‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 11 sur 467 · XX EXAMEN CRITIQUE DES EDITIONS · texte numérisé non relu

XX EXAMEN CRITIQUE DES EDITIONS

'( craint de lui adresser beaucoup de demandes, auxquelles il a répondu « en mettant son profond savoir à notre disposition. »

Pour quiconque voudra faire abstraction de l'exactiti-ide grammaticale du texte de Joinville, qui est une question à part, il sera juste de dire que l'édition de Capperonnier, améliorée par M. Daunou, réalise, au point de vue historique, à peu près tout ce qu'on pouvait obtenir de la collation des deux manuscrits de la Bibliothèque nationale. S'il m'a été possible de faire un peu mieux dans l'édition publiée, en 1867, à la librairie d'Adrien Leclère, c'est d'abord que, par un bonheur inespéré, j'avais à ma disposition un manuscrit inédit, dont j'ai pu, le premier, me servir pour corriger de mauvaises leçons et remédier à des omissions regrettables. A la recommandation de mon savant confrère M. Paulin Paris, ce précieux manuscrit, dont je ne soupçonnais pas l'existence, me fut confié par M. Brissart-Binet, de Reims, avec une courtoisie et une libéralité dont j'eus à peine le temps de lui exprimer ma reconnaissance, tant la mort fut prompte à le frapper. C'est un service que je n'ai pas oublié, et dont j'aime à consigner de nouveau ici le souvenir. Le volume dont je parle est comme un second exemplaire du manuscrit d'Antoinette de Bourbon, mais un exemplaire où se trouvent comblées deux lacunes d'une étendue considérable. En parcourant cette portion du texte de Joinville, on verrait que la collation nouvelle eut pour résultat de l'améliorer dans plus d'un endroit.

Je dois dire aussi que , profitant de l'exemple et de l'autorité de M . Daunou, j'ai usé, comme lui, du manuscrit de Lucques, mais avec moins de réserve qu'il ne l'avait fait. Ayant acquis la certitude que nous ne possédions pas le manuscrit original, et que le plus ancien n'était qu'une copie où il existait des inexactitudes qui pouvaient être constatées d'une manière rigoureuse, j'étais obligé d'examiner plus attentivement la copie moderne, et autorisé aussi à la préférer toutes les fois qu'elle méritait de l'être. Il avait fallu d'ailleurs m'engager dans cette voie, du jour où j'avais entrepris de mettre Joinville à la portée de tous, en le rapprochant du français moderne. Il ne suffisait pas alors de saisir le sens général d'une phrase : il fallait la discuter dans tous ses détails , et en vérifier successivement chaque mot; s'il arrive trop souvent que traduire soit trahir, on avouera , du moins, que les traducteurs, plus que d'autres, sont tenus de bien connaître ceux qu'ils trahissent. L'édition populaire' de

1 Publiée à la librairie Hachette.

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i865 n'est donc pas toujours en rapport avec le texte établi par M. Daunou, mais plutôt avec celui qui a paru en [867, et dans lequel je me suis attaché à employer toutes les bonnes leçons du manuscrit de Lucques. C'est ainsi qu'en profitant des travaux de mes devanciers et de quelques ressources qui leur avaient manqué, j'étais arrivé à donner un texte de Joinville un peu plus correct et un peu plus complet.

De l'étude persévérante à laquelle Je m'étais livré , de la collation attentive et répétée des trois manuscrits, il était résulté pour moi la conviction que nous possédions le récit de Joinville dans son intégrité et pur de tout mélange ; mais que sa langue, altérée systématiquement dans les deux manuscrits du seizième siècle, l'était aussi, quoiqu'à un moindre degré, dans le manuscrit du quatorzième. Vers le même temps, un professeur plein de mérite, enlevé prématurément à l'âge de quarante-quatre ans, M. Charles Corrard, avait entrepris, de son côté, une étude approfondie du texte de Joinville; mais son examen l'avait conduit, sur un point capital, à une opinion diamétralement opposée, puisqu'il avait cru reconnaître en plusieurs endroits des invraisemblances, des contradictions, des lacunes, des interpolations , du désordre. Son travail posthume, publié en 1867, dans la Revue archéologique, par les soins de son ami M. Thurot, ne peut manquer d'avoir été remarqué, et ne saurait être passé sous silence; mais, au lieu d'opposer à une longue suite d'objections souvent spécieuses, une suite plus longue encore de réponses, dont chacune, si on la prenait isolément, pourrait sembler plus ou moins contestable, je ferai valoir une considération générale, qui aurait certainement modifié l'opinion de M. Corrard, si j'avais pu la lui soumettre. Ce qui prouve que le manuscrit du quatorzième siècle, quoiqu'il ne soit pas l'original, n'a pas été exécuté sur des copies déjà altérées, c'est que, dérivant certainement d'un autre exemplaire que celui dont le manuscrit de Lucques et le manuscrit de M. Brissart-Binet nous ont conservé le texte rajeuni , il s'accorde cependant avec ces manuscrits pour le fond comme pour l'ordre des récits. Puisque ces deux manuscrits dérivent immédiatement du manuscrit original c|ui avait appartenu à l'auteur, et qui se conservait encore au seizième siècle dans le château de Joinville, les invraisemblances, les contradictions, les interpolations et le désordre n'auraient pu s'y introduire c^u'au moment où ils furent exécutés. Il est donc impossible que deux siècles auparavant un autre copiste, qui exécutait, d'après l'original offert à Louis le Hutin, le manuscrit i3568 du fonds français, v ait introduit la même série d'altérations. Plus

xxi) EXAMEN CRITIQUE DES EDITIONS

les observations de M. Corrard sont nombreuses, plus elles démontrent clairement l'authenticité de ces récits, qu'on retrouve identiques dans des copies exécutées à deux siècles de distance, d'après deux originaux parfaitement distincts, mais non divers. Je ne conteste pas qu'on n'y rencontre des redites , qu'on ne puisse regretter la trivialité de certains détails, et s'ennuyer de quelques répétitions de mots, mais c'est se tromper que de voir dans tout cela des remaniements , des interpolations el des gloses; ce sont tout simplement les moindres défauts de Joinville; supportons-les avec indulgence à cause de ses qualités.

Telle est la réponse que j'opposais en 1868 à M. Corrard dans la préface d'une édition de Joinville que je publiais pour la Société de l'Histoire de France. Je la reproduis avec d'autant plus de confiance qu'elle a obtenu l'approbation des juges les plus compétents. J'ajoute d'ailleurs qu'en soulevant ces objections M. Corrard n'avait pas eu la pensée de porter atteinte à l'autorité de Joinville ni à l'authenticité de son histoire. Ce qu'il a constaté par une collation attentive du manuscrit A et du manuscrit L, ce sont des différences qui portent la plupart sur Texpression et non sur le fond de la pensée. Quant au petit nombre de celles qui intéressent le sens, elles s'expliquent par de simples erreurs de copie. Nulle part M. Corrard n'a signalé des changements qui pussent avoir été pratiqués avec l'intention d''altérer la pensée de Joinville, ni de dénaturer son texte par des mutilations ou des interpolations frauduleuses.

Une autre thèse a été soutenue en 1869 par M. Viollet, dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes ' : il a essayé de prouver que le texte des Enseignements de saint Louis, tel qu'il nous est parvenu dans le livre de Joinville, présente plusieurs passages très-suspects. Cette thèse n'a rien de commun avec celle de M. Corrard; car au lieu d'embrasser le texte de l'histoire de saint Louis dans son ensemble, elle s'attaque à un document particulier, et ce document n'est qu'une citation faite par Joinville d'après ce qu'il appelle un roman, ou autrement dit une chronique en langue vulgaire, d'où il a tiré plusieurs autres citations dont il déclare ne pas prendre la responsabilité (§ 768). Contrairement à M. Viollet, je crois que les passages c^u'il a signalés comme suspects sont parfaitement authentiques; mais quand même les arguments que j'ai opposés à sa savante dissertation - ne sembleraient pas décisifs , il n'y aurait

1 Sixième série, t. V, p. 128.

- Bibliothèque <.ie l'Ecole des cliarles, tome XXXIll.

ET DU TEXTE DE JOINVILLE

rien à en conclure contre l'authenticité du livre de Joinville, puisque les prétendues interpolations auraient été faites dans le roman d'où la citation est tirée.

Je me suis abstenu de combattre l'opinion de M. Viollet jusqu'au jour où parut, sous le titre de Vie intime de saint Louis ', un ouvrage où le R. P. Gros, de la compagnie de Jésus, attaquait ouvertement l'authenticité du livre de Joinville. « On ne saurait, dit-il, admettre d'une manière « absolue tous les faits racontés , nous ne disons pas par le sire de Join- « ville, mais dans le livre publié sous son nom. » La thèse du P. Gros est que dans l'intervalle qui s'est écoulé entre la première apparition du livre et l'an i35o, date approximative du manuscrit A, des faussaires ont dénaturé le texte par des additions et des suppressions frauduleuses. Il a essayé d'en fournir des preuves en ce qui concerne le texte des Enseignements de saint Louis; mais il s'en faut de beaucoup qu'il y ait réussi. Néanmoins l'accusation était tellement grave qu'il m'avait paru nécessaire d'y répondre, et je me trouvai ainsi amené à discuter dans un même travail les arguments du Père Gros et ceux de M. "Viollet. Entre ces deux adversaires, un seul s'attaque à Joinville ; c'est aussi le seul dont j'ai à dire quelques mots. Ai-je besoin de déclarer que mes critiques s'adressent à son système et non à sa personne , encore moins à une Gompagnie où la science est cultivée avec tant d'éclat ?

Au lieu d'énumérer ici toutes les erreurs où le P. Gros s'est laissé entraîner, je renverrai ceux de mes lecteurs qui voudront les connaître au mémoire spécial que j'ai publié dans le tome XXXIII de la Bibliothèque de l'École des Ghartes. Je leur signalerai en outre le jugement qu'en a porté ailleurs un critique bien connu, M. Sepet, dont tout le monde apprécie les lumières et la loyauté. Ge jugement est une condamnation forhielle du paradoxe que j'avais combattu le premier. En essayant de répondre à ce nouveau contradicteur, le P. Gros a provoqué une réplique dans laquelle M. Sepet réfute sans peine tous les arguments de notre adversaire commun -.

Pour donner une idée de la manière dont procède le P. Gros , il me sut- Hra de montrer où l'a conduit un de ses arguments contre les articles des

1 Toulouse, Ad. Regnault, 1872. Introduction, p. xxvi.

- Le travail de M. Sepet a paru dans la Revue des Questions historiquiis, livraison di; juillet 1872, pages 22I-23I. La réponse du P. Gros a été insérée dans la livraison de janvier 187J. pages 229-239; elle est suivie (pages 239-243) de la réplique de M. Sepet.

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