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LES SECRETS DU SUCCÈS. — RÉVÉLATIONS IMPORTANTES

— Vous m'intéressez de plus en plus, clis-je à mon hôte ; mais, tout en ne doutant nullement de la réalité de ce que je vois, je suis encore à me demander par quels moyens étranges, par quels secrets mystérieux vous avez pu accomplir en si peu d'années et avec aussi peu do ressources, les merveilles dont je suis témoin. Ne trouvez-vous pas vousmême quelque chose d'extraordinaire dans les résultats que vous avez obtenus ?

— Je vois Lien, me répondit-il eu souriant, que je serai obligé de vous répéter ce que j'ai déjà dit à plusieurs personnes et entre autres à mon ami Gustave Charmenil qui, en voyant ma prospérité s'accroître rapidement chaque année, ne savait comment s'expliquer cela. Les lois du succès, dans la vie du défricheur et en général dans celle de l'homme des .. champs, sont pourtant aussi simples, aussi sûres, aussi infaillibles que les lois de la physique ou celles dii mécanisme le moins compliqué ; et si vous avez la '$: . patience de m'écouler un peu, ajouta-t-il, en n)'approchant un fauteuil et en s'asseyant lui-même dans un autre, je vous les exposerai catégoriquement et d'une manière si claire que ce qui vous semble maintenant mystéi-ieu^ vous paraîtra la chose la , plus naturelle du monde. Loin de vouloir cacher p mes recettes, j'éprouve une certaine jouissance à les ■ communi(]uer aux autres.

" Je puis, continna-t-il, léuuii' tous mes secrets . sous cinq chefs différents : !

" Premier secret : un fond de tgxre-d'une excel- \ lente qualité. C'est là une condition de première \ importance ; et, comme je vous le disais ce matin, les agents chargés de la vente des terres publiques ne devraient pas être autorisés à vendre des lots ingrats.

" Deuxième secret : une forte., saalé. dont je rends grâces à Dieu. C'est encore là une condition indispensable du succès ; mais il faut ajouter, aussi, comme je viens de le dire, que rien n'est pins propre à développer les forces physiques que l'exercice en plein air.

" Troisième secret ; le travail. Je puis dire que pendant les premières 'ti«n€ës de ma vie de défricheur, j'ai travaillé presque sans relâche. Je m'étais dit en commençant : je possède un lot de terre fertile, je puis en tirer des richesses, je veux voir ce\ que pourra produire une industrie persévérante. \ Je fis de mon exploitation agricole, ma grande, ma j principale affaire. Depuis le lever de l'aurore jus' j qu'au coucher du soleil, chaque pas que je faisais j avait pour but l'amélioration de ma propriété. P^su un de mes inslanis n'était perdu. Plus de dix heu- ^ res par jour, j'étais là debout, tourmentant le sol, abattant les arbres, semant, fauchant, binant, récoltant, construisant, allant et venant deci-dclà, surveillant tout, dirigeant tout, comme le général qui pousse son armée à travers les obstacles et les dangers, visant sans cesse à la victoire.

" Je ne puis travailler autant maintenant que je faisais autrefois, parce que je suis dérangé par mille

autres occupations, mais je puis encore au besoin - tenir tête à mes hommes.

r *' Une des grandes plaies de nos campagnes cana ^diennes, c'est la perte de temps. Des hommes intelligents, robustes, soi-disant laborieux, passent des heures entières à fumer, causer, se promener d'une maison à l'autre, sous prétexte qu'il n'y a rien qui presse, comme si le cultivateur n'avait pas toujours quelque chose à faire. Vous les verrez, sous le moindre prétexte, aller à la ville ou au village, perdre une journée, deux jours, en cabale d'élection, ou dans une cour de commissaires, ou pour faire l'achat d'une bagatelle ; vous les verrez souvent revenir à la maison, le sang échauffé, l'esprit exalté, et occupé de toute autre chose que de la culture de leur terre. Je ne parle pas des ivrognes. Le colon ivrogne o^l un rive, malheureux, dégradé, qui ne peut prétendre à la considération publique, qui ne saurait songer à améliorer sa position, et qui sait bien d'avance qu'il est condamné irrévocablement à vivre dans l'indigence et la crapule. Je ne veux parler que de cette classe d'hommes malheureusement ti'op nombreuse qui, parfaitement sobres, bons,: gais, sociables, ont cependant le défaut de ne^ songer assez à l'avenir, de perdre chaque jour temps pi^cieux qu'ils pourraient consacrer à accroître leur bien-être et celui de leurs enfants. Ils ressemblent un peu à nos sauvages chasseurs ; ils ne songent pas au lendemain. Qu'ils tombent malades^ qu'ils soient arrêtés par quelque accident, qu'ils décèdent tout-à-coup, leur famille tout entière esl à la charge du public.

" Un grand avantage que possède l'ouvrier agri-

cole et en particulier le défricheur, sur les autres classes de travailleurs, c'est qu'il ne chôme jamais forcémest. S'il ne travaille pas, c'est qu'il ne veut pas. (IjG cultivateur intelligeuf, actif, industrieux sait tirer parti de tousses momenrsX Point de morte ,

saison pouTTui. **^

" Une chose est certaine, à mon avis : si le cultivateur travaillait avec autant de constance et d'assiduité que le fait l'ouvrier dos villes, de six heures du matin à six heures du soir, et cela depuis le premier janvier jusqu'au dernier décembre de chaque année, il se trouverait bientôt à jouir de plus d'aisance puisqu'il n'est pas assujetti aux mêmes dépenses, et que les besoins de luxe et de toilette qui tourmentent sans cesse l'habitant des villes lui sont comparativement étrangers.

— Vous considérez donc le travail comme la première cause de votre succès ? ^

— Je considère le travail comme la grande et priiTH {aa*^ cipale cause de ma réussite. Mais ce n'est pas tout^ je dois aussi beaucoup, depuis quelques années surtout, à mon système (Jacuiture, aux soins incessants que j'ai donnés à ma terre pour lui conserver sa fertilité primitive, — car le sol s'épuise assez vite, même dans les terres nouvellement défrichées, et il faut entretenir sans relâche sa fécondité par des engrais, des travaux d'assainissement ou d'irrigation ; — ^je dois beaucoup au système de rotation que j'ai suivi, aux instruments perfectionnés que j'ai pu me procurer, quand mes moyens pécuniaires me l'ont permis, à l'attention que j'ai donnée au choix de mes animaux, à leur croisement, à leur nourriture; enfin, aux soins assidus, à la surveil-

lance conliimelle que j'ai appoi'uée à toutes les parties de mon exploitation, aux livres sur l'agriculture, où j'ai souvent puisé d'excellents conseils et des recettes fort utiles, et aux conversations que j'ai eues avec un grand nombre d'agriculteurs canadiens, anglais, écossais, irlandais. Il est rare qu'on s'entretienne d'agriculture avec un homme d'expérience sans acquérir quelque notion utile.

" Mais il est temps que j'en vienne à mon quatrième

secret que je puis définir : surveillance attentive,

|.,..-ûrdre et économie. - — '"*"" ~~^i

" Je me lève de bon matin, d'un bout à l'autre m l'année. A part la sai.son des semailles et des ré^J coites, je puis alors, comme je vous l'ai dit, consacrei quelques moments à lire ou à écrire, après quoi jé5 visite mes étables et autres bâtiments, je soigne moi-même mes animaux et vois à ce que tout soit, dans un ordre parfait.

" 11 est très-rare que je me dispense de cette lâche. Eu effet, jamais les animaux ne sont aussi bien traités que de la main de leur maître.

" Je trouve dans ces soins une jouissance toujours nouvelle.

" Durant toute la journée, je dirige les travaux de la ferme. Je surveille mes hommes, je .ni'applique ;à tirer de leur tiavail le meilleur parti possible, sans toutefois nuire à leur santé ou les dégoûter du mortier. J'ai d'abord pris pour règle de leur donner une lourriture snine et abondante. La viande, le pain, les légumes, le lait ne leur sont pas ménagés. Je Jj veille ensuite à ce qu'ils ne fassent pas d'excès. Les [journaliers canadiens ont l'habitude de travailler /par bouffées; ils risqueront quelquefois, par émula-

lion on par pure vanité, de contracter des maladies mortelles. Tout en les faisant travailler régulièrement, méthodiquement, et sans lenteur, je leur fais éviter la précipitation, qui est plutôt nuisible va^ qu'utile. -t^ "^^y

" J'ai soin aussi que leur travail so't entrecoupé de moments de repos.

" Je lâche enfin qu'ils soient constamment de bonne humeur, qu'ils n'aient rien à se reprochei- les uns aux aîiTres, et que laveuir leur apparaisse sous un aspect riant. Je m'intéresse à leurs petites affaires; je les engage à faire des épargnes, en leur fajsant comprendre tout le bien qu'ils en retireront par la suite. L'espoir d'améliorer graduellement leur position leur donne du courage, et plusieurs de ceux que j'ai eus à mon service sont maintenant, grâce à l'accumulation de leurs épargnes, cultivateurs pour leur propre compte.

*' Je fais en sorte d'éviter pour moi-même les embarras pécuniaires, et de toujours voir clair dans mes affaires. Depuis longtemps, j'ai l'habitude de ne pas faire,, de^ de'tes. Celte coutume sauverait de la ruine un grand" nombre de colons, qui, vaniteux ou im£i-é voyants, comme les grands seigneurs de vos villes, ^îchètent chez le rharchand tànTqtnis peuvent obtenir à crédit, sans s'inquiéter le moins du monde de la somme qu'ils auront à payer plus tard. Plus le délai se prolonge, plus celte somme augmente, car un grand noiribre de marchands ne se font pas scrupule d'exiger un taux excessif l'intérêt. C'est encore là une des plaies de nos cantons, une des plaies les plus difficiles à guérir.

" Une des causes de l'insuccès d'un certain nombre

de colons, c'est aussi le désir de s'agrandir, d'acheté! de nouvelles propriétés, de posséder de grandes éten!? \ dues de terrain, qu'ils ne peuvent mettre en culture^ ' Cette manie déplorable est la cause que certains défricheurs, d'ailleurs intelligents, passent une grande partie de leur vie dans des embarras pécuniaires, et , finissent quelquefois par être forcés de vendre et I se ruiner complètement. Le bon sens ne devrait-il pas leur dire que le capital employé à l'acquisition de terrains incultes ou mal cultivés, est un capital enfoui dans le sol, qui non-seulement ne produit rien, mais assujétità de nouvelles taxes, et nuit à la mise en valeur des terres qu'ils possèdent déjà. Avec un r^ pareil système , plus on possède, plus on est pauvre. 3*/ "Quand un cultivateur désire placer une somme f \ d'argent, je l'engage de toutes mes forces à améliorer ,*^ sa propriété, à faire l'achat de beaux animaux, à ^ ) réparer ses bâtiments de ferme, s'ils sont insuffisants ^, I ou mal aérés, à se procurer de meilleurs instruments d'agriculture, ou à faire des travaux d'irrigation ou ; d'assainissement, s'ils sont nécessaires.

" Celui qui emprunte pour acheter, lorsqu'il possède déjà plus qu'il ne peut cultiver, est un imprudent, et on peut, à coup sûr, prédire sa ruine dans un avenir plus ou moins prochain.

'' J'évite autant que possible les petites dépenses inutiles qui ne paraissent rien, mais qui au bout de l'année forment une somme assez ronde. Je suis ami deJlQrdre et de l'économie, parce que sans cela il n'j^ appoint d'indépendance.j[

*' Je mets aussi en pratique certaines maximes économiques et philo^ophifiii^^ue d'autres ont pratiquées avant moi et dont je me trouve fort bien,

comme de ne jamais faire faire par autrui ce que je puis faire moi-môme, de ne remettre jamais au lendemain ce que je puis faire le jour même, etc. ' " Cinquième secret : l'habitude que j'ai contractée ^e bonne heure de tenir un journal de mes opérations, et un registre de mes recettes et de mes dépenses.

" Cette habitude de rai sonner^et de calculer soigneusement toutes mes affaires m'a été du plus grand secours. Je puis dire aujourd'hui, avec la plus par faite exactitude, ce que me coûte chaque arpent de terre en culture, et ce qu'il me rapporte. Je puis dire quelles espèces de grains ou de légumes conviennent le mieux aux différentes parties de ma propriété et me rapportent le plus de profits : je sais quelle espèce d'animaux je dois élever de préférence ; je puis enfin me rendre compte des plus petits détails de mon exploitation. Je me suis créé ainsi pour mon propre usage, un système de comptabilité claire, sûre, méthodique, et qui m'offre d'un coup-d'œille résultat de toutes mes opérations.

" Cette pratique, assez fastidieuse d'abord, est devenue pour moi une espèce de jouissance. J'éprouve le plus vif intérêt à comparer le résultat de l'année présente avec ceux des années précédentes. Je suis même parvenu, sans le vouloir, à faire partager cet intérêt à ma Louise qui, comme je vous l'ai dit, s'est mise, elle aussi, à tenir registre de ses dépenses de ménage. A l'heure qu'il est, je ne voudrais pas, pour tout au monde, renoncer à cette coutume ; je croirais marcher vers un précipice, comme l'aveugle qui n'a personne pour le guider. J'y attache tant d'importance que je voudrais la voir suivie par tout

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l cultivateur sachant lire et écrire. Bien plus, je vo drais que les sociétés d'agriculture pussent offrir des

/prix à ceux qui tiendraient les meilleurs registres

/de leurs travaux agricoles.

"•' C'est généralement le soir, après ma journée faite, que je fais mes entrées dans mon journal. Je me demande : qu'ai-je fait aujourd'hui ? Et je con-

. signe ma réponse avec la plus grande précision possible. Je me rends compte à moi-même de l'emploi de ma journée. C'est en quelque sorte un examen de conscience.

" Voilà, en peu de mots, monsieur, tous les secrets de ma réussite. Et tout cela n'empêche pas la franche gaité de venir de temps à autre s'asseoir à notre foyer. Il nous arrive assez souvent de passer des soirées entières à riie cl badiner comme dans nos jours de jeunesse ; mon ami le curé de Rivardville en pleure de plaisir. Mais je serais ingrat envers la Providence, si je ne reconnaissais hautement ses bienfaits. La voix qui m'avait dit dès mon entrée dans la forêt : aide-loi, le ciel t'aidera — ne m'a pas trompé. Si ma propriété primitivement acquise au prix de vingt-cinq louis, en vaut à l'heure qu'il est, .de quatre à cinq mille, j'en dois remercier avant tout Celui qui a voulu qu'elle devînt en grande partie le site d'un village, que des moulins, des fabriques de diverses sortes fussent érigés sur la rivière qui la traverse, et enfin qu'une immense voie ferrée, passant dans sou voisinage, vînt inopinément en doubler la valeur.

" Maintenant, ajoula-t-il en se levant, puisque vous prenez tant d'intérêt à notre prospérité locale, et que vous n'avez rien de mieux à faire, je vous invi-

terai à faire un tour de voiture en dehors du village."

J'acceptai volontiers. Mais avant de rendre compte de mes impressions de voyage, je dois me hâter de réparer une omission importante faite par Jean Rivard dans l'énumération des secrets de sa prospérité.

On voit par la conversation qui précède que lesi progrès étonnants de notre héros étaient dûs eui grande partie à son intelligence et à son activité, à la bonne organisation de toute sa ferme, à l'excel-f leiiie direction donnée aux travaux, à l'ordre quit présidait à ses opérations agricoles, enfin au bon emploi de son temps, à la judicieuse distribution de\ chaque heure de la journée.

Mais il est une autre cause de prospérité que Jean Rivard eût pu compter au nombre de ses plus importants secrets, et dont ïrn^aiTïëh'dit par dêlicaFéssse sans doute.

Ce secret important, c'était Louise, c'était la femme deTean Rivard. "

Disons d'abord que Louise contribua pour beaucoup à entretenir le courage et à faire le bonheur de son mnri par les soins affectueux qu'elle lui prodigua.

— Elle l'aimait, comme sait aimer la femme canadienne, de cet amour désintéressé, inquiet, dévoué, qui ne finit qu'avec la vie.

Remplie de bienveillance pour les domestiques, Louise les traitait avec bonté, les soignait dans leurs maladies, et ne manquait jamais de s'attirer leur respect et leur affection. Quoique économe, elle était charitable ; et jamais un bon pnuvre ne frappait à sa porte sans être se<)Ouru.

Fidèle observatrice de ses devoirs religieux, elle les faisait pratiquer à tous ceux qui dépendaient d'elle. Quelle lieureuse influence une femrqe. aimable et vertueuse peut exercer sur les dispositions des personnes qui l'entourent 1 Un moj ^d'elle, un sourire, ;^eut faire quelquefois sur des coBiii's^ji durcis plus que ne fiiraiont les exhortations des plus éloquents prédicateurs.

Mais à toutes ces heureuses qualités du cœur et de l'esprit, Loui&e joignait encore celles qui constituent la maîtresse de maison, la femme de ménage ; et on peut dire qu'elle contribua pour une large part, par ses talents et son industrie, au succès des. travaux de Jean Rivard.

L^ C'est elle qui dirigeait l'intérieur de l'habitation et tout ce qui se rapportait à la nourriture, au linge, à l'timeublemont. Elle veillait avec un soin minutieux à l'oi'dre et à la propreté de la maison.

Aidée d'une servante qui était cbargée de la besogne la plus pénible, qui trayait les vaches, faisait Je beurre et le fromage, cuisait le pain, fabriquait l'étoffe, lavait le linge et les planchers, elle s'acquittait de sa lûclie avec une diligence et une régularité parfaites. Chaque chose se faisait à son heure, ot avec un ordre admirable.

^^ Il fallait voir cette petite femme proprette, active, industrieuse, aller et venir, donner des ordres, remettre un meuble à sa place, sans cesse occupée, toujours de bonne humeur.

Si on avait quelque chose à lui reprocher, c'était peut être un excès de propreté. Les planchers étaient toujours si jaunes qu'on n'osait les toucher du pied. Les petit rideaux qui bordaient les fenêtres étaient

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si blancs que les hommes n'osaient fumer dans la maison de peur de les lernir. Cette propreté s'étendait même jusqu'au dehors; elle ne pouvait souffrir qu'une paille traînât devant la porte. Son mari la plaisantait quelquefois à ce sujet, mais inutilement. La propreté était devenue chez elle une seconde nature.

Inutile de dire que cette propreté se faisait, remarquer d'abord sur sa personne. Quoique ses vêtements fussent en grande partie de manufacture domestique, et du genre le plus simple, cependant il y avait tant de goût dans son ajustement que les plus difficiles en fait de toilette n'y pouvaient trouver à redire.

Jean Rivard trouvait toujours sa Louise aussi charmante que le jour de ses noces. Il n'eût jamais sçLuffert qu'elle s'assujettit aux rudes et pénibles travaux des champs. S'il arrivait quelquefoTs à celleci d'aller dans les belles journées d'été prendre part à la fenaison, c'était autant par amusement que j)Our donner une aide passagère. —-"—-——"

C'était une grande fêle pour les travailleurs que la présence de madame Rivard au milieu d'eux.

Mais il y avait deux autres occupations extérieures qu'elle affectionnait particulièrement : c'était le soin de la basse-cour et celui du jardin. Quant à celte dernière occupation, à part le bêchage et la préparation du sol qui se faisaient à bras d'hommes, tout le reste était à sa charge. Dans la belle saison de l'été, ou pouvait la voir, presque chaque jour, coiffée de son large chapeau de paille, passer une heure ou deux au milieu de ses carrés de légumes, les arrosant, extirpant les herbes nuisibles,

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entretenant les rosiers et les fleurs des plate-bandes, sarclant ou nettoyant les allées.

La table de Jean Rivard était, d'un bout de l'année à l'autre, chargée des légumes récoltés par Louise, et ce qu'elle en vendait formait encore un iteni important de son livre de recettes.

Si on ajoute à tout cela les soins incessants que Louise donnait à ses enfants, dont le nombre s'accroissait tous les deux ans, le temps qu'elle employait à la confe ction do leur linge et de leurs petits vêtements, ainsi qu'à l'entretien du linge de ménage ; si on se rappelle que c'est elle qui façonnait de ses mains tous ces articles de toilette, on avouera que sa part dans l'exploitation de Jean Rivard n'était pas çans importan(;e, et qu'elle pouvait se féliciter (ce qui d'ailleurs devrait être l'ambition de toute femme), d'être, dans sa sphère, aussi utile, aussi accomplie 'que son maii l'était dans la sienne.

UNE Paroisse comme on en voit peu.

^.; Je dirai en quelques pages les impressions qui me j sont restées de ma rapide mais intéressante excursion ^^à travers la campagne de Rivardville.

—Toute la paroisse me sembla un immense jardin. Le chemin, du Roi, entretenu commi utie roule macadamisée, était presque d'un bout à l'autre bordé d'arbres majestueux projetant leurs rameaux jusque sur la tête des voyageurs. Point de poussière, point de soleil brûlant; mais une douce fraîcheur se répandait partout dans l'atmosphère que nous traversions.

C'était à TcLDoque où la végclalioii est dans toute sa force et toute sa beauté. Un épais gazon couvrait le sol ; dans les champs ensemencés, les tiges des grains formaient un riche tapis de verdure ; dans les prairies, le foin s'élevait à plusieurs pieds de hauteur; dans les jardins et partout autour des maisons les arbres étaient en fleur ou revê'.us de feuillage, toute la nature semblait travailler au bien-être et au plaisir de l'homme.

La plus grande propreté se faisait remarquer dans le voisinage de la route et des habitations. On n'y voyait point de ces clôtures délabrées, de ces bâtiments en ruine, de ces monceaux d'ordures qui trop souvent attristent l'œil ou offusquent l'odorat du voyageur. Des tronpeaux d'animaux des plus belles races connues, paissaient dans les gras pâturages* De distance en distance, à demie cachée par les arbres, apparaissait une jolie maison en brique ou en bois peint. C'est à peine si dans tout le cours de notre trajet, nos yeux s'arrêtèrent sur trois ou quatre chaumières de pauvre apparence. Cet air de prospérité me frappa tellement que je ne pus m'empôcher d'exprimer tout haut ma surprise et mon enthousiasme.

" Cette prospérité, me répondit mon compagnoiï) ' n'est pas seulement apparente ; si vous pouviez pénéÀ Irer, comme je le fais souvent, dans l'intérieur de ces! ^ demeures, vous verriez dans l'atlilule et les paroles] de presque tous les habitants, l'expression du contenj tement et du bonheur. Vous n'y verriez pas de faslej inutile, mais une pi;oj)reté ex(jjinse, et môme une certaine élégance et tout le^onfort désirable. — A quoi attribuez-vous donc cette pro>perné ?

— Rappelez-vous tous les secrets dont je vous ai parlé. Ce qui a fait mon succès, fait aussi celui d'un grand nombre d'autres. L'exemple est contagieux, voyez-vous; le voisin imite Ton voisin, et c'est àirisT~que s'introduisent les bonnes habitudes et les réformes utiles. La plupart des cultivateurs dont vous admirez la richesse sont entrés dans la forêt, il y a douze et quinze ans, n'ayant pour toute fortune que leur courage et leur santé. Le travail et l'industi'ie les ont faits ce qu'ils sont. Quant au bon goût déployé dans rornementalion des résidences, et aux connaissances agricoles qu'indique l'aspect général des champs ensemencés, l'exemple et les paroles de mon ami le curé de Ri vard ville, le zèle et les leçons de notre professeur, ont contribué beaucoup à les répandre. Moi même je ne suis peut-être pas étranger à ce progrès.

" Rien n'est propre à faire aimer la campagne comme cette apparence^de bien-être, d'élégance et de luxe champêtre.

" La dimension, la situation, la propreté des

aisons sont aussi pour beaucoup dans la santé

/physique et morale des habitants. Les chambres

[u'habite la famille, et en particulier les chambres

coucher sontjgé né raie ment spacieuses et bien aérées, [ous attachons une grande importance ,à cela. A [combien de maladies, de misère, de vices, ne donnent )as lieu les habitations basses, humides, malsaines *de vos grandes villes ?"

Ça et là nous apercevions des groupes d'enfants jouant et gambadant sur la pelouse. Quelle différence, me disais-je entre cette vie des champs et celle de la ville, pour ce qui regarde le développement

\ physique et intellectuel des enfants ! Dans nos î grandes cités, l'enfant est presque toute l'année I resserré entre qnatre murs. Dans la belle saison, il respire l'air vicié et la poussière des rues. Combien il envierait, s'il le savait, le bonheur des enfants de la campagne qui dans tous leurs ébats à travers champs n'aspirent que le parfum des fleurs ou l'odeur des prairies?

De temps en temps nous eutondions la voix gracieuse de quelque jeune fille qui, tout en cousant, filant, ou tricotant, mariait son chant au chant des oiseaux. Vers le soir, mes oreilles furent agréablement frappées par des sons de musique que je pris pour ceux de la flûte et du violon.

" Mais, disje à mon hôte, vous ne vous conteniez pas d'être artistes agricoles ; je vois que vous avez dans votre paroisse des artistes dans tous les genres? " Non, répondit-il, mais nous avons depuis longtemps du chant et de la musique. L'enseignement du chant fait partie du programme de nos écoles de filles et de garçons; et quant à la musique, mon ami le curé a formé, pour nos grandes solennités reli- : gieuses, un corps d'amateurs dont le nombre s'aug- ■ mente de jour en jour.

• y " Dans la plupart de nos familles, la musique /vocale et instrumentale forme un des plus agréables \ délassements. Elle repose le corps et l'esprit des \ fatigues du travail.

" De fait, ajouta Jean Rivard, notre ambition serait de transporter à la campagne tout ce qu'il y a de bon dans la vie de votre monde citadin, en nous gardant avec soin de tout ce qu'on y trouve do mensonger, d'exagéréj d'immoral. Rien de plus facile

que de formel" les jeunes personnes aux manières polies, au bon Ion, aux grâces de ce que vous appelez la bonne société. Tout cela n'a rien d'incompatible avec la modestie, la simplicité et les autres vertus. L'économie dans la toilette n'en exclut pas le bon goût. Personne n'est plus que moi eniiemi du faste et de l'ostentation, mais i'extième ru&tiiiÙiÊ.ÏSJL.^^" plaît ég.ilehient. C'est ma conviction que rien ne contribuera plus à retenir au sein de nos campagnes les centaines de jeunes gens qui clierclient à s'en écliapper aujourd'hui que cet aspect d'aisance, ces dehors attrayants, qui ont au moins l'effet d'égayer les regards et de faire croire au bonheur. C'est une idée qui pcutètrc sujette à controverse, mais que je donne pour ce qu'elle vaut.

— Mais ne connaissez-vous pas quelque autre moyen également efficace d'arrêter l'émigration des campagnes ?

— Oui, j'en connais plusieurs, mais je ne m'arrêterai qu'à un seul qui me paraît moins connu que es aulrcs : je veux parler dp l'établissement de manu- '/factures.

^ " Depuis plusieurs années, nous avons formé à *^Rivardville une association dans ce but. Bon nom- ^ bre des habitants de la paroisse en font partie. S L'association a déjà l)âti six moulins, dont deux à scie, deux à farine, un à carder et l'autre à moudre de l'avoine; elle a aussi une fabrique d'huile de graine de lin, et une de meubles ; elle aura prochainement une fabiique d'étoffes. Le risque a été de peu de chose pour chacun de nous et les résultats pour la paroisse ont été immenses. J'aurais dû mentionner cela parmi les secrets de notre pros-

petite; car toutes les indiislnes se soutiennent l'une par l'autre. Les ouvriers de nos fabriques, appartiennent principalement à la classe agricole ; ils donnent à l'association le temps qu'ils ne peuvent employer avantageusement sur leurs terres. Ainsi, en hiver comme en été, les habitants de Rivardville font un utile emploi de leur temps. Nul n'est oisif et personne ne songe à quitter la paroisse.

" Gela ne nuit en rien à l'existence de cetti foule de petites industries, filles d u travail et de l'intelligence, qui s'exercent an sein des familles et y sont une source d'aisance."

Jean Rivard continua à m'entrelenir longtemps de tous les détails de l'association, de son organisation, des difficultés qu'elle avait rencontrées, des profits qu'elle rapportait, etc.

" Le principal but de notre association, me dit-il, a été de procurer du travail à ceux qui n'en ont pas ; car il existe malheureusement dans toute localité tant soit peu populeuse, un certain nombre d'individus dépourvus desconnaissances,de l'expérience oui de l'énergie nécessaires pour s'en procurer par eux mêmes ; et il arrive quelquefois que ces individus^ rebutés, découragés, se livrent au vol ou à la fainéanj lise, et finissent par être des êtres nuisibles dans lé monde. Il est vrai que le zèle privé, l'esprit philan thropique et charitable des citoyens éclairés, s'ils sont bien pénétrés de ces vérités, peuvent faire plus, comparativement parlant, que ne font les efforts combinés des associations ; mais il faut à ce zèle privé, à cet esprit philanthropique, un stimulant qui le tienne constamment en éveil ; et l'association est un de ces stimulants,

" Quoi(iue les opérations de la nôtre aient été assez restreintesjnsqn'anjourd'hui,— car nous avons voulu <Tgir avec la plus grande prudence, — cependant les les bases en sont très larges, et j'espère qu'avant peu nous en obtiendrons des résultats surprenants.

"■ Elle s'occupe en général de l'étude des ressources du pays et des moyens de les exploiter; elle constate les produits de consommation locale, môme ceux d'importation qui pourraient être fabriqués ici aussi économiquement que dans les au très localités; elle favorise l'exportation des produits qn.i peuvent se vendre avec avantage sur les marchés étrangers ; elle s'efforce de rendre les communications et les débouchés plus faciles, et d'en augmenter le nombre, elle encourage l'agriculture, sans laquelle toutes les au'res industries languissent ; enfin elle favoi'ise la diffusion des connaissances usuelles, et l'instruction populaire qui sert d'engin à tout le reste. *' On ne sait pas tout ce qu'on pourrait accomplir u moyen d'associations de ce genre.

-Des personnes éclairées et bien intentionnées,

fis-je remarquer, regardent pourtant d'un mauvais

œil l'établissement de manufactures dans le pays.

P^ — Oui, répondit-il, et la question est aussi contro-

/ versée parmi nous. Nous ne nous cachons pas les

! inconvénients que présente l'industrie manufactu-

irière exercée sur une grande échelle, comme dans

Iles vieux pays de l'Europe, où le bonheur et la vie

'^piôme des pauvres ouvriers sont à la merci des fabri-

îîanls, où les jeunes enfants s'étiolent, où les jeunes

1 iilles se dépravent, ou des êtres humains devenus

L'machines passent leur vie dans l'ignorance et l'abru-

I tissement I3 plus complet. Mais ne pouvons-nous

nous prémunir contre ces dangers ? D'ailleurs l'éta^ \ blissement de fabriques au milieu de nos campagnesc — et c'est là qu'elles devraient être — seraient loin, jl \ me semble, de présenter les inconvénients qu'on ) redoute avec tant de raison.

" Le Canada peut être à la fois pays agricole €t pays manufacturier.

'' Une chose est au moins certaine, c'est que l'étaV U blissement de manufactures contribuera puissam-i ment à arrêter l'émigration et l'expatriation de notrej belle jeunesse, et à rappeler au milieu de nous ces' milliers de travailleurs canadiens dispersés an.jour-; d'hui dans toutes les villes manufacturières derU-\ nion américaine." |

Tout en parlant ainsi, nous avions fait le tour de la paroisse, et nous entrions dans le village p'ar l'extrémité opposée à celle d'où nous étions partis. Jj^

Jean Rivard m'apprit que, outre les moulins, fa- } ^ briques, fonderie, etc., appartenant à l'association j ^ industrielle de Rivardville, on comptait encore dans le village une fabrique d'horloges, une fabrique de cribles et de moulins à battre, cinq forges, une tannerie, six boutiques de charpentier, une de ferblantier, deux charrons, un tailleur, un sellier, un potier, quatre cordonniers, etc. On y comptait aussi deux médecins et deux notaires. Il y avait un grand marché fréquenté non-seulement par les habitants de la paroisse, mais par ceux des paroisses voisines. Les rues étaient spacieuses et bordées de chaque côlé d'un large trottoir en bois, (a)

(a) Si quelqu'un élait porté à trouver exagéré le progrès de Rivardville depuis sa fondation, nous lui dirions que le village

En passant en face de lycée, nous nous airêtûmes un instant pour admirer les proportions de l'édifice et la propreté des terrains environnants.

" Je vous proposerais bien d'entrer, me dit mon hôte, si nous n'avions pas à nous arrêter ailleurs : vous verriez ce que c'est qu'une école bien tenue. Je vous ferais voir aussi notre bibliothèaiie.jaroissiale qui occupe une des chambres du second étage. Nous avons un excellent choix de livres. A part ces petites historiettes d'une morale si pure, qui développent chez les jeunes gens le goût de la lecture en même temps qu'ils éveillent en eux les plus beaux sentiments de la nature, vous verriez des traités sur presque toutes les branches des connaissances humaines ; nous avons, comme de raison, donné la préférence aux ouvrages écrits d'un style simple et à la portée de toutes les intelligences. Des traités élémentaires d'agriculture, des manuels des arts et métiers forment une des plus intéressantes parties de noti-e collection. Les livres qui nous font connaître l'histoire et les ressources de notre pays ne nous manquent pas non plus. Chaque année nous achetons quelques nouveaux ouvrages, et le nombre des lecteurs augmente à proportion.

'■'■ Le professeur du lycée remplit les fonctions de bibliothécaire. C'est le dimanche, après vêpres, qu'il distribue les volumes à ceux qui veulent en emporter. Vous ne sauriez croire tout le bien que l'ont ces

di3 L'Iiiduslrie, comté de Monlcalm, après vingt ans d'existence, possédait tous les établissements dont nous venons de -parler, sans compter un collège en pierre ù deux étages, deux écoles, duux hôtelleries etc. La construction du chemin de fer de L'Industrie vint couronner ce progrès en 1847,

petits livres répandus ainsi sur tous les points de la paroisse. Noire professeur continue, en outre, chaque dimanche, son cours de notions utiles et de connaissances générales ; il est maintenant fort instruit, et ses leçons deviennent de plus en plus intéressantes. Il est tellement populaire, que la paroisse vient d'élever le chiffre de son traitement, sans la moindre sollicitation de sa part.

—C'est un fait honorable et pour la paroisse et pour le professeur. Mais, ajoutai je, à part voire bibliothèque paroissiale, vous avez aussi, je suppose, un cabinet de lecture ?

— Non ; mais un grand nombre d'entre nous souscrivent aux gaze t'es. Nous recevons les prini;ip<aux journaux de la province ; nous enxeçevons,pl.uslejaiSi.^ afin de connaître autant que possi bU3j.a^Yé£iié#. Les voisîiis'ecKângent souvent entre eux, qu'ils soient ministériels ou oppositionnistes ; car en général l'esprit de garti, en dehors des temps d'élection, est beaucoup moins vivace, moins exclusif à la campagne qu'à la ville, et nous lisons volontiers toutes les gazelles, pourvu qu'elles contiennent quelque chose d'instructif. Vous n'ignorez pas, — c'est un fait bien connu— que nulle part les gazelles ne sontaussibien lues qu'à la campagne. 11 n'est pas rare de rencontrer parmi nous de ces liseurs avides qui ne s'arrêtent qu'au bas de la quatrième page de chaque numéro, sans même faire grâce aux annonces des

cation^ à l'industrie, et même des recueils puxêine.nL\ aV

n Itérai res.''']L^6ïïsconsT3erwnî?'q^

disséminées par ces divers recueils, les idées qu'ils

répandent, les senlimenls qu'ils produisent, les aliments qu'ils fournissent à l'esprit, sont une ample compensation de la somme minime exigée annuellement de chaque individu. Le goût de la lecture s'est accru graduellement ; je pourrais vous citer des hommes, autrefois d'une parcimonie étrange à l'égard des choses de l'intelligence, des hommes qui n'auraient jamais lu un livre s'ils n'eussent trouvé à l'emprunter pour l'occasion, qui aujourd'hui dépensent libéralement plusieurs louis par année en achat de livi'os ou en souscriptions à des recueils périodiques. Les uns se privent de tabac, d'aulres d'un article de toilette pour pouvoir souscrire à un journal ou acheter quelque livre nouveau.

" Depuis longtemps les entretieus sur la politique, sur le mérite des hommes publics ou les mesures d'utilité générale, sur les nouvelles européennes ou américaines, sur les découvertes récentes en agriculture ou en industrie, ont remplacé parmi nous les conversations futiles sur les chevaux, les médisances et les cancans de voisinage.

—Est-ce que vos discussions politiques sont généralement conduites avec sang froid et dignité ? Ne dégénèrent-ils pas quelquefois en querelles ridicules, comme cela se voit assez souvent ?

— Pour dire le vrai, notre petite société politique se ressent un peu de l'esprit des journaux qui comiposent sa nourriture intellectuelle. Celui qui fait sa lecture ordinaire de ces gazettes où la passion, l'injure, l'intolérance, les personnalités grossières tiennent lieu de bon sens, se distinguent généralement par un esprit hâbleur et des idées outrées. Celui au contraire qui reçoit un journal rédigé avec modéra-

ECONOMISTE. 209

lion est presque invariablement poli, délicat, réservé . dans son langage. L'esprit et le ton qui président à la rédaction d'un journal exercent une influence étonnante sur l'éducation du peuple et la moralité publique. Tel journal, telabonné. On pourra i tj^.au moyen des journaux^ renonyplt^r nn pau il'nnnéep^ la face d'un pajsy" 1 Je pus voir de mes yeux, durant cette courte pro' * menade, de quelle estime Jean Rivard était entouré. Tous ceux que nous rencontrions le saluaient respectueusement en ôlant leurs cbapeaux. Quelquesuns rarrêlèrent en passant pour lui demander quelque conseil. A la manière dont ils lui parlaient, je voyais qu'ils le considéraient tous comme leur meilleur ami. '^ Nous sommes rendus, me dit-il, à

U'un des points les plus intéressants de notre itinéraire ; nous voici au presbxtère^t nous allons entrer un instant faire visite à notre ami monsieur le curé."

VISITE A MONSIEUR LE CUHÉ — DîSSEnTATIONS ÉCONO' RIIQDES.

M. Doucet était à la sacristie, occupé à faire un baptême. En l'attendant, Jean Rivard m'emmena faire un tour dans le jardin de son ami. Ce jardin s'étendait en arrière à l'ouest du presbytère, lequel semblait être ainsi au milieu des fleurs et des fruits. Le presbytère était une modeste maison en bois, à un seul étage, avec mansardes, mais assez spacieuse, et divisée commodément.

Un large perron s'étendait sur le devant, abrité du

soleil et de la pluie par un prolongement de la toiture. iJn petit parterre et des plantes grimpantes égayaient les abords de la maison.

Au bout d'un quart d'heure, monsieur le curé arriva, et nous accueillit avec la plus affectueuse cordialité. 11 nous ût d'abord entrer dans une chambre modestement mais proprement meublée, qui lui servait de salon, puis bientôt nous passâmes dans une chambre plus petite qui lui servait de bibliothèque et de salie ordinaire de réunion. Je trouvai M. Doucet tel que me l'avait dépeint Jean Rivard, bon, poli, simple, aimable, sans prétention, ne paraissant se douter ni de ses vertus, ni du bien qu'il accomplissait autour de lui. Nous fCimes de suite sur le pied de la plus parfaite intimité. On eût dit que nous nous connaissions depuis vingt ans.

Nous parlâmes longtemps de Rivardville, de sa naissance, de ses progrès, de sa prospéiité. J'exprimai à monsieur le curé, combien j'étais enchanté de mon excursion. Ce qui me surprend, ajoutai-je, c'est que les cantons de l'Est n'attirent pas encore plus qu'ils ne font rattenlion de nos compatriotes. Ils offi-ent, il faut Tavouer, des avantages de toutes sortes. liC sol y est fertile ; des voies faciles de communication les sillonnent en tous sens. Vous avez les plus beaux pouvoirs hydrauliques qu'il soit possible de désirer : puis voilà maintenant que des mines de diverses sortes s'exploitent en plusieurs endroits, ce qui ne peut manquer d'accroître encore l'industrie, l'activité et la richesse de ces belles et fertiles régions.

"Vous oubliez de mentionner, reprit le curé, un avantage que je considère, moi, comme supérieur à

tous les autres, ^est la salubrité du clmmr^L'air de nos cantons est constamment pur" et sain, grâce aux forêts qui couvrent encore une partie du territoire, et à l'absence de grands marécages. Aussi la vie dure-t-elle longtemps, et les vieillards de cent ans ne sont pas rares parmi nous. Les beautés naturelles de nos cantons sont égales sinon supérieures à celles de la Suisse ; nous avons une étonnante variété de lacs et de montagnes

" Cet air. pur de nos montagnes, «ijouta Jean Rivard, et la salubrité générale de notre climat expliquent peut-être un fait qui semble d'abord assez étrange, mais qui n'en existe pas moins : c'est que la race canadienne transplantée ici s'améliore graduellement ; les hommes y deviennent plus hauts, plus forts, et les femmes s'y embellissent. Cette idée fait rire monsieur le curé, mais je voudrais que nous puissions vivre tous deux l'espace de deux ou trois générations, je serais certain de le convaincre.

— Vous oubliez une chose, dit le curé.

— C'est possible.

—La pêche et la chasse.

— C'est viai ; mais je pouvais convenablement laisser cela à monsieur le curé qui, je crois, pêche beaucoup plus que moi. 11 vous aurait dit que si nous voulons un poisson pour le vendredi, nous n'avons que le soin d'aller jeter une ligne sur le bord de la rivière, ou au milieu d'un des nombreux petits lacs du voisinage ; et que si nous avons fantaisie d'une tourtre ou d'une perdrix, nous n'avons qu'à nous acheminer, le fusil sur l'épaule, vers la lisière de la forêt."

Au bout d'une heure, ie me levai pour partir, mais

^212 JEAN RlVARû

monsieur le curé me fit rasseoir, et nous fit consentir de la manière la plus aimable, à prendre le thé avec lui.

Pendant le souper, la conversation prit une tournure tout-à-fait sérieuse et roula principalement sur ces mille et une (piestions si importantes, si intéres-

^ santés, qui se rattachent aux destinées de la patrie — sur les divers moyens d'accroître le bien-être du peuple, et de le rendre meilleur et plus heureux. Je pus me convaincre aussitôt que ces sujets si graves avaient été déjà plus d'une fois l'objet des délibérations des deux amis. Je ne tardai pas non plus à m'apercevoir que les opinions de monsieur le curé sur la plupart de ces grandes questions coïncidaient parfaitement avec celles de Jean Rivard.

De là à la politique proprement dite il n'y avait qu'un pas, et je tentai, à diverses reprises, d'amener monsieur le curé sur ce terrain glissant : mais ce fut sans succès. Les questions de personnes ou de

\ parti qui semblent seules avoir l'effet de passionner certaines gens le trouvaient complètement indiffé-

les intérêts fondamentaux du pays, l'éducation. Ta-

rent. Tout ce qu'il déplorait c'était^éLcou^able in sorxiance de nos législateurs pour ce qu'il appelait

\5^ gricullure et l'industrie. " On parle sans cesse de réformes politiques, disait-il, saus songer à poser les bases premières de ces réformes. On oublie qu'en rniistniisant ut} édificH, ce n'est pas par le faîte qu'il le faut commencer."

Sur ce que je faisais observer à monsieur le curé que l'état de l'agriculture dans la paroisse de Rivardville m'avait paru ne rien laisser à désirer :

" C'est vrai, répondit-il, mais vous ne sauriez croire

tout ce qu'il nous a fallu d'efForts pour opérer les progrès que vous avez remarqués. Mou ami le maire de Rivaidville, dit-il en regardant Jean Rivard, peut vous en dire quelque chose. Il vous suffirait d'ailleurs de visiter les paroisses voisines pour vous convaincre que ce progrès est loin d'être le mémo partout.

— Mais quel serait donc, suivant vous, le meilleur ,) moyen de perfectionner l'agriculture ? f"*

— Je ne crois pas qu'on parvienne jamais à lui/Vo^ A donner uue impulsion puissante sans l'établissement l \« de fermes-modèles. Toute localité importante de-l*''^*''^ vrait avoir sa ferme-modèle, placée dans le voisinage f de l'église, accessible, en tout temps et à tout le/ monde, ayant à sa tête une personne en état de four-/ nir tous les renseignements demandés. ^

— Mais l'établissement d'un si grand nombre de fermes-modèles serait une charge énorme sur le budget de la province. ^ .

— Oui, c'est là, je le sais, le grand obstacle, l'obS^ tacle insurmontable. Il est vrai qu'on ne recule pas devant celte grave difficulté, lorsqu'il s'agit de chemins de fer, de vaisseaux transatlantiques, d'édifices gigantesques pour les bureaux du gouvei'nenient, et de mille autres choses d'une importance secondai^j — on approprie alors, sans y regarder de près, des centaines, des milliers, des millions de piastres sous prétexte d'utilité publique ;— on ne s'effraye ni du gaspillage, ni des spéculations individuelles qui pourront résulter de ces énormes dépenses ; mais lorsqu'il s'agit de l'agriculture, celle mamelle de l'Etal, comme l'appelait un grand ministre, cette première des industries, comme disait Napoléon, la

base, la source première de la richesse d'un pays, ou tremble de se montrer généreux. Comment ne comprend-on pas que dans un jeune pays comme le nôtre, l'agriculture devrait être le principal objet de l'attention du législateur ? En supposant même pour un instant que le gouvernement se laissât aller à ce qui pourrait sembler une extravagance dans l'encouragement donné à l'agriculture et aux industries qui s'y rattachent, qu'en résulterait-il ? Aurionsnous à craindre une banqueroute ? Oh ! non, au contraire, une prospérité inouïe se révélerait tout-àcoup. Des centaines de jeunes gens qui végètent dans les professions, ou qui attendent leur vie du commerce, des industries des villes, des emplois publics, abandonneraient leurs projets pour se jeter avec courage dans cette carrière honorable. Et soyez sûr d'une chose idu moment que la classe instruite sera attikrée vers l'agriculture, la face du pays sera changée.

— Je partage l'opinion de monsieur le curé, dit Jean Rivard ; je désirerais de tou t mon cœur voir notre gouvernement commettre quelque énorme extravagance pour l'encouragement de l'agriculture. C'est la seule que je serais volontiers disposé à lui pardonner.

" Je sais ce qui vous fait sourire, ajouta monsieur le curé : nos plans vous semblent chimériques. Vous vous représentez un gouvernement possesseur de deux ou trois cents fermes-modèles, et vous vous dites : quel embarras ! quelle dépense ! et comment un ministre, fut-il l'homme le plus ax:lif et le plus habile, pourrait-il suffire à administrer tout cela ?

" J'admets que ce serait une œuvre colossale, et qu'elle exigerait des efforts extraordinaires- Mais

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les résultats répondraient à la grandeur du sacrifice. D'ailleurs les dépenses encourues pour cet objet ne devraient pas effrayer nos financiers puisqu'elles seraient ce qu'on appelle des dépenses reproductives,.' et qu'elles ne pourraient que contribuer à l'accroissement de la richesse générale. En outre, si l'on ^ veut que nos immenses voies de transport et de com-f, munication remplissent le but pour lequel elles ont été établies, ne faut-il pas encourager la production par tous les moyens possibles ?

" Oui, encourager la production, surtout la production d u solt^non pax.des .denii-mesu res, mais par des mesures larges^ généreuses, puissantes, voilà ce qiii stimulera le conmierce et riiidusliie, et fera du Canada un pays véritablement prospère." . """

Il y avait dans le regard, l'accent, la voix de monsieur le curé un air de sincérité, de force et de conviction qui me frappa singulièrement et que je me rappelle encore.

" Mais ne pensez-vous pas, fis-je remarquer, que notre peuple se repose un peu trop sur le gouverne- J-j ment pour le soin de ses intérêts matériels ? ^f"

" Oui, j'admets, répondit-il, qu'un de nos défauts,L^ v^«î défaut que nous tenons peut-être de nos ancêtresJ -'y* c'est de ne pas nous reposer assez sur nous-mêmes ^; mais qu'on réjande rinst^rgflUQn, P^^"^,!. j^.g^ P^??^^ -i qu'oiuiéveloppe Iljjitelli^ence de toutes les__cla^ei,^ de la popujalion, et soyez sûr qu'elles^marcheronn \i\ menToFseules, sans secours étranger. "^ -Vs^f

" Oh ! l'éducation ! l'éducation 1 Voilà encore un ^ '^ de ces mots magiques, un de ces mots qui renfer-^ / ment tout un monde d'idées; mais ce qui frappe, / (rV^ /^e qui semble incompréhensible, c'est l'indifférence y

e presque tous les hommesjpôUtiijues pour cette cause sublime, poîïr-cette grande réforme, la base de toutes les autres. Gomment ne comprend-on pas que pour constituer un peuple fort et vigoureux, ayant toutes les conditions d'une puissante vitalité, il faut avant tout procurer à chaque individu le développement complet de ses facultés naturelles, et en particulier de son intelligence, cette intelligence qui gouverne le monde ? Gomment ne comprendn pas que les hommes éclairés dans tous les états e la vie, agriculteurs, négociants, industriels, admiistrateurs, sont ce qui constitue la force, la richesse 'et la gloire d'un pays ?

"lisse trompent étrangement ceux qui croient que le prêtre voit avec indifférence les progrès matériels et les améliorations de la vie physique. Si^ nous ne désirons pas voir la richesse sociale accu-| \ mulée entre les mains d'un petit nombre d'individus | I privilégiés, nous n'en faisons pas moins des vœux j pour que Taisance soit aussi étendue, aussi générale/ j que possible, et pour que toutes nos ressources soient exploitées dans l'intérêt de la fortune publiques Nous comprenons tout ce que la richesse bien admi-

Inistrée, bien appliquée porte avec elle de force morale. En môme temps que nous recommandons le bon emploi des biens que Dieu prodigue à certains de ses enfants, nous nous élevons avec force contre I l'oisiveté, cette mère de tons les vices et la grande 1 cause de la misère. Personne n'admire plus volontiers que nous les merveilles du travail et de l'industrie.

— Vous avez tont-à -l'heure prononcé lemot d'émi- <i^gration : est-ce que la population de Rivardville se \ compose exclusivement de Canadiens-Français ?

—Non ; nous avons aussi plusieurs familles irlan- ') daises. Toutes se distinguent par des habitudes ' industrieuses et par leur attachement inébranlable au culte -Cathqlique. Jusqu'à présent l'accord le plus parfait n'a cessé de régner entre elles et le reste des habitants. Il est vrai que je ne manque pas de leur répéter souvent la maxime de l'apôlre, " aimez-vous les uns les autres." Car j'ai toujours considéré qu'undes plus beaux devoirs du prêtre c'est de s'efforcer de faire disparaître ces haines de race., ces préjugés nationaux, ces animosilés sans fondement qui fonT talTt~3e'mal parmi les chrétiens ; c'est de travailler à f adre de toutes ses ouailles une seule et même fa.mille unie par les liens de l'amour et de IcX.charité» Quand je vois arriver parmi nous de pauvres émt^ grés, venant demander à une terre étrangère le pain et le bonheur en échange de leur travail, je me sens pénétré de compassion, et je m'empresse de leur tendre une main sympathique : soyez les bienvenus, leur dis-je, il y a place pour nous tous sous le soleil ; venez, vous trouverez en nous des amis et des frères. En peu d'années ces familles laborieuses se font une existence aisée. Plusieurs mariages contractés avec leurs voisins d'origine française contribuent encore à cimenter l'union et la bonne harmonie qui n'a cessé d'exister entre les deux nationalités.

" Il y a quelque chose de bon à prendre dans lesl mœurs et les usages de chaque peuple ; et notre contact avec des populations d'origine et de contrées différentes peut, sans porter atteinte à notre caractère national, introduire dans nos habitudes certaines modifications qui ne seront pas sans influence sur notre avenir, et en particulier sur notre avenir matériel."

fus heureux d'apprendre dans le cours de notre tretien que le système municipal fonctionnait à merveille dans la paroisse de Rivardville.

" Notre gouvernement municipal, dit monsieur le curé, s'il est bien compris et bien administré, peut, tout en développant et exerçant le bon sens politique et l'esprit de gouvernement chez notre population, devenir la sauvegarde de ce que nous avons de plus /cher. Chaque paroisse peut former une petite répu- Sblique où non-seulement les ressources naturelles et ^matérielles, mais aussi les ressources morales du 'pays seront exploitées dans l'intérêt de notre future existence comme peuple. La paroisse sera notre château-fort. Quand même toute autre ressource nous ferait défaut, il me semble que nous trouverions là un rempart inexpugnable contre les agressions du dehors.

' i " Oh ! prions Dieu, Jijouta-t-il d'un Ion pénétré, \;^prions Dieu que la gangrène- ne s'jjgJxûjluLise pas dans notre corps politique. Nous jouissons de toute la liberté désirable ; mais combien il est à craindre que la corruption, la vénalité, la démoralisation ne détruisent les avantages que nous pourrions retirer de notre excellente forme de gouvernement 1 Déjà l'on semble oublier que les -principes sont tout aussi nécessaires dans la vie publique que dans la vie privée, et l'on sacrifie de gaîté de cœur les intérêts de la morale à ceux de l'esprit de parti. C'est à la presse, c'est aux hommes éclairés qui dirigent l'opinion à l'opposer sans délai une digue infranchissable à ce .torrent dévastateur de l'imnioralité qui menace d'onoutir nos libertés politiques." La conversation de monsieur le curé m'intéres-

sait souverainement, et je passai plus de trois heures au presbytère sans m'apercevoir de la fuite du temps.

Nous dûmes cependant le quitter, pour retourner chez Jean Rivard, non toutefois sans avoir visité l'église de Rivardville, qui eût fait honneur à l'une des anciennes paroisses, des bords du St. Laurent. Chemin faisant, Jean Rivard me dit :

" Si vous n'aviez pas été si pressé, je vous aurais fait voir les champs de grains et de légumes semés par monsieur le curé ; je vous aurais montré ses animaux, ses volailles, ses lapins. Vous auriez vu s'il entend l'agriculture. En effet, pas un progrès ne se fait dans cette science sans qu'il en prenne connaissance. Après les devoirs de son état, c'est peut-être la chose qu'il entend le mieux. Il trouve j dans celte occupation un délassement à ses travaux I intellectuels en même temps qu'un moyen d'éclairer le peuple et de contribuer au bien-être général. Un I mot de lui sur les meilleurs modes de culture, sur ' les meilleures races d'animaux, sur l'importance des engrais, etc., fait souvent plus d'effet que tout ce que pourraient dire les prédicateurs agricoles ou les livras les mieux écrits sur cette branche de connaissances.

t" ^6 la ne l'empêche jias^de^.sloaaup^^ ^alcs et s^ciajes. Il a réussi à établir dans la paroisse une société de teni28i::ance dont presque tous les hommes' font partie. Vous ne sauriez croire quelle influence une association de ce genre exerce sur la conduite et la moralité des jeunes gens. Il fai t une guerre incessante au luxe, cette plaie des villes qui peu à peu menace d'envahir les campagnes. Enfin, grâce aux soins qu'il se donne pour procurer

]|du travail aux pauvres, l'oisiveté est inconnue parmi /*nous. Aussi n'avons-nous pas un seul mendiant ' dans toute la paroisse de Rivardville. Noussommes à bon droit fiers de ce résultat."

En passant devant une des hôtelleries, nous entendîmes, un bruit de voix discordantes, et bientôt nous aperçûmes sur le perron un groupe de personnes au milieu desquelles était un vieillard qui parlait et gesticulait avec violence. Je craignis qu'on n'eût commis quelque voie de fait sur ce pauvre invalide et je proposai à mon compagnon d'intervenir. Mais Jean Rivard se mit à sourire.

" Laissez faire, me dit-il, ce vieillard serait bien fâché de notre intervention. C'est le père Gendreau dont je vous ai déjà parlé. Il est tellement connu dans la paroisse pour son esprit de contradiction que personne ne se soucie plus de discuter avec lui. 11 en est réduit à s'attaquer aux étrangers qui séjournent dans nos auberges. En leur engendrant querelle à propos de politique, de chemins de fer, d'améliorations publiques, il peut trouver encore l'occasion de contredire et goiiter ainsi quelques moments de bonheur.

" Toutes ces maisons que vous voyez, continua Jean Rivard, sont bâties sur les terrains que j'avais retenus pour mes frères et pour moi, lors de mon établissement dans la forêt ; ainsi mes frères sont devenus riches sans s'en apercevoir. Ma bonne mère en est toute rajeuni(!. Elle vient nous voir de temps à autre ; rien ne me louche autant que son bonheur. Le seul regret qu'elle laisse échapper, c'est que notre pauvre père n'ait pas pu voir tout cela avant de mourir ! " \

— Est-ce que vos frères sont tous établis dans ce village ?

— Non, je n'en ai encore qne deux ; l'un auquel j'ai cédé ma potasserie, qu'il a convertie en perlasserie et qu'il exploite avec beaucoup d'intelligence ; l'autre qui s'est établi comme marchand et qui, grâce à son activité, et à une grande réimiation jcle probité, se lire passablement d'affaire. Tous deux sont mariés £isont d'excellents citoyens. Sur les sept autresjj'un/est sur le point d'être admis au n^tanat, u q^îp"'^^''^^ rce à Grandpré la profession de niédecin, deux ont pris la s9,uiaiiS^t font leurs études de théologie, et jes trois autres sont au collège et n'ont pas encore pris de parti. A part les deux ecclésiastiques qui paraissent avoir une vocation bien prononcée pour le sacerdoce, j'aurais voulu voir tous mes autres frères agriculteurs ; m.iis ils en ont jugé autrement, que Dieu soit béni ! Les prières de ma mère ont été exaucées, elle aura deux prêtres dans sa famille : cela suffit pour la rendre heureuse le reste de ses jours. Je crains bien, que l'un des trois écoliers ne cherche à se faire avocat : ce parait être comme uiie majaïie^p^^^ par^

mi la génération açtujX^e-dfi^X^^ ii s.

" Quant au petit Léon, le plus jeune de mes frères, il restera probablement, comme c'est l'usage, sur le bien paternel.

:— Et vos deux sœurs, qu'en avez-vous fait ?

— L'une est devenue ma belle-sœur eu épousant le frère de ma femme, et l'antre a pris le voile. Toutes deux paraissent également heureuses.

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