LE CITADIN
Gustave Charmenîl à Octave Doucet.
" Mon cher Ami,
'^ Oui, voilà bien neuf ans, n'est-ce pas, que nous ne nous sommes vus ? Mais comment dois-je m' exprimer? Dois-je dire " tu" ou dois-je dire "vous"? Je sais bien qu'autrefois nous étions d'intimes camarades ; mais depuis cette époque, Octave Doucet, le bon, le joyeux Octave Doucet est devenu prêtre, et nou-seulemeut prêtre, mais missionnaire; il s'est
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levé tellement au-dessus de nous ses anciens con- * ' . . 'm. lisciples, qu'à sa vue toute familiarité doit cesser, ■ ,^ )our faire place au respect, à la vénération Mai^! \ )ardon, mon ami, je te vois déjà froncer le sourcil^ e t'entends me demander grâce et me supplier de 'avenir au bon vieux temps. Revenons-y donc ; que puis-je faire de mieux que de m'élever un instant usqu'à toi? Ohîles jimi^ d.e collège ! avec quel )onheur on les revoit ! avec quel bonheur on reçoit «. luelques mots de leurs mains ! Si j'étais encore poète, , ^ e dirais que leurs Tênres sont pour moi comme la : ,^^ 'Osée du matin sur une terre aride. Oui, mon cher • 3ctave, malgré les mille et une préoccupations qui ' -.."^ n'ont assailli depuis notre séparation, il ne se passe -^ •pas de jour que je ne me reporte par la pensée dans I : la grande salle de récréation de notre beau collège i ie * * *, au milieu de ces centaines de joyeux cama- | *• rades qui crient, sautent, gambadent, tout entiers à |-' leur joie, et sans souci du lendemain. Ces heureux ' souvenirs me reposent l'esprit.
''Mais venons-en à ta lettre. Elle a produit sur moi un mélange de plaisir et de douleur. J'ai frémi d'épouvante à la seule description de l'incendie qui a ravagé votre canton. Quel terrible fléau ! La nouvelle du sinistre m'a d'autant plus affecté que ma correspondance avec le noble etvaillant pionnier de celle région m'avait initié en quelque sorte aux travaux et aux espérances des colons, et m'avait fait prendre à leurs succès un intérêt tout particulier. Quoique je n'aie jamais visité Rivardville, il me semble l'avoir vu naître et se développer. Ce que tu me dis de la conduite de notre ami ne me surprend nullement. Si cette calamité l'a affecté, sois sûr que
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ce n'est pas à cause de lui; il a dû tout oublier, à la .vue des misères qui s'offraient à ses yeux. Sensible, généreux, désintéressé, tel il a toujours été, tel il est encore. Avec deux hommes comme Jean Rivard'et son ami.Doucet, le digne curé de Rivardville (soit dit sans vouloir blesser la modestie de ce dernier) je ne doute pas que le canton de Bristol ne réiiare promptement l'échec qu'il vient d'essuyer.
"Je connais assez l'énergie de Jean Rivard pour être sûr que ce contretemps, loin de l'abattre, ne fera que développer en lui de nouvelles ressources. ( "Le voilà déjà, d'après ce que tu me dis, revêtu ï de toutes les charges d'honneur, et en voie d'exercer ) la plus grande influence sur ses concitoyens. Quel \beau rôle pour un cœur patiiofe comme le sien ! "Je lui écris aujourd'hui même pour lui exprimer toute ma sympathie.
"Répondons maintenant aux questions que tu me poses, puisque tu veux bien que je t'occupe de ma cliétive individualité.
"Tu semblés étonné de me voir exercer la profession d'avocat. J'en suis quelquefois étonné moimême. Rien n'est aussi incompatible avec mon ' caractère que les contestations et les chicanes dont l'avocat se fait un moyeu d'existence. Si j'étais riche, je ne demanderais pas mieux que d'exercer gratuitement les fonctions de conciliateur] je sais qu'avec un peu de bonne volonté, on pourrait, dans beaucoup 1 de circonstances, engager les parties contestantes à ^en venir à un compromis. Ces fonctions me plairaient assez, car j'aime l'étude de la loi. Ce qui m'ennuie souverainement, c'est la routine des affaires, ce sont les mille et une règles établies pour instruire et dé-
ider les contestations. Qu'on viole une de ces règles, t la meilleure cause est perdue; on ruine peut-être DU client, quand même on aurait la justice et toutes Bs raisons du monde de son côté. Cette responsabilité [l'effraie souvent. Mais la partie la plus ennuyeuse u métier, c'est sans contredit la nécessité de se . lire payer. J'ai toujours eu une répugnance ivincible à demander de l'argent à un homme, îette répugnance est cause que je perds une partie e mes honoraires. Chaque fois que je pense à le faire payer, j'envie le sort du cultivateur qui^ * l li, ne tourmente personne, mais tire de la terre l | ;s moyens d'existence. C'est bien là, à mon avis, L seule véritable indépendance.
" Si j'avais à choisir, je préférerais certainement i yië rurale à ton te ^utie. Cependant je dois dire ne la vie de citadin ne me déplaît pas autant qu'au- 'efois. J'y trouve même certains charmes à côté es mille choses étranges qui froissent le cœur ou ui blessent le sens commun. Lorsqu'on est enlousiaste comme je le suis pour toutes les choses B l'esprit, pour les luttes de Tmlelligence, pour les vres, pour les idées nouvelles et les découvertes ans le domaine des sciences et des arts : lorsqu'on i rend intérêt aux progrès matériels qui s'accomplis- 1 , l ;nt autour de soi, au mouvement du commerce et 1 y e l'industrie, en un mot, à tout ce qui constitue ce ■ u'on appelle peut-être improprement la civilisation, j i vie des grandes cités offre plus d'un attrait. Le intact avec les hommes éminenis dans les divers tats de la vie initie à une foule de connaissanc(!s eu )us genres. Les grands tiavaux exécutés aux frais \ u public, canaux, chemins de fer, aqueducs, les
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édifices publics, églises, collèges, douanes, banques^ . hôlelleries; les magasius splendides, les grandes manufactures, et même les résidences particulières érigées suivant les règles de l'élégance et du bon goût, tout cela devient peu à peu un sujet de vif intérêt. On éprouve une jouissance involontaire en contemplant les merveilles des arts et de l'industrie. Mais une des clioses qui ont le plus cou tri iôue aime rendre supportable le séjour de la ville, (tu vas probablement sourire en l'apprenant) c'est l'occasion 5 fréquente que j'ii eu d'y entendre du chant et de \ la musique. Cela peut le sembler puéril ou excentrique : mais tu dois te rappeler combien j'étais en, thousiaste sous ce rapport. Je suis encore le même.| La musique me transporte, et me fait oublier toutes lêsTEbsëTçle la terre. Le beau chant pi-ôduTt sur moi le même effet. Et presque chaque jour je trouve l'occasion de satisfaire cette innocente passion. Si j'étais plus riche, je ne manquerais pas un seul concert. Musique vocale ou instrumentale, musique sacrée, musique militaire, musique de concert, tout est bon pour moi. Chant joyeux, comique, patriotique, grave, mélancolique, tout m'impressionne également. En entendant jouer ou chanter quelque artiste célèbre, j'ai souvent peine à retenir mes larmes ou les élans de mon enthousiasme. L'absence complète de musique et de chant serait l'une des plus grandes privations que je pusse endurer.
"La vue des parcs, des jardins, des vergers, des parterres et des villas des environs de la cité forme aussi ijour moi un des plus agréables délassements ; c'est généralement vers ces endroits pittoresqtiesque je porte mes pas, lorsque pour reposer mon esprit, je ■i^ / veux donner de l'exercice au corps.
" C'est là le beau côté de la vie du citadin. Qaant au revers de la médaille, j'avoue qu'il ne manque pas de traits saillants. Tl y a d'abord le contraste fraj)pant entre l'opulence et la misère. Quand je^ rencontre sur ma route do magnifiques carosses traînés par des chevaux superbes, dont l'attelage éblouit les yeux; quand je vois au fond des carosses étendues surdes coussins moëlleux,de grandes dames resplendissantes de fraîcheur, vêtues de tout ce que les boutiques offrent de plus riche et de plus élégant, je suis porté à m'écrier : c'est beau, c'est magnifique. Mais lorsqu'à la suite de ces équipages, j'aperçois quelque pauvre femme, à moitié vêtue des bardes de son mari, allant vendre par les maisons le lait qu'elle vient de traire et dont le produit doit servir à nourrir ses enfants ; quand je vois sur le trottoir à côté le vieillard au visage ridé, courbé sous le faix des années et de la misère, aller de porte en porte mendier
un morceau de pain oh ! alors, tout plaisir
disparaît pour faire place au sentiment de la pitié.
" Ce matin je me suis levé avec le soleil ; la température invitait à sortir ; j'ai été avant mon déjeuner respirer l'air frais du matin.
' " Parmi ceux que je rencontrai, les uns en costume d'ouvrier, et chargés de leurs outils, allaient commencer leur rude travail de chaque jour ; parmi ceux là quelques-uns paraissaient vigoureux, actifs, pleins de courage et de santé, tandis que la tristesse et le découragement se lisaient sur la figure des autres ; une pâleur livide indiquait chez ces derniers quelque longue souffrance physique ou morale. Des femmes, des jeunes filles allaient entendre la basse messe à l'église la plus proche ; d'autres, moins favorisées
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du sort, venaient de dire adieu à leurs petits enfants pour aller gagner quelque part le pain nécessaire à ' leur subsistance. A côté de plusieurs de ces pauvres femmes, presque en haillons, au regard inquiet, à l'air défaillant, je vis passer tout-à-coup deux jeunes demoiselles à cheval, en longue amazone flottante, escortées de deux élégants cavaliers. Ce contraste m'affligea, et je rentrai chez moi tout rêveur et tout triste.
"Et combien d'autres contrastes se présentent encore à la vue 1 Combien de fois n'ai-je pas rencontré le prêtre, au maintien grave, à l'œil méditatif, suivi du matelot ivre,jurant, blasphémant et insultant les passants! la sœur de charité, au regard baissé, allant porter des consolations aux affligés, côloyée par la fille publique aux yeux lascifs, qui promène par la rue son déshonneur et son luxe insolent!
" Si des grandes rues de la ville je veux descendre dans les faubourgs, de combien de misères ne suis-je pas témoin ! Des familles entières réduites à la dernière abjection par suite de la paresse, de l'intempé- :' rance ou de la débauche de leurs chefs, de pauvres enfants élevés au sein de la crapule, n'ayant jamais reçu des auteurs de leurs jours que les plus rudes traitements ou l'exemple de toutes les mauvaises passions! Oh! combien je bénis, en voyant ces *, choses, l'atmosphère épurée où vous avez le bonheur de vivre 1
" Le nranque d'ouvrage est une source féconde de
-v '^ privations pour la classe laborieuse. Un grand nombre
■d'ouvriers aiment et recherchent le travail, etregarident l'oisiveté comme un malheur; mais, hélas! au /moment où ils s'y attendent le moins, des entreprises
sont arrêtées, de grands travaux sont suspendus, et des centaines de familles languissent dans la misère.
"Ces contrastes affligeants n'existent pas chez vousr^^&iTès "grandes fortunes y sont inconnues, en revanche les grandes misères y sont rares. Le luxe ■ du riche n'y ihi'îïïTG"pa"s"aïï"7renuement du pauvre. Le misérable en haillons n'y est pas chaque jour ^
éclaboussé par l'équipage do roisif opulent. J»^
"Tu te rappelles sans doute la réponse que fit un ^ jour l'abbé .Maury à quelqu'un qui lui demandait s'il ^ n'avait pas une grande idée de lui-môme : " quand je nme considère, dit-il, je sens que je ne suis rien, mais ,4V quand je me compare, c'est différent." C'est absoluj c, ^ ment le contraire pour moi. Quand je compare notr(|^C y ^ vie à la vôtre, je suis accablé sous le poids do notrd "■ " , " infériorité. Que sommes-nous, en effet, nous homme^ du monde, esclaves de l'égoïsme et de la sensualité, .^" qui passons nos années à courir après la fortune, lesl^* . ■ ^' honneurs et les autres chimères de cette vie, que sommes-nous à côté de vous, héros de la civilisation, modèles de toutes les vertus, qui ne vivez que pour faire le bien ? Nous sommes des nains et vous êtes des géants. 'o-
"Mais qui t'empêche, me diras-tu, défaire comme nous? Mieux vaut tard que jamais. Oui, je le sais, mon ami ; mais, malgré mon désir de vivre auprès de vous, plusieurs raisons me forcent d'y renoncer pour le présent. D'abord, je ne pense pas, quoique tu en dises, que votre localité soit assez importante «v v pour y faire vivre un avocat. Et pour ce qui est de * w; k me faire défricheur à l'heure qu'il est, ma santé, mes W ^Jr forces musculaires ne me permettent pas d'y songer. ^ "Knlre nous soit dit, l'éducation physique est trop
négligée dans nos collèges'] on y cultive avec beau*l| coup de soin les facultés morales et Intellecluelles, -mais on laisse lo corps se développer comnie il peut ; c'est là, à mon avis, une lacune regrettable. On devrait avoir dans chaque collège une salle de gymnastique, donner même des prix aux élèves distingués pour leur force ou leur adresse. Ce qui serait peutêtre encore plus désirable, c'est, dans le voisinage du collège, l'établissement d'une petite ferme où les élèves s'exerceraient à la pratique de l'agriculture. Non-seulement par là ils acquerraient des connaissances utiles, mais ils développeraient leurs muscles €t se mettraient en état de faire plus tard des agriculteurs effectifs. Mais c'est là un sujet trop vaste et trop important pour entreprendre de le traiter convenablement dans une lettre. .-w
"Je vois en consultant ma montre, qne j'ai passé toute ma soirée à t'écrire ; c'est à peine si je me suis aperçu que le temps s'écoulait. Il me semble que j'aurais encore mille choses à te dire. Pourquoi ne continiierLons-nons pas à correspondre de temps à autre ? Je m'engage à t'écrire volontiers chaque fois que tu me fourniras ainsi l'occasion de te répondre. En attendant, mon ami, je fais les vœux les plus sincères pour le prompt rétablissement de votre prospérité, et je me souscris
" Ton ami dévoué,
" Gustave Charmenil."
xr.
Les institutions communales sont ù la li. berté ce que les écoles primaires sont à la science ; elles la mettent à la portée du peuple ; elles lui en font goûter l'usage paisible et l'habituent à s'en servir.
TOCQUETILLE.
Rivard ville ne se ressentit pas longtemps du déistre qni l'avait frappé. On eût dit même que ce alheuravait donné une nouvelle imj^ulsio.n au tralil et à l'industrie de ses habitants. La paroisse 'andissait, grandissait: chaque jour ajoutait à sa chesse, à sa population, au développement de ses ïssources intérieures. Les belles et larges rues du liage se bordèrent d'habitations; les campagnes ivironnantes prirent un aspect d'aisance et de conirt ; çà et là des maisons 'en pierre ou en brique, j de jolis cottages en bois remplacèrent les huttes isliques des premiers colons ; l'industrie se déveippa, le commerce, alimenté par elle et par le tralil agricole, prit de jour en jour plus d'importance ; 3S échanges, des ventes de bien-fonds, des tranictions commerciales se faisaient de temps à autre )ur l'avantage des particuliers, et le notaire comlença bientôt à s'enrichir des honoraires qu'il perîvait sur les contrats de diverses sortes qu'il avait rédiger.
94 JEAN niVARD
Mais avant d'aller plus loin nous avons deux faveurs à demander au lecteur : la première, c'est de n'être pas trop particulier sur les dates, et de nous permettre de temps à autre quelques anachronisraes ; il ne serait guère possible, dans un récit de ce genre, do suivre fidèlement l'ordre des temps, et de mettre chaque événement à sa place. Ce que nous demandons ensuite, c'est qu'on n'exige pas de nous des détails minutieux. I/tiistoire d'une paroisse, à compter de l'époque de sa fondation, les travaux qu'elle nécessite, les embarras qu'elle rencontre, les revers qu'elle essuie, les institutions qu'elle adopte, les lois qu'elle établit, tout cela forme un sujet si vaste, si fécond, qu'on ne saurait songer à en faire une étude complète. Nous devons nous rappeler aussi ce qu'a dit un poète, que l'art d'ennuyer est l'art de toutl dire, et nous borner aux traits les plus saillants de la] vie et de l'œuvre de notre héros.
Nous profiterons de suite de la première de ces; faveurs pour rapporter un fait qui aurait dû sans doute être mentionné plus tôt : nous voulons parler^ de l'établissement d'un bureau de poste au village de Rivardville. C'est en partie à cet événement que! nous devons les communications plus fréquentes et plus longues échangées entre Jean Rivard et ses amis.
L'établissement d'un bureau de poste était au nombre des améliorations publiques réclamées avec instances par Jean Rivard et ses amis. Durant les trois premières années qui suivirent son mariage i pas moins de quatre requêtes, signées par tous les notables du canton, depuis le curé jusqu'au père^ Grendreau, avaient été adressées à cet effet au dé»
artement général des postes. Mais soit oubli, soit idifFérence, les requêtes étaient restées sans réponse. Infîn, grâce à l'intervention active du représentant u comté et à celle du conseiller législatif de la diviion, le gouvernement finit par accorder cette insine faveur. La malle passa d'abord à Rivardville ne fois par semaine, puis l'année suivante deux )is.
Quand la première nouvelle de cet événement parint à Rivardville, elle y créa presque autant de senition qu'en avait produite autrefois celle de la conîction prochaine d'un grand chemin public à traers la forêt du canton de Bristol. Jean Rivard Xv
-irtout, ainsi que le curé, le notaire et le docteur ii^
n étaient transportés d'aise. ^ X
La poste ! la poste ! nous allons donc avoir la poste ! ' V^ elles étaient les premières paroles échangées entre [ )us ceux qui se rencontraient.
Mais un autre progrès, pour le moins aussi impolr-^ uit, et sur lequel nous demanderons la permission \ 3 nous arrêter un instant, ce fut l'établissement 1 un gouvernement municipal régulier. --^'.-'i^r^^^^^ Jean HIvàrd était trop éclairé pour ne pas com-rendre tout ce qu'une localité, formée ainsi en asso- ' alion, pouvait accomplir pour le bien public, avec ■ n peu d'accord et de bonne volonté de la part de is habitants.
Personne mieux que lui ne connaissait l'impor- j ^^' ,nce de bonnes voies de communication, de bons i J^ )urs d'eau et de bons règlements pour une foule / Cr autres objets; et tout cela ne pouvait s'obtenir /-^ j'au moyen d'une organisation municipale. Il aimait d'ailleurs ces réunions pacifiques où des
hommes intelligents avisent ensemble aux moyens d'améliorer leur condition commune. Ge^ £u'un homme ne pourra faire seul, deux le feront, disaitil souvent pour faire comprendre toute la puissance de l'association.
Il va sans dire que Gendreau-le-Plaideux s'opposa
de toutes ses forces à l'établissement d'un conseil
municipal.
Ce n'était suivant lui, qu'une machine à taxer.
y Une fois le conseil établi, répétait-il sur tous les
/tons, on voudra entreprendre toutes sortes de travaux
pj /publics, on construira ou on réparera des chemins,
A^" ^'des ponts, des fossés ; on fera des estimations, des re
J^\i censements ; il faudra des secrétaires et d'autïes erU'
jployés salariés: et c'est le pauvre peuple qui paiera
[pour tout cela.
Malheureusement le mot de taxe effraie les personnes même les mieux intentionnées. Trop souventi
î les démagogues s'en sont servis comme d'un épouvaii
tail, ne prévoyant pas qu'ils arrêtaient par là les' progrès en tous genres.
Jean Rivard fît comprendre du mieux qu'il put au' électeurs municipaux, que le conseil ne serait pas unô*" machine à taxer ; qu'aucune amélioration publique; ne serait entreprise si elle n'était avantageuse à la! localité; qu'aucune dépense ne serait faite sans l'ap probation des contribuables; que d'ailleurs les conseillers étant tous à la nomination du peuple, celuici pourrait toujours les remplacer, s'il n'en était pas satisfait.
Malgré cela, les idées de Jean Rivard n'étaient pas accueillies avec toute l'unanimité qu'il aurait désirée, et il dut, pour calmer la défiance suscitée parGen
ÉCONOMISTE. 9t \>,
dreau-le-PIaideux, déclarer qu'il n'avait aucu^.e objection à voir le père Gendreau lui-même faire partie du conseil municipal.
Cette concession mit fin au débat. Jean Rivard fut élu conseiller municipal, en compagnie du père Landry, de Gendreau-le-Plaideiix, et de quatre autres des principaux citoyens de Rivardville.
A l'ouverture de la première séance du conseil, Tê] ' père Landry proposa que Jean Rivard...Dremier pion-j nier du canton de Bristol, fut déclaré Maire de laj paroisse de Rivardville.
Le père Landfy accompagna sa proposition de paroles si flatteuses pour notre héros, que Gendreau-le- Plaideux lui-même comprit que toute opposition serait inutile.
Jean Rivard était loin d'ambitionner cet honneur; '. mais il comprenait que sa position de foftune n'exi- , géant plus de lui désormais un travail incessant, il ne pouvait convenablement refuser de consacrer une part de son temps à l'administration de la chose pubUque. Se tenir à l'écart eût été de l'égoïsme.
Il était d'ailleurs tellement supérieur à ses collègue"s~^ lant sous le rapport de l'instruction générale que sous \ -f' -- ' :elui des connaissances locales et administratives, 1 jue la VOIX pulDlique le désignait d'avance à cette^ :harge importante. ^''^^^
Jean Rivard apporta dans l'administration des af^'"J '^ w faires municipales l'esprit d'ordre et de calcul qu'ils. \ mettait dans la gestion de ses affaires privées. S'a- . ^ ^Tssaît-iTïï'buvrir un chemin, de faire construire un X pont, d'en réparer un autre, de creuser une décharge, « >j l'assécher un marécage, ou de toute autre améliora- f ;ion publique, il pouvait dire, sans se tromper d'un • chiffre, ce que coûterait l'entrenrise. — ^
Tl se gardait bien cependant d'entraîner la municipalité dans des dépenses inutiles ou extravagantes. Avant d'entreprendre une amélioration quelconque, ■ la proposition en était disculée ouvertement ; on en f parlait à laporte de Pé^liseou dans la salle publique, '\de manièrelPcnïiaire connaîtï'e lârifalure~ètîfeg*' (détails ; les avantages en étaient expliqués avec toute jla clarté possible ; et s'il devenait bien constaté, à la ^satisfaction de la plus grande partie des personnes ' intéressées, que l'entreprise ajouterait à la valeur des propriétés, faciliterait les communications, ou donnep-ait un nouvel élan au travail et à l'industrie, alors /le conseil se mettait à l'œuvre et prélevait la contriibution nécessaire.
Ces sortes de contributions sont toujours impopulaires ; aussi Jean Rivard n'y avait-il recours que dans les circonstances extraordinaires, afin de ne pas rendre odieuses au peuple des institutions bonnes en elles-mêmes, et dont l'opération peut produire les i plus magnifiques résultats, tant sous le rapport du bien-être matériel que sous celui de la diffusion de connaissances pratiques.
Qu'on n'aille pas croire cependant que tout se ff sans résistance. Non ; Jean Rivard eut à essuya plus d'une fois des contradictions, comme on le vern . jîlus loin. D'ailleurs Gendreau-le-Plaideux étal toujours là, prétendant que toutes les améliorations publiques coûtaient plus qu'elles ne rapportaient ; et chaque fois que Jean Rivard avait une mesure à proposer, fût-elle la plus nécessaire, la plus urgente, il y présentait toute espèce d'objections, excitait l'esprit^ des gens, et faisait contre son auteur des insinuations calomnieuses.
Jean Rivaid désirant avant lout la prospérité de {ivaidville et la bonne harmonie entre ses habitants, vait d'abord tenté auprès de cet adversaire acharné ous les moyens possibles de conciliation ; il lui avait xposé confidenliellement ses vues, ses projets, ses fiotifs, espérant faire naître chez cet homme qui 'était pas dépourvu d'intelligence des idées d'ordre t le zèle du bien public.
Mais lout cela avait été en vain.
Le brave homme avait continué à faiie de l'oppoilion en tout et partout, à tort et à travers, par des aroles et par des actes, remuant ciel et terre pour acquitter du lôle qu'il se croyait appelé à jouer sur i terre.
Un certain nombre de contribuables, surtout par- \ li les plus âgés, se laissaient guider aveuglément par l 5 père Gendieau ; mais le grand nombie des habi- ) mis, pleins de confiance dans Jean Rivard, et assez itelligents d'ailleurs pour apprécier toute l'impor- , mce des mesures proposées, les adoptaient le plus ' )uvent avec enthousiasme.
Ainsi appuyé, le jeune maire put etTectuer en peu e temps des réformes importantes. Il réussit à faire bolir complètement l'ancien usage des corvées pour entretien des routes, clôtures, etc., cause d'une si rande perte de temps dans nos campagnes. Ces 'avaux furent donnés à l'entreprise.
On fjl bientôt là même chose à l'égard de l'entretien ?s chemins d hiver.
On fixa l'époque où le feu pourrait être mis dans is bois, afin de prévenir les incendies si désastreux j^^
ans les nouveaux établissements. >'^V
On fit des règlements sévères à l'sard de la vente.,/-^- ^ Ds liqueurs enivrantesr
iOÔ JEAN RIVAËD
En sa qualité de Maire, Jean Rivard donnait une attention particulière à la salubrité publique. Il - veillait à ce que les clT^ffln's et le voisinage des habitations fussent tenus dans un état de propreté irréprochable, à ce que les dépôts d'ordures fussent convertis en engrais et transportés au loin dans les champs.
Il sut aussi obtenir beaucoup des habitants de Rivardville en excitant Leur émulation et en faisant appel à leurs sentiments d'honneurr II leur citait, par exemple, les améliorations effectuées dans tel et tel canton du voisinage, puis il leur demandait si Rivardville n'en pouvait faire autant? "Sommesnous en, arrière des autres cantons, disait-il ? Avonsnous moins d'énergie, d'intelligence ou d'esprit d'entreprise? Voulez-vous que le voyageur qui traversera notre paroisse aille publier partout que nos campagnes ont une apparence misérable, que nos clôtures sont délabrées, nos routes mal entretenues? "
C'est au moyen de considérations de cette nature qu'il réussit à faire naître chez la population agricole du canton un louable esprit de rivalité, et certains goûts de propreté et d'ornementation. Plus d'un habitant borda sa terre de jeunes arbres qui, plus tard, contribuèrent à embellir les routes tout en V ajoutant à la valeur de la propriété. \, v>^ Mais combien d'autres améliorations Jean Rivard r^.^' ( n'eût pas accomplies, avec un peu plus d'expérience C^ /( et de moyens pécuniaires. — et disons-le aussi, avec jT ^ un peu plus d'esprit public et de bonne volonté de S la part des contribuables I
gustave charmenil a jean rîvard.
Mon cher Ami,
" Je viens d'apprendre que lu es Maire de Rivardille. J'en ai tressailli de plaisir. Je laisse tout là our l'écrire et te féliciter. A vrai dire pourtant, ce Dnt plutôt les élecleurs de Rivardville que je devrais Bliciter d'avoir eu le bon esprit d'élire un maire omme toi. Personne assurément^a'âtai t plus digne e cet honneur; tu es le fondateur de Rivardville, Il devais en être le premier maire. Cette seule raion sulTisait, sans compter toutes les autres.
'* Avec quel bonheur, mon ami, je te vois grandir e toutes manières ! Tes succès dans la vie ont uelque chose de merveilleux. Ne dirait-on pas que u possèdes un talisman inconnu du vulgaire, que Il as dérobé aux fées leur baguette magique ? Car nfin, combien d'autres sont entrés dans la même arrière que toi, dans les même conditions, avec les nêmes espérances, et n'y ont recueilli qu'embarras :t dégoûts ! Combien passent toute leur vie à tournenter le sol pour n'y moissonner que misère et iéceptions.
" Il semble qu'un bon génie t'ait pris par la main )Our te guider dans un sentier semé de Qeurs. Entré îans ta carrière de défricheur, avec un capital de cinquante louis, te voilà déjà comparativement riche ; ;u le deviendras davantage chaque année. Tu n'as
jamais ambitionné les honneurs, et cependant tu vas devenir un homme marquant. Tu es déjà le roi de ta localité. Qui sait si tu ne deviendras pas plus tard membre du parlement ? Oh ! si jamais tu te présentes, mon cher Jean, je veux aller dans ton comté haranguer les électeurs ; lu verras si je m'y entends à faire une éleclion. En attendant, voici une faveur spéciale que je sollicite de toi : quand tu n'auras rien de mieux à faire, écris-moi donc une longue lettre, comme tu m'en écrivais autrefois, dans laquelle tu me feras connaître minutieusement tous les secrets de ta prospérité. Tu sais que Montesquieu a fait un livre sur les Causes de la grandeur des Romains ; eh bien 1 je voudrais en faire un, à mon tour, sur les Causes de la grandeur de Jean Rivard. Pour cela, il faut que tu mettes toute modestie de côté, et que tu me fasses le confident de tes secrets les pUis intimes.
" Ta dernière lettre m'en dit bien quelque chose mais cela ne suffit pas.
*• J'ai déjà entendu dire que ton ancienne fiUej Françoise te regardait un peu comme sorcier. J'ai^ merais à savoir jusqu'à quel point elle a raisou.
Il est un autre sujet sur lequel il était difTicile notre jeune avocat de ne pas dire un mot. Aussi' proflte-t-il de l'occasion pour faire de nouvelles con fidences à son ami :
"Il faut que je réponde maintenant à quelque points de ta dernière lettre.
" Tu me fais du mariage une peinture admirable ;^ je ne pouvais m'attendre à autre chose de ta part. Quand on a le bonheur d'avoir une femme comme
Kmy^ ^uiKKi^M^ ^^ \ CA/OA wk^vv^ VWVv^
1 tienne, on est naturellement porté à s'apitoyer sur î sqrt__cies célibataires. En me conseillant de me larier, mon cher Jean, ta voix n'est pas la voix qui rie d'ans^ le désert ; tu sai§.:déjà que je ne suis pas ourd sur ce. chapitre.
" Mais plus je connais le monde, plus j'hésite, plus î suis effrayé. Tu n'as jamais eu l'occasion de faire V 1 comparaison entre la vie rurale et celle de nos^ ités. Tu n'as pas eu besoin d'être riche, toi, pour î marier; la personne que tu as épousée, loin d'augienter le chfja"re de ton "budjet, est devenue pour )i, grâce à son genre d'éducation et à ses habitudes e travail, une associée, une aide, une véritable com. agne. Mpis dans nos villes c''est bien différent : les îunes filles que nous appelons des demoiselles bien levées, c'est-à-dire celles qui ont reçu une éducation e couvent, qui savent toucher le piano, chanter, roder, danser, ne peuvent songer à se marier qu'à n homme possédant plusieurs centaines de louis de Bvena annuel. Elles seraient malheureuses sans ela. Il est vrai qu'elles sont pauvres elles-mêmes, uisqu'elles n'ont généralement pour dot qiie lénrs ertus, leurs grâces, leur amabilité; mais elles ont té élevées dans le luxe et l'oisiveté, et elles veulent ontinuer à vivre ainsi ; cela est tout naturel. Il faut u'elles puissent se toiletter, recevoir, fréquenter le londe et les spectacles. Ce n'est pas leur faute s'il n est ainsi, c'est la faute de leur éducation, ou plu- Dt celle des habitudes et des exigences de la société ont elles font partie. Mais toutes ces exigences ccasionnent des dépenses dont le jeune homme à larier s'épouvante avec raison. Ce sont ces mêmes xigence?, portées à l'excès, qui font que dans la
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vieille Europe un si grandjnpmbre de jeunes geilâ I3réfèrent vivre dans le célibat et le libertinage que se choisir une compagne pour la vie. Une femme légitime est un objet de luxe, un joyau de prix dont les riches seuls peuvent ambitionner la possession.
" On peut à peine aujourd'hui apercevoir une différence dans le degré de fortune des citoyens. Le jeune commis de bureau, dont le revenu ne dépasse pas deux ou trois cents louis par an veut paraître aussi riche que le fonctionnaire qui en a six cents : sa table est aussi abondamment pourvue ; il a, comme lui, les meilleurs vins, la vaiss^elle la plus coûteuse; la toilette de sa femme est tout aussi coùteusee leurs enfants sont parés avec le même lux extravagant. Et pourquoi y aurait-il une différence ? Ne voient-ils pas la môme société? Ne sont-ils pas journellement en contact avec les mêmes personnes ? Comment une jeune et jolie femme pourrai-telle se résigner à vivre dans la retraite, lorsqu'elle a déjà eu l'honneur de danser avec l'aimable colonel V* avec le beau Monsieur T***, de recevoir des compli ments de l'élégant et galant M. N**" ? C'est à faire tourner la tête aux moins étourdies. Aussi lie jeune couple ne fera-t-iï halte sur cette route périljj leuse que lorsque le mari nej?ourra^lu^^^^^ à sa
belle et chère moitié qu'il a trois ou quatre poui suites sur les bras, que leurs meubles vont être-saisis et vendus, s'il ne trouve immédiatement cinquante louis à emprunter.
" Je te ferai grâce de ce qui se passe alors nssei souvent entre lui et les usuriers.
*' Quand les cultivateurs viennent à la ville vendre leurs denrées ou acheter les choses nécessaires àleui
iCONOMISTE. 105
ne simple et modeste, ils ne se doutent guère qu'un lertain nombre de ceux qu'ils rencontrent, et qui [uelquefois les traitent avec arrogance, sont au fondA*^ ^^"^ a )eaucoup moins riches qu'eux. A les voir si pré- )\^-^ entieusement vêtus, boites luisantes, pantalon col-lCT ,(> ant, chapeau de soie, veste et habit de la coupe des/ ^\i^v^ )remiers tailleurs de la ville, montre et chaîne d'or,!*^'" *^?^ (pinglette et boulons d'or, ils les prendraient pour j^- , C"le petits Grésus. Ils croiraient à peine celui qui i<^ eur dirait que plusieurs de ces milords ne sont pas i nême propriétaires de ce qu'ils portent sur leur I ;orps, qu'ils doivent leurs bardes à leur tailleur,) eurs bottes au cordonnier, leurs bijoux à l'orfèvre,/ !t que jamais probablement ils ne seront en état de} es payer. On en a vu sortir ainsi de leur maison le( natin, et s'arrêter en passant chez un ami pour ena- )runter la somme nécessaire à l'achat du dîner.
" Il existe dans les classes élevées de la société de los villes, une somme de gène et d'embarras dont u n'as pas d'idée. Chez elles, la vanité étouffe le sens commun ; la maxime, " vivons bien tandis que lous vivons," l'emporte sur toutes les autres. Des lomnies fiers, hautains, aristocrates, ne craignent )as de laisser leurs femmes et leurs enfants à la ;liarge du public, après avoir eux-mêmes vécu dans 'opulence.
" A. ce propos, il faut que je te raconte un fait qui n'a vivement impressionné. Tu as peut-être lu derlièrement sur les journaux la mort de M. X***. J'a- /ais eu des rapports assez intimes avec lui depuis juelques années ; il s'était toujours montré fort bienireillant à mon égard, et lorsque j'appris sa maladie je m'empressai de le visiter. Son mal provenait ea | . |
X A granâe partie rie tourments d'esprit, d'inquiétudes causées par de folies spéculations sur les propriétés foncières. Il ne pouvait s'empêcher d'exprimer tout haut des regrets que, dans son état de santé, il eût cachés avec le plus grand soin.
" Voyez, me dit-il, d'une voix qui s'éteignait et / me faisait monter lés larmes auxyéùx, voyez ce que y \c'est que cette vie du moodèT J'^àî vécu dans l'opulence, j'ai eu beaucoup d'amis, j'ai mené grand train, et je vais en mourant laisser mes enfants non-seulement sans fort unej mais dans le besoin et les dettes. J'ai joué ce qu'on appelle un rôle important dans le \; monde, j'ai occupé une position élevée, j'ai gagné / des milliers de louis, ma maison, meublée magnifi.* - quement, était ouverte à la jeunesse.qui voulait s'aj-jnuser, ma femme et mes filles n'épargnaient rien
V \. pour paraître et briller Mais qu'y a-t-il de sé^
' rieux dans tout cela ? Quel bien ai-jefait? La vie^ d'une créature raisonnable doit-elle avoir un but aussi futile ?
C'est en exprimant de tels regrets qu'il vit approcher son dernier moment. Le lendemain, il expirait dans mes bras.
" J'étais là, seul, avec la famille. Pas un de ses iinciens amis, de ceux qu'il invitait chaque jour à ses , fêtes,jne se trouvait à son chevet.
"Et dire, mon cher ami, que cette vie est celle
V V ^d'un grand nombre, dans cette classe qu'on appelle
la classe^bien élevée 1 Tout le produit de leur travail
passe en frais de réception, de toilette ou d'ameu-
iblement.
" Tu me diras : mais ne sont-ils pas libres d'agir autrement? Quelle loi les empêche d'employer leur
Iri><i
temps et leur argent d'une manière plus rationelle ? Aucune, sans cloute; mais la société exerce sur ses^ membres une espèce de pression à laquelle ils ne ; pëLn'ént écliajDper; celui qui se conduit autrement ' que la classe à laqiielle il appartient est aussitôt mon- i tré du doigt. Chose étrange ! l'homme d'ordre; l'homme de bon sens gui prendra soin d'appliquer i une partie de son revenu à des objets utiles, passera ; souvent pour mesquin, tandis que ^le bon vivant qui 1 dissipercà'son revenu et le revenu d'autrui dans la ; satisfaction égoïste de ses appétits grossiers, sera ; considéré comme un homme libéral et généreux., j [S.lnsi le veut une société fondée sur l'égoisme et îa^'
" Mais il faut dire pourtant que cette conduite extravagante n'est pas générale, et que bon nombre de familles pourraient offrir un agréable contraste avec celles dont je viens de parler. Je pourrais te citer, entre autres, la famille de la jeune pensionnaire dont il a été question dans ma dernière lettre, qui me pa- ^ s' raît un modèle de bonne administration. J'y suist .," devenu presque intime, et j'ai pu admirer le boiiv ^^v ordre qui règne dans la maison, "la" méthode qui|-V préside à tÔîù'e'cHose, et la constante harmonie qui ^ ^ existe entre tous les membres de la famille. Sans 1 ^^ êtrëlTâiis'ropîilêîicéj'on peut dire qu'ils vivent dans ^ l'aisance et le confort, grâce à l'esprit de conduite et d'économie de celle qui dirige la maison. L'intérieur de leur demeure présente un singulier mélange d'élégance et de simplicité. Un goût exquis se fait remarquer dans le choix et la disposition de l'ameublement. Point de faste inutile, point de folle dépense. La maîtresse de la maison connaît la somme
lOS JEAN RIVARD
dont elle peut disposer, et elle se garde bien de dé* passer son budget. Du reste, elle peut, à la fin de l'année, rendre un compte fidèle de son administration. Chaque sou dépensé est indiqué dans un petit registre soigneusement tenu. Elle sait ce qu'ont coûté la nourriture, la toilette, la domesticité, l'éclairage, le chauffage, les souscriptions, charités, etc. De cette manière la dépense n'excède jamais le re- . venu. On ne s'endette pas. Au contraire, une petite somme est chaque année mise décote pour les jours de la vieillesse, ou pour aider à l'établisoemeut des enfants.
" Malgré ta dignité de maire, de juge de paix, de major de milice, de père de famille, etc., il faut pou© tant bien que je te dise un mot des progrès de ma dernière liaison. Tu as été mon confident avant de cumuler toutes les charges importantes que tu rem' plis aujourd'hui, tu ne saurais convenablement te démettre de ce premier emploi. Je sais pourtant que je m'expofe à perdre la bonne opinion que tu pouvais avoir de moi ; je vais être à tes yeux un inconstant, un esprit volage, un grand enfant en un mot. Mais, mon cher ami, si tu connaissais bien la vie et la destinée des gens de mon état, tu verrais que ma conduite, après tout, n'a rien de fort étrange. Quand on ne peut se marier avant l'âge de trente ans, l'inconstance devient pour ainsi dire une nécessité de l'existence. La jeune fille qu'on aime à vingt ans, ne peut rester jeune indéfiniment ; on ne saurait exiger qu'elle vieillisse dans l'attente, que sa beauté se fane, qu'elle nourrisse pendant de longues annéés~un sentiment dont la conséquence peut devenir pour elle un célibat forcé. En supposant qu'elle le voulût, ses parents y mettraient bon ordre. Elle en épouse
un ai'tre. Elle remplit fidèlement ses devoirs d'épouse et de mèie. Le jeune homme, qui l'aima d'abord, se sent oublié, se console peu à peu, et porte ses vues ailleurs.
" Après ce petit exorde, laisse-moi, mon bon ami, l'entretenir un peu de ma jeune pensionnaire. Je suis accueilli dans sa famille avec tous les égards possibles. Ma petite amie, que j'appellerai Antonine, est l'aînée de trois sœurs, dont la dernière est encore au couvent. Elle-même me parut d'abord regretter d'en être sortie; elle ne parlait qu'avec émotion des bonnes dames directrices et des petites amies qu'elle y avait laissées. Cet ennui cependant s'est dissipé peu à peu, grâce à l'ardeur avec laquelle elle s'es livrée à tous les travaux domestiques qui conviennent à son sexe, et dont la connaissance pratique formait comme le complément de son éducation de couvent. Sa mère, qui me paraît être une femme supérieure, et parfaitement au fait des devoirs de son état, l'instruit de tout ce qui concerne 1^ tenue d'une maison. Elle lui fait faire ce qu'elle appelle l'apprentissage de sa profession. A l'heure qu'il est, Antonine et sa sœur remplissent, chacune à son tour, les devoirs 'de maîtresse de maison, veillant à la propreté générale et à tous les détails du ménage, surveillant la cuisine, commandant les domestiques, et mettant elles-mêmes la main à l'œuvre lorsqu'il en est besoin. Elles s'acjuittent de ces devoirs sans confusion, sans murmure, avec une sorte d'enjouement. Il m'est arrivé d'entrer une fois sans être annoncé et d'apercevoir Antonine vêtue en négligé, occupée à essuyer les meubles du salon. Elle était charmante à voir. Elle rougit légèrement, non de
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honte d'être surprise faisant un travail domestique-^ elle a trop d'esprit pour cela — mais sans doute parce qu'elle ne m'attendait pas, et peut-être aussi parce' '] qu'elle lisait 'dans mes yeux combien je l'aimais dans sa tenue simple et modeste. D'après ce que dit leur mère, qui parle volontiers de ces détails en ma présence, Antonine et sa sœur sont ainsi occupées de travaux de ménage, depuis le matin jusqu'à midi ; elles changent alors de toilette, et leur après- ; midi se passe dans des travaux de couture, et quelquefois de broderie. Elles ont appris à tailler ellesmêmes leurs vêtements, et elles peuvent façonner de leurs mains tous leurs articles de toilette, depuis la robe jusqu'au chapeau. C'est une espèce de jouissance pour elles, en même temps qu'une grande économie pour la maison. Leur toilette d'ailleurs est remarquable par ion extrême simplicité, en môme temps que par son élégance, preuve à la fois de bon goût et de bon sens.
" Combien de jeunes filles cherchent à vous éblouir par la richesse et l'éclat de leur toilette, et se croient d'autant plus séduisantes qu'elles afTichent plus de luxe ! Elles ne savent pas que ces goûts extravagants épouvantent les jeunes gens et en condamnent un grand nombre au célibat. Passe pour celles qui ne sont pas belles, et qui n'ont aucun autre moyen d'attirer l'attention ; mais quel besoin la jolie jeune fille a-t-elle de tant se parer pour être aimable ?
" De temps à autre, mais assez rarement, Antonine et sa sœur sortent avec leur mère dans l'après-midi, soit pour magasiner, soit pour faire quelques visites Le soir, elles lisent, ou font de la musique dans le
salon. Que crois-tu qu'elles lisent ? Tu as peut-être entendu dire que les jeunes filles ne peuvent lire autre chose que des romans ? Détrompe-loi. Anlonine n'est pas aussi forte sur les mathématiques que l'était madame du Châtelet, mais elle lit de l histoire,, et même des ouvrages de sciences, de philosophie, de religion, de voyages, etc. Je l'ai surprise un jour absorbée dans le Traité de Fénélon snr l'Education des Filles, un autre jour dans celui de Madame Campan sur le même. sujet. Il est vrai qu'elle parcourt peut-être avec encore plus de plaisir les poésies et les petites historiettes dont son père lui permet la lecture. Mais elle juge tous ces ouvrages avec une raison, un goût qu'on rencontre assez rarement parmi nous. Sa conversation m'intéresse et me charme de plus en plus. Quelles que soient les qualités littéraires de son futur mari, elle sera parfaitement en état de le comprendre.
" Je ne lui ai encore rien dit de mes sentiments; elle n'en sait que ce qu'elle a pu lire dans mes yeux. Mais je songe quelquefois qu'elle réunit en grande partie tout ce que j'ai toujours désiré dans une femme. Que dirais-tu si elle allait devenir la plus belle moitié de moi-même? Mais, en supposant que je ne lui fusse pas antipathique, pourra-t-elle, ou voudra-t-elle attendre deux ou trois ans? Car dans le cas môme où la fortune me serait favorable, ce ne serait pas avant deux ans qu'il me sera donné d'accomplir cet acte solennel de ma vie.
" Je pense avoir-deux rivaux cependant dans deux jeunes gens que je rencontre assez régulièrement dans la famille. L'un est étudiant comme moi, et l'autre employé d'une de nos premières maisons de
commerce. Leur fortune est à peu près égale à la mienne c'est-à-dire qu'il n'ont rien. Ni l'un ni
" l'autre toutefois n'a l'air de s'en douter. C'est à qui fera les plus riches cadeaux à Antonine et à sa sœur. C'est au point que la mère de celles-ci s'est crue obligée d'intervenir, et de s'opposer formellement à cette étrange mode de faire sa cour. Ces jeunes messieurs, disait-elle l'autre jour, feraient beaucoup mieux d'employer l'argent de leurs cadeaux à se créer un fonds d'épargnes. Cette remarque et d'autres que j'entends faire de temps en temps sur le compte de mes rivaux me rassurent, et me font croire que mon système, qui est tout l'opposé du leur, ne déplaît pas trop. Le père d'Antonine surtout ne
îpeut cacher son dédain pour ces jeunes freluquets,
'qui, faute d'autres qualités, cherchent à se faire ai-
hner à prix d'argent.
* '^'TTuh d'eux toutefois est, paraît-il, un magnifique danseur, et si plus tard Antonine prenait du goût pour les bals ou les soirées dansantes, il pourrait bien me faire une redoutable concurrence. Ajoutons que tous deux sont excessivement particuliers sur leur toilette, ei qu'ils ne viennent jamais sans être peignés, frisés, pommadés et tirés à quatre épingles ; avantage qui, soit dit en passant, me fait complètement défaut.
''Je ne manquerai pas de te tenir au courant des événements. Mais comme " de soins plus imporcants je te sais occupé," je te laisse pleine liberté de lire ou de ne pas lire mes confidences amoureuses, et par conséquent de n'y pas répoudre.
" J'ai passé ma soirée d'hier avec notre ancien confrère de collège, le Dr. E. T , lequel, entre pa-
renthèse, est en voie de réussir, grâce à ses talents et à la confiance qu'il inspire ; et après avoir longtemps parlé de toi, nous passâmes en revue toute la liste des jeunes gens qui ont quitté le collège vers la môme époque que nous. Nous fûmes nous-mêmes surpris du résultat de notre examen. Galixte B*'* est parti pour la Californie, il y a deux ans, et nous n'en avons pas de nouvelles. Joseph T.... s'est fait tuer l'année dernière dans l'armée du Mexique. Tu te souviens de Pascal D...., toujours si fier, si prétentieux? 11 est, paraît-il, garçon d'auberge, quelque part dans l'Etat de New-York. Quant à ce pauvre Alexis M...., autrefois si gai, si aimable, si amusant, tu as sans doute entendu parler de sa malheureuse passion pour la boisson ? De fait, cette fatale tendance chez lui se révélait déjà au collège. Eh bien ! après avoir dans ces derniers temps, grâce à nos remontrances et à nos pressantes sollicitations, cessé tout-à-fait de boire, il a recommencé comme de plus belle, puis il est tombé malade, et à l'heure où je t'écris, il n'en a pas pour quinze jours à vivre. George R...., qui, par ses talents, ses rapports de société, sa position de fortune, promettait de fournir une carrière si brillante, finira probablement de la même manière. La débauche en mine aussi quel- ques-uns et les conduira infaiTIiTSliëmeat aux portes^ duTqmheâiii^ Ce tableau n'est pas réjouissant, n'estce pas ? Il est pourtant loin d'être chargé, et je pourrais t'en dire bien davantage si je ne craignais de blesser la charité.
" Tu n'as pas d'idée, mon cher, des ravages qui fait l'intempérance parmi la jeunesse instruite de nos villes. Nous étions dix jeunes étudiants, dans Ia/1
llf
JEAN illVARD
première pension que j'ai habitée ; nous ne sommes plus que trois aujourd'imi. Les sept autres sont morts dans la fleur de l'âge, quelques-uns, avant môme d'avoir terminé leur cléricature. Tous ont été victimes de cette maudite boisson qui cause plus de mal dans le monde que tous les autres fléaux réunis. Après avoir d'abord cédé avec répugnance à^ l'invitation pressante d'un ami, ils sont devenus pei à-peu les esclaves de celte fatale habitude. Le jeunj homme qui veut éviter ce danger n'a guère d'auti alternative que de renoncer héroïquement à goûtèl la liqueur traîtresse- Il se singularisera, il est vrai| mais l'avenir le récompensera amplement du sacri| fice qu'il aura fait.
"Avec quel bonheur, mon ami, nous avons dé^i tourné nos regards de ce tableau lugubre pour les reporter sur celui que nous offre ta vie pleine d'héroïsme et de succès si bien mérités ! Tu es notre modèle à tous. Tu nous devances dans le chemiiï| des honneurs et de la fortune. Oh ! encore une fois,| bénis, bénis ton heureuse étoile qui t'a guidé verslaj forêt du canton de Bristol.
"En terminant ma lettre, je dois te rappeler que si d'un côté je te dispense de répondre à mes confidences amoureuses, d'un autre côté je tiens plus que jamais à ce que tu me révèles tous les secrets de taa prospérité. Fais-moi part aussi des mesures que l\y te proposes d'introduire en ta qualité de maire, Tout cela m'intéresse au plus haut degré.
"Et maintenant, monsieur le maire, permettezmoi de vous souhaiter tout le succès possible dans vos réformes et dans toutes vos entreprises publiques
et privée^. Veuillez faire mes amitiés à madame la mairesse, ainsi qu'à l'ami Doucet, et me croire
"Tout à vous,
" Gustave Charmenil."
"Mon CHER Gustave,
" Tu me pardonneras sans doute d'avoir tant tardé à t'écrire, lorsque tu en sauras la cause. J'ai reçu ta dernière lettre dans un moment de grande afflic- Lion pour ma femme et pour moi. Notre plus jeune enfant, notre cher petit Victor, était dangereusement malade, et depuis, nous l'avons perdu. Une congestion cérébrale, amenée par sa dentition, nous l'a snlevé à l'âge de huit mois. Ce beau petit ange, jui nous donnait déjà tant de plaisir, qui égayait la maison par ses cris de joie et sou jargon enfantin, nous ne le verrons plus, nous ne l'entendrons plus ; ,1 s'est envolé vers ce ciel qu'il nous montrait dans Son œil limpide et pur. 11 s'est éteint en fixant sur nous un regard d'une indicible mélancolie. Ce que nous ressentîmes alors ne saurait s'exprimer. Oh! remercie Dieu, mon cher Gustave, d'ignorer ce q'ie î'est que la perte d'un enfant. Mon cœur se brise încore en y pensant,
" J'ai craint pendant quelques jours pour la santé ie ma pauvre Louise. Mais grâce à cette religion
K^Ç'^ii&- JEAN RIVARD 'w|
; dans le sein de laquelle elle s'est réfugiée, elle cotn--
I mence à se consoler, et elle peut maintenant parler
%^^ 'de son cher petit sans verser trop de larmes.
r* " C'était la première peine de cœur que nous
éprouvions depuis notre entrée en mariage ; nous
nous en souviendrons longtemps.
"J'ai été, en outre, accablé d'occupations de toutes sortes depuis plusieurs mois, ce qui a aussi un peu contribué au délai que j'ai mis à t'écrire.
"Merci, mon cher Gustave, de tes félicitations sur i
mon élection à la mairie ; mais je ne sais vraiment si
tu ne devrais pas plutôt me plaindre. En acceptant
cette charge j'ai pris sur mes épaules un lourd far-
^ deau. J'ai déjà fait du mauvais sang, et je n'ai pas
1^ fini d'en faire. Toute mon ambition serait de faire
»\i^ /de Rivardville une paroisse modèle ; je voudrais la.
'jConstituer, s'il était possible, en une petite république,
^- ^ (pourvue de toutes les institutions nécessaires à la
bonne administraton de ses affaires, au développement
(de ses ressources, aux piogrôs intellectuels, sociaux
t politiques de sa population. Mais pour en V3nir
à, des obstacles de toutes sortes se présentent. Il
faut le dire, l'esprit de gouvernement n'existe pas™
fencore chez notre population. Cette entente, cettej
"JDonne harmonie, ces petits sacrifices personnels né-
/cessaîres au bon gouvernement général, on ne les
\obtient qu'au moyen d'efforts surhumains. Le sen--
jtiment qu'on rencontre le plus souvent quand il s'agit
, d'innovations utiles, d'améliorations publiques, c'es
\celui d'une opposition sourde, ou même violente, qui!
paralyse et décourage. Des gens s'obstinent à mar^
cher dans la route qu'ont suivie leurs pères,sans tenir
compte des découvertes dans l'ordre moralj politique
ECONOMISTE.
ètsocial, aussi bien que dans l'ordre industriel et scientifique. Parmi ces hommes arriérés un grand nombre sont honnêtes et de bonne foi ; mais d'autres ne sont guidés que par l'égoïsme, ou par le désir de flatter les préjugés populaires ! A part le père Gendreau, dont je t'ai déjà parlé, lequel ne fait d'opposition que par esprit de contradiclion, et qui au fond est plus digne de pitié que de haine, j'ai depuis quelque temps à faire face à une opposition plus redoutable et plus habile de la part du notaire de notre village. C'est un homme en apparence assez froid. maTs qui sous des dehors de modération cache une ; ambition insatiable. Il ne tente aucune opposition ouverte, mais dans ses entretiens privés il se plaît à critiquer mes projets et me nuit ainsi d'autant plus que je n'ai pas l'avantage de pouvoir me défendre. Il a, m'assure-t-on, l'intention de solliciter les suffrages des électeurs aux prochaines élections parleraentnires, et tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, il le fait et le dit dans le but de se rendre populaire.
" Notre médecin, qui est un homme éclairé etqui^ J le plus trouvent favorise mes projets, n'ose plus me( "^^ .* prêter l'appui de son autorité morale, du moment) ^ ^. que le débat prend une tournure sérieuse. Il se con-ivT .^ tente alors de rester neutre, et cette neutralité^ m'est) ''^ * plus défavorable qu'utile. ^
" Jejm^Jicquragerais4)ii.iiûis. si^jaoLre bon ami? / y^ DDucet n'étai^là pqm; me réconforter et retremper ) -jy mon zèle. Il iTe veut pas se mêler .ouvertement à h X^r nos débats, de crainte d'être malvu de ses ouailles, V
et je respecte sa délicatesse ; mais en j)arî,iculier il \\> m'approuve de tout cœur ; cela me suffit.
"Ne vas pas croire pourtant, mon ami, "qu'en te
re- 1
parlant ainsi des obstacles que je rencontre, je prétende jeter du blâme sur les habitants de nos campagnes; non, je ne fais que constater un état de choses dû à des circonstances incontrôlables, et dont il est facile de se rendre compte.
" Si d'un côté j'accuse les individus, il me serait facile d'un autre côté de disculper ou justifier complètement le gros de la population.
" Si nous ne possédons pas encore cet esprit public, cet esprit de gouvernement si désirables dans tous les pays libres, cela n'est pas dû à un défaut de bon sens ou d'intelligence naturelle chez la classe agricole, car aucune classe ne lui est supérieure sous ce rapport, mais on doit l'attribuer à deux causes principales dont je vais dire un mot. Convenons d'abord qu'il faut un apprentissage en cela comme en tout le reste. La science du gouvemeffiënt ne s'acquiert pas comme par magie ; elle doit s'intro- I duire par dégrés dans les habitudes de la population, i Or, nos pères venus de France aux dix-septième et dix-huitième siècles n'ont pas apporté avec eux la pratique ou la connaissance de ce que les Anglais appellent le selft-government ; et ce n'est pas avec l'ancien régime du Bas-Canada, sous la domination , anglaise, que leurs descendants auraient pu en faire ■ l'apprentissage. A peine quelques années se sont-' elles écoulées depuis que nous avons été appelés à; gérer nos affaires locales ou municipales. Rien donc de surprenant que nous soyons encore novices à cet égard, et que nous ne marchions pour ainsi dire qu'en trébuchant. Le progrès se fera insensiblement ; nos lois administratives sont encore loin d'être parfaites; elles s'amélioreront avec le temps et finiront
par répondre aux vœux et aux besoins de la population.
"Mais la cause première de cette lacune dans les mœurs de notre population, la cause fondamentale de l'état de choses que nous déplorons, et qu'il importe avant tout de faire disparaître, c'est le défaut (L) d'une éducation convenable. )Oui, mon ami, de toutes"les réformes désirables, c'est là la plus urgente, la plus indispensable : elle doit être la base de toutes les autres. Avant de faire appel à l'esprit, à la raison du peuple, il faut cultiver cet esprit, développer^ : exercer cette raison. Donner à toutes les idées saines, à toutes les connaissances pratiques la plus grande diffusion possible, tel doit être le but de tout homme qui désire l'avancement social, matériel et politique de ses concitoyens. Cette idée n'est pas nouvelle ; on l'a proclamée mille et mille fois: mais il faut la répéter jusqu'à ce qu'elle soit parfaitement comprise. Sans cela, point de réforme possible.
" En quoi doit consister cette éducation populaire ? C'est là une question trop vaste, trop sérieuse pour que j'entreprenne de la traiter. Mais d'autres l'ont fait avant moi et beaucoup mieux que je ne le pourrais faire. D'aillé ur^f^^cet égard^Jejne laisse aveu- fgiA^^ glément guider par notre ami Doucet. y^ c^^iÀ^-
" Tu dis que je suis roFde ma localité ; oh! si j'étais roi, mon ami, avec quel zèle j'emploierais une partie de mon revenu à ré£andre l'éducalion dans . ■] , mon royaume, en même temps que j'encouragerais ' p par tous les moyens possibles la pratique de l'agii- , culture et des industries qui s'y rattachent ! y
" Je ccmsîîérerais les ressources intellectuelles \r enfouies dans la multitude de têtes confiées à mes \l
soins comme mille fois plus précieuses que toutes ces ressources minérales, commerciales, industrielles qu'on exploite à tant de frais, et je ferais dé l'éducation morale, physique et intellectuelle des enfants du peuple, qui'a pour but de cultiver et développer ces ressources, ma constante et principale occupation, r" " Dans chaque paroisse de mon royaume, l'Ecolei Modèle s'élèverait à côté de la Ferme-Modèle, et
I toutes deux recevraient sur le budget de l'Etat une subvention proportionnée à leur importance. Toute •lésinerie à cet égard me paraîtrait un crime de lèse natio)î.
''' Il va sans dire que dans le choix des instituteur^ je ne me laisserais pas influencer par des considéra lions d'économie. Cette classe d'hommes qui exerc une espèce de sacerdoce, et qui, par la nature de s€ occupations, devrait être regardée comme une des' l)remières dans tous les pays du monde, a toujours été traitée si injustement, que je ferais tout en moi pour la dédommager de ce dédain. Je lui assurerais^ un revenu égal à celui des hommes de profession.
'• J'appellerais là, s'il était possible, non-seulemen| des hommes réellement et solidement instruits, mais* des esprits philosophiques et observateurs, des hommes en état de juger des talents et du caractèr^^ des enfants.
''Car un de mes principaux buts, en rendant l'é I, .; d u"ca t i oiï ele'mëiïtarré 'û ni've r?e II è , serait de découvre "^ 'cliez les enfants du peuple les aptitudes parriculière| de chacun, de distinguer ceux qui par leurs talents plus qu'ordinaires promettraient de briller dans les carrières requérant l'exercice continu de l'intelligence, de ceux qui seraient plus particulièrement
propres aux arts mécaniques et industriels, au commerce ou à l'agriculture.
"J'adopterais des mesures pour que tout élève brillant fût reçu dans quelque institution supérieure, où son intelliy^ence pourrait recevoir tout le développ^ement dont elle serai t s u sce pLibla.
"Rien ne m'affligerait autant que d'entendre dire | ce qu'on répète si souvent de nos jours : que parmi j^ les habitants de nos campagnes se trouvent, à l'état j| inculte, des hommes d'état, des jurisconsultes, des i' orateurs éminents, des mécaniciens ingénieux, des j hommes de génie enfin qui, faute de l'instruction né- j , cessaire, mourront en emportant avec eux les trésors i de leur intelligence. \
"■ Si j'étais roi, je fonderais des institutions où le fils du cultivateur a^uerrait les connaissancesjjéces-. saires au développement de son intelligence, et celles plus spécialement nécessaires à l'exercice de son état, me rappelant ce que dit un auteur célèbre, que l'édu- " cation est imparfaite si elle ne prépare pas l'homme^ " aux diverses fonctons sociales que sa naissance, ses, " aptitudes ou ses goûts, sa vocation ou sa fortune, " l'appelleront à remplir dans la société pendant sa '■ vie sur la terre." Quant à la connaissance spéciale ' de son art, c'est-à-dire à la science agxiçjalÊ» je voudrais qu'elle lui fût aussi familière, dans toutes ses parties, que les connaissances légales le sont à l'avocat, celles de la médecine au médecin. Tu me diras que c'est un rêve que je fais là ; quelque chose me dit pourtant que ce n'est pas chose impossible. On peut dire qu'à l'heure qu'il est, la grande moitié des cultivateurs de nos paroisses canadiennes, pourraient, s'ils avaient reçu l'instruction préalable né-
cessaire, consacrer deux, trois, quatre heures pa jour à lire, écrire, calculer, étudier. Aucune classe n'a plus de loisir, surtout durant nos longs hivers* \Qui nous empêcherait d'employer ces loisirs à l'ac- 'guisition de connaissances utiles?
^ " Que d'études importantes, en même temps qu'agréables, n'aurions-nous pas à faire? Nous sommes naturellement portés à nous occuper des choses de l'esprit; nous aimons beaucoup, par exemple, à parler politique ; nous aimons à juger les hommes qui nous gouvernent, à blâmer ou approuver leur conduite, à discuter toutes les mesures présentées dans l'intérêt général. Mais n'est-ce pas humiliant pour l'homme sensé, qui n'a pas la moindre notion de la science du gouvernement, qui ne connaît ni l'histoire du pays, ni les ressources commerciales, industrielles, financières dont il dispose, qui n'a pas même assez cultivé sa raison pour bien saisir le sens et la portée des questions politiques, n'est-ce pas humiliant pour lui d'avoir à décider par son vote ces questions souvent graves et compliquées, dont dépendent les destinées du pays? Je connais un de mes vieux ai;nis qui ne veut jamais voter, sous prétexte qu'il ne comprend pas suffisamment les questions en litige ; c'est cependant un homme fort intelligent. Avec quel bonheur il approfondirait toutes ces questions, si son instruction préalable lui avait permis de consacrer quelques heures, chaque jour, au développement et à la culture de ses facultés intellectuelles?
*' Songe donc un instant, mon ami, à l'influence qu'une classe de cultivateurs instruits exercerait sur l'avenir du Canada!
" Mais je m'arrête : cette perspective m'entraîne-
rait trop loin. Pardonne-moi ces longueurs, en faveur d'un sujet qui doit t'intéresser tout autant que moi. Ce qui me reste à te dire, mon cher Gustave, c'est que mes efforts vont être désormais employés à procurer à Rivardville les meilleurs établissements possibles d'éducation. J'y consacrerai, s'il le fauti plusieurs années de ma vie. Si je n'obtiens pas tout % le succès désirable, j'aurai au moins la satisfaction (^ d'avoir contribué au bonheur d'un certain nombre { de mes concitoyens, et cela seul me sera une com- ^S pensation suffisante.
" Quant aux secrets de ma prospérité, comme tu veux bien appeler les résultats plus ou moins heureux de mes travaux, je me fais fort de te les révéler un jour ; et tu verras alors que je ne suis pas sorcier* En attendant, mon cher Gustave, continue à me faire le confident de tes progrès en amour. Je m'y intéresse toujours beaucoup, et ma Louise, curieuse à cet égard comme toutes celles de son sexe, n'aura de repos que lorsqu'elle connaîtra la fin de ton histoire^
" Quand même je voudrais continuer, je serais forcé d'en finir, car mes enfants sont là qui me grimpent sur les épaules, après avoir renversé, par deux fois, mon encrier, et leur mère se plaint que je ne réponds que par monosyllabes aux mille et une questions qu'elle m'adresse depuis une heure. Adieu donc.
" Tout à toi,
" Jean Rivabd."
JEAN RIYARD ET l'ÉDUCATION.
Dieu a distingué l'homme de la bâte^ en lui donnant une intelligence capable
d'apprendre Cette intelligence a
besoin pour se développer, d'être enseignée.
Genèse.
C'est par l'éducation qu'on peut réfor--'| mer la société et la guérir des maux quP la tourmentent.
Platon.
Celui-là qui est maître de l'éducation peut changer la face du monde.
Leibnitz.
Nous voici rendus à l'époque la plus crilique, la plus périlleuse, en même temps que la plus importante et la glus glorieuse de toute la carrière de Jean Rivard. Nous allons le voir s'élever encore, au.x prises avec les difficultés les plus formidables. Après avoir déployé, dans la création de sa propre fortune ;t dans la formation de toute une paroisse, une intelligence et une activité remarquables, il va déployer, dans l'établissement des écoles de Rivardville, une force de caractère surprenante et un courage moral à toute épreuve.
Mais cette question de réducation du peuple^ avant de devenir pour les habitants de Rivardville le sujet de délibérations publiques, avait été pour Octave
ECONOMISTE.
Doiicet et Jean Rivard le sujet de longues et fré- [uentes discussions. Que de fois l'horloge da près. )ytère les avait surpris, au coup de minuit, occupés i rechercher les opinions des théologiens et des jrandsphilosopheschréliens sur cette question vitale. jBs sentiments des deux amis ne différaient toutefois lue sur des détails d'une importance secondaire ; ils l'accordaient parfaitement sur la base à donner à 'éducation, sur la nécessité de la rendre aussi relerée et aussi générale que possible, de même que sur 'influence toute puissante qu'elle devait exercer sur es destinées du Canada. L'éducation du peupleA."^" îducation religieuse, saine^Jorte, nationale, déyelopjant aTa f ois Jo utes^lê.S.îa'-lwitgA de IlhoiTL^'^ei et faisant le nous, Canadiens, une population pleine de vigueur surtout de vigueur intellectuelle et morale, telle était, lux yeux des deux amis, notre principale planche de ;alut.
Nous ne saurions mieux faire connaître les prin" :ipes qui les guidaient, et les conclusions auxquelles ,1s en étaient arrivés, qu'en reproduisant ici quelques phrases de l'ouvrage de Mgr. Dupanloup sur l'Education, ouvrage admirable s'il en fût, et qui devrait se trouver entre les mains de tous ceux qui s'occupent ie la chose publique :
'^Cultiver, exercer, développer, fortifier, et polir' •^ toutes les facultés physique?, intellectuelles, mo- •' raies et religieuses qui constituent dans l'enfant la " nature et la dignité humaine ; donner à ses facultés " leur parfaite intégrité ; les établir dans la plénitudej
" de leur puissance et de leur action telle
'' est l'œuvre, tel est le but de l'Education.
i26 JEAN RIVARD
" L'Education accepte le fond, la matière que la " première création lui confie ; puis elle se charge de "la former; elle y imprime la beauté, l'élévation, la ''politesse, la grandeur.
" L'Education doit former l'homme, faire del'en- "fant un homme, c'est-à-dire lui donner un corps " sain et fort, un esprit pénétrant et exercé, une rai- "son droite et ferme, une imagination féconde, un "cœur sensible et pur, et tout cela dans le plus haut " degré dont l'enfant qui lui est confié est susceptible.
i^HI
"De là, VEàucsLlioitlntellectuelle^^i consiste à " développer en lui touteTftfF'forCeC toutes les puis- " sances de l'intelligence ;
"De là, VEàucàlion:^discipli7mirè)qm doit déve- " lopper et affermir en lui les habitudes de l'ordre et ''' de l'obéissance à la règle ;
*' De là, l'Education religieuse) qui s'appliquera " surtout à inspirer, à développer les inclinations " pieuses et toutes les vertus chrétiennes ;
"Delà, l'Education p/iî/s«çwfi qui consiste particu*:] " lièrement à développer,- à fiTrtifier les facultés cor-^ " porelles.
•' Dans le premier cas, l'Education s'adresse spé- " cialement à Vesprit qu'elle éclaire par l'instruction;
" Dans le second cas, l'Education s'adresse plus " spécialement à la volonté et au caractère qu'elle " affermit par la discipline ;
" Dans le troisième cas, l'Education s'adresse spé- " cialement au cœur et à la conscience, qu'elle forme " par la connaissance et la praUT^ïïraes saintes véri- " tés de la religion ;
" Dans le quatrième cas, c'est \ej;orps que l'Edu- ' cation a pour but de rendre sain et fort par les
* soins physiques et gymnastiques.
" Mais, en tous cas, tout est ici nécessaire et doit ' être employé simultanément. C'est l'homme tout
* entier qu'il est question d'élever, de former, d'ins- ' tituer ici-bas. Ce qu'il ne faut donc jamais oublier,
* c'est que chacun de ces moyens est indispensable,
* chacune de ces éducations est un besoin impérieux
* pour l'enfant et un devoir sacré pour vous que la ' Providence a fait son instituteur.
" Quel que soit son rang dans la société, quelle
* que soit sa naissance ou son humble fortune, ja- " mais un homme n'a trop d'intelligence ni une mo' ^' ralité trop élevée ; jamais il n'a trop de cœur ni de ■' caractère ; ce sont là des biens qui n'embarrassent '* jamais la conscience. Quoi! me dira-t-on, vous " voulez que l'homme du peuple, que l'homme des " champs puisse être intelligent comme le négociant, " comme le magistrat? Eh ! sans doute, je le veux, " si Dieu l'a voulu et fait ainsi : et je demande que " l'Education ne fasse pas défaut à l'oeuvre de Dieu ; " et, si cet homme, dans sa pauvre condition, est " élevé d'ailleurs à l'école de la religion et du res- " pect, je n'y vois que des avantages pour lui et pour '' tout le monde.
* ' ^e quel d ro i tjvmidrajl^o n r ej.i^ à JJiio m me du., ** ^eppl e le d é y e IjjpftemeQ t- coa v-^ftabla de-go a esprii? " Sans doute il ne fera pas un jour de ses facultés le '* même emploi que le négociant ou le magistrat : " non, il les appliquera diversement selon la diversité *' de ses besoins et de ses devoirs ; et voilà pourquoi
" l'Educalioa doit les exercer, les cultiver diverse " ment aussi ; mais les négliger, jamais ! L'homme '' du peuple s'applique à d'autres choses; il étudie ^1 " d'autres çh as.es que le négociant et ie-^maglstraL;, "' " il en étudie, il en sait moins : c'est dans l'ordre- " mais qu'il sache aussi bien, qu'il sache même " mieux ce qu'il doit savoir ; qu'il ait autant d'esprit '' et querquefois plus, pourquoi pas ? " >]
Deux obstacles sérieux s'opposent à l'établissement d^écoles dans les localités nouvelles : le rnanque d'ar-
gent et le manque de bras. La pluparL des défricTieurs n'oÏTt~qae juste ce qu'il faut pour subvenir aux besoins indispensables, et du moment qu'un* enfant est en âge d'être utile, on lire profit de son travail.
Durant les premières années de son établissement dans la forêt, Jean Rivard avait bien compris qu'on ne pouvait songer à établir des écoles régulières Mais son zèle était déjà tel à cette époque, que pendant plus d'une année il n'employa pas moins d'une heure tous les dimanches à enseigner! gratuitement les premiers éléments des lettres aux enfants et même aux jeunes gens qui voulaient assister à ses leçons.
Un bon nomdre de ces enfants firent des progrès remarquables. La mémoire est si heureuse à cet âge I Ils répétaient chez eux, durant la semaine, ce qu'ils avaient appris le dimanche, et n'en étaient que mieux préparés à recevoir la leçon du dimanche suivant. Dans plusieurs familles d'ailleurs, les personnes sachant lire et écrire s'empressaient de con tinuer les leçons données le dimanche par Jean Rivard.
ÉCONOMISTE. l ï ' Ia ^^^
r BîefiTdt''memë,'lTir"^a"recommandation pressante
3u missionnaire, des écoles du soir, écoles volontaires et gratuites, s'établirent sur différents points /
du canton^__„ ^ . ..-.- —^ — --■-- — — — -
WaTs cet état de choses devait disparaître avec les progrès matériels de la localité.
Peu de temps après l'érection de Rivardville en municipalité régulière, Jean Rivard, en sa qualité de maire, convoqua une assemblée publique où fut discutée la q^u^ sU^ n de^ Fgj^jiÊiiiioi^ Il s'agissait d'abord de nommer des commissaires chargés de faire opérer la loi et d'établir des écoles suivant le besoin, dans les différentes parties de la paroisse.
Ce fut un beau jour pour Gendreau-lo-PIaideux. Jamais il n'avait rêvé un plus magnifique sujet d'opposition.
" Qu'avons-nous besoin, s'écria-til aus.-i!ôi,qu'avons-nous besoin de commissaires d'école ? On s'en est bien passé jusqu'aujourd'hui, ne peut-on pas s'en passer encore? Défiez-vous, mes amis, répétait-il, du ton le plus pathétique, défiez-vous de toutes ces nouveautés ; cela coûte de l'argent : c'est encore un piège qui vous est tendu à la suggestion du gouvernement Une fois des commissaires nommés, on vous taxera sans miséricorde, et si vous ne pouvez pas payer
on vendra vos propriétés "
Ces paroles, prononcées avec force et avec une apparence de conviction, firent sur une partie des au. diteurs un effet auquel Jean Rivard ne s'attendait pas.
Pour dissiper cette impression, il dut en appeler au bon sens naturel de l'auditoire, et com.mencerpar faire admettre au père Gendreau lui-même la nécessité incontestable de l'instruction.
130 1 JEAN EIVARd\ ^ *
,v.A>tAU r>^-w»v. C3*..,.A^.A-» ■ VS3 *AJ '
I " Supposons, dit-il, en conservant tout son sang- \ froid et en s'exprimant avec toute la clarté possible, / supposons que pas un individu parmi nous ne sache
lire ni écrire : que ferions-nous ? où en serions-nous, j i Vous admettrez sans doute, M. Gendreau, que nous s I ne pouvons pas nous passer de prêtres ? I — C'est bon, j'admets qu'il en faut, dit le père Gen- ^ dreau.
— Ni même de magistrats, pour rendre la justice ? — C'est bon encore.
— Vous admettrez aussi, -n'est-ce pas, que les no- j / taires rendent quelquefois service en passant les con- ( trats de mariage, en rédigeant les testaments, etc. ? — Passe encore pour les notaires.
— Et même, sans être aussi savant qu'un notaire, n'est-ce pas déjà un grand avantage que d'en savoir assez pour lire à l'église les prières de la messe, et voir sur les gazettes ce que font nos membres au parlement, et tout ce qui se passe dans le monde ? Et lorsqu'on ne peut pas soi-même écrire une lettre, J n'est-ce pas commode de pouvoir la faire écrire par quelqu'un ? N'est-ce pas commode aussi, lorsque soi- I même on ne sait pas lire, de pouvoir faire lire par i d'autres les lettres qu'on reçoit de ses amis, de ses
\ frères, de ses enfants ?
* Il se fit un murmure d'approbation dans l'auditoire.
— Oui, c'est vrai, dit encore le père Gendreau, d'une voix sourde.
Il était d'autant moins facile au père Gendreau de
répondre négativement à cette question, que lors de
•son arrivée dans le canton de Bristol, il avait prié
Jean Rivard lui-même d'écrire pour lui deux ou trois
Içttres d'affaires assez importantes.
, ' Q ' I \ IçOMoSsffE. \ I J V 131û
— Supposons encore, continua Jean Rivard, que( vous, M. Gendreau, vous auriez des enfants pleins de ! talents naturels, annonçant les meilleures dispositions pour l'étude, lesquels, avec une bonne éducation, pourraient devenir des hommes éminents, des juges, ,
des prêtres, des avocats n'aimeriez-vous pas à.\
pouvoir les envoyer à l'école ?
Jean Rivard prenait le père Gendreau" par son faible ; la seule pensée d'avoir un enfant qui pût / ï un jour êlre avocat suffisait pour lui troubler le cerveau.
Gendreau-le Plaideux fit malgré lui un signe de tête affirmatif.
— Eh bien ! dit Jean Rivard, mettez-vous un moment à la place des pères de famille, et ne refusez^ pas aux autres ce que vous voudriez qu'on vous eût fait à vous même. Qui sait si avec un peu plus d'éducation vous ne seriez pas vous même devenu avocat?
Toute l'assemblée se mit à rire. Le père Gendreau était désarmé.
— Pour moi, continua Jean Rivard, chaque fois que \ je rencontre sur mon chemin un de ces beaux enfants / au front élevé, à l'œil vif, présentant tous les signes! de l'intelligence, je ne m'informe pas quels sont ses/ parents, s'ils sont riches ou s'ils sont pauvres, mais jef me dis que ce serait pécher contre Dieu et contre la société que de laisser celte jeune intelligence sans culture. N'êtes-vous pas de mon avis, M. Gendreau ?i
Il y eut un moment de silence. Jean Rivard ati tendait une réponse ; mais le père Gendreau voyant que l'assemblée était contre lui, crut plus prudent de se taire. On put donc, après quelques conversations particulières, procéder à l'élection des commissaires.
Jean Rivard, le père Landry, Geodreau-le-Plaideu; et un autre furent adjoints à monsieur le curé pour rétablissement et l'administration des écoles de Rivardville.
C'était un grand pas de fait; mais le plus difficile restait encore à faire.
En entrant en fonctions, les commissaires durent rechercher les meilleurs moyens de subvenir à l'entretien des écoles ; après de longues délibérations, ils en vinrent à la conclusion que le seul moyen praticable était d'imposer, comme la loi y avait pourvu, une légère contribution sur chacun des propriétaires de la paroisse, suivant la valeur de ses propriétés.
Cette mesure acheva de monter l'esprit de Gendreau-le-Plaideux, d'autant plus irrité que, n'ayant pas lui-même d'enfant, sa propriété se trouvait ainsi imposée pour faire instruire les enfants des autres. ;
Les séances des commissaires étcilTBnt publiques, etf elles attiraient presque toujours un grand concours de personnes.
Celle où fut décidée ct-tte question fut une des plus orageuses.
Jean Rivard eut beau représenter que lui et sa fa mille possédaient plus de propriétés qu'aucun autn jdes habitants de Rivardville, et quM ls.seraient taxég j'en conséquence— que les bienfaits__d(^. l'éducatlâii i étaient assez importantsjppur mériter un léger sacrifice de la part de chacun — qnejjes eiiJajitsjDa Livres avaient droit à l'éducation comme ceux des riches—
et d'autres raisons également solides, Gendreau m cessait de crier comme un forcené : on veut noui taxer, on veut nous ruiner à tout jamais pour le scu plaisir de faire vivre des maîtres d'écoles : à bas le
taxes, à bas les gens qui veulent vivre aux dépens du
peuple, à bas les traîtres
/ A ces mots, Gendreau-le-Plaideux, qui s'épuisait en gesticulations de toutes sortes, se sentit tout-àcoup saisir par les épaules comme entre deuxétaux; et une voix de tonnerre lui cria dans les oreilles :
" Ferme ta margoulette, vieux grognard. /
Et se tournant, il aperçut Pierre Gngnon;
"C'est Pierre Gagnon, dit-il, gui vient mellrc le désordre dans l'assemblée ?
"Oui, c'est moi, tonnerre d'un nom! dit Pierre Gagnon, d'un air déterminé, et en regardant le père Gendreau avec des yeux furibonds.
Il y eut un mouvement dans l'assemblée ; les uns riaient, les autres étaient très-sérieux.
"J'en veux des écoles, moi, tonnerre d'un nom ! criait Pierre Gagnon avec force.
Jean Rivard intervint, et s'aperçut que Pierre Gagnon étaittout frémissant de colère; il avait les deux poings fermés, et son attitude était telle que plusieurs des partisans du père Gendreau sortirent de la salle d'eux-mêmes. Jean Rivard craignit même un instant que son ancien serviteur ne se portât à quelque voie de fait.
Cet incident, quoique assez peu grave en lui-môme fit cependant une impression fâcheuse, et monsieur le curé, qui ne se mêlait pourtant que le moins possible 8Ài\ réunions publiques, crut devoir cette fois adresser quelques. mots à l'assemblée sur le sujet qui faisait l'objet de ses délibérations. 11 parla longuement sur l'importance de l'éducation, et s'exprima avec tant deTorce et d'onction, qu'il porta la convig,-,.
tioii dans l'esprit de presque tous ceux qui avaient résisté jusque-là.
La mesure fut définitivement emportée et il ne restait plus qu'à mettre les écoles en opération. f On résolut de n'établir, pour la première année, que trois écoles dans la paroisse, et des institutrices furent engagées pour enseigner les premiers éléments de l'instruction, c'est-à-dire, la lecture et l'écriture.
Ces écoles ne coûtèrent qu'une bagatelle à chaque contribuable, et les"gens commencèrent à soupçonner qu'ils avaient eu peur d'un fantôme.
Dès la seconde année qui suivit la mise en opération des écoles, Rivardville ayant fait un progrès considérable et la population ayant presque doublé, 1 Jean Rivard crut qu'on pouvait, sans trop d'obstacles ' i opérer une grande amélioration dans Forganisation jde l'instruction publique.
• Son ambition était d'établir au centre même de Rivardville une espèce d'école-modèle, dont les autres écoles de la paroisse seraient comme les succursales.
Pour cela, il fallait trouver d'abord un instituteur habile ; et avec un pou de zèle et de libéralité la chose lui semblait facile.
"^ -^La carrière de l'enseignement devrait être au-des--
sus de toutes les professions libérales ; après lesacer A doce, il n'est pas d'occupation qui mérite d'être en- i Vourée de plus de considération.
On sait que ce qui éloigne les hommes de talent de cet emploi, c'est la misérable rétribution qui leur est accordée. L'instituteur le plus instruit, le plus habile est moins payé que le dernier employé de bureau* . N'est-il pas tout naturel de supposer que si la carrière de l'enseignement offrait quelques-uns des avantages :
qu'offrent les professions libérales ou les emplois publics, une partie au moins de ces centaines déjeunes gens qui sortent chaque année de nos collèges, après y avoir fait un cours d'études clapsiques, s'y jetteraient avec empressement? En peu d'années le pays en retirerait un bien incalculable.
Jean Rivard forma le projet d'élever les obscures fonctions d'instituteur à la hauteur d'une profession. II eut toutefois à soutenir de longues discussions contre ces faux économes qui veulent toujours faire le moins de dépense possible pour l'éducation ; et ce ne fut que par la voix prépondérante du président des commissaires, qu'il fut chargé d'engager pour l'année suivante, aux conditions qu'il jugerait convenables, un instituteur de première classe.
Jean Rivard avait connu à Grandpré un maître d'école d'une haute capacité et d'une respectabilité incontestée. 11 avait/ait d'excellentes études classiques, mais le manque de moyens l'ayant empêché d'étudier une profession, il s'était dévoué à l'enseignement comme à un pis-aller; peu-à-peu cependant il avait pris du goût pour ses modestes mais utiles fonctions, et s'il eût pu trouver à y vivre convenablement avec sa famille (il avait une trentaine d'années et était père de plusieurs enfants), il n'aurait jamais songé à changer d'état. Mais le traitement qu'il recevait équivalait à peine à celui d'un journalier; et le découragement commençait à s'emparer de son esprit, lorsqu'il reçut la lettre de Jean Rivard lui transmettant les offres de la municipalité scolaire de Rivardville.
Voici les propositions contenues dans cette lettre:
L'école de Rivardville devait porter le nom de
" Lycée," et le chef de Tinstitution celui de " Professeur."
On devait enseigner dans ce lycée, outre la lecture
j et l'écriture, la grammaire, l'arithmétique, le dessin
linéaire, la composition, les premières notions de
l'histoire, de la géographie et des sciences pratiques,
comme l'agriculture, la géologie, la botanique, etc.
Le professe'ur devait agir comme inspecteur des autres écoles de la paroisse, et les visiter de temps |à auLre, en compagnie d'un ou de plusieurs des commissaires ou visiteurs.
Il s'engageait de plus à faire tous les dimanches et les jours de fête, lorsqu'il n'en serait pas empêché par quelque circonstance imprévue, pendant environ une heure, dans la grande salle de l'école, une lecture ou un discours à la portée des intelligences ordiaires, sur les choses qu'il importe le plus de connaître dans la pratique de la vie.
Il devait remplir aussi gratuitement, au besoin, la harge de bibliothécaire de la bibliothèque paroisiale.
Il devait enfin se garder de prendre part aux queelles du village, et s'abstenir de se prononcer sur es questions politiques ou municipales qui divisent i souvent les diverses classes de la population, même u sein de nos campagnes les plus paisibles, tous ces fforts devant tendre à lui mériter, par une conduite udicieuse, l'approbation générale des habitants de a paroisse, et par son zèle, son activité et son application consciencieuse, celle de tous les pères de famille.
IEn retour, la paroisse assurait au professeur un raiteraent de soixante-quinze louis par an, pour les
deux premières années, et de cent louis pour chacune des années suivantes, l'engagement pouvant être dis continué à la fin de chaque année par l'une ou l'autre partie, moyennant un avis de trois mois.
Le professeur avait en outre le logement et deux arpents de terre qu'il cultivait à son protit.
Ces conditions lui parurent si libérales, comparées à celles qu'on lui avait imposées jusque là, qu'il n'hésita pas un moment, et s'empi;gssa de se rendre à Rivardville.
L'engagement fut signé de part et d'autre et le nouveau professeur entra tout de suite en fonctions.
Mais il va sans dire que Gendreau-le-Plaideux re' mua ciel et terre pour perdre Jean Rivard dans l'opinion publique et empêcher la réussite de ce projet 'monstrueux."
"Avait-on jamais vu cela? payer un instituteur cent louis par année! N'était-ce pas le comble de l'extravagance? Du train qu'on y allait, les taxes allaient doubler chaque année jusqu'à ce que toute la paroisse fût complètement ruinée et vendue au plus haut enchérisseur "
Il allait de maison en maison, répétant les mêmes choses, et les exagérant de plus en plus.
Malheureusement, l'homme le plus fourbe, le plus"\ p
dépourvu de bonne foi, s'il est tenace et persévérant, x^ ne peut manquer de faire des dupes, et il n'est pas '^ ^ longtemps avant de recruter, parmi la foule, des par- ' <|^ C^ tisans d'autant plus fidèles et plus zélés qu'ils sont ^^ i^ *^ plus ignorants. i V^X «
Le plus petit intérêt personnel suffit souvent, hélas ! V ^ pour détourner du droit sentier l'individu d'ailleurs j^ é le mieux intentionné, — ^ ^^
Gendreau-le-Plaideux, malgré sa mauvaise foi . évidente, réussit donc à capter la confiance d'un certain nombre des habitants de la paroisse, qui l'approuvaient en toutes choses, l'accompagnaient partout et ne juraient que par lui.
Chose singulière ! c'étaient les plus âgés qui faisaient ainsi escorte à Gendreau-le-Plaideux.
Suivant eux, Jean Rivard était encore trop jeune pour se mêler de conduire les affaires de la paroisse.
En outre, répétaient-ils après leur coryphée, nos pères ont bien vécu sans cela, pourquoi n'en ferionsnous pas autant ?
Enfin, Gendreau-le-Plaideux fit tant et si bien qu'à l'élection des commissaires, qui fut renouvelée presqu'aussitôt après l'engagement du professeur, Jean Rivard et le père Landry ne furent pas réélus.
Le croira-t-on ? Jean Rivard, le noble et vaillant défricheur, l'homme de progrès par excellence, l'ami du pauvre, le bienfaiteur de la paroisse, Jean Rivard ne fut pas réélu ! Il était devenu impopulaire !
Une majorité, faible il est vrai, mais enfin une majorité des contribuables lui préférèrent Gendreau-le- Plaideux !
Il en fut profondément affligé, mais ne- s'en pla gnit pas.
Il connaissait un peu l'histoire ; il savait que de plus grands hommes que lui avaient subi le même sort; il se reposait sur l'avenir pour le triomphe de sa cause.
Son bon ami. Octave Doucet, qui se montra aussi
très-affecté de ce contretemps, le consola du mieux
, qu'il pût, en l'assurant que tôt ou tard les habitants de
Rivardville lui demanderaient pardon de ce manque de confiance. ^.^^^
Cet événement mit en émoi toute la population de\ Rivardville, et hiftutôt la zizanie ré^ny^. <^n snnvfirninftj dans la localité.
Est-il rien de plus Iri&te que les dissensions de paroisse ? Vous voyez au sein d'une population naturellement pacifique, sensée, amie de l'ordre etdu travail, deux partis se former, s'organiser, se mettre en guerre l'un contre l'autre ; vous les voyez dépenser dans des luttes ridicules une énergie, une activité qui suffiraient pour assurer le succès des meilleures causes. Bienheureux encore, si des haines sourdes» implacables, ne sont pas le résultat de ces discordes dangereuses, si des f arenls ne s'élèvent pas contre des parents, des frères contre des frères, si le sentiment de la vengeance ne s'empare pas du cœur de ces hommes aveuglés !
Hélas! l'ignorance, l'entêtement, la vanité sont le plus souvent la cause de ce déplorable état de chose 'j
Heureuse la paroisse où les principaux citoyens? ont assez de bon sens pour étouffer dans leur germe! les différends qui menacent ainsi de s'introduire !|; Heureuse la paroisse où ne se trouve pas de Gen-|< dreau-le-Plaideux ! yi
Si Jean Rivard eût été homme à vou*loir faire de sa ' localité le théâtre d'une luCte acharnée, s'il eût voulu ameuter les habitants les uns contre les autres, rien ne lui aurait été plus facile.
Mais il était résolu, au contraire, de faire tout au monde pour éviter pareil malheur.
G'est^u bon sens du peuple qu'il voulait en appeler, non à ses passions. ------'--—'-——•'—'--'—■»—"«-«
Il eut assez d'influence sur ses partisans pour les engager à modérer leur zèle. Pierre Gagnon luimême, qui tempêtait tout bas contre le père Gendreau et n'eût rien tant aimé que de lui donner une bonne raclée^ Pierre Gagnon se tenait tranquille pour faire plaisir à son bourgeois.
Cette modération, de la part de Jean Rivard, eût un excellent effet.
Ajoutons qu'il n'en continua pas moins à travaille]! avec zèle pour tout ce qui concernait la chose pv bliqne.
Voyant du môme œil ceux des électeurs qui l'i valent rejeté et ceux qui l'avaient appuyé, il se mon] trait disposé, comme par le passé, à rendre à tous" indistinctement mille petits services, non dans le but de capter leur confiance et en obtenir des faveurs, mais pour donner l'exemple de la modération et du respect aux opinions d'autrui.
^Z' Il ne manquait non plus aucune occasion de disciii|| ter privément, avec ceux qu'il rencontrait, les mesures d'utilité générale.
Ceux qui conversaient une heure avec lui s'en re^ tournaient convaincus que Jean Rivard était ui honnête homme.
Peu-à-peu même on s'ennuya de ne plus le voir à la tête des alRiires. Plusieurs désiraient avoir une •occasion de revenir sur leur vote.
Mais une cause agit plus puissamment encore que toutes les autres pour reconquérir à Jean Rivard la confiance et la faveur publiques: ce fut le résultat môme du plan d'éducation dont il avait doté Rivar^ ville, aux dépens de sa popularité.
Mon intention n'est pas de faire ici l'histoire d^
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lyt'ée de Rivardville^ Qu'il me suffise de dire que Je nouveau professeur se consacra avec zèle à l'éducation de la jeunesse et à la diffusion des connaissances utiles dans toute la paroisse ; et qu'il sut en peu de temps se rendre fort populaire. Ses conférences du dimanche étaient suivies par un grand nombre de personnes de tous les âges. Dans des causeries simples, lucides, il faisait connaître les choses les plus intéressantes, sur le monde, sur les peuples qui l'habitent ; il montrait l'usage des globes , et des cartes géographiques ; il faisait connaître les \ découvertes les plus récentes, surtout celles qui se rattachent à l'agriculture et à l'industrie. Dans le cours de la première année, il put en quelques leçons donner une idée suffisante des principaux événements qui se sont passés en Canada depuis sa découverte, et aussi une idée de l'étendue et des divisions de no're pays, de sa population, de son histoire naturelle, de son industrie, de son commerce et de ses autres ressources. Les jeunes gens ou les hommes mûrs qui assistaient à ces leçons racontaient le soir, dans leurs familles, ce qu'ils en avaient retenu ; les voisins dissertaient entre eux sur ces sujets ; les enfants, les domestiques eu retenaient quelque chose, et par ce moyen des connaissances de la plus grande utilité, propres à développer l'intelligence du peuple, se répandaient peu à peu parmi toute la population. ^ Les autres écoles de la paroisse étaient tenues par des jeunes filles, dont notre professeur, après quelques leçons, avait réussi à faire d'excellentes institutrices.
Mais ce qui porta le dernier coup à l'esprit d'opposition, ce qui servit à réhabiliter complètement Jean
Rivard dans l'opinion des contribnables, ce fut l'ex^ men public du lycée qui eut lieu à la fin de la première année scolaire
Cet examen, préparé par le professeur avec tout le zèle et toute l'habileté dont il était capable, fut une espèce de solennité pour la paroisse. Plusieurs prêtres du voisinage y assistaient; les hommes de profession et en général tous les amis de l'éducation voulurent témoigner par leur présence de l'intérêt qu'ils prenaient au succès de l'institution. Bien plus, le surintendant de l'éducation lui-même se ren^ : dit ce jour-là à Rivardville ; il suivit avec le plus vif intérêt tous les exercices littéraires du lycée; et à a fin de la séance, s'adressant au nombreux audi- - ^toire, il rendit hommage au zèle de la population, à l'habileté et au dévouement du professeur, aux progrès étonnants des élèves ; puis il termina, en adressant à Jean Rivard lui-môme et au curé de Rivardville, qu'il appela les bienfaiteurs de leur localité, lesélogesque méritait leurnoble conduite! Quelques : mots habiles sur les progrès du canton, sur l'énergie des premiers colons, sur l'honneur qu'en recevait la paroisse de Rivardville, achevèrent d'exalter les esprits et la salle éclata en applaudissements.
La plupart des parents des élèves étaient préseuts plusieurs s'en retournèrent tout honteux de s'être op- ,JBâ§Ê§.â'sU^.Qi;d à, l'établissement de cette institution.
Ce fat un véritable jour de triomphe pour Jean Rivard.
rrâce à la subvention du gouvernement, il se trouva que chacun des contribuables n'eut à payer qu'une somme comparativement minime, et le cri de ''à bas les taxes," jeté d'abord par Gendreau-le-
Plaideux, n'eut plus qu'un faible écho qui cessa tout-à-fait de se faire entendre, après les progrès des années suivantes.
Un fait encore plus remarquable, c'est que bientôt» à son tour, Gendreau-le-Plaideux ne put se faire réélire commissaire d'écoles, et que Jean Rivard devint tout puissant. Après être tombé un instant victime de rignorance et des préjugés, il redevint ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d^ètre^ l'homme le plus populaire et le plus estimé de sa localité.
JEAN RIVARD, CANOmAT POPULAIRE.
J^ quelque temps de là, Jean Rivard revenant un jour de son champ aperçut au loin sur la route une longue file de voitures. Un instant après, ces voi" tures s'arrêtaient devant sa porte. Puis un des deux hommes qui se trouvaient dans la première, se levant, demanda si monsieur Jean Rivard était chez lui ?
'' C'est moi-même, dit Jean Rivard : entrez, messieurs, s'il vous plaît.
A l'instant, tous ces hommes, au nombre de trente à quarante, sautèrent de voiture et suivirent Jean Rivard dans sa maison, au grand ébahissement de Louise, qui ne comprenait pas ce que signifiait pareil rassemblement.
"J'espère au moins, dit Jean Rivard en souriant et en présentant des sièges, que vous n'avez pas l'intention de me faire prisonnier ?
— Non, certes, répondit le chef de la bande ; nous
ne venons pas vous faire de chicane mal à propos mais nous allons vous dire en deux mots, pour ne pas perdre de temps, que nous sommes délégués auprès de vous pour vous prier de vous laisser porter candidat à la représentation du peuple en Parlement. A plusieurs assemblées particulières, convoquées dans le but de faire choix d'un candidat digne de nous représenter dans le grand conseil de la nation, c'est toujours votre nom qui a obtenu le plus grand nom- |-, bre de suffrages. Et en effet, monsieur, soit dit sans I ; vous flatter, vous avez tout ce qu'il faut pour faire ij un digne représentant du peuple, et en particulier de la classe agricole qui a un si grand besoin de bons représentants dans la législature. Vous avez les mêmes intérêts que nous, vous avez assez d'instruction et de connaissance des affaires pour saisir la portée des propositions qui vous seront soumises; et ce qui vaut mieux que tout le reste, vous êtes connu pour votre droiture, pour votre intégrité, \ votre honnêteté, et pour tout dire, en un mot, nous
(avons pleine et entière confiance dans votre patrio tisme.
" — "^lessieurs, répondit Jean Rivard, d'une voix un peu émue, votre démarche me flatte assurément beaucoup, et j'étais loin de m'atteudre à cet hon- ■ neur. Cependant je ne dirais pas la vérité si je vous laissais croire que je suis le moins du monde embarrassé sur la réponse que je dois faire. J'ai réfléchi plus d'une fois à la ligne de conduite qu'un homme doit suivre en pareille circonstance, et ma réponse sera brève et claire.
" Si je ne consultais que mon intérêt et mes affections personnelles, je rejetterais loin de moi toute
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idée d'abandonner un genre de vie que j'aime et jui me convient, pour en adopter un autre qui me semble incompatible avec mes goûts et mes sentiments. Mais je sais que les devoirs d'un homme ne 5e bornent pas à la vie privée ; je sais que pour être bon citoyen, il faut encore s'occuper, dans la mesure 3e ses forces, du bien-être et du bonheur de ses sem» blables ; et que personne ne peut refuser de prendre sa part des charges que la société impose à quelques-; uns de ses membres dans l'intérêt général.
" Les charges publiques ne doivent jamais se d^^^WS^^ mander, mais elles ne doivent pas non plus se refu-\yy>'< ^ ser sans de graves raisons ; il y aurait dans ce refagr^ ^^ pgoïsme ou indifférence. ■^ ^^
'* J'accepte donc la candidature que vous venez me "^ proposer, au nom d'une grande partie des électeurs du comté ; je me chargerai de votre mandat, si vous me le confiez ; mais je ne le sollicite pas. Tout en admettant que l'amour-propre est toujours un peu flatté de ces préférences, je vous dis, sans arrièrepensée, que je serais délivré d'un grand fardeau, si votre choix tombait sur un autre que moi."
Ces paroles furent prononcées d'un ton de sincérité qui indiquaient bien qu'elles partaient du cœur. On applaudit beaucoup, et les membres de la députation, après avoir reçu de la famille de Jean Rivard les démonstrations de politesse, ordinaires dans les maisons canadiennes, se disposaient à partir, lorsqu'un d'eux s'adressant de nouveau à Jean Rivard :
"■ Si toutefois, dit-il, quelqu'un s'avisait de vous susciter un adversaire, comme cela pourrait bien arriver, et qu'il fallût soutenir une lutte, je suppose que vous n'hésiteriez pas à mettre une petite somme au jeu ? "
146 JEAN EIVARb ^M
— Monsieur, dit nettement Jean Rivard, j'accepw! une charge, je ne l'achète pas. Je me croirais criminel, grandement criminel si je dépensais un sou pour me faire élire.
—Qu'on mette de l'argent ou qu'on n'en mette pas, ce n est pas une question pour moi. S'il y a dans le comté de Bristol une majorité d'électeurs assez vile pour se vendre au plus ôifrant, soyez sûr que je ne suis pas l'homme qu'il faut pour les représenter en parlement. Si on veut absolument corrompre le peuple canadien, autrefois d'une moralité à toute épreuve, je n'aurai au moins, Dieu nnjrci ! aucun reproche à me faire à cet égaid.
— Hourra ! cria un des hommes de la dépulation qui s'était tenu jusque là à l'écart. Ah 1 je vous reconnais là, monsieur Jean Rivard Vous êtes
toujours l'homme de cœur et d'honneur
Jean Rivard s'avança pour voir celui qui l'apostrophait ainsi etreconnutson ancien serviteur Lachance, qui, après avoir été s'établir dans un des cantons voisins, y était devenu un des hommes marquants, et avait été nommé membre de la députation.
— Je te reconnais, moi aussi, dit Jean Rivard, avec émotion ; et les deux anciens défricheurs se donnèrent une chaleureuse poignée de mains. .
— Hourra I s'écria-t-on de toutes parts, hourra pour Jean Rivard, le candidat des honnêtes gensi
Les délégués s'en retournèrent pleins d'estime et d'admiration pour l'homme de leur choix, et décidés à mettre tout en œuvre pour le succès de son élection,
Jean Rivard rencontra cependant un adversaire re-| doutable dans la personne d'un jeune avocat de la ville, plein d'astuce et d'habileté, qui briguait les
suffrages des électeurs, non dans l'intérêt public, \ < mais dans son propre intéiêt. Il faisait partie de ( '^, ■plusieurs soci étéj secrètes, politiques et r('ligi<'iisc5fc, ec disposait de divers moyens d'influence auprès des électeurs. L'argent ne lui coûtait guère à donner; il en distribuait a pleines mains aux conducteurs de voitures, aux aubergistes, etc ; sous prétexte d'acheter un poulet, un chien, un chat, il donnait un louis, deux louis, trois louis, suivant le besoin. Jl avait orgauisé pour conduire son élection, un comité comr. posé d'hommes actifs, énergiques, pressants, fourbe?;^ menteurs, pour qui tous les moyens étaient bons. Ils avâîeîit pour mission de pratiquer directementou indirectement la cornipUoii p'irmi le peuple. Aux uns ils promettaient de l'argent, aux autres des entreprises lucratives ; à ceux-ci des emplois salariés, à ceux-là des charges purement honorifiques. A les entendre, leur candidat était tout puissant auprès du gouvernement, et pouvait en obtenir tout ce qu'il désirait. Des barils dp whisky étai'ftnt d9Ilft?gg.<^a"?|, presque toutes les auberges du comté, et chacun était libre d'aller s'y désaltérer, et même s'^ enivrer, privilège dont malheureusement un certain nombre ne manquèrent pas de profiter.
Le jeune candidat lui-môme mit de côté pour l'occasion, les règles de la plus simple délicatesse.
Ce que nous avons de mieux à faire, dit-il à un de ses amis, c'est de nous assurer l'appui des prêtres.
— Oui, repartit celui-ci ; mais ce n'est pas chose facile ; cela ne s'achète pas.
r''^Rien n'est plus facile, répondit-il effrontément. Donnons à l'un un ornement, à l'autre une cloche, à celui-ci une croix. d'autel, àcelui'là un vase sacré
Et pour montrer qu'il était sérieux, il se rendit " tout de suite chez monsieur le curé Doucet, auquel il fit cadeau d'un riche ostensoir pour l'église de Kivard ville.
Monsieur le curé ne pouvait refuser cette offrande ; il remercia cordialement le généreux candidat, en l'informant qu'il ne manquerait pas de faire part de cet acte de bienveillance à ses paroissiens. " Mais, ajouta-t-il, comme quelques personnes pourraient croire que vous nous faites cette faveur en vue de l'é-
ilection qui doit se faire prochainement, je me garderai bien d'en souffler mot avant que la votation soit terminée : c'est le seul moyen d'éviter des soupçons qui pourraient être injurieux à-votre honneur." L'avocat se mordit les lèvres et fit bonne contenance; mais on comprend qu'il ne fut satisfait qu'à demi de cette délicate discrétion de la part de mon.».^ sieur le curé.
Diable de discrétion I murmura-t-il en sortant, j'aurais dû plutôt lui donner une cloche à celui-là; une cloche, ça ne se cache pas aussi facilement; d'ailleurs, le bedeau l'aurait sn, et peut-être, lui, aurait-il été moins discret. î^i
i Monsieur le curé Doucet tint parole. Les électeurs de Rivardville savaient bien de quel côté étaient les sympathies de leur pasteur; mais ce i dernier demeura parfaitement neutre dans la lutte, 1 non à cause du riche ostensoir dont nous venons de I parler, mais parce qu'il ne voulait pas qu'un seul de 1 ses pénitents vît en lui un adversaire politique. Il se contenta de prêcher la modération, de mettre les. électeurs en garde contre la corruption, contre les fraudes et la violence, de leur rappeler qu'ils étaient
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tous des frères et devaient s'aimer les uns les autres, suivant les belles paroles de l'Evangile.
Jean Rivard approuva hautement la conduite de son ami, et pas un mot de blâme ne fût proféré contre lui.
Disons ici que, en dehors des élections, monsieur le curé Doucet s'occupait assez volontiers de politique et n'hésitait pas à faire connaître son opinion sur toutes les questions de quelque importance qu'il avait suffisamment étudiées, son ambition étant d'éclairer ses paroissiens chaque fois qu'il pouvait le faire sans exciter leurs passions.
Jean Rivard se contenta d'abord d'aller faire visite aux électeurs des principales localités du comté, et de leur exposer, avec autant de clarté que possible, ses opinions sur les questions du jour. IJL^se jiroclama indépendant^ ne voulant pas s'engager d'avance à voter pour ou contre le gouvernement, sous prétexte qu'il n'était pas assez au fait des raisons qui pouvaient être données de part et d'autre. Tout ce qu'il pouvait promettre, c'était de voter suivant sa conscience.
Notre héros avait donc un grand désavantage sur son adversaire qui, lui, se faisait fort de renverser le gouvernement dès son entrée en chambre, de lui substituer un autre gouvernement plus fort et plus effectif, d'extirper les abus les plus enracinés, d'opérer les réformes les plus importantes, de changer, en un mot, toute la face du pays.
Je ne sais trop -ce qui serait advenu de l'élection
de Jean Rivard, si, environ une semaine avant les
jours de votalion, un nouveau personnage n'eût paru
sur la scène : c'était Gustave Gharmenil. Du mo
ment qu'il avait appris la candidature de Jean Ril vard, il avait tout laissé pour venir à son aide. Il se
"mit à la poursuite de l'adversaire de Jean Rivard, le traqua de canton en canton, de village en village, répondant à chacun de ses discours, relevant chacun de ses mensonges, dévoilant ses ruses, exposant au grand jour ses tentatives de corruption, se moquant de ses forfanteries, et l'écrasant sous le poids du ridi-
'cule. Il faut dire aussi qu'en mettant en parallèle les deux antagonistes, Gustave Charmenil avait beau jeu. Il triompha partout, et vit s'ouvrir avec joiç le premier jour de la votation.
Mais un autre désavantage l'attendait IL . Jeaa] Rivard n'avait, pour le représenter aux différents jwlls^ que d'honnêtes gens comme lui, qui auraient CTU se déshonorer en manquant aux règles de la délicatesse et du savoir-vivre à l'égard des électeurs, tandis que sou adversaire avait pour l'aider, un essaim d'avocats, de clercs avocats et d'autres^ens habitués aux cabales électorales, rompus à toutes les ruses du métier, qui, suivant le besoin ou les circonstances, intimidaient les électeurs, exigaient d'eux d'inutiles serments de qualification, ou retardaient autrement la votalion favoi'able à Jean Rivard.
Malgré cela, les dilïtji-enls rapports du premier jour j donnèrent une majorité à Jean Rivard. Ce fut uiij coup de foudre pour les partisans du jeune avocat,j qui ne s'attendaient à rien moins qu'à remporter l'élection d'emblée. Les nombreux agents du malheureux candidat en furent stupéfaits, le découragement commençait à s'emparer de leur esprit, et quelquesuns môme parlaient de résignation, lorsque l'un, d'eux, plus hardi ou plus tenace que les autres, pco-
posa de s'emparer le lendemain du j:>o/^ de Rivardville, où les électeurs volaient en masse pour Jean Rivard. et de les empêcher bon gré mal gré d'approcher de l'estrade. C'était le seul expédient dont on pût faire l'essai, et la proposition fut agréée.
On put donc voir, le lendemain, dès neuf heures du matin, une bande de fiers-à-bras, à mine rébarbative, la plupart étHiîrgêH aiTcÔnîrêj^TeTei^^^^ menaçant aux environs du poli de Rivardville et^n fermer complètement les aveifûesr''PTïïsTeûrs électe'uî's*'pàîsibles,~ venus pour donner leur vote, craignirent des actes de violence, et rebroussèrent chemin . Peu à peu cependant, le nombre des électeurs s'accrut, et un rassemblement considérable se forma devant l'estrade. Tout-à-coup, un mouvement se fit dans la foule. On entendit des cris, des menaces. Un électeur, suivi de plusieurs autres, voulut s'approcher àxx.poU ; les fiers- à-bras les repoussèrent ; il insista en menaçant: on le repoussa de nouveau, en se moquant de lui. 11 se fâcha alors, et d'un coup ■ de ^in g, vigoureusement appliqué, étendit par terre run dën5ers-à-bras qui s'opposaient à son passage. Ce fut le signal d'une mêlée générale. Deux ou li'ois cents hommes en vinrent aux prises et se déchiraient à belles dents. Les candidats eurent beau intervenir, leurs remontrances se perdirent dans le bruit de la mêlée. Cette lutte ne dura pas moins de dix minutes, et il devenait difficile de dire comment elle se terminerait, lorsqu'on aperçut le chef des fîers-à-bras étrangers tomber tout-à-coup, renversé par un des partisans de Jean Rivard. L'individu qui l'avait ainsi repoussé continua à frapper de droite et de gauche; chaque coup de poing qu'il assénait retentissait
comme un coup de massue ; ea moins de rien, une vingtaine d'hommes étaient étendus par terre, et le reste des fiers-à bras crut plus prudent de déguerpir. Les électeurs de Rivardville étaient victorieux et restaient maîtres de la place j mais l'homme au bras de fer, qui avait presque à lui seul terrassé l'ennemi, avait le visage tout ensanglanté, et Jean Rivard luimême ne l'eût pas reconnu s'il ne l'eût entendu s'é-*! crier en approchant du j^oll:
Tonnerre d'un nom ! On va voir, à cette heure, si quelqu'un m'empêchera de voter. Je vote pour mon-i sieur Jean Rivard ! et vive l'Empereur ! cria-l-il de toute sa force, et en essuyant le sang qui coulait sur ses joues.
Hourra pour Pierre Gagnon ! cria-t-on de toutes parts.
Il y exit un cri de triomphe assourdissant; après! quoi les autres électeurs présents, imitant l'exemple 1 de Pierre Gagnon, allèrent tour-à-tour faire enregistrer leurs voles.
Qu'as-tu donc, mon ami, dit Jean Rivard à son ami, en lui serrant la main ; lu as l'air de l'être fâché
tout rouge ?
— Oui, mon Empereur, c'est vrai. Je me suis fâché : c'est un oubli ; mais je n'ai pu retenir mon bras. [Tonuerre d'un nom ! Quand on a le droit de voter, c'est pour s'en servir. Je sais bien que je vas me faire disputer par Françoise, pour m'être battu. Mais quand je lui dirai que c'était pour le bourgeois, elle va me dire : c'est bon, Pierre, c'est comme ça qu'il faut faire.
L'adversaire de Jean Rivard eut l'honneur d'obtenir un vote dans toute la paroisse de Rivardville : ce
fut celui de Gendreau-le-Plaideux, qui cette fois ne ut entraîner personne avec lui.
Ainsi cet homme qui s'était vanté qu'avec im peu /d'argentet une éponge trempée dans le rhum on pou- / /vait se faire suivre partout par les libres et indépen-/ ' dants électeurs canadiens, obtenait la récompense qu'il méritait. Un certain nombre d'électeurs qui ■"îtvatïïntTeçu de l'argent pour voter en sa faveur vinrent le remettre le dernier jour et faire inscrire leurs votes pour Jean Rivard. Un plus grand nombre encore ne voulurent pas goûter du breuvage empoisonné qu'on distribuait avec tant de libéralité ; et en dépit des actes de fraude, de corruption et de violence commis dans presque toutes les localités par ses adversaires, Jean Rivard était, à la clôture du po//, en grande majorité, et il fat, huit jours après, solennellement et publiquement proclamé membre de l'assemblée législative du Canada, pour ie comté de Brislol.