‹ Jean RivardChapitre 5 sur 37 · UNE PRÉDICTION · texte numérisé non relu

UNE PRÉDICTION

Autant notre héros avait paru morose et soucieux à son départ,autant il paraissait heureux à son retour.

Il était rayonnant de joie.

On peut s'imaginer combien sa bonne mère, qui n'avait cessé de penser à lui durant son absence, fut heureuse de le voir revenu sain et sauf. Ses frères et sœurs firent bientôt cercle autour de lui pour lui souhaiter la bienvenue et savoir l'histoire de son voyage.

— rt Eh ! dit sa jeune sœur Mathilde, comme te voilà radieux ! Aurais-lu par hasard fait la rencontre de quelque jolie blonde dans le cours de ton excursion ? » . '

— Oh ! bien mieux que cela, répondit laconiquement notre héros.

— Comment donc! mais conte-nous cela vite, se hAlèreijt de dire à la fois tous les frères et sœurs, en se pressant de plus en plus autour de lui ?

— Eh bien ! dit Jean d'uu ton sérieux, je suis devenu propriétaire. J'ai maintenant à moi, en pleine propriété, sans aucune redevance quelconque, sans lods et ventes, ni cens et renies, ni droit de banalité, ni droit de retrait, ni aucun autre droit quelconque, un magnifique lopin de cent acres de terre

— Oui, de terre en bois debout, s'écria le frère cadet; on connaît cela, La belle affaire I comme si chacun ne pouvait en avoir autant! Mais, dis

donc, Jean, continua-t il, d'un ton moqueur, est-ce que celui qui t'a cédé ce magnifique lopin s'engage à le défricher ?

— Nullement, repartit -lean, je prétends bien le défricher moi-même.

— Oh! oh! dirent en riant tous les jeunes gens tomposant l'entourage, quelle belle spéculation ! mais sais-tu Jean, que te voilà devenu riche ? cent arpents de terre abois mais c'est un magnifique établissement

— Si tu te laisses mourir de froid, disait l'un, ce ne sera pas au moins faute de combustible.

— A ta place, disait un autre, je me ferais commer- (jant de bois.»

Jean Rivard écoutait ces propos railleurs sans paraître y faire la moindre attenliou. II. laissa faire tranquillement, etquand les quolibets furent épuisés :

— «Riez tant que vous voudrez, dit-il, mais retenez bien ce que je vais vous dire :

-| J'ai dix-neuf ans et je suis pauvre; à trente

I ans, je serai riche, plus riche que mon père ne l'a

1 \ jamais été. Ce que vous appelez par dérision mon

^A magnifique établissement vaut à peine vingt-cinq

Vouis aujourd'hui, il en vaudra deux mille alors.

— Et avec quoi, hasarda l'un des frères, obtiendrastu ce beau résultat ?

— Avec cela, dit laconiquement Jeau Rivard, en montrant ses deux bras. »

L'énergie et l'air de résolution avec lesquels il prononça ces deux mots firent taire les rieurs, et électrisèrent en quelque sorte ses jeunes auditeurs.

Il se fit un silence qui ne fut interrompu que par la voix de la sœur Mathilde qui, tout en continuant

son travail de couture, murmura d'un Ion moitié badin, moitié sérieux :

« Je connais pourtant une certaine personne à qui ça ne sourira guère d'aller passer sa vie dans les bois. 1)

Cette remarque à laquelle Jean Rivard ne s'attendait pas, le lit rougir jusqu'au blanc des yeux, et sembla le déconcerter plus que toutes les objections qu'on lui avait déjà faites. Il se rassura pourtant graduellement, et après avoir pris congé de la famille, se retira sous prétexte de se reposer, mais de fait pour rêver à son Broiet chéri.

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