‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 102 sur 467 · MORT DU COMTE D ARTOIS · texte numérisé non relu

MORT DU COMTE D ARTOIS

il advint ainsi, que sitôt que le comte d'Artois eut passé le fleuve, lui et tous ses gens se lancèrent sur les Turcs, qui s'enfuyaient devant eux. Les Templiers lui mandèrent qu'il leur faisait grand affront quand, devant aller après eux, il allait devant -, et ils le priaient qu'il les laissât aller devant , ainsi qu'il avait été réglé par le roi. Or il advint que le comte d'Artois ne leur osa répondre, à cause de monseigneur Foucaud du Merle, qui lui tenait le frein de son cheval; et ce Foucaud du Merle, qui était très-bon chevalier, n'entendait rien de ce que les Templiers disaient au comte, parce qu'il était sourd -, et il s'écriait : « Or à eux , or à eux ! »

2 i(). Quand les Templiers virent cela, ils pensèrent qu'ils seraient honnis s'ils laissaient le comte d'Artois aller devant eux-, ils piquèrent donc des éperons, qui plus plus et qui mieux mieux, et poursuivirent les Turcs qui s'enfuyaient devant eux, tout à travers la ville de Mansourah jusques aux champs du côté de Babylone. Quand ils pensèrent retourner en arrière, les Turcs leur lancèrent des poutres et des bois parmi les rues, qui étaient étroites. Là fut tué le comte d'Artois, le sire de Couci que l'on appelait Raoul, et tant d'autres chevaliers qu'ils furent estimés à trois cents. Le Temple, ainsi que le maître me le dit depuis, y perdit deux cent quatre-vingts hommes armés, et tous à cheval.

XL VI. Joinville, blessé et bloqué par les Sarrasins, est délivré par le comte d'Anjou.

2 20. Moi et mes chevaliers nous décidâmes que nous irions courir sus à plusieurs Turcs qui chargeaient leurs bagages à main gauche dans leur camp, et nous leur courûmes sus. Pendant que nous les poursuivions parmi le camp, j'aperçus un Sarrasin qui montait sur son cheval : un sien chevalier lui tenait le frein.

221. Au moment où il tenait ses deux mains à la selle pour monter, je lui donnai de ma lance par dessous les aisselles et le renversai mort-, et quand son chevalier vit cela , il laissa son seigneur et son cheval , et me frappa, à mon passage , de sa lance entre les deux épaules , et me coucha sur le cou de mon cheval, et me tint si pressé que je ne

■Mij. — 1 A, l'un me dit ; B et L, le maislre le me iihl Jepuiii.

ne pouoie traire m'espée que j'avoie ceinte. Si me convint traire Tespée qui estoit à mon cheval •, et quant il vit que j'oz m'espée traite, si tira son glaive à li et me lessa.

222. Quant je et mi chevalier venimes hors de Tost aus Sarrazins, nous trouvâmes bien six mille Turs, par esme, qui avoient lessies lour herberges et se estoient trait aus chans. Quant il nous virent, il nous vindrent sus courre, et occistrent mon signour Huon de Trichastel, signour de Conflans, qui estoit avec moy à baniere. Je et mi chevalier ferimes des espérons, et alames rescourre mon signour Raoul de Wanou ' , qui estoit avec moy, que il avoient tirié à terre.

2 23. Endementieres que je en revenoie, li Turc m'apuiercnt de lour glaives :; mes chevaus s'agenoilla ^ pour le fais que il senti , et je en alai outre parmi les oreilles dou cheval. Et me resdreçai, au plus tost que je peu-, mon escu à mon col et m'espée en ma main; et mes sires Erars de Severey (que Die\ absoille!), qui estoit entour moy, vint à moy et nous dist que nous nous treissiens emprès une maison deffaite, et illec atendericns le roy qui venoit. Ainsi comme nous en aliens à pié et à cheval, une grans route de Turs vint hurter à nous, et me portèrent à terre, et alerent par dessus moy, et firent voler ^ mon escu de mon col.

224. Et quant il furent outre passei, mes sires Erars de Syverey revint sur moy et m'emmena, et en alames jusques aus murs de la maison deffaite -, et illec revindrent à nous mes sires Hugues d'Escoz^, mes sires Ferris de Loupey, mes sires Renaus de Menoncourt. Illec li Turc nous assailloient de toutes pars; une partie d'aus entrèrent en la maison deffaite, et nous piquoient de lour glaives par desus-. Lors me dirent mi chevalier que je les preisse par les frains; et je si fis pour ce que li cheval ne s'enfouissent. Et il se deffendoient des Turs si vigoureusement ; car il furent loei de touz les preudomes de Tost, et de ceus qui virent le fait et de cens qui l'oïrent dire.

225. Là fu navrez mas sires Hugues d'Escoz de trois glaives ou

222. — 1 A, Raoul Wanon; plus loin de Vaunou et Je Wanoii; B et L, de Venion, de Varnou.

223. — 1 B et L, tellement qu'il convint à mon cheval s'agenoiller.

Page 1