‹ Jean RivardChapitre 4 sur 37 · CHOIX D UN ETAT · texte numérisé non relu

CHOIX D UN ETAT

S'il est dans la vie d'un jeune homme une situation pénible, inquiétante, c'est bien celle où se trouvait alors le pauvi-e Jean Rivard.

Vil avait dix-neuf ans ; la pensée de son avenir devait l'occuper sérieusement. Ne pouvant s'attendre

à recevoir de personne autre chose que des conseils, il lui fallait, pour faire son chemin dans la vie, se reposer uniquement sur ses propres efforts. Or, disons-le à regret, l'instruction qu'il avait acquise, hien qu'elle eût développé ses facultés intellectnelles, ne lui assurait aucun moyen de subsistance. Il pouvait, à la rigueur, en sacrifiant son petit patrimoine, terminer son cours d'études classique, — et c'est ce que désiraient sa mère et ses autres parents, — mais il se disait avec raison que si sa vocation au sacerdoce n'était pas bien prononcée, il se trouverait après son cours dans une situation aussi précaire, sinon plus précaire que s'il n'eût jamais connu les premières lettres de l'alphabet.

La première chose qu'il décida fut donc de discontinuer ses études collégiales. Mais ce n'était pas là le point le plus difficile ; il lui fallait de plus faire choix d'un état, démarche grave qu'un jeune homme ne peut faire qu'en tremblant, car de là dépend le bonheur ou le malheur de toute sa vie.

Le suprême ordonnateur de toutes choses a reparti chez ses créatures une diversité de talents et d'aptitudes conformes aux besoins des sociétés. Mais des circonstances particulières, une famille nombreuse, une grande gène pécuniaire, le défaut de protection, et mille autres raisons forcent, hélas ! trop souvent, de malheureux jeunes gens à embrasser une carrière où ils ne rencontrent que misère et dégoût. Trop souvent aussi, résistant à l'instinct qui les pousse vei's un genre de vie plutôt que vers un autre, ils se laissent guider dans leur choix par des considéra- . tions de convenance, ou qui pis est, par une absurde et pernicieuse vanité.

U JEAN RIVARI)

Rarement le sage conseil du poète :

Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent,

est. écouté dans cette importante conjoncture.

Il existe aussi malheureusement chez nos populations rurales un préjugé funeste qui leur fait croire que les connaissances et l'éducation ne sont nullement nécessaires à celui qui cultive le sol: à quoi sert d'être savant, dira-t-on, pour manier le manchon de la charrue? Et rien n'est plus étrange aux yeux de certaines gens que de voir un jeune homme ins- Itruit ne pas faire choix d'une profession libérale.

Aussi les professions d'avocat, de notaire, de médecin, refuges obligés de tous les collégiens qui n'embrassent pas le sacerdoce, sont déjà tellement encombrées dans notre jeune pays qu'une grande partie de leurs membres ne peuvent y trouver le pain nécessaire à ia vie matérielle. La carrière des emploi? publics est pareillement encombrée ; d'ailleurs, sans / le secours de protecteui;sj)uis^ants, un jeune homme ne peut rien atteii'dfe de ce côté. Le peu de considération accordée à la noble profession d'instituteur l'a fait regarder jusqu'à ce jour comme un pis-aller. L'arpentage, le génie civil, l'architecture ne sont une ressource que pour un très-petit nombre d'individus. L'armée et la marine sont à-peu-près fermées à notre jeimesse.

Le pauvre Jean Rivard, obsédé de tous côtés par les donneurs d'avis, ne songea pas d'abord à braver le préjugé régnant, et quoiqu'il ne se sentît de vocation pour aucune des professions dont nous venons de parler, il songea à se faire admettre à l'étude du droit. La loi l'astreignait à cinq années de cléricature,mais il

LE DÉFRICHEUR. nZ^

se flattai!; qu'après une première année passée chez son patron, il recevrait poar son travail une rémunération suffisante à ses dépenses d'entretien. Ce qui lui faisait aussi caresser ce projet, c'était la perspective de se retrouver avec son ami GusUive Gharmenil, alors étudiant en droit à Montréal, ami. iiiLima, camarade d'enfance, compagnon de collège, dont le souvenir était encore tout chaud dans sa mémoire.

Cependant Jean Rivard ne voulut en venir à aucune détermination arrêtée avant d'avoir consulté le. — . plus ancien ami de son père, M. Habbé Leblanc, curé / de Grandpré; car, dans no§ paroisses canadiennes, le curé est presque toujours regardé comme le conseilLçr indispensable, le juge en dernier ressort, dans toutes les importantes affaires de famille. \

Jean Rivard n'eut rien à apprendre à monsieur le— J curé qui avait déjà tout appris par la rumeur publique. A ; .^ ..

— «Je m'attendais à votre visite, mon jeune ami, lui dit le vénérable prêtre, et je suis heureux de vous ' voir. J'ai pensé tous les jours à vous depuis un mois ; j'ai partagé vos inquiétudes, vos embarras, et puisque vous venez, suivant votre coutume, me demander mon avis, je vous dirai franchement et sans détour, que nous n'en sommes pas venus tous deux à la même conclusion. Votre projet d'étudier le droit ne me sourit pas, je vous l'avoue. Vous savez que j'ai moi-même étudié cette profession avant d'entrer 4ans les ordres; je puis par conséquent vous parler en homme qui possède une certaine connaissance de son sujet.» Il se fit un moment de silence.

•«Je ne vous cacherai pas, continua le curé, que

cette carrière me souriait comme à vous, lorsque, il y a Lientôt trente ans, je quittai le collège ; elle sourit à presque tous les jeunes gens qui ont de l'ambition et qui se croient destinés à jouer un rôle dans les atrairos de leur pays. Rien n'éblouit comme l'ai-t de la parole, el c'est le plus souvent parmi les avocats qu'on rencontre les hommes qui exercent ce talent avec le plus de puissance.

^ « 11 faut avouer que cette profession offre des avan- [ tjiges réels. L'étude de la loi exerce le jugement; vV l'habitude du raisonnement et de ia discussion, donne par degré à Thomme doué de talents naturels une , grande vigueur d'esprit, et une subtilité d'argumeniJs talion qui le font sortir vainqueur de presque toutes vi^ I les luttes qui requièrent l'exercice des facultés intel- \lectuelles.

(( Dans l'étude de ses moyens, voyez-vous, l'avocat < est sans cesse excité par deux des plus puissants mov-' ^iles du cœur humain, l'orgueil et l'amour du gain : ^"■"83 raison, toujours tendue pour ainsi dire, prend graduellement de la force, comme le bras du forgeron qui se durcit chaque jour par le travail; et après un certain nombre d'années, surtout s'il a fait fortune et s'il jouit d'une forte santé, il peut déployer ses talents sur un plus grand théâtre. Partout les hommes d'état se recrutent, à quelques exceptions près, dans cette classe privilégiée.

H Vous- vx)y-ez. que je ne cherche pas à nier les avantages de la profession. Disons pourtant, puisque nous en sommes à considérer le pour et le contre, qu'on reproche aux avocats, devenus hommes publics, de rapetisser les grandes questions de politique, de les envisager d'un point de vue étroit, sur-

LE DÉFRICHEUR. ■' ^^^f^^-O C/^^*^

fout de faire emploi de petits moyens, de ces raisons futiles connues sous le terme d'objections à la forme et qui dénotent chez leurs auteurs plus de subtilité d'esprit que de libéralité et de lai'geur de vues. Ces messieurs ont bien quelquefois leurs petits ridicules. Vous vous rappelez ce passage de Timon :

/ Les avocats iiarlcnt i)iiui' qui on vcul, tant 'ii-.'oti veiil, sur ce .\fIu'on veuf, etc., clc.

et vous avez lu sans don le sou cbapitre sur l'éloquence du barreau. »

— (' Je vous avouerai, M. le Curé, dit Jean Rivar'fpi que l'amour des honneurs n'est Dour rien danslei choix que j'ai voulu faire ; je n'ai pas la prétentioni de faire un orateur ni un homme politique. Mon! but, hélas! esî peut-être moins élevé, moins noble ij j'ai cru voir dans cette carrière un acheminement à; La fortune, et un moyen d'aider à l'établissement de! mes jeunes frères.)»

— « Venons-en donc à cette question, puisqu'elle est la plus intéressante pour vous. Vous avouez qu'en vous lançant dans cette carrière vous avez, comme tous vos confrères,\|'espoir d'y faire fortune; vous pouri-iez être un de ces rares privilégiés, bien que vous admettiez vous-même que vous ne possédez pas cette assurance, ni cette facilité d'expression qui font les avocats éminents. Mais il est un moyen assez simple de vous éclairer sur ce sujet. Prenez la liste des avocats admis depuis vingt ans aux divers barreaux de la province, et voyez dans quelle proportion se trouvent ceux qui vivent exclusivement de rexercic3 de leur profession. Je ne pense pas me tromper en disant que c'est à peine si vous en trouvez nu quart.

lu JEAN RIVARD

Les trois autres quart?, après avoir attendu pendaut plusieurs aunées une clientelle toujours à venir, se retirent découragés. Les uns se jetteront dans le / journalisme, d'autres dans le commerce ou dans dos j spéculations plus ou moins licites; celui-ci cherchera ' un emploi dans les bureaux publics, celui-là ira cacher son désappointement dans un pays étranger; un grand nombre resteront à charge à leurs parents ou à leurs amis ; les autres, abreuvés de dégoûts et d'ennuis, se laisseront aller à la dissipation, à là débauche, et finiront misérablement. Car sachez bien, mon ami, que les avocats de premier ordre, c'est-à-dire, les avocats de talents transcendants, sont presque seuls à recueillir les avantages attachés à la profession. César préférait être le premier dans une bicoque que le second dans Rome; pour ma part, je crois que sans avoir l'ambition de César, on peut être justifiable de préférer occuper le premier rang dans un état quelconque que le second dans la profession d'avocat.

«Une autre importante considération, mon enfant, c'est qu'il n'est guère possible à un jeune homme sans moyens pécuniaires, de faire une étude suffisante de la profession, ni de se créer ensuite une clientelle s'il n"a pas de protecteurs ou d'amis influents. -

— Mais ne ci-oyez-vous pas qu'après une première année passée dans un bureau d'avocat, je serais en état de subvenir à mes dépenses?

— J'admets que la chose est possible, mais il y a dix chances contre une que votre espoir sera déçu. Peut-être après de longues et ennuyeuses démarches, trouverez-vous à enseigner le français dans une

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famille, à tenir les livres d'un marchand on à faire quelque antre travail analogue ; mais cet avantage même, qui ne se rencontre que rarement, sera cause que vous négligerez vos études professionnelles. Vous savez le proverbe : on ne peut courir deux lièvres à la fois. J'ai connu des jeunes gens d'une grande activité d'esprit, pleins d'ardeur pour l'étude, qui se seraient probablement distingués au barreau, s'ils avaient pu faire une cléricature régulière, mais qui, obligés pour vivre, de se faire copistes, instituteur», traducteurs, ou d'écrire pour les gazettes, ne purent acquérir une connaissance sufBsante de la procédure et de la pratique, et durent se résigner bon gré mal gré à tenter fortune ailleurs. Car, sachez-le bien, mon ami, aucun état ne demande un apprentissage plus sérieux, plus consciencieux.

« Or, la somme nécessaire à la pension et à l'entretien d'un étudiant pendant quatre ou cinq années de cléricature, celle encore plus considérable qu'il doit consacrer à l'acquisition de livres, à l'ameublement de son bureau, et à attendre patiemment la clicntelle tant désirée, tout cela réuni forme un petit capital^ qui, appliqué à quelque utile industrie, peut assurer l'avenir d'un jeune homme, v

lie pauvre Jean Rivard,qui songeait à ses cinquante loin^ se sentit intérieurement ébranlé et fut sur le point de déclarer aussitôt qu'il renonçait à. son projet; m.ais monsieur le curé continua :

— « Puis, mon ami, comptez-vous pour rien tous les ; . lourmenis d'esprit inséparables de cette existence )^v *précaire? Comptez-vous pour rien la privation des j >■*plaisirs du cœur, des iouissances de la vie de famille | ; ^ pendant les plus belles années de votre séjour sur la \ '"'

/terre. Car, même en supposant que vous seriez ^ nu des privilégiés de votre ordre, vous vous rendrez à trente ans et peut-être plus loin, avant de pouvoir , vous marier. La vanité, les exigences sociales sont pour beaucoup, il est vrai, dans cette fatale et malheureuse nécessité, mais le fait existe, et vous ne sercîji probablement pas homme à rompre en visière aux! ^ habitudes de votre classe. »

Cette dernière considération était de nature à faire une forte impression sur Jean Rivard, comme on le ^ comprendra plus tard.

— " ^^ y JL^-'lJJi'' "^'^^^ cher- enfant, ajouta le bon

prêtre, une autre considération dont on ne s'occupe

vL^uère à votre âge, mais qui ms parait à moi plus im-

;>j /portante que toutes les autres ; c'est que la vie des

/ villes exp ose à toutes sortes de dangers. Sur le grand

vubmbre de jeunes gens qui vont y étudier des profes-

il'sions, ou y apprendre le commerce, bien peu, hélas !

|,savent se préserver de la contagion du vice. Ils se

■lUaissent entraîner au torrent du mauvais exemple.

Puis, dans les grandes villes, voyez vous, les hommes

îOQ.Lsé2^j:é§,p,Qui\ainsi4]Xê.-â<?A3LJ0My.re ; l'habitude

de vivre au milieu de leurs propres ouvrages les

éloigne de la pensèerde Bien. S'ils pouvaient comffle

nous admirer cïiaque jour les magnificences de la

création, ils s'élèveraient malgré eux jusqu'à l'auteur

de toutes choses, et la cupidité, la vanité, l'ambition,

\ les vices qui les tourmentent sans cesse n'auraient

^ plus autant de prise sur leurs cœurs

Le bon prêtre allaiL continuer ses réflexions, lorsque Jean Rivard se levant :

— (( Monsieur le curé, dit-il, vos réflexions sont certainement bien propres à me convaincre que je me

suis laissé enîraîner dans une fausse voie. Veuillez en accuser mon peu d'expérience, et croyez que je suis prêt à abandonner sans hésitation, sans arrièrepensée, un projet pour lequel je ne sens d'ailleurs aucun eiÉliousiasme. Mais, en i-enonrant à ce dessein, je retombé dans les soucis, dans les embarras qui m'ont tourmenté depuis la'mortde mon père.- C'est une terribIe çhose, M. le curé, pour un jeune homme sans fortune et sans exp6nej.iCÊ, que d'âvôTr " à se décider sur le choix d'un éta.t, » ' ~

^'«Personne, mon enfant, ne comprend cela mieux que moi, et je vous dirai que le grand nombre de ,

jeunes gens qui sortent chaque année de nos collèges m'inspirent la plus profonde compassion. Au point où nous en sommes rendus, si par un moyen ou par un autre on n'ouvre avant peu à notre jeunesse de nouvelles carrières, les professions libérales vont s'encombrer d'une manière alarmante, le nombre de têtes inoccupées ira chaque jour grossissant "et "fihfivrparp'roduire quelque explosion fatale.

« Si vous me demandez d'indiquer un remède à cet état de choses, je serai bien obligé do confesser mon impuissance. Néanmoins, après y avoir mûrement réfléchi, et avoir fait de celte question l'objet de mes méditations pendant de longues années, j'en suis venu à la conclusion que le moyen le plus natu- \ rel et^ le plus efficace, sinon d'arrêter toui-à-fait le \<A! mal, au moins, de-le neutraliser jusqu'à un certain^ ^ point, c'est d'encourdger de toutes manières et par \} tous moyens la jeunesse instruite de nos campagnes u embrasser la carrière agricole.

« C'est là^ suivant moi, le Kioyen le plus sûr d'accroître la prospérité générale tout en assurant lo / (

JEAN EIVARD

bien-être des individus, et d'appeler sur la classe la plus nombreuse de notre population la haute considéralion dont elle devrait jouir dans tons les pays. Je n'ai pas besoin de vous répéter tout ce qu'on a dit sur la noblesse et ruùlité de cette profess^n. Mais consultez un moment les savants qui se soiu occupés il de l'echercher les camuses de la prospérité des nations, jI et vous verrez que tous s'accordent à dire que Fagl'ii. culture est la première source d'une richesse durable; qu'elle offre plus d'avantages que tous les autres emplois I qu'elle favorise le développement de l'intel-' ligence plus que toute autre industrie ; que c'est elle-' ^^ qui donne naissance aux manufactures de toutes ji-i^ortes ; vcnfin qu'elle^ est la mère de la prospérité / n^ationaie, et pour les particuliers la seule occïïpaTimi "«—réellement indépendante. L'agriculteur qui vit deson ti'avail peut dire avec raison qu' « il ne connait que Dieu pour maîcre. » Ah ! s'il m'était donné de pouvoir me faire entendre de ces centaines de jeunes .gens qui chaque année quittent nos campagnes pour

Ise lancer dans les carrières professionnelles, commerciales, ou industrielles, ou pour aller chercher for- I lune à l'étranger, je leur dirais : ô jeunes gens, mes ariiis, pourquoi désertez-vous?, pourquoi quitter nos belles campagnes, nos superbes forêts, notre belle pairie pour aller chercher ailleurs une fortune que vous n'y trouverez pas? Lé commerce, l'industrie vous offrent, dites-vous, ^des gages plus élevés, mais est-il rien d'aussi solids que la richesse agricolq ? Un cultivateur intelligent voit chaque jour augmenter sa l'ichcsse, sans craindre de la voir s'écrouler subitement; il ne vit pas en proie aux soucis dévorants ; sa vie paisible, simple, frugale, lui procure une heureuse vieillesse.

LE DÉFEICHEUR. 15

« Vous ne douiez pas, mon jeune ami, de rintérêt que je vous porte. Eh bien î je suis tellement pecr suadé que cette carrière, tout humble qu'elle puisseh paraître à vos yeux, est préférable aux professiondl libérales, au moins pour la plupart des jeunes gens,»] que je n'hésite pas un instant à vous recommander de l'embrasser, malgré toutes les objections que l'on pourra vous faire. Pour avoir étudié pendant quelques années, ne vous en croyez pas moins apte à la culture de la terre. An contraire, mon ami, Téludea développé vos facultés naturelles, vous avez appris à penser, à méditer, à calculer, et nul état ne demande plus d'intelligence que celui de Tagriculteur. Si cet art n'a pas fait de plus rapides progrès parmi nous, il faut en accuser en grande partie la malheureuse répugnance qu'ont montrée jusqu'aujourd'hui uos hommes instruits à se dévouer à celte honorable industrie. Bravez, le premier, mon jeune ami, ce préjugé funeste, d'autres vous imiteront bientôt et [en peiLd'.aLuiées l'agriculture sera régénérée. u -

Chacune de ces paroles allait au cœur de Jean Rivard. C'était bien là son rêve de tous les jours, son idée favorite. AJais chaque fois qu'il en avait parlé dans sa famille, son projet avait e.xcité de telles clameurs qu'il n'osait plus revenir sur ce sujet. D'ailleurs une difficulté existait à laquelle ne songeait pas le bon curé : comment, avec la petite somme ùb cinquante louis, songer à devenir propriétaire à Grandpré,lorsqu'une ferme de dimension ordinaire n'y pouvait coûter moins de douze à quinze mille francs (*),

(*) On conserve encore la coutume dans les paroisses canadiennes éloignées des villes, de compter par francs dans les convoniions relatives aux bienfonds.

sans compter la somme nécessaire à l'acquisition du matériel agricole et des animaux indispensables à l'exploitation ?

Jean Rivard passa donc encore plusieurs mois à considérer sa situation, à faire des projets de toutes sortes, à chercher tous les moyens imaginables de sortir d'embarras. Parfois le découragement s'emparait de son ûme et l'avenir s'offrait à ses regards sous les couleurs les plus sombres. Eh quoi ! se disait-il, serai-je condamné à travailler comme journalier, comme homme de peine, dans les lieux mômes où mon père cultivait pour son propre compte ? La pensée d'éraigrer, de s'expatrier, lui venait bien quelquefois, mais il la repoussait aussitôt comme anti-patriotique, anti-nationale.

Une raison secrète qu'on connaîtra bientôt rendait encore plus vif son désir de s'établir le plus promptement possible.

Les soucis qui tourmentaient notre jeune homme surexcitèrent à tel point son système nerveux qu'il lui arriva plus d'une fois de passer la nuit sans fermer l'œil. Il se levait, se promenait de long en large dans sa chambre, puis se couchait de nouveau, demandant en vain au sommeil quelques moments de repos. Enfin il arriva qu'une nuit, après plusieurs heures d'une insomnie fiévreuse, il s'endormit profondément, et eut un songe assez étrange. Il se crut,

transporté au milieu d'une immense forêt. Tout-àconp des hommes apparurent armés de haches, et les arbres tombèrent çà et là sous les coups de la cognée. Bientôt ces arbres furent remplacés par des moissons\j luxuriantes ; puis des vergers, des jardins, des fleurs surgirent comme par enchantement. Le soleil brillait dans tout son éclat ; il se crut au milieu du paradis terrestre. En môme temps il lui sembla entendre une voix lui dire : il ne dépend que de toi d'être un jour l'heureux et paisible possesseur de ce domaine.

Bien que Jean Rivard fiîtloin d'être superstitieux, ce songe fit cependant sur lui une impression extraordinaire. En s'éveillant, une pensée qu'il regarda comme une inspiration du ciel lui traversa le cerveau, et dès que le jour parut, se levant plus tôt que d'habitude, il annonça à sa mère qu'il allait partir pour un voyage de quelques jours.

Or, voici le projet que Jean Rivard avait en tête. 11 savait qu'en arrière des paroisses qui bordent le beau et grand fleuve Saint-Laurent s'étendaient d'immenses forêts qui ne demandaient qu'à être défrichées pour produire d'abondantes récoltes. Là, pour une modique somme, un jeune homme pouvait facilement devenir grand propriétaire. Il est bien vrai que les iravaux de déboisement n'étaient pas peu de chose et devaient entrer en ligne de compte, mais ces travaux- ne demandaient que du courage,"^ de l'énergie, de la persévérance, et n'effrayaient( V, nullement notre héros. , V^

Jean Rivard avait donc résolu de s'établir intrépi-\ dément sur une terre en bois debout, de la défricher,! V de l'exploiter, et il voulait à cette fui faire une visite] d'exploration.

La partie du Bas-Canada qu'on appelle.ies Cantons . de l'Est (*) et qui s'étend au sud du fleuve Saint-' Laurent, depuis la rivière Chaudière jusqu'à la rivière Richelieu, comprenant plus de quatre millions d'acres de terre fertile, est excessivement intéressanf te, non seulement pour l'économiste, mais aussi pour i. l'artiste, le poète et le voyageur. Partout la nature , s'y montre, sinon aussi sublime, aussi grandiose, du moins presque aussi pittoresque que dans le bas du tleuve et les environs de Québec. Montagnes, collines, vallées, lacs, rivières, tout y semble fait pour charmer les regards. Le touriste qui a parcouru les bords de la rivière Saint-François ne saurait oublier les paysages enchanteurs qui s'offrent de tous côtés. Les rivières Chaudière, Nicolet, Bécancour, avec leurs chaînes de lacs, leurs cascades, leurs rives escarpées ; les lacs Memphremagog, Saint-François, Mégantic, Aylmer, avec leurs îlots verdoyants, présentent à l'oeil le même genre de beautés ravissantes.

Ajoutons à cela que le sol y est partout d'une fertilité remarquable, que le ciel y est clair et le climat salubre, que toutes les choses nécessaires à la nourriture de l'homme, poisson, gibier, fruits, s'y trouvent en abondance, et l'on s'étonnera sans doute que cette partie du Canada n'ait pas été peuplée plus tôt. Ce n'est que vers la fm du dernier siècle que trente

(') Le mot anglais Toivnsfnp n'a pas d'équivalent en français. M. de TocqueviJle dit que le ioiniship tient le milieu entre le canton et la commune ; d'autres, comme M. Laboulaye, prétendent que le township se rapproche beaucoup plus du canton que de la commune, puisqu'un township peut se composer de plusieurs municipalités, de même qu'un canton peut comprendre plusieurs commuxies. Je me servirai donc dans le cours de ce récit, du mot "Canton," de préférence au mot " Township."

LE DÈPRiCIIEtIR. 19

familles américaines traversèrent la troritiere pour venir s'établir dans le canton de Slanstead et les environs.

Diverses causes retardèrent la colonisation de celte )artie du pays. On sait que d'immenses étendues de forets devinrent de bonne heure la proie d'avides spéculateurs qui pendant longtemps refusèrent do les concéder. Ce n'est que depuis peu d'années que l'adoption de mesures législatives, et la construction de chemins de fer et autres voies de communication, | dirigèrent l'émigration canadienne vers ces fertiles v régions.

C'est là que Jean Pvivard avait résolu de se fixer.

Ce fut une scène touchante dans la famille Rivard. La mère surtout, la pauvre mère déjà habituée à i regarder son Jean comme le chef de la maison, ne 1 pouvait se faire à l'idée de se séparer de lui. Elle , l'embrassait en pleurant, puis s'occupait à préparer ses effets de voyage et revenait l'embrasser de nouveau. 11 lui semblait que son enfant s'en allait au bout du monde et son cœur maternel s'exagérait les dangers qu'il allait courir.

Jean Rivard comprit que c'était l'occasion pour lui de se montrer ferme, et refoulant au fond du cœur les émotions qui l'agitaient :

— i( Ma bonne mère, cl,il-il, vous savez que personne ne vous aime pluâ tendrement que moi ; vous n'ignorez pas que mon plus grand bonheur serait de passer ma vie auprès do vous, et au milieu de mes frères et

sœurs. Les plaisirs du cœur sont si doux et je

pourrais les goûter dans toute leur plénitude. Mais ce bonheur ne m'est pas réservé. Je ne veux pas revenir sur les considérations qui m'ont fait prendre

20 JEAN KIVARB

le parti de m'éloigner, vous les connaissez, ma mère, et je suis convaincu que vous m'approuverez vousmême un jour. Ce qui m'encourage dans ce dessein, c'est l'espoir de me rendre utile à moi-même, à mes jeunes frères, et peut-être à mon pays. Si je partais pour une expédition lointaine, pour une terre étrangère, sans but arrêté, comme ont fait et comme font malheureusement encore un grand nombre de nos jeunes compatriotes, je concevrais vos inquiétudes. Mais non. Dieu merci, cette mauvaise pensée n'a jamais eu de prise sur moi j je demeure dans le pays qui m'a vu naître, je veux contribuer à exploiter les ressources naturelles dont la nature l'a si abondam- |\ ment pourvu; |ejveux tirer dii sol les trésors qu'il f7 recèle,j3^quij sans, des bras forts e t viffoureiix^y reste- :; rmït e^nfouis longtemps eiicore.fDevons-nous attendre que lêsHKibitaiits d'une autre némisphère viennent, sous nos yeux, s'emparer Ze nos forêts, qu'ils vienhoisir parmi les immenses étendues de terre qui restent encore à défricher les régions les plus fertiles, les plus riches, puis nous contenter ensuite de leurs rebuts ? Devons-no ug attendre que ces étrangers nous engagent à leur service ? Ah ! à cette pensée, ma mère, je sens mes muscles se roidir et tout mon , sang circuler avec force. Je possède de bons bras, je me sens de l'intelligence, je veux travailler, je veux faire servir à quelque chose les facultés que Dieu m'a données ; et si le succès ne couronne pas mes efforts, je me rendrai au moins le bon témoignage d'avoir fait mon devoir. »

La pauvre mère, en entendant ces nobles sentiments sortir de la bouche de son fils, dut se résigner et se contenter de pleurer en silence.

\. sous n ^\ nentd

JEAN RIVARD, PUOPRIÉTAIRE.

Jean ttivard partit de Graudpré, traversa le Saint- Laurent en canot et s'aventura ensuite dans les terres.

Le lendemain de son départ, il s'arrèla dans un village dont les maisons presque toutes nouvellement construites et blanchies à la chaux offraient un certain air d'aisance et de gaieté, et au centre duquel s'élevait une petite église surmontée d'un clocher.

Heureusement pour Jean Rivard, ce village était presque entièrement peuplé de Canadiens. Il alla frapper à la porte de la maison de M. Laçasse, m agis-; trat de l'endroit, qu'il connaissait déjà de réputation^

M. Laçasse était en même temps cultivateur et commerçant. Il n'avait reçu que peu d'instruction dans sa jeunesse, mais il possédait un^rand fondjdp hon sens et des sentiments honorables qui le faisaient estimer de tous ceux qui l'approchaient.

Jean Rivard prit la liberté de se présenter à lui, et après lui avoir déchné son nom, lui fit part en quelques mots du but de son voyage.

M. Laçasse l'écouta attentivement, tout en le con- \ sidérant avec des yeux scrutateurs, puis s'adressant à lui:

— «Jeune homme, dit-il, avantfde vous dire ce que je pense de votre démarche, permettez-moi de vous faire deux ou trois questions : quel û,ge avez-vous ? , \ — J'ai dix-neuf ans.

2Z JEAN RIVABP

—Vous ne ine paraissez guère habitué au travail ;

avez-vous bonne santé ? êtes-vous fort et vigoureux ?

L \ — Je jouis d'une excellente santé, et si je ne suis

'pas encore habitué au travail, j'espère le devenir un

jour.

—C'est bien ; mais encore une question, s'il vous plait : êtes-vous persévérant? s'il vous survenait des obstacles, des revers, des accidents, seriez-vous homme à vous décourager ? Celte question est de la plus grande importance.

— Monsieur, depuis le jour où j"ai quitté le collège, j'ai toujours eu présente à l'esprit une maxime que nous répétait souvent notre excellent directeur : avec le travail on vient à bout de tout, ou comme il nous disait en latin : labor omnia vincil. J'ai pris ces trois mots pour devise, car je comprends que le sens qu'ils présentent doit être d'une application plus fréquente dans la vie du défricheur que dans aucun autre état.

— C'est bien, c'est bien, mon jeuna^ami ; je ne suis pas fort sur le latin, mais je vois avec plaisir que vous connaissez le rôle que vous aurez à jouer. Vous parlez comme un brave^ et je suis heureux d'avoir fait votre connaissance. Maintenant, mon ami, la première chose que vous avez à faire, c'est de choisir un bon lopin de terre, un lot dont la situation et la fertilité vous promettent une ample rémunération de vos labeurs ; car il n'est pas de spectacle plus désolant que celui d'un homme intelligent et courageux qui épuise sa vigueur sur un sol ingrat. » '

M. Laçasse fu alors connaître en peu de mots à Jean Rivard, d'après l'expérience qu'il avait acquise

LE DÈFRlCiHEVR. 23

durant sa longue carrière de défricheur, à quels signes on pouvait juger de la bonne ou mauvaise qualité du sol.

— « Monsieur, dit Jean Rivard, je vous remercie mille fois de vos renseignements précieux, que je ne manquerai pas de mettre à profit. Mais, dites-moi, je vous prie, puis-je en toute confiance choisir dans les milliers d'arpents non encore défrichés de ces vastes Gantons de l'Est, le lot qui me conviendra, sauf à en payer plus tard le prix au propriétaire, quand il me sera connu ?

— Oh ! gardez-vous-en bieu. Si je vous racontais tous les malheurs qui sont résultés des imprudences de ce genre, et dont nos pauvres compatriotes ont été les victimes, surtout depuis un certain nombre d'années, vous en frémiriez. Les grands propriétaires de ces terres incultes ne sont pas connus aujourd'hui, mais ils se cachent comme le loup qui guette sa proie ; et lorsque, après plusieurs années de travail, un défricheur industrieux aura doublé la valeur de leur propriété, ils se montreront tout-à-coup pour l'en l'aire déguerpir. Suivez mon conseil, mon jeune ami ; vous avez près d'ici le Canton de Bristol presque entièrement inhabité, et possédé en grande partie par le gouvernement et l'Hon. Robert Smith qui réside dans ce village même ; allez, et^i, après avoir parcouru la foret, vous trouvez un lot 'qui vous convienne, je me charge de vous le faire obtenir. Mais comme il n'y a encore qu'une espèce de sentier qui traverse le Canton, je vais vous faire accompagner par un honime que j'ai à mon service, qui connaît parfaitement toute cette forêt et qui pourra même au besoin vou'5 donner d'excellents avis.

— Monsieur, je ne saurais vous exprimer combien

je vous suis reconnaissant de tant de bontés

— Quit Imon aniiv n,e.jiiiejj,as„de reconnaissance. Si vous réussissez comme vous le méritez, je serai suffisamment récompensé. On ne trouve pas tous les joiucâ.à.jûMigaiLdej jeunes gens de cœur. » j , Jean Rivard et l'homme de M. Laçasse partirent i idonc ensemble pour parcourir en tous sens le Canton I de Bristol, après avoir eu le soin de se munir d'une jpetite boussole.

' Ils ne revinrent que le lendemain soir.

Sans entrer dans tous les détails de l'itinéraire de nos explorateurs, disons tout de suite que Jean Rivard avait fait choix, à trois lieues environ du village de Lacasseville, (appelé ainsi du nom de son fondateur M. Laçasse,) d'un superbe lopin de terre, tout couvert de beaux et grands arbres, et dont le sol était d'une richesse incontestable. Une petite rivière le traversait. D'après la description qu'il en fit à M. Laçasse, celui-ci jugea que son protégé ne s'était pas I trompé, et tous deux se rendirent aussitôt chez l'Hon. Robert Smith., lequel, tout en manifestant d'abord une sorte de répugnance à se dessaisir d'une partie de son domaine inculte, finit par Cipni^de^ à Jean /Rivard cent acres de terre à cinqf^KIi'nsKracre, ï)ayables en quatre versements égaux, dont le pre- Jmier ne devenait dû qu'au bout de deux années, — à ^condition toutefois que Jean Rivard s'établirait sur lé lot en question et en commencerait sans délai le défrichement.

Le marché conclu et signé, Jean Rivard remercia de nouveau son ami et bienfaiteur M. Laçasse, et après lui avoir jerré la main, partit en toute hâte pour retourner auprès de sa mère, à Grandpré.

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