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LES DÉFRICHEMENTS

Jean Rivard se rappelait le précepte : ne^i;eniets pas à demain ce que tu peux faire aujourd'h^ui : aussi a pieineTAurore aux doigts de rose avait-elle ouvert les portes de l'Orient, comme dirait le bon Homère, que nos deux défricheurs étaient déjà à l'œuvre.

Ils commencèrent paréclaircir et nettoyer les alentours de leur cabane ; en quelques jours, les arbrisseaux avaient été coupés ou arrachés de terre, les " corps morts " (*) avaient été coupés en longueurs de huit à dix pieds, réunis en tas et brûlés; les grands arbres seuls restaient debout, trônant ra et là, dans leur superbe majesté.

Les grands arbres de la forêt offrent aux regards quelque chose de sublime. Rien ne présente une plus belle image de la fierté, de la dignité royale.

Cette vue rappelle involontairement à l'esprit la belle comparaison du prophète à l'égard dés superbes :

Pareils aux cèdres du Liban Ils cachent dons les cieux, Leurs fronts audacieux.

(*) Dans le, langage des défricheurs, les "corps morts" sont des arbres abattu^; par les ouragans ou par suite de vétusté.

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On y voyait l'orme blajic si remarquable par l'ombrage protecteur qu'il offre au travailleur. A une vingtaine de pieds du tronc, quatre ou cinq rameaux s'élancent en divergeant jusqu'à une hauteur de soixante à soixante-dix pieds, et là s'arrêtent pour se pencher vers la terre, formant avec leur riche feuillage un immense parasol. Quelques-uns de ces arbres s'élèvent à une hauteur de cent pieds. Isolés, ils apparaissent dans toute leur grandeur, et ce sont sans contredit les arbres les plus magnifiques de la foret.

On y voyait aussi le frêne blanc, si remarquable par sa blanche écorce, la beauté de son feuillage, et l'excellente qualité de son bois qui sert à une multitude d'usage, — le hêtre à l'écorce grisâtre, que la foudre ne frappe jamais et dont les branches offrent aussi par leur gracieux feuillage et leur attitude horizontale, un abri recherché, — le tilleul ou bois blanc qui croît à une hauteur de plus de quatre-vingt pieds, et sert à la fabrication d'un grand nombre d'objets utiles, — le merisier à l'écorce aromatique, et dont le bois égale en beauté l'acajou, — le sapin, au feuillage toujours vert, qui s'élève vers le ciel en forme pyramidale, — et enfin le pin, qui s'élance jusqu'à cent cinquante pieds, et que sa forme gigantesque a fait surnommer le Roi de la Forêt. Ces deux derniers cependant ne se trouvaient qu'en très petit nombre sur la propriété de Jean Rivard. Nous parlerons plus loin d'un magnifique bosquet d'érables situé à quelque distance de son habiiation.

On avouera qu'il fallait, sinon du courage, au moins de bons bras pour s'attaquer à ces géants de la forêt, qui ne succombaient qu'avec lenteur sous les coups répétés de la hache. Nos bûcherons commeU'

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çaient par jeter un ooup d'oeil sur les arbres qu'ils destinaient à la destruction, afin de s'assurer dans quelle direction ils penchaient ; car tout arbre, même le plus fier, tend à pencher d'un côté plutôt que d'un autre, et c'est dans cette direction que doit être déterminée sa chute. ')|^Du matin jusqu'au soir nos^; U deux défricheurs faisaient résonner les bois du son Cr^i^ de cette utile instrument qu'on pourrait à bon droit regarder parmi nous comme l'emblème et l'outil de la ^ civilisation. 7Les oiseaux effrayés s'enfuyaient de ces retraites naguère si paisibles. Quand le grand arbre de cent pieds de hauteur, atteint au coeur par le taillant de l'acier meurtrier, annonçait qu'il allait succomber, il y avait comme une seconde de silence solennel, puis un craquement terrible causé parla chute du colosse. Le sol faisait entendre un sourd mugissement.

r- De même que dans le monde politique, financier, commercial ou industriel, la chute des grands ei traîne la ruine d'une multitude de personnages subal^j ternes, de môme la chute des grands arbres fait périrj une multitude d'arbres moins forts, dont les uns sont décapités ou brisés par le milieu du corps, et les au-

>lres complètement arrachés de terre.

A peine nos défricheurs avaient-ils porté sur leur ennemi terrassé un regard de superbe satisfaction qu'ils se mettaient en frais de le dépecer. En quelques instants, l'arbre était dépouillé de ses branches, puis coupé en diverses parties, qui restaient éparses sur le sol, en attendant le supplice du feu.

Et les mômes travaux recommençaient chaque jour.

Durant la première semaine, Jean riivarcl, qui jus--

lu'alors iravait guère connu oe que c'était que le travail physique, se sentait à la fin de chaque journée 'ellement accablé de fatigue, tellement harassé, qu"il craignait de ne pouvoir tenir à cette vie de labeiu' j mais chaque nuit il reposait si bien, enveloppé dans une peau de buffle, et couché sur le lit rustique dressé par Pierre Gagnon au fond de leur cabane, qu'il se trouvait le lendemain tout refai'., tout r8Sfauré, et prêt à reprendre^ hache. Peu à peu ses muscles, devenus plus souples et en même temps plus énergiques, s'habituèrent à ce violent exercice ; bientôt môme, grâce à l'air si salubre de la forêt, et à un appétit dont il s'étonnait lui-même, ses forces augmentèrent d'une manière étonnante, et cejravail des aras d'abord si dur, si pénible, devint pour lui comme une^espèce de volupté.

Au milieu de ses travaux, Jean Rivard goi!itait aussi quelquefois de douces jouissances. 11 avait une âme naturellement sensible aux beautés de la nature, t les spectacles grandioses, comme les levers et les :ouchers du soleil, les magnifiques points de vue, les paysages agrestes, étaient pour lui autant de sujets d'extase.

Disons aussi que l'automne en Canada est souvent la plus belle saison de l'année, et dans les bois plus que partout ailleurs ; à cette époque les feuilles changent de couleur; ici, elles ofl'rent une teinte pourpre ou dorée, là, la couleur écarlate; partout le feuillage 3st d'une richesse, d'une magnificence que rien n'é- ,^ale.

Les travaux de déboisement ne furent suspendus qu'une seule journée, vers le milieu de novembre, Dour permettre à nos défricheurs de retourner avant

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l'hiver au village de Lacasseville, y chercher de nouvelles provisions et divers articles de ménage dont l'absence se faisait grandement sentir dans le nouvel établissement. Ils partirent un samedi vers le soir, et ne revinrent que le lundi. Pour éviter un nouveau trajet, notre héros, suivant encore en cela les conseils de M. Laçasse, loua cette fois les services de deux hommes robustes, qui l'aidèrent à transporter les effets les plus lourds à travers la forêt.

Au nombre de ces effets était un poële, article fort important, surtout à l'approche de l'hiver, et dont Pierre Gagnon en sa qualité de cuisinier avait déjà plus d'une fois regretté l'absence. Jusque-là nos défricheurs avaient été réduits à faire cuire leur pain sous la cendre. "

Jean Rivard n'eut pas d'ailleurs à regretter ce petit voyage à Lacasseville, car une lettre de son ami Gustave Charmenil l'y attendait depuis plusieurs jours; elle était ainsi conçue :

K Mon cher ami,

« J'ai reçu ta lettre où tu m'annonces que tu te fais défricheur. Tu parais croire que ton projet va rencontrer en moi un adversaire acharné ; loin de là, mon cher, je L'avouerai franchement que si je n'avais ^ pas déjà fait deux années de cléricature, et surtout si j'avais comme toi cinquante louis à ma disposition, je prendrais peut-être aussi la direction des bois, , malgré mes goûts prononcés pour la vie spéculative ^ et intellectuelle. Tu ne saurais croire combien je su^s^éjgoûté du monde. Je te féhcite de tout mon 'cœur de n'avoir pas suivi mon exemple. Si je te

racontais toutes mes misères, tous mes ennuis, tous mes déboires depuis le jour où j'ai quitté le collège, lu me plaindrais sincèrement, tu en verserais des larmes peut-être, car jeconnais Jo)i^bon cœun Ah ! mon cher ami, ces heures délicieuses que nous avons passées ensemble,. à gambader à traversjes bosquets, à nous promener dans les allées du grand jardin, à jconverser sur le gazon ou sous les branches des arbres, nos excursions les jours de congé dans les vertes campagnes, sur les rivages du lac ou sur les bords 1 Ipittoresques de la rivière, tous ces plaisirs si doux ■V me reviennent souvent à la mémoire comme pour contraster avec ma situation présente/Te le dirai-je, mon bon ami ? ce bel avenir que je rêvais, cette glorieuse carrière que je devais parcourir, cette fortune, ces honneurs, ces dignités que je devais conquérir, tout cela est maintenant relégué dans le domaiiie " tles illusions. Sais-tu à quoi ont tendu tous mes efforts, toutes les ressources de mon esprit, depuis deux ans ? A trouver les moyens de ne pas mourir de faim. C'est bien prosaïque, n'est-ce pas?^'est pourtant là, mon cher ami, le sort de la 'plupart des 'unes gens qui, après leurs cours d'études, sont lancés dans les grandes villes, sans argent, sans amis, sans protecteurs, et sans expérience de la vie du ^j f monde. Ah ! il faut bien bon gré mal gré dire adieu "^^ [ à la poésie,aux jouissances intellectuelles, aux plaisirs V de l'imagination, et, ce qui est plus pénible encore, aux plaisirs du cœur. Ce que lu me racontes de tes amours, des charmes ingénus de ta Louise, de votre attachement avoué l'un pour l'autre, de ton espoir d'en faire avant pen ta compagne pour la vie, tout cela est bien propre à me faire envier ton sort. Oui,

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je sais que tu seras heureux, comme tu mérites de l'ôire : quoique moins âgé que moi de plusieurs années, lu goûteras tout, le bonheur d'une tendresse partagée, d'une union durahle, quand moi j'en serai

encore à soupirer Tu es peut-être curieux de

savoir si depuis deux ans que je suis dans le monde, je n'ai pas contracté un attachement quelconque ? Je n'imiterais pas ta franchise si je te disais que non ; mai«, mon cher, le sentiment que j'éprouve ne saurait être partagé puisque la personne que j'aime ne le sait pas et ne le saura jamais. Imagine-toi, que dès les premiers temps de mon séjour ici, je voyais tous les dimanches, à l'église, tout près du banc oîi j'entendais la messe, une jeune fille de dix-huit à vingt ans dont la figure me rappelait involontairement tout ce que j'avais lu et rêvé de la figure des anges : des traits de la plus grande délicatesse, un teint de rose, de beaux grands yeux noirs, une petite taille mignonne, de petites mains d'enfant, et comme diraient les romanciers, des lèvres de carmin, un cou d'albâtre, des dents d'ivoire, etc. Mais son maintien réservé, sa piété, (car durant toute la messe on ne pouvait loi voir tourner la tête, et son esprit était évidemment en rapport avec les chœurs célestes et les vierges de l'empyrée,) excitèrent mon admiration encore plus que sa beauté. On m'assure que parmi les jeunes demoiselles qui vont à l'église le dimanche quelques-unes ont en vue de s'y faire voir et d'y déployer le luxe de leurs toilettes ; mais ce n'était assurément pas le cas pour ma belle inconnue. Tu ne me croiras peut-être pas quand je te dirai que sa présence m'inspirait de la dévotion. Je ne m'imaginai pas d'abord que ce sentiment d'admiration et

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de respect quej^rouvais pùt^se^hanger en amour; mais je reconnus plus tard mon erreur. Le besoin , de l'apercevoir tous les dimanches à l'église devint bientôt si fort qu^e son absence me désappointait et me rendait tout triste. Lorsqu'elle sortait de l'église je la suivais de loin pour le seul plaisir de la voir marcher et de toucher de mon pied la pierre que le sien avait touchée. Le suprême bonheur pour moi eût été, je ne dis pas d'être aimé d'elle, mais d'avoir seulement le plus'pëlîTTspbïr de l'être un jour. Ma vie passée avec elle, .c'eût .. été. le paradis sur la terre. Mais ce bonheur je ne le rêvais même pas. Pourquoi me serais-je laissé aller à ce songe enchanteur, /'moi, pauvre jeune homme qui ne pouvais avant dix Sans songer à m'établir? D'ici là, me disais-je, elle ^se mariera : elle fera le bonheur de quelque jeune homme plus fortuné que moi ; elle ne saura jamais que le pauvre étudiant qui entendait la messe tout près d'elle à l'église fut celui g ui l'aima le premier et de l'amour le plus sincère. Je n'ai pas honte, mon cher ami, de te faire cette confidence, car j'ai la conscience que le sentiment que j'éprouve n'a rien de repréhensible. Tu trouves sans doute étrange que je n'aie pas cherché, sinon à faire sa connaissance, du moins à savoir son nom, le nom de sa famille ? C'est pourtant bien le cas, mon cher ami ; non seulement je ne l'ai pas cherché, mais j'ai soigneusement évité de faire la moindre question à cet égard; tu es même le seul à qui j'aie jamais fait cette confidence. Je préfère ignorer son nom. Que veuxtu ! c'est bien triste, mais ce n'en est pas moins vrai, les plaisirs du cœur me sont interdits et me le seront encore pendant les plus belles années de ma vie

>< 0 heureux, mille fois heureux le fils du labou-l,reur qui, satisfait du peu que la providence lui aW départi, s'efforce de l'accroître par son travail et son \ industrie, se marie, se voit revivre dans ses enfants, \ et passe ainsi des jours paisibles, exempts de tous les ' soucis de la vanité, sous les ailes de l'amour et de la religion. C'est une bien vieille pensée que celle-là, n'est-ce pas? elle est toujours vraie cependant. Si tu savais, mon cher ami, combien de fois je répète le > vers de Virgile : - '

Heureux l'homme des champs, s'il savait son bonheur !

« Ce qui me console un peu, mon cher ami, c'est que toi au moins tu seras heureux : tu es tenace et courageux; tu réussiras, j'en ai la certitude. Donnemoi de tes nouvelles de temps à autre et sois sûr que personne ne prend plus d'intérêt que moi à tes , succès comme défricheur, et. à ton bonheur futur comme époux. »

« Ton ami dévoué,

« Gustave Gharmenil. »

Cette lettre causa à notre héros un mélange de tristesse et de plaisir. Il aimait sincèrement son ancien camarade et tout son désir était de le savoir heureux. Le ton de mélancolie qui régnait dans sa lettre, les regretsqu'il laissait échapper,faisaient mal au cœur de Jean ïlivard. D'un autre côté, la comparaison qu'il y faisait de leurs situations respectives servait à retremper son courage et à l'affermir plus que jamais dans la résolution qu'il avait prise.

Dans les derniers jours de l'automne, vers l'époque où la neige allait bientôt couvrir la terre de son blanc

'Mu

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manteau, nos deux défricheurs s'occupèrent à sarcler la forêt, c'est-à-dire, à faire disparaître tous les jeunes arbres qui devaient être soit déracinés soit coupés près du sol ; ils pureut ainsi nettoyer une étendue de dix à douze arpents autour de leur cabane, ne laissant debout que les grands arbres qui pouvaient être facilement abattus durant les mois d'hiver.

Ce n'était pas chose facile pourtant que de faire disparaître de cette surface les végétaux géants qui la couvraient encore, et qu'il fallait couper à une hauteur d'environ trois pieds du sol. Plusieurs de ces arbres étaient,comme on l'a déjà dit, d'une dimension énorme, quelques-uns n'ayant pas moins de cinq à six pieds de diamètre. Ajoutons qu'il fallait travailler au milieu des neiges et que souvent un froid intense obligeait bon gré mal gré nos vaillants défricheurs à suspendre leurs travaux.

Néanmoins, et en dépit de tous les obstacles, dès le commencement du mois de mars suivant^ dix [arpents de forêts avaient été abattus, ce qui, joint aux cinq arpehts nettoyés dans le cours de l'automne précédent, formait quinze arpents de terre nouvelle que Jean Bivard se proposait d'ensemencer au prin^ temps. Les grands arbres étendus sans vie sur la terre froide ou sur un lit de neige avaient été dépouillés de leurs branches et coupés en plusieurs parties. Il ne restait plus qu'à réunir en monceaux, arbres, branches, broussailles, arbustes, puis d'y mettre le feu ; et cette opération, que les colons appellent dans leur langage" tasser tu relever l'abattis " ne pouvant se faire qu'après la fonte des neiges, nos défricheurs furent forcés de laisser reposer leurs haches. Ils purent cependant employer les

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quelques semaines qui leur restaient d'une manière assez lucrative et comparativement fort agréable, comme on le verra par la suite.

Mais avant de passer plus loin, disons un mot des heures de loisir et des heures d'ennui qui furent le partage de nos défricheurs durant le premier long hiver qu'ils passèrent au milieu des bois.

LES HEURES DE LOISIR ET LES HEURES d'eNNUF.

Le lecteur s'est déjà sans doute demandé plus d'une fois comment nos défricheurs passaient leurs longues soirées d'hiver ?

D'abord il ne faut pas oublier que jamais Jean - Rivard. ne laissait écouler une journée sans écrire. Il tenait un journal régulier de ses opérations et i notait avec un soin minutieux toutes les observations 'qu'il avait occasion de faire durant ses heures d'acti- / vite. Quelquefois même, laissant errer son imaginalion, il jetait sur le papier sans ordre et sans suite. toutes les pensées qui lui traversaient le cerveau. Pas n'est besoin de dire que Mademoiselle Louise Routier était pour une large part dans cette dernière partie du journal de Jean R.ivard.

Pendant que Jean Rivard s'occupait ainsi, son comp^non, qui, à son grand regret, ne savait ni lire / ni écrire, s'amusait à façonner^ à raide de sa tarière«.v) Kji^sa hache et de son couteau, divers petits meubles \ et ustensiles qui presque toujours trouvaient leur emploi immédiat.

Pierre Gagnon, sans être amoureuxji ia.façon de son jeune maître,, avait aussi contracté un vif attachement pour un charmant petit écureuil qu'il élevait avec tous les soins d'une mère pour son enfant. La 3ianière dont ce petit animal était tomhé entre ses mains est assez singulière. Peu de temps après son arrivée dans la forêt, Pierre avait aperçu à une courte distance de la cabane, une écureuil femelle descendant d'un arbre avec ses deux petits qu'elle avait déposés sur les feuilles mortes, dans le but sans doute de leur apprendre à jouer et à gambader : notre homme s'étant approché pour être témoin de cette scène d'éducation domestique, la mère effrayée s'était aussitôt empai'é d'un de ses petits et l'avait porté dans la plus proche enfourchure de l'arbre, mais avant qu'elle fut revenue pour sauver son autre enfant, Pierre s'en était emparé et l'avait emporté à l'habitation, malgré les cris d'indignation et de dé* tresse de la pauvre mère.

^z' On ne saurait croire tout le soin que se donna notre rustique défricheur pour élever el^ civiliser ce gentil petit animal. 11 fit pour lui une provision de (i. fruits, de noisettes, de faînps et de glands. Durant les premiers jours il écalait lui-môme ses noisettes et le faisait manger avec une sollicitude toute maternelle. Peu H peu le petit écureuil put non-seulement manger sans l'aide de son maître, mais il n'hésitait pas à se servir lui-môme et commettait toutes sortes d'espiègleries. Souvent pendant le repas de Pierre! Gagnon il sautait lestement sur son épaule et venait dérober dans son plat ce^qu'il trouvait à sa convenance. Il était si docile, si candide, si éveillé, si alerte, ses petits yeux brillants exprimaient tantd'in-

telligence, il était d'une propreté si exquise, et paraissait si beau, quand s'asseyant sur ses pieds de derrière il relevait sa queue vers sa tête, que Pierre Gagnon passait des heures à l'admirer, à jouer avec lui^ à caréssë"r son pelage soyeux. S'il arrivait que le petit animal fût moins gai, moins turbulent qu'à l'ordinaire, ou qu'il refusât démanger, notre homme en concevait la plus vive inquiétude et n'avait de repos que lorsqu'il le voyait reprendre sa vivacité accoutumée.

Les jeux animés du petit prisonnier intéressaient 7 / aussi Jean Rivard et lui apportaient de temps en S (i temps des distractions dont il avait besoin. Il était^ d'ailleurs aussi familier avec le maître qu'avec le serviteur et sautait sans facondes épaules de l'un sur la tète de l'autre. Si Pierre Gagnon avait pu écrire, il eût composé un volume sur les faits et gestes de son petit ami.

Mais en parlant des distractions de nos défricheurs il en est une que je ne dois pas omettre. Jean Rivard -> avait apporté avec lui quatre volumes : c'étaient d'abord la petite Imitation de Jésus-Christ^ présent de sa Louise, puis les Aventures de Don Quichotte de la Manche, celles de Rohinson Crusoé^ et une Histoire populaire de Napoléon quîil avait eue en prix au collège. GesJWres^ne contribuèrent pas peu à égayer les loisirs de nos anachorètes. On peut même dire qu'ils servirent en quelque sorte à relever leurs esprits et à ranimer leur courage. '~~ — —

limitation de Jésus-Christ était le livre des diman-. ches et des fêtes. Les trois autres volumes servaient^ aux lectures de la semaine.

Les histoires merveilleuses de Robinson Crusoé,

de Don Quichotte de la Manche et de Napoléon intéressaient vivement Pierre Gagnon. Jean Rivard lisait tout haut le soir, de sept heures à neuf heures, mais souvent, cédant aux supplications de son compagnon de solitnde, il prolongeait sa lecture bien avant dans la nuit.

r— L'histoire de Robinson Crusoé, jeté dans son île déserte, obhgé de tirer de la nature seule, et indépendamment de tout secours humain, ses moyens de subsistance, avait avec celle de nos défricheurs une analogie que Pierre Gagnon saisissait facilement.

Cet homme, comme beaucoup d'autres de sa cou dition, était doué d'une mémoire prodigieuse, et Jean Rivard était souvent étonné de l'entendre, au milieu de leurs travaux de défrichement, répéter presque mot pour mot de longs passages qu'il avait lus la veille. Ce qu'il aimait à répéter le plus volontiers, c'étaient les passages qui prêtaient à rire ; les aventures de l'infortuné Don Quichotte, Chevalier de la triste figure, l'égayaient jusqu'à le faire pleurer.

il trouvait l'oacasion de faire à chaque instant l'application des événements romanesques ou historiques racontés dans ces livres simples et à la portée de tous les esprits, aux petits incidents de leur humble existence, en mélangeant toutefois sans scrupule l'histoire et Te~roraàn. Jjiii-môme ne s'appelait plus que Sancho Panza, et ne voulant pas par respect pour son maître l'appeler Don Quichotte, il l'appelait indifféremment l'Empereur, ou Sa Majesté, ou le Petit Caporal. En dépit de la chronologie, tous deux étaient armés en guerre, marchant ensemble contre l'ennemi commun ; cet ennemi, c'était la forêt qui les entourait, et à travers laquelle les deux vaillants

guerriers devaient se frayer un passage. Les travaux de nos défricheurs n'étaient plus autre chose que des batailles sanglantes ; chaque soir on faisait le relevé du nombre des morts et on discutait le plan de la campagne du lendemain. Les morts, c'étaient les arbres abattus dans le cours de la journée ; les ~ plus hauts étaient des généraux, des officiers, les arbrisseaux n'étaient que de la chair à canon.

Une lettre que Jean Rivard écrivait à Gustave Charmenil, un mois après son arrivée dans la forêt, monlce qu'il conservait encore toute sa gaîté habituelle.

'( Je vais te donner, y disait-il, une courte descrip- « tion de mon établissement. Je ne te parlerai pas «des routes qui y conduisent; elles sont bordées « d'arbres d'un bout à l'antre ; toutefois je ne te con- « seillerais pas d'y venir en carrosse. Plus tard je « ne dis pas non. Quant à ma résidence, ou comme « on dirait dans le style citadin, à Villa Rivard, elle (( est située sur une charmante petite colline; elle ee^t «en outre ombragée de tous côtés par d'immenses « bosquets des plus beaux arbres du monde. Les «murailles sont faites de pièces de bois arrondis « par la nature ; les interstices sont soigneusement «remplis d'éloupe, ce qui empêche la neige et la « pluie de pénétrer à l'intérieur. Le plafond n'est « pas encore plâtré, et le parquet est à l'antique, jus- « tement comme du temps d'Homère. C'est délicieux.

ftt Le salon, la salle- à dîner, la cuisine, les chambres « à coucher ne forment qu'un seul et même apparte- « ment. Quant à l'ameublement, je ne t'en parle pas ; « il est encore, s'il est possible, d'un goût plus primi-

ez-

« tif. Toi qui es poète, mon cher Gustave, ne feras- « tu pas mon épopée un jour? »

Et il continuait ainsi; on eût dit que la bonne

humeur de Pierre Gagnon servait à entretenir celle

y de son jeune maître.

û^y- / Lorsque, au commencement de l'hiver, une légère

p^ jcouche de neige vint couvrir la terre et les branches

^ /des arbres, le changement de fccne le réjouit; la

(terre lui apparut comme une jeune fille qui laisse

jde côté ses vêtements sombres pour se parer de sa

! robe blanche. Aux rayons du soleil, l'éclat de la

\ neice éblouissait la vue, et quand la froidure ne se

i faisait pas sentir avec trop d'intensité, et que le

calme régnait dans l'atmosphère, un air de gaîté

semblait se répandre dans toute la forêt. Un silence

majestueux, qui n'était interrompu que par les flocons

de neige tombant de temps à temps de la cime des

arbres, ajoutait à la beauté du spectacle. Jean Rivard

contemplait cette scène avec l'avissement.

-î*" Un autre spectacle procurait encore à notre héros l des moments de bonheur et d'extase : c'était celui •^'un ouragan de neige. Il n'était jamais plus inté- ( "\ ressé, plus heureux que, lorsque la neige, poussée par un fort vent, tombait à gros flocons, et que les arbres de la forêt, balançant leurs cimes agitées, faisaient entendre au loin comme le bruit d'une mer en furie. Il ne pouvait alors rester assis dans sa cabane et mettant de côté ses livres ou 'ses outils, il sortait en plein vent pour contempler ce spectacle des éléments déchaînés; il se sentait comme eu contact avec la nature et son auteur. y

Il ne faut pas croire cependant que toutes les heures de Jean Rivard s'écoulassent sans ennui. Non, en dépit de toute sa philosophie, il eut, disonsle, des moments de sombre tristesse.

fjLa chute desJe^Lnjj.es,l e déjo^art.des oisea sombres de la fin de novembre furent la cause de ses premières heures de mélancolie. Puis, lorsque plus tard un ciel gris enveloppa la forêt comme d'un vêtement de deuil, et qu'un vent du nord ou du nordest, soufllant à travers les branches, vint répandre dans l'atmosphère sa froidure glaciale, une tristesse insurmontable s'emparait parfois de son âme, sa soli-y tude lui semblait un exil, sa cabane un tombeau.H

tLes grosses gaîtés de Pierre Gagnon ne lè~Tîiisàient plus même sourire. Son esprit s'envolait alors à Grandpré, au foyer pai-ternel ; il se représentait auprès de sa bonne mère, entouré de ses frères et sœurs, et quelquefois une larme involontaire venait mouiller sa paupière.

C'était surtout le dimanche et les jours de fête que

\ son isolement lui pesait le plus. Habitué à la vie si joyeuse des campagnes canadiennes, où à l'époque dont nous parlons, les familles passaient souvent une partie de l'hiver à se visiter, à danser, chanter, fêter; les jeunes gens à promener leui-s blondes, les hommes mariés à étaler par les chemins leurs beaux attelage?, leurs beaux chevaux, leurs belles carrioles ; rCayanl jusqu'alors quitté la maison paternelle que pour aller passer quelques années au collège en compagnie de joyeux camarades ; accoutumé depuis son berceau aux soins attentifs de sa bonne mère, — puis se voir tout à coup, lui, jeune homme de dix-neuf ans, emprisonné pour ainsi dire au milieu d'une forêt, à

trois lieues de toute habitatiou humaine, n'ayant pour compagnon qu'un seul homme qui n'était même ni de son âge, ni de son éducation, — c'était, on l'avouera, plus qu'il ne fallait pour décourager un homme d'une trempe ordinaire.

On comprend aussi pourquoi les dimauçhes mettaient encore l'esprit de Jean Rivard à une plus rude épreuve que les autres jours. D'abord, le repos qu'il était forcé de subir laissait pleine liberté à son imagination qui en profitait pour transporter ^on homme à l'église de Grandpré ; il y voyait la vaste nef remplie de toute la population delà paroisse, hommes, femmes, enfants, qu'il pouvait nommer tous ; il voyait dans le sanctuaire les chantres, les jeunes enfants de chœur, avec leurs surplis blancs comme la neige, puis, au milieu de l'autel le prêtre offrant le sacrifice ; il le suivait dans la chaire où il entendait la publication des bans, le prône et le sermon; puis au sortir de l'église il se retrouvait au milieu de toute cette population un^ comme une seule et grande famille, au milieu d'amis se serrant la main et, tout en allumant leurs pipes, s'enquérant de la santé des absents. Il lui semblait entendre le carillon des cloches sonnant le Sanctus ou l'Angelus, et, après la messe, le son argentin des clochettes ^suspendues au poitrail des centaines de chevau^ qui reprenaient gaiement le chemin de la^^deraeiuiÊj.) |

Les petites veillées du dimanche chez le père Routier ne manquaient pas non plus de se présenter à sa vive imagination. Avec quel bonheur il eût échangé une des soirées monotones passées dans sa cabane enfumée, en compagnie de Pierre Gagnon, contre une heure écoulée auprès de 5a Louise !

Pour Pierre Gagnon, lorsqu'il s'était bien convaincu qu'il fallait renoncer à égayer son compagnon cl& solitude, il se mettait à chanter son répertoire de complaintes. Mais son plus grand bonheur, son plus beau triomphe à ce brave serviteur était de parvenir ù faire naître un sourire sur les lèvres de son jeune maître. \

Après tout, ces moments de mélancolie n'étaient V Y que passagers. S'ils survenaient durant les autres- / jours de la semaine, Jean Rivard en faisait bientôt justicepar un travail violent. D'ailleurs, on sait déjà que Jean Rivard n'était pas homme use laisse^ abattirT Quoique doué d'une excessive sensibilité, ce qui dominait dans sa nature c'était le courage et la force de volonté. Jamais, au milieu même de ses plus sombres tristesses, la pensée ne lui vint de, retourner chez sa mère. Il fut toujours fermement déterminé à poursuivre l'exécution de son dessein, dût-il en mourir à la peine.

Enfin, vers le milieu de Mars, le froid commença à diminuer d'une manière sensible, les rayons du soleil devinrent plus chauds, la neige baissait à vuu d'œil et Jean Rivard put songer à mettre à exécution le projet formé par lui dès l'automne précédent et qui lui souriait depuis plusieurs mois, celui de faire du sucre d'érable.

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