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PROGRES DU CANTON

/'" Une fois les semailles teïminées, Jean Rivard et son fidèle Pierre n'étaient pas restés oisifs; ce qu'on appelle les mortes saisons dans les anciennes pa- , roisses n'existait pas pour eux; pendant que La- ■j chance fabriquait sa potasse, nos défricheurs s'étaient ; remis à l'œuvre avec une nouvelle ardeur, et leurs ' progrès avaient été si rapides qu'avant l'époque des l récoltes ils avaient déjà plus de dix arpents d'abattus. Mais pendant que Jean Rivard se livrait ainsi courageusement à ses travaux de défrichement, à ses opérations agricoles et industrielles, un grand progrès se préparait dans le Canton de Bristol.

Dès le commencement du mois de juin, Jean Rivard soupçonna par certaines illuminations qu'il croyait apercevofr au loin, dans l'obscurité de la

i nuit, qu'il n'était plus seul. En effet, un bon soir, il vit arriver à son habitation un homme d'un certain âge, de mine respectable, qu'il avait remaïqué souvent à l'église de Grandpré. Cet homme lui annonça qu'il était établi à une distance d'environ trois milles. Son nom était Pascal Landry.

A l'époque où Jean RivarîâVait quitté Grandpré, M. Landry y occupait une petite terre de cinquante arpents qui lui rendait à peine assez pour faire subsister sa famille. Désespérant de jamais augmenter sa fortune et se voyant déjà avec quatre fils en âge ! de se marier, il avait pris le parti de vendre sa terre de Grandpré, et d'acheter dans le Canton de Bristol, où il savait que Jean Rivard avait déjà frayé la/ route, une étendue de cinq cents acres de terre en bois debout, qu'il avait divisés entre lui et ses quatre enfants. Quoiqu'il n'eût vendu sa propriété de Grand- i pré que cinq cents louis, il avait pu avec cette .^ somme acheter d'abord ce magnifique lopin de cinq j cpnts acres, puis se procurer toutes les choses néces- | saires à son exploitation, et se conserver en outre un petit fonds disponible pour les besoins futurs.

Ses fils tenant à s'établir le plus tôt possible, ne reculaient pour cela devant aucun travaiL Tous étaient convenus de travailler d'abord en commun. Le père devait être établi le premier: tous ses enfants devaient l'aider à défricher son lot jusqu'à ce qu'il eut vingt cinq arpents en culture ; l'aîné des fils devait venir ensuite, puis le cadet, et ainsi de suite jusqu'à ce que chacun des garçons fût en état de se marier.

Quoiqu'ils ne fussent arrivés qu'au commencement de juin, ils avaient déjà défriché plus de cinq

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arpents déterre presque entièrement se nrés en légumes.

M. Landry apprit en môme temps à Jeau Rivard que plusieurs autres familles de Grandpré se préparaient à venir s'établir le long de cette route solitaire.

Ces nouvelles réjouirent le cœur de notre héros. Il remercia cordialement M. Landry de sa visite inattendue et le pria de prendre le souper avec lui dans sa modeste habitation: De son côté, M. Landry était tout étonné des progrès que Jean Rivard avait faits en si peu de temps, et de l'apparence de prospé- 1 -; ■ rite qu'offrait déjà son établissement. Il le complimenta beaucoup sur- son courage, et sur le bon exemple qu'il donnait aux jeunes gens.

Les deux défricheurs se séparèrent les meilleurs

V amis du monde; et comme M. Landry inspirait à

Y Jean Rivard la plus haute estime par sou air d'honnêteté et ses manières simples, celui-ci se proposa bien de cultiver son amitié et celle de ses fils.

. Il ne tarda pas d'ailleurs à recevoir aussi la visite

\ de ces derniers qui, après avoir fait connaissance,-

^ S venaient souvent, à la brunante^ fumer la pipe à sa

'^ Çy {cabane. Ils étaient constamment de bonne humeur

^\* )et s'amusaient infiniment des drôleries incessantes

}' jde Pierre Gagnon qui leur raconta sous mille

[formes différentes, en y ajoutant chaque jour quel-

)que chose de nouveau, les petites misères et les em

fbarras que son maître et lui avaient eus à essuyer

durant les premiers mois qu'ils avaient passés seuls

au milieu des bois.

Les relations de voisinage s'établirent facilement. Lorsqu'il n'eut plus rien autre chose à dire, Pierre

Gagiioii raconta à sa façon, pour l'amusement de ses voisins, les histoires de Robinson Crusoé, de Don Quichotte et de Napoléon qui l'avaient tant intéressé lui-même durant les longues soirées de l'hiver précédenl. Sa mémoire le servait si bien, sa manière de conter était si pittoresque, si originale qu'on l'écoutait toujours avec plaisir.

Pour l'attirer à la maison, la mère Landry avait coutume de lui dire :

« Pierre, si vous continuez à venir nous voir comme ça, je finirai par vous donner ma fille Henriette.

— Ça n'est pas de refus, répondait joyeusement Pierre Gagnon, en faisant un clin-d'œil à la grosse Henriette qui partait aussi d'un éclat de rire.

On le voyait toujours à regret reprendre le chemin de Louiseville, et pendant une heure encore on s'amusait à répéter ses drôleries.

Si dans la famille du colon, le courage et la persévérance sont les principales qualités de l'homme, il n'est pas moins important que la gaîté soit la compagne constante de la femme.

Sans ces deux conditions, l'existence du défricheur n'est qu'ennui, misère et pauvreté.

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