‹ Jean RivardChapitre 20 sur 37 · LA CORVÉE · texte numérisé non relu

LA CORVÉE

Sans avoir le vaste génie de Napoléon, Jean Rivard semblait avoir la même confiance de son étoile. " •

Ainsi, dès qu'il eut obtenu la main de Louise, et avant même de connaître le résultat de sa prochaine récolte, il jés olu t de se bâtir une maison. Cette entreprise avait, comme on l'a déjà dit, été depuis longtemps le sujet de ses rêves. Bien des fois il en avait causé avec ses compagnons de travail. Il en avait tracé le plan sur le papier; et les divers détails de la construction, les divisions du bâtiment, les dimensions de chaque appartement, le plus ou moins de solidité à donner à l'édifice, et plusieurs autres questions de même nature occupaient son esprit, depuis plus d'un an. Aussi, au moment dont nous2 ^jv parlons, son plan était-il déjà parfaitement arrêté. * v n \\3

Toutes les pièces destinés à la charpente de l'édi-^)»^ j-> . fice avaient été coupées, écarries et tirées sur la|(^*^ ^ place; et en revenant de Grandpré, Jean Rivard S ^y'*' . avait acheté à Lacasseville les planches et les ma- / • \\r driers, la chaux, les portes, les fenêtres et les ferruresiV v>nécessaires à la construction. ^

Quant au bardeau pour la toiture, il avait été faitJy^ji>\ , à temps perdu par nos défricheurs durant l'hiver et/ - AîM; les journées de mauvais temps. i^' jy^\

Jean Rivard engagea d'abord les services d'un tailleur qui en trois ou quatre jours aidé de ses deux

180 JEAN RIVAÏID Lo CorVC^i

\ hommes, pul tracer et préparer tout le boijs iiéces- \. saire. j

Quand les matériaux furent prêts et qu'il ne fut plus question que de lever, Jean Rivard' résolut, \ \siLiivant la coutume canadienne, d'appeler une corvée., ^ ' Le mot « corvée, » d'après tous les dictionnaires de la langue française, s'emploie pour désigner un travail gratuit et forcé qui n'est fait qu'à regrçt, comme, par exemple, la corvée seigneuriale, les corvées de voirie, etc., regardées partout comme des servitudes. Mais il a dans le langage canadien un sens de plus qui date sans doute des premiers temps de l'établissement du pays.

Dans les paroisses canadiennes, lorsqu'un habiy J tant (*) veut lever une maison, une grange, un Mti- ^ j ment quelconque exigeant l'emploi d'un grand nombre de bras, il invile ses voisins à lui donner un coup de main. C'est un travail gratuit, mais qui s'accomplit toujours avec i)laisir. Ce service d'ailleurs sera rendu lût ou tard par celui qui le reçoit; c'est une [dette d'honneur, une dette sacrée que personne ne se Vlispense de payer.

Ces réunions de voisins sont toujours amusantes ; les paroles, les cris, les chants, tout respire la gaîlé. Dans ces occasions, les tables sont chargées de me!,s solides, et avant l'institution de la tempérance le rum de la Jamaïque n'y faisait pas défaut.

Une fois l'œuvre accomplie, on plante sur le faîte de l'édifice, ce qu'on appelle le « bouquet, » c'est-àdire, quelques branches d'arbre, dans la direction

(■) C'est avec intention que je me sers de ce mot qui date aussi des premiers temps de la colonisation de la Nouvelle-France et qui restera dans le langage canadien.

desquelles les jeunes gens s'amusent à faire des décharges de raousqueterie. C'est nne fête des jdIus joyeuses pour la jeunesse.

^îlais dans les nouveaux établissements, où. l'on sent plus que partout ailleurs le besoin de s'entr'aider, la corvée a, s'il est possible, quelque chose de plus amical, de plus fraternel ; on s'y porte avec encore plus d'empressement que dans les anciennes et riches paroisses des bords du St. Laurent. Chez ces pauvres mais courageux défricheurs la parole divine « aimez- h?^

vous les uns les autres» va droit au cœur. Parmi eux la corvée est un devoir dont on s'acquitte non-seule- s^ ment sans murmurer, mais en quelque sorte comme V \^ d'un acte do religion. '

Ainsi, quoique Jean Rivard n'eût invité, pour ', l'aider à lever sa maison, que les hommes de la fa- v mille Landry et quelques autres des plus proches voisins, il vit, le lundi matin, arriver avec eux plus .-i— de trente autres colons établis de distance en distance à quelques milles de son habitation, lesquels r>\ ayant appris des jeunes Landry la circonstance de la "t'^^ corvée, s'empressaient de venir exécuter leur quote- -< part de travail. Il ne fut pas peu surpris de rencoatrer parmi eux plusieurs jeunes gens qu'il avait con- , nus intimement à Grandpré, dont quelques-uns \ même avaient été ses compagnons d'école et de caté- { j ç^ chisme. Les anciens camarades se serrèrent cordia- ' ' lement la main, se promettant bien de continuer à être amis à l'avenir comme ils l'avaient été par le ^ a passé. ■ y \ 4 r

Chacun avait apporté avec soi sa hache et ses ou-;| i^ <^ tils, et l'on se mit de suite à l'œuvre. Le~ïruit de l'é- - ( gouïne et de la scie, les coups de la hache et du mar- . ' <\-

.■ï^2 "V"^ \P '^EAN RIVARD

^teau, les cris et les chants des travailleurs, tout se

'^ " •' faisait entendre en môme temps; l'écho de la foré I

n'avait pas un instant de répit, Jean Rivard ne pou-

-~^^» vait s'empêcher de s'arrêter de temps à autre poui

/ /contempler cette petite armée d'hommes laborieux,

)et lorsqu'il songeait que moins de deux ans aupara-

Vant il était seul avec Pierre Gagnon dans cette forèl

(encore vierge, ce qu'il avait maintenant sous ses yeu.^

lui paraissait un rêve.

L'imagination de Pierre Gagnon s'exaltait aussi t la vue de ce progrès, et ses souvenirs historiques se représentaient en foule à sa mémoire. La maison qu'on était en train d'ériger n'était rien moins que le Palais de l'Empereur; c'était Fontainebleau ou le Luxembourg, qu'on allait décorer pour recevoir l'Impératrice Marie-Louise.

Malgré les rires, les chants et les bavardages, l'ouvrage progressa si rapidement que dès le soir môme du premier jour la maison était déjà debout.

La vieille ménagère de Jean Rivard eut fort à faire

ce jour-là. Heureusement que la veille au soir Jeai:

Rivard ayant été faire la chasse aux tourtres, avai

rapporté quelques douzaines de cet excellent gibier

il put ainsi offrir à ses convives quelque chose de

plus que l'éternel lard salé. Une soupe aux tourtres

aux petits pois n'est pas à dédaigner. Le jardin d(

K. I Jean Rivard offrait déjà d'ailleurs des légumes ei:

\ \ I abondance. La mère Guilmette dut renoncer toutefois

J à écrémer son lait ce jour-là, et ses beaux vaisseau?

de lait caillé disparaissaient l'un après l'autre, en dé

pit des regards mélancoliques qu'elle leur lançait er

les déposant sur la table. Ce qui contribuait auss:

un peu sans doute à la faveur particulière accordée

LE DÉFPaCHEUR. 183

à ce dessert c'est que chaque terriiiée était couverte d'une couche de sucre d'érable, assaisonnement qui ne déplait pas à la plupart des goûts canadiens.

Dans la soirée, les jeunes gens s'amusèrent à tirer à poudre sur le bouquet de la bâtisse; et Pierre Gagnon chanta son répertoire de chansons.

Une question assez délicate se présenta dans le cours de cette soirée. Jean Rivard eût bien voulu ofirir à ses nombreux voisins, en les remerciant de leurs bons services, quelque autre rafraîchissement que l'eau de la rivière de Louiseville ou le lait de la Caille; il s'était môme procuré, à cette intention, quelques gallons de îc/us/cî/, destinés à être bus au succès et à la prospérité de la nouvelle colonie. Mais I (^ le pèreLandry, qui avait plus d'expérience que Jean j -^-ai,

Rivard, et qui craignait pour ses grands garçons le goût de cette liqueur rirattresse., lui représenta avec tant de force et de conviction les maux de toutes sortes, les malheurs, les crimes, la pauvi'eté, les malâ^ ^ $ aies engendrées par irboissonj^ il lui exposa avec tant ^ (< de sens et de raison le mauvais effet que produirait I "''^"^ sur tous les habitants du canton l'exemple donné - . . ainsi par celui qui en était considéré comme le chef, ^ Q que Jean Rivard finit par se laisser convaincre, et dès le lendemain lesdeux craches de "whishy repartirent pour Lacasseville.

Un menuisier et un maçon furent employés pendant une quinzaine de jours à compléter l'intérieur de la maison.

Rien de plus simple que le plan de la demeure de Jean Rivai'd.

Ui

Elle était complètement en bois; elle avait treuti pieds sur trente, un seul étage, avec en outre cavi et grenier. L'intérieur parfaitement éclairé par de feuètres pratiquées sur tous les côtés, et rendu accès sible par deux portes, l'une placée au milieu de la façade et l'autre en arrière communiquant avec la cuisine, était divisé en quatre appartemenls d'égale grandeur. Il y avait ainsi cuisine, cliambre à dîner chambre de compagnie et chambre à coucher. Deu3 petites fenêtres pratiquées dans le haut des pignons permettaient de convertir au besoin une partie di grenier en dortoir. Un simple perron exhaussé m deux pieds du sol s'étendait le long de toute la fa çade, et la couverture projetait juste assez pour gar der des ardeurs du soleil sans assombrir Tintérieui du logis.

Tout l'extérieur devait être lambrissé, et l'intentioi de Jean Rivard était de le faire blanchir chaqu( année à la chaux pour préserver le bois des effets d< la pluie et des intempéries des saisons. Les contre venis devaient être peinturés en vert; c'était un( fantaisie romanesque que voulait se donner notn héros. Il croyait aussi, et la suite démontra qu'il avait deviné juste, que cette diversité de couleun donnerait à sa maison une apparence proprette e gaie qui ne déplairait pas à la future châtelaine.

« Avant que cette maison ne tombe en ruine, s( disait-il, je serai en état de m'en bâtir une autre ei brique ou en pierre. » ^

I^a^situatmn, ou l'emplacement de sa maison, aval aussi été pour Jean Rivard l'objet de longues et fré quentcs délibérations avec lui-môme ; mais la ligm établie par le nouveau chemin avait mis fin ù se:

LE DÉFKICHEUR. 185

idécisions. Il avait fait choix d'une petite butte ou olline à pente très douce, éloignée d'un cinquan-,/ aine de pieds de la route publique ; la devanture levait faire face au soleil du midi. De la fenêtre lonnant à l'ouest il pouvait entendre le murmure de a petite rivière qui traversait sa propriété. A l'est et .

Im peu en arrière se trouvait le jardin, dont les ar- \ Dres encore en germe ombrageraient plus tard le l.oit de sa demeure. Jean Rivard, malgré ses rudes pombats contre les arbres de la forêt, était loin cepen- j dant de leur garder rancune, et il n'eut rien de plus j pressé que de faire planter le long du nouveau che- ( min, vis à-vis sa propriété, une suite d'arbrisseaux 1 qui plus tard serviraient d'ornement, durant la belle ', saison, et prêteraient à ses enfants la fraîcheur de leur ombrage. Il en planta même quelques-uns I dans le parterre situé en face de sa maison, mais il se garda bien d'y ériger un bosquet touffu, car il aimait avant tout l'éclat brillant et vivifiant de la lumière, | et il n'oubliait pas l'aphorisme hygiénique : que «là où n'entre pas le soleil le médecin y entre.»

Page 1