PASSAGE DU FLEUVE A GUE
laire de chaussée par où ils pussent passer du côté des Sarrasins, parce que nos gens ne savaient autant boucher d'une part que les Sarrasins en débouchaient de Tautre.
21 5. Alors le connétable monseigneur Imbert de Beaujeu dit au roi , qu'un Bédouin était venu qui lui avait dit qu'il enseignerait un bon gué, pourvu que Ton lui donnât cinq cents besants. Le roi dit qu'il consentait qu'on les lui donnât, pourvu qu'il tint en vérité ce qu'il promettait. Le connétable en parla au Bédouin , et il dit qu'il n'enseignerait pas le gué si l'on ne lui donnait les deniers d'avance. Il fut convenu que l'on les lui baillerait , et ils lui furent donnés.
216. Le roi décida que le duc de Bourgogne et les riches hommes d'outrc-mer qui étaient dans le camp, garderaient le camp pour que l'on n'y fît pas de dommage -, et que le roi et ses trois frères passeraient au gué à l'endroit que le Bédouin devait enseigner. Cette chose fut entreprise et préparée pour passer le jour du mardi gras , à laquelle journée nous vînmes au gué du Bédouin. Comme l'aube du jour paraissait, nous nous préparâmes de tous points-, et quand nous fûmes préparés, nous allâmes au fleuve, et nos chevaux furent à la nage. Quand nous fumes allés jusques au milieu du fleuve, alors nous trouvâmes le fond où nos chevaux prirent pied; et sur la rive du fleuve, nous trouvâmes bien trois cents Sarrasins tous montés sur leurs chevaux.
217. Alors je dis à mes gens : « Seigneurs, ne regardez qu'à «main gauche, pour que chacun tire par là; les rives sont « mouillées, et les chevaux tombent sur le corps des gens et les « noient. » Et il était bien vrai qu'il y en eut de noyés au passage, et entre autres fut noyé monseigneur Jean d'Orléans, qui portait une bannière vivrée. Nous nous arrangeâmes de telle manière que nous tournâmes en remontant l'eau, et trouvâmes la voie essuyée; et passâmes de telle manière. Dieu merci, que nul de nous n'y tomba; et dès que nous fumes passés, les Turcs s'enfuirent.
218. L'on avait ordonné que le Temple ferait l'avant-garde , et que le conitc d'Artois aurait le second corps après le Temple. Or
216. — 1 A, ccstc emprise, fil cmprh:, fii attirée : B et L, ceste chose fut entreprinse et appareillée.— "-i Le S février i2 5o.
avint ainsi que si tost comme li cuens d'Artois ot passei le flum, il et toute sa gent ferirent aus' Turs qui s'enfuioient devant aus. Li Temples li manda que il lour fesoit grant vileinnie, quant il devoit aler après aus et il aloit devant ; et li prioient que il les laissast aler devant, aussi comme il avoit estei acordei ' par le roy. Or avint ainsi que li cuens d'Artois ne lour osa respondre, pour mon signour Fourcaut dou Merle qui le tenoit par le frain; et cis Fourcaus dou Merle, qui moût estoit bons chevaliers, n'oioit chose que li Templier deissent au conte, pour ce que il estoit sours'"-, et escrioit : « Or « à aus , or à aus ! »
2 19. Quant li TempUer virent ce, il se pensèrent que il seroient honni se il lessoient le conte d'Artois aler devant aus; si ferirent des espérons, qui plus plus et qui miex miex, et chacierent les Turs, qui s'enfuioient devant aus, tout parmi la ville de la Massoure jusques aus chans par devers Babiloine. Quant il cuidierent retourner arieres, li Turc lour lancierent trez et merrien parmi les rues, qui estoient estroites. Là fu mors li cuens d'Artois , li sires de Couci que Ton appeloit Raoul , et tant des autres chevaliers que il furent esmei à trois cens. Li Temples, ainsi comme li maistres le me dist depuis \ y perdi quatorze vins homes armés, et touz à cheval.