‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 116 sur 467 · ALERTE AU CAMP DES CROISES · texte numérisé non relu

ALERTE AU CAMP DES CROISES

hommes, les pâturages de quoi leurs bêtes vivent. Leur nombre, nul ne le saurait dire*, car il y en a au royaume d'Egypte, au royaume de Jérusalem, et en toutes les autres terres des Sarrasins et des mécréants, à qui ils rendent de grands tributs chaque année.

253. J'ai vu en ce pays, depuis que je revins d'outre-mer, quelques déloyaux chrétiens qui suivaient la loi des Bédouins, et disaient que nul ne pouvait mourir qu'à son jour; et leur cro3^ance est si déloyale , qu'il vaut autant dire que Dieu n'a pas pouvoir de nous aider. Car ils seraient bien fous ceux qui serviraient Dieu , si nous ne pensions qu'il eût le pouvoir d'allonger nos vies et de nous garder de mal et d'accident-, et nous devons croire en lui, car il a pouvoir de faire toutes choses.

LU. Le camp est attaqué pendant la nuit. Le prêtre de Joinville met en fuite huit Sarrasins.

254. Or disons qu'à la nuit nous revînmes de la périlleuse bataille dessus dite, le roi et nous, et que nous logeâmes au lieu d'où nous avions chassé nos ennemis. Mes gens, qui étaient demeurés dans notre camp d'où nous étions partis, m'apportèrent une tente que les Templiers m'avaient donnée , et me la tendirent devant les engins que nous avions pris aux Sarrasins -, et le roi fit établir des sergents pour garder les engins.

255. Quand je fus couché dans mon lit , où j'eusse eu bien besoin de reposer pour les blessures que j'avais eues le jour d'avant, il ne m'en advint pas ainsi ; car avant qu'il fut bien jour, l'on cria dans notre camp : « Aux armes! aux armes! » Je fis lever mon chambellan, qui couchait devant moi, et lui dis qu'il allât voir ce que c'était. Et il revint tout effrayé, et me dit : « Sire , or sus ! « or sus! car voici les Sarrasins qui sont venus à pied et à cheval, « et ont déconfit les sergents du roi qui gardaient les engins , et (( les ont repoussés jusques dans les cordes de nos pavillons. )>

256. Je me levai et jetai une veste rembourrée sur mon dos et un chapeau de fer sur ma tête, et criai à nos sergents : « Par « saint Nicolas, ils ne demeureront pas ici! » Mes chevaliers me

2 56. — 1 A, virent.

com.ne il estoient , et reboutames les serjans aus Sarrazins hors des engins , jusques devant une grosse bataille de Turs à cheval , qui estoient tuit rez à rez des engins que nous aviens gaaingniés. Je mandai au roy que il nous secourust^ car je ne mi chevalier n'aviens pouoir de vestir haubers, pour les plaies que nous aviens eues-, et li roys nous envoya mon signour Gauchier de Chastcillon , liquex se logea' entre nous et les Turs, devant nous.

257. Quant li sires de Ghasteillon ot reboutei ariere les serjans aus Sarrazins à pié , il se retraistrent sus une grosse bataille de Turs à cheval, qui estoit rangie devant nostre ost, pour garder que nous ne seurpreissiens Tost aus Sarrazins , qui estoit logiez dariere aus. De celle bataille de Turs à cheval estoient ' descendu à pié huit de lour chievetains moût bien armei , qui avoient fait un hourdéis de pierres taillies, pour ce que notre arbalestrier ne les bleçassent : cist huit Sarrazin traioient à la volée parmi nostre ost, et blecierent plusours de nos gens et de nos chevaus.

i,. 258. Je et mi' chevalier nous meismes ensemble et acordames, quand il seroit anuitié, que nous emporteriens les pierres dont il se hourdoient. Uns miens prestres, qui a voit à non mon signour Jehan de Voyssei^, fu à ce^ consoil , et n'atendi pas tant; ainçois se parti de nostre ost touz seus, et s'adreça vers les Sarrazins, son gamboison vestu , son chapel de fer en sa teste , son glaive (traînant le fer) desous l'essele, pour ce que li Sarrazin ne l'avisassent.

259. Quand il vint près des Sarrazins, qui riens ne le prisoient pour ce que il le véoient tout seul, il lança son glaive de sous s'essele et lour courut sus. Il n'i ot nul des huit qui y meist deffense, ainçois tournèrent tuit en fuie. Quant cil à cheval virent que lour signour s'en venoient fuiant, il ferirent des espérons pour aus rescourre , et il saillirent bien de nostre ost jusques à cinquante serjans; et cil à cheval vindrent ferant des espérons, et n'osèrent assembler à nostre gent à pié , ainçois gauchirent par devant' aus.

2 56. — - B et L, lequel et ses gens se logèrent . ■2b~. — 1 A, qui entaient.

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