JOINVILLE BLOQUÉ PAR LES SARRASINS
pouvaistirer mon épée que j'avais à ma ceinture. Il me fallut donc tirer Tépée qui était après mon cheval ; et quand il vit que j'eus tiré mon épée, alors il ramena sa lance à lui et me laissa.
22 2. Quand moi et mes chevaliers vînmes hors du camp des Sarrasins, nous trouvâmes bien six mille Turcs, par évaluation, qui avaient laissé leurs tentes et s'étaient retirés dans les champs. Quand ils nous virent, ils nous vinrent courir sus, et occirent monseigneur Hugues de Trichâtel, seigneur de Conflans, qui était avec moi portant bannière. Moi et mes chevaliers piquâmes des éperons, et allâmes délivrer monseigneur Raoul de Wanou, qui était avec moi, qu'ils avaient jeté à terre.
223. Pendant que j'en revenais, les Turcs me frappèrent de leurs lances; mon cheval s'agenouilla sous le faix qu'il sentit, et je m'en allai en avant par-dessus les oreilles du cheval. Et je me redressai, au plus tôt que je pus, l'écu au cou et l'épée à la main ; et monseigneur Erard de Siverey (que Dieu absolve!), qui était de mes gens, vint à moi et nous dit de nous retirer près d'une maison ruinée, et que là nous attendrions le roi qui venait. Comme nous nous en allions à pied et à cheval, une grande troupe de Turcs vint nous heurter, et ils me renversèrent à terre, et passèrent par-dessus moi, et firent voler mon écu de mon cou.
224. Et quand ils furent passés outre, monseigneur Erard de Siverey revint sur moi et m'emmena, et nous nous en allâmes jusqu'aux murs de la maison ruinée ; et là revinrent à nous monseigneur Hugues d'Écot, monseigneur Frédéric de Loupey, monseigneur Renaud de Menoncourt. Là les Turcs nous assaillaient de toutes parts; une partie d'entre eux entrèrent dans la maison ruinée, et nous piquaient de leurs lances par-dessus. Alors mes chevaliers me dirent que je les prisse par le frein; et ainsi fis-je de peur que les chevaux ne s'enfuissent. Et ils se défendaient contre les Turcs bien vigoureusement ; car ils en furent loués de tous les prud'hommes de l'armée, et de ceux qui virent le fait et de ceux qui l'ouïrent conter.
225. Là fut blessé monseigneur Hugues d'Écot de trois coups de
223. — 2 A, et resJrecai, en omettant au plus tast que Je peu. — -^ A, volèrent. 22 i. — 1 R et L, de Cirer. — ^ B et T., pur dessouhs.
visaige, et mes sires Raous, et mes sires Ferris de Loupey d'un glaive parmi les espaules -, et fu la plaie si large que li sans li venoit dou cors aussi comme li bondons d'un tonnel. Mes sires Erars de Syverey fu férus d'une espée parmi le visaige, si que li nez li chéoit sus le lèvre. Et lors il me souvint de mon signour saint Jaque, que je requis : « Biaus sire sains Jacques', aidiés-moy et secourez à ce a besoing. »
226. Maintenant que j'oi faite ma prière, mes sires Erars de Syverey me dist : « Sire, se vouscuidiés que je ne mi hoir n'eussiens re- « prouvier, je vous iroie querre secours au conte d'Anjou, que je voi « là en mi les chans. » Et je li dis : « Mes sires Erars, il me sem- « ble ' que vous fériés vostre grant honour, se vous nous allés (( querre aide pour nos vies sauver- car la vostre est bien en avance ture. » Et je disoie bien voir ; car il fu mors de celle bleceure. Il demanda consoil à touz nos chevaliers qui là estoient, ettuit li louèrent ce que je li avoie loei -, et quant il oy C3, il me pria que je li lessasse aler son cheval, que je li tenoie par le frain avec les autres -, et je si fiz.
227. Au conte d'Anjou vint, et li requist que il me venist secourre moy et mes chevaliers. Uns riches hom qui estoit avec li, li desloa -, et li cuens d'Anjou li dist que il feroit ce que mes chevaliers li requeroit : son frain tourna pour nous venir aidier, et plusour de ses serjans ferirent des espérons. Quant li Sarrazin les virent, si nous lessierent. Devant ces sergans vint mes sires Pierres de Alberive, l'espée ou poing; et quant il vit * que li Sarrazin nous orent lessiés, il courut sur tout plein de Sarrazins qui tenoient mon signour Raoul de Vaunou, et lerescoy moût blecié.
228. Là ou jeestoie à pié,et mi chevalier, aussi bleciez comme il est devant dit, vint li roys à toute sa bataille, à grant noyse et à grant bruit de trompes et de' nacaires-, et se aresta sur un chemin
225. — 1 A, S. Jaque : « Biau sire S. Jaque, que J'ai requis. »