LE DÉPART.— PIERRE GAGNON
Jean Rivard passa dans la compagnie de sa Louise toute la soirée qui précéda le jour de la séparation. Je ne dirai pas les serments de fidélité qui furent . prononcés de. part et d'autre, dans cette mémorable circonstance. Le seul souvenir Jaissé par Jean, Rivard à sa bien-aimée fut un petit ch"apeletëîi grafns de corailjTIèhi'par nôtre Sain f Père lé Pape ; il le lui dônoaTà la condition q u'elle^ëîT réciterait chaque jour une dizaine à l'intention des pauvres défricheurs.
LEi^JDÉFRICHEUR. 3S
En retour, Louise lui fit cadeau d'une petite Imilatioîi de, Jisùs-Çhrist donTeTIe s'êTai t déjà servie, ce ^m'Tie'Ià reïîdâit que plus intéressante aux yeux du donataire ; elle l'engagea à en lir e. quelques j)ages, au moins tous les dimanches, puisque dans la forôt où il allait's'^rsoTer il serait privé d'adorer Dieu dans son Temple.
La mère Rivard sanglota beaucoup en embrassant, son cher enfant. De son côté, Jean aussi avait le \ cœur gonflé ; il le sentait battre avec force ; mais il / dut encore faire un effort sur lui-même et se sou- ( mettre avec résignation à ce qu'il appelait le décret] de la Providence.
Disons ici, pour répondre à ceux qui pourraient reprocher à Jean Rivard d'abandonner sa mère, que son frère cadet avait déjà dix-huit ans, et était parfaitement en état de le suppléer à la maison pater nellp.
On comprend que nos deux voyageurs ne désiraient se charger d'aucunobjet superflu ; aussi tout leur bagage consistait-il en deux sacs de voyage contenant leurs hardes et leur linge le plus indispensable, et quelques articles peu volumineux.
Jean Rivard n'oublia pas cependant son^j^l, non qu'il eût un goût bien prononcé pour la chasse, mais dans les lieux sauvages qu'il allait habiter, cet instrument pouvait avoir son utilité, comme il fut reconnu plus d'une fois par la suite.
Dès le lendemain de leur départ de Grand pré, les deux voyageurs couchaient au village de Laçasse ville.
Dans. la soirée, Jean Rivard eut avec M. Laçasse un long entrelien au sujet des choses dont il devait
( se pourvoir. Il fut un peu déconcerté après que M, ( Laçasse lui eut fait comprendre qu'il ne pouvait songer à se rendre en voiture à son futur établissement. Il s'était imaginé qu'en abattant quelques arbres par ci par là, le long du sentier de pied qu'il avait déjà parcouru, un cheval pourrait tant bien que mal traîner une voiture chargée jusqu'à sa cabane.
« Ce que vous avez de mieux à faire pour le moment, lui dit M. Laçasse, c'est de vous rendre^ pied, avec votre homme, en vous chargeant de pcQ: visions pour quelques semaines et de vos ustensiles les plus indispensables,. Vous reviendrez plus tard, quand la saison le permettra, chercher les autres effets dont vous ne pourrez absolument vous passer dans le cours de l'hiver." Celte perspective n'était guère encourageante, mais {' Jean Rivard n'était pas homme à reculer sitôt devant / les obstacles. Il suivit donc en tous points les conseils i de M. Laçasse et partit de bonne heurte le lendemain malin.
En le voyant se diriger vers l'entrée de l'épaisse forêt, en compagnie de Pierre Gagnon, tous deux chargés d'énormes sacs, et les bras et les mains embarrassés d'ustensiles et d'outils de diverses sortes, monsieur Laçasse se retournant vers ceux qui l'en-^ touraient :
« Il y a du nerf et du cœur chez ce jeune homme, dit-il ; il réussira, ou je me tromperai fort. »
Et M. Laçasse disait vrai. En s'avenlurant hardiment dans les bois pour y vivre loin de toute société, et s'y dévouer au travail le plus dur, Jean Rivard faisait preuve d'un courage plus qu'ordinaire. La
bravoure militaire, celte valeur fougueuse qui se manifeste de temps à autre en présence de l'ennemi, sur un champ de bataille, est bien au-dessous, à mon avis, de ce courage calme et f;'oid, de ce courage de ' tous les instants (jui n'a pour stimulants ni les honneurs, ni les dignités, ni la gloire humaine, mais le seïïF's'entîment du devoir et la noble ambition de bi'ën faire.^
Jean Rivard n'eut cas à regretter de s'être chargô
de son fusil. Tout en accomplissant son trajet à travers les bois, pas moins de trois belles perdrix grises vinrent grossir son sac de provisions de bouche. — '
Le soir même, au coucher du r^oleil, les deux voyageurs étaient rendus à leur gite, sur la propriété de Jean Rivard, au beau milieu du Canton de
f" Ce fut le 15 octobre 1843 que Jean Rivard coucha .pour la première fois dans son humble cabane. Nos voyageurs n'eurent pas besoin cette fois d'un coucher moelleux pour goûter les douceurs du sommeil. Etendus sur un lit de branches de sapin, la tète appuyée sur leurs sacs de voyage, et les pieds tournés vers un petit feu que Pierre Gagnon avait eu le soin d'allumer, tous deux reposèrent comme des bienheureux.
Quand Jean Rivard ouvrit les yeux le lendemain matin, Pierre Gagnon était déjà debout. 11 avait trouvé le tour d'improviser, a.vecjlejeul secours de' sa hache, d'une petite tarière et de son couteau, une espèce de table et des sièges temporaires; et quand son maître fut levé, il l'invita gaiement à déjeuner. Mais puisque nous en sommes sur Pierre Gagnon,
disons un niot de^ejjraye et fidèle serviteur qui fut à la fois l'ami et le premier compagnon des travaux de^Jean Rivard.
Pierre Gagnon était un de ces hommes d'une gaité inlarissable^qui conservent leur bonne humeur dans les circonstances les plus difficiles, et semblent insensibles aux fatigues corporelles. Ses propos comiques, son gros rire jovial, souvent à propos de rien, servaient à égayer Jean Rivard. Jl s'endormait le soir en badinant, et se levait le matin en chantant. Il savait par cœur toutes les chansons da pays, depuis la " Claire Fontaine " et " Par derrièr' chez ma tante" jusqu'aux chansons modernes, et les chantait à qui /voulait l'entendre, souvent même sans qu'on l'y ' invitât. Son répertoire était inépuisable : chansons d'amour, chants bachiques, guerriers, patriotiques, il en avait pour tous les goûts. Il pouvait de plus raconter toutes les histoires de loups-garous et de revenants qui se transmettent d'une génération à l'autre parmi les populations des campagnes. Jl récitait de mémoire, sans en omettre une syllabe, l'éloge funèbre de Michel Morin, bedeau de l'église de Beauséjour, le Contrat de mariage entre Jean Couché debout et Jacqueline Doucette, etc., et nombre d'autres pièces et çon^es apportés de France par nos pères, et conservés jusqu'à ce jour dans la mé* moire des enfants du peuple.
On peut dire jiue pour Jean Rivard, PierreXiagnon était l'homme de la circonsRince. Aussi l'appelait-il complaisamment son intendant. Pierre cumulait toutes les fonctions de l'établissement; il avait la garde des provisions, était cuisinier, fournissait la maison de bois de chauffage, était tour-à-tour forge*
ron, meublior. menuisier ; maiscommo il remplissais toutes ces diverses fonctions gratuitement, et pour ainsi dire à temps perdu, on ne pouvait l'accuser de" cupidité, et jamais fonctionnaire ne donna une satis^ faction plus complète.