XXIV EXAMEN CRITIQUE DES EDITIONS
Enseignements de saint Louis relatifs aux tailles, aux coutumes du royaume, aux bonnes villes, aux pairs et aux barons. « On ne trouve « cela, affirme-t-il, que dans les manuscrits de Joinville : rien de cela, « pas même à peu près , dans les autres. « A cette affirmation imprudente, M. Sepet oppose un fait matériel. « Ces articles, dit-il, figurent dans le (t manuscrit de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, qui est un exemplaire « ancien des Chroniques de Saint Denis. »
Au lieu de sortir de ce mauvais pas, le P. Cros s'y est engagé plus encore, en publiant un nouveau livre ' où il affirme que le texte delà Vie de saint Louis et de ses Enseignements , tel qu'il existe dans le manuscrit de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, n'appartient point aux Chroniques de Saint-Denis , et que si ce manuscrit eût reçu son véritable complément, il contiendrait la Vie de saint Louis par Primat, et ses Enseignements d'après Geotîroi de Beaulieu. Or quiconque a ouvert, soit un manuscrit, soit une édition des Chroniques de Saint- Denis, sait qu'on y chercherait en vain la prétendue rédaction dont parle le détracteur de .Toinville. Personne ne l'a vue, et lui moins qu'un autre, puisqu'il se la figure autrement qu'elle n'est réellement. Que lit-on dans l'édition des Chroniques de Saint-Denis publiée par M. Paris , d'après les manuscrits les plus autorisés? un texte équivalent à celui de la Bibliothèc[ue de Sainte-Geneviève. Où se trouve la rédaction imaginée par le P. Cros ? Je l'ignore, et lui aussi.
Ce que j'ai appris en revanche , s'est que dans le temps même où le P. Cros prétendait savoir ce que doivent contenir des manuscrits qu'il n'a jamais ouverts, on découvrait un exemplaire des Chroniques de Saint- Denis dont la rédaction est antérieure à la canonisation de saint Louis^, et qui contient pour ses Enseignements un texte identique à celui qui figure, à titre de citation, dans le livre de Joinville. J'ai hâte de le dire : ce n'est pas moi qui ai fait cette découverte; c'est mon savant contradicteur M. Viollet, que le P. Cros a jusqu'ici invoqué comme un allié, et qu'il devra désormais combattre comme le plus dangereux de ses adversaires.
En effet, le manuscrit découvert par M. Viollet (N" 261 5 du fonds français) nous représente, à peu de chose près, ce que devait être le roman cité par Joinville. Ce roman était bien, comme je l'avais conjecturé, une ancienne rédaction des Chroniques de Saint-Denis et le texte des Enseignements que l'on y retrouve est tout à fait le même que l'un des clercs
1 Les vrais enseignements de S. Louis à son Jih , i vol. in-i8, Toulouse, Éd. Privât, et Paris, Victor Palmé.
- 11 s'agit de la rédaction, et non de l'écriture, qui est un peu plus récente.
ET DU TEXTE DE JOINVILLE
de Joinville a transcrit, avec les articles sur les tailles, les coutumes du royaume, les bonnes villes, les pairs et les barons. Avant de soupçonner l'existence de ce précieux exemplaire, je m'appuyais sur la conformité des manuscrits de Joinville, et je disais que dérivant de deux originaux différents, ils représentent nécessairement le texte original toutes les fois qu'ils sont d'accord, parce qu'il n'y a pas eu de concert possible pour y opérer, à deux siècles de distance, une même suppression ou une même interpolation. Aujourd'hui un fait matériel et incontestable vient confirmer la légitimité de mon raisonnement : les articles des Enseignements de saint Louis que le P. Gros prétendait avoir été fabriqués après l'an iSog, existent dans un exemplaire des Chroniques de Saint- Denis dont la rédaction est antérieure à l'an i 297.
C'est donc vainement qu'on a voulu faire croire qu'en s'attaquant aux Enseignements de saint Louis cités par Joinville comme un emprunt, on s'attaquait au texte même de son Histoire. C'est vainement qu'on a prétendu ainsi en ruiner l'authenticité pour être libre ensuite d'en accepter ou d'en rejeter ce qu'on voudrait : on tentait de faire brèche pour se rendre maître du corps de la place. Tel était le but de cette fausse attaque. Mon but à moi, en la repoussant, a été de maintenir intact le plus beau monument qui ait été élevé à la mémoire de saint Louis, J'ai montré que ce chef-d'œuvre de bon sens et de bonne foi est le plus authentique des livres. Donc si l'on y rencontre des récits ou des appréciations qui gênent ou contredisent certain système historique, il faut les réfuter comme des erreurs si on peut; mais on n'aura pas le droit de les discréditer comme des fraudes.
Des erreurs! qui pourrait prétendre que Joinville n'en a pas commis? N'est-il pas évident qu'il a pu être trompé par sa mémoire ou par des récits inexacts? J'ai signalé à l'attention du lecteur tous les passages de cette nature, bien convaincu qu'un livre peut être authentique sans que l'auteur en soit infaillible. Je n'ai cherché nulle part à pallier les erreurs de Joinville : ce que j'ai voulu, c'est de publier un texte, qui reproduisît ses récits tels que lui-même les a dictés à son clerc au commencement du quatorzième siècle.
A l'exactitude du fond j'ai voulu joindre celle de la forme. C'est encore grâce à la collation des deux familles de manuscrits qu'il a été possible de poser ce problème et dechercherà le résoudre. On ne pouvait plus continuer à croire avec M. Daunou que le manuscrit du quatorzième siècle était un original, puisque dans certains passages déterminés on n'y re-
xxvj EXAMEN CRITIQUE DES ÉDITIONS
trouvait pas les traces d'une orthographe plus ancienne qui s'étaient conservées dans les deux manuscrits du seizième. Toutefois, on n'avait là que des échantillons peu nombreux de cette orthographe. Etait-on bien certain que Joinville fût toujours fidèle à pratiquer les règles de la grammaire du moyen âge, découvertes et exposées par l'illustre M. Raynouard ? L'idée vint qu'à défaut des manuscrits originaux, désormais perdus, les chartes françaises de Joinville pourraient éclaircir ce doute. La vérification se fit et conduisit à un résultat inespéré. Il fut constaté que l'orthographe de la grammaire du moyen âge est rigoureusement observée dans ces chartes, et qu'elle l'est aussi dans une apostille ajoutée de la propre main de Joinville à l'un de ces documents. Il devint possible alors de corriger avec certitude des milliers de fautes qui défiguraient le manuscrit de Bruxelles; et la Société de l'Histoire de France put accueillir sans défiance, en 1868, une édition où la véritable orthographe fut rétablie pour la première fois.
C'est le même texte que je publie aujourd'hui, revu avec attention et amélioré dans quelques détails. Je le publie avec confiance parce que des juges compétents ont approuvé la méthode que j'ai suivie, et dont l'exposition complète a été donnée dans un Mémoire sur la langue de Joinville'; on en trouvera également la justification dans une étude que je publie plus loin, parmi les Éclaircissements, sous le titre de Langue et grammaire de Joinville. En cas de doute d'ailleurs on pourra recourir au vocabulaire qui termine ce volume, et qui réunit, pour tous les mots employés dans l'Histoire et dans le Credo, l'indication des formes diverses sous lesquelles chaque mot se présente, soit dans le manuscrit, soit dans l'édition, sans excepter les formes incorrectes qui s'y trouvent relevées à titre de variantes. J'ai voulu ainsi fournir au lecteur le moyen de retrouver les leçons textuelles dont j'ai modifié l'orthographe. Ceux qui penseraient que la méthode dont je me suis servi pourrait offrir de graves inconvénients si on l'appliquait à d'autres textes, devront se rappeler que j'ai entrepris de la justifier dans le cas présent et dans les conditions mêmes où je me suis placé. Qu'ils étudient le recueil de chartes qui m'a servi de guide, qu'ils en comparent l'orthographe avec celle du manuscrit, et peut-être alors seront-ils portés à croire que Joinville lui-
1 Bibliothèque de l'Ecole des chartes, année iS68, p. 339. Tirage à part, chez Franck, rue de Richelieu, 67, et chez Didot, rue Jacob, 56. Le même travail a paru depuis dans le recueil des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome XXVI , 2'" partie.
ET DU TEXTE DE JOINVILLE. xxvij
même, s'il revenait au monde, aurait quelque raison de trouver son œuvre plus reconnaissable dans ce volume que partout ailleurs.
Je termine en offrant mesremercîments bien sincères aux critiques bienveillants qui ont encouragé de leur approbation mes travaux sur Joinville, et à ceux qui m'ont fourni le moyen de les améliorer par leurs observations et leur concours. Je dois nommer particulièrement mon savant confrère M. de Slane, qui a pris la peine de me fournir une note détaillée sur le personnage désigné par le nom de Nasac ^ : c'est grâce à sa vaste érudition que cette question obscure a pu être éclaircie et probablement résolue. Je ne saurais oublier non plus M. Paul Meyer, qui a bien voulu prendre la peine de contrôler mon premier essai de corrections, en me faisant plusieurs observations dont J'ai profité. C'est lui aussi qui, avec l'agrément de lord Ashburnham, auquel j'en exprime ma respectueuse gratitude, a pris la peine de coUationner le texte du Credo sur le manuscrit unique dont la Bibliothèque nationale regrette toujours la perte.
Mais j'ai contracté d'autres dettes plus récentes. Le savant directeur de l'École des chartes, M. Jules Quicherat a bien voulu me donner la définition des armes et des vêtements dont il est question dans Joinville. Il n'est personne en Europe qui pût me fournir des renseignements plus exacts ; car pour l'archéologie du Moyen-Age il est le maître des maîtres.
A côté de ces définitions, que je cite dans la partie des Eclaircissements qui est relative aux armes offensives ou défensives et au vêtement, on trouvera d'excellents dessins exécutés par M. G. Demay, archiviste aux Archives nationales. C'est lui qui, après avoir continué et considérablement accru la collection d'empreintes de sceaux commencée, il y a plus de trente ans, sous l'administration de M. Letronne, par mon regrettable ami M. Auguste Lallemant, vient de prendre place parmi nos meilleurs archéologues par la publication de son inventaire des sceaux de la Flandre-.
M. Auguste Longnon dira lui-même comment il a procédé pour exécuter les deux cartes qui accompagnent ce volume. Mais il y a une chose qu'il ne dira pas, c'est qu'il est né avec la vocation de la géographie, et que pour obéir à cette vocation il a surmonté, à force de travail et d'intelligence, des obstacles qui pour un autre eussent été insurmontables. Je ne puis trop me féliciter d'avoir son concours pour cette édition de Joinville, comme je l'avais eu pour celle de 'Ville-Hardouin.
1 Voy. Eclaircissements , S".
- Imprimerie nationale, 2 vol. 111-4", 1873.