ plein de larves funèbres
Oui pour l'éternité pleurent dans les ténèbres.
La oula ouli oula oula tchalez !
Hardi! les haleurs, oh! les haleurs, halez!
Rappellerons-nous encore la complainte des Trois matelots de Groix, où l'amour de l'élément se révèle plus intrépide parce qu'il s'y mêle une sorte d'impassible ironie; où à côté du bruit de la mer, on entend pousser le cri des naufragés, les grands souffles delà tempête, et les gaietés comme les effrois du rude métier de matelot. Mais non ! Nous avons suffisamment établi par le récit de ces poèmes, que ce livre de Richepin n'est pas comme on le lui a reproché, un développement de rhétorique, mais bien une œuvre vécue, sentie, moderne; si même il traduit dans l'une de ses pièces, le fragment de la vingt et unième idylle de Théocrite, c'est pour mieux montrer que le sujet qu'il a pris est éternellement actuel et humain : la langue peut changer, le climat peut différer, les mœurs peuvent être soumises à d'énormes transformations, rien n'empêche que les gens de la mer auront partout la même vie humble et les mêmes aspirations. Regardez ces êtres à la peau brûlée de hâle: sous leur dure écorce, ils recèlent une âme susceptible des plus délicates émotions; et dans leurs yeux, habitués à lire dans l'infini, l'océan a pour ainsi dire gravé toute 1 immensité, toute la profondeur de ses horizons. Voilà ce qu'un poète devait remarquer; voilà ce que Richepin a traduit dans sa belle langue si riche, si féconde en mots heureux qu'il crée ou ressuscite. Il semble qu'il ait lui aussi connu cette contemplation et cet amour de la mer. dont il nous parle dans son sonnet des Songeants :
Dans h pays on les appelait les Songeants. A force d'être ensemble ayant nu 'ne pareille, On eût dit deux sarments, secs, de la même treille. C'était un vieux marin et sa Janine, indigents.
Ils se trouvaient heureux et n'étaient exigeants ; Car, elle, avait perdu la vite, et lui, l'oreille. Mais chaque jour, à l'heure où le flux appareille, Ils venaient, se tenant par la main, bonnes gens,
Et demeuraient assis sur le bord de la grève, Sans parler, abimés dans l'infini d'un rêve, Et jusqu'au fond de l'être avaient l'air de jouir.
Ainsi de leurs vieux ans ils achevaient la trame, Le sourd à voir la mer, et l'aveugle à l'ouïr, Et tous deux à humer son âme dans leur âme.
Et cette âme, c'est elle que le matelot évoquera quand il sera de quart, pour s'adresser à la lune, pour envoyer dans la nuit des baisers aux étoiles, pour peindre le grand vol des albatros et des frégates, pour répandre aussi bien des pleurs, tandis qu'entre elles causent les vagues, et que le vent, le géant invisible et insaisissable, cherche à surprendre, en les soulevant, le secret des flots turbulents.
C'est elle encore que le poète fera palpiter dans les Grandes Chansons, qui terminent son livre, ces grandes chansons, où il résume en des strophes d'une éloquente inspiration, toute l'admiration que fait éclater en son cerveau « l'éternelle inassouvie ».
Tels sont, dans leur essence, les quatre recueils de poésies publiés jusqu'à présent par Jean Richepin. Il nous reste encore à examiner le théâtre en vers.
Les deux œuvres dont se compose le théâtre en vers de Jean Richepin ne peuvent nullement être rangées sous une même étiquette. Dans l'une il a habillé un drame moderne qui a l'Inde pour théâtre, de la forme solennelle de l'alexandrin tragique. L'autre affecte l'allure d'une comédie du répertoire traduite en langage du dix-neuviéme
siècle. Il n'y a donc aucune comparaison à établir entre Nana-Sahib et Monsieur Scapin, et nous devons là encore prendre chaque œuvre séparément.
Nana-Sahib, qui fut représenté au théâtre de la Porte-Saint-Martin en 1883, et fut joué pendant plusieurs soirées par l'auteur lui-même, avec un très grand succès, renferme une épopée et un drame humain. Mais ce dernier atteint une telle intensité, qu'il absorbe l'épopée en lui, ou tout au moins la relègue en un rang secondaire — nous ne disons pas accessoire. — Nous y voyons bien la province indienne de Cawnpore se soulever contre la domination anglaise; nous voyons bien la lutte d'intérêts politiques qui fait que ce qu'on appelle guerre dans l'un des camps, s'appelle insolemment dans l'autre rébellion; mais ce qui nous attache surtout ce n'est ni la bravoure de Nana- Sahib, ni la fermeté et le sang-froid de lord Whisley, ni l'âme servile de Tippoo-Raï, mais la jalousie de Çimrou, ce fils du peuple, amoureux de Djemma, la fille du radjah, contre Nana-Sahib, le héros qui est aimé d'elle. Autour d'eux l'auteur fait évoluer beaucoup de gens, qui ont leur part importante dans l'action dramatique, mais la grandeur et la vérité des trois personnages indiqués là, entraînent tous les autres. Nous écoutons bien le chef nous raconter la bataille, nous suivons son beau mouvement de patriotisme et de désespoir qui lui fait s'écrier au moment de la défaite :
et plus loin
Lâches! Lâches! troupeau de lâches!...
Ah! que ne m' as-tu vu dans le fort du carnage!
Pareil au bûcheron, qui, le front tout eu nage,
Peine à coups de cognée au cœur de la foret,
Moi, dans leurs rangs dont la broussaille m'entourait,
Bûcheron de la mort, j'ouvrais une clairière.
Quand l'éléphant de chasse, attaqué par derrière,
Par devant, par dessous, d'en haut, de toutes parts,
Reste seul au milieu d'un las de léopards,
Jl pousse un cri terrible, et, du col à la croupe
Se secouant, dans l'air éparpille leur troupe.
Et les uns à ses pieds soûl écrasés d'un coup,
Les autres brusQuement ont sa 1 rompe èi leur cou,
El l'on en voit encor, quanti à l'étabîe il rentre,
Qui sont pendus à ses défenses par le ventre. Ainsi je massacrais, j'écrasais, j'étranglais, Moi, l'éléphant hindou, ces léopards anglais.
Mais ce que nous suivons à travers toutes les scènes, c'est le développement de la passion avec ses alternatives de colères jalouses et de tendresses calmes, de tristesse véhémente et de joie, de désespoirs irréfléchis et de confiante sérénité; c'est l'amour se manifestant sous des aspects divers, là tenace, tout attaché à l'objet aimé comme à une proie vivante; ici plein d'abandon, élevant sa portée morale par delà ses satisfactions physiques, et acceptant la communion d'une mort terrible, avec une héroïque volupté.
Bien que ce drame ait son action en 1858, on ne peut s'empêcher de le goûter comme ces vieilles légendes où des hommes, que l'histoire des temps ont grandi, livrent le combat auguste des dogmes et de la foi, plus encore que la lutte pour l'unité de territoire et la suprématie de race. Ce qui contribue à augmenter cette impression, c'est que Richepin, après avoir enveloppé son œuvre d'un cadre riche de couleur et de proportions vraiment féeriques, fait parler à ses personnages une admirable langue, pleine d'images et de soleil, généreuse, largement inspirée, qui enchante et effraie tour à tour, par la puissance ou l'extrême douceur de l'expression. Natia-Sahib est une de ces œuvres qui se recommandent également par l'audace et l'élévation dramatiques dont elles s'inspirent, et par le mérite littéraire incontestable qui s'en dégage.
Monsieur Scapin est plus récent, puisque cette comédie a été montée cette année à la Comédie-Française. Nous ne perdrons pas notre temps à raconter la pièce, ce qui d'ailleurs sortirait du but que nous nous proposons dans nos études. Ce que nous devons, c'est simple-ment examiner les caractères, et remarquer comment ils se comportent au cours de la pièce. Faire autrement serait rentrer dans le cadre d'une chronique, et tel n'est pas notre dessein. Constatons seulement que
si l'on a beaucoup discuté cette comédie, si les hommes de l'art en ont combattu la structure même, le public, par son assiduité à en suivre les représentations, n'a pas voulu ratifier les critiques qui pesaient sur elle.
Quelle idée essentiellement comique d'ailleurs, que mettre à la scène le personnage de Scapin, avec son caractère vieilli et calmé par l'âge, conservant néanmoins de ses glorieuses fourberies une fatuité qui le fait se croire invulnérable et l'amène naturellement au point où lui-même amenait les bons et les mauvais Géronte! Dés la première scène, le poète prend soin de nous raconter son Scapin, bourgeois, presque gentilhomme, heureux de vivre, gras et doux, et d'oublier les jours d'autrefois, dont le souvenir le vient encore importuner dans sa bonne renommée d'aujourd'hui. N'est-il pas temps qu'il se repose enfin, après ses nombreuses campagnes. D'ailleurs il est père de famille. Sa fille, sa Suzette, charmante et espiègle, est déjà en âge de se marier, et il a préparé dés longtemps son union avec le fils du notaire Barnabe, bien qu'il ait connu jadis de quoi il retournait avec eux. Mais Scapin a confiance en sa propre rouerie, et il est tout prêt à s'écrier comme le chat de la fable, à la première tentative : « C'est tour de vieille guerre, ou ne m'y prendra pas! »
Il comptait sans son hôte : Suzette a découvert un certain musicien, du nom de Florizel, dont elle veut faire son époux. La scène dans laquelle sa mère lui arrache son aveu, est certainement une des plus fines et des meilleures de la pièce. D'ailleurs les deux amoureux ont un aide puissant dans la personne du valet Tristan, disciple et admirateur de Scapin à qui il fait une déclaration de guerre du plus franc comique. Mais mieux encore que Tristan, c'est la jeunesse qui assurera le triomphe de l'amour.
A côté du rôle de Scapin, qui est dessiné de main de maître, avec sa bonhomie tantôt raisonneuse, tantôt brutale, il y a celui de Dorinnc, plein de rondeur, de bon sens et de verve gauloise; celui de Tristan, adroitement inventé, et quelques autres qui appartiennent aux coulisses de la comédie italienne, comme ce faux bretteur, aussi lâche que poltron, Esplandias, et la séduisante et dangereuse Rafa.
A vrai dire, le personnage de Barnabe, le notaire faussaire et joueur, nous a semblé bien noir pour la comédie, et nous a fait le même effet pénible que certaine figure sinistre de la Mère coupable de Beaumarchais. Peut-être en ne donnant pas a son sujet ce long développement de trois actes, Jean Richepin eût-il pu éviter quelques scènes qui sont de la famille du mélodrame. Néanmoins même dans ces longueurs, l'art charmant avec lequel l'auteur a rempli les vides empêche l'intérêt de languir. Richepin possède à un haut degré l'habileté de sertir sa pensée dans la prison des vers aux rimes dorées. Ah! ces vers! quelle sonorité ils revêtent! Comme elle est riche la phrase du poète! Comme son vocabulaire est abondant et varié! Après la scène violente, après le couplet qui part en sifflant comme un coup de fouet, voici le petit duo d'amour qui enveloppe la délicieuse idylle de la séduction des mots et de la musique délicate et tendre des hémistiches. La place nous fait défaut pour citer bien des vers exquis, mais nous renvoyons le lecteur aux pages que nous aurions voulu reproduire.
Et maintenant, nous voici arrivé au terme de notre travail sur le poète. Comme il est aisé de le voir, Richepin a fait preuve dans son œuvre en vers publié jusqu'à ce jour, d'une souplesse de talent incroyable. On ne peut plus nier chez lui ni le poète, ni le penseur. Ce n'est ni un jongleur de mots, ni un rhétoricien, mais bien un philosophe qui sent, et un écrivain de la bonne race. Richepin poète est mieux, même: c'est un esprit qui voit, et un cœur qui chante.
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