‹ Jean RivardChapitre 11 sur 37 · LES SEMAILLES. '^ W · texte numérisé non relu

LES SEMAILLES. '^ W

Et Dieu (lit: Que la terre produise les plantes verdoyantes avec leur semence,-les arbres avec des fruits chacun selon son espèce qui renferment en euxmêmes leur semence pour se reproduire sur la terre. Et il fut ainsi.

La Genèse.

Au maître des saisons adresse donc te? vœux. Mais l'art du laboureur peut tout après les dieux.

Les Gêorgiques.

Ce fut une époque heureuse pour JeanRivard que celle où il dut suspendre de temps en temps ses travaux de brûlage pour préparer la terre et l'ensemencer. Il est vrai que cette dernière opération était beaucoup plus simple et requérait moins de temps dans cette terre neuve que dans les terres depuis longtemps cultivées. Le grain de semence était d'abord jeté sur la terre, après quoi une lourde herse"! triangulaire, armée d'énormes dents, était promenée aussi régulièrement que possible sur la surface raboteuse du sol fraîchement nettoyé. Ce travail composait tout le procédé d'ensemencement. ^*'—

Il faut avouer que l'aspect des champs nouvellement ensemencés n'a rien de bien poétique, et ne saurait ajouter aux beautés d'un tableau de paysage. Les souches noircies par le feu apparaissent ça et là comme des fantômes; ce n'est qu'au bout de sept ou huit ans, qu'elles fuiissent par tomber et disparaître

Sous les coups meurtriers du temps.

« Laissons faire, disait Jean Rivard qui préférait toujours n'envisager que le beau côté des choses, avant trois mois les blonds épis s'élèveront à la hauteur de ces fantômes et nous cacheront leurs têtes lugubres. »

Depuis le milieu d'avril jusqu'à la fin de juin, nos trois défricheurs et leurs deux bœufs furent constamment occupés. Rarement le lever de l'aurore les surprit dans leur lit, et plus d'une fois la pâle courrière des cieux éclaira leurs travaux de ses rayons nocturnes.

Qu'on se représente notre héros, après une de ces rudes journées de labeur. Ses membres s'affaissent, tout son corps tombe de lassitude, à peine a-t-il la force de se traîner à sa cabane ; et la première chose qu'il va faire en y entrant sera de s'étendre sur son lit de repos pour dormir et reconquérir les forces dont il aura besoin pour le lendemain. Souvent même cet affaissement du corps semblera s'étendre à l'esprit ; il sera sombre, taciturne, il cessera de rire ou de parler ; à le voir, on le dirait découragé, malheureux. / Mais ne croyons pas aux apparences, jamais Jean Rivard n'a été plus heureux ; son corps est harassé, mais son âme jouit, son esprit se com-

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p!ait dan.s ces fatigues corporelles, il esi^.^ï.A^.i'^li;, même. Il sent quïlobéit à la voijc de Gelui qui a décrété que l'homme « gî^gnera sou pain à la sueur de son front. >» Une voix intérieure lui'ditlTttSsi qu'il remplit un devoir ^i^qi^ç. ^nvers son pays, envers sa famille, envers lui-même ; que lui faut-il de plus pour ranimer son énergie? C'est, en se faisant ces réflexions judicieuses qu'il sent ses paupières se fermer. Un sommeil calme, profond, est la récompense ie son travail pénible. S'il rêve, il n'aura que des songes paisibles, riants, car l'espérance aux ailes d'or planera sur sa couche. De ses champs encore nus, i verra surgir les jeunes tiges de la semence qui en couvriront d'abord la surface comme d'un léger dul'et, puis insensiblement s'élèveront à la hauteur des souches ; son imagination le fera jouir par anticipa- Lion des trésors de sa récolte. Puis, au milieu de tout :ela, et comme pour couronner ces rêves, apparaîtra a douce et charmante figure de sa Louise bien-aimée, .ui promettant des années de bonheur en échange de ses durs travaux.

Quelques lettres écrites vers celle époque par Jean Rivard à sa gentille amie nous le montrent conservant encore, en dépit de ses rudes labeurs, ses prenières dispositions de cœur et d'esprit. En voici des ïxtraits pris au hasard :

I Ma chère Louise.

«C'est aujourd'hui dimanche,

nais j'espère que le bon Dieu me pardonnera si je Drends quelques moments pour l'écrire ; je suis si

)ccupé toute la semaine ! Si tu savais comme je

ravaille ! Si tu me voyais, certains jours après ma

vM-/

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journée faite, ta ne me reconnaîtrais pas ; je te paraîtrais si affreux que tu dirais : ce n'est pas lui. Je ne dis pas cela pour me plaindre : loin de là. D'abord je sais bien que nous sommes sur la terre pour travailler : c'est le Créateur qui l'a voulu ainsi, et ce que l'homme a de mieux à faire c'est d'obéir à cette loi. Mais il est d'autres considérations qui ont aussi beaucoup de force à mes yeux. Gebii qui ne travaille pas, en supposant même qu'il serait assez riche pour être ce qu'on appelle indépèndant,prive son pays du bien que rapporterait son travail, et quand môme celui-là se dirait patriote, je n'en crois rien. On n'est pas patriote en ne faisant rien pour augmenter le bien-être général. En outre, n'ai-je pas plusieurs rai-' sons particulières de travailler, moi? Que deviendrait ma pauvre mère avec ses dix enfants si je ne pouvais l'aider un peu par la suite ? Puis, comment pourraisje songer à me marier un jour ? Ces deux dernières considérations suffiraient seules pour me donner du cœur quand môme les autres n'existeraient pas.

« Quand j'entends le matin le cri du petit oiseau, il me semble que c'est Dieu qui l'envoie du ciel pour m'éveiller, et je me lève, l'esprit gai, le corps dispos, et prêt à reprendre ma tâche.

« Les alentours de ma cabane commencent à s'éclaircir. Tu pourras dire à ton père que je vais ensemencer quinze arpents de terre neuve; il connaît cela, il comprendra que je ne dois pas rester les bras croisés.

« Je commence à aimer beaucoup ma nouvelle | résidence ; c'est peut-être parceque l'ai nommé Louiseville, c'est un si beau nom! Quand nous aurons

une église plus tard, je veux que notre paroisse soit

sous l'invocation de Sainte Louise. Ce sera encore

mienx, n'est-ce pas ?

« C'est le premier printemps que je passe dans les bois. XI me semble que c'est presque aussi gai qu'à - Grandpré. Le matin, quand le soleil brille et que les --^ oiseaux chantent sur les branches... oh î je voudrais \ ^ que tu pusses assister à ce coneert et voir tout cela de ,i ^ tes yeux! ;^

« Mais en te parlant, ça me fait penser anx fleurs. ^

Je trouve quelquefois dans la forêt de jolies petites \. fleurs, délicates, élégantes, qui par leur fraîcheur,leur -modestie, me rappellent le doux et frais visage de ma Louise. J'en deviens tout de suite amoureux; n'en ) ^ rougis pas cependant, et surtout n'en sois pas jalouse, )^ car je ne sais pas môme leurs noms, et je ne pourrais ) ^ pas t'en faire la description, tant je suis ignorant, ' ^ bien que Pierre Gagnon me croie un savant. Je ne ^ connais pas non plus la plupart de ces petits oiseaux / "T que je vois tous les jours et dont les chants charment mes oreilles. Je n'ai rien appris de cela dans mes études de collège, et je le regrette beaucoup.

Il s'essayait même quelquefois à composer des

rimes, tout en avouant ingénument que le langage

des dieux ne convenait pas aux défricheurs. Une fois

entre autres, en enfermant une petite fleur dans une

lettre, il avait mis au bas :

Je t'envoie, ô Louise, une rose sauvage

Cueillie au fond de mon bocage,

Et que j'ai prise pour la sœur ;

Car de la rose

Fraîche éclose

Ton teint refléchit la couleur

JEAN niVARD

Louise qui n'était pas d'un goût très-sévère en

poésie aimait beaucoup ces petits jeux d'esprit. D'ail-

I leurs la femme, indulgente et sensible, est toujours

. / disposée à pardonner en faveur de la bonne inten-

*,. / lion.

. K Le mois de Juin n'était pas encore écoulé que les

V>| quinze arpents de terre défrichés depuis l'arrivée de

^ K- Jean Rivard à Louiseville se trouvaient complète-

■'^ ment ensemencés. Quatre arpents l'avaient été en

blé — quatre en avoine — deux en orge — deux en sar-

• qJ rasin — un en pois — un en patates (*) — et près de la

'^ ^ cabane, c'est-à-dire, à l'endroit destiné à devenir plus

^^-^"Itard le jardin, un arpent avait été ensemencé en blé-

V "d'inde, rabiol les, choux, poireaux, oignons, carottes,

i raves, et autres légumes, dont l'usage allait varier

i un peu la monotonie qui avait régné jusque-là dans

les banquets de Louiseville.

En môme temps, Jean Rivurd avait fait répandre en plusieurs endroits de la graine de mil, afni d'avoir l'année suivante, du foin, ou tout au moins de l'herbe dont l'absence se faisait déplorer chaque jour.

Il n'avait pas oublié non plus de planter tout autour de son futur jardin quelques-uns des meilleurs \ arbres fruitiers du jardinde sa mère, telles que pruniers, cerisiers, noyers, gadeliers, groseilliers, pom- ! raettiers, etc. Il avait même eu l'attention délicate de se procurer secrètement de la graine des plus j belles fleurs du jardin du père Routier, aOu que si pins tard sa Louise venait embellir de sa présence son

(*) On dit palalcs au lieu de pommes de terre, mol inconnu dans les paroisses canadiennes.

'igreste demeure, elle retrouvât à Louiseville les fruits n les fleurs qu'elle aiihait à Grandpré. /

On a vu, il y a un instant, nos défricheurs recueil- , lir soigneusement les ceiid^res cki bois consumé^dans j \ le cours de leurs travaux. Jean Rivard employa ); [cette cendre dans la fabi;ication de la potasse. \

\\ possédait^lous les ustensiles iiécessaires à cet. objet. Mais nous ferons grâce au lecteur de la description des diverses opérations par lesquelles les arbres durent passer avant de devenir potasse, des iméthodes adoptées par Jean Rivard pour obtenir la plus grande quantité de cendres possible, des procédés suivis pour leur lessivage, pour l'évaporalion des lessives, la fabrication du salin et la transformation du salin en potasse. Contentons-nous de dire que Jean Rivard avait pris le plus grand soin pour que les cendres recueillies fussent pures et sans mélange ; et comme le bois dont elles provenaient se composait en grande partie d'érable, de chêne, d'orme et autres bois durs, elles étaient d'une excel- ,' lente qualité, et à la grande surprise de notre défn- j cbeur, ses quinze arpents d'abattis lui en rapportèrent!? u plus de neuf cents minots qui ne produisirent pas'. H moins de sept barils de potasse^ ^

Jean RTvïïfcTâvait établi sa potasserie sur la levée de la rivière qui coulait à une petite distance de sa cabane. Les services de Lachance furent presque exclusivement consacrés à la fabrication de l'alcali. Quoique Jean Rivard eût déjà disposé de ce produit à un prix au-dessous de sa valeur, comme on l'a vu l\ plus haut, cet item ne fut pas de peu d'importance et lui servit à acquitter une partie de ses dettes. '

De concert avec Lachance, il prit bientôt des

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mesures pour établir une perlasserie dès l'année suivante.

JXIY.

^.j^ LA BELLE SAISON DANS LES BOIS.

/' Le retour de la belle saison fit éprouver à notre 'héros qui, comme on le sait déjà, ne pouvait rester sans émotion devant les sublimes beautés de la nature, de bien douces jouissances. Le printemps est beau et intéressant partout, à la ville comme à la campagne, mais nulle paît peut-être plus que dans les bois. Là, quand les rayons du soleil, devenus plus ardents, ont fait fondre les neiges, que les ruisseaux commencent à murmurer, et que la sève des arbres montant de la racine jusqu'aux extrémités des branches en fait sortir d'abord les bourgeons, puis les petites feuilles d'un vert tendre qui s'élargissent par degrés jusqu'à ce que les arbres se couvrent entièrement de feuillage, il y a dans la nature une ! vie, une activité que l'on remarque à peine dans les ' campagnes ouvertes. Les oiseaux, ces hôtes charmants des bois, reviennent bien tôt faire entendre leur ; doux ramage sous la feuillée. Toute la forêt se i montre pleine de jeunessse et de fraîcheur, et charnue matin semble ajouter un nouveau charme aux jcharraes de la veille.

/ Bientôt la scène devient encore plus vivante

et plus variée. D'immenses voliers de canards

"sauvages traversent le ciel, les uns, comme une

ongue ligne noire, paraissant effleurer les nuages^ l'ail très s'envolant dans l'espace, à portée du fusil,| ;andis que plus tard des voliers de tourtes plus nom-i Dreux encore font entendre dans leur course comme e bruit d'un ouragan impétueux, et viennent raser le sommet des jeunes arbres. Jean Rivard qui dans ies travaux de défrichement avait toujours le soin de je faire accompagner de son fusil, revenait souvent à î ■a cabane les épaules chargées de plusieurs douzaines ) le ce succulent gibier.

Mais c'était le dimanche après-midi que nos trois solitaires se livraient le plus volontiers au plaisir de a pêche et de la diasse. La matinée se passait généralement dans le recueillement ou dans la ecture de quelque chapitre de l'Imitation de Jésus- Christ, petit livre, comme on sait, doublement intéressant pour notre héros, puis tous trois partaient .'un portant le fusil et ses accompagnements, les lutres chargés des appareils de pêche.

Peu de temps après son arrivée dans le Canton de Bristol, Jean Rivard avait découvert, à environ deux

milles de son habitation, un charmant petit lac qu'il 1

ivait appelé le « Lac de Lamartine, » parceque cette l fOétique nappe d'eau lui avait rappelé involontaire- 1 nent l'élégie du grand poète intitulée « Le Lac, » et ^ lussi un peu pour faire plaisir à son ami Gustave jui raffolait de Lamartine. Ce lac était fort poissonleux. On y péchait une espèce de truite fort ressemblante à la truite saumonée, et d'autres poissons moins recherchés, comme l'anguille, la carpe, la perche chaude, la barbue^ la barboUe^ etc. Il était de )lus fréquenté par une multitude de canards noirs jii'on voyait se promener ça et là, par des poules

d'eau, des sarcelles, et autres oiseau.x de diverses s ortes.

C'est là que nos défricheurs allaient le plus souvent passer leurs heures de loisir. Ils ]i'en revenaient que tard le soir, lorsqu'ils étaient fatigués d'entendre le coassement des grenouilles et \e beuglement au ouaouaron. (*)

Pendant que le canot glissait légèrement sur les ondes, l'un des rameurs entonnait une de ces chansons anciennes, mais toujours nouvelles qui vont si bien sur l'aviron :

■j En roulant, ma boule, roulant j^'^ \^ Nous iron^ sur l'eau nous y prom... promener

/ La belle rose du rosier blanc.

OU quelque autre gai refrain de môme espèce, et les deux autres répondaient en ramant en cadence.

Nos pêcheurs rapportaient souvent de quoi se nourrir le reste de la semaine. Pierre Gagnon, qui

(*) Il y a pour désigner un cerlain nombre de poissons, de reptiles, d'oiseaux et d'insectes particuliers au Canada, des mots qui ne se trouvent dans aucun des dictionnaires de la langue française, et qui sont encore destinés à notre futur dictionnaire canadien-français. Ainsi le Mashinongé, qui tire son nom d'un mot sauvage signifiant gros brochet, l'achigan, la barbue, la barbolle, les batteurs de faux, les sifjleurs, les brenèches, les canards branchus, etc., sont désignés sous ces noms dans les anciens auteurs sur le Canada comme Boucher, La Hontan, Charlevoix, quoique ces mots ne se trouvent pas dans le dictionnaire de l'Académie.

Le mot ouaouaron ou wawaron vient évidemment du mot sauvage Ouaraon, grosse grenouille verle. (Voir Sagard, Dictionnaire de la langue Iluronne.) Ceux qui ont eu occasion d'entendre les mugissements de cet habitant des niarais ne trouveront pas étrange que nos ancêtres Canadiens-Français se soient empressés d'adopter ce mot si éminemment imitalif.

durant ses veillées d'hiver avait fabriqué une espèce de seine appelée varveau qu'il tenait tendue en permanence, ne la visitant que tous les deux ou trois jours, prit même une telle quantité de poisson qu'il 'put en saler et en faire un approvisionnement considérable pour le carême et les jours maigres.

Mais puisque nous en sommes sur ce sujet, disons quelques mots du [régime alimentaire de nos défricheurs.

On a déjà vu que Pierre Gagnon, en sa qualité de iministre de l'Intérieur, était chargé des affaires de la cuisine. Ajoutons que durant son règne comme cuisinier, les crêpes, les grillades, l'omelette au lard, pour les jours gras, le poisson pour les jours maigres, furent pour une large part dans ses opérations culinaires. La poële à frire fut l'instrument dont il fit le plus fréquent usage, sans doute parcequ'il était le plus expéditif.

Pierre Gagnon regretlail bien quelquefois l'absence de la soupe aux pois, ce mets classique du travailleur canadien, dont il ne goûtait cependant qu'assez rarement, à cause de la surveillance assidue qu'exigeait l'entretien du pot-au-feu. Nos défricheurs se donnèrent néanmoins plus d'une fois ce régal, principalement dans la saison des tourtes.

Un autre régal, en toute saison, c'était la perdrix. Il ne se passait guère de semaine sans que Jean Rlvard en abattît quelqu'une, et bien qu'elle ne fût probablement pas accommodée dans toutes les règles de l'art, elle ne laissait pas que d'être un plat fort acceptable. Pierre Gagnon d'ailleurs n'était pas homme à se brûler la cervelle ou à se percer le cœur

d'un coup d'épée, comme le fameux cuisinier Vatel, parcequ'un de ses rôtis n'aurait pas été cuit à point. Un seul assaisonnement suffisait à tous les mets, et cet assaisonnement ne manquait jamais : c'était l'appétit.

( De temps en temps des fruits sauvages, des bluets, (des cathcrincllcs^ des fraises, des framboises et des (groseilles sauvages que nos défricheurs cueillaient (eux-mêmes dans la forêt, venaient apporter quelque variété dans le menu des repas.

s L'eau claire et pure de la rivière de Louiseville ; suffisait pour éfancher la soif.

Depuis l'arrivée de « la Caille, » le lait ne manquai( pas non plus sur la table rustique ; c'était le dessert indispensable, au déjeuner, au dîner et au souper. " Je devrais dire un mot pourtant de cotte bonne Caille qui, bien qu'elle parût s'ennuyer beaucoup durant les premiers temps de son séjour ù Louiseville, ne s'en montra pas moins d'une douceur, d'une docilité exemplaires. Elle passait toute sa journée dansij le bois, et revenait chaque soir au logis, poussant de* temps en temps un beuglement long et plaintif. Elle s'approchait lentement de la cabane, se frottait la tête aux angles, et, si on lelardait de quelques minutes à la traire, elle ne craignait pas de s'avencer jusque dans la porte de l'habitalion. De fait elle semblait se considérer comme membre delà famille, | et nos défricheurs souffraient 1res volontiers le sansgêne de ses manières.

J'aurais dû mentionner aussi qu'avec les animaux composant sa caravane du printemps, Jean Rivardlj avait empoi'lé à Louiseville trois poules et un coq. Ces intéressants volatilles subsistaient en partie de

vers, de graines et d'insectes, et en partie d'une légère ration d'avoine qui leur était distribuée tous les deux ou trois jours. Les poules pondaient régulièrement et payaient ainsi beaucoup plus que la valeur'd'e leur pension, sanscompter que leur caquet conlinuel, joint aux mâles accents du coq, parfait modèle de la galanterie, donnaient aux environs de l'habitation un air de vie et de gaité inconnu jusque

Mais puisque j'ai promis de dire la vérité, toute la -. vérité, je ne dois pas omettre de mentionner ici une plaie de la vie des bois durant la belle saison ; un mal, pour me servir des expressions du fabuliste en parlant de la peste,

C îl£i VCj

Un mal qui répand la terreur Et que le ciel dans sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre.

Jfi veux parler des maringouins.

Durant les mois de mai et de juin, ces insectes ' incommodes, sanguinaires, suivis bientôt des moustiques et des brûlots, s'altaquent jour et nuit à la peau du malheureux défricheur. C'est un supplice [ continuel, un martyre de tous les instants, auquel ' personne n'a pu jusqu'ici trouver de remède efficace. ) Heureusement que ce iléau ne dure généralement pas au delà de quelques semaines. Vers le temps ' des grandes chaleurs, les maringouins quittent les i bois pour fréquenter les bords des lacs, des rivières ou des marais.

Pierre Gagnou faisait feu et flamme contre ces ennemis fâcheux ; leur seul bourdonnement le mettait en fureur. Dans son désespoir il demandait à

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Dieu de lui prêter sa foudre pour anéantir ces montres.

(( Laissons faire, disait stoïquement Jean Rivard, nos souffrances n'auront qu'un temps ; dans deux ou trois ans, quand la forêt sera tombée, quand le soleil aura desséché la terre et les marais, cet insecte disparaîtra. C'est un ennemi de la civilisation, tout défricheur doit lui payer tribut; nos pères l'ont payé avant nous, et ceux de nos enfants qui plus tard s'attaqueront comme nous aux arbres de la forêt le paieront à leur tour. »

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