LE ROI EST FAIT PRISONNIER
ancres et de leurs galères, et avancèrent tout près de notre petit vaisseau, et nous entourèrent les uns d'un côté et les autres d'un autre, en sorte que peu s'en fallut qu'ils ne nous coulassent à fond. Quand nous fiâmes échappés d2 ce péril , et que nous allions en aval du fleuve, le roi , qui avait la maladie de l'armée et la dyssenterie trèsfort, se serait bien sauvé dans les galères, s'il eût voulu -, mais il dit que, s'il plaisait à Dieu, il ne laisserait pas son peuple. Le soir, il se pâma par plusieurs fois ; et à cause de la forte dyssenterie qu'il avait , il lui fallut couper le fond de son caleçon , tant de fois il descendait pour aller à la garde-robe.
307. On nous criait à nous qui naviguions sur le fleuve , que nous attendissions le roi; et quand nous ne le voulions pas attendre, on tirait sur nous avec des carreaux : à cause de quoi il nous fallait arrêter jusques à tant qu'ils nous donnassent congé de naviguer.
LXII. Le roi est fait prisonnier; les Sarrasins violent la trêve promise.
308. Or je vous laisserai ici, et vous dirai comment le roi fut pris , ainsi que lui-même me le conta. Il me dit qu'il avait laissé son corps de bataille, et s'était mis, lui et monseigneur Geoftroy de Sargines , dans le corps de monseigneur Gaucher de Châtillon , qui faisait l'arrière-garde.
309. Et le roi me conta qu'il était monté sur un petit roussin , vêtu d'une housse de soie; et il dit que derrière lui il ne demeura de tous les chevaliers et de tous les sergents , que monseigneur Geoflroy de Sargines, lequel amena le roi jusques au village là où le roi fut pris; de telle manière que le roi me conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le défendait contre les Sarrasins , ainsi que le bon valet défend la coupe de son seigneur des mouches ; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il prenait sa pique, qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle, et la mettait sous son aisselle, et recommençait à leur courir sus, et les chassait d'auprès du roi.