‹ Jean RichepinChapitre 13 sur 15 · L£ ROMANCIER · texte numérisé non relu

L£ ROMANCIER

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|louR étudier le poète, nous avons dû prendre séparément

ij^ij, chacun de ses livres de poésies, et cela, à cause de certains y motifs exposés dans les pages qui précédent. Pour analyser l'œuvre du romancier, cette division ne s'impose pas. Nous pourrons passer en revue tous les personnages qu'il fait vivre dans la société qui est une, et ne pas nous occuper spécialement de la trame même du roman.

Est-ce a dire que dans les romans de Jean Richepin, l'action soit nulle, ou seulement banale? Non; Richepin apporte au contraire dans ses livres en prose cette sûreté de méthode qui assure la bonne composition d'une œuvre, son imagination qui trouve facilement ce qui est bien la vie, et un art assez délicat pour amener d'une façon vraisemblable, ce qu'il y a de hardi et d'imprévu dans le développement de son sujet. Si donc nous laissons de côté le tissu même dont est fait le roman, c'est que les broderies dont il est couvert nous empêchent d'en remarquer la finesse et la solidité. Les figures qui se jouent dans l'action sont d'une touche si vigoureuse, si puissante, qu'à défaut d'action indépendante, elles seraient capables d'en créer une, en absorbant tout l'intérêt du drame. En un mot, ce n'est pas par la relation des faits, mais bien par la vitalité des êtres qu'il met en mouvement, que Richepin retient l'attention du lecteur. Car Richepin est avant tout un poète et un psychologue. Ainsi présentée, l'étude de-

vient très simple; et s'arrêter aux différents types qu'il met en scène, c'est, à notre avis, le meilleur moyen de le bien connaître et de fouiller son œuvre de romancier.

Et tout d'abord, il convient de relever une erreur de jugement qui s'est profondément glissée dans l'esprit du public. Beaucoup de personnes croient que Jean Richepin ne se plaît que dans la composition des choses bizarres ; que le monde qu'il traduit n'existe que dans son imagination, en un mot que c'est un excentrique, très épris de ce qui doit étonner. Eh bien, il n'en est rien. Richepin, ce fantaisiste, ce rebelle à tout ce qui menace d'être une contrainte, Richepin nous montre Je devoir, loi innée de la conscience, moins peut-être que raison faussement conventionnelle d'harmonie sociale. Ce devoir, il le place dans les situations les plus difficiles; il attache à son accomplissement la résolution des problèmes les plus embarrassés; et la plupart du temps son dénouement est dicté par une loi juste qui punit ou récompense, suivant qu'on le mérite, laissant ainsi, à côté des tristesses qu'il dénonce dans l'existence, une pensée de consolante et généreuse pitié. L'oeuvre de Richepin est donc essentiellement morale, au sens étroit que ce mot revêt aujourd'hui, et loin d'être, comme d'aucuns le prétendent, sans l'avoir lue, un long panégyrique du vice, elle est au contraire un éloquent plaidoyer en faveur de la famille, de l'honnêteté, de la vertu. En plaçant les acteurs de sa grande pièce humaine dans les degrés ordinaires de la société, ni trop haut, ce qui crée les exceptions, ni trop bas, ce qui nuit à l'exemple, il a prêché la bonne parole pour tous; et comme il l'a fait avec toute la sincérité, toute la conviction d'un apôtre, il est temps qu'on lui donne aux yeux du grand public la place qu'il occupe déjà dans l'esprit d'un nombre trop restreint de délicats.

Un des caractères que Richepin a dessiné avec le plus de soin et auquel il attribue avec raison une rare intensité de passion, est le caractère des mères. Dans ses livres, si la mère n'occupe pas le rôle

principal, clic emplit néanmoins une grande partie de l'action, quand elle n'accapare pas à elle seule toute l'attention, sinon toutes les sympathies. Dans la Glu(l\ nous voyons la vieille Marie-des-Anges, affolée, demandant a tous les échos de la grève son fils, son pauv' p'tit gas, son Marie -Pierre, qu'elle sait entre les bras de la Parisienne, de la Fernande, de la Glu! A mesure que l'amour de son fils grandit pour cette femme, son amour à elle grandit pour ce fils ingrat, et lui donne d'incroyables forces pour la lutte qu'il lui faudra livrer. Elle a tout en elle, toutes les délicatesses et toutes les audaces d'une âme cultivée, cette pauvre pêcheuse qui a vieilli, ne comprenant que le langage des gens de la grande salée, n'entendant que les anciennes chansons de bord murmurées au coin de l'âtre maigrement chauffé, ou bien l'immense symphonie des vagues en furie écumant sur le granit chancelant des falaises. Elle sait dans ses prières s'humilier avec une infinie douceur; elle sait se dompter aussi, et se taire, et pardonner, quand son cœur est tout gonflé de colères justes et d'angoisses péniblement souffertes; elle sait encore éclater de violence et livrer hardiment, le front haut, l'œil ardent, le parler brutal, la lutte contre son fils bien -aimé qui la maudira; elle sait enfin, à l'heure pathétique, où sa tendresse de mère a subi l'échec le plus douloureux, elle sait devenir sanguinaire, et enlever dans un geste de criminelle et superbe ampleur, la hache qui retombe et fend le crâae de la Glu. Et tout cela, ce n'est que le développement très logique, très beau de l'amour maternel chez cette pauvresse. D'ailleurs, Richepin en a résumé tout l'abandon, toute la grandeur, toute la ténacité admirable dans la chanson qui clôt le livre, et que nous n'hésitons pas à reproduire ici :

Y avait un' fois un pauv' gas, EU' lui dit : Apport' -moi d'main,

Et Ion Ion laire, Et Ion Ion laire,

Et Ion Ion la, Et Ion Ion la,

Y avait un fois un pauv' gas EU' lui dit : Apport' -moi demain Qu'aimait celf qui n l'aimait pas. L cœur de ta mère pour mon chien.

(i) Un volume in-18. Maurice Dreyfous, é.liteur.

Va clh\sa mère et la tue, Et loti Ion laire, Et Ion Ion la, JTa cbe~ sa mère et la tue, Lui prit Vcœur et s'encourut.

Comme il courait, il tomba, Et Ion Ion la ire, Et Ion Ion la, Comme il courait, il tomba, Et par terre Vcœur roula.

Et pendant que Vcœur roulait Et Ion Ion laire, Et Ion Ion la, Et pendant que Vcœur roulait, Entendit Vcœur qui parlait.

Et Vcœur disait en pleurant,

Et Ion Ion laire,

Et Ion Ion la, Et Vcœur disait en pleurant :

T'est-tu fait mal, mon enfant?

Dans Miarka, la fille à l'Ourse, nous nous trouvons en présence d'une donnée bien différente, où cependant les assimilations ne sont pas impossibles. La vieille Vougne n'est pas la mère, mais la grand' mère. Seulement les circonstances ont voulu qu'elle eût à remplir près de l'enfant, venue au monde sur la route, le rôle de mère. Il ne s'agit plus d'un fils, mais d'une fille; d'une passion née, mais d'une passion qui pourrait naître. Et comme elle s'y prend, la bohémienne pour détourner absolument l'esprit de la mignonne Miarka d'un sentiment de tendresse purement humaine. Elle mêle a tous les actes de sa vie, à son langage, à toutes les pensées qu'elle éveille chez l'enfant, un mysticisme aveugle qui aboutit non pas à faire grandir chez Miarka l'idée de la pudeur et de l'honnêteté, mais a la faire vivre dans l'utopie d'une sorte de conte de fée, très entouré de mystère, mais aussi très sensuel. Cependant le caractère de la Vougne est grand parce qu'il renferme toutes les audaces combattues par toutes les faiblesses; nous y blâmons les indélicatesses de l'individualité, mais nous ne pouvons nous empêcher d'admirer le fanatisme logique de la race qu'elle représente, de ces Romani si fiers de leurs traditions, et l'unité de conduite dont elle fait montre, calme dans la joie, forte et courageuse quand le malheur s'attache à elle.

Georgette, des Braves Gens, rachète les légèretés de sa vie par l'amour dont elle enveloppe son enfant, et quand elle endort sur son sein sonGeorget, avec tant d'affectueux abandon, cette courte minute de vrai bonheur rend une sorte de chasteté trop brève, hélas, à son

alcôve flétrie! D'ailleurs le caractère des mères est tel qu'il doit nécessairement présenter toujours une exagération dans un sens ou dans l'autre. C'est ainsi que nous voyons des préférences injustifiées amener dans les familles d'injustifiables injustices. Richepin nous montre cette anomalie de l'amour maternel dans des pages marquées au bon coin. Dans les Débuts de César Borgia, dans Braves Gens, où la pieuse Mmc de Kergouêt ne sait rien refuser aux exigentes études de son fils ; dans Sœur Doctrouvce surtout, où les sacrifices faits pour le jeune Pierre de Villers-Doisnay deviendraient odieux, s'il n'y avait pour en accepter toute la rigueur sa sœur si chrétiennement résignée. Mais à côté de ces excès, qui portent presque leur essence en eux, Richepin nous a présenté aussi quelques mères coupables; nous verrons d'autre part comment il sait racheter leur indignité. L'écrivain, en effet, n'admet pas qu'une mère puisse être absolument mauvaise; il fait preuve sur ce point d'un optimisme qui n'est malheureusement pas général, et les cours d'assises nous donnent chaque année d'assez nombreux exemples trop capables de le combattre. Enfin Richepin a fait la place si large à la mère qu'il n'en est plus resté pour le père; nous aurons cà revenir sur ce point.

Nous voici arrivé à un point qui est le mobile du roman en général : l'amour. Or, comment Richepin nous parle-t-il de l'amour chez la femme, — nous parlons ici d'un amour physique, qui ne reconnaît d'autres lois que celles de ses désirs, et qui est susceptible de causer un état psychique, troublé d'aspirations passionnelles. Eh bien, ce que Richepin a voulu surtout éviter, c'est la banalité dans les effets physiologiques des manifestations de l'amour. L'amante, la maîtresse, la courtisane même, ont, dans son œuvre, une manière de paraître et de succomber qui les rend intéressantes. La point de filles stupides, point de vénalité, point de descriptions où l'auteur prenne soin de mettre en plein jour, avec une prodigalité répréhensible de détails précis et écœurants, toutes les chairs vivantes, vouées par des

vices précoces ou d'horribles hérédités au honteux trafic des prostitutions tolérées ou clandestines. Richepin étudie plus l'amour que les amoureuses. Il est psychologue, nous l'avons dit, et les femmes dont il s'occupe sortent de son imagination, armées en véritables héroïnes.

Voyez la Glu : cette Fernande qui a été épouse adultère et maîtresse infidèle, trouve, lorsqu'elle a rencontré Marie-Pierre, le pêcheur, une affection qui lui tient réellement à cœur. Elle s'attache, en se défendant mal, à ce rude gaillard qui lui fait peur. Elle se soumet non sans une certaine gaîté à l'ascendant qu'exerce sur elle, cette nature primitive, toute à l'ardeur de cette liaison mauvaise. Elle, qui n'a aucune qualité d'âme, elle se prend à aimer brutalement, c'est vrai, mais elle aime. On pourrait se demander s'il n'y a pas dans sa folie amoureuse beaucoup moins d'entraînement que de raisonnement pervers et de satisfaction en face de tous les chagrins dont elle est l'agent initial; à notre avis, nous répondons négativement. Elle regrette peut-être de s'être laissé subjuguer aussi facilement, mais sa faiblesse lui plaît, et la Glu, pour la première fois, ne veut nullement secouer un joug qui l'humilie et qu'elle adore.

Georgette, de Braves Gens, n'a pas ses dangereux raffinements; elle se livre avec une sorte d'insouciante naïveté. Nature plus simple, plus accessible à ce qui peut troubler le cœur d'une femme, elle se dit qu'elle appartient à un sexe appelé faible, et se contente de conquêtes d'autant plus faciles qu'elle les décourage moins. Les sens n'ont pas, comme chez la Glu, un impérieux besoin de se manifester. Ce qu'elle éprouve, c'est un désir d'intimité à la satisfaction duquel elle sacrifie le reste. Toute autre nous apparaît Mme André : Celle-ci est admirable : Elle a, il est vrai, éloigné sa fille de son toit, elle l'a oubliée : Mais à quelle passion a-t-elle immolé son titre de mère ! Au prix de quel dévouement en a-t-elle repoussé les devoirs sacrés. De quelle tendresse elle entoure l'ingrat qui lui a arraché l'aveu de son amour coupable. Pour Lucien Ferdolle, il n'est rien qu'elle ne fasse. Leur liaison n'est pour la pauvre femme, qu'un long calvaire. Rarement ils sont ensoleillés les jours qu'elle vit prés de cet égoïste, sans

caractère, sans volonté. Avec ce tact que certaines femmes possèdent à un haut degré de perfection, Mme André a compris ce qui manquait à son amant, et elle fait sa plus chère étude de le compléter : il est paresseux, elle travaille; dépensier, elle économise; plein d'ambition, elle lui donne le renom et la gloire; infidèle, elle n'ose même pas le lui reprocher, et elle étouffe en son sein toutes ses colères jalouses. Et pourquoi s'est-elle ainsi dévouée ? Pourquoi a-t-ellc si complètement oublié qu'elle était jeune, belle, généreuse, intelligente, tout ce qui, en un mot, rend une créature aimable et la fait aimer ? Pour qu'un jour, dans un coin ignoré, seule, abandonnée, vieillie, presque dans la misère, elle s'endorme sans qu'une main amie lui ferme les yeux, avec la preuve détestée de l'ingratitude et de l'indifférence plus pénible encore.

Dans Une histoire de l'autre monde, il y a bien une amante très passionnée; mais l'heure de sa chute est aussi l'heure de son trépas, et cela dans des conditions d'un pathétisme achevé. Jeanne, l'héroïne de cette histoire, nous amène d'ailleurs à parler de la Jeune fille, dans les romans de Richepin.

Richepin a donné à ses jeunes filles des profils exquis. Il n'en fait ni des fleurs de serres au parfum insipide, ni des plantes incultes, aux floraisons débordantes; il ne prend ni la jeune fille habituée à une immobilité morale et physique, ni celle qu'on a laissée s'élever avec une désastreuse indépendance; ni la provinciale à l'esprit étroit, mièvre et faussé, ni l'Américaine légendaire que rien n'étonne et qui sait tout et fait tout. Richepin nous montre des Parisiennes très naïves, très charmantes de candeur, dans l'état ordinaire de la vie, mais devinant, quand se présentent les circonstances graves, ce qu'on leur cachait; sachant faire face avec une énergie qu'on ne soupçonnait pas, à toutes les luttes qui éclatent soudainement autour d'elles, sinon pour elles, et montrant que sous leur jeune sein, vierge de tout baiser, palpite déjà le cœur d'une femme avec tout ce qu'il comporte

de chaleur, d'amour, de tendresse, de violence et de passion. A côté de chastetés qui nous ravissent, les jeunes filles, chez Richepin, se livrent parfois à de délicieux et suprêmes abandons : mais dans ce cas, l'abandon ne sert qu'à masquer de généreux sacrifices.

Ainsi, Miarka, la fille à l'Ourse, après avoir défendu son cœur de toute afTection pour un garçon qui ne vit que pour elle et meurt par elle; après avoir défendu son corps contre l'affolement de ceux que sa beauté enivre, Miarka, vertu farouche, créature candide, va se livrer rougissante et énamourée aux caresses du chef des Romanis, obéissant au fanatisme des traditions de sa race, et prêtant à cette union libre, mais fatale, le caractère saint de la foi jurée conformément aux rites d'une religion théocratique ou aux habitudes d'une convention sociale.

Mlle Madeline, de Braves Gens, âme élevée, nature d'artiste, ne trouve pas ses aspirations satisfaites dans son modeste intérieur, entre sa mère dont une longue paralysie et de violentes déceptions ont aigri le caractère, et son grand-père accablé sous le poids d'un terrible secret. Lorsqu'elle a, pendant quelques mois, apprécié le caractère d'Yves de Kergouét, le musicien, le chercheur, le génie, incompris des autres, mais qu'elle admire, elle, tout bas, elle sent son amitié se changer en un sentiment de profond et chaste amour; l'aveu ne lui en échappe pas, mais cet amour prend chaque jour en son cœur une forme plus précise; elle y songe à tout instant : c'est une obsession à la fois cruelle et douce qui la poursuit le jour; et la nuit, c'est toujours la même vision qui flotte dans son rêve. Mais ce rêve n'a rien dont elle puisse rougir, car il aura son événement à la clarté des cierges, au milieu d'une nouvelle famille qui l'accueillera comme sienne, tandis que s'envoleront vers le ciel tout bleu des fumées de l'encens, les solennelles harmonies des grandes orgues.

Dans la Glu, la douce Naïk songe à son mariage avec Marie-Pierre, non pour les joies qu'elle aura d'être aimée par le beau gars, — elle n'est pas si égoïste que cela, ni si exigeante, — mais parce qu'elle l'aime et se sent assez de tendresse pour le rendre plus heureux qu'une autre. Dans Monsieur Destremeaux, nous voyons Mme de B...

garder au plus profond de son cœur honnête, une place éternellement vierge pour l'être loyal et malheureux qu'elle a chastement aimé, et que pour des convenances très logiques et très ridicules elle n'a pu épouser. Dans Madame André, nous assistons à une scène contraire. Pauline Deuncsset se croyant une mission d'en haut et écoutant les gens qui abusent de son innocence pour lui parler d'êtres prédestinés l'un à l'autre, s'échappe de chez elle, et va enlever son fiancé, avec une audace et une ténacité qui imposent le respect, sans aucune arriére-pensée d'émancipation précoce. Est-elle seulement jalouse dans cette lutte qu'elle engage avec Mme André? On en peut douter : elle y met trop de franchise et d'insouciante cruauté. Elle marche à la conquête de son époux, comme les Croisés marchaient à la conquête de la Terre Sainte, avec une conviction d'apôtre, et avare de toute humaine pitié.

Si nous revenons à Braves Gens, les dernières pages nous font connaître encore une jeune fille, dont le caractère est bien attachant, Anne de Kergouèt, la sœur d'Yves. Dans une lettre qu'elle adresse à son frère pour le rappeler, son langage est celui d'une mère très sage, uni à la charmante familiarité qui doit exister entre frère et sœur. On ne sent plus battre le cœur de la femme, que par ce seul lien qui retient Anne aux relations du monde terrestre. On devine déjà que le mysticisme pieux a envahi cette âme généreuse, préparée dés longtemps aux voluptés immatérielles de la vie claustrale.

Enfin, sœur Doctrouvée est la dernière jeune fille que nous remarquons parmi celles qu'a dessinées Jean Richepin.

Chez Marguerite de Villers-Doisnay d'Aubentel, qui pour laisser toute la fortune de sa famille à son frère devient la sœur Doctrouvée, il n'y a pas de vocation, il y a un sacrifice. Le cœur de la jeune fille se sentait prêt à s'ouvrir à l'amour, aux joies du foyer, au bonheur rêvé et attendu de la maternité; mais le cœur reste fermé par devoir. Et pourquoi tant de chagrins étouffés, tant d'espérances qui jamais ne se réaliseront, tant de révoltes justes dort la pauvre enfant s'accuse en pleurant? Pour permettre à son frère de se mésallier. Mais cette dernière secousse est trop forte. La femme toute entière sevrée des

joies réelles renaît sous la fille vouée aux austérités religieuses. La foi se perd, la raison se trouble, les sens s'égarent puis s'éteignent; et sœur Doctrouvée, après quelque temps d'anéantissement, meurt de son sacrifice inutile.

Comme on le voit, Richepin a enveloppé tous ses caractères de jeunes filles d'un véritable héroïsme. Il a donné au mariage, cet acte banal de l'accouplement légal, une solennité mystérieuse, d'une chaste et pénétrante poésie. Il a respecté dans des cœurs vierges cette inconscience presque divine, que tant de romanciers méconnaissent aujourd'hui. En un mot, il nous a montré de vraies jeunes filles qui deviennent ou auraient pu devenir de vraies femmes.

Demandons-nous maintenant quels rôles Jean Richepin a réservé aux hommes dans la société qu'il représente. D'un mot, nous pouvons dire qu'il leur fait accomplir toutes les excentricités de l'action et de la pensée. Et il ne faut pas prendre ce terme d'excentricités dans un sens défavorable. Il marque simplement la rareté des faits que rapporte l'écrivain, sans en nier ni l'intérêt, ni la vraisemblance. Tous les errements de la passion, Richepin les fait suivre à ses personnages mâles, mais il sait les racheter par d'abondantes richesses de sentiments. Lucien Ferdolle, de Madame André, manque de caractère; il a parfois des lâchetés, ou mieux des faiblesses de volonté, il ne sait pas vouloir, et avec sa désolante paresse, il a pourtant l'orgueil qu'il travaille beaucoup; mais il est accessible à des mouvements de générosité naturelle; il aime réellement, du plus profond de son cœur, la femme qui lui a tout sacrifié et Ta fait connu, entouré, choyé, loué. Lors même qu'il est le plus ingrat, à l'heure où il apprend la mort de la pauvre abandonnée, il sent des sanglots de repentir lui monter à la gorge; il se trouve infâme de son oubli; mais c'est un faible, c'est un craintif, doublé d'un égoïste, et il n'osera même pas pleurer.

Marie-Pierre, qui s'est laissé captiver par la Glu, en arrive à lever

la main sur sa mère, et néanmoins lorsqu'il tient dans ses bras le corps énamoure de la courtisane et qu'il entend sur la grève les appels désespérés de la pauvre vieille Marie-des- Anges, il se souvient avec respect de celle quia bercé son enfance; l'amour qui lui tient au cœur pour la Parisienne lui paraît fatal, comme une maladie, et sa volupté s'aggrave presque de haine. Claude Kcrévcaux, l'innocent, qui élève des rossignols et taille de frêles pipeaux pour la petite Miarka, est admirable de dévouement simple et de naïve délicatesse. Plus tard, quand il défendra Miarka grandie,, et belle, et seule, contre les jaloux, il fera preuve encore d'une rare et loyale abnégation. Mais la passion le guette avec ses traîtrises, et Claude, si doux, si bon, aveuglé d'amour longtemps contenu, devient criminel, et l'on ne songe qu'à le plaindre. M. Dcstrcmeaux, dans toute sa conduite, si noble, si courageuse, est un véritable béros de probité, et quand il se tue, vaincu par ce bonbeur qu'il a en vain rêvé, qui donc pourra lui reproeberde se retirer trop tôt de la lutte. Tombre, de Braves Gens, le mime du zigzag, est un alcoolique invétéré, et une âme que d'aucuns trouveront peu susceptible sous bien des rapports, mais comme sa vraie nature paraît, dans l'affection dont il entoure le petit Georget et dans l'amour timide et ^discret qui le torture pour Georgette la ballerine, l'étoile. Rappellerons-nous enfin dans Une histoire de l'autre monde, l'attachement des deux pitres condamnés, Marius et Jean, leur commune tendresse pour la fille de l'adjudant Barbcllez, la charitable Jeanne, et leur fin si dramatique, où seule, une pensée étroite verra une expiation.

Non ! dans toutes ces existences où la part des fautes n'est nullement dissimulée, Richepin a su mettre en relief avec un tact parfait et une mesure très juste, ce qu'il y avait de bien et de consolant. Il n'y fait pas éclater les longues joies et les bruyantes gaietés, parce que dans la vie elles sont si rares, qu'on croit souvent qu'elles n'existent pas; mais il nous apprend à ne pas mépriser trop cette pauvre terre, en donnant de temps à autre à ses personnages, à ses pécheurs des sens, une heure de félicité, et, mieux encore, des gages certains de pardon.

D'ailleurs, Richepin, qui sait que l'être humain vit plus de sentiment que de raison, évoque toujours à temps, cette arme charmante et forte à laquelle rien ne résiste, cet agent sûr des rédemptions les plus difficiles, l'enfant, riche d'assez d'innocence et de pureté, pour en envoyer le reflet vivifiant aux âmes les plus flétries.

Nous avons expliqué plus haut comment Richepin n'a laissé aucune place au père dans sa société; il nous offre de quelques grandspéres des silhouettes bien sympathiques; c'est ainsi que nous retenons le vieux Loupiat, des Braves Gens, tout entier à faire oublier les fautes de son fils, même au prix de sa dignité personnelle, même au prix d'une honte qu'il veut être seul à porter jusqu'au bout. Ah ! quelle preuve plus grande de tendresse paternelle peut-il donner à sa chére et bien-aiméc Madeline, que la confession qu'il fait si loyaleà Yves, d'un passé qu'il abhorre et d'un présent qui l'accable! Mais il a sa récompense de tant d'angoisses souffertes silencieusement, Yves ne se rappelle que cette chose : il veut Madeline pour femme. Et le vieux Loupiat pourra mourir heureux.

Dans la Glu, Guilloury lui-même, cet invalide du travail, si bon, si tendre, dans sa rudesse d'ancien loup de mer, n'est-il pas un peu le grand-père de Marie-Pierre. Et quelle figure plus digne d'être aimée que la sienne?

Mais les mères, les épouses, les grands-pères, les enfants, les jeunes filles, les amantes, tous ces êtres constituent la famille; et autour d'eux il y a la société qui vit, qui s'agite, qui combat, et dans un roman il est bien difficile de ne jamais sortir d'une intimité familiale. Cette exigence a amené le romancier à faire défiler devant nous toute une série de types qui sont les instruments de cette société. Les uns sont bons, d'autres ne passent pas assez vite pourtant pour que nous ne remarquions pas leurs vices et leur bassesse. Mais c'est une qualité de Richepin de n'avoir pas trop poussé au noir sa peinture de la lie humaine. D'autre part il ne s'est pas attaché à repré-

senter un monde factice et de convention, dont toute la noblesse est contenue dans un nom armorié et qui plaît surtout aux laquais de grandes maisons, lecteurs habituels de certains journaux bon marché, connus pour cette spécialité. Richepin laisse dans leur manoir les nobles damoiselles. Quand il prend un marquis ou un baron, il s'en sert comme d'un comparse pour les rôles très effacés. Ce qu'il aime, ce sont les humbles, non les calamiteux, mais les honnêtes de la pauvreté, les laborieux, ceux de qui l'oisiveté est inconnue, ceux qui dépensent leur pensée en rêves, quand ils ne dépensent pas leur force physique à la rude conquête du pain quotidien. Le monde des théâtres aussi l'attire, mais non pas celui qui ne sort qu'en de somptueux équipages, celui qui mène de front l'art et le commerce, et sait son rôle moins bien qu'il ne connaît la cote de la Bourse; non pas celui qui pontifie, celui dont la vanité grandit souvent en raison inverse du talent. Ceux qui lui plaisent, ce sont les saltimbanques, les bohémiens, tous les nomades, qui ont pour toit, le ciel bleu, et pour pays, le monde entier; ces errants qui ne se reposent jamais et dont la vie au grand jour est pourtant toute entourée de mystère; ces petits artisans de l'art, qui n'ont pas l'habitude du talent, mais brillent quelquefois de l'éclat du génie. Ah ! ceux-là Richepin les a étudiés, il les a suivis; il les aime et les fait aimer.

Aussi ce ne sont pas les quartiers cossus de la grande ville qu'il nous fait traverser. Il connaît Paris et tous ses êtres, et il l'a prouvé en écrivant ses belles chroniques du Pavé (0; mais il ne sent pas la vie dans ces grandes constructions, aux lourdes portes, toujours fermées, avec leurs volets épais, ou leurs longs rideaux qui étirent d'ennui leurs riches dentelles derrière des glaces éternellement muettes. Tout ce luxe compassé a un air de dignité rébarbative qui l'éloigné. Il .lui faut presque la banlieue, le faubourg, plus modeste mais plus bruyant et plus gai, avec les fenêtres garnies de quelques pots de fleurs, les petits carreaux qui vibrent de joie aux trépidations des roues, cahotées sur le silex des pavés ; là, les huis ouverts ont une physionomie hospitalière ; dans les pièces aux plafonds bas, où ne se

(i) Un vol. i n - 1 8 . Maurice Dreyfous, éditeur.

balancent pas la pesanteur des lustres, on rit, on chante, on cause; et si l'on pleure, les larmes elles-mêmes sont plus attendrissantes, car le flot n'en est pas contenu par d'hypocrites nécessités, et l'on n'a pas honte de montrer une sensibilité qui, vue ailleurs, serait un sujet de raillerie. Là, rien qui soit guindé, rien qui sonne faux. La vie y paraît avec toutes ses exigences, toutes ses fatigues, tous ses devoirs auxquels il faut obéir; mais aussi avec ses heures d'apaisement, ses retours consolants, et même une réelle élévation qui aide à la supporter.

Qiie d'ailleurs le drame se passe à la ville ou à la campagne, c'est toujours dans cette sphère égale que nous vivrons avec le romancier; point de romantisme vain, point de terre à terre trop 'réaliste; un milieu réel seulement; et Richepin, en dépit des petites écoles qui prêchent l'autre doctrine, et des grands succès qui semblent en confirmer la suprématie, Richepin nous semble demeurer dans le vrai.

Nous avons étudié les personnages; nous avons examiné les milieux où s'accomplissent l'action. Nous ne pouvons pourtant pas nous taire sur l'action elle-même. Richepin la veut rapide et logique. Il suit jusqu'au bout les espèces qu'il a posées; ses déductions sont nécessaires, ses développements sont stricts, et c'est dans cette rigueur du raisonnement, dans cette inflexibilité apportée à la défense de ses théories, dans la succession fatale des événements, que réside l'imprévu même de ses dénoûments. On est habitué avec les meilleurs faiseurs, à voir les choses tourner suivant une direction en quelque sorte traditionnelle. Richepin est sorti de cette limite, trop étroite pour lui, et il nous plaît autant qu'il nous étonne par la droiture et la simplicité de ses procédés. De plus il est dramatique, mais non mélodramatique, ce qui n'est pas la même chose. Chez lui rien qui sente l'emphase, la bouffissure; pas de ces exagérations qui préparent les antithèses faciles, pas non plus de ces chutes banales qui compromettent la véracité de l'effort tenté. Quand un de ses personnages

meurt, il sait le faire tomber avec infiniment d'art. Qu'il s'agisse d'une mort violente, comme dans Monsieur Destremeaux, Une histoire île îaulre monde; d'une mort naturelle, comme celle de Tombre, de Braves Gens; celle de Madame André, celle de Sœur Doclroiivcc; qu'il s'agisse même d'un assassinat, comme dans César Borgia, la Glu, Miarka, etc., nous éprouvons toujours une émotion poignante, un effroi qui nous étreint, mais jamais l'horreur et le dégoût ne nous montent au cœur. Et pourtant Richepin a exécuté sur ce thème du spasme final et de la séparation terrestre toutes les variations qu'on puisse imaginer. Qu'on se rappelle un livre curieux de lui : les Morts bigarres (0, tout un chapelet d'histoires tristes d'une funèbre originalité. Nulle part, cependant, il n'amène le lecteur à repousser son livre; il sait donner à la Faucheuse décharnée non pas l'aspect d'une infernale vengeresse, mais celui d'une libératrice, qui se hâte parfois un peu trop de conduire ses élus aux sereines félicités de l'au-delà-

Que dire en terminant de la prose de Richepin? Le prosateur est aussi bien doué que le poète. Un de ses admirateurs s'écriait un jour : « 11 est éloquent comme Bossuet, spirituel comme Voltaire. » Sans présenter l'éloge sous cette forme concise et paradoxale, nous n'hésitons pas à reconnaître que Jean Richepin a gardé de son passage à rÉcole normale l'habitude littéraire des grands siècles. Son style est plein de belles envolées qui vous entraînent, et sa phrase a une harmonie irrésistible. Soit qu'il décrive, soit qu'il cause, partout il fait preuve d'une admirable virtuosité; sa langue est précise, juste assez pour être claire, et imagée, juste ce qu'il faut pour ne pas tomber dans le fatras et le mauvais goût. Le vocabulaire lui-même prend chez Richepin une énorme étendue. C'est que l'écrivain ne se contente pas des mots de son siècle; avec un discernement dont les lettrés de l'heure actuelle doivent lui savoir gré, il demande au dictionnaire de Rabelais, de Montaigne et des maîtres du seizième siècle des expressions heureuses à qui sa plume donne une nouvelle jeunesse.

On nous accusera peut-être d'une trop absolue partialité dans la

(i) Un vol. in-iS. Paris, Maurice Drcyfous, éditeur.

façon dont nous avons parlé de l'œuvre de Richepin ; ce reproche-là ne saurait nous déplaire, car ayant passé de longues semaines à relire les livres publiés par ce véritable chef des jeunes, il n'en pouvait être autrement. Mais qu'on le sache bien, cette partialité n'est pas voulue; elle est le résultat très naturel des sentiments éveillés en nous par cette lecture. C'est en tournant et retournant tous ces feuillets que nous avons pu apprécier ce tempérament supérieur; si le poète nous a séduit, le romancier nous a passionné; son allure loyale et gauloise, son émotion si communicative, son esprit délié, sa parole très élevée et très humaine, où se démasquent toutes les qualités de l'orateur, cette justesse d'observation qui ne se dément pas, ce sentiment très délicat qui se fait jour, sans prétention et sans mièvrerie; voilà ce qui nous a frappé, voilà ce que nous avons essayé de mettre en relief dans les pages qui précédent.

Richepin est jeune encore. Il est à l'âge où le talent acquiert sa véritable maturité. Ceux qui l'ont lu savent que c'est un oseur et un hardi, et confiant dans l'achèvement de son oeuvre, ce n'est pas : « Courage! » que nous lui crions, mais : « Bravo! »

Achevé d'imprimer te trente et un Mars uni huit cent quatre-vingt-sept

Par A. Lanier

Eau-forte tirée par Aug. Dei.atre, y/, rue Lepic à Montmartre.

ŒUVRES de JEAN RICHEPIN

Prix : 3 fr. 50 — Édition grand in-iS Jésus — Prix : 3 fr. 50

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