‹ Jean RivardChapitre 31 sur 37 · REVERS INATTENDU · texte numérisé non relu

REVERS INATTENDU

■^ Peu de temps après la date de la lettre qu'on vieirl

de lire, un malheur imprévu vint fondre sur la paroisse de Rivard ville. ^ Après quatre semaines d'une chaleur tropicale, • sans une seule goutte de pluie pour rafraîchir le sol, un incendie se déclara dans les bois, à environ trois milles du village.

C'était vers sept heures du soir. Une forte odeur,, de fumée se répandit dans l'atmosphère ; l'air devint suffocant; on ne respirait qu'avec peine. Au bout d'une heure, on crut apercevoir dans le lointain, à travers les ténèbres, comme la lueur blafarde d'un

incendie. En effet, diverses personnes accoururent,/ tout effrayées, apportant la nouvelle que le feu étaitl dans les bois. L'alarme se répandit, toute la popu- \ lation fut bientôt sur pied. Presque aussitôt, les ■ flammes apparurent au-dessus du faite des arbres: il / y eut parmi la population un frémissement général. En moins de rien, l'incendie avait pris des propor- i tions effrayantes; tout le firmament était embrasé. ' On fut alors témoin d'un spectacle saisissant; les flammes semblaient sortir des entrailles de la terre et s'avancer perpendiculairement sur une largeur de près d'un mille. Qu'on se figure une muraille de < feu marchant au pas de course et balayant la forêt/ sur son passage. Un Aruit sourd, profond, continu/ se faisait entendre, comme le roulement du tonnerre ou le bruit d'une mer en fuiie. A mesure que le feu se rapprochait, le bruit devenait plus terrible : des craquements sinistres se faisaient entendre. - On eut dit que les a-'bres, ne pouvant échapper aux; étreintes du monstre, poussaient des cris de mort.

Les pauvres colons quittaient leurs cabanes et fuyaient devant l'incendie, chassant devant eux leurs animaux. Les figures éplorées des pauvres mères tenant leurs petits enfants serrés sur leur poitrine, présentaient un spectacle à fendre le cœur.

En un clin d'œil, toute la population du canton"^ " ^ fut rassemblée au village. L'église était remplie de-. V' personnes de tout âjje,de tout sexe, priant et pleurant, erTffie'mê temps que le tocsin sonnait son glas lamen- N\^" table. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous entouraient le prêtre, le supj^liant d'implorer pour eux la miséricorde de Dieu. Un instant, on craignit \pour la sûreté de l'église; les flammes se portèrent)

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dans cette direction et menaçaient d'incendier VéC fice. Il y eut un cri d'horreur. Ce ne fut qu'en inondant la toiture qu'on parvint à conjurer le danger.

Au milieu de toute cette confusion, Jean Rivard ,fut peut-être le seul qui ne perdit pas son sang-froid. En observant la marche du feu, il calcula qu'il ne dépasserait pas la petite rivière qui traversait son lot, et dont les bords se trouvaient complètement déboisés. Ses calculs cependant ne se vérifièrent qu'en partie : car les moulins et l'établissement de perlasse, possédés moitié par lui, moitié par ses frères, et bâtis sur la rivière même, devinrent la proie de l'élément destructeur. Mais là s'arrêta sa fureur. Les flammea cherchant en vain de tous cûiés les aliments néces- 'saires à leur faim dévorante, s'évanouirent peu à peu et semblèrent rentrer dans la terre d'oià elles étaient sorties.

Toutes les maisons bâties au sud de la rivière, au nombre desquelles étaient celles de Jean Rivard. et de Pierre Gagnon furent ainsi épargnées.

Tous ceux qui assistaient à ce spectacle, restèrentj assez longtemps comnie suiToqués par la fumée a mais le danger était passé. A part les bâtiments dont on vient de parler, plusieurs granges avaient été détruites, ainsi qu'une douzaine de cabanes de défricheurs bâties au bord de la clairière. Mais le plus grand dommage consistaît dans la destruction Il des champs de grains nouvellement ensemencés,] ■'dont les tiges encore en herbe étaient brûlées ou' séchées sur le sol. Un certain nombre de colons per- i dirent ainsi leur récolte et se trouvèrent absolument] sans ressource. ■

ECONOMISTE. 79

Jean Rivard, dont les champs étaient aussi à moi- ^ % ié dévastés, recommença vaillamment rensemence""^ nent de sa terre. Le magasin qu'il possédait en ommun avec son frère Antoine n'avait pas été at- '^

eint par Tincendie, mais la suspension forcée de son : ^ ommerce par suite de ce malheur inattendu, la *' ^ uine de plusieurs colons qui lui étaient endettés, ^'~^ appauvrissement général de la paroisse constitu- - y $ ient pour lui une perle considérable. Du reste, il «j le laissa échapper aucune plaiole. Après avoir été ~ïi^^ ûsque-là l'enfan^gâté de la proyidençê, il était en . ^ uelque sorte disposé à remercier Dieu de lui avoir '--5 ^ nvoyé^a^partde revers... Il semblait s'oublier comlèlement pour ne songer qu'à secourir ses malheu^ eux co-paroissiens.

Ce qu'il fit dans cette circonstance, le zèle qu'il' ion Ira, l'activité qu'il déploya, personne ne saurait oublier. Grâce à ses démarches incessantes, et à ^ assistance sympathique des habitants de Laçasse- ..j*». >^ ille et des environs, les maisons et les granges con- ( ^ umées par le feu furent bientôt remplacées et toutes Bs mesures furent prises pour que personne ne ouffrit longtemps des suites de celte catastrophe. \ {^^ean Rivard et ses frères poursuivirent activement 1 3 rétablissement de leurs fabriques. Prévoyant que | 'hiver suivant serait rude à passer et que la misère lourrail se faire sentir plus qu'à l'ordinaire dans un ertain nombre de familles, Jean Rivard forma de astes projets. Il se proposa, par exemple, d'ériger ne grande manufacture où se fabriqueraient toute spèce d'articles en bois; il prétendait que ces objets, aanufacturés à peu de frais, puisque la matière pre- Qière est pour ainsi dire sous la main, pourraient

s'exporter avec avantage dans tontes les parties du N^ Canada et même à l'étranger. Il pourrait ainsi pro- '^ \ cnrer du travail aux nécessiteux et répandre l'aisance '"^ ' dans la paroisse.

L'homme élevé an milieu d'nne ville régulièrement administrée, pourvue de tous les établissements (nécessaires aux opérations du commerce et de l'industrie, marchés, banques, bureaux de poste, assu- '■ rances, aqueducs, gaz, télégraphes, fabriques de ' toutes sortes ; Thomme même qui a grandi au milieu d'une campagne depuis longtemps habitée, ayant soil; gouvernement local, ses institutions municipales et scolaires, son église et tout ce qui en dépend, son^ village avec tous ses hommes de profession, ses né- [ gociants, ses gens de métier D^lrlKtswne^ dis-je, qui a grandi au milieu de tout cela, qui a vu de tout tsmps; cet arrangement social fonctionner tranquillement, régulièrement, ne sait pas tout ce qu'il a fallu d'efForts,N^ d'énergie, de travail à ses prédécesseurs pour en asseoir les bases, pour élever l'une après l'autre toutes les diverses parties de ce bel édifice, et établir gra duellement l'état de choses dont il est aujourd'hui témoin.

Les fondateurs de paroisses ou de villages a fond d3 nos forets canadiennes ressemblent beaucoup aux fondateurs de colonies, excepté qu'ils n'ont pas à leur disposition les ressources pécuniaires et la puissance sociale dont disposent ordinairement ces derniers.

V Jean Rivard, par son titre de premier pionnier d canton, par le fait de sa supériorité d'intelligence et d'éducation, et aussi par le fait de son énergie et de sa grande activité mentale et physique, s'était natu

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rellement trouvé le chef, le directeur, l'organisateur-, de la nouvelle paroisse de Rivardville. Il lui fallait toute l'énergie de la jeunesse, et le sentiment élevé du devoir pour ne pas reculer devant la responsabililé qu'il assumait sur sa tête.

On se demandera sans doute comment il avait pu " s'emparer ainsi du gouvernement presque absolu de sa localité sans exciter des murmures, sans faire naître chez ceux qui l'entouraient, cette jalousie, hélas ! si commune dans tous les pays, qui s'attaque au mérite, et ne peut souffrir de supériorité en aucun genre ? Celte bonne fortune de Jean Rivard s'explique peut-être par le fait qu'il avait commencé, comme l0s plus humbles colons du canton, par se frayer un chemin dans la forêt et n'avait conquis l'aisance dont il jouissait que par son travail et son industrie. D'ailleurs, ses manières populaires et dépourvues d'affectation, sa politesse, son affabilité constante, la ;; franchise qu'il mettait en toute chose, la libéralitié ; dont il faisait preuve dans ses transactions, sa cha, | rite pour les pauvres, son zèle pour tout ce qui coa- f cernait le bien d'autrui, un ton de conviction et de : sincérité qu'il savait donner à chacune de ses paroles» tout enfin concourait à le faire aimer et estimer de ceux qui l'approchaient. On se sentait involontairement attiré vers lui. A part la petite coterie de Gendreau-le-Plaideux, personne n'avait songé sérieusement à combattre ses propositions. .^

On ne pouvait non plus l'accuser d'ambition, can '\^ chaque fois qu'il s'agissait de conférer un honneur àl ^ «quelqu'un, Jean Rivard s'effaçait pour le laisserj ^'^ tomber sur la tête d'un autre. Ce ne f ut, par exemple,\ .V^ qu'après des instances réitérées, et à la prière des .-" '

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habitants du canton réunis en assemblée générale qu'il consenliL à accepter la charge de major de milice pour la paroisse de Rivardville.

On avait réussi aussi, à lui faire accepter la charge de juge de paix, conjointement avec le père Landry: mais il n'avait consenti à être nommé à celte fonction importante qu'après une requête présentée au gouvernement et signée par le notaire, le médecin, le curé et par une grande majorité des habitants du canton.

Personne pourtant ne pouvait remplir cette charge plus habilement que lui. Il était parfaitement au

/fait des lois et coutumes qui régissent les campagnes, et il montrait chaque jour dans l'accomplissement de ses fondions de magistrat tout ce que peut faire de bien dans une localité un homme éclairé, animé d'intentions honnêtes, et dont le but principal est d'être utile à ses semblables. Il unissait l'indulgence au respect de la loi. S'il survenait quelque mésintelligence entre les habitants, il était rare qu'il ne parvint à les réconcilier. Suivant le besoin et les

'tempéraments, il faisait appel au bon sens, à la douceur, quelquefois même à la crainte. Les querelles

fentre voisins, malheureusement trop communes dans

uîos campagnes, et souvent pour des causes frivoles ipu ridicules, devenaient de jour en jour moins fré- C[uentes à Rivardville, en dépit des efforts de (Gendreau-le-Plaideux.

Il faut dire aussi que Jean Rivard trouvait toujours un digne émule dans le curé de Rivardville. Mon-? sieur le curé évitait, il est vrai, de se mêler aux af-t faires extérieures qui ne requéraient pas sa présence ou sa coopération, mais ce qui touchait à la charité,

1 soulagement de la misère, au maintien de la mne harmonie entre tous les membres de son trou- !au, trouvait en lui un ami actifet plein de zèleest même d'après ses conseils que Jean Rivard se lidait dans la plupart de ses actes de charité ou de lilantropie.

Pendant plusieurs années consécutives, ils eurent , casion de parcourir, en compagnie l'un de l'autre, ute la paroisse de Rivardville. C'était pour la quête I l'Enfant Jésus que tous deux faisaient, l'un en sa ' lalité de curé, l'autre en sa qualité de marguiller. Quelle touchante coutume que cette quête de iUfant Jésus ! C'est la visite annuelle du pasteur à : /" .acune des familles qui composent son troupeau.! ^ is une n'est oubliée. La plus humble chaumière, l X ssi bien que la maison du riche, s'ouvre ce jour-là | ur recevoir son curé. L'intérieur du logis brille f <J

propreté ; les enfants ont été peignés et habillés ur l'occasion ; la mère, la grand'mère ont revêtu i -■. ir toilette du dmianche ; le grand-père a déposé nporairement sa pipe sur la corniche, et attend t -. ;^ iis dans son fauteuil. Tous veulent être là pour 1 ^^ X irquer leur respect à celui qui leur enseigne les ^

oses du ciel.

Octave Doucet et Jean Rivard profitaient de cette - i •constance pour faire le recensement des pauvres et , 5

s infirmes de la paroisse, en s'enquérant autant que / ssible des causes de leur état. J^e cette manière]

pouvaient constater avec exactitude le nombre) s nécessiteux, lequel à cette époque était heureu-/ nent fort restreint. ) -i

3n n'y voyait guère que quelques veuves chargées \..^ ^ infants et unyé couple de vieillards trop faiblesc-^ -

pour travailler. On faisait en leur faveur, aux âmes

charitables, un appel qui ne restait jamais san échos.

Outre les charités secrètes q[ne faisait notrejeune

curé dont la-4ïi,am.gauçlie ignorait le plus souvent

ce que donnait la main droite, il exerçait encore ce

qu'on pourrait appeler la charité du cœur. 11 aimait

les pauvres, et trouvait moyeu de les consoler par

\des paroles affectueuses. Plein de sympathie pour

/leu.rs.misèfes, iT savait Texpri mer d^irnô'^'^fflauière

i touchante et vivenieht sentie. Lé pauvre était-^n quelque sorte porté à bénir le malheur qui lui procurait ainsi la visite de son pasteur bien aimé.

On a déjà vu aussi et on verra plus tard, que le

curé de Rivardville prenait une part plus ou moins

active à tout ce qui pouvait influer directement ou

' indirectement sur le bien-être matériel de la paroisse.

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